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"Je m'appelle Rose, j'ai toujours aimée cette couleur. Mais depuis que je suis mariée je trouve que le bleu me va bien. Il peut virer au jaune,vert. Il a plusieurs teintes, plusieurs nuances... Il s'adapte selon l'intensité des coups... J'aime cet homme autant que je le hais. Je sais qu'il sera l'auteur de mon dernier Maux." Rose , une femme d'aujourd'hui, meurtrie dans sa chair et dans son âme depuis l'enfance, dévastée à jamais par une tragédie. Son seul refuge dans les moments "douloureux": les couleurs de l'arc-en-ciel qu'elle récite inlassablement pour se protéger, pour oublier...pour survivre. Mais cela suffira-t-il?
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Seitenzahl: 106
Veröffentlichungsjahr: 2019
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A Sœur Lucie et Sœur Angélique du Congo Béthanie, A ma Famille Bien évidement
Depuis tout ce temps, le problème est là, sous mes yeux, plutôt dans ma tête. Je m’en rends compte. Je ressasse incessamment ce cauchemar, ce souvenir affreux du décès de notre fils. Je me retrouve là, devant mon miroir, celui que m’avait offert Almaric pour notre septième année de mariage.
Du bout des doigts, je caresse les ridules et les rides naissantes au coin de mes yeux. Mes lèvres sont à l’image de ma vie, monocordes, épurées, sans saveur, desséchées. Cela fait bien longtemps que je n’avais pas pris le temps de me contempler de la sorte. Attristée par ce pathétique spectacle, j’écourte mon supplice. Je me lève hâtivement pour me précipiter dans la salle de bain avant que l’étudiant, qui, deux heures auparavant, me prenait sauvagement, ne se réveille.
Ce n’est pas la première fois que je suis infidèle, mais la première fois que j’invite un de mes élèves à la maison et couche avec lui. On ne peut pas dire que j’aie aimé cela. Ses caresses étaient hésitantes, bien trop brèves pour un corps de ma maturité. Etrangement je n’éprouve pas de remords. C’est avec un certain mécanisme que je réponds au texto de mon mari.
« Je risque de rentrer tard cette nuit. Bonne nuit ».
Je connais ce message par cœur. J’abrège au maximum ma réponse. Un simple « Ok » qu’il ne lira certainement pas. Je sors de la douche, je me sèche sommairement et enfile la chemise de nuit de la « mère et épouse parfaite ». J’attache mes cheveux blonds, méchés dans un chignon défait. J’enfile mon peignoir immaculé en coton et mes chaussons premier prix. Je longe le couloir à pas feutrés.
Je jette un œil dans l’entrebâillement de la porte de la chambre d’Ambre. Elle dort profondément. Comme toujours. Penser que l’on va fêter ses six ans le week-end prochain me serre le cœur. Je ne l’ai pas vue grandir. Après le drame, j’ai fait le choix de travailler et de confier son éducation à une nourrice. Depuis ce macabre jour, je n’ai plus de patience, encore moins à son égard.
J’ai toujours refusé d’être une femme au foyer. Je ne voulais pas lâcher mes rêves pour assouvir ceux de mon mari. Almaric, lui, voulait une grande Famille. Quatre enfants au moins. Une grande maison loin de la métropole. Deux labradors qui courraient et grandiraient avec nos petits. Un jardin et un potager où nous pourrions cultiver nos propres fruits et légumes. Mais moi, l’Égoïste, j’ai voulu fuir les soucis, rester en ville, près de tout.
A cinq minutes des commodités, de la fac, des loisirs, des cafés, des boîtes, des bars. Garder mon indépendance. Cette même indépendance qui, depuis ce tragique événement, me fait défaut et me consume douloureusement, m’éloignant de ceux que j’aime.
Rester en ville me permettait de me fondre dans la masse. Noyée dans le bruit, la pollution, la foule, je pouvais disparaître. Il m’est difficile de m’imaginer vivre autrement. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été traitée comme si j’étais invisible.
On ne me remarque pas. Je ne suis qu’une petite bonne femme frêle aux traits atrocement communs. Je m’appelle Rose, mais personne ne se souvient jamais de mon prénom. Enfant, j’étais la fille de… et je me retrouve à présent la femme de…
J’entends un bruit sourd. Piotr a fait tomber son téléphone en s’éclipsant de la chambre à coucher. Je me retourne vivement en lui faisant signe de se taire.
Il s’approche dangereusement de moi et tente de m’embrasser. Sans aucune hésitation, je repousse ce geste tendre et le traîne par la main sur le pas de la porte d’entrée. Il me regarde avec sidération. Froide et distante, je le laisse pantois.
– On se voit demain, lui dis-je sèchement.
Je n’attends pas sa réponse et referme la porte sur notre piètre histoire. J’entame mes devoirs familiaux. Je change les draps souillés de mon immoralité et de la lassitude de mon couple. Je rends la pièce stérile à l’image de notre couple aujourd’hui. Ensuite, j’anticipe pour le lendemain en prenant de l’avance sur la préparation du petit déjeuner et des quelques tâches ménagères à effectuer. Notre trois pièces de 57m2 n’est pas difficile d’entretien. C’est simple, il s’apparente plus à un hall de gare qu’à un réel cocon. Nous nous y croisons de temps à autre, pour échanger des banalités et des formules de convenance toutes faites. Parler du temps et de la politique et de l’école, en faisant mine de partager de vrais moments de complicité. Cette couverture d’hypocrisie nous convient. Disons que j’essaie de m’y accoutumer, elle nous habille de suffisance. Ainsi nous n’avons pas besoin d’aborder la dure réalité de notre situation et nos douloureux souvenirs.
En moins d’une heure, tout est fait. J’accroche la veste du costard d’Almaric que je viens de repasser sur le porte-manteau de l’entrée. Je m’étonne de voir tomber de la poche un paquet de Camel, lui qui fume des Gitanes. Je plonge mes mains dans les poches où je découvre une paire de clés que je ne connais pas.
Je les laisse en évidence sur la table de la cuisine et me grille une clope du paquet suspect. A la fenêtre, l’aurore surplombe Paris qui s’éveille. Je vois La Mercedes blanche d’Almaric se garer. Comme à son habitude, il prend le temps d’effacer les traces de ses mensonges. Il recoiffe ses cheveux bruns en se regardant dans le reflet du rétroviseur, désirant s’assurer de l’image dominante qu’il veut me renvoyer. Puis je l’imagine en train de se parfumer. J’aime ce parfum Terre de soleil, il est viril, puissant, mais ne tient certainement pas 48 heures.
Il en use et en abuse pour masquer ses écarts et l’odeur de l’échec cuisant de notre mariage. Il remet sa montre et son alliance, se gonfle d’orgueil et sort enfin de la voiture, le pas sûr et le cœur léger de toute culpabilité.
– Tu es déjà debout ? Je ne voulais pas t’inquiéter, ment-il.
Il s’approche, feignant de ne pas avoir vu le trousseau de clés sur la table et il m’embrasse machinalement sur le front. A son contact, je ferme les yeux et devine l’évidence de sa trahison.
Sans perdre de temps, je pointe du doigt les œufs brouillés que je lui ai réservés.
– Je dois partir plus tôt à la fac, j’ai un TP à préparer.
Je ne m’encombre pas de détails, Almaric ne m’écoute plus. A vrai dire, il ne m’a posé la question que par politesse. C’est dans l’ignorance la plus totale que je quitte l’appartement. Je n’ai pas pris le temps de me préparer convenablement. Ma tenue n’est composée que d’un vieux jean et d’un pull en laine violet étiré que je porte sans aucun sous-vêtement. Je m’avance vers la bouche du métro. Le vent est frais, je baisse la tête et m’emmitoufle dans mon long manteau noir.
Je n’ai jamais eu peur de l’inconnu, ni de sortir seule au clair-obscur. Je sais pertinemment que ma mine n’attire personne. C’est difficilement concevable, mais je suis persuadée qu’aucune mésaventure ne peut m’arriver. On ne m’adresse pas la parole, du moins pour peu. Il semblerait que même le vieux mendiant du quai Austerlitz à qui je donne une pièce de deux euros tous les matins ne se rappelle pas de moi. Je tente un sourire maladroitement compatissant qu’il ne me rend pas. Je continue ma route pour oublier ce moment gênant. On ne me regarde pas, mais moi j’aime observer les gens. Tous sont déconnectés du moment présent, ils ont l’air obnubilés par leur smartphone ; eux aussi sont prisonniers d’une vie artificielle. Moi je n’ai pas besoin de tout cela, j’ai une aversion profonde pour la technologie. Elle me donne l’impression d’être accessible, à la portée de n’importe qui, n’importe quand. Je n’allume mon téléphone que par devoir et le moins possible. Il est synonyme d’obligations et de mauvaises nouvelles, d’excuses, de rendez-vous manqués, d’heures supplémentaires à faire et source d’infidélité. Je laisse échapper une larme sur ma joue.
J’arrive avec une bonne heure et demie d’avance. Esma m’attend dans la salle, elle est toujours la première à venir bosser. Evidemment, malgré ses cernes, elle transpire la joie, l’euphorie. C’est une belle Marocaine de trente-huit ans, son visage est harmonieux, ses courbes féminines. Bien qu’elle soit de deux ans mon aînée, je n’ai l’air de rien à ses côtés. Elle a pris le temps de se maquiller, d’assortir son haut bleu marine à son ombre à paupières et à ses chaussures à talons. Il est six heures du matin. Nous sommes seules dans le froid de l’amphithéâtre, une pile de devoirs et feuilles à corriger. Je n’ai pas dormi de la nuit, elle non plus visiblement, mais Esma a le don de se réjouir et de s’émerveiller de chaque instant de la vie, aussi insignifiant soit-il.
– Alors, tu lui as annoncé ?
– Non, pas encore, il a bossé toute la nuit.
– Ah… encore ?
– Oui encore, je lui en parlerai ce soir si je le vois !
Esma a la courtoisie de ne pas me faire partager ses opinions et conseils. Elle arrive presque à dissimuler son air grave et son malaise.
– Comment tu te sens ? Tu es sûre que ça va aller ? Je peux venir t’aider si tu en as besoin, tu le sais, pas vrai ?
J’acquiesce brièvement et me penche sur les copies. Esma comprend que je ne souhaite plus discuter et partage mon silence. Je sens peser sur moi son regard accusateur.
Nous avons poursuivi la matinée dans le calme. Je l’ai écoutée me parler de ses enfants, bien que cela ne m’intéresse que moyennement. Puis les élèves ont commencé à arriver. Je me suis contentée de leur passer un film de cours pré-enregistré.
Ainsi je me suis recroquevillée tranquillement dans mon fauteu il, à l’abri de toute agitation. J’ai répété cette technique avec la classe suivante en économisant ma mobilité.
La journée s’est bien déroulée dans l’ensemble, mis à part deux ou trois réflexions puériles d’idiots qui n’ont pas compris la signification d’une peinture abstraite.
Sur le chemin du retour, je repense à Piotr. Ce matin, je n’ai succombé qu’une seule fois à ses avances. Alors que je me rhabillais, il avait caressé de ses doigts fins ma croupe et empoigné ma fesse gauche avec détermination. Malheureusement pour lui, une fois ma vengeance satisfaite, je ne l’ai plus trouvé d’aucune utilité.
– Ça s’arrête aujourd’hui », lui dis-je en arrangeant ma coiffure à travers le reflet de la vitre de la salle de réunion. Je vais perdre mon boulot et toi, tu perds ton temps !
– Rose, moi je ne te ferai jamais souffrir, gémit-il.
A ce moment-là je le trouve plus laid encore que lorsqu’il jouit.
– Il te manque de l’expérience, chéri, tu t’en remettras avec le temps.
Ma décision est prise, je ne le reverrai plus.
Après une dernière clope et un café dans la brasserie d’en face, je suis comme à mon habitude en retard pour aller chercher Ambre à l’école. La maîtresse ne me fait aucune remarque, car « je suis du métier ».
Ambre se jette à mon coup. Fière, elle me montre un dessin quelconque à l’aquarelle semblable à la dizaine que j’ai déjà jetée à la poubelle. Elle crie, elle court, je la suis péniblement en songeant à l’heure où je la retrouverai paisiblement endormie et pourrai enfin apprécier sa présence.
Arrivée à la maison, elle appelle son père, sachant pertinemment qu’il n’est pas là. Il n’est jamais là et elle le sait. Il m’arrive de penser qu’elle le fait exprès pour m’irriter. Je lui demande de se calmer, sans avoir la moindre autorité sur elle. Elle continue son vacarme et ses bla-bla sans pause. Je fais semblant de l’écouter en avalant le premier comprimé de paracétamol à ma portée. Obnubilée par ses récits, elle renverse son pot de yaourt sur sa robe. J’ai envie de hurler et de lui flanquer une bonne fessée. Exaspérée, je l’envoie dans la salle de bain se débarbouiller, en espérant qu’elle y prenne tout son temps et ne me sollicite pas.
En mettant la machine en route, un détail attire mon attention. Dans la corbeille à linge, je tombe sur une jupette à volants que je n’ai jamais vue. Je demande à ma fille si elle lui appartient, ce qu’elle nie. Je prends le vêtement et le pose en évidence là où mon mari pourrait la voir. A mon grand étonnement, il rentre plus tôt. Evidemment, la raison est qu’il doit se changer pour repartir à une mystérieuse réunion. Lorsqu’on est analyste financier, il n’est pas rare d’être très occupé, ce qui est tout à fait commode quand on veut échapper à ses obligations familiales et conjugales.
– C’est toi qui lui as acheté ?
