Sept jours dans le temps - NASICA - E-Book

Sept jours dans le temps E-Book

NASICA

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Beschreibung

À la suite d’une faille temporelle initiée par un savant fou, Enguerrand de Hautecour, sa compagne Patricia et deux de leurs amis se retrouvent prisonniers du temps durant sept jours, en décembre 1811. Faite prisonnière et accusée d’espionnage, l’élue de son cœur, dont la police est convaincue qu’elle veut assassiner l’Empereur, est vouée à une issue fatale. Risquant la mort, mais risquant surtout de manquer la fenêtre temporelle leur permettant de réintégrer leur époque, Enguerrand se lance alors à corps perdu dans une course effrénée contre la montre. Naufragé, en cette époque hostile, il n’a qu’un mince espoir, gagner à sa cause le chef de la Sûreté, le légendaire Vidocq et avec lui, élaborer un plan, afin de noyauter les mouvements royalistes hostiles à Napoléon. Coincé entre les contre-espionnages français et britannique, il va tout mettre en œuvre afin d’innocenter Patricia et regagner son vingtième siècle naissant dans une histoire haletante l’on a le souffle court de la première à la dernière page.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né à Marseille à la fin des années 60, Nicolas Nasica a baigné durant toute son enfance dans la littérature et le cinéma d’aventures. Inspiré par Bob Morane, Indiana Jones, mais aussi par San Antonio et Michel Audiard, c’est tout naturellement qu’il est devenu archéologue, sans doute avec le secret espoir de vivre des aventures tout droit sorties de l’esprit de Steven Spielberg. Revenu de ses chimères archéologiques, il va retoucher terre durant près de vingt années en se partageant entre le marketing et l’informatique. Insatisfait d’une situation pourtant confortable, il arrête tout pour ses quarante ans et se lance à corps perdu dans l’écriture. Une période qui va être riche en rencontres et dans laquelle il va nouer de vraies belles amitiés parmi les gens de théâtre pour lesquels il écrit et plus tard dans le monde littéraire. Un monde où il va tout naturellement trouver sa voie, point final d’un cheminement artistique pleinement assumé et arrivé à maturité. Après plusieurs ouvrages alternant le polar et le roman d’aventures, il nous livre ici une histoire échevelée. Un récit digne des meilleurs page-turners américains et qui se lit comme on regarde un film. Sans s’arrêter et en faisant courir ses yeux sans trop respirer., 3eme roman,

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Seitenzahl: 528

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Sept jours dans le temps

Roman

Nicolas NASICA

Phénix d’Azur

Chapitre 1

Tout commença par une nuit de frustration. Par l’une de ces nuits, dont on ressort exténué sans pourtant avoir rien fait…

« Si tu as peur de perdre, jamais tu ne gagneras ». Cette phrase, Enguerrand l’avait entendue sortir de la bouche de son père, à maintes reprises. D’abord obscure, elle s’était petit à petit révélée à lui et il lui avait fallu plus de deux décennies avant de l’apprivoiser et d’en percevoir toute la portée. Elle était aujourd’hui partie intégrante de son être et lui permettait d’accepter l’échec. Cet échec, dont il était persuadé qu’il était nécessaire à l’homme, même s’il n’était pas agréable. Indispensable à sa progression naturelle, mais surtout salvateur, malgré l’amer goût qu’il pouvait laisser dans un premier temps, l’échec devait permettre à chaque homme sur terre d’emmagasiner de l’expérience, de rebondir et d’y puiser une force suffisante pour repartir de l’avant. Tous les revers n’étaient cependant pas égaux à l’aune du renforcement de soi et le dernier qu’avait subi Enguerrand de Hautecour n’était pas un modèle d’expérience bénéfique. Non seulement il le ressassait depuis des semaines entières, mais cela faisait plusieurs nuits, qu’il venait maintenant le hanter, le privant d’une partie de son sommeil. 

Pilote de chasse émérite de la guerre de 14 et explorateur africain réputé, il s’était toujours relevé des multiples épreuves auxquelles il avait été confronté. Celle-ci différait cependant des autres. Elle l’avait ébranlé au plus profond de ses croyances et c’était peut-être là pour lui, le plus difficile à digérer. Nuit après nuit, il répétait sans cesse l’échec de sa dernière expédition africaine. Une mission cauchemardesque qui lui avait été confiée par le milliardaire Amaury de Pierrefeu, afin qu’il retrouve son fils, perdu au Soudan. 

Suivant un timing éprouvé, il ne s’endormait qu’une fois la nuit bien entamée et cette nuit-là ne dérogeait pas à la règle. Absorbé par des scénarios qu’il avait joués et rejoués à maintes reprises et dans lesquels il retrouvait le fils de Pierrefeu, il n’entendit pas les deux coups que frappa l’horloge quelques secondes avant que l’on vienne violemment tambouriner à la porte d’entrée. Allongée à ses côtés, sa compagne sursauta.

—Tu as entendu ? 

Enguerrand se fit la réflexion qu’un sourd en aurait ressenti les vibrations. Il marqua un silence de plusieurs secondes et ne répondit pas immédiatement à Patricia. La jeune femme qui partageait sa vie depuis maintenant plusieurs mois était inquiète. Ses nuits n’étaient pas non plus des modèles de sérénité et elle enchaînait les insomnies avec régularité. Elle était cependant le seul élément positif qu’il avait retiré de son expédition soudanaise. Embarquée avec lui dans la recherche du fils perdu, cette Américaine pure crue avait su gagner le cœur de pierre d’Enguerrand. Il se décida à lui répondre. 

—Faudrait être comateux pour y échapper.

Au rez-de-chaussée, tandis que personne ne lui avait ouvert, le mystérieux visiteur continuait à frapper la porte en redoublant d’intensité. 

—Qui ça peut être ? 

Les mots qu’avait prononcés son compagnon ne l’avaient manifestement pas rassurée et l’on percevait une forte inquiétude à l’intonation de sa voix. La succession de martèlements commençait à irriter Enguerrand.

– Je n’en sais rien, mais je vais lui passer l’envie de réveiller les honnêtes gens à deux heures du matin !

La jeune femme savait pertinemment que ni lui ni elle n’avaient été réveillés par les coups sur la porte. L’ironie pointa au travers de son fort accent américain. 

– Réveiller… Tu ne trouves pas que tu exagères un peu ?

– Ça, ce n’est pas son problème ! Et qu’est-ce qu’il fait ce Firmin de malheur ?

S’il était dans le même état d’esprit qu’elle, Patricia songea que leur majordome devait être tétanisé à l’idée d’aller répondre à ces coups dans la nuit.

– Il est peut-être effrayé, en tous cas moi…

Tout en enfilant sa robe de chambre, Enguerrand lui expliqua en quelques mots bien sentis, ce qu’il attendait de son employé.

– S’il n’a pas les nerfs assez solides, il n’a qu’à s’engager dans la maréchaussée. Chez eux, on tire en premier et on a peur ensuite.

Enguerrand franchit le seuil de leur chambre et commença à descendre les escaliers menant au vestibule, lorsqu’il entendit son majordome ouvrir la porte à l’étage inférieur.

– Monsieur Charles ? 

À la voix de Firmin, on ressentait autant d’étonnement que de soulagement. Charles était l’ami intime de son employeur, ce qui ne semblait pas lui conférer aux yeux du majordome, le droit de se présenter à une heure si indue. 

– Mais qu’est-ce qu’il vous arrive, vous n’avez pas vu l’heure ? Mon maître dort.

D’un ton impérieux, Charles balaya la remarque. Il était aussi surexcité, qu’un-arrêtable.

– Je sais parfaitement quelle heure il est, mais il faut que je voie Enguerrand tout de suite ! 

– Charles ? Mais qu’est-ce qui se passe ?

Charles regarda son ami par-dessus l’épaule de Firmin. Arrivé au bas des escaliers, Enguerrand avait décidé de prendre les choses en mains et de l’interroger lui-même.

– Plein aux as à besoin de toi !

Plein aux as était le surnom affectueux, dont Charles affublait son ancien patron Amaury de Pierrefeu. Ayant été son majordome durant des décennies, il avait été « affranchi », comme il aimait à le dire, à la suite de l’expédition qui donnait des cauchemars à Enguerrand. Pierrefeu lui avait ainsi offert une fortune, en récompense d’une fidélité qui était allée bien au-delà de ce que l’on pouvait attendre d’un simple valet de pied.

– Et ça ne peut pas attendre ?

– À l’en croire, les secondes nous sont comptées. Dépêche-toi, je t’attends dans la voiture ! 

– J’enfile un pantalon et j’arrive !

En homme d’action qu’il était, Enguerrand ressentait lorsqu’il pouvait perdre du temps et lorsqu’il ne le pouvait pas. Il était manifeste que les palabres seraient pour une autre fois. Il remonta les escaliers quatre à quatre, tandis que Charles ressortait déjà.

Lorsqu’Enguerrand déboula dans sa chambre, il trouva Patricia qui avait visiblement tout entendu et qui était en train de s’habiller. Surpris, il s’en étonna.

– Et tu comptes aller où à cette heure-ci ? 

L’Américaine n’était pas du genre à tourner autour du pot. Elle avait une manière de parler dans laquelle on percevait toute sa volonté. Une intonation qui tranchait avec celle beaucoup plus feutrée de la première femme d’Enguerrand, tragiquement emportée par la maladie. Elle lui répondit du tac au tac. 

– Au même endroit que toi. Pour une fois que j’ai l’impression qu’on va pouvoir s’amuser…

– Recouche-toi ! Si ça se trouve, ce n’est rien qu’une…

– Je suis Américaine, pas une de ces petites Françaises soumises, qui courent les rues !

– Les Françaises ne sont pas soumises, tu dois confondre avec tes… 

Enguerrand n’avait rien de Don Quichotte et tenter de faire entendre raison à Patricia revenait à ferrailler contre le vent. Il abdiqua.

– Bon ça va, mais ne me fais pas perdre de temps !

– Moi ? Mais je suis déjà prête ! Prends plutôt ça !

Patricia lui tendit son pistolet automatique, un Ruby qu’Enguerrand avait personnellement fiabilisé à sa convenance. Tout en se saisissant machinalement de son holster, il marqua comme un sentiment de défiance à l’égard de l’arme.

– Qu’est-ce que tu veux que je fasse de ça ?

– Prends-la, on ne sait jamais avec ce diable de Pierrefeu. Imprévisible comme il est…

Enguerrand acquiesça et mit dans sa veste cinq chargeurs supplémentaires. Quitte à emporter son arme, autant avoir de quoi l’alimenter. Il finit alors de s’habiller et suivi de Patricia, gagna la voiture de son ami dans la rue. Charles lança son bolide à vive allure, contraignant ses passagers à s’accrocher aux sangles prévues à cet effet. Entre deux secousses, Enguerrand l’interrogea, afin d’en savoir plus.

– Dis-moi, tu n’en sais vraiment pas plus que ça ?

– Je sais qu’il travaille depuis quelques semaines avec une espèce d’illuminé italien, mais sur quoi, il ne m’a rien dit.

– Un Italien. J’espère que ce n’est pas encore un de ces aventuriers à la mie de pain dont ce pays a le secret.

– Lemoncini a tout de même donné sa vie pour nous.

Sonnant tel un reproche, la phrase avait été prononcée par Patricia. Le dénommé Lemoncini avait fait partie de leur échec africain. Enguerrand l’avait longtemps tenu pour un pleutre et son sacrifice n’avait pas suffi à clouer le bec à l’idée reçue qu’il nourrissait à l’égard des Italiens. Il nuança. 

– Lemoncini était une exception.

Le silence retomba et tous eurent une pensée pour leur ami décédé, compagnon héroïque qui avait donné sa vie, afin de les sauver lors de leur précédente aventure. 

Charles conduisait sa voiture avec une grande maestria et sa Citroën avalait les pavés avec un appétit vorace. Bien qu’ils fussent tous brinquebalés au grès des virages et que les pneus crissaient à chacune des attaques, Enguerrand n’éprouvait aucun sentiment d’insécurité. Tout lui semblait parfaitement contrôlé et la technique de pilotage de Charles l’impressionnait.

– Et dis-moi Charles, cette nouvelle vie ? 

Sans perdre sa concentration, Charles répondit, en restant bien focalisé sur ses trajectoires.

– À la vérité pas si différente d’avant, sauf qu’aujourd’hui je n’agis plus par nécessité, mais par amitié !

Charles était l’ancien majordome du milliardaire Pierrefeu. Il avait été lui aussi de l’expédition soudanaise et même si celle-ci avait été un fiasco, son ancien patron l’avait richement récompensé pour avoir risqué sa vie en plusieurs occasions. Bien qu’il ne fût pas encore milliardaire comme son irascible ancien maître, il était maintenant millionnaire et vivait de ses rentes. Reconnaissant, Charles avait cependant eu du mal à rompre avec ses précédentes habitudes et il avait un temps continué à exercer ses fonctions auprès de Pierrefeu. Vouée d’avance à l’échec, la situation n’avait pas duré très longtemps, tant le rapport de dominant à dominé qu’il y avait entre les deux hommes s’était équilibré. Les deux rentiers avaient maintenant des préoccupations similaires, qui, même si elles différaient par leurs proportions, étaient devenues assez semblables. Aussi bien, Charles en était arrivé à la conclusion évidente qu’il ne pouvait plus faire le larbin, alors qu’il aurait pu s’en payer toute une batterie. Les deux hommes avaient continué à se voir, bien que plus rien ne les y obligeait et leurs rapports s’étaient naturellement transformés en une amitié solide dont l’origine remontait à la déconfiture soudanaise. À l’heure qu’il était et alors qu’il ne se sentait plus du tout redevable de Pierrefeu, Charles s’était fait un point d’honneur d’aider son ancien maître et nouvel ami à retrouver son fils.

– C’est quand même une drôle d’histoire qui t’est arrivée là ! Passer de majordome à ami intime, tu avoueras que…

– La vie est parfois facétieuse et sur ce coup-là, je ne vais sûrement pas m’en plaindre.

Enguerrand songea que bien des hommes auraient apprécié de bénéficier d’une telle manne. Sans doute autant d’ailleurs, que ceux qui se seraient défilés à la première menace. Il regarda la route devant lui et réalisa la vitesse à laquelle ils déboulaient dans les rues de Paris. Cette voiture était très impressionnante. Il en fit le compliment à Charles.

– En tous cas, elle est chouette ta caisse. 

– C’est un vrai bolide, figure-toi que j’ai déjà participé à deux courses automobiles avec elle.

– Des courses automobiles ? 

– C’est ma nouvelle passion, j’avoue que la mécanique m’a toujours un peu effrayé, mais maintenant que je m’y suis penché, ça n’est plus aussi obscur que ça peut en avoir l’air, vu de l’extérieur.

– C’est comme tout, dès qu’on est initié… En tous cas, tu manies cet engin comme un chef.

– Venant d’un pilote comme toi, je prends ça comme un compliment.

– Tu peux.

Charles continua à enrouler les virages avec dextérité, puis, dix minutes plus tard, ils arrivèrent enfin. Ayant arrêté sa voiture au beau milieu de la cour sans même se donner la peine de la ranger soigneusement, les trois occupants se ruèrent au-dehors. Partant au pas de course vers une annexe de la propriété, Charles les invita à lui emboîter le pas.

– Suivez-moi ! 

– Qu’est-ce qu’il y a là-bas ? 

Sans se retourner, Charles répondit à Patricia.

– Son labo, mais je n’en sais pas plus !

Charles tapa à la porte et quelques secondes plus tard, Pierrefeu apparut. Leur hôte était dans un état d’excitation comme jamais encore Enguerrand ne l’avait vu.

– Ah ! Mes amis, je ne vous espérais plus, dépêchez-vous, le temps nous est compté.

Sans attendre de réponse, Pierrefeu les invita à le suivre tandis qu’il se jetait dans les escaliers menant à la cave.

– Mais où va-t-on ? 

– Venez ! Je vous expliquerai tout lorsque nous serons en bas !

Au bas des escaliers, Pierrefeu ouvrit une porte qu’il franchit sans perdre de temps. Suivis de ses invités, ils pénétrèrent tous dans la cave. Une pièce assez grande, à laquelle la lumière artificielle conférait une atmosphère étrange. L’endroit faisait quinze mètres de large sur dix de long et était truffé d’instruments bizarres qui crépitaient dans tous les sens. Au centre, trônait une espèce de compartiment cubique, tout en acier. L’objet qui devait bien faire deux mètres cinquante de côté, était hermétiquement clos et chacune de ses faces était pourvue d’un hublot rond. À sa vue, Enguerrand ne put s’empêcher de questionner le maître des lieux sur sa fonction.

– Qu’est-ce que c’est ? 

– Le dottore Federico d’Ambroglio l’a appelée la machina Dell tempo, mais je préfère nommer ça, le véhicule temporel !

– Le dottore Federico d’Ambro quoi… ? Qui c’est celui-là ?

– C’est moi ! 

Avec une voix de stentor, la réponse cingla depuis un pupitre de commande. Dans la pénombre se révéla un petit chauve bedonnant d’environ soixante-dix ans dont le fort accent italien trahissait les origines. Absorbé par sa tâche, il demeura focalisé sur son but. 

– Il vous reste une fenêtre de trente-huit minutes Signore Pierrefeu. Après, il faudra attendre sept mois. 

Enguerrand comprenait les mots, mais pas leurs significations. Il répéta ces données sans manifestement les saisir.

– Sept mois, trente-huit minutes ?

– Trente-sept le reprit le savant.

– Mais de quoi on parle ? 

Pierrefeu comprit qu’il ne pouvait plus faire l’économie d’une explication, s’il voulait obtenir le plein et entier concours d’Enguerrand. Ne sachant pas vraiment par quel bout attaquer son exposé, il grimaça, l’air embarrassé.

– C’est un peu compliqué. 

– Dans ce cas, intervint Charles, il me semble qu’il te reste moins de trente-sept minutes pour nous éclairer sur cet engin !

Pierrefeu prit une grande inspiration et se lança.

– Lorsque j’ai monté chacune des expéditions qui devaient retrouver la trace de mon fils, je l’ai fait avec l’espoir de le retrouver… Comment dire, de le retrouver mort ou vif.

L’idée de le découvrir mort faisait partie des hypothèses qu’il n’avait pas évacuées. Il avait cependant honte de l’envisager lorsque d’autres parents l’auraient nié jusqu’à la dernière extrémité. Il reprit mal à l’aise.

– Ce à quoi j’aspirais, c’était de pouvoir lui donner une sépulture chrétienne. Il m’était insupportable de m’imaginer son corps laissé en pâture à des charognards du bout du monde.

Percevant le malaise de Pierrefeu, Enguerrand tenta de soulager sa conscience. 

– Le fait qu’il soit mort a toujours été une hypothèse envisageable.

– Peut-être, mais aujourd’hui je ne veux plus envisager cette éventualité. Je veux qu’on me rende mon fils. Je veux qu’on me le rende vivant, je veux pouvoir lui dire tout ce que je n’ai pas su lui dire et surtout qu’il n’entende pas ce que j’ai pu lui dire.

Ces quelques mots étaient inattendus dans la bouche de Pierrefeu. Il y avait là une nouvelle approche qui semblait faire fi de ce que la logique aurait dû commander. Une sorte de refus de l’évidence qui étonna Charles.

– J’avoue que je ne comprends pas où tu veux en venir… 

– C’est que vois-tu, les derniers mots que je lui ai dits ne sont pas ceux qu’un père doit dire à son fils.

– Je me souviens que vous vous êtes quittés sur une engueulade, mais c’est fait et rien ne pourra jamais effacer ça. Je ne vois vraiment pas ce qu’on pourrait y faire.

Pierrefeu grimaça. Il savait que ce qu’il allait leur dire serait difficile à accepter, mais si eux ne l’aidaient pas, sa nouvelle tentative serait vouée à l’échec. Il se lança.

– L’idée, ce serait d’arriver quelques jours avant son départ et de le convaincre d’y renoncer.

Arriver quelques jours avant son départ ! répéta Enguerrand. Dites, la démence vous guette ! J’espère que ce n’est pas pour ça que vous m’avez sorti du lit à deux heures du matin.

– Non. Il y a quelques mois, j’ai lu un article sur un savant italien qui prétendait être capable de mettre au point une machine qui permettrait de voyager à travers le temps...

– À travers le temps ? Mais on est en plein délire, là ! 

Même si la vie l’avait confronté à des situations extraordinaires, tout ce qu’Enguerrand avait croisé jusque là avait eu une explication rationnelle et logique. Il s’adressa à Charles. 

– Il débloque complètement, faudrait qu’il se repose.

– Je ne délire pas ! C’est tout ce qu’il y a de plus sérieux. Le dottore d’Ambroglio prétendait qu’avec les fonds nécessaires, il serait capable d’aboutir.

– Et ces fonds, vous les avez engloutis dans cette boite. Si ça, ce n’est pas la preuve de quelqu’un qui ne tourne pas rond !

– Qu’un autre ait du mal à accepter ce genre de concept, je comprendrais, mais pas vous ! Pas avec ce que l’on a vécu vous et moi.

Pierrefeu faisait référence à leur dernière aventure et à l’époustouflante technologie à laquelle ils avaient tous été confrontés. Enguerrand n’en fut pas pour autant convaincu. Il répondit avec scepticisme.

– J’ai peur qu’on parle plus ici de magie que de science.

– Absolument pas ! L’idée c’est que le temps n’est pas unique, mais composé d’une infinie quantité de canaux parallèles où chaque seconde de la création possède son vecteur et où l’on peut sauter de l’un à l’autre aussi sûrement qu’il est possible d’ouvrir et de refermer n’importe quelle porte.

– Tu prétends que tu t’es laissé convaincre qu’on peut remonter le temps ?

– Ou le descendre. Oui Charles. Et nous y avons réussi.

– Non ! 

– Comment-ça non ? Je sais ce que je dis tout de même.

Enguerrand ne semblait pas du même avis. Il répéta sa négation avec conviction en pointant le savant italien du doigt.

– Non ! Il a réussi. Il a réussi à vous en convaincre et à vous étouffer je ne sais trop quelle somme en échange d’une boite en acier !

Étonnement, Pierrefeu resta calme à cette assertion calomnieuse. Il répondit avec une assurance qui tranchait avec ce qui venait d’être dit.

– Nous l’avons déjà testée ! 

— Comment ça, vous l’avez déjà testée ? demanda Patricia qui sortait enfin de son silence.

– D’abord avec un chien.

– Un chien ?

– Oui, nous l’avions mis dans la machine et nous l’avons envoyé un jour plus tard. Puis il est revenu.

À ces mots, Enguerrand explosa, tant l’énormité de la chose le mettait hors de lui.

– Il n’est pas plus revenu que vous et moi. La vérité, c’est qu’il n’a jamais quitté la boite votre Médor.

Avec l’assurance de celui qui sait, Pierrefeu apporta aux sarcasmes d’Enguerrand les éléments permettant de le convaincre.

– Absolument !

– Ah !

– En fait c’est la machine qui a disparu. Elle disparaît tout le long du voyage et tout ce qu’il y a dedans avec.

Patricia semblait moins hermétique à ce que Pierrefeu exposait. Elle demanda des précisions.

– Et elle a disparu longtemps ?

– Pendant dix minutes.

– Dix minutes, mais vous avez dit un jour ?

– On l’a envoyé un jour plus tard, mais on l’a fait revenir seulement dix minutes après son départ. On fait ce qu’on veut, c’est nous qui décidons. 

– Et donc le chien a disparu ?

– Durant dix minutes, mais ça, nous le savions déjà. En fait, on avait déjà réalisé des tests avec des objets, qui s’étaient tous révélés concluants. La seule chose dont nous n’étions pas sûrs, c’était de pouvoir revenir vivant du voyage.

Le peu de scepticisme qui habitait Patricia diminuait au fur et à mesure que Pierrefeu abattait ses atouts. Elle continua à l’interroger. 

– Et le chien est revenu vivant ?

– Et en pleine forme.

Enguerrand ne voulait pas partager l’enthousiasme naissant de sa compagne. Tout cela lui apparaissait délirant, même si ce qu’il entendait était troublant. Il essaya de s’extirper du doute qui commençait à poindre en lui.

– Et c’est le chien qui vous a dit qu’il avait fait un bond dans le temps ?

– Non, répondit laconiquement Pierrefeu.

– Alors qu’est-ce qui peut vous assurer que ce clébard a bel et bien voyagé dans le temps ?

– Le second essai qu’on a fait.

Enguerrand grimaça. Il était évident que malgré l’heure avancée de la nuit et le mécontentement que cela engendrait chez lui, Pierrefeu n’avait pas perdu la tête. Les éléments qu’il distillait les uns après les autres semblaient jusqu’ici inattaquables. Puisqu’il était ici, autant que ce ne soit pas pour rien. Il l’invita à poursuivre.

– Un second essai ?

L’Italien intervint. Il paraissait aux abois et son intonation trahissait toute la fébrilité qui l’animait.

– Le temps presse Monsieur.

– Je sais, répondit Pierrefeu avec irritation. Nous avons envoyé un homme.

– Un homme et pourquoi pas vous ? Vous n’étiez pas sûr de votre coup !

– Moi mort, qui aurait été sauver mon fils ! 

Telle une évidence absolue, la réponse était implacable. Pierrefeu était le seul à vouloir récupérer son fils et lui cédé, son projet ne lui aurait pas survécu. Il reprit ses explications.

– Nous avons préféré choisir un vieillard qui souffrait d’une maladie incurable et nous avons versé à sa famille une forte somme en échange de l’expérience.

– Vous vous fiez donc aux allégations d’un mourant.

– À ses affirmations non, aux preuves qu’on lui a remises, oui !

– Quelles preuves ?

– Nous l’avons fait avancer d’un jour et récupéré dans la seconde qui a suivi.

– Voilà une belle preuve ! 

Ce énième sarcasme ne fit pas dévier Pierrefeu de sa démonstration. Il continua avec sérénité.

– Nous l’avons donc envoyé vingt-quatre heures plus tard en l’attendant sur place avec un journal du jour que nous lui avons remis en mains propres.

– Et alors ?

– Alors, lorsque nous l’avons récupéré, la veille…

– Il avait le journal du lendemain ! s’emballa Patricia.

– Précisément.

Cette fois la démonstration était faite et Enguerrand lui-même ne trouvait plus rien à y redire. Il essaya de regrouper tous les éléments.

– Attendez, attendez...

– Y’a rien à attendre mon amour, ils ont réussi.

– Et le vieillard était toujours vivant ?

– Pas plus malade en tous cas.

– Tu as vraiment réussi Amaury 

– Oui Charles, nous avons réussi ! Le seul problème, c’est que cette machine est soumise aux explosions et aux radiations solaires.

– Aux radiations ?

– C’est un concept du dottore, ce serait un peu long, mais tout repose là-dessus…

– Vous nous expliquerez plus tard. Ce que je ne comprends toujours pas, c’est pourquoi on a si peu de temps ?

– Ces fameuses radiations influent sur l’environnement temporel et rendent plus ou moins aisé le passage d’un canal temporel à un autre. 

– Et donc à vous croire, les conditions seraient encore favorables durant une vingtaine de minutes.

Voyant que tout le monde avait compris son concept, d’Ambroglio apporta une précision.

– Sinon, il faudra encore attendre sette mesi ! Sept mois ! 

L’information enfin assimilée, Enguerrand décida qu’elle ne le concernait pas plus que cela.

– Je vois que vous avez tout prévu, il ne nous reste donc plus qu’à vous souhaiter bon voyage.

– Qu’à NOUS souhaiter bon voyage.

– Comment ça NOUS ?

L’heure était venue pour Pierrefeu d’être confronté à la partie la plus difficile de son plan. Présenter la machine n’avait pas été plus compliqué que ça, mais il lui fallait maintenant décider Enguerrand à le suivre et il redoutait cet instant. 

– C’est que voyez-vous, les derniers temps que j’ai vécus auprès de mon fils furent un peu tendus.

– Un peu, ironisa Charles.

– Ouais enfin bon, ça ne s’est pas très bien passé. C’est pourquoi je me suis dit qu’avec votre aide et l’aura que vous avez auprès de tous ces explorateurs, à vous, il vous écouterait peut-être.

Enguerrand avait du mal à réaliser tout ce que cette demande entraînerait pour lui dans les minutes qui allaient suivre. Il en bafouilla.

– Oui, mais… je...

Il prit alors conscience qu’il prenait des pincettes pour refuser un acte que tout son être repoussait.

– Oui enfin non… Moi, je ne pars pas dans ce truc !

Pierrefeu sembla abattu. Comme si l’on venait de lui apporter la dépouille de son fils. Sans aller jusqu’à se mettre à genoux, il employa un ton dans lequel perçait une émotion comme aucune des personnes présentes ne l’aurait cru capable.

– Ça n’est pas à l’employé, c’est à l’ami que je le demande.

Enguerrand ne répondit pas. La machine ne lui inspirait vraiment pas confiance et cette urgence dans laquelle il fallait se décider ne le renforçait pas dans son sentiment. Charles rompit le silence.

– Ben moi, je veux bien venir.

– Tu veux…

– Oui, oui, c’est vrai qu’il y a quelque temps, je me serais sans doute éclipsé sans faire de bruit, afin qu’on ne me remarque pas, mais depuis que vous m’avez tous deux initié à l’aventure, j’avoue que...

Charles marqua un léger silence. Ses yeux brillaient d’excitation. Il semblait comme transcendé et expliqua le profond ressort qui le poussait à participer à cette aventure.

– Enfin ! Vous ne trouvez pas ça excitant vous ? Être un pionnier…

– Un pionnier, ironisa Enguerrand. Un pionnier, ça avance, toi tout ce que tu risques de faire, c’est d’être désintégré au moment où il mettra cette machine en marche !

Patricia décida d’influer sur les événements. Tout comme Charles, elle trouvait cette opportunité irrésistible et voulait en être, afin de rompre avec la monotonie et l’ennui qu’elle vivait depuis leur retour d’expédition. Elle glissa son grain de sable.

– Sauf que si ça fonctionne, il connaîtra ce que personne avant lui n’a jamais connu.

– Dis-moi, tu es de quel côté ? 

Enguerrand se sentait cerné de toutes parts. Même sa Patricia y allait de son couplet. Avec candeur et malice, elle lui répondit de telle manière qu’il se trouve coincé.

– Toujours du tien mon amour. Sache en tous cas que si tu y vas, j’y vais.

– Mais vous vous êtes tous donné le mot.

– Le temps court chéri.

Enguerrand le savait, tout comme il voyait de plus en plus probable sa participation à cette folie. Il se frotta le front et grimaça. L’idée de voyager dans le temps ne l’emballait pas. Il avait fait face bien des épreuves, mais à chaque fois, il s’agissait de créatures faites de chair et de sang ou d’éléments naturels que les hommes affrontaient avec plus ou moins de réussite depuis la nuit des temps, mais là… Comme pour se rassurer et se donner du baume au cœur, il interrogea Pierrefeu.

– Et votre vieux grabataire, il est toujours vivant ? 

Comprenant qu’Enguerrand commençait à se rallier à lui, Pierrefeu acquiesça avec un grand sourire.

– Toujours.

– Et on partirait combien de temps ? Enfin je veux dire si on partait.

– J’ai réglé la durée du voyage sur une semaine, répondit l’Italien.

– Une semaine...

Les mots d’Enguerrand résonnaient aux oreilles de ses amis et chacun attendait que les suivants entérinent son accord. Pierrefeu reprit la parole, afin de lui forcer à nouveau la main. 

– Que je vous explique. La machine fonctionne en courant continu sur des batteries. Elles sont rechargées ici par un système très compliqué qui fonctionne sur le courant alternatif. Leur autonomie est suffisante pour faire un aller-retour, mais pas plus. C’est-à-dire que la machine va nous emporter au moment choisi, qu’elle restera trois minutes et qu’ensuite elle repartira automatiquement vers son point de départ temporel afin de recharger ses batteries dans le but de venir nous reprendre. 

— Et c’est aussi simple que ça ? demanda Patricia.

– En fait, il y a quelques petites restrictions. La première, c’est qu’une fois le processus lancé, on ne peut plus l’interrompre. 

– C’est-à-dire ?

– Disons qu’on ne peut pas changer les coordonnées temporelles tant que le retour n’a pas été réalisé. L’aller et le retour sont indissociables et on ne peut pas modifier quoi que ce soit entre les deux. 

Enguerrand commençait à se prendre à l’explication et il résolut d’obtenir une précision.

– Mais s’il ne nous reste que quelques minutes, comment la machine peut-elle avoir le temps de recharger ses batteries et puis repartir, j’ai du mal à croire que ce puisse être instantané ? 

D’ambrosio lui répondit.

– Ça ne l’est pas ! Disons que lorsque je vous donne le délai restant, je garde en réserve les deux heures nécessaires au rechargement des batteries.

– Vous voulez dire que lorsque vous dites trente-sept minutes, c’est en fait deux heures et trente-sept minutes.

Pierrefeu reprit la main. Il sentait qu’Enguerrand était en train de les rejoindre et il fallait le décider au plus vite.

– Exactement ! Malheureusement, le temps presse !

– Peut-être, mais je veux tout comprendre avant de prendre la moindre décision.

– Voilà qui est encourageant.

– Donc lorsque nous serons là-bas, nous disposerons d’une semaine pour tenter de le persuader. 

– Absolument, mais ce délai n’a rien de figé. Il peut-être d’un jour ou d’une éternité, nous avons simplement décidé qu’une semaine serait un laps de temps assez confortable pour réaliser notre but. Nous arriverons par commodité, à huit heures du matin et serons de retour sept jours plus tard, à trois heures trente du matin, l’heure qu’il est actuellement.

Enguerrand comprenait la logique de toute cette aventure, mais il ne voyait pas la nécessité de passer autant de temps durant « l’excursion ».

– Une semaine, ça fait peut-être un peu long.

– Oui, mais ce sera confortable.

– Monsieur Pierrefeu, il ne nous reste plus que trois minutes, s’excita l’Italien.

Trois minutes. Enguerrand ne comprenait pas toute cette urgence. Il avait posé bien des questions, mais finalement pas la plus évidente.

– Mais pourquoi avoir attendu le dernier moment pour nous l’expliquer ? Pourquoi nous mettre au pied du mur comme ça ?

Pierrefeu redoutait cette question, car la réponse pointait du doigt le côté balbutiant de sa technologie. Avec un détachement rodé par des années de négociations commerciales, il répondit.

– On a eu des variations solaires inattendues et il a fallu improviser.

– Donc votre délai de sept mois...

– Est théorique, oui. Ce qui ne l’est pas, c’est la fenêtre dont on dispose à l’instant.

Enguerrand était littéralement submergé par toutes ces informations contradictoires et ne savait plus quoi penser. Pierrefeu le relança.

– Alors, vous en êtes ou pas ? 

– Moi, je suis partante.

« Comme si j’avais besoin de ça » songea Enguerrand. Il regarda Patricia, cette femme dont il était fou amoureux et qui venait à nouveau de le relancer. N’ayant peur de rien à la surface du globe, il n’osait cependant pas imaginer la vie qu’elle lui mènerait s’il refusait. Il grimaça, puis, afin de donner son accord tout en essayant de sauver un minimum d’apparences, il répondit sur le ton de la plaisanterie.

– Et vous croyez que je vais laisser partir Patricia sans moi.

– Alors, tout le monde à bord.

Pierrefeu bondit littéralement sur la machine temporelle et ouvrit une porte au travers de laquelle il s’engouffra. Ses trois compagnons lui emboîtèrent le pas et une fois à l’intérieur, verrouillèrent l’engin. De son côté, d’Ambroglio, qui avait déjà programmé les données temporelles sur le pupitre de pilotage, initia la mise en marche. Dix secondes plus tard, la machine disparaissait sous ses yeux. L’Italien jubila.

– Les voilà partis. Federico tu es un génie, ils te reconnaîtront bientôt comme le plus grand savant de tous les temps, enfin de tous les temps, si je puis dire... Enterré Da Vinci ! D’Ambroglio numéro uno ! 

Le savant était tout absorbé par sa jubilation, lorsqu’il remarqua une anomalie, une commande qui avait été commutée sur le pupitre alors qu’elle n’aurait pas dû l’être. 

– Porqua miseria ! Mais comment j’ai pu rater ça ?

L’Italien suait à grosses gouttes. Il sentait l’angoisse l’étreindre au fur et à mesure qu’il imaginait les différentes époques dans lesquelles ses voyageurs avaient pu échouer. Il tenta de modifier la commande incriminée, mais s’en abstint au dernier moment. Effrayé à l’idée de les perdre définitivement dans les limbes temporels, il n’essaya rien et se contenta de prier. Il était pieds et poings liés et ne pouvait plus rien faire tant que le double aller-retour ne serait pas réalisé. Il allait falloir que la machine revienne recharger ses batteries et qu’il ne fasse rien qui puisse l’empêcher de retourner récupérer Pierrefeu et ses compagnons.

Dans la cabine, Enguerrand, tout comme ses acolytes n’avaient même pas eu le temps de comprendre ce qui leur était arrivé. Charles fut le premier à exprimer ce que tout le monde n’osait dire à haute voix.

– Vous croyez qu’on est parti ? 

– Moi, je n’ai rien senti, et vous ?

Pierrefeu ne répondit pas à la question d’Enguerrand qui revint à la charge.

– Dîtes, c’est vous l’expert, alors ?

– En théorie, c’est immédiat. 

– Dans ce cas, il n’y a plus qu’à retrouver votre fils. 

Enguerrand regarda au-dehors par l’un des hublots de la machine. Il n’y avait plus d’éclairage et la cave semblait dans la plus totale obscurité. Il le fit remarquer à ses compagnons.

– En tous cas, il n’y a plus aucune lumière à l’extérieur.

Pierrefeu regarda à son tour par l’un des hublots et observa également les ténèbres qui régnaient de l’autre côté. Il alluma une lampe à huile qu’il avait emportée avec lui en prévision, ouvrit la porte et sortit. 

– Dites-moi, c’est une chance d’avoir cette lampe ! 

– Cette cave n’était plus utilisée depuis des décennies, elle n’avait même pas l’électricité. Je savais qu’en remontant trois ans plus tôt, nous n’y verrions goutte. Suivez-moi.

Les quatre voyageurs suivirent Pierrefeu. L’homme marqua un temps d’arrêt. 

– Ce qui m’étonne par contre…

Pierrefeu ne finit pas sa phrase. Ce qu’il voyait maintenant dans la cave lui inspirait un sentiment désagréable. Enguerrand perçut aussitôt son malaise. Il avait cette capacité d’envisager les problèmes avant même qu’ils n’arrivent. Il le questionna avec méfiance.

– Qu’est-ce qu’il y a ? 

– Je ne sais pas.

– Si, vous le savez ! Je vous écoute ! 

– Ça ne ressemble pas du tout à ce que j’ai trouvé ici il y a six mois.

Charles y alla de son évidence.

– Y’a rien d’étonnant, vu qu’on est remonté trois ans en arrière.

– Quand j’ai vidé cette cave, ça faisait plus de trente ans qu’elle n’avait pas été ouverte. Je ne reconnais rien de ce qu’il y avait lorsqu’on l’a déblayée.

L’air sombre, Enguerrand ne put s’empêcher de dire tout haut ce que les autres pensaient tout bas.

– Dans ce cas, votre Italien s’est gouré !

Pierrefeu ne voulut pas l’admettre et s’enferma dans un mutisme lourd de signification. Avant qu’il ne se soit décidé à avouer ses doutes, la machine temporelle disparut sous leurs yeux, comme par enchantement.

– Que s’est-il passé ? 

– La machine vient de retourner charger ses batteries, je vous ai expliqué qu’elle ne restait sur place que trois minutes.

– Il n’empêche et je vous le répète, que votre rital nous a envoyés au diable !

– Ça n’est pas possible, tous nos tests se sont avérés concluants. On ne s’est jamais trompé d’une seconde.

– Ben là, à vous croire, y’aurait déjà une gourance d’au moins trente ans !

Les indices étaient limpides et Charles avait perdu cette joie qui l’animait, cette inextinguible volonté qui l’avait poussé à vouloir défricher des territoires inconnus. Il y alla de son couplet défaitiste.

– Trente ans, c’est un minimum ! Y’a rien qui dit que ce ne soit pas plus.

– Restez là, je vais voir dehors ! 

Patricia ne parut pas emballée à l’idée que son homme aille explorer l’extérieur. Elle lui avait certes forcé la main pour participer à ce qu’elle considérait maintenant comme une folie, mais il était peut-être temps qu’elle minimise les frais et qu’elle étouffe cette propension qu’Enguerrand avait à ne pas fuir les problèmes.

– Comment ça dehors ? 

– Faut bien qu’on sache où on… Enfin je veux dire QUAND on est. Ne faites pas de bruit et ne sortez sous aucun prétexte.

– Tu crois que… 

– Je ne crois rien. Taisez-vous et faites-vous tout petits ! Qu’on n’aille pas à nouveau se jeter dans la gueule du loup.

Patricia savait qu’il ne servirait à rien d’essayer de le convaincre. Elle n’avait pas voulu l’écouter lorsqu’il avait dit ne pas souhaiter venir et alors qu’ils s’étaient tous donné la main pour le décider, ils y étaient maintenant jusqu’au cou et n’aspiraient plus qu’à une chose, qu’Enguerrand les en sorte. Fidèle à sa réputation et à ce qu’il était, Enguerrand ne se déroba pas. Il laissa ses compagnons dans la cave et remonta vers la surface. Lorsqu’il pénétra dans le vestibule qu’il avait emprunté quelques minutes auparavant, il tomba dans un capharnaüm dans lequel il eut du mal à se frayer un chemin. Avec difficulté, il parvint jusqu’à la porte commandant l’entrée de l’annexe. Les choses semblaient calmes au-dehors et il décida de sortir. Pas un bruit ne venait perturber la quiétude des lieux. Non pas que l’endroit soit d’ordinaire bruyant, mais il régnait un silence étrange, comme si les écuries avaient été mises sous l’éteignoir. Il regarda avec attention la propriété de Pierrefeu et se fit la réflexion qu’elle avait changé. L’ensemble ne ressemblait plus à ce qu’il connaissait. Il en était à se faire cette remarque lorsqu’il réalisa qu’au lieu d’employer le mot « plus », il aurait mieux convenu d’employer « pas encore ». L’endroit semblait inhabité. Son sentiment était fait, il n’était pas dans la propriété de Pierrefeu, mais plutôt dans ce qu’elle avait dû être, bien longtemps avant que ses ancêtres ne l’achètent. Le corps principal de l’hôtel particulier était bien là, mais tout le reste n’était encore que bois et futaies et les fameuses écuries n’avaient toujours pas été construites. Au premier coup d’œil, il semblait d’ailleurs que la bâtisse était à l’abandon et que personne ne l’occupait. Enguerrand décida d’aller voir au-dehors. Il se dirigea vers l’extérieur et se retrouva dans une rue, en passant au travers d’une large fissure qui éventrait le mur d’enceinte. 

Bien qu’il fit jour et que le soleil rayonna sans qu’aucun nuage ne vienne le contrarier, Enguerrand était frigorifié. À quelques mètres de lui, il repéra un enfant qui jouait. Il s’en approcha l’air de rien. Le gamin avait une dizaine d’années et il y avait chez lui quelque chose qui le troublait. Les mômes des rues se ressemblaient tous un peu d’ordinaire, mais celui-là avait un accoutrement qu’Enguerrand avait du mal à situer. Il était manifestement issu d’un milieu assez pauvre, mais ses vêtements trahissaient autre chose qu’un simple manque d’argent et il n’arrivait pas à comprendre quoi. Il l’appela.

– Dis-moi gamin.

Pas plus impressionné que ça, le garçon s’approcha.

– Ouais M’sieur ?

– Tu sais quel jour on est ?

– Encore heureux ! 

– Ben moi, je ne me rappelle plus trop, j’ai pris un coup sur la tête et j’arrive plus à me souvenir la date qu’on est.

Pour donner du crédit à son entrée en matière, Enguerrand se frotta ostensiblement la base du crâne. La valeur n’attendant pas le nombre des années, le gamin sentit immédiatement qu’il y avait peut-être quelque chose à grappiller chez ce grand bonhomme qui venait de l’aborder. Il joua les désintéressés.

– Et après ? 

– Tu pourrais peut-être me le dire.

– Et qu’est-ce que ça me rapporte ?

Tout en gardant son calme, Enguerrand s’approcha du gamin qui ne se méfia pas. Tel un cobra fondant sur sa proie, il referma sa main sur l’avant-bras de l’enfant et commença à le tordre, tandis qu’avec un sourire sadique, il se décida à lui répondre.

– Que je ne te pète pas le bras.

– Aïe ! 

Le gamin se mit à gémir, tandis qu’Enguerrand continuait à exercer une pression sur son membre.

– Tu ferais mieux de me dire quel jour on est !

– Le vingt-sept !

– Le vingt-sept quoi ? 

– Décembre, le vingt-sept décembre.

– De quelle année ?

L’enfant tomba des nues. Le jour passait encore, mais l’année... Il fallait que ce type soit vraiment dérangé !

– Comment ça ? Mais vous sortez d’où ? Aïe !

Enguerrand n’avait pas le temps de lui faire la conversation et il tordit encore plus le bras de l’enfant.

– Mille huit cent onze, mille huit cent onze, répéta le gamin avec soulagement, alors qu’Enguerrand relâchait son étreinte.

– Tu veux dire sous Napoléon ?

– Ben évidemment, sous Napoléon, vous êtes malade ou quoi !!!

– Je te l’ai dit, j’ai pris un mauvais coup sur la tête. 

D’un air effrayant, Enguerrand fixa l’enfant droit dans les yeux et avec son regard le plus sombre, le menaça une dernière fois.

– Dis-moi... Je n’apprécie pas du tout qu’on se moque de moi, alors si jamais quelqu’un venait à savoir que je ne me souvenais plus de la date, je serais obligé de te le faire payer.

– Je ne vous ai jamais vu Monsieur !

– Dans ce cas, va-t’en !

Enguerrand n’aimait pas jouer les brutes, mais il ne pouvait pas risquer d’être découvert et bien qu’il n’ait pas apprécié ce qu’il venait de faire et de dire, il n’avait pas trouvé de meilleurs moyens, afin de réduire le gamin au silence. Habitué à se parler à lui-même, Enguerrand ne put s’empêcher de pester à haute voix. 

– Trois ans ! Je t’en donnerais moi, des trois ans... Cet abruti d’Italien nous a envoyés en pleine guerre continentale !

 

Chapitre 2

Dans la cave, Patricia et Charles devisaient sur l’erreur temporelle dont ils étaient les victimes. Ils n’étaient manifestement pas d’accord sur le sens qu’ils avaient pris et campaient chacun sur leur position.

– Au risque de me répéter, pour moi, trente ans, c’est un minimum ! Y’a même des chances pour qu’on soit au dix-neuvième.

– Parce que tu te bornes à imaginer que nous avons reculé, mais envisages que nous ayons fait un bond en avant…

Sans qu’il puisse trouver une explication logique à son désaccord, l’hypothèse de la jeune femme n’entrait pas dans le domaine du possible pour Charles. Il interrogea Pierrefeu pour en avoir confirmation. 

– Ce serait envisageable ? 

– Dans l’absolu, vu qu’il semble…

Pierrefeu ne paraissait toujours pas avoir pleinement accepté leur naufrage temporel, ce qui fit entrer Patricia dans une colère dont elle avait le secret.

– Il semble ! Ben vous en avez de bonnes vous ! Vous n’avez pas un peu l’impression qu’on y est jusqu’au cou et que de le nier ne changera rien !

Pierrefeu baissa les armes. Elle avait raison. Nier l’évidence ne suffisait pas à l’annihiler. Il rectifia, l’air totalement démobilisé. 

– Vous avez raison. Il ne semble rien ! Nous sommes perdus.

– Et ?

– Et il n’y a rien qui empêche que l’erreur ait été faite dans un sens comme dans l’autre.

Patricia se retourna vers Charles. Son sourire narquois indiquait qu’elle n’avait pas le triomphe modeste et qu’elle attendait de son interlocuteur qu’il reconnaisse son erreur.

– Ah ! 

– Ah quoi ?

– Ben j’attends.

– Tu attends quoi ?

– Que tu me dises que j’ai raison.

Charles la dévisagea avec étonnement. La fonction qu’il avait occupée durant plusieurs décennies réclamait discrétion, classe et sobriété. Il ne goûtait que fort peu à ce genre d’exhibitionnisme déplacé, tout droit venu d’un pays dépourvu de savoir-vivre. Il décida de l’agacer par principe.

– Pourquoi, tu n’en es pas convaincue ?

N’attendant pas de réponse de la jeune femme, Charles se tourna vers Pierrefeu. Il était désormais temps de se pencher sur ce qu’il convenait de faire.

– Et on fait quoi maintenant ?

– Tout dépendra de la taille de l’erreur, mais j’ai bien peur que le mieux soit d’attendre gentiment ici que la machine revienne nous prendre.

L’idée de passer sept jours dans une promiscuité forcée était insupportable à Patricia. Fidèle à ses habitudes, elle ne chercha pas à masquer ses réticences.

– Quoi ? Toute une semaine ? 

Avec gravité, Pierrefeu décida qu’il était temps d’aborder l’un des grands dangers du voyage dans le temps. Il prit une légère inspiration et avec le ton le plus neutre, il se lança.

– Les dommages collatéraux pourraient avoir des conséquences qui vont au-delà de ce qui est imaginable.

– Les dommages collatéraux ? Dis-moi Amaury, c’est quoi encore cette histoire ?

Charles n’aimait pas lorsque des mots savants essayaient de travestir des vérités simples. Il savait pour y avoir goûté, que chaque fois que les élites cocufiaient le peuple, elles s’arrangeaient toujours pour enrober la pilule dans de grandes phrases creuses et absconses. Pierrefeu développa. Il avait beaucoup réfléchi à ces fameux dommages collatéraux et avait mis au point une explication qu’il jugeait très convaincante.

– Disons que lorsqu’on retourne dans le passé, il faut rester le plus neutre possible et n’intervenir en rien. Imagine que tu viennes par inadvertance à retenir un individu quelques secondes de trop…

– Quelques secondes de trop ?

– Envisageons le cas d’un homme qui aurait un train à prendre. Imagine que tu lui parles alors que n’existant pas dans sa réalité, jamais tu n’aurais dû le faire. Imagine donc que tu le distrais et que par ces quelques secondes que tu lui as volées, tu lui fasses manquer le départ.

Charles ne voyait pas ou son ami voulait en venir. Qu’un homme rate un train n’avait pas à ses yeux une grande importance. Il n’aurait qu’à prendre le suivant et il n’y aurait pas de quoi en faire une histoire. Par pure éducation, il invita Pierrefeu à continuer.

– Admettons... Et alors ? 

– Imagine toujours que dans ce train, devait se trouver face à lui une femme qu’il ne connaissait pas encore.

– Ben il ne la connaîtra pas ! Les femmes, ce n’est pas ce qui manque…

– Admettons maintenant que cet homme c’était ton grand-père et que cette femme aurait dû être ta grand-mère.

Charles grimaça à l’évocation de cette éventualité. Il commençait à percevoir les conséquences d’un train raté sur sa vie, qui n’aurait dès lors plus lieu d’être.

– Ah là… 

Pierrefeu arbora un sourire discret. Son ami venait de réaliser toute la portée des dommages collatéraux et le fait que sa vie ne tenait plus qu’à un horaire de train. Il finit sa démonstration avec une légère jubilation.

– Ah là... Et bien mon bon ami, là, dans la seconde où ton grand-père aurait raté son train, tu aurais disparu à jamais et la face du monde s’en serait sans doute trouvée changée. En bien ou en mal, mais modifiée et surtout sans toi.

Toute cette démonstration eut pour effet de faire sortir Patricia de ses gonds. Le sentiment de s’être fait berner, renforcé par celui de s’être emballée un peu trop vite et de ne pas avoir écouté Enguerrand, tout cela la mit hors d’elle. Elle ne savait pas à qui elle en voulait le plus, mais il fallait que quelqu’un soulage ses nerfs. Elle explosa.

– Et c’est maintenant que vous nous le dites ! 

Pierrefeu n’essaya pas de se défendre, il se savait fautif et connaissait le tempérament explosif de la jeune femme. Arrondir les angles lui semblait l’action à mener en priorité. Il fallait avant tout faire retomber la tension qui habitait tout le monde.

– Disons que... En fait, j’avais pensé que...

– Et puis pourquoi nous avoir tous amenés avec vous, vous vous doutez bien que plus on est d’intrus temporels, plus on multiplie vos fameux dommages collatéraux !

Ce que Patricia venait d’avancer était d’une limpidité à toute épreuve et Pierrefeu abonda dans son sens.

– À la vérité, vous n’étiez prévus ni l’un ni l’autre.

– Dans ce cas, pourquoi tu nous as fait venir ? 

– Parce que l’un comme l’autre, vous avez réussi par votre envie à décider Enguerrand et que je ne me voyais pas vous expliquer tout cela, au risque de le dissuader à lui…

Patricia se calma. Elle avait sa part de responsabilité et le savait. Elle se radoucit, sans se départir pour autant de ce manque de savoir-vivre qui la caractérisait.

– Ben maintenant, y’a plus qu’à prier que tout se passe bien et qu’on tient une semaine sans se taper sur le système.

– Tu oublies sans manger et sans boire.

– C’était pour ne pas trop noircir le tableau.

Pierrefeu s’était à nouveau tassé sur lui-même, afin de ne pas se faire trop remarquer. Il était silencieux et attendait avec impatience le retour de celui qui les avait déjà sauvés à plusieurs reprises par le passé. Deux minutes plus tard, Enguerrand les rejoignit enfin. Patricia fut la première à l’interroger.

– Alors ? 

– Tu trouveras jamais où son abruti de Rital nous a envoyés !

– Tu veux dire quand, lui fit remarquer Charles.

– Oui quand. Alors ?

– Ben je ne sais pas, faudrait déjà savoir si on est partis en avant ou en arrière.

– Pour ce qui est du sens, il nous a au moins fait la grâce de nous faire remonter le temps.

Charles afficha un sourire en coin, Patricia n’avait peut-être pas le triomphe modeste, mais il était en train de lui emboîter le pas avec une vitesse déconcertante. Il s’en fit la réflexion au moment même où il ouvrit la bouche.

– Donc j’avais raison.

– Eh ben si tu avais tant raison que ça... Continue, dis-moi quand !

Charles hésita, l’exercice n’avait rien de très scientifique, il ne faisait même pas appel à la logique, se contentant de solliciter une chance qui leur faisait défaut depuis plusieurs minutes. Il se hasarda à répondre.

– Fin du siècle dernier.

– Tu as déjà bon pour le siècle.

– Au moins ça fonctionne, releva tout bas Pierrefeu.

Certaines personnes ne savaient pas lorsqu’il était nécessaire de se taire et Pierrefeu ne faisait pas partie de cette catégorie. La désillusion était cependant si grande qu’il en oubliait tous les principes qui lui avaient jusque là permis d’en arriver où il était. Ces quelques mots firent exploser Enguerrand.

– Non ! Justement, ça ne fonctionne pas ! Votre crétin nous a envoyés en pleine époque napoléonienne !

– Laquelle ? 

– Le Premier Empire.

– Ben comme ça, ce n’est pas plus mal, se réjouit Charles, au moins à cette époque-là, y’avait pas de train et mon grand-père est toujours en course.

Le trait d’humour échappa à Enguerrand qui n’avait pas assisté à la brillante démonstration de Pierrefeu sur les dommages collatéraux. Surpris, il interrogea Patricia.

– Qu’est-ce qu’il raconte ? 

– Rien, je t’expliquerai. Dis-moi, pour Napoléon, tu es sûr ?

– Aucun doute !

– Et alors, qu’est-ce qu’on fait ?

– Rien, on ne bouge pas ! répondit Enguerrand. On attend le temps qu’il faut, mais il ne faut surtout pas sortir d’ici, qu’on n’aille pas changer le cours de l’histoire.

Charles fut surpris que son ami soit au courant. Il le fut d’autant plus, que conscient de cela, il comprenait encore moins qu’il ait finalement accepté de participer à ce voyage.

– Quoi, tu le savais et tu es quand même venu ?

– Je savais quoi ? 

– Pour les dommages collatéraux ?

– Mais de quoi il parle, depuis que je suis revenu, je ne comprends pas un traître mot de ce qu’il me dit.

– Je t’expliquerai, lui répondit à nouveau Patricia.

– Ben, dis-moi, tu vas en avoir des choses à me dire, remarque avec la semaine qu’on va devoir passer ici, il vaudra mieux avoir des sujets de conversation. 

– Et pour le ravitaillement ? 

– Ah, ça y est, je le comprends à nouveau ! Je me disais aussi, il n’a pas encore parlé de gonzesses ou de bouffe. J’étais en train de m’inquiéter.

– Oh, ça va ! Le ravitaillo, c’est quand même...

– Et les gonzesses ?

– Ben aussi.

– Je vais ressortir m’en occuper...

Enguerrand marqua un temps d’arrêt, puis devant la mine circonspecte de son ami, cru bon de préciser les raisons de sa nouvelle sortie.

– De la bouffe ! Pour m’occuper de la bouffe...

– Ah... Et quand ?

– Pas plus tard que maintenant. Le plus vite ce sera fait, le mieux ce sera.

Enguerrand regagna l’extérieur. Le froid était toujours aussi mordant, mais au moins il ne pleuvait pas. Avant de sortir de la propriété, il décida d’aller voir dans le corps principal, s’il n’y avait pas quelque chose qui puisse les aider à tenir. La porte d’entrée était verrouillée et malgré son insistance elle ne céda pas. Il tourna alors autour du bâtiment afin de trouver un chemin un peu moins approprié, mais plus aisé. Chaque ouverture était obstruée par une solide paire de volets et rien ne paraissait disposé à lui faciliter la tâche. Il continua à chercher et tomba enfin sur une fermeture qui montra des signes de faiblesse devant sa sollicitation.

Ayant fini par accéder à la fenêtre, il brisa l’un des carreaux et pénétra dans la bâtisse. La maison semblait inoccupée depuis plusieurs années, mais il demeurait sous des draps de protection, quelques meubles. Enguerrand gagna les chambres à l’étage. À l’intérieur de l’une des armoires, il trouva des vêtements plus appropriés à l’époque et surtout à la saison dans laquelle ils avaient tous été catapultés. S’étant chaudement vêtus de pied en cap, il continua son exploration à la recherche de vivres. Au rez-de-chaussée, la cuisine ne renfermait plus rien de comestible et ça n’est que dans la cave qu’il trouva quelques bouteilles de vin qui pourraient au moins leur permettre de ne pas mourir de soif.

Dans le sous-sol de l’annexe où ils étaient tous arrivés, Charles se lamentait sur la malchance qui semblait les accabler.

– Faut quand même avouer qu’on n’est pas vernis ! À chaque fois qu’on part à l’aventure, y’a rien qui tourne comme ça devrait.

Pierrefeu pensa à leur dernière expédition. Elle avait certes été un échec sur toute la ligne, mais Charles y avait fait fortune et avait finalement été le seul à en profiter. Il le lui rappela sèchement.

– Plains-toi. Sans cette première aventure qui n’a pas tourné comme elle aurait dû, tu serais toujours mon majordome et personne ne cirerait tes chaussures le matin, alors que tu dors encore !

– C’est sûr que dit comme ça, j’aurais bien tort de me plaindre, mais vu que je suis déjà riche, je ne vois pas trop ce que celle-là pourrait me rapporter de plus.

Pourtant anodine, la phrase de Charles mit Pierrefeu en transe.

– Répète-moi ce que tu viens de dire !

– Comment ça ? Qu’est-ce que tu...

– Tu as dit que ça ne pourrait rien te rapporter de plus.

– Oui…

– Ne crois pas ça, tu pourrais même tout y perdre !

Charles nageait en pleine incompréhension. Qu’aurait-il pu perdre ici, en ce siècle, à part ses vêtements. Sa vie peut-être... Non, sa vie ne paraissait pas menacée, car Pierrefeu semblait vouloir parler de choses matérielles.

– Je ne comprends pas.

Bien que physiquement présent, Pierrefeu semblait déjà très loin. Il ajusta sa redingote, prit sa canne et attaqua les escaliers.

– Je n’ai pas le temps de t’expliquer ! 

– Mais qu’est-ce que tu fais ? 

– Je vais sauver nos trains de vie.

Spectatrice de cet échange surréaliste, Patricia qui n’avait jusque là pas daigné prendre part à la conversation rappela les consignes de son homme.

– Enguerrand nous a interdit de sortir et je vous conseille de... 

– C’est une question de vie ou de mort, répondit Pierrefeu qui referma la porte derrière lui, sans même attendre qu’on lui réponde.

– Quelle mouche l’a piqué ? 

– Je n’en ai aucune idée, si ce n’est que vous autres les riches, il semble que vous n’en ayez jamais assez ! 

Charles ne répondit pas à Patricia. L’argent qu’il avait lui suffisait pour le moment et il n’avait pas du tout l’intention d’entamer une discussion sur la lutte des classes, d’autant plus qu’il avait récemment changé de condition et qu’il se sentait encore assez proche de l’ancienne.

Lorsque Pierrefeu arriva au-dehors, il constata avec étonnement l’état primitif dans laquelle se trouvait encore sa propriété. Il ne s’attarda pas et gagna l’extérieur. Il déboucha ainsi dans la rue, alors qu’Enguerrand était toujours à l’intérieur de la bâtisse. Il fit quelques pas sur la chaussée et comme perdu s’immobilisa afin de regrouper ses idées. Tout comme Enguerrand, il ne répugnait pas à se parler à lui-même et y alla de son petit couplet.

– Bon. La première des choses, c’est de le retrouver. 

Il regarda à droite puis à gauche, puis ayant décidé d’une direction à suivre il partit à l’aventure dans cette époque aussi glorieuse que tourmentée.

Quelques minutes plus tard, Enguerrand arriva également dans la rue. Il n’avait pas un sou en poche et ne savait pas trop comment il allait pouvoir se procurer des vivres sans débourser un franc. Il partit lui aussi au petit bonheur la chance, en longeant les murs afin de passer le plus inaperçu possible. Sa tenue n’était plus anachronique et elle lui procurait surtout le confort nécessaire pour affronter le froid de cette fin décembre. Il marcha durant près d’une heure sans qu’aucune denrée ne s’offre à lui de quelque manière que ce soit. Découragé par les scrupules qui l’empêchaient de voler de quoi se sustenter, il décida de revenir sur ses pas, afin de trouver avec ses compagnons, un moyen de se nourrir sans finir embastillé dans les geôles napoléoniennes.

Dans la cave, plus d’une demi-heure après que Pierrefeu se soit éclipsé, Patricia commençait à s’inquiéter pour Enguerrand.

– Que plein aux as… 

– Ah toi aussi, tu l’appelles comme ça ! s’en amusa Charles.

– Je t’ai entendu en faire de même et j’ai trouvé ça marrant, même si je n’ai pas du tout envie de plaisanter pour l’instant.

– C’est sûr…

– Donc que Pierrefeu se perde et reste ici, c’est son problème et après tout, il l’a bien cherché, mais qu’Enguerrand se fasse attraper et rate le dernier train, là, je suis moins d’accords.

– Pourquoi veux-tu qu’il rate quoi que ce soit ? Il en a affronté bien d’autres et je ne le vois sincèrement pas se faire enchrister à la sauvette.

L’assurance de Charles contrastait avec la fébrilité qu’affichait la jeune femme. Elle s’en voulait chaque minute un peu plus d’avoir entraîne son homme dans cette galère. Ses signes d’angoisse devenaient tels qu’elle ne pouvait plus les taire.

– Ça n’a rien à voir... J’ai un mauvais pressentiment.

– Ça doit être un truc de bonnes femmes alors parce que sincèrement, je ne suis vraiment pas inquiet. Pour tout te dire, malgré ses menaces énigmatiques, j’ai même du mal à m’inquiéter pour Amaury et pourtant il est sans doute bien moins équipé que ton homme pour affronter ce genre d’épreuves.

– Je te trouve bien désinvolte. Remarque, vu ta position, à ta place non plus je ne serais pas inquiète. On est là pour sept jours, dans une cave inoccupée depuis manifestement très longtemps et avec la certitude qu’on viendra te rechercher.

– La certitude... Pour ce qui est des certitudes, vu comme ça a foiré à l’aller, j’ai un peu d’appréhension sur le retour, mais enfin…

– En tous cas, tu sembles convaincu que les sept jours que tu auras à attendre pour remonter à bord ou pas, tu n’auras pas à sortir d’ici et que d’autres se chargeront de tout pour que tu ne manques de rien !

– Y’a un peu de vrai. En même temps, je n’ai même pas eu à choisir que tout avait déjà été organisé et mis en application.

– Et bien moi, je ne l’accepte pas et je pars le chercher. Je suis sûre qu’il lui est arrivé quelque chose.

– Tu ne devrais pas…

N’écoutant que son mal-être et sa culpabilité, Patricia ne laissa pas à Charles le temps de finir sa phrase. Elle reboutonna sa veste et à l’instar de Pierrefeu quitta la cave avec précipitation. « Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à avoir la bougeotte ! » se lamenta Charles. L’endroit n’avait rien de Versailles, mais il le trouvait sécurisé et à l’abri des tourments impériaux. Ce qui, vu ce qu’il en avait lu dans les livres d’Histoire, n’était pas un mince bénéfice.

Au-dehors, Patricia sentit également la morsure du froid. Elle frissonna et réalisa que sa veste était bien légère pour affronter cette fin d’année. Mue par son inquiétude, elle franchit à son tour le mur d’enceinte et une fois dans la rue se jeta tête baissée dans la direction qu’avait prise un peu avant elle, l’amour de sa vie.

Un peu plus loin, dans une voie perpendiculaire à celle qu’elle suivait, le jeune garçon qu’avait menacé Enguerrand, était en train de s’entretenir avec des gendarmes. Il argumentait avec véhémence et persuasion.