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Une brève histoire de la persécution subie par l’Église orthodoxe russe au XXe siècle, suivie d'une évocation du père Alexandre Men, missionnaire et martyr qui, à travers une prophétie, a annoncé un nouvel essor du christianisme.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Converti au christianisme et baptisé à Moscou à l’âge de 29 ans,
Vladimir Zelinsky a participé à la vie intellectuelle clandestine des chrétiens de Russie à l’époque soviétique. Habitant en Italie depuis 1991, il a été professeur de langue et civilisation russe à l’Université catholique de Brescia. Prêtre orthodoxe depuis 1999, il a fondé en l’an 2000 une paroisse du Patriarcat de Constantinople. Il a écrit plusieurs ouvrages en quatre langues, et a collaboré notamment à La Croix, France catholique, Les Études, Istina et la Nouvelle revue théologique. Il a traduit des œuvres d’Henri de Lubac, de Louis Bouyer, d’Olivier Clément et de Tomas Spidlik. Il est marié et père de quatre enfants.
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Seitenzahl: 217
Veröffentlichungsjahr: 2023
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P. Vladimir Zélinsky
Une Église sous la torture
MartyreMémoire Prophétie
Du même auteur
du même auteur (publications en français)
Ceux qui entrent en Église (dans : Histoire de l’Église russe), Éd. Nouvelle Cité, 1989
Afin que le monde croie, Nouvelle Cité, 1989
À la découverte de la Parole, Parole et Silence, 2004
Révèle-moi Ta face, Parole et Silence, 2006
L’Enfant au seuil du Royaume, Parole et Silence, 2018
Dédicace
À Denis Lensel dont l’amitié a donné naissance à ces deux volumes jumeaux
Préface
Le père Vladimir Zélinsky, prêtre orthodoxe de l’archevêché des églises orthodoxes de tradition russe en Europe occidentale (patriarcat de Moscou), dont la paroisse se situe à Brescia, en Italie, est un fin connaisseur du monde russe. Il a connu personnellement les figures les plus éminentes de l’Église russe de ces quarante dernières années.1
Dans son nouveau livre L’Église sous la torture. Martyre, mémoire, prophétie, il rend hommage au père Alexandre Men, cette grande figure de l’Église orthodoxe du xxe siècle qui fut assassiné sauvagement le 9 septembre 1990 à Moscou. Le père Vladimir qui a bien connu le père Alexandre décide de lui rendre hommage sous la forme d’une lettre ouverte, avec l’intime conviction que le père Alexandre est bien vivant, capable d’entendre sa confession publique. Confession émouvante, parce que Vladimir Zélinsky avoue s’être parfois méfié de l’aura qui entourait de son vivant le père Alexandre. Et en même temps repentir salutaire, car la présence du père Alexandre, qu’il n’hésite pas à qualifier de martyr et donc à reconnaître comme un saint, est tellement forte dans sa vie qu’il lui parle comme à un ami.
D’une façon générale le père Vladimir aime à fréquenter, par la pensée et par la prière, les grands témoins du Christ. Il cite par exemple la mère Marie Skobtsov2 qui fut elle aussi reconnue comme sainte par l’Église orthodoxe en 2004 pour le témoignage de sa vie en Christ, et pour avoir contribué à sauver des centaines de personnes de confession juive pourchassées par l’Allemagne nazie pendant la deuxième guerre mondiale. Le théologien russe apprécie les martyrs et les prophètes car ceux-ci dépassent les étroites limites confessionnelles.
Le père Zélinsky s’appuie sur eux pour proposer une réflexion sur l’histoire de l’Église russe persécutée, en Russie ou dans l’émigration. Probablement parce qu’il est conscient que cette Église traverse aujourd’hui une période de crise profonde. Le fait que le patriarche Kirill de Moscou en soit venu à bénir les soldats russes dans leur guerre d’invasion de l’Ukraine ne peut qu’alerter ceux qui savent que l’évangile du Christ est hostile à ce type d’attitude. Alors, courageusement, le père Vladimir cherche des explications historiques à cette déviation dramatique de l’Église russe. Il rappelle le « déicide métaphysique » opéré par le pouvoir bolchévique entre 1917 et 1991, date de la chute de l’Union soviétique dont l’idéologie était, jusqu’au bout, l’athéisme scientifique. Il revient longuement sur la déclaration de loyauté du métropolite Serge (Stragorodsky) en 1927 à l’égard du pouvoir bolchévique, déclaration qui fut renouvelée en 1943 lorsque Staline réhabilita le patriarcat de Moscou et le transforma en une Église sous contrôle de ses services secrets.
Entre les lignes, on comprend que le père Zélinsky s’interroge finement sur le bien-fondé de cette politique d’allégeance contre-nature de l’Église russe. Cet ouvrage est donc salutaire. Longtemps on s’est interdit de juger l’Église russe tant celle-ci avait souffert des persécutions soviétiques. Ensuite on a évité de lui demander de rendre des comptes sur ses compromissions avec le pouvoir soviétique, au point qu’aucune mesure de lustration n’a été adoptée à son égard. Aujourd’hui, alors que le patriarche Kirill soutient activement la politique de Vladimir Poutine et promet l’absolution aux soldats russes qui meurent en Ukraine, le temps est venu de reposer la question, si ce n’est du jugement éternel (qui n’appartient qu’à Dieu), du moins du tribunal temporel qui pourra juger l’Église russe. C’est également ce que pensent des centaines de théologiens orthodoxes qui ont publié en 2022 un texte condamnant l’hérésie de l’ethno-phylétisme propagé par l’Église russe depuis des décennies.3
À la lecture des pages de « L’Église sous la torture » on en vient à se demander comment cette Église est devenue elle-même un instrument de torture. L’Église orthodoxe a-t-elle péché par orgueil en se présentant comme la troisième Rome, comme l’Église une, sainte, catholique et apostolique ? N’a-t-elle pas creusé sa propre tombe avec une théologie quasi monophysite, qui ne considérait en Christ que sa puissance divine ? Cette vision n’a-t-elle pas abouti à une représentation de la Sagesse comme d’un fatum divin, devenu, à l’époque soviétique, croyance en une nécessité historique implacable sur laquelle l’humanité n’a aucune prise ? N’est-ce pas le monastère orthodoxe d’Optina Poustyn qui propage encore aujourd’hui cette « sainte hérésie » qui horrifiait déjà Ivan Karamazov, le héros de Dostoïevski ?
Il convient aujourd’hui de répondre sans trembler à ces questions. Mais ce travail de discernement doit pouvoir être engagé avec confiance également. En effet, le renouveau de l’Église russe a déjà commencé, il y a bien longtemps, grâce en particulier aux grandes figures de l’École de Paris. L’historien Georges Fedotov a su juger l’impérialisme russe. Le philosophe Nicolas Berdiaev a débarrassé la théologie orthodoxe de sa théodicée malsaine. Le père Serge Boulgakov a remplacé toute trace de monophysisme dans la théologie russe par une nouvelle dogmatique orthodoxe, à la fois personnaliste, sapientielle, trinitaire et eschatologique.
Le grand mérite du nouveau livre du père Vladimir Zélinsky est qu’il ose réouvrir le débat douloureux et en même temps indispensable sur une Église qui fut à la fois du côté des victimes mais aussi du côté des bourreaux.
1 En particulier le père Pavel Adelgeim, à qui il avait rendu hommage dans La Croix après l’assassinat de ce dernier en 2013. Hommage. Le choix d’être libre du P. Pavel Adelgeim. Vladimir Zélinsky, prêtre orthodoxe (la-croix.com)
2 Dont La biographie du Père Sergei Hackel, traduite du russe par Françoise Lhoest, vient de paraître aux Éditions Saint-Léger.
3 A Declaration on the “Russian World” (Russkii mir) Teaching - Public Orthodoxy.
L’Église de Russie au temps de la persécution
Ce récit évoque l’histoire de l’Église orthodoxe russe au xxe siècle dans les 70 ans de la période de 1917 à 1987. Cette période a été suivie par une autre, non moins bouleversante et à sa manière aussi dramatique, je dirais tragique même, dans son triomphalisme qui dure jusqu’à maintenant. Il y a plus de 100 ans l’Église a été condamnée à mort, puis est devenue paria dans l’État idéologique ; aujourd’hui elle a trouvé sa place d’honneur dans une autre idéologie, au milieu des turbulences à peine commencées du xxie siècle. Ainsi l’histoire précédente est restée dans l’ombre, effacée par le temps que nous sommes en train de vivre et de subir. Or, pour le vivre d’une manière juste dans le sens biblique, il faut le percevoir dans le tissu de la Providence où les temps agréables sont parfois suivis par des épreuves inattendues. La mémoire que nous portons en nous existe non seulement comme dépôt des souvenirs personnels ou des connaissances passées, mais aussi comme une source pour vivre un présent toujours ouvert à l’avenir.
Octobre 2022
2001
Une tentative de “déicide”
Qu’on me permette de commencer par un souvenir qui me revient de temps en temps depuis des années. Je me souviens d’une basilique orthodoxe dans une petite ville russe que j’ai visitée il y a plus de 40 ans. Il semble que l’église ait été belle, jadis, mais il ne restait d’elle que l’ossature vétuste. Ses icônes avaient été volées et, à coup sûr, détruites à la hache ou brûlées, et même les fresques anciennes sur les murs avaient été saccagées et effacées avec une violence inconcevable. Certes, il n’y avait rien de nouveau dans ce spectacle ; comme chaque citoyen soviétique, je me suis habitué dès mon enfance aux scènes d’églises-cadavres disséminées partout, qui vous rappelaient une autre Russie, évanouie dans un passé révolu, mêlée à la légende. Or, à Moscou et dans les villes représentatives, assez soignées pour les visiteurs étrangers, ces corps sans vie, ridicules et tragiques, comme de grands oiseaux sans ailes, étaient souvent embellis et pouvaient montrer un air presque décent et paisible. Ils « fonctionnaient » en tant que décorations des villes « socialistes », comme une évocation de l’ambiance du passé national, apprivoisé et rendu intime. Qui ne connaît la fameuse église nommée « Basile le Bienheureux » (La Mère de Dieu de la Protection était son vrai nom) devenue pour la planète entière l’emblème de la « Sainte Russie », sortie d’un conte des fées ? C’est avec cette image de « Basile », profanée en 1918 et fermée au culte, que s’ouvre chaque publicité touristique dans le monde qui vous invite au pays enchanteur de ces contes, racontés par une vieille bonne russe. Bien sûr, à l’époque soviétique on n’y trouvera aucune mention entre autres du Père Ioann Vostorgov, le dernier archiprêtre de cette cathédrale, fusillé la même année.
Mais, ici, dans cette église ravagée et oubliée, il n’y avait aucune beauté, même fausse et galvanisée, aucune décoration qui pouvait nous remémorer le bon vieux temps. Sur le seuil, j’ai eu l’impression étrange et momentanée que l’Esprit Tentateur, celui qui s’est approché de Jésus au désert, après tant d’échecs, s’était enfoui ensuite ici pour « se décharger ». Et qu’il venait de quitter ces murs nus tout récemment, laissant le vide comme preuve de sa force – sa signature ou son « testament », si vous voulez. Les murs témoignaient de la rage aveugle et viscérale, celle qui n’a aucun but compréhensible, qu’il soit politique ou pratique, et qui n’a rien de commun avec la « vénérable » théorie du matérialisme historique, ni avec la doctrine « raisonnable » de sa lutte des classes, ni avec quoi que ce soit qui vient du cerveau humain non plus. On a pu voir des signes indiscutables de l’état de possession, et ce squelette d’église n’était qu’un témoin muet de la maladie de l’esprit. Il n’y avait rien dans son corps ruiné, sauf un crucifix à une hauteur de vingt mètres portant des traces de balles. Ces traces ont évoqué dans ma mémoire ce qu’Albert Camus, qui n’était pourtant pas chrétien, a appelé le « déicide métaphysique ». En Russie, on a essayé sérieusement de le commettre. Cette tentative de « déicide », effectuée dans les sanctuaires, mais surtout dans les âmes, avec son inertie, a duré plus de 70 ans, de 1917 à 1988.
Combien d’églises ont été livrées à de pareils outrages ? On sait que des quelque 75 000 paroisses et chapelles orthodoxes existantes en 1917 sur le sol de l’Empire russe, il n’en restait que quelques centaines deux décennies plus tard. Selon les données publiées récemment, près d’un demi-million de membres du clergé orthodoxe, de moines et de laïcs parmi les plus actifs ont été fusillés ou envoyés dans les camps pour y périr, pendant les trente-cinq premières années du régime soviétique. Et, sans doute les archives, à supposer qu’elles soient toutes conservées intactes (ce qui est très peu probable), ne reflètent pas toute la vérité. En tenant compte de la dimension du pays, nous ne saurons jamais les chiffres exacts, ni les vraies forces à l’œuvre dans la persécution.
Mais dès le début, une question se pose et nous hante : « Pourquoi ? » Quels étaient les motifs rationnels, ou plutôt irrationnels, qui ont provoqué cette destruction inouïe de la civilisation chrétienne réalisée à quatre-vingts pour cent par ses propres membres, anciens croyants – ou au moins baptisés ? Pourquoi un conte de fées s’est-il transformé du jour au lendemain en film d’horreur, et pourquoi ses héros ont-ils décidé de commettre une sorte de suicide spirituel ? Pourquoi les « cellules folles » du corps du peuple (si on pense au « peuple » selon la terminologie des slavophiles) se sont-elles jetées sur les cellules saines pour les dévorer ? Où plongeaient les racines de cette folie qui a explosé, semble-t-il, à l’improviste ?
Pourquoi cette folie ?
Laissons un espace au mystère de la Providence, au dépôt caché des réponses définitives. J’ose avancer l’hypothèse que, sur un plan spirituel mais tangible, l’histoire du martyre en Russie4 a commencé – métaphysiquement – en substituant à la Parole sa contrefaçon singée, et par la prise du pouvoir par ce masque de “vérité divine” qu’était l’idéologie du salut sans Dieu.
L’Orthodoxie était depuis toujours une confession bien incarnée, en chair et en os ; sa foi était emplie de vie non moins que de croyance « privée » d’âmes individuelles, ainsi les sacrements, les rites, la vénération des icônes, le rythme de l’année liturgique avec ses saints et son calendrier. Toute cette tradition s’entrelaçait à la vie quotidienne, et même à la terre-patrie qui faisait elle aussi partie de la religion, et se trouvait comme « à la frontière du ciel ». Mais cette « corporalité » de la religion avait son point faible, celui de la dépendance étroite du sentiment vivant de Dieu vis-à-vis de ses expressions extérieures. Quand un jour ces rites et les rythmes ont été ruinés, la foi de bien des hommes et des femmes s’est évaporée pour s’éteindre dans un très court laps de temps.
Ou plutôt, le sens religieux a été, en un certain sens, remplacé et parodié, comme si la religion singée tentait d’imiter le caractère « incarné » de la foi de l’Église dans le mode et le rythme de vie imprimé au peuple qu’elle avait conquis. Elle est devenue tout de suite un appareil d’État et s’est altérée dans une « religion » obligatoire pour tous ses sujets. Elle s’est incarnée dans des textes sacralisés, dans des chefs qui ont pris le rôle de grands pontifes, dans les gestes et les actes qui ont reproduit le caractère hiératique des rites d’une célébration, mais surtout dans une certaine croyance apocalyptique qui a pris la place de la croyance et qui a promis le salut, non de l’âme immortelle, mais de la “cause” immortelle dans un avenir scientifiquement et eschatologiquement assuré. Il n’y avait presque rien de nouveau dans cette histoire-là, des événements semblables se sont déroulés dans les autres révolutions en Europe, mais dans le cas russe, c’est la première fois qu’un projet de globalisation, au sens actuel du terme, est entré en action. La suppression de toute représentation du divin sur terre faisait partie de la désacralisation globale du monde.
Ainsi, les pères fondateurs de l’idéocratie marxiste ont bien expliqué la nature mortelle de la religion (« le soupir de la création opprimée, l’opium du peuple, etc. »), mais sans soupçonner qu’un jour cette explication puisse devenir une « force matérielle » dans le sens littéral et sanglant du terme. Les idées fermentées dans les livres abstraits et compliqués se sont revêtues de la puissance d’État et « se sont incarnées » un jour comme patronnes inconditionnelles de la Russie. Ce mélange de calculs intellectuels et de projets utopistes avec le déchaînement des passions et un ritualisme exacerbé a créé la drogue la plus toxique du monde, provoquant une migraine qui n’est pas encore passée. Les hommes, les mots et les choses ont dû suivre avec obsession les idées impulsées par leurs chefs et introduites en eux. Quant à la religion, la rivale principale de cette Parole singée, elle a reçu l’ordre de disparaître, de quitter la scène de l’histoire après avoir joué son rôle, selon la doctrine des braves hégéliens allemands. Si elle désobéissait et s’obstinait à ne pas disparaître, sa fin pouvait être accélérée par tous les moyens possibles, suivant le scénario de leurs disciples russes impatients. La préhistoire, marquée par l’asservissement spirituel de l’homme par l’homme, est définitivement révolue ; devant les promesses qui vont se réaliser demain ou après-demain, quelle importance auront les modalités de la mort de la religion, de toute façon programmée et imminente ? Douces, violentes ? Suite au vieillissement biologique ou à une exécution capitale ? Suite à la lumière de la connaissance scientifique ou à un étranglement systématique ? En fin de compte, tout cela n’est qu’un petit détail du passé sur lequel les historiens futurs, s’ils en ont le loisir, jugeront selon leur conscience de classe. Ainsi, la religion à l’envers s’est jetée sur le corps de l’Église.
Le crime de survivre
La suppression plus ou moins systématique du culte chrétien et de l’âme croyante, de l’Église dans ses édifices et ses structures, a duré sept décennies, exactement comme le temps de la captivité babylonienne. Mais cette captivité n’était pas homogène et égale, ni dans sa fureur, ni dans sa ligne de continuité, ni même dans son contenu. Une observation objective de l’histoire de la persécution de l’Église orthodoxe russe nous porte à croire qu’il y eut un certain rythme dans son développement intérieur. Il serait trop exagéré de parler de toute l’histoire de l’Union soviétique comme d’une « persécution totale et ininterrompue », car la situation des années 70-80 n’est pas comparable avec celle des années vingt et trente, comme il serait aussi un peu naïf de dégager dans cette histoire des périodes de « dégel » entre l’Église et l’État et de bienveillance particulière de la part de ce dernier.
En fait, il s’agit d’une maladie spirituelle qui, comme chaque maladie, a son développement et sa logique interne. Après une brusque rechute, elle redevient l’épidémie qui s’est répandue sur un sixième de la terre. Une fois stoppée, l’épidémie devient chronique et « couvante » avec ses récidives, plus ou moins fortes et de longue durée.
Mais il y a un moment particulièrement douloureux, je dirais pathologique, dans la bataille contre le christianisme en Russie, parce qu’à la différence des persécutions païennes de l’Antiquité ou de l’intolérance musulmane contre « les infidèles » quelques siècles plus tard, dans notre pays (comme aussi en France dans les années 1793-1794, en Espagne de 1936 à 1938 ou au Mexique au début du xxe siècle) l’étincelle de la haine contre l’Église jaillit dès le début du corps de l’Église elle-même, ou s’est du moins allumée au creuset d’une culture greffée sur l’Évangile. Car chaque persécution du christianisme dans un pays chrétien commence au moins au point de départ par la décomposition intérieure de la chrétienté même, corruption souvent ignorée ou ayant poussé dans les profondeurs et qui s’enflamme comme dans un organisme vivant quand les cellules mortes ou infectées l’emportent sur les saines. Cette maladie a une sombre origine, dont les racines s’étendent dans les comptes non réglés avec le Dieu crucifié qui n’a pas voulu imposer par force sa justice sur la terre. La révolte contre le Christ naît de la foi séduite par « l’impuissance de Dieu », de la théodicée échouée, du désespoir du larron de gauche : « N’es-tu pas le Messie ? Sauve-toi Toi-même et nous aussi » (Lc 23, 39). Mais chaque délit a besoin d’un alibi ; en Russie, l’obsession du blasphème comme pathologie spirituelle s’est déguisée, comme c’était souvent le cas en d’autres circonstances, sous la couverture de la pensée la plus rationaliste, qui prétendait être une réflexion absolument transparente des lois de la nature et de l’histoire.
D’un autre côté, pour se rendre compte de la nature de la persécution, il faut remonter aux origines du système qui, sorti du cerveau de l’idéologie, s’est incarné dans la police et s’est constitué en appareil d’État. Cet État voulait être « philosophique » et « téléologique », il prétendait refléter par son mode de pensée et par son fonctionnement toutes ces lois qui, comme on le supposait, agissent dans l’histoire et dans le cosmos. Le régime et Lénine ne croyaient pas en un certain Être Suprême, comme Robespierre et la Révolution française, car ils en étaient déjà un eux-mêmes, représentant la Connaissance suprême. Si la Connaissance ne trouve pas de place pour Dieu et Le condamne à mort, le rôle de la machine d’État est de créer les conditions favorables pour contribuer à Sa disparition de l’horizon humain le plus rapidement possible. Si Dieu ne nous a pas encore sauvés sur la terre, Il va payer pour ça sur la terre même. Mais s’Il ne meurt pas tout seul, c’est que quelqu’un Le ranime en sous-main pour L’utiliser dans sa lutte sournoise et perfide contre la dictature du Parti et du Cerveau de l’histoire. Le simple fait de ne pas se plier aux lois de la logique inflexible, découverte par la chimère de la pensée, est déjà un délit, semblable à une résistance à l’armée d’occupation. Il s’agit du crime de survivre au mépris du schéma préétabli. Et, comme chaque crime, celui-ci doit être puni pour que les autres soient édifiés.
Ainsi, la Connaissance engendre la suppression, et l’arrêt de mort de l’Église est mis à exécution. On le savait par avance : quand la « créature opprimée » a rompu ses chaînes économiques, les chaînes spirituelles auraient dû tomber par elles-mêmes. Quand on fait un grand saut de la misérable préhistoire à la naissance du monde nouveau, on célèbre la grande fête de la libération de l’esprit humain sur le corps agonisant de l’ennemi abattu.
Avec une certaine précision historique, on peut diviser le temps de la persécution en six douzaines d’années ou quatre saisons. Cette classification ne prétend pas à la rigueur scientifique. Mais le « déicide métaphysique » dans sa durée a son rythme, et je pense qu’il serait utile d’essayer de sentir sa pulsation. Elle s’exprime chaque fois dans les phases bien précises qui se sont succédé l’une après l’autre. Il convient de rappeler ces phases dans une forme très brève et nécessairement schématique en dégageant leur sens historique et spirituel.
Le printemps noir : « À l’assaut du ciel »
En 1917, le pouvoir tombe comme du ciel sur la tête des nouveaux patrons de l’histoire et, tout de suite, ils commencent leur assaut contre le ciel. À l’époque, c’était un terme presque officiel, ressassé par la presse. Cette période de l’offensive menée contre « le ciel sur la terre » dura de la fin de 1917 jusqu’à 1929 mais, il faut dire aussi qu’elle ne fut ni identique ni égale à tout moment. Après une première furieuse attaque par surprise pendant la guerre civile (1918-1920), et une deuxième en 1922 pendant la famine, il s’ensuivit un long siège avec une période d’accalmie relative (1923-1924) et ses opérations de sape avec l’aide des églises schismatiques, des négociations, des chantages et des pressions (1925-1929). Mais en général, ce fut le temps de la conquête du pays par l’idéologie totalitaire qui se trouvait en état d’expansion sur son territoire (et qui, en principe et en perspective, aurait dû se répandre sur la planète entière) et qui ne proposait aucune « coexistence pacifique » avec ses rivales qui habitaient le même espace. Nous sommes dans la période du printemps de la persécution, de la crue des eaux, de l’ivresse des conquérants, du vertige qui vient de la sensation que « tout est permis ».
Ce « printemps » a débuté par l’agression physique et très concrète. La prise de pouvoir par Lénine (25 octobre, ou 7 novembre 1917 selon le calendrier grégorien) a eu lieu juste au moment où, au Kremlin, se déroulaient les séances du Concile de Moscou qui devait restaurer le patriarcat en Russie, élire le patriarche et introduire certaines réformes dans l’Église. Un des premiers décrets des autorités nouvelles proclama la suppression de la liberté de la presse, de la parole et des associations (« jusqu’au moment où le nouvel ordre se stabilisera »). Quelques jours plus tard éclata l’insurrection des cadets des écoles militaires de Moscou. L’insurrection fut écrasée, les derniers cadets se réfugiant dans le Kremlin. Le Concile fit son premier appel aux détenteurs du pouvoir : « ne perpétrer aucun acte de vengeance, ne pas faire de justice sommaire, épargner la vie des vaincus…, ne pas soumettre les sanctuaires du Kremlin au bombardement »5. Le Kremlin fut bombardé. Une autre supplication fut donnée : « la permission d’ensevelir les corps des jeunes hommes tués dans le combat selon le rite chrétien ». Pas de réponse : les corps furent jetés dans la fosse commune sans aucun rite. Troisième appel du Concile (11 novembre) : « assez d’effusion de sang, assez de vengeance, repentez-vous, vous qui voulez imposer la fraternité universelle par la guerre intestine ! » Aucune réaction, sauf peut-être le rire fou et retentissant du premier bolchevique ; en fait, la vengeance n’est pas encore commencée, toute l’effusion de sang étant encore à venir. Ce qu’on appellera à cette époque « la démarche victorieuse du pouvoir soviétique » (selon Lénine) a démarré. Le patriarche Tikhon (élu quelques jours plus tôt) dit en ces jours : « seul un miracle peut sauver la Russie ». Le 5 (18) janvier, l’Assemblée Constituante est convoquée. Élue d’une façon démocratique pour la première et la dernière fois sous le régime soviétique, elle est dispersée le jour même. La manifestation en sa faveur est dispersée par le feu des fusils. Ce n’était qu’un prélude.
« Nous devons engager la bataille la plus résolue »
Quelques années plus tard, peu avant de partir de la scène politique, Lénine écrira dans sa lettre secrète aux membres du Politburo : « J’arrive à la conclusion inconditionnelle que nous devons engager la bataille la plus résolue et la plus implacable contre le clergé des Centuries Noires et supprimer sa résistance avec une telle cruauté qu’il ne l’oubliera pas pendant des décennies entières… »6
Initiée en 1917, « la bataille implacable » va durer un quart de siècle. Chaque révolution qui vient pour recréer le monde par la terreur et les slogans est comme une petite répétition du Jugement dernier. La révolution russe n’a pas été faite seulement pour aider les pauvres (car leur nombre a centuplé après la guerre civile), mais pour juger l’ancien régime, et avec lui tout le vieux monde, pour prendre sur lui les prérogatives divines et enfin, pour le remplacer complètement par une nouvelle terre et une histoire nouvelle. Cette dernière est à peine commencée, elle est déjà sûre d’avoir toute l’éternité devant soi. Qui rappellera les cadavres du clergé supprimé au nom de la future floraison des arts, des connaissances et des âmes libres ? Ce petit nuage de poussière va vite s’évanouir dans le ciel limpide. La rêverie au pouvoir était portée par l’esprit devant lequel toutes les autres flammes de la vie spirituelle héritées du passé auraient dû s’éteindre.
Or, dans l’époque « printanière » de la persécution, quand la tête du pouvoir tournait un peu, on pouvait sentir non seulement l’intolérance fanatique, mais aussi l’ombre de la vengeance contre la foi qui avait failli à construire le Royaume de Dieu. Mais il y avait aussi un autre motif de persécution, celui de la purification. Le régime, né de la Révolution de 1917, dans son arrière-pensée, a voulu substituer le même Royaume mais sans Dieu et cherché à se débarrasser du poids du passé, à se libérer des chaînes ou à se purifier de ses taches, de ses maux, de ses « ténèbres ».
