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Septembre 1911. Appelé à Chamonix par son « oncle » Whymper, Sherlock Holmes sera confronté à plusieurs énigmes : la mort de l’alpiniste ; le mystère de la première ascension du mont Blanc en 1786 ; une étrange rousse aux yeux verts ; d’inquiétants agents prussiens… S’appuyant sur un jeune guide marseillais, Gaston – qui le mènera les yeux fermés des Grands-Mulets au cirque du Fer à Cheval –, le plus célèbre détective britannique réussira une fois de plus à dénouer les intrigues, quitte à y perdre ses illusions. Il retrouvera également sa logeuse, Miss Hudson, en séjour thérapeutique dans la clinique expérimentale du Dr Morisoz, au plateau d’Assy. Entre Histoire et aventures, le duo Charmoz/Lejonc s’amuse, une fois de plus, à emmener ses lecteurs hors des sentiers battus.
EXTRAIT
Nous convînmes de progresser avec la plus extrême prudence, à la fois à cause de la complexité du terrain et pour nous prémunir des éventuelles tentatives de la part de notre inquiétant compagnon. Nous atteignîmes en début d’après-midi la base du rocher Pitchner. Avec diplomatie, Gaston me proposa de rester au bas de l’arête tandis que, muni du marteau et du burin, il explorerait les différentes saillies où il espérait découvrir des cristaux. Je devais constituer un bien étrange spectacle pour toute personne qui se serait hasardée en un tel lieu, surprenant un vieil homme assis à plus de trois mille mètres d’altitude, les yeux fermés comme en contemplation de son paysage intérieur. L’on dit que, dans le lointain Thibet, des moines peuvent survivre à très haute altitude en se nourrissant exclusivement d’air et de méditation. J’étais peut-être la réincarnation d’un de ces lamas, égaré dans les espaces glacés du mont Blanc.
Par trois fois, Gaston – qui semblait infatigable – revint me voir, me présentant quelques morceaux de quartz qui ne me parurent guère mériter les efforts que nous avions fournis, et certainement pas un meurtre commis de sang-froid. Gaston en convint. Il partit pour une ultime expédition et revint assez vite, me présentant un bloc de pierre d’une bonne cinquantaine de centimètres de longueur sur quarante de largeur et d’une hauteur similaire : c’était un magnifique exemple de four, dont les cristaux, d’une taille exceptionnelle, lançaient mille feux.
— Oh Bonne Mère ! Voilà la plus belle pièce que j’aie jamais extraite de la montagne. Je pourrai en tirer un bon prix à Genève, je crois. Vé ! c’est vrai qu’on dirait des crayons de lumière : ces cristaux sont d’une telle régularité et d’une transparence si exquise qu’on les croirait façonnés par des elfes.
Gaston ne retenait pas sa joie à une telle découverte qui justifiait les efforts fournis et corroborait la description de la carte que nous avait reconstituée de mémoire son oncle, Frédéric Payot.
À PROPOS DES AUTEURS
Pierre Laurendeau [Charmoz], né en 1953. Auteur d’une trentaine d’ouvrages (usuels de langue, romans, recueils de nouvelles…). A exercé les professions de correcteur et d’éditeur. Sous le pseudonyme de Pierre Charmoz, il a publié des ouvrages sur l’alpinisme et la montagne, prenant parfois des libertés avec les positions admises en escalade.
Jean-Louis Lejonc est né en 1948.Professeur émérite de médecine interne à l’Université Paris-Est-Créteil. Il consacre les loisirs que lui permet cette paisible activité au vélo, à l’escalade, à ses amis. Auteur de plusieurs romans policiers sous pseudonyme.
Ensemble, ils ont déjà publié deux enquêtes de Sherlock Holmes dans les Alpes :
Écrins fatals ! (Guérin, 2015) et
Sherlock Holmes et le Monstre de l’Ubaye (Ginkgo, 2017).
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Seitenzahl: 188
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Pierre CharmozJean-Louis Lejonc
Sherlock Holmesà Chamonix
Enquête sur la mort de Whymperet la première ascensiondu mont Blanc
Ginkgo noir
© Ginkgo Éditeur, 2018
Des mêmes auteurs
Chez Ginkgo
— Pierre Charmoz, Première Ascension népalaise de la tour Eiffel, 2002 (rééd. Sous la Cape, 2010).
— Jean-Louis Lejonc et Pierre Charmoz, Sherlock Holmes et le Monstre de l’Ubaye, 2017.
Aux éditions Guérin
— Pierre Charmoz, Trilogie érotique, 2001.
— Jean-Louis Lejonc et Pierre Charmoz, Écrins fatals !, 2015.
Au Polygraphe éditeur
— Pierre Charmoz [avec Jean-Gabriel Ravary], La Montagne cent dangers, 2009.
9 avril 1826.
C’était une journée superbe. Aucun nuage ne voilait les sommets. Michel-Gabriel Paccard revenait de promenade. On ne prend pas de retraite quand on est le seul médecin du village de Chamonix. Mais on prend son temps quand, malgré l’âge, on aime admirer la montagne, se remémorer les ascensions du passé. Il avait longé l’Arve, au-delà des Praz, jusqu’au hameau des Bois. Pour contempler la mer de Glace qui menaçait les plus hautes maisons du village. Il constata que les craintes des paysans du lieu n’étaient pas sans fondement : le fleuve de glace se répandait plus bas chaque année. À ce train, il finirait par engloutir les habitations.
Le médecin allait sur ses soixante-dix ans mais il conservait la condition qui sied à celui qui, dans sa jeunesse, avait arpenté bien des cimes du massif du Mont-Blanc – jusqu’à son point culminant.
Une femme l’attendait au seuil de sa maison. Il la pria de patienter. Il se servit un verre de génépi. Puis il la reçut. Il l’écouta. Il rédigea un certificat :
Je soussigné docteur en médecine de l’université de Turin atteste traiter depuis quelque temps le sieur Anselme Tronchet, guide à Chamonix, alité et atteint d’une fièvre intermittente dont les causes lui ont paru avoir pour principe des obstructions de rhumatismes provenant des courses extraordinaires qu’il a été obligé de faire en sa qualité, soit au Mont Blanc, soit au fond de la Mer de Glace, et dans un jour à Martigny et au Brévent ce qui avec l’état de sa fortune et les embarras d’une famille paraît lui mériter aussi bien qu’à tout autre la participation aux secours accordés en pareils cas sur la masse des fonds mis en réserve par les guides pour de semblables motifs dont deux cent livres nouvelles seront capables de le défrayer, en foi de quoi,
Chamonix, le neuf avril dix-huit cent vingt-six.
M.G. Paccard
Le médecin remit le document à la paysanne :
— Donne ce certificat à Cachat-le-Géant. Il le présentera devant la caisse de secours de la Compagnie des Guides. Elle se réunit le 12 avril. Il n’est pas certain que vous récolterez deux cents livres. Il faudrait prouver que les rhumatismes d’Anselme sont uniquement dus à son métier de guide. Et ça... Mais vous êtes de braves gens. Ils vous accorderont bien quelque chose.
La femme Tronchet remercia le docteur Paccard. Elle serra le certificat sous son paletot. En partant, elle croisa Jacques Balmat :
— Tu viens voir le docteur ? Toi aussi t’as des rhumatismes à force de cavaler par la montagne ?
Balmat ne répondit pas. Il gravit les quelques marches qui menaient au cabinet du médecin. Il ôta son chapeau. Le docteur Paccard l’accueillit en souriant :
— C’est toi Balmat-Mont-Blanc ? Il y a bien longtemps que je ne t’ai vu... Aurais-tu quelque misère pour venir me visiter ? Mais tu me sembles fort bien portant...
— J’ai encore bon pied bon œil malgré l’âge, Monsieur le Docteur.
— Je sais... Assieds-toi donc... Je sais aussi que tu n’as pas été très aimable avec moi... Encore une fois...
Le médecin déplia un exemplaire du Journal de la Savoie. Il conservait la collection du périodique dans un casier, près de lui. Il y publiait les comptes rendus des expéditions au mont Blanc pour peu qu’elles revêtissent un aspect scientifique, qu’elles s’assortissent de mesures de la pression atmosphérique au sommet, de la température, de l’hygrométrie... Les touristes qui désiraient faire l’ascension avec intelligence consultaient volontiers Paccard, un passionné de sciences physiques. Il avait relaté pour le Journal le périple du docteur Edmund Clark et du capitaine Markham Sherwill. Avec d’autant plus de fidélité que son gendre, Julien Devouassoud, faisait partie des sept guides qui les accompagnaient au mont Blanc. Le récit de l’expédition était paru dans la livraison du 7 septembre 1825. Les Anglais avaient comparé les mesures qu’ils avaient réalisées au sommet avec celles relevées par le docteur dans la vallée. Le baromètre à Chamonix à sept heures était de 25 p. 4 l. 2/10 précisait Paccard. Le Journal introduisait l’article en déclarant que les deux Britanniques avaient emprunté le cheminement que monsieur Paccard avait été le premier à découvrir.
Jacques Balmat avait fait répondre par une lettre rappelant qu’il était le doyen des guides, qu’il avait gravi le mont Blanc douze fois et qu’il poursuivait les exercices périlleux de sa jeunesse. L’édition du 30 septembre le présentait comme l’homme qui avait vaincu le mont Blanc le premier.
Balmat avait posé sa besace à ses pieds. Assis devant le médecin, il chiffonnait son chapeau entre ses mains :
— Écoutez, Monsieur le Docteur, vous savez bien que la commune – Monsieur le Maire le premier – et la Compagnie des guides ont toujours voulu que ce soit moi... C’est notre gagne-pain, les touristes... Et la plupart ne viennent pas avec des baromètres...
Paccard compléta son verre de génépi. Il le dégustait doctement. Il répondit :
— Je comprends bien... Moi aussi j’ai été maire de Chamonix. Et juge de paix. Et même que ça ne te plaisait guère la République, hein Balmat ! Mais tout ça, le Département du Mont-Blanc, la confiscation des biens du clergé, c’est de l’histoire ancienne. Quand je pense que j’avais encouragé le financement d’un navire de guerre baptisé Mont-Blanc pour aller combattre les Anglais... Ils ne sont pas rancuniers... Mais tout est rentré dans l’ordre. Un ordre qui te convient, n’est-ce pas, Balmat-Mont-Blanc... Un génépi ?
Balmat refusa en roulant des yeux ronds tandis que le médecin le regardait avec ironie. Il lui désigna la fenêtre. On apercevait le mont Blanc dont la calotte resplendissait au soleil en cette fin d’après-midi. Le glacier des Bossons léchait les villages au pied de sa langue terminale. Paccard semblait se parler à lui-même :
— Notre aventure au mont Blanc aussi c’est de l’histoire ancienne. Il y a quarante ans cette année... Tu te souviens, Jacques Balmat ?
— Je ne viens pas pour ça Monsieurr le Docteur, je vous jure que je ne suis pour rien dans la réponse au Journal de la Savoie. Et puis, tout le monde sait que vous n’avez pas écrit votre narration malgré l’appel à souscription que vous aviez lancé, répliqua Balmat, le regard par en-dessous.
— Je l’ai rédigée, Balmat-Mont-Blanc... Mais ne t’inquiète pas, je ne la diffuserai pas, elle est conservée en lieu sûr. Mais dis-moi, pourquoi viens-tu me voir ?
Balmat, en apparence soulagé, expliqua le motif de sa visite :
— Voilà, Monsieur le Docteur. Vous êtes un savant. Je me rappelle que le baron von Gersdorff vous rendait souvent visite encore après notre ascension. C’est lui qui nous avait vus au sommet avec sa longue-vue. C’était grâce à lui que les gens étaient bien certains qu’on y était arrivés...
— Pourquoi me parles-tu du baron, Balmat ?
— C’était un fameux géologue, comme vous Monsieur le Docteur... Minéralogiste qu’il disait.
— Bien supérieur à moi ! Il trouvait ma collection de pierres insignifiante. Mais j’étais meilleur botaniste. Et je pense m’être amélioré durant ces quarante dernières années. Viens voir...
Paccard invita Balmat à l’accompagner vers une vitrine. Des spécimens de minéraux amassés au gré de ses parcours en montagne s’y trouvaient exposés : quartz fumé et quartz à âme limpide, byssolite, hématite, rutèle en inclusion, fluorine verte, fluorine rose, sidérite, pyrite de fer, et bien d’autres encore. Le docteur Paccard s’abandonnait parfois à la vanité qui affecte volontiers les collectionneurs. Balmat, bouche bée, admirait les pierres qui luisaient dans la vitrine sous les rayons du couchant qui transperçaient la croisée. Il ne les lâchait pas du regard :
— Eh bien voilà, Docteur. Le baron est mort depuis bientôt vingt ans. C’est vous l’expert en minéraux par ici maintenant. Vous avez un assortiment formidable.
On ne flatte bien qu’à la louche. Balmat se plaisait à jouer les benêts mais il était fils de fermier, paysan lui-même, cristallier et chasseur de chamois avant de devenir guide. Il conservait le savoir-faire des ruraux madrés qui négocient leurs prix avec les bourgeois acquéreurs de cuissots pour leurs tables ou de cristaux destinés à décorer les boucles de leurs élégants souliers. Paccard se rengorgeait. Balmat poursuivit :
— Vous savez mieux que moi qu’il y a des mines par chez nous. Des mines de charbon – et beaucoup – et de gypse, et de calcaire. Mais aussi de métaux...
— Oui, oui... commenta le médecin. Celles de Peisey sont parmi les plus importantes. Des mines de plomb argentifère. Quand la Savoie était encore en France, Napoléon y avait installé l’École française des Mines. Et je connais Monsieur Despine qui dirige celle installée à Moûtiers.
— Justement, Monsieur le Docteur. Et des mines d’argent, il y en a bien d’autres par ici. Le village d’à côté s’appelle L’Argentière, pas vrai ? Et il y a aussi Argentine, en Maurienne, et L’Argentière-la-Bessée, dans le Briançonnais.
— Où veux-tu en venir, Balmat ?
— Vous savez, Docteur, guide, ça paye pas tant qu’on le dit. Et puis, je cours encore la montagne mais j’ai fait mes soixante-quatre ans... Les jeunes poussent... Il n’y a pas que les cristaux à cueillir par là-haut. Je peux vous demander conseil ? Votre collection de minéraux est sans doute la plus belle du royaume de Piémont-Sardaigne.
Sans attendre la réponse, Balmat prit sa besace. Il en sortit un vaste linge replié qu’il ouvrit. Il l’étala sur la table. Au sein d’une terre noirâtre se trouvaient des cailloux aux éclats métalliques brillants et opaques, d’une pâle couleur dorée.
— Dites-moi, Monsieur le Docteur, ce serait-y pas de l’or ?
Paccard observa attentivement la chose. Il avait pris sa loupe. Il répondit :
— Où as-tu trouvé ça, Balmat ?
— Ça serait-y pas de l’or, Monsieur le Docteur ?
Paccard se versa un nouveau verre de génépi.
Plateau d’Assy, juillet 1911.
— Ainsi vous êtes le petit-fils de Herr Balmat ?
— Point du tout, monchu... Et puis, il se prénommait Jacques. Et puis, tous ses enfants sont partis là-bas, en Amérique. Il y a toujours des Balmat à Chamonix, mais aucun descendant de Balmat-Mont-Blanc. Moi, je suis un Charlet. Mon grand-père a bien connu Balmat-Mont-Blanc. Il l’accompagnait pour chercher de l’or dans les montagnes.
— Ach ! Ser erstaunlich !
— Vous dites ?
— Très étonnant... Und ser interessant...
Herr Pitschner et Joseph Charlet faisaient la causette côte à côte face au mont Blanc, emmitouflés dans leurs couvertures malgré le soleil généreux. Il faisait frisquet sur le plateau d’Assy ce matin-là, mais il fallait bien s’exposer vaillamment et sans relâche aux rayons de Phébus. Le docteur Morisoz y insistait. Il expliquait à ses patients les bienfaits de l’altitude mâtinée d’ensoleillement pour nuire à ce fichu bacille tuberculeux.
Pitschner reprit son interrogatoire, non sans subtilité :
— Sachez, cher compagnon d’infortune, que mon propre grand-père a gravi le mont Blanc...
— Vraiment, monchu ? Il s’appelait Pichnette aussi ?
— Pitschner, cher compagnon d’infortune... Pitschner... Herr doctor Wilhelm Pitschner était professeur à l’École royale polytechnique de Berlin. Il réalisa une ascension scientifique du mont Blanc en 1858. La seconde de cette nature après celle de Herr de Saussure...
— Ça me dit quelque chose ce nom-là, Pichnette...
— Pitschner ! On a nommé un pic en honneur de son nom... Au-dessus des Grands-Mulets...
— Oui, c’est ça... Le rocher Pichnette...
Le Prussien masqua son agacement. Il convenait de ne point froisser un homme qui pouvait posséder des informations sur les mines de Savoie... Mines d’or selon lui... Mais peut-être d’autres minerais... L’officier chargé du renseignement restait attentif malgré la maladie. L’état-major de Berlin avait manifesté une certaine satisfaction de le voir s’en aller se soigner en France. La tuberculose n’atteint pas les oreilles, Herr Pitschner, lui avait-on dit. Il poursuivit :
— Ainsi Jacques Balmat se faisait appeler Balmat-Mont-Blanc ?
— C’était normal. C’est lui qui avait gravi le sommet en premier.
— Tout seul ?
— Il avait guidé le docteur du village. Même que celui-ci prétendait avoir trouvé l’itinéraire. Un arrogant, ce docteur Paccard, tout le monde a oublié son nom... Sauf moi, car mon grand-père avait reçu les confidences de Balmat-Mont-Blanc.
— N’est-ce pas un peu prétentieux ce surnom ?
— C’était l’usage à l’époque chez les guides... Il y avait Cachat-le-Géant, Lombard-dit-Jorasse... Et il y avait autant de Balmat à Chamonix que de clarines au cou de vaches. Tenez, le docteur Paccard avait épousé une femme Balmat qui n’était pas de la famille de l’autre...
— Un kolossal ce Cachat ?
— Mais non ! Un habitué du col du Géant, voyons !
— Excusez-moi, cher compagnon d’infortune, je ne connais pas le massif comme mon grand-père... Voulez-vous une petite gorgée de génépi ?
Pitschner avait extrait une petite fiasque de dessous sa couverture.
— Oh là ! Monchu, comme vous y allez ! Dès le matin ? Vous savez bien que le docteur Morisoz interdit formellement toute boisson alcoolisée...
Après avoir jeté des coups d’œil furtifs alentour sur la terrasse, Charlet avala une lampée de l’eau-de-vie locale.
— En fin de compte n’y a pas que du mauvais chez vous, les Allemands...
— Je suis surtout Prussien, cher compagnon d’infortune. Mais, dites-moi, ce Balmat-Mont-Blanc avait trouvé de l’or dans la montagne ? Savez-vous dans quel endroit ?
— Je ne sais plus exactement.
— Une mine d’or ?
— Non, une mine sans intérêt en fin de compte... Du plomb, un truc dénommé pyrite, ça brille, on appelle ça l’or des fous... et un autre pour faire des mines de crayon...
— Ach ! Ser interessant...
— Ah, ça vous intéresse ? Et pourquoi donc ?
Pitschner regretta son imprudence. Il fut sauvé par la survenue du docteur Morisoz, accompagné d’une dame d’un certain âge qu’il présenta :
— Messieurs, Miss Alicia Hudson est notre nouvelle pensionnaire. Chère miss, voulez-vous prendre place sur un transatlantique ? Cette couverture en shetland vous protégera de la fraîcheur matinale.
— Dear doctor, vos attentions me touchent mon cœur... Les îles Shetland sont chères à mon âme. Et l’écossais décor de ce plaid est plaisant parce que mes origines... Et j’ai aussi connu les transatlantiques voyages.
— Indeed ? questionna Morisoz qui avait failli apprendre l’anglais au lycée du Parc.
— Absolutely ! Savez-vous que je m’initiai au français langage au Mexique ? Un voyage qui me faisait connaître Mr Holmes1... So doctor Morisoz, you speak english ?
Morisoz avait à faire. Il abandonna l’Écossaise chenue qui prit place aux côtés de Pitschner et de Charlet.
Malgré un grand âge affiché, elle ne manquait pas d’allure. Les ans n’avaient pas altéré une taille que l’on devinait fine. Elle devait porter sous sa robe quelque corset afin de laisser à songer aux trésors d’antan, poitrine avantageuse et postérieur dodu. Une magnifique chevelure immaculée, soulignée par quelques mèches mauves, était réunie en un chignon impeccable, un topknot serré par des barrettes dorées. Ses yeux d’un bleu lavande étaient magnifiques. Les yeux ne vieillissent pas, quand bien même des ridules les entourent qui altèrent un regard jadis en amande. Son teint était d’albâtre. Son délicat visage s’ornait de veinules bleues qui traversaient ses tempes comme autant de cheminements sous la peau diaphane.
La survenue de l’intruse avait éloigné Charlet d’une suspicion que Pitschner regrettait d’avoir étourdiment suscitée. Il décida de remettre à plus tard son interrogatoire. D’autant que le Savoyard s’était assoupi. Miss Hudson tomba également dans les bras de Morphée, et le Prussien se décida à les rejoindre. Tout en songeant aux mines de crayon...
*
London, 221B Baker Street, july 15, 1911,
Dr. Michel Morisoz,
to the care of Miss Alicia Hudson
Dear colleague, cher Michel,
Je me propose d’écrire à vous en français. Vous pardonnerez mes fautes, je sais votre indulgente nature depuis que vous aviez reçu ma personne dans votre chalet de Guébriant, sur le plateau d’Assy, face au mont Blanc. Quel bon souvenir tandis que Mr Holmes poursuivait ses aventures vers la Suisse. Je vivement espère que vos projets de la construction d’un sanatorium seront exaucés bientôt. Je suis pleinement admiratif déjà des splendides installations organisées par vous pour soigner les chlorotiques et les phtisiques dans votre montagnard cottage transformé en établissement de soins. Avez-vous appliqué les nouvelles méthodes du dottore Carlo Forlanini qui font merveille, prétend-on,.pour soigner la pulmonaire tuberculose ? Vraiment, nous Britanniques, nous nous méfions des Italiens, mais ils sont des artistes, ne sont-ils pas ?
Je vous remercie d’accueillir Miss Alicia Hudson. Elle est notre logeuse ancienne à Mr Holmes et à moi-même. Sur mon opinion, elle souffre de chlorose, son teint est pâle, ses conjonctives des yeux sont décolorées et elle avoue une fatigue. Je suis certain que le bon air de vos montagnes pourra réconforter sa complexion. Mr Holmes et moi-même prenons les frais à notre charge absolument.
Sincèrement à vous,
Dr. Watson, MD
member of the Royal College of Physicians.
Le docteur Morisoz, installé dans son bureau lumineux, relisait la lettre de Watson. Il songeait à l’octogénaire assise devant lui la veille. Une bien belle ancêtre, vraiment. Elle s’était tenue droite, empesée dans un tailleur de tweed de bonne coupe. Un sourire avenant flottait sur son beau visage ovale. Quelques rides attestaient de la cruauté du temps qui passe, pattes d’oie autour des yeux, fanons discrets sous le menton, mais il était difficile de croire qu’elle avait franchi les quatre-vingts ans. Certes, sa peau semblait crayeuse mais, quand il avait procédé à son examen, le médecin n’avait découvert aucun stigmate de chlorose avérée. Cette forme d’anémie est fort répandue chez les femmes de tous âges. Il décida de procéder à une prise de sang afin d’examiner les globules rouges de la vieille Écossaise. Cet âne bâté de Watson s’était contenté d’un examen clinique dans la pénombre de son cabinet londonien ! Il avait sans doute confondu la pâleur pathologique de l’anémie avec le teint éthéré des habitants de Calédonie... Morisoz, lui, pratiquait une médecine scientifique, moderne...
*
Les trois pensionnaires se trouvèrent réunis pour déjeuner. La table était dressée sur la terrasse du chalet, ombragée par un vaste parasol. Il faisait chaud désormais, et miss Hudson avait abandonné son plaid. En revanche, Pitschner et Charlet conservaient des gilets de laine. Une accorte servante présenta les entrées (une salade de bœuf vinaigrette assaisonnée à l’estragon, des tranches de terrine de cerf) que les phtisiques contemplèrent avec dégoût tandis que miss Hudson approuvait qu’on la resservît. Elle dévora le steak saignant qui était le plat principal. Morisoz vint saluer ses ouailles. Il félicita la miss de son bon appétit. Elle lui sourit en déclarant que la viande était presque aussi bonne qu’un sirloin steak en provenance d’Écosse. Le médecin insista :
— La viande saignante est nécessaire pour soigner votre supposée anémie, chère Alicia, si vous permettez...
— Je permets cher docteur... Mais que dites-vous ? Suposed ?
— Nous en aurons le cœur net. Je procéderai à une prise de sang demain matin.
— What ? A blood puncture ? Awfull ! répliqua miss Hudson, subitement vraiment pâlichonne.
— It is... heu... Vraiment necessary, ajouta Morisoz avant de se retirer.
Pitschner et Charlet s’efforcèrent de rassurer la miss. Le Prussien assena une confidence qu’il pensait réconfortante.
— Vous savez, liebe mademoiselle, ce bon docteur Morisoz me plante régulièrement son aiguille dans le thorax pour appliquer la méthode de Forlanini. Böse italiener !
Miss Hudson faillit tourner de l’œil. Les mauvais traitements infligés aux autres ne sauraient apporter un quelconque réconfort. Elle se retira à l’intérieur du chalet. Les deux tubars restèrent seuls.
— Un génépi, cher compagnon d’infortune ? proposa Pitschner.
— Pas de refus, monchu ! Mais vous avez charrié avec l’Anglaise...
— Elle est Écossaise, ne confondez pas... Le pays du whisky...
— Vous croyez qu’elle en a ?
— Je ne serais pas étonné qu’elle en sirote un peu pour se remettre... Encore ein fallen de génépi ?
Charlet accepta. Son esprit s’embrumait... Le Prussien l’observait attentivement :
— Dites-moi, cher compagnon d’infortune... Vous n’avez vraiment aucun souvenir de l’endroit où se trouve cette mine dont vous me parliez ce matin ?
— Là où Balmat-Mont-Blanc avait trouvé une mine ? Sa mine de crayons ? Quelle blague ! Je sais plus bien... Un Grand chais plus quoi... ça commence par un « M ».
Charlet commençait à divaguer. Il regardait le mont Blanc, yeux mi-clos...
— La mine.... Il en avait causé à Paccard vous savez... Paccard était familier du baron von Gersdorff, un savant allemand qui avait observé Balmat avec le docteur vers le sommet du mont Blanc avec sa longue-vue... Un savant... Un gélologue... Un expert en gélologie...
Pitschner avait pris un calepin, un crayon. Il prenait des notes...
— Un « M » dites-vous ? L’aiguille de l’« M » ?
Charlet s’entretenait avec les montagnes :
— Même qu’il connaissait bien Paccard, le docteur Gressdorff, heu Gersmachinchose, y causaient cailloux entre eux à c’qui paraît... Mais le boche, y connaissait pas le coin comme Paccard... Enfin moi j’y étais pas, c’est mon grand-père qui m’a raconté... Faut pas croire, mais Balmat et Paccard y s’étaient pas tant fâchés à la fin... Y paraîtrait que Balmat-Mont-Blanc y avait fait une carte d’où que se trouvait sa mine de mines de crayons... Quoi qu’on ait pu dire, c’était un sacré montagnard, le Paccard... Si Mr Whymper était là, il vous donnerait plein de détails. C’est lui le spécialiste de cette histoire.
— Qui est ce Whymper ?
— Un Anglais, un alpiniste devenu écrivain. Vous devriez lire son Guide de Chamonix. Il est devenu obsédé par l’histoire de Paccard et Balmat.
Pitschner nota « Whymper » sur son calepin. Il poursuivit :
— Ce monsieur Whymper saurait s’il s’agit de l’aiguille de l’«M » ?
— Non, chrois pas... Vous-z-y êtes pas... Plutôt un Grand kèkchose qui commence par un « M »...
— Les Grand-Mulets ?
— Allez savoir...
Charlet s’assoupit.
1. Voir, des mêmes auteurs, Sherlock Holmes et le Monstre de l’Ubaye, Ginkgo éd., 2017.
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