Sens unique - Karine Tellier - E-Book

Sens unique E-Book

Karine Tellier

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Beschreibung

Sens unique est un roman écrit sous forme de triptyque où s'entremêlent en permanence les mails passionnés de Juliette pour Thomas, leurs portraits chinois qui nous les dévoilent peu à peu et les sentiments de Marie qui reçoit de mystérieux messages d'amour. De ce tableau, surgit une seule question : un amour à sens unique peut-il avoir une raison d'être ?

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Seitenzahl: 158

Veröffentlichungsjahr: 2015

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DU MEME AUTEUR

De l’art d’organiser le désordre

A tous ceux que j’aime.

Ils se reconnaîtront !

« L'absence n'est-elle pas, pour qui aime, la plus certaine, la plus efficace, la plus vivace, la plus indestructible, la plus fidèle des présences? »

Marcel Proust

Sommaire

Blanc

Rencontre

Harmonie

Proposition

Marie

Sentiments

Liberte

Manque

Attente

Fuite

Colere

Abandon

Magnetisme

Peur

Elle et Lui

Essentiel

Journal intime

BLANC

«Le blanc sonne comme un silence, un rien avant tout commencement»

Vassili Kandinsky

Juliette se leva de son bureau. Elle n’avait toujours pas reçu de réponse alors que son dernier mail était parti, il y a maintenant plus d’un quart d’heure. Elle avait l’habitude. C’était fréquent avec ces échanges internet. La discussion débutait, souvent péniblement avec des questions toutes faites et des réponses répétées. Et puis l’interlocuteur disparaissait et on ne s’en souciait même pas. C’était juste énervant.

Elle alla se préparer un café pour lui laisser encore un peu de temps. Elle le but lentement puis revint à son bureau pour éteindre l’ordinateur. Et comme c’était un jour de chance, ou au contraire un jour de malchance, la réponse était là. Un message court qui allait débuter un échange interminable.

Lui

Pardonnez-moi, je suis allé me coucher sans vous souhaiter une bonne nuit. Je retiens que je vous dois un truc sur Malevitch. A bientôt.

Juliette

En effet, la fin de nos échanges de mails a failli être un peu cavalière. J'attends vos informations. Je ne me connecterai quasiment pas pendant une dizaine de jours. Au plaisir de vous lire.

Lui

Où en étions-nous ? Où vous ai-je laissé après cette première rencontre épistolaire ?

Ah oui, le carré blanc sur fond blanc. J'ai une petite heure avant de partir en week-end prolongé. C'est calme. Allons-y. Parler de Malevitch. Parler du carré blanc sur fond blanc de Malevitch. Il est au Moma, à New York, mais j'ai pourtant mis un temps fou à le trouver sur Google. Dingue ! C'est peut être un signe. J'ai fini quand même par tomber dessus. Je vous invite à aller le voir sur ce site. Si vous préférez la réalité à la virtualité (en matière de peinture, comme en matière de rencontre, toujours préférer la réalité), vous pouvez aussi aller à Beaubourg, il y aura alors un carré noir sur fond blanc. Moins célèbre, mais tout aussi radical ! Il a fallu attendre la première moitié du vingtième siècle, presque la fin de l'histoire de l'art, pour que quelqu'un soit capable d'extraire ce carré blanc sur fond blanc. C'est bien long quand même cet accouchement. Il aura fallu que des générations de peintres apprennent dans la douleur à maîtriser la représentation des émotions, pli sur le front après éclat de l'œil, humidité des lèvres après courses de cheveux, comprennent la perspective et la vérité jusqu'au sommet, atteignent rigoureusement la perfection avec Raphaël, repartent sur les émotions et les traits épais, épars, remettent des couches de portraits, de nature mortes, de Vanités, de Venise et de clairs obscurs, triomphent avec la vérité encore, nous plantent des épées dans le cœur, exploitent de nouvelles couleurs, de nouvelles fumées, de nouvelles pulsions, des couteaux et des points, pour qu'un jour seulement, après tous ces conflits, tous ces accouchements, toutes ces saletés et cette souffrance, après toute cette pâte et cette huile répandues, la pureté s'exprime enfin dans un long déchirement. Le cristal jaillit de la silice, (avec un peu de plomb quand même) le carré blanc sur fond blanc apparaît. Blanc de plomb comme on dit. Enfin, après toute cette errance, on se retrouvait nu devant le sacre de l'art. Enfin, après ça, on pouvait mourir.

J'ai déjà vécu 38 ans, j'ai travaillé comme un passionné, rencontré des femmes formidables, généreuses, mythomanes, fragiles, agressives, chiantes, géniales. Il aura fallu que mes enfants se mettent à marcher, que j'écrive des poèmes perdus, que je pleure, que je grimpe, que je voyage sur tous les continents pour que je revienne finalement chez moi, à Paris, seul, et que je me pose la question : ai-je trouvé mon carré blanc, je veux dire, mon carré blanc sur fond blanc ?

Devrais-je me plonger dans les cascades quantiques, des cascades froides, dans lesquelles les électrons sont indiscernables, avec des traits mais jamais de lignes courbes, avec des ruptures acérées, des règles de sélection, des vibrations qui ne se propagent pas, et qui ne laissent aucune place au carré blanc sur fond blanc ?

Y a t il une chance que vous soyez celle qui accepterait de m'aider à trouver mon carré blanc sur fond blanc ?

Juliette

Merci pour cette découverte. Je ne veux pas visualiser cette œuvre. Je préfère la vivre d’après vous. Curieuse impression que d’imaginer un tableau sans le connaître, ni même l’avoir vu, de le ressentir sans l’avoir observé. J’ai immédiatement pénétré dans le blanc, imaginé sa transparence, fermé les yeux face à son éclat et bien évidemment, aveuglée par sa luminosité, j’ai fini par heurter un geste pâteux. Puis, je me suis fondue dans sa fluidité, dans sa virginité, j’ai évité sa simplicité, couru après son innocence et recherché avec passion sa pureté. J’ai espéré en vain sa sérénité, respecté sa fidélité, pour finalement m’émouvoir de ses instants grisés. Sensation pure. Puis j’ai cherché le carré. J’ai eu du mal à le trouver. Forcément, j’espérais un carré sans ligne droite et sans angle. Avec des sentiments parallèles oui, mais sans côté. Juste des émotions qui se coupent en leur milieu. Je l’ai trouvé et je ne l’ai pas aimé. Il avait des frontières, un périmètre délimité, des angles qui n’étaient même pas graves, des bords, une fin. Et puis j’ai entraperçu les côtés du carré qui opposaient les blancs, les déchiraient. J’en suis certaine, les blancs voulaient se fondre l’un en l’autre, s’entremêler, fusionner en une création nouvelle, différente. Mais la ligne était là, droite, inflexible. Sentiment de révolte des blancs, sentiment entier et violent. Pourquoi un carré ?

Lui

Qu’avez-vous donc contre les carrés ? Pourquoi voulez-vous donc que les blancs se fondent, disparaissent l’un dans l’autre ? Ne sont-ils pas libres de rester eux-mêmes ? Pourquoi devenir autre que ce qu’ils ne sont déjà ? Savez-vous qu’en physique, la couleur est une sensation qui est construite à partir du spectre reçu ? La lumière se réfléchit sur la surface d’un objet, puis parvient jusqu’à notre œil pour que nous puissions voir. La couleur d’un objet est alors l’ensemble des rayonnements lumineux que cet objet n’a pas absorbé.

Il existe trois sortes de cônes qui absorbent préférentiellement la lumière rouge, verte ou bleue. Si on excite ces cônes tous en même temps avec une forte intensité, le cerveau voit alors du blanc. De la même façon, pour obtenir cette couleur, il est possible d’additionner des lumières de deux couleurs complémentaires comme le jaune et le bleu. Pardonnez mon côté professoral !

Juliette

Quelle belle sensation que le blanc !

En définitive, le blanc est un tout, la somme de tout. C’est l’addition des sensations qui imprègnent nos journées, des odeurs de voyages passés, des mots qui émeuvent, des couleurs des tableaux aimés, des frôlements qui troublent, des musiques qui transpercent, des larmes qui gênent, des tannins qui illuminent les papilles et des joies qui bouleversent. Une multiplicité qui fait un. Il est le tout et la complémentarité. Il est le bleu qui impose le jaune, le contenu qui épouse son contenant, la nécessité de l’un qui s’ajoute à l’autre. Pensez-vous qu’une personne solitaire, vivant sans son âme complémentaire soit vraiment elle-même ? Je ne le crois pas.

Actuellement je suis une autre, pas tout à fait moi, sans doute pas aussi gaie et fantaisiste, pas aussi volontaire que je ne le suis. Vous me demandiez s’il y avait une chance pour que je sois celle qui accepte de vous aider à trouver votre carré blanc sur fond blanc ? J’essaierai. En contrepartie, pourriez-vous m’indiquer où se trouve cet être complémentaire qui vous permet de vous révéler, de vous dépasser par la confiance qu’il met en vous, de vous sentir femme, de puiser des forces dans son seul regard, de finir ce que vous êtes incapable d’achever seule, de vous accomplir ?

Lui

Je ne saurais vous répondre. Etes-vous certaine que cet être existe ? Vous avez encore une vision bien romantique d’une relation entre un homme et une femme. Sans doute n’avez-vous pas souffert autant que moi ? J’aimerais vous poser deux questions, une ouverte et une belle. Voudriez-vous me dire un lieu que vous aimez sur cette planète ? (oui, pour l'instant nous allons nous limiter à cette planète). Voulez-vous m’accompagner au Louvre en nocturne, Mercredi prochain ?

Que voulons-nous découvrir ensemble ? Les antiquités égyptiennes ? Delacroix ? Peut-être la peinture italienne. Il me semble que nous aimons tous deux l'Italie. Nous pourrions ensuite dîner au Marly, ou n'importe où dans le monde, si vous préférez. Dites-moi.

RENCONTRE

C’était il y a quatre ans. Elle avait immédiatement aimé leur rencontre. Juste un peu saisie par le pantalon à carreaux surréaliste qui était apparu sous la pyramide, au stand d’information. Il était un peu paumé dans ce grand hall, et en retard, évidemment. Il avait cherché, d’un regard indécis, la fille de la photo. Juliette avait sélectionné la meilleure image d’elle-même, à la fois fraîche et ténébreuse, souriante et mystérieuse. Mais ressemblait-elle vraiment à ce cliché ? Leurs regards s’étaient croisés et il l’avait reconnue malgré tout. Thomas pouvait accéder librement aux salles du musée. Elle l’avait suivi vers le secteur de la peinture italienne où ils s’étaient arrêtés devant un tableau de Fra Angelico, le couronnement de la Vierge. Il lui avait expliqué la perspective, la composition, l’harmonie des couleurs, la complémentarité des ors et des bleus du tableau. Puis, il l’avait conduit devant le tableau de la Joconde qu’il semblait apprécier tout particulièrement. De son côté, elle l’avait attiré vers la fresque de Botticelli «Vénus et les grâces» devant laquelle elle ne passait jamais sans s’arrêter. Ils l’avaient regardée sans un mot. Juliette était bien incapable de la commenter. Elle ne pouvait, comme lui, décrire ce tableau avec cette démarche scientifique qu’il appliquait à l’Art, mais elle savait apprécier la luminosité, la transparence, les couleurs, les contrastes et les émotions qui surgissaient de la fresque. Devant les muses, elle savourait ce silence partagé, empli par sa présence troublante.

Ils avaient parcouru quelques salles, s’arrêtant ça et là puis Juliette avait eu faim et il l’avait guidée vers le café Marly. Un jeune garçon les avait accompagnés vers une table en terrasse. Là, sous la chaude moiteur de cette soirée de mai et par la magie de cette complicité naissante, Juliette s’était laissé saisir par la beauté des lieux. Assise en face de Thomas, elle dominait la cour Napoléon. La lumière caressante illuminait les visages de Descartes et de Voltaire qui les observaient, bienveillants. Ils avaient commandé tous les deux des noisettes d’agneau rôties et un verre de Bordeaux et avaient commencé à évoquer leur vie, leur famille, leur carrière, leurs amis et leurs loisirs. Ils avaient immédiatement parlé comme des amis de longue date. Comme une évidence, ils se dévoilaient, simplement et librement et sans fausse pudeur. Lui parlait facilement de ce qu’il était. Il avait évoqué longuement sa famille puis sa carrière. Il était évident qu’il se perdait dans son travail. Mais il n’existait aucune forme de contrainte dans l’énergie déployée, tout simplement un choix. Il était professeur à l’Université des Beaux-arts et enseignait l’art de la fluidité, l’association des couleurs et leur rapport avec la physique, la classification des perspectives, la violence du clair-obscur et le trouble de l’impressionnisme. C’était un homme passionné et intelligent qui était toujours à la recherche de lieux nouveaux, d’expériences atypiques basées sur l’association ou l’interférence des sciences - artistique, optique, physique, archéologique, astronomique - pour susciter la curiosité de ses étudiants.

Juliette, elle, écrivait des dialogues pour des livres d’enfants. Elle utilisait des mots simples, directs, efficaces pour faire naître une odeur, une sensation, une émotion. Moins rationnelle que lui, elle était essentiellement sensible. Elle voulait transmettre aux enfants cette capacité de sentir, de reconnaître le plaisir, de savoir apprécier la joie, la fantaisie et les instants magiques mais aussi leur apprendre à appréhender la souffrance et les peurs sans les cacher et les étouffer derrière une intoxication de séries télévisées ou de jeux vidéos. Dans chacun de ses livres, les enfants pouvaient identifier, au travers des émotions heureuses ou tristes, des moments de vie vrais et intenses. Après leur carrière, ils avaient évoqué leurs envies, leur choix de vie, leurs échecs et leurs blessures secrètes. Et déjà, il lui avait parlé d’Elle.

Le bruit des tables voisines s’était dissipé. On avait absorbé les conversations, proscrit la musique d’ambiance et engloutit le cliquetis des assiettes. Tous les deux avaient laissé s’installer le silence, naturellement, sans gêne, à force de regards. Ou peut-être avaient-ils simplement changé de langage ? Pour s’apprendre, pour se reconnaître, ils s’étaient rapprochés imperceptiblement. Les yeux de Thomas, posés sur le visage de Juliette leur réchauffaient le corps à tous les deux. D’un léger sourire qui le transperçait, elle l’encourageait à ce duel hypnotique. Instant de vie.

L’espace s’était figé, le temps s’était contracté jusqu’à atteindre un état de densité infinie pour former un Tout, sans durée, sans décor, sans contexte ni perspective. Comme un moment volé au déroulement ininterrompu de l’Univers, à l’enchaînement inéluctable et répétitif des séquences quotidiennes, au processus irrémédiable de la vie. Comme un point d’orgue qui suit une symphonie wagnérienne. Comme une pause qui s’étend infiniment, éternellement, sans plus aucune nécessité de son, avec la seule vibration du silence.

Puis il avait rompu leur immobilisme, en frôlant sa main. Qu’avait-il pu ressentir de ce frôlement ? Nul ne sait. Mais l’effleurement des doigts avait brûlé Juliette, l’avait électrisée, cette décharge lui faisant perdre conscience, un léger instant, de la nécessité de respirer. Une attaque de cœur.

Ils étaient sortis du café Marly.

HARMONIE

«Il existe des notes qui s'aiment et engendrent l'harmonie»

Christian Jacq

Thomas

J’aimerais vous découvrir par petites touches, à la manière d’un portrait chinois, vous connaître par l’intime, vous percevoir à travers ce que vous voudrez me transmettre de vous. Par quoi pourrions-nous commencer ? C’est difficile, je vous connais si peu. Je vous propose la musique. Dites-moi par exemple, quelle note seriez-vous ?

Juliette

Quelle belle idée de débuter par la musique ! Elle prend tant de place dans ma vie. Je me rappelle de toutes ces heures laborieuses passées devant un piano à tenter de déchiffrer des partitions, de les jouer sans trop les écorcher et d’essayer de vivre les émotions léguées par Bach, Chopin, Rachmaninov ou Fauré. Quelle note pourrais-je bien être ? Je crois que je serai double. Celle-ci et une autre tout à la fois. Comme ce do, petite note griffonnée toute seule sur une marge d’un cahier de solfège et qui par son inutilité attend d’être effacée. Mais aussi cet ut, à peine audible, qui trouble et qui envoûte. Cette note qui attaque après une longue respiration et se renouvelle au fil des mesures, tour à tour légère, soutenue, fébrile, piquante, énergique, inattendue et vibrante. Celle qui existe par les autres mais qui a sa place nécessaire, sa présence imposée et que l’on attend, que l’on espère si elle est jouée avec retenue, qui surprend lorsqu’elle s’affole ou rattrape le temps, cette note qui effleure, frôle, caresse, s’allège, s’enfle puis expire.

Fermez les yeux, laquelle entendez-vous ?

Thomas

Je suis à moi seul le public. Je l’attends déjà. Je l’espère inattendue. Je la souhaite courtisane pour qu’elle m’enlace, m’enflamme. Je la désire bouleversante, intrigante et fantaisiste. Je la veux geisha pour m’anéantir avec elle. Je la rêve émouvante, capable de m’engloutir, de me pénétrer, de me déposséder. Mais ce sera sans doute une note docile, un peu douloureuse peut-être, hésitante sans doute. Une de ces notes qui débute un monde de rêves, de mélancolie et d’émotions. La voilà, je l’entends. Douce et sensuelle, un peu perdue dans une composition dodécaphonique. Mais bien là. Présente. Sûre d’elle finalement. Pure et émouvante. Troublante. C’est cette note que j’entends.

A quoi croyez-vous qu’elle aspire ?

Juliette

Elle cherche cette harmonie qui permettra d’atteindre l’accord parfait. Certainement un accord mineur, envoûtant et nostalgique qui submerge, qui renverse. Un accord sans appogiature, sans frou-frou, un accord authentique plaqué comme une certitude. Comme l’évidence du lien indivisible entre deux notes qui les force à s’étreindre, comme leur nécessaire adhérence, comme le résultat d’une force qui est capable d’extraire l’unisson, de la superposition des sons.

Croyez-vous en cette force fusionnelle ?

Thomas

Ma raison ne croit qu’à ce qu’elle entend. Et l’accord n’est pas l’unisson. Les notes ont leur vie propre, simplement manipulées par les règles classiques de la composition. Deux notes peuvent être sans doute tierce, quinte, octave mais pas une. Je n’y crois donc pas … mais je ressens cette force, par vous.

Juliette

L’unisson n’est pas un. C’est beaucoup mieux.

Ce sont des voix qui émettent librement le même son, simultanément comme une évidence, un impératif, par pure fraternité, par la simple volonté de l’union et de l’harmonie, par cette «unisson d'âmes qui s'aperçoit au premier instant»1

M’aiderez-vous à atteindre cette consonance ?

Thomas

Je ne sais pas.

Juliette

Et vous, quelle note êtes-vous ?

Thomas

Sûrement celle qui entonne l’hymne à la Liberté, celle qui délivre le chœur des esclaves. Une note de gospel qui libère le corps de la captivité, à l’instar de l’âme. Oui, je suis cette note. Celle qui fuit l’esclavage, la routine et les contraintes, l’appoggiature qui trouble le quotidien. Je suis celle qui esquive une portée trop contraignante, la note d’attaque de toutes les fugues, qui, vive et rapide, s’évade et se sauve jusqu’au point d’orgue final.

Juliette

Que fuit cette note ?

Thomas

Sûrement, une autre note. Vous vous souvenez, cet ut, à peine audible qui trouble et qui envoûte. Mais pas seulement. La note court aussi, non pour fuir mais pour rattraper le passé et cette fois, sans se dérober. Elle est alors rapide, endurante et tenace, à la recherche d’une pièce de jeunesse, d’un espoir d’harmonie retrouvée après le contretemps initial.

Juliette

C’est en quelque sorte une échappée dans le temps pour trouver une note qui, perdue en chemin, s’est transformée en silence, en manque.

Thomas

Oui, c’est cela. J’ai besoin de cette note pour ma composition.

Juliette

Je cherche la note en «lui» mineur.

Thomas

Je suis là. Et je vous fuis.

1 Rousseau, Hél. I, 45

PROPOSITION

Juliette

Vous m’avez indiqué lors de notre dernière rencontre que vous aviez manqué d’attention envers la femme que vous aimiez. Avez-vous pris de bonnes résolutions pour l’avenir ? Et dites-moi, pourquoi avoir recours à internet alors que toutes les étudiantes sont amoureuses de leur professeur de faculté ?

Thomas