Si tous les oiseaux - Catherine Vallindra - E-Book

Si tous les oiseaux E-Book

Catherine Vallindra

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Beschreibung

Il s'agit d'un recueil de récits poétiques. Le thème qui les relie est l'épiphanie au coeur de chaque histoire.C'est l'épiphanie au sens d'une conscience soudaine et lumineuse dont font l'expérience les personnages de ces récits un peu sous forme de contes.

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Seitenzahl: 147

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Un vol passager

Une éclaircie

Le temps d’après déjà

Sommaire

Les oiseaux du froid

Si tous les oiseaux

La tourterelle

Un ouvrage vers la fin

La boite transparente

Une fleur si fragile

Bijou d'un été

La natte

S'enfuir

Le Magicien d’Oz

Un enfant prie

Dans une boutique de layette

Rencontre

Vol d'abeille

Les oiseaux du froid

Pendant une promenade dans la forêt sur la colline enneigée une après-midi lumineuse de fin janvier, je me suis retrouvée soudain dans un endroit dégagé plat et relativement vaste ; quelques arbres nus épars de part et d’autre du chemin, comme enveloppés dans un halo argenté, le chemin brun et boueux et sur la terre partout ailleurs la couche de neige. Le soleil était encore resplendissant, quoique pas trop loin du point de l’ouest où il allait se coucher, la lune venait de se lever à l’est, pâle encore mais particulièrement présente dans le ciel clair. De minuscules cristaux des flocons scintillaient un instant avant de s’éclipser et d’offrir à la lumière d’autres cristaux à d’autres endroits du sol qui scintillaient à leur tour, ce déplacement de points fugacement lumineux laissant l’impression d’une vague insaisissable qui planait sur la blancheur de la neige.

En un instant quelque chose semblait changer d’équilibre dans l’espace, le temps et mon histoire.

Soudain en cet instant suspendu, j’ai aperçu, à une certaine distance côté ouest, une forme qui évoquait la figure d’un homme. Debout initialement, il s’est penché vers le sol, puis relevé comme s’il avait recueilli quelque chose par terre, avant de disparaître dans l’aire flamboyante du coucher de soleil qui éblouissait mes yeux.

J’ai continué à marcher. Je marchais, l’esprit occupé maintenant par la réminiscence de ma vision fugace. Le chemin formait une boucle qui bientôt a rejoint notre petit chalet, point de départ de ma promenade et point de retour. Dans la pièce éclairée et chaude Ed devant son piano jouait doucement et les gestes et objets familiers pour préparer le repas dans la petite cuisine ont vite fait pâlir et s’effacer le souvenir de l’étrange rencontre, réelle ou produit de mon imagination.

Avant de m’endormir, juste sur cette ligne flottante entre veille et sommeil, j’ai comme revu le paysage blanc ouvert, avec lune et soleil en même temps dans le ciel et je me rappelle avoir pensé que c’était un instant charnière, l’instant où ce qui était offert à la vue était sur le point de passer au second plan alors que se levait une présence ancienne qui réveille des choses invisibles.

Je ne sais plus si la réminiscence de la silhouette de l’inconnu était encore présente dans mon esprit. C’est l’éblouissement d’avoir voulu regarder plus longtemps vers l’endroit où il se trouvait et où il n’était plus qui a été je crois la dernière sensation avant de m’endormir pour de bon.

Je me suis réveillée en pleine nuit. Sur la petite table en face, un petit passereau en verre, un presse-papier en fait, nimbé de lumière, répandait le rayon de lune qui, faufilé par une fente du store, s’est versé en lui pour ensuite se refléter et éclairer l’espace autour dans l’obscurité de la pièce ; un oiseau en verre, du verre incolore et transparent. J’en ai quelques petits animaux en verre comme ça, pas vraiment une ménagerie mais tout de même un petit lot. Je ne vais pas les chercher, mais je ne résiste pas à me les approprier lorsque j’en rencontre sur ma route et que je peux les emporter. Ils se font rares ces derniers temps. On n’en trouve qu’en verre coloré, alors que moi j’aime les incolores. Mais maintenant, comment pourrais-je me rendormir avec cet oiseau lumineux dans la pièce qui a l’air de vouloir s’envoler ?

Je vois d’autres animaux en verre ; les miens, éparpillés ici et là dans la maison et aussi un petit ensemble sur une étagère qui ne se trouve pas chez nous et qui est par ailleurs remplie de livres. Ceux-là sur l’étagère je les vois de manière moins distincte, mais la vision s’élargit, c’est une chambre entière, la chambre où se trouvent ces animaux en verre, qui, maintenant se substitue à la chambre où je me trouvais l’instant d’avant.

Je suis assise face à elle. Elle, est ma professeure de lettres et j’ai seize ans.

Elles étaient deux sœurs. Nous pensions, nous les élèves qui les avions pour enseignantes, qu’elles n’avaient pas le même âge, mais ce n’était pas facile de distinguer une ainée et une cadette. Nous avions décidé que sans doute l’ainée était celle qui était mariée et avait des enfants.

Les deux sœurs se faisaient appeler par le même nom de famille, celui de leur père. Elles étaient Madame et Mademoiselle O. et chacun savait dès le début qu’elles étaient sœurs puisque ayant le même patronyme, un nom rare et peut être d’origine étrangère, et aussi parce que leur complicité sautait aux yeux.

Elles étaient de taille moyenne et minces toutes les deux, mais ces points mises à part, elles ne se ressemblaient pas du tout. L’ainée était brune, sa peau était mate, son visage nettement dessiné, ses yeux noisette et ses cheveux noirs, toujours coupés plutôt courts. Sa constitution, fine mais quelque peu osseuse, semblait solide. Ses mouvements vifs précis et efficaces et sa voix claire et bien placée signaient une présence bien ancrée dans le réel. Il émanait d’elle une fraicheur et comme une jeunesse durable. Ses cours étaient bien structurés, donnés avec générosité sans débordements hors sujet. Ils se déroulaient dans la classe et rares étaient les échanges en dehors. Avenante mais discrète, rien ne filtrait de sa vie par ailleurs.

Sa sœur était tout en pastel. Une carnation très pâle, instable à la moindre variation de l’air ambiant et tenant à peine dans les lignes censées dessiner ses traits. Des yeux gris, aux ombres labiles et variés, des cheveux mi-longs qui ont dû avoir eu une couleur mais semblaient ne plus en avoir, ou avoir plusieurs couleurs à la fois. Sa silhouette était très fine, tout en rondeurs délicates toujours mise en valeur par des jupes taillées en fuseau et des pulls en cachemire aux couleurs claires et douces. Elle bougeait d’une manière maladroite et gracieuse à la fois et semblait auréolée d’une lumière imperceptiblement frémissante. Sa voix un peu nasillarde ne résonnait pas dans son corps plus loin que dans l’espace des os de son visage et lorsqu’elle parlait les phrases étaient lentes et comme chantantes. On ne saurait lui donner un âge, mais on penserait volontiers qu’elle venait d’un passé plutôt lointain. Elle avait l’air d’une femme qui a vécu suffisamment pour être vieille mais que le temps n’a pas altéré physiquement.

J’avais eu d’abord la sœur ainée comme professeure de grec ancien, pendant deux ans. Ma meilleure amie qui était dans une autre section de notre classe, avait la plus jeune comme professeure de grec moderne et elle m’en parlait beaucoup. Elle découvrait avec elle des mondes dont personne ne nous avait parlé avant et partageait avec moi ses découvertes et aussi ce qu’elles réveillaient chez elle. Elle avait beaucoup d’admiration pour cette femme et très rapidement j’ai éprouvé le même sentiment bien que je n’avais jamais assisté à ses cours. Je l’avais simplement aperçue circuler dans les locaux du lycée et je savais aussi qu’elle avait fait ses études à l’étranger, à Oslo où elle retournait souvent.

L’année suivante, Mademoiselle O. devenait la professeure principale de la section de la classe où je me trouvais. C’était la dernière année du lycée. Elle allait nous enseigner le grec moderne, l’histoire et la philo ; elle devenait donc notre professeure de lettres. Nous avions senti d’emblée que, pour elle, nous n’étions plus de simples lycéennes qui apprenaient leurs leçons tout en exerçant leur capacité à réfléchir. Son enseignement a fait naître en nous la conscience de ceux qui cherchent ce que les données permettent de découvrir au plus profond des éléments et les liens qui les unissent.

Mademoiselle O. avait tout simplement de la considération pour chaque élève individuellement et aussi un sens très développé des possibilités du groupe. Je ne sais pas si c’étaient des cours ce qu’elle faisait, cela ressemblait plutôt à ce qu’on appellerait aujourd’hui des conférences. Nulle part on ne pouvait trouver ensemble, réunis, les éléments qu’elle apportait. Elle avait manifestement cherché beaucoup pour les données et fait un travail personnel pour en extraire du sens. La classe était captivée par son discours et sans angoisse parce que jamais elle ne nous demandait de restituer ce qu’elle nous avait exposé. Elle proposait à chaque fille d’approfondir un point de son choix selon la sensibilité et les possibilités de chacune et pour les examens obligatoires juste d’avoir assimilé le contenu des manuels officiels.

Nous étions tellement fières de faire du travail personnel sur des sujets qui nous intéressaient, nous travaillions avec beaucoup de motivation d’autant qu’elle était prête à nous guider le cas échéant et que toujours elle écoutait avec intérêt nos recherches et nos compositions. À la fin tout le monde profitait du travail de chacun et de ce qui se dégageait de l’ensemble en tant que groupe. C’était la fête.

Cela ne l’empêchait pas de reprendre, chaque fois que l’occasion se présentait, des idées qui lui tenaient à cœur et que toute la promo a emporté comme des bijoux de famille au moment où il a fallu se quitter. Ainsi, lorsqu’en histoire il nous a fallu étudier la période hellénistique, période stagnante par excellence si ce n’est décadente, où rien de bon ne semblait se produire dans les domaines qui dévoilent les possibilités de l’homme à s’élever, elle a su nous faire découvrir que si, certes, rien ne pouvait naître dans ce moment précis de l’histoire, tout un nouveau monde était en gestation en réalité.

Pendant des mois nous étions virtuellement plongées dans la Bibliothèque d’Alexandrie, avant sa destruction, en train d’essayer d’imaginer ce qui s’y déroulait. Pour ce faire notre professeure a ouvert le chapitre du sauvetage d’une partie des écrits de la Bibliothèque d’Alexandrie par les Arabes et les conséquences de ce sauvetage, pour les sciences notamment, de cette rencontre entre une sagesse ancienne d’un peuple et celle d’un autre. L’origine de cette rencontre remonte bel et bien à cette période hellénistique et a pu se produire grâce à cette Bibliothèque qui a été le lieu de toutes les audaces.

La période hellénistique a été, pour notre professeure, un prototype de ce qu’elle appelait des « périodes de transition » où, alors, sans éléments d’évolution visible, l’avenir choisissait, à bas bruit, les grandes orientations des routes qu’il allait suivre.

C’est pendant toute ma vie, par la suite que j’ai pensé au dynamisme secret de ces longueurs de temps pas seulement dans l’histoire de l’humanité, mais aussi dans l’histoire personnelle de chacun. Je suppose qu’une bonne partie de mes camarades de classe a développé, grâce à mademoiselle O., ce genre de confiance.

Puis un jour, partant d’un poème contemporain, inspiré semble-t-il d’une inscription sur une ancienne tombe d’Alexandrie, Mademoiselle O. a fait entrer dans notre vie la poésie de Kavafis, poète grec originaire de cette ville ; cette poésie à nulle autre pareille, par sa langue où les mots viennent de tout ce qui a pu être langue grecque de tous les temps réunis, sa musique liée à la sonorité de ces mots et leur agencement, sa sobriété où rien n’entrave l’espace pour s’y plonger, son contenu qui d’une lumière dépourvue de toute violence éclaire des lieux peu explorés de la psyché.

Nous étions des adolescentes, l’envie de discuter de nos réflexions à propos de cette poésie était spontanée et naturelle et cette discussion, pour qui savait écouter, recelait en filigrane des ébauches d’envie de se confier. Des liens neufs étaient en train de se créer. Ces liens se nouaient aussi bien entre des élèves qui se découvraient des affinités électives ignorées auparavant, qu’avec notre professeure qui avec tant de justesse se mettait au diapason de nos sensibilités.

Il me semble que c’était le début du printemps lorsqu’elle a eu l’idée de nous demander si nous voulions lui montrer éventuellement des poèmes que l’une ou l’autre de nous aurait écrit.

Nous étions quelques-unes à faire de la poésie à nos heures et nous lisions les unes les poèmes des autres, mais souvent personne d’autre n’avait lu ces poèmes intimes qu’une pudeur juvénile empêchait de montrer à un entourage susceptible de ne pas comprendre, de nous décourager, de se moquer même de nous, peut-être. S’agissant d’elle ces craintes étaient absentes.

Elle a fait une petite moisson de nos œuvres et quelques semaines plus tard elle nous a annoncé que, si nous étions d’accord, elle aimerait traduire quelques-uns de ces poèmes en norvégien et les publier à Oslo dans le contexte d’un travail sur les liens de la jeunesse grecque avec la poésie. Dans mon souvenir personne ne s’y est opposé.

Les examens de fin d’année et par là même de fin de nos études secondaires devenaient imminents et le moment des concours d’entrée aux établissements d’études supérieures se profilait de plus en plus proche. C’était l’actualité du moment et de nos poésies nous n’avons plus parlé.

Un jour, mademoiselle O. m’a retenue en classe au moment de la récréation. Elle voulait me parler de mes écrits, m’a-t-elle dit ; et comme on n’en avait pas la possibilité au lycée elle me proposait d’aller la voir chez elle. Comme ça on pourrait en parler tranquillement. Elle habitait dans un petit appartement pas loin de son lieu de travail. Nous nous sommes installées dans son bureau, un endroit lumineux, chaleureux, avec une table, beaucoup de livres partout et quelques sièges confortables. Nous sommes restées longtemps à discuter autour de quelques petits gâteaux et de nos verres d’eau fraiche.

Oui, je voulais faire des études de littérature et devenir enseignante. Elle le savait par sa sœur. Je l’avais toujours dit et cela se sentait dans mes intérêts en classe et dans la direction que je donnais au travail concernant les matières littéraires. J’aurais aussi aimé pouvoir « écrire » mais je ne savais pas quoi au juste, peut-être toujours de la poésie. Cela ne l’étonnait pas. Il lui était arrivé maintes fois de noter dans les marges de mes écrits scolaires, parmi d’autres remarques bienveillantes « continue d’écrire » ou bien « ne cesse jamais d’écrire ». Mais j’étais obligée, forcée plus ou moins, à faire des études de pharmacie. Elle s’était aperçue, ce n’était pas un secret que je suivais des cours du soir pour préparer le concours pour y être admise.

Je lui ai expliqué les raisons de cette situation. J’avais perdu mon père, après une longue maladie, lorsque j’avais onze ans. J’étais très attachée à lui. Nous étions complices et il m’avait toujours comprise et encouragée dans mes rêves d’études de littérature. Ces rêves je les avais toujours gardés après sa mort, peut-être même plus fort encore puisqu’ils étaient un de nos liens et de nos partages et pendant des années personne de mon entourage ne semblait remettre en question cette vocation. Il était pharmacien. Ma mère l’avait toujours aidé dans la pharmacie et elle avait acquis à côté de lui une solide formation d’assistante dans ce domaine, mais sans avoir de diplôme officiel. A son décès elle a présenté et réussi l’examen pour obtenir son diplôme et elle pouvait continuer à travailler dans notre pharmacie sous couvert d’un pharmacien diplômé tenu pour responsable de ce qui était strictement du domaine de la responsabilité pharmaceutique. Ma mère a ainsi continué à travailler et elle a embauché un pharmacien diplômé pour le poste de responsable selon la loi. Nous vivions grâce aux seuls revenus dus à son travail, une fois le salaire du pharmacien payé.

Puis au moment venu pour préparer les concours d’entrée aux diverses filières d’études, ma mère, mes oncles et tantes, mes cousins plus âgés, tous, ont décidé pour moi que je devais faire des études de pharmacie et reprendre la pharmacie familiale. Ils disaient qu’il y avait une date au-delà de laquelle la loi n’autorisait plus le montage avec le pharmacien et que cette date était telle qu’elle permettait tout juste à moi, l’ainée, de terminer ces études, mon frère étant encore trop jeune. Si je ne le faisais pas, disaient-ils, la pharmacie serait fermée définitivement et il n’y avait pas d’autre moyen de subsistance pour ma mère, mon frère et moi-même. Démunie je n’avais pu que céder sous l’énorme pression morale.

Mademoiselle O. n’a pas pris position. Elle n’avait pas suffisamment de données de toute façon et aussi je suppose elle ne se permettrait pas de semer la discorde dans une famille. Peut-être, je me dis aussi, qu’elle faisait confiance au destin.

Elle s’est mise à parler des écritures que nous aimions. Il me semble qu’elle avait aussi parlé du fait que l’on peut continuer à écrire tout en ayant un métier pas directement lié à l’écriture. Parfois j’entends encore sa voix me dire « continue d’écrire, ne cesse jamais d’écrire ». Mais ce n’est pas possible qu’elle ait dit cela comme ça. Nous parlions en grec et moi j’entends sa voix parler en français.

Elle a perçu le clivage. C’était comme si quelqu’un d’autre parlait. Il y avait une information dans l’énoncé porté par la voix de l’enfant, mais lui-même pour ces quelques instants était absent, sa voix sonnait incolore, incapable qu’il était de donner un sens à ce qu’il venait de prononcer. Comment pourrait-il donc saisir qu’alors qu’il s’est construit sur un plan qui semblait là d’emblée pour lui et en harmonie avec son être, les personnes qui l’avaient entouré d’amour, pensait-il, eux qui disaient l’avoir reconnu dans ce projet, annulaient ce plan lui disant qu’il fallait se conformer à un autre ?