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Ce voyage sentimental prend place dans une société chamboulée au sortir de la guerre, à une époque où les femmes revendiquent leur égalité et où le parti communiste gagne en popularité dans les esprits japonais.
Parmi ces femmes, nous retrouvons Yuiko, qui aime expérimenter ses relations en femme libre. Tayoko, qui connaît sa valeur et ne se laisse plus leurrer par les hommes. Moeko, qui décide de vivre le vrai amour même si pour cela elle doit transgresser la morale, et enfin le duo formé par Kie et Tomoko, l’une faisant face à sa belle-mère et l’autre à ses parents, qui refusent de suivre « le droit chemin » des jeunes japonaises de l’époque.
De sa plume franche et authentique, Seiko Tanabe présente des femmes qui s’arment face au traditionnel Japon patriarcal. L’auteure, à travers les époques et les conditions sociales, aborde avec humour des thèmes intemporels qui parlent encore aux femmes d’aujourd’hui.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Seiko Tanabe est née le 27 mars 1928 à Ôsaka.
Distinguée en 2008 de l’Ordre de la Culture pour sa contribution à la littérature de son pays, Seiko Tanabe a obtenu de nombreux prix littéraires, dont le prestigieux Prix Akutagawa en 1964 pour son roman "Sentimental Journey".
Son analyse fine et mordante d’une société japonaise en pleine évolution après-guerre dépeint des femmes de tête et des couples non conventionnels.
Elle est la première auteure à utiliser dans ses romans la langue d’Osaka, japonais vif et direct. Son œuvre constitue aujourd’hui une part importante de la littérature d’Osaka.
Seiko Tanabe est décédée en juin 2019 à Kobe.
Prix et distinctions
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Seitenzahl: 428
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Titre original : Kansho Ryoko
© Seiko Tanabe, 1964, 1972
© Éditions d’Est en Ouest, 2024 pour la traduction française.
First published in Japan in 1972 by Kadokawa Corporation, Tokyo.
French translation rights arranged with Kadokawa Corporation, Tokyo
through le Bureau des Copyrights Français.
ISBN de la version papier : 9782487164017
-san : Suffixe de politesse général.
-chan : Suffixe affectif démontrant une certaine familiarité ou proximité entre les individus. Souvent utilisé pour les femmes et les enfants.
Avec la première syllabe du prénom (ex : Te-chan) : surnom qui témoigne d’une forte proximité entre les individus.
-sensei : Titre utilisé non seulement pour désigner ceux qui enseignent, mais également les personnes qui détiennent un certain savoir (docteurs, avocats, écrivains).
Jusqu’à présent, elle avait connu tant d’amourettes que les collègues n’y prêtaient plus guère attention. Alors, quand on apprit que cette fois-ci, celui sur lequel elle avait jeté son dévolu était un membre du parti, ce fut la surprise générale. Au tableau de chasse de Yuiko, laquelle avait une prédilection pour les espèces rares, il ne manquait plus qu’un bonze ou un activiste pour parfaire sa collection. Comme il fallait s’y attendre, étant son meilleur ami, j’en fus le premier informé.
À la fin d’un terrible mois d’août chaud et humide, au beau milieu de la nuit, je reçus un appel à la maison (enfin, ce que j’entends par « maison » n’est rien de plus qu’une bicoque que je louais dans la ville-dortoir de N. en banlieue d’Ôsaka…).
— Dis, Hiroshi…
Elle m’appelait toujours par mon prénom alors que de mon côté je l’appelais Mori-san, non pas parce que j’avais vingt-deux ans et qu’elle était mon aînée de quinze ans mais parce qu’il y avait belle lurette qu’elle avait perdu toute grâce et délicatesse pour prétendre à se faire appeler Yui-chan.
— C’est quoi Pléhanov ?
Ça ne me disait absolument rien. En plus, elle me tirait de mon sommeil, alors je la suppliai de me laisser dormir.
— Oh allez, ça va ! Dépêche-toi de m’expliquer ça : PLÉ-HA-NOV !
Je lui suggérai de chercher dans le dictionnaire des noms propres. Et elle de rétorquer :
— Ah ! Ben c’est un nom de personne alors ? Mais si tu le savais, tu ne pouvais pas me le dire plus tôt au lieu de râler ! Ah oui, et puis… C’était quoi, déjà ? Ah ça y est ! C’est quoi la différence entre « matérialisme dialectique » et « dialectique matérialiste » ?
Je lui fis remarquer tout bêtement que ce devait être la même qu’entre « bain avec toilettes » et « toilettes avec bain ».
— Mais quel abruti ! Je te demande ça sérieusement. Je vais me fâcher… Et Trotsky, il est du bon bord ou du mauvais ?
Je lui retournai la question du tac au tac :
— Par rapport à qui ?
— Idiot ! Qu’est-ce que ça peut te faire ? Je veux juste savoir s’il est blanc ou noir (faire des distinctions bicolores c’était son dada). Pour les cocos, ça doit être un mauvais, non ?
Alors là, ça me dessilla tout à fait. Cette rafale d’expressions et de noms tirés comme par une mitraillette, de la bouche de Yuiko, ça ne collait pas. Je pouvais affirmer sans me tromper qu’elle n’était pas du tout du genre à parcourir un journal tel que Akahato1, comme ceux qui ont cette conscience de vouloir appartenir à une élite en prétendant avoir des sympathies pour ce journal – alors qu’ils n’achètent même pas l’exemplaire du dimanche, ne serait-ce qu’une fois par an.
Pendant un court instant, je me cassai la tête pour trouver le lien que cela pouvait avoir avec elle, mais soudain ce fut clair : elle voulait s’en servir pour le scénario d’un téléfilm bas de gamme – Yuiko et moi rédigions des scripts pour des émissions de second ordre, ce dont il n’y avait pas de quoi pavoiser. Mais malgré tout, faire usage d’un tel vocabulaire alors que le fonds de commerce de nos émissions était de viser le grand public, cela viendrait comme un cheveu sur la soupe. Ce serait un téléfilm rasoir et inévitablement, dans le monde trépidant de la TV, cela ne pourrait provoquer qu’un rejet. En d’autres termes, la « matière » pour la culture grand public ne fleurit pas sur le terreau du vocabulaire de la contestation du système. Je me devais de la conseiller. Plutôt que de faire intervenir ce genre de personnage politisé, il était plus sage de relater l’idylle entre un machiniste et une ouvrière d’une usine de filature. Une romance ouvrière saine et heureuse, d’une beauté pure et honnête dépeignant la loyauté des masses et l’énergie du peuple où, dans les faubourgs, se mêlent joie et tristesse. Ah ! À en faire pleurer dans les chaumières !
— Enfoiré ! Mais qu’est-ce que tu peux être couillon Hiroshi ! T’es vraiment con ! m’insulta-t-elle au bout de la ligne d’une voix guillerette et cristalline comme une giboulée de mars sur un velux.
C’était une femme plutôt bien éduquée, sa voix était belle et elle avait de la grâce dans ses mouvements, néanmoins, dans le registre des insultes, je savais qu’elle était loin d’être dépourvue de répondant et c’était là un de ses côtés faux-jeton. Mais, cela restait entre nous. Ce n’était pas parce que je le tolérais, mais plutôt qu’elle me taquinait un peu.
— Cela n’a rien à voir avec ce genre d’histoire pour enfant, c’est que maintenant – c’est un secret – je suis en train d’écrire un vrai billet doux !
Qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Elle reprit :
— Ah ! Hiroshi… Bon, je te raconterai ça demain ! Dis, tu sais, je me suis fiancée ! J’ai pu avoir la certitude que nos sentiments étaient partagés.
Je changeai le combiné de main pour savoir si elle s’était rabibochée avec son chanteur de jazz coréen.
— Ah ! Johnny Lee ? Mais c’est du passé, tout ça ! Autant en emportent les rêves.
— Le chauffeur des Taxis Blancs, alors ?
— Mais non, ça c’était avant Johnny !
— Il y avait aussi l’actionnaire…
— Ah ça c’était l’architecte d’avant. Mais non, c’est après !
— Oh ! Et puis tu fais ce que tu veux !
— Celui de maintenant, personne ne le connaît. Mais quand je l’ai vu pour la première fois, je me suis dit : « Lui, c’est l’homme avec un grand H ». Il est incomparable. C’est un travailleur manuel affilié au parti, fit-elle en insistant sur ces derniers mots. Je pense que c’est la sincérité même, ben oui, puisqu’il est ouvrier… Et en plus, comme c’est un militant il ne peut qu’être honnête.
Et moi, pour blaguer, je la taquinai :
— Cet esprit divin ne serait-il pas le veillard qui fait refleurir les arbres ?
— Ah non Hiroshi, il ne faut pas dénigrer le parti comme ça ! Ne clame-t-il pas toujours la vérité ? C’est certainement l’unique parti à ne pas raconter des salades. D’ailleurs, son leitmotiv est bien la défense des faibles et des opprimés, pas vrai ? Depuis le début, il reste fidèle à ses principes et pendant la guerre, c’est bien le seul à ne pas avoir plié. On peut donc lui faire confiance. Je n’y connais pas grand-chose moi non plus, mais ils ont annoncé que la révolution adviendrait à coup sûr. Tout cela, Kei… Ça, lui… C’est ce qu’il déclare. Les hommes doivent vivre heureux et libres de penser ce qu’ils veulent, c’est ça la révolution. Et d’après lui, tout cela s’opérera sans porter atteinte le moins du monde ni aux autres ni à soi-même : une société organisée de telle sorte que personne ne soit lésé. Tu ne crois pas que ce serait formidable si cela se concrétisait ? Moi, c’est pour ça que j’ai commencé à l’apprécier, lui et son parti.
Je pus constater à quel point elle était éprise.
— Bah, ce que j’éprouve dans ces moments-là, c’est autre chose, se justifia-t-elle sur un ton compatissant. Je sais que toi, Hiroshi, tu t’imagines juste que c’est tout nouveau tout beau, mais c’est lui qui m’a fait discerner ces goûts vulgaires de citadins et chez lui, ce qui m’a interpellée, c’est plutôt un élément spirituel et élevé. C’est l’amitié et la confiance entre camarades.
Je lui lançai qu’elle devait envoyer balader tout ça car il était évident que ce type était nase.
— Dis donc, toi ! Est-ce que tu ne serais pas jaloux du parti et de ses membres, par hasard ? C’est le complexe du parti. C’est plutôt toi qui n’es pas foutu d’écrire aut’chose que des dialogues pour duo comique. T’es qu’une pauv’ loque et t’es jaloux de ceux qui ont une vie riche ! De toute façon, maintenant moi je baigne dans le bonheur, et comme je ne trouve pas le sommeil, je suis en train d’écrire une lettre à Kei. Ah dis… Tu peux m’expliquer ce que font les trotskystes, au juste ?
Bien poliment, je reposai doucement le combiné en la traitant de conne. Je l’imaginais rayonnante de joie, se frottant les mains de satisfaction au bout du fil. En somme, à chaque fois qu’elle avait un nouveau petit ami, la réaction de son entourage venait conforter sa joie et ceci n’était qu’un exemple de plus. Néanmoins, la flèche qu’elle m’avait décochée m’avait atteint au cœur. Pourquoi m’avait-elle traité de « pauv’ loque » ?
Cela faisait deux ou trois ans que nous nous connaissions, Yuiko et moi. Elle devait être plus ou moins chroniqueuse. Avec son sens aigu de la formule, à partir d’une ou deux lignes, elle devenait prolixe et arrivait à composer de petits textes qui étaient de loin les plus nombreux, à la saveur très féminine dans le petit encart d’un magazine ou d’un journal, à son nom ou non. Avec le temps, elle fut primée par une chaîne de télé pour un téléfilm.
De mon côté, lorsque j’étais étudiant, étant tombé malade, afin de payer les frais médicaux, j’avais postulé et, par je ne sais quel tour de passe-passe, on me sélectionna. Au bout de quelques mois, nous nous retrouvâmes à travailler ensemble. Nous connûmes des échecs et des succès – les premiers étant plus fréquents – mais j’étais, comme maintenant et pour ne pas changer, un scénariste de troisième ordre, comparé à Yuiko qui avait plusieurs cordes à son arc.
Non seulement elle s’occupait du courrier du cœur, mais elle officiait aussi comme membre du jury pour des concours de beauté dans le Kansai, tout en étant membre exécutif au sein d’associations comme « l’association pour la protection de nos chers enfants » ou « l’association pour une ville verte » et elle s’appuyait sur sa gourmandise pour se targuer d’être spécialiste culinaire.
Personnellement, elle était persuadée d’être une autorité en matière de courrier du cœur et de pouvoir faire taire toute rumeur comme un pou qu’elle eût écrasé de ses ongles. Ainsi, elle était à dix lieues de s’imaginer qu’elle était l’objet de ragots.
De bonne composition, elle n’avait aucun talent véritable et quand elle ignorait quelque chose, elle avait tendance à vouloir s’en remettre à moi comme si j’étais une tête et arrivait de la sorte à tromper plus ou moins son monde. Mais de temps en temps, malgré tout, surgissait inconsciemment en elle comme une révélation divine, une intuition de chamane. Et cette sorte de don surprenait son entourage.
Ainsi, ce « Tu n’es qu’une pauv’ loque », qu’elle avait proféré soudain avec désinvolture, m’avait froissé car, sans déroger à la règle de toutes les femmes stupides, Yuiko était blessante (envers moi en l’occurrence). Mais bon, cela pouvait encore passer compte tenu de notre vieille amitié. En revanche, avant même de l’avoir rencontré, ce militant qui était à l’origine de ses propos me portait déjà sur les nerfs.
Le lendemain, je me rendis à l’immeuble R. de Higobashi pour une discussion de travail. Dans le hall, où il faisait frais, l’ascenseur rutilant comme un coffret à bijoux en or et argent descendit devant mes yeux et la porte s’ouvrit en tintinnabulant. À l’intérieur, Mori Yuiko y semblait épinglée tel un papillon dans une boîte de collectionneur.
— Tiens ! Hiroshi…
Et elle prit son expression réjouie qui rappelle la divinité des pêcheurs et des commerçants, Ebisu. Elle me prit par la main pour m’attirer à l’intérieur. À ce moment, son visage jovial était très avenant. Au moins, elle était dans de bonnes dispositions.
— Tu tombes à pic ! J’allais rentrer, mais ça va. Je vais rester te tenir compagnie.
Il n’y avait pas le moindre sarcasme dans ses propos… On l’avait élevée à s’exprimer dans un japonais standard ouatiné de dialecte du Kansai. J’appuyai sur le bouton du neuvième. Bien que nous fussions seuls dans l’ascenseur, Yuiko baissa la voix comme si elle craignait d’être entendue.
— Hiroshi, ne parle de ça à personne, hein ? chuchota-t-elle.
Près de moi, elle ne m’arrivait qu’à l’épaule, et tout en elle était rond : son visage, son corps et ses jambes, donnant à l’ensemble l’aspect d’une boule.
— Cette fois-ci, c’est le der des der ! Je vais me marier.
— Tu en es à combien, déjà ? ironisai-je.
— Idiot ! Mais c’est pas pareil ! Lui au moins, il est intègre ! souligna-t-elle.
Et à ce moment, instinctivement je me plaçai derrière elle. On aurait dit qu’elle revoyait sans cesse son passé stérile, ce passé qui avait pris fin et qui par une série de circonstances malencontreuses ne lui avait rien apporté de constructif.
Avec ses yeux tout ronds et écarquillés, comme étonnés, son petit nez et sa bouche ronde et douce, soulignée par un rouge à lèvres sombre dessiné avec la maladresse d’une petite fille qui se serait amusée à se maquiller, elle avait un air pleurnichard. Sa robe sans manches, d’un rouge écarlate, lui donnait l’apparence d’une enveloppe express ; elle portait des accessoires de valeur dont le style représentait visiblement pour elle le parangon du chic (c’est que l’an dernier, elle et moi avions figuré dans le catalogue des « intellectuels »), pendant que moi je ne voyais en elle qu’une cocotte maquillée à outrance ou pire, un pitoyable illusionniste empêtré dans ses tours.
— Alors, lança-t-elle en me tapant vigoureusement sur le bras, tu vois, je serai sa muse et nous allons changer le monde. Ah, si ça se trouve je vais peut-être même finir en prison.
Stupéfait, je proposai tout de suite de l’aider si cela s’avérait nécessaire.
— Allez, j’ai dit « peut-être » ! Combien d’années vais-je encore continuer à supporter cette mascarade qui n’en finit pas ? Je ne vois que la révolution et la mort. Ces derniers temps, je m’instruis comme une dingue. Hiroshi, tu ne veux pas venir avec moi à la prochaine conférence du parti à l’auditorium de Nakanoshima ?
Ce jour-là, je devais assister à une répétition. Elle répliqua :
— Ah mais non, c’est primordial. Nous devons savoir qui est ennemi ou ami. Tu sais, après l’avoir écouté j’ai été réellement conquise. Je constate que jusqu’ici on n’avait jamais fait attention à quel point la force des réactionnaires, qui oppriment et violentent la liberté du peuple, est enracinée. Hiroshi, toi aussi quand tu écris, tu dois garder ça en tête. La réunion qui va se tenir est cruciale. C’est quatre-vingts yens, fit-elle en me tendant une sorte d’imprimé rose.
— C’est quoi ça ?
— Ben, c’est le billet, tiens ! J’en ai pris un pour toi aussi. Pour les droits de notre peuple…
— Bon, « pour notre peuple », m’exclamai-je en tirant cent yens de ma poche arrière de pantalon.
— Merci, dit-elle avec un grand sourire, mais je n’ai pas de monnaie.
Je lui répondis que ce serait pour la prochaine fois.
— Bon on va garder les vingt yens pour la campagne du parti. C’est un devoir envers le peuple, conclut-elle en fermant à la fois son sac et son clapet, enfin !
L’ascenseur monta et nous rejeta au neuvième. En écrasant la moquette rouge du couloir avec ses talons hauts elle clama :
— De toute façon, Kei sait voir les choses. Son regard est des plus limpides et ça, c’est la vision de quelqu’un qui a un idéal. Mais toi, Hiroshi, tu as les yeux chassieux.
En glissant son bras sous le mien, elle me cogna les côtes. Ce contact était très naturel, un geste machinal en quelque sorte. Alors, je ne pus m’empêcher de penser que dans son passé, elle avait ainsi confié, de la même manière, son bras à une ribambelle d’autres hommes.
Debout, les damnés de la terre! Et tout en chantant, elle introduisit sa carte et entra dans le studio d’émission R. en ouvrant la porte avec entrain.
Après avoir reçu un script qui venait juste d’être imprimé, et d’avoir fini ici et là mes mises au point de travail avec deux ou trois personnes, je montai à la cantine du dixième. Elle attendait en fumant près d’un mur.
Elle était bien, cette cantine sans aucune fenêtre, dont l’éclairage filtrant des encoignures et du plafond créait un clair-obscur donnant un air louche à l’endroit ; le plafond d’un rose saumon pâle me faisait l’effet d’être dans les entrailles d’un poisson géant. En contemplant l’horloge ronde accrochée au mur, impossible de deviner si c’était le matin ou l’après-midi, car la surface du mur était ornée de fleurs de toutes les couleurs ; mais à mieux y regarder, on s’apercevait que c’étaient de fines et délicates fleurs artificielles. La température y était constante, rendant ce lieu intemporel.
En transportant la nourriture du self sur leur plateau, les rédacteurs et les acteurs s’adressaient à moi. Je savourais cet instant où, avec Yuiko, les yeux fatigués d’avoir trop fixé les caractères, le café nous brûlant la langue, nous regardions distraitement la télé murale en cassant du sucre sur le dos des gens un peu plus loin. Elle se tenait les coudes sur la table en formica orange aux pieds arqués, insensible à mes vannes. Son regard évanescent chevauchant les volutes de sa cigarette, ses gestes vifs si expressifs, un sourire sarcastique flottant sur ses lèvres, un sourire qui faisait qu’on se demandait si c’était du lard ou du cochon. Son regard était profond mais aussi madré et un peu cruel. Cela, j’y avais toujours été habitué et je savais percer ses vraies pensées. Mais aujourd’hui, elle était insaisissable.
À ce moment-là, déguisé en guerrier, un artiste de sa connaissance s’approcha, accompagné d’une actrice jouant une fille de samouraï, d’une beauté à couper le souffle. Je le saluai et la fille qui tenait une cigarette aux lèvres, la retira pour dire : « Tiens, ça fait longtemps Hiroshi ! »
Je pensais faire rire Yuiko en tenant des propos salaces sur ce type, toujours célibataire, mais cela ne l’amusa guère.
— Désolée, Hiroshi, rétorqua-t-elle avec une inflexion apitoyée. Aujourd’hui tu n’es pas comme d’habitude. Tu racontes des bêtises et ce genre de blagues nulles au possible, très peu pour moi.
— Allez ! Te fâche pas !
Et allongeant sa main ornée d’un faux rubis, elle tapota mon bras comme pour me réconforter.
— Il n’y a pas que toi qui es concerné, mais c’est aussi toute cette faune qui nous entoure. J’ai comme le pressentiment que tu vas tous les suivre. Ce n’est pas que le monde entier ait changé, mais ce serait plutôt moi. En somme, avec cette expérience, je suis devenue une autre, alors c’est désagréable et je crois que c’est pour ça que je ne me sens pas à l’aise.
— Par expérience, tu entends celle avec le parti ?
— Oui, c’est ça.
Tout en touillant mon café, je la cuisinai :
— Vous avez déjà… ?
— Ah, mais non…
Fièrement, elle redressa la tête et elle me persuada qu’au contraire il n’en était rien.
— Hein… mais pourquoi ? Si c’est réciproque, je ne vois pas ce qui vous en empêche ! la raillai-je.
— Il est différent de tous ceux que j’ai connus. Il n’en fait pas qu’à sa tête, lui. Ben oui, puisque c’est un militant.
— Mais les membres du parti assurent bien la perpétuation de leur espèce, non ?
— Enfoiré ! vociféra-t-elle.
Dans ses yeux, je pouvais voir flamboyer haine et mépris. Comme pour ponctuer ses phrases, elle employait souvent ce vocable synonyme de « enfin » ou « mais quoi ». Mais là, c’était au vrai sens du terme qu’elle l’utilisait.
— T’es un vrai yakuza, Hiroshi…
Aujourd’hui, j’avais du mal à m’en sortir avec Mori-san. Elle n’était pas à prendre avec des pincettes.
— Mec mal élevé et à l’esprit étriqué ! renchérit-elle d’un ton triomphant. Les hommes et les enfants, on ne sait pas comment s’y prendre avec eux. Comme si un blanc-bec de ton espèce allait y entendre quelque chose. Moi, je suis moi. En admettant que j’aie changé, ce n’est pas du tout que je sois devenue foncièrement quelqu’un de différent, mais que ce que j’avais en moi est ressorti. Les femmes sont ainsi. Ceux qui découvrent plein de trucs, ce sont les hommes. Et lui, il m’a découverte, ainsi grâce à lui, j’existe. Ça aussi, c’est bien parce qu’il est au parti. La société capitaliste détruit le fonctionnement et la nature fondamentale des hommes alors, ceux qui ont une doctrine…
Combien de temps cette histoire-là allait-elle encore durer ? Qu’elle se trouve vite fait un contrôleur de train pour prendre la relève, parce que celui-là risquait bien de m’empoisonner la vie.
Comme il fallait s’y attendre, pendant les deux semaines qui suivirent, elle me fit acheter une dizaine de livres et brochures : Les 40 années de gloire de mon parti, Le guide du militant, Le programme du parti, Les œuvres complètes de Lénine, Marx et Engels, Le matérialisme historique de je-ne-sais-quoi… Et, à tous les coups, elle m’appelait le soir pour me questionner :
— Alors tu l’as lu ?
— Ben non, pas encore !
— Ça m’embête si tu ne te dépêches pas de le lire ! Bon, alors lis la table des matières et ce qui est écrit dans les grandes lignes.
En fait, cela la barbait de tout décrypter toute seule. Néanmoins elle reconnaissait humblement que, même si elle avait fait l’effort de lire, elle n’y aurait rien entendu. Je lui promis de m’y mettre. On avait beau dire, elle était bienveillante avec moi, et quand elle était bien lunée, elle m’invitait à boire. Cette douce intimité m’attendrissait parfois et c’est pour cela que je la fréquentais.
— Nozue Kei, c’est son nom, m’apprit-elle. Il s’occupe de la maintenance des lignes de train. C’est là qu’il travaille. Il me dit qu’il est très affairé de jour comme de nuit… On n’a même pas le temps de se voir d’autant plus qu’il est chef de cellule, se réjouit-elle toute contente en faisant rouler cette formule sur sa langue. Quoiqu’il en soit, il est toujours très actif. C’est pas comme toi !
— Allons donc !
— Ah ! Lui, au moins, il a un but véritable, grand et magnifique !
Yuiko était à court d’arguments.
— Un but dans la vie. Toi, Hiroshi, tu n’es pas à la hauteur ! Tu passes ton temps à ouvrir et fermer la porte des WC et tu te contentes de cette vie organique. Tu devrais davantage te consacrer à l’étude du matérialisme et réfléchir à la dialectique. Il faut absolument combler ton manque de connaissances historiques et théoriques.
Elle était toute exaltée. Cependant, il y avait une chose que je tenais absolument à savoir :
— Mais enfin, cet homme, comment tu l’as…
— Ah, Hiroshi, nous avons pu nous prouver que c’était mutuel et c’est ce qui est capital, fit-elle, en noyant le poisson avec précipitation. C’est bien l’essentiel, non ? Ou bien alors…
Et allègrement, en laissant sa phrase en suspens, elle raccrocha.
Si je m’étais rendu à la conférence du parti sur « Le droit des peuples à l’indépendance », ce n’était pas par aspiration et ferveur, mais pour Yuiko. Cependant, quand j’arrivai, la conférence avait déjà pris fin et cédé la place à un film (sur le PC chinois). À l’entrée, des jeunes des deux sexes, assemblés çà et là pour une pléthore de pétitions (qu’importe, c’était de toute façon des trucs anti-quelque chose) formaient des groupes pour la collecte.
À la réception, il y avait aussi des jeunes hommes qui dénouaient des bouquets et en alignaient les fleurs pour en distribuer une à chacun des visiteurs qui repartait avec. À l’entrée principale, drapée d’un rideau bleu, nous tombâmes sur lui. Nous étions debout à bavarder quand un homme corpulent à l’aspect négligé passa devant nous.
— Kei ! le héla-t-elle.
À ce moment-là, pour la première fois, je vis Nozue Kei. Il portait une chemise blanche sale, et sur le côté de son vieux pantalon une serviette pendouillait. Pieds nus dans des geta, il avait une carrure imposante et quand elle me le présenta, il parut déconcerté et marmonna dans sa barbe (par la suite je découvris que c’était un homme qui n’avait pas l’habitude de ce genre de civilités). Il avait la bonne bouille d’un plantureux haniwa, buriné par le soleil à la peau usée et fatiguée. À première vue, il devait être bien plus âgé que moi mais plus jeune qu’elle. En dépit de cela, plus rien en lui ne respirait la jeunesse. Son regard était doux et intelligent. Son sourire continuel lui donnait l’air d’un vieux sage. Cette image n’était pas négative, mais je ne voyais pas ce qu’il pouvait avoir comme affinité avec Yuiko. Je ne savais pas où elle l’avait pêché, mais ils formaient un drôle de couple. Nous sortîmes de l’auditorium pour aller boire une bière.
Nous nous rendîmes au toit terrasse le plus proche où le beer-garden était encore ouvert et grouillait de monde. Au-dessus de nos têtes, il y avait des ampoules colorées et à travers la grille, à plusieurs dizaines de mètres en contrebas, bruissaient l’animation et le tumulte de la rue.
Kei but sa bière à grands traits. Ses grandes mains aux ongles sales prolongeaient ses gros bras.
— Qu’est-ce que vous faites comme travail ?
À mes propos, il reposa son verre avec précipitation.
— Je suis cantonnier, bredouilla-t-il en laissant lentement flotter un sourire timide sur son visage qui rétrécit ses yeux au point de les faire disparaître. Je marche sur les rails en portant des guêtres avec une échelle sur l’épaule. Vous avez déjà dû voir ça, hein ?
— Vous êtes de quelle région ? Pas d’Ôsaka en tout cas.
— Eh ben, je suis du Kantô. Je suis un vagabond.
Juste pour dire cela, il suait à grosses gouttes et derechef, il laissa flotter un faible sourire humble, ce qui accusa encore les rides de ses yeux.
Kei parlait avec son ton lourd de cul-terreux inculte et d’une voix forte à travers laquelle on subodorait le paysan borné. En s’exprimant, il paraissait rechercher l’approbation de Yuiko comme pour lui demander des instructions et il lui fit un sourire éblouissant. Son expression me fit imaginer que loin d’être un clin d’œil complice, c’était plutôt le regard d’un ours sur sa dresseuse. Cependant, Yuiko sous l’emprise de l’alcool, lui souriait.
Tandis qu’il partait au petit coin, elle rapprocha sa chaise :
— Alors ? Je tenais à te le montrer.
— Ouais. C’est un brave gars.
— C’est un bon alors ?
— Tu en as pêché un bien. On dirait un portrait naïf.
Yuiko éleva la voix et roucoula de joie, ensuite, en me donnant des coups de genoux :
— Dis donc, toi ! Tu n’as pas intérêt à raconter des trucs bizarres sur mon compte !
— Quoi ?
— Allez, Hiroshi, je ne vais pas te faire un dessin ! Lui, c’est un homme pur. En somme, eh bien… et en me balançant des coups dans les tibias : Arrête ! Tu vois très bien ce que je veux dire ! Il n’a vraisemblablement aucune expérience. Quand je dis « expérience », tu vois très bien à quoi je fais allusion !
— Ah ! D’accord !
— Alors, je n’ai pas envie de lui parler de mon passé !
— Eh bien cette fois-ci tu adoptes une stratégie prudente !
— Gros bêta ! C’est que je ne plaisante pas ! Si j’étais comme ça c’est qu’un certain genre de mecs m’y avait poussée… Et en plus, nous nous sommes fiancés. Est-ce que tu saisis seulement ce que ça veut dire ?
— Oui, oui, je sais ce que ça veut dire ! Je peux même écrire les kanji.
— C’est quelque chose de grave parce que c’est reconnaître la personnalité de l’autre. Et quand j’y réfléchis, ça m’effraie parfois.
Elle eut un sourire gêné.
— Mais moi, tout ce que je veux, c’est ne pas perdre Kei… Il est sérieux et… je n’ai pas envie de le blesser.
Je ne doutais pas de sa passion pour ce nouveau chéri. Ensuite, je songeai qu’il s’agissait d’un homme à la pureté candide, ce qui me donna comme du vague à l’âme. Elle poursuivit :
— De toute façon, le mariage est une chose grave. En général, on fait le serment qu’à partir de ce moment, on assumera tous les deux, tout en renouvelant continuellement cette promesse au fond de notre cœur…
Alors qu’elle se livrait à cette analyse digne d’un magazine féminin, Kei revint. Honnêtement, même si son apparition dans la vie de Yuiko était une énigme, je commençais à avoir de la sympathie pour lui. Sans arrêt, sa grande carcasse se cognait maladroitement un peu partout. Il était empêtré avec ses grands membres et n’avait absolument rien d’un va-t-en guerre.
Pendant qu’elle réglait l’addition, il réfléchit un peu et but le fond de bière de Yuiko. En s’apercevant que je l’avais vu, confus, il essuya prestement la mousse de ses lèvres du revers de la main et la rejoignit précipitamment.
Juste après, nous rencontrâmes Johnny Lee. Sa Hillman roulait le long de l’avenue Midosuji. Il nous aperçut et nous fit monter. Avec le manager de Johnny surnommé Te-chan et une jeune actrice qui étaient déjà à l’intérieur, la voiture se retrouva pleine à craquer. Loin d’être gênée de tomber sur Johnny, Yuiko était au contraire tout à fait ravie. Ils se connaissaient depuis l’époque où il était dans un boys band du studio télévisé et que tout le monde le couvait gentiment comme un petit garçon. Il savait s’y prendre avec les femmes, ce qui détonnait avec son âge.
Jusqu’à ce que Johnny se lance dans le monde de la chanson, elle avait dû lui apporter son soutien financier et quand ils se séparèrent, elle en conçut beaucoup de chagrin. Malgré tout, quand elle le voyait, elle était toujours radieuse. Il y avait de l’habileté du côté de Johnny et de la douceur de la part de Yuiko. De plus, entre eux deux, un je-ne-sais-quoi de semblable dans leur caractère faisait qu’ils s’entendaient bien. Ensemble, ils se rappelaient des histoires communes et le temps passait vite, ou bien, quand Yuiko l’observait, quelque chose dans son regard révélait qu’il était à son goût. Avec ses pommettes saillantes et ses yeux tirés, Johnny avait tout du beau gosse coréen. Ses sombres prunelles de panthère brillant sans expression lui donnaient un air froid et énigmatique mais ce soir-là, sans doute à cause de sa légère ivresse, de ses joues et du dessous de ses yeux un peu rougis, elles s’étaient adoucies.
— Alors Yuiko, qu’est-ce que tu deviens ? chercha-t-il à savoir.
Et à ce moment-là, la voiture démarra. Une vraie conduite de chauffard ! Elle pila sec au carrefour et tous faillirent s’en mordre la langue.
— Grosse brute ! On se croirait dans une auto tamponneuse !
À l’instant où Yuiko pestait, le véhicule dérapa, et tous retinrent leur souffle en s’enfonçant dans leurs sièges ; à chaque fois c’était des cris et des rires. Johnny s’intéressa à Kei :
— Et toi, le bonhomme qui a l’air d’un homme des cavernes… qu’est-ce que tu fais ?
— Ah lui, c’est un participant pour un jeu télévisé, répondit-elle en se tordant comme une bossue.
— Ah ouais ? Moi je croyais que c’était un organisateur de mariages arrangés.
La voiture redémarra brusquement et tous dodelinèrent de la tête en criant et jurant. L’autoradio passait à tue-tête Le sourire du tueur, une chanson en vogue. Les sacs firent des looping, les chapeaux des femmes tombèrent et l’intérieur du véhicule se retrouva sens dessus-dessous. Une vraie pagaille !
— Et toi Yuiko, tu vends quoi ?
— Idiot ! Comme si je vendais des oranges ou des sardines ! Je suis toujours une femme de talent, qu’est-ce que tu crois !
Assis sur la banquette arrière, Johnny et Yuiko n’arrêtaient pas de blaguer. La bouteille de jus de fruits qu’il avait apportée roula par terre. De mon côté, j’en avais marre des coups que l’actrice à mes côtés m’envoyait dans les tibias mais comme on était à l’étroit, je ne pouvais guère protester. Seul Te-chan, au volant, était de bonne humeur. « Olé ! » lança-t-il en prenant un virage. La Hillman, comme si elle cabriolait de joie, se pencha sur le côté, se retrouvant sur deux pattes et nous tombâmes tous comme des dominos. Les froufrous mousseux et le chemisier à plis de la jeune femme se retroussèrent, laissant apercevoir jusqu’à son porte-jarretelles, alors qu’elle s’agrippait à mon cou avec sa jupe relevée. Les rubans de son chapeau, ses gants, son sac à fermoir, les cravates d’hommes défaites, les franges des coussins, les gouttes d’eau des petits vases décoratifs, des cris perçants et des rires ; un vrai capharnaüm. Tous se bidonnaient dans la voiture surchargée pareille à une bonbonnière multicolore éclairée de l’intérieur grâce à une lampe.
Au bord de la rivière de Kita, dans le bar Henry où nous avions nos habitudes, ce soir-là, la clim fonctionnait très mal et on étouffait. L’alcool frais que nous nous étions empressés de boire, agit aussitôt.
— Johnny, sais-tu ce que c’est que l’union ? l’interrogea-t-elle d’une voix pâteuse due au saké sucré, en pianotant sur le comptoir. C’est qu’en ce moment, je m’instruis, moi. Je n’ai plus rien à voir avec celle d’autrefois ! La seule voie pour le Japon, c’est de suivre l’union ouvrière !
— L’union ? Ça, ça me plaît ! Je pense m’unir à toi, Yuiko ! lâcha-t-il négligemment en l’embrassant sur la bouche.
— Espèce de dingue ! Eh, toi ! L’union, Johnny, c’est celle que le peuple doit former contre la classe capitaliste qui nous exploite et nous vole !
Yuiko avait l’air tout éméchée. Comme c’était haut et qu’elle ne touchait pas le sol avec ses jambes courtaudes et grassouillettes dont l’une était tendue au-dessus du sol aux motifs en damier bleu et crème, elle était comme sur un perchoir suspendu.
— L’indépendance des peuples, l’éradication du paupérisme… Kei, et ensuite… Quoi déjà ? Ah oui ! Non à la guerre ! Johnny, il faut que tu te mettes à étudier tout ça !
— C’est bien parce que c’est toi et que tu es particulièrement attentionnée. C’est le respect et la reconnaissance envers ma maîtresse, n’est-ce pas ?
Johnny hocha la tête en direction de Kei. Ensuite Yuiko murmura quelque chose, des commérages sans doute car elle éclata de rire. Pendant ce temps, Kei, le regard fixe, laissait flotter sur ses lèvres un sourire emprunté.
Avec ses oreilles de péquenot ahuri, il suivait cet échange. Furieux contre lui-même, il se renfrogna. De son dos voûté, l’on pouvait déceler une énergie bouillonnante frustrée par ce terrain inconnu, comme la colère rentrée d’un fauve. Et, en se renseignant sur Johnny, il balbutia :
— Qu’est-ce qu’il fait ce type là ?
Ce dernier, qui portait un costume beige et une chemise bleue, était très entouré par le barman et les clients qu’il connaissait.
— Il a l’air d’exercer un métier populaire.
Avec son air vieux jeu, Kei avait l’œil sur lui.
— C’est juste un chanteur de jazz. Et il fait aussi un peu de théâtre.
J’avais déjà rédigé un script pour une comédie de samouraïs où il avait été convié pour un second rôle.
— Ah ! s’exclama-t-il, sur un ton dédaigneux. Il est dans les médias ?
Il devait plus ou moins me prendre pour un de ces lecteurs assidus de magazines. Le monde des médias n’était que pure invention. On mettait juste ça dans la tête de certains. Cette variété unique et étrange ne se trouvait que dans la presse à scandale. Était-ce parce qu’il commençait à être pris de boisson ? Sa voix était devenue forte.
— Ah ! il y a une ambiance pourrie, ici ! Dis, t’es pas de mon avis ?
Il voulait connaître mon opinion… En réalité, comme le bar Henry était aussi un espace de travail, je ne m’étais jamais posé la question. Là, j’y retrouvais des gens pour régler des affaires, y échanger des idées, je résumais le tout et après discussion, je remettais mes manuscrits. Ensuite, on pointait les erreurs des travaux des autres. En dehors de moi, certains venaient pour des rendez-vous et ce lieu se trouvait être un bar…
— Ah, parce que tu fais partie de ce ramassis ? Toi aussi tu écris des scripts ?
Cette fois-ci Kei s’en prenait à moi.
— Je t’en prie, je n’ai pas envie que tu parles de moi comme ça ! lui lançai-je.
— Mais si ! Tu en fais partie ! Tu marches en propageant ce mal sur le peuple, en faisant de la réclame pour le futile moralisme bourgeois. Tu collabores avec le gouvernement réactionnaire en diffusant la politique stupide et décadente de tes aînés.
Certes, j’écrivais des scénarios nuls avec une chute qui correspondait comme elle le pouvait à la morale. Je percevais que plutôt que de donner une cohérence à cette chute, changer le système social en soi eût été plus expéditif. Malgré tout, quand Kei m’injuriait, c’était pour moi comme s’il s’adressait à un autre, à un de ces monstres de la série d’illustrations de Akahato que Yuiko m’avait fait acheter, où figuraient des caricatures de ces gros capitalistes au ventre énorme, portant un haut-de-forme en soie et fumant un gros cigare en montrant des crocs d’hommes-loups. Sur ces bedaines prospères il y avait des flèches avec les insultes « exploitation », « pillage » ; j’étais loin de m’imaginer que je passerais pour un de leurs affidés.
— C’est parce que tu es un intello. Moi je suis un cheminot.
Et Kei se tapa sur la cuisse en s’esclaffant. Il en était déjà à son énième verre. Je sentis qu’il avait le vin mauvais.
— Qu’est-ce qu’on s’emmerde ici ! C’est La belle vie tout craché, grommela-t-il dédaigneusement, appuyé contre Johnny tout en regardant Yuiko.
Soulagé d’avoir enfin trouvé un sujet de conversation, je lançai :
— Ah ! Vous avez vu La belle vie ? C’est un film étranger qui a eu un bon écho.
— Mais non, je ne l’ai pas vu. C’est juste parce que dans Akahato on l’éreinte ! Et, haussant le ton pour s’emporter contre moi : Parce que c’est bourgeois et décadent !
Malgré tout, je n’arrivais pas à lui en vouloir car il était juste très franc. Yuiko revint en tricotant des jambes.
— Oh là ! Je vois que vous avez l’air de bien vous entendre ! Dis Kei, il faut que ce soit une soirée épatante, hein ? Maintenant, on va aller au Candle Club prendre des beignets de bananes et des choux glacés, c’est ce que propose Johnny…
Ce dernier, son verre de whisky-soda à la main se leva pour venir me charrier.
— Hiroshi-san, pour ne pas changer, tu as toujours l’air d’un lapin affamé. Ah ! C’est la crise, hein ?
Et, alors quoiqu’il fût mon cadet, en me tapant sur l’épaule, il persifla :
— Dis, Hiroshi, c’est l’heure où les enfants doivent rentrer…
Sur ce, la radio du bar Henry commença pour de bon à faire entendre le son limpide de la cloche de Miotsukushi2.
Un soir de la troisième semaine de septembre, juste une semaine après, Yuiko vint chez moi très tard. Celle-ci me dérangeait :
— Je suis très occupé, là.
— Tu travailles sur quoi ?
— La femme déjantée !
— Débile ! Entre ce téléfilm de merde et le vrai drame de la vie humaine, qu’est-ce qui est le plus important ? Tête de pioche !
Et tout en disant ça, elle entra de force. Son manteau et son parapluie ruisselaient : dehors il pleuvait des cordes.
— Kei, entre donc ! appela-t-elle.
Puis, en tirant le rideau de séparation de la pièce du fond, sans gêne, elle courut prestement sur mon futon défait.
Trempé comme une soupe, Kei apparut dans l’encadrement de la porte, affichant un sourire coincé. Il entra timidement. Comme je ne pouvais pas faire autrement, je me déplaçai en emportant mes cigarettes et mon cendrier.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Ah, Hiroshi ! Kei veut qu’on se sépare !
Yuiko essaya d’éponger les gouttes sur les cheveux de Kei. Il se retint un instant, l’air contrarié, mais quand Yuiko ôta sa main, sans faire attention à son entourage, il commença à marmonner :
— J’ai vu que je n’étais pas fait pour rendre Mori-san heureuse. C’est ce qui m’a paru évident.
— Et pourquoi ? s’enquit Yuiko ardemment. Est-ce qu’on n’allait pas ensemble tous les deux ?
— Non, c’est toi qui m’as… oh et puis laisse tomber ! Je veux simplement que tu fasses une croix sur moi et je suis venu pour t’annoncer ça. Et alors toi, comme tu n’avais pas le courage d’écouter ça toute seule, tu m’as entraîné chez Hiroshi.
— Pourquoi ? Comme si une femme pouvait gober aussi facilement des prétextes aussi irresponsables !
Yuiko fit des efforts pathétiques pour paraître sereine et arbora un sourire crispé qui se termina en rictus.
— Kei, est-ce que tu sous-entends par là que je ne suis rien pour toi ? Hiroshi est là et il nous écoute, alors réponds-moi sans fard. Tu te désintéresses de moi parce que tu me détestes ?
— Si c’était le cas, je ne serais pas sorti avec toi jusque-là, répondit-il avec son lourd accent campagnard en tordant un paquet de cigarettes bon marché vide.
Son allure avait tout d’un ours à l’arrière-train pesant qui exécuterait un tour en rechignant sous le claquement d’un fouet. Il me parut froid, derrière son air d’enfant obstiné qui se ferait gronder. Devant moi, il s’assit en tailleur avec ses chaussettes trouées et mouillées empestant sous mon nez. Et Yuiko de se plaindre :
— Alors, dis-moi pourquoi tu as été si tendre avec moi ?
À mes oreilles, cela sonnait comme : « Si tu as attendu jusqu’à maintenant pour changer d’avis, pourquoi l’as-tu fait avec moi, alors ? »
Chose curieuse, Yuiko avait des côtés fragiles se manifestant sous la forme d’une réserve pudique, due sans doute à une éducation surannée, à moins que ce ne fût son orgueil – après tout je n’en savais rien.
— C’est bien normal qu’un homme soit gentil avec une femme, non ? ironisa Kei, comme s’il s’adressait à une inconnue.
À mes yeux, il voulait clairement l’impressionner en étant froid comme pour lui montrer qu’elle ne devait pas lui courir après. Je perçus en lui, une déplaisante facette inconnue plutôt louche.
— De toute façon, ça coule de source : toi et moi nous ne sommes pas des gens du même monde.
À travers la fenêtre, le temps s’était dégradé. Dans la pièce confinée, nous étouffions de chaleur et il faisait très moite. Pendant un instant, on entendit le vrombissement du ventilateur. Je me levai, une cigarette à la bouche. J’apportai de l’alcool et des glaçons. Yuiko était accoudée au bureau et se tenait le menton sans bouger. Son regard errait dans le vide. Ainsi, comme un bouchon flottant dans un puits sans fond, son angoisse dérivait.
Imbibé d’alcool, Kei se montrait de plus en plus agressif. Ses gestes devinrent violents. De sa main, il tapa sur le bureau couvert de gouttes et se rengorgea :
— Moi je suis un agent des chemins de fer ! Je suis un pauvre ouvrier ! Et, faisant rouler la bouteille de saké d’un geste de la main : Je suis destiné à vivre dans la conscience du malheur et de la misère. Je viens enfin de le réaliser qu’à partir de maintenant, alors que va commencer ma transformation physiologique, je dois éviter de me mélanger à la classe bourgeoise ! Donc, je ne suis pas fait pour toi. Je te le dis clairement.
Le regard pénétrant, il secoua violemment la tête.
Pour moi c’était enfin clair, Kei était alcoolique et quand il était pris de boisson, il avait tendance à extérioriser plus ou moins le courage et la cruauté enfouis au fond de lui… Alors que, quand il était sobre, il était intimidé et se contenait. Il avait comme une double personnalité. Le Kei de ce soir était luisant de sueur et de gras, mais cela lui conférait un visage magnifique et profond avec des nuances d’ombre telle la sculpture étrange d’une sorte de divinité locale. En outre, contrairement à l’autre fois chez Henry, il était volubile.
— Mori-san, toi tu es déjà comblée par la vie, pas vrai ? Qu’est-ce que tu crois que je peux te donner de plus ? Comment est-ce que quelqu’un comme moi pourrait te rendre heureuse ? Dis, qu’est-ce que je pourrais faire ? Je serais bien curieux de savoir ce que moi je t’apporterais. Je ne tiens pas à être ton toutou. Non merci ! Tu ne te figurais tout de même pas que j’allais devenir un animal de compagnie que tu aurais pu t’offrir ?
Yuiko se mit à pleurnicher.
J’étais effaré. Je la connaissais depuis des années mais je ne l’avais jamais vue dans un tel état. Moi qui croyais, depuis la nuit des temps, que c’était une femme avec des yeux secs et sans larmes. Et elle était là, comme une petite fille à se frotter les yeux du dos des mains, commençant à être secouée de sanglots.
— Ah Kei… Si tu savais à quel point je t’aime ! Arrête de me faire des reproches si horribles. S’il te plaît, ne me juge pas sur mon apparence… J’ai l’air forte comme ça, mais je tremble, dis, hein, Hiroshi ! Tu ne crois pas que c’est vrai ?
Et elle me fixa entre deux hoquets. Je m’empressai d’arracher ma cigarette de mes lèvres pour confirmer :
— Oui, c’est vrai.
Son visage était décomposé. Un nouveau flot de larmes jaillit.
— Kei, reste auprès de moi ! Sauve-moi ! Dès que je t’ai vu, j’ai pensé que tu serais le dernier !
Elle se mit à chialer en poussant des « hi… hi… hi… ».
— Tu es un lourdaud qui tire le diable par la queue et qui n’a rien d’un playboy et, tu ne cherches pas non plus à me plaire, mais au moins, toi tu n’es pas un menteur et tu m’inspires confiance. Tu es totalement différent de tous les hommes que j’ai connus alors c’est bien pour ça que je t’ai choisi.
— Comme si toi, tu pouvais me comprendre, ricana Kei dédaigneusement.
— Oh, mais Kei, comme tu es le fervent membre d’un parti d’avant-garde, tu dois être, sans l’ombre d’un doute, plus intelligent que moi, mais moi n’est-ce pas justement pour cela que je t’admire ? Moi je suis juste folle de toi, alors pourquoi es-tu aussi blessant ?
— De toutes les femmes que je connais, tu es la plus chiante. Du matin au soir, tu as l’aplomb de rester entourée de cette maudite engeance – il devait faire allusion à Johnny, rencontré l’autre soir – dans ce cloaque méprisable des médias avec ces gens qui jouent aux intellos. Ma camarade, elle, est plus brillante ; elle trime du matin au soir et se salit les mains à en devenir toute noire. En plus, elle, elle sait me parler de Kafka ou de Sartre. Elle, c’est une existentialiste.
Yuiko se troubla, et entre deux larmes, furtivement, me quémanda de l’aide du regard. Dans ses yeux, je pouvais lire : « Hiroshi dépêche-toi de m’expliquer ce que c’est au juste que l’existentialisme ! » Kei, à présent au bord du coma éthylique, tonna :
— Les humains sont faits pour vivre en se faisant souffrir. On se blesse, et c’est une preuve de notre aspiration à exister ! Nous avons besoin de l’ingratitude des traîtres. Et ça, c’est à plus forte raison la preuve que nous sommes au monde, l’affirmation de notre existence. Cela, c’est ce qu’elle proclame, et nous, on peut s’accorder. Par contre toi, est-ce que tu pourrais être en phase ? Pourrais-tu suivre ma doctrine ? Es-tu capable d’adorer des masses de milliers de personnes ?
À se sentir minable et méprisable au point de se persuader qu’elle était bête et empotée, Yuiko s’était durcie et recroquevillée. Pour moi, les reproches de Kei avaient dû opérer sur elle comme une onde de choc.
— Eh bien moi, Kei vociférait presque, je suis un militant. Je suis prêt à mourir pour le parti. Et, je suis tout en bas de la hiérarchie. Pourtant, je l’adule au point d’être prêt à donner ma vie à tout moment pour la cause. Alors, je ne peux pas te rendre heureuse. D’ailleurs, tu n’es rien pour moi. Tu n’as aucun rapport avec Marx et Lénine. Tu peux te mêler sans vergogne à ces capitalistes pourris. Alors, tu n’es pas du genre à me suivre. Moi, je dois travailler pour le peuple. Toi, tu as sans doute une poignée de fans, mais moi j’ai une masse de milliers de gens qui m’attend.
— Aah ! Kei… Mais moi aussi je fais partie de cette foule, non ? Si tu es capable de délaisser un individu, comment pourrais-tu sauver une foule de plus de mille personnes ? murmura Yuiko.
Kei se radoucit un peu.
— Ça c’est juste… admit-il. Et il but un dernier verre de whisky, se rapprocha d’elle et lui caressa la joue.
À ce moment, dans l’attitude de Kei qui riait lentement, sidéré, je décelai tout à coup en lui une part d’ombre, une face méconnue d’homme débauché qui avait un penchant pour les femmes.
— Je suis prête à périr à l’instant en me sacrifiant pour la révolution. C’est bon ? Kei, je n’ai rien à voir avec ça ! Je t’aime, un point c’est tout, cria Yuiko.
— Non, c’est pas tout ! Je suis un membre du parti et je n’ai comme idéal que la révolution et la mort. Sa voix était de plus en plus tonitruante et il finit par aboyer : Et, si tu es prête à me suivre, tu dois avoir la révolution en tête. Puis il se calma d’un coup : Si je suis condamné à la peine capitale, que feras-tu ?
— Je me suiciderai.
— Tu mens ! Il vociféra encore : Bon alors, es-tu prête à sacrifier ta vie, adopter ma doctrine et à me suivre ?
— Mais cela va sans dire, Kei !
Je regardai par la fenêtre. Décidément, le vent était fort, les feuilles des tamaris ployaient sous la bourrasque. Le vent frappait, faisant tomber les fruits, la violente lumière du soleil tarissait l’air frais, évoquant l’été qui s’en allait.
Discrètement, je tirai le rideau de séparation et m’assis à mon bureau. Il était parfaitement clair qu’un tiers n’avait maintenant plus à s’immiscer dans leur conversation. Cependant, Kei était pour moi un inconnu et naturellement, Yuiko et moi n’avions pas imaginé en venir à cette nuit qui me la fit découvrir sous ce jour nouveau. Et maintenant, cela dépassait mon entendement et j’étais furieux.
— Ah bon ? C’est sérieux…
Apparemment, de l’autre côté du rideau à grosses bandes bleues et blanches, Kei s’était un peu incliné.
— Je t’avais sans doute méjugée. À cause de cette bande de l’autre soir, j’en suis peut-être même venu à te sous-estimer toi aussi.
— Oui Kei, c’est ça. Pour toi, j’ai lu Akahato et j’ai beaucoup étudié.
Et Yuiko, transportée de joie, sentait bien qu’il s’assouplissait.
— Mais moi, je ne suis qu’un cheminot. Ça va quand même ?
— Quoi !? Mais j’en ai d’autant plus confiance en toi !
— Si ça se trouve, contrairement aux apparences, on est peut-être faits pour s’entendre. Je me méprenais sans doute sur ton compte. Nous allons entretenir des relations humaines honnêtes. Nous avons sans doute une profonde conscience commune. À partir de là, l’énergie qui va naître dans notre vie quotidienne continuera à se reproduire sans doute.
— Quoi, Kei ? Arrête de dire des trucs compliqués.
— Je vais faire simple : est-ce que tu me choisis ?
— C’est bon, je te choisis à l’instant. Alors… tu vas m’épouser ?
— Ceux qui sont épris doivent vivre ensemble.
— Oui, oui, oui ! La voix de Yuiko ne tarissait pas de joie : Pour moi, il n’y a que mon adoration pour toi… Réfléchis bien à ça.
— Merci, dit Kei d’un voix remplie d’émotion. Marions-nous, il faut le faire. Tous les deux on s’entend parfaitement.
