Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Découvrez un monde où les nouvelles technologies permettent l'immortalité...
Comment vivre quand la mort n’existe plus ?
Développé dans la Silicon Valley par les grandes entreprises technologiques, le processus de Conversion permet désormais de conserver les consciences individuelles dans le cloud, altérant les fondements de la société humaine. Dans Londres, transformée en profondeur par le changement climatique, Oscar succombe peu à peu à l’ennui qui a déjà gagné une humanité sans but. Une rencontre fortuite l’amène à découvrir ce que vivre signifie dans un monde dominé par une dictature numérique.
Suivez Oscar dans sa quête de sens, avec ce roman dystopique qui, à l'heure du numérique et des changements climatiques, n'est pas si éloigné de notre réalité...
EXTRAIT
– Qu’en est-il de cette « condition » ? relance Oscar après une courte réflexion.
Adam reprend la parole d’une voix faiblarde.
– Nous savions que l’adaptation serait difficile. Comme vous pouvez l’imaginer, la Conversion est un processus traumatique. Au moins, la nature du réceptacle rend le sujet très rationnel, ce qui limite les dégâts. Ce n’est pas vrai dans mon cas, toutes ces émotions et ces hormones sont incroyablement difficiles à contrôler. D’autant plus que ma précédente… enveloppe a disparu il y a trente ans et elle… j’étais âgé de plus de cent ans à l’époque. Il faut donc que mon cerveau « oublie » ses réflexes de grabataire et en même temps se réhabitue à manipuler des muscles faits de chair et de sang.
Adam s’interrompt pour se masser les tempes.
– Le deuxième problème est la perception de l’écoulement du temps. Dans un ordinateur, les fichiers sont datés mais ils existent tous de manière simultanée dans sa mémoire. Contrairement à l’esprit humain, un ordinateur garde une perception aussi claire d’événements vieux d’un jour ou de cent ans. C’est pareil pour les Convertis, s’ils peuvent trier chronologiquement les évènements, leurs souvenirs coïncident dans leur esprit et se mélangent en une espèce de bouillie synchrone. Ce n’est pas un problème qu’on peut résoudre, c’est axiomatique. Apprendre à trier la réalité des vestiges de mes vies passées, voilà ce qui explique ma fatigue et ma désorientation.
Sa tirade achevée, il pose la tête en arrière sur le dossier du canapé et ferme les yeux. Le mouvement paraît inéluctable, comme un de ces antiques jouets dont les piles sont à plat. Faustine fait signe à Oscar d’approcher puis pose son index sur ses lèvres. En deux enjambées, il la rejoint. Elle se lève, lui attrape le bras.
– Il vaut mieux partir, chuchote-t-elle. Je te fais signe très bientôt.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
J'ai beaucoup apprécié cette lecture qui me faisait fréquemment m'interroger sur ce futur hypothétique. Une lecture singulière donc mais profondément humaniste dans un monde qui perd peu à peu son humanité. Une jolie curiosité à découvrir. - Blog Mes Évasions Livresques
L'histoire est belle et très bien écrite. Léo-Paul Bailly-Kermène nous emmène dans un monde qui nous fait réfléchir. L'immortalité? Oui, et après? Comment gérer les limites des découvertes? Est-ce l'essence même de l'homme? - diamelee, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né à Paris en 1985, Léo-Paul Bailly-Kermène vit à présent à New York. Ingénieur de formation, il travaille dans l’industrie financière. Singularité est son premier livre.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 359
Veröffentlichungsjahr: 2019
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Léo-Paul Bailly-Kermene
Singularité
Première Partie
Chapitre 1
Réveil, mal au crâne. À travers les stores mal fermés, le soleil d’été projette une lumière chaude dans laquelle tourbillonnent des particules de poussière. Oscar émerge du sommeil comme on sort la tête de l’eau, désorienté et luttant pour aspirer de l’air. Une quinte de toux le saisit, amplifiant le battement dans ses tempes et le forçant à s’asseoir. Un corps inconnu git à côté de lui. Une femme nue à la peau très blanche, allongée sur le côté et tournée dans sa direction. Ses mains reposent sur son visage, comme si elle désirait cacher son identité. Sa peau a la qualité du marbre, délicatement veinée de bleu par l’écheveau des vaisseaux sanguins. Une odeur lourde, à la présence presque physique, règne dans la pièce. Les effluves le prennent à la gorge et des haut-le-cœur violents le saisissent. Il se précipite dans les toilettes, juste à temps pour déverser dans la cuvette plusieurs jets d’un épais liquide chaud et rougeâtre qui lui brûle la gorge. Lorsque les contractions s’apaisent, Oscar pose sa tête quelques instants sur la cuvette. La fraîcheur de la porcelaine contre sa joue agit comme un baume sur la douleur qui lui tord le cerveau. Perdu dans les brumes de l’alcool, son regard se fixe sur le mur. Au bout d’un moment, incommodé par l’odeur de liquides gastriques et de nourriture partiellement digérée, il se relève avec précaution et se rince la bouche avant de tituber jusqu’à la chambre. Il rampe jusqu’au lit et s’y laisse tomber sur le dos. Là, Oscar s’abandonne au flux et reflux de son mal de cœur, bercé par les légers ronflements de la mystérieuse inconnue. Un long moment s’écoule sans que ni l’un ni l’autre ne bouge. La blancheur du plafond l’absorbe alors que le matelas semble tanguer sous lui. Peu à peu, les céphalées diminuent, deviennent un bruit blanc et passent au second plan. Le malaise paraît sous contrôle, malgré sa gorge qui le brûle et sa langue desséchée.
Des images rétinales commencent à apparaître sur la surface immaculée. Elles prennent forme, fantomatiques, changeantes et défilent face à lui, frise ininterrompue de créatures fantastiques qui se mêlent, se combattent, copulent pour enfin disparaître sans avoir adopté de morphologie claire. Hypnotisé, il s’abîme dans l’observation de ce cirque fantasmagorique. Soudain, la femme s’anime et brise sa concentration. Prises de peur, les bêtes chimériques se dissipent instantanément. Le plafond redevient une étendue vierge et sans intérêt. À moitié assoupie, elle se rapproche de lui, parcourt avec lenteur son corps de ses mains depuis son torse jusqu’à l’entrejambe. Cette caresse lui paraît avoir la douceur du papier de verre tant ses nerfs sont à vif.
Elle tente sans douceur de réveiller sa libido.
– T’as pas envie ?
Sa tête pivote à contrecœur vers la source de ce son et ce simple mouvement réveille l’océan endormi sous son frêle radeau. Il reprend tout de suite sa position dans l’espoir de calmer la tempête qui gronde, ayant juste eu le temps d’embrasser du regard de beaux yeux bleus. Ceux-ci prêtent un peu d’intérêt au visage autrement quelconque qui l’observe, orné de lèvres fines et d’un embryon de nez. Une certaine indécision brille dans les deux puits ultramarins. Les paupières d’Oscar se closent et son être entier est emporté par les vagues déferlantes de la nausée.
– T’es tout blanc, ça va pas ?
Grognement. Elle hésite, inconsciente de la bataille intérieure qu’il livre et perd. Les haut-le-cœur le reprennent. Il court dans les toilettes, jette la tête dans le bol et crache un mince filet d’un liquide jaune et acide à l’odeur infâme. De violentes contractions parcourent son abdomen, mais en vain, son estomac est déjà vidé de ses jus. Il se laisse tomber sur le sol, mouillé de sueur, les tempes battant au rythme fébrile de son cœur. À son poignet, son moniteur Newton clignote du même jaune bilieux que son renvoi. C’est un élégant cadran d’aluminium peigné aux formes rondes et maternelles, complété par une mince bande de plastique noire. Un appareil de dernière génération, bourré de capteurs ultra-sophistiqués capables d’interpréter la moindre variation de ses paramètres vitaux. Ces changements sont reflétés sous la forme d’une palette de couleurs simples et visibles par tous. Le contact froid avec le carrelage de la salle de bains le réconforte. Son souffle s’apaise et son cœur ralentit. Après un moment, un frisson le traverse. Son corps réclame de la chaleur. La nausée semble passée. Pour le moment. Il tire la chasse d’eau, laissant le rebord de porcelaine souillé par son renvoi. L’odeur est répugnante. Avec la démarche traînante d’un zombie, il revient dans la chambre, où la jeune fille s’est extraite du lit et enfile une culotte de coton. Ce corps jeune et bien proportionné, à la peau trop claire, ne parvient cependant pas à éveiller le moindre intérêt chez lui. Elle le regarde, incertaine.
– Je n’ai pas l’impression que ça va, je vais peut-être partir.
Oscar passe devant elle sans répondre. Il s’allonge dans le lit avec délectation, se glisse sous la couette malgré la chaleur qui règne déjà et frémit de plaisir. La blancheur du plafond l’engloutit à nouveau. Elle passe maintenant son soutien-gorge, avec une lenteur calculée, comme si elle espérait qu’il allait l’interrompre. Le bracelet argenté accroché à son fin poignet blanc pulse d’une teinte avocat, à peine nuancé de jaune par leur consommation excessive d’alcool. Il lui jette un coup d’œil rapide. Elle ne semble pas vexée par son absence de réaction, plutôt perplexe. À présent vêtue d’une courte robe noire qui épouse ses formes, elle lui paraît très jeune et vulgaire.
– Je t’appelle, OK ?
Tout son corps se tend vers son départ, ses mâchoires se contractent, des fourmillements le parcourent.
– OK, parvient-il à éructer.
Satisfaite, l’inconnue lui sourit avec timidité, un léger retroussement des lèvres qui révèle de petites dents bien rangées et illumine son visage d’un charme inattendu. Elle s’éclipse, victorieuse de la dernière escarmouche. Il l’entend passer par la salle de bains, s’affairer quelques minutes. Le claquement de talons sur le parquet suivi de celui de la porte annonce son départ définitif.
Une tension semble se lever en lui et, bien que toujours désorienté, le silence de la solitude le calme. Un long moment passe, au cours duquel il s’assoupit à plusieurs reprises. La lumière commence à baisser – déjà ? – et la nausée a reflué. Le temps s’est écoulé, ce glouton inéluctable, une journée entière abandonnée à ses griffes. Petit à petit, une faim inattendue et dévorante grandit en lui. Son estomac, vidangé, réclame avec insistance sa subsistance. Son système digestif oscille entre écœurement et faim jusqu’à ce que la force de se lever lui vienne. Les dernières brumes de l’alcool sont alors dissipées par une douche brûlante, comme le feraient les rayons du soleil d’un brouillard tardif. Affamé, il extrait un plat préparé, une pizza, du congélateur et l’enfourne dans la cuisinière. Son moniteur émet un bip d’approbation. À son entrée dans la pièce, la télévision s’est allumée automatiquement sur la chaîne principale.
La voix monotone du présentateur remplit l’appartement vide d’une présence humaine rassurante.
« À l’approche des élections du Conseil de Londres, les candidats des différents partis se rassemblent pour débattre des problématiques du moment, notamment la question cruciale des transports dans notre cité-état. Le leader de la coalition gouvernementale, le Parti Transhumaniste Européen promet de dédier une enveloppe de vingt milliards afin de moderniser les réseaux de métro et de tramway. Son partenaire de gouvernement, le parti Ecolo-Conservateur propose de limiter encore la circulation de véhicules autonomes en ville afin de… »
Il baisse le son et range superficiellement son appartement. Celui-ci est agencé de manière simple, le petit hall d’entrée donne d’un côté sur la chambre et de l’autre sur une pièce à tout faire. Dans cette dernière, qu’il appelle son salon, l’espace est dominé par un large canapé noir de cuir synthétique faisant face à un écran démesuré qui couvre une bonne partie du mur opposé. Une table basse de verre sur laquelle trône une bouteille d’alcool fort sépare les deux. Le flacon est à peine entamé et accompagné de deux verres à shots, l’un encore plein, l’autre renversé et entouré d’une tâche humide. À droite, près de la porte, se trouve le coin dédié à la cuisine. Le bar fait office de table à manger. En face, une gigantesque baie vitrée donne sur la rue. Un abondant feuillage vert empêche d’apercevoir la chaussée. Derrière le canapé, plusieurs reproductions de photographies en noir et blanc agrémentent le mur. Elles représentent des flots de voitures roulant de nuit et capturés avec une prise lente de manière à ce que les phares laissent une trainée lumineuse, vision tout droit sortie de son enfance. Sur l’écran, la silhouette du présentateur à la coiffure impeccable s’agite en déroulant le bulletin d’information horaire. Son costume est irréprochable et son poignet est paré d’un splendide moniteur en acier. Celui-ci brille d’un vert lumineux.
« Trente-huit mille sept cents réfugiés ont été admis en Europe cette semaine au titre de l’asile climatique, dont quatre mille cinq cent trente ont été attribués à Londres. Leur provenance est mille deux cent onze d’Afrique subsaharienne, mille… »
Oscar achève de nettoyer sa table puis retraverse son logement. Dans la chambre, le poids de l’odeur le frappe. Au lieu de la nausée, une douce vague de chaleur envahit son bas-ventre. Il change les draps souillés de transpiration. Un coup de brosse permet de dissiper les remugles pestilentiels qui se dégagent des toilettes.
« Une tempête classée Orange par le service météorologique municipal va passer au-dessus de Londres dans la matinée de samedi. Le gouvernement a annoncé que le Plan Tempête sera activé : l’alimentation en électricité sera réduite et les transports interrompus. Les refuges publics seront ouverts quatre heures avant le début estimé de la tempête. Restez bien abrités ! »
L’icône de la tempête apparaît dans le coin supérieur droit et y clignote quelques instants, noire et de mauvaise augure. Les effluves de nourriture se répandent dans l’appartement et il sort la pizza brûlante du four. Les relents de gras émanant du plat réveillent son estomac. Il entreprend de la dévorer, assis face à l’écran.
« … croissance a atteint moins un pour cent au premier trimestre de cette année. Le gouvernement se félicite bien évidemment de cette baisse supérieure aux attentes et promet de nouvelles mesures de consolidation afin de réduire toujours plus le PIB de notre cité-état et du continent. Sur le plan de la sécurité intérieure, une cellule catholique intégriste a été démantelée par les services de sécurité gouvernementaux. Ceux-ci projetaient un attentat au gaz dans le métro pour le vingt-cinquième anniversaire du Premier Novembre. Le gouvernement a en particulier adressé de chauds remerciements aux centrales d’écoutes de Newton. Sur le même sujet… »
Le flot de nouvelles continue de s’échapper de l’écran, terrorisme religieux, morts définitives, incidents nucléaires, immigrants s’attaquant à la forteresse européenne, litanie sans fin de désastres répétée en boucle toutes les heures. Malgré les rides qui marquent son front, le présentateur commente les événements de manière machinale, sans paraître saisir la substance des mots qu’il débite avec régularité.
Lui n’écoute déjà plus vraiment, sa tête dodeline, ses yeux papillonnent. Épuisé par ses multiples vomissements, par sa courte nuit et par le début de la digestion, il a tout juste le temps de se traîner vers sa chambre avant de s’endormir profondément.
Chapitre 2
L’alarme de son moniteur sonne à neuf heures. Le soleil de juin perce déjà à travers les rideaux et déverse une agréable couleur de beurre fondu sur sa couette, signe annonciateur d’une nouvelle journée caniculaire. Oscar s’étire et paresse encore une demi-heure avant de se lever. Six heures de travail aujourd’hui, un quart de son allocation hebdomadaire. Debout dans sa cuisine, il avale un petit déjeuner simple, composé de toasts, de fruits frais et de café en compulsant les nouvelles sur son feuillet multimédia Newton. Une alerte santé clignote dans le coin supérieur droit sans qu’il n’y prête attention, déjà trop conscient de sa bouche pâteuse et de son foie engorgé. Il s’enquiert de la météo, geste aussi vital qu’automatique. La tempête est toujours annoncée pour le week-end suivant. L’intensité est la même, orange. Repu, il s’habille et sort de son immeuble, parcourt les quelques centaines de mètres jusqu’à la station de métro la plus proche. Ses pensées tournent autour de la fille de la veille. Son identifiant comme son nom lui sont inconnus. Une requête auprès de Newton serait bien sûr toujours possible, mais cette absence d’identité l’excite. En dévalant les escaliers, il consulte par réflexe la bande de plastique qui enserre son poignet, fidèle compagnon de tout citoyen du monde civilisé. Son meilleur état physique est confirmé par le fond lumineux vert pistache, encore légèrement teinté de jaune par les excès de l’avant-veille. Pas d’appels manqués.
Il s’enfonce dans les profondeurs de la station d’Angel. Un train est arrêté sur le quai et la sonnerie du départ retentit à son arrivée. Il bondit, les portes claquent dans son dos. Le métro s’ébranle et prend de la vitesse. Lorsque le train cesse d’accélérer, les oscillations répétitives du wagon le bercent avec douceur. Quelques minutes après la station de Moorgate, la rame s’immobilise avec un hurlement qui lui écorche les nerfs. Les néons clignotent plusieurs fois, semblent hésiter, avant de s’éteindre pour de bon. Le ronronnement des moteurs baisse de régime jusqu’à sa totale disparition, un silence inhabituel et étrange s’empare du wagon. Autour de lui, la scène prend un air surnaturel. Les visages des passagers sont illuminés par la seule lumière émise par les écrans qu’ils fixent avec obstination. La vivacité de l’éclairage, artificiel et très blanc, fait disparaître les corps. Ces faces désincarnées flottent dans un océan de noirceur et lui donnent l’impression d’évoluer au cœur d’un Purgatoire où erreraient ces âmes indifférentes. Son cœur accélère, une panique inattendue monte en lui. Ses yeux commencent à s’habituer à l’obscurité, des suggestions de formes s’y dessinent. Alors que cette terreur inexplicable atteint son paroxysme, les lampes se raniment. D’abord incertaines, elles redeviennent noires par intermittence, puis reviennent à la vie. Le ronflement du moteur repart à plein régime. Les passagers redeviennent des êtres de chair et de sang. Surpris, Oscar cligne des yeux, se détend, les battements frénétiques de son muscle cardiaque s’espacent. La rame démarre par à-coups et reprend son cahotement habituel.
À Canary Wharf, la station débouche directement dans le bâtiment où il travaille. Il pénètre dans l’ascenseur, vérifie distraitement que son moniteur indique le bon étage – le dix-huitième – et se laisse emporter. Arrivé à sa destination finale, toujours perturbé par cette vision d’outre-tombe, il prend un moment pour contempler le vaste spectacle qui se joue sous ses pieds. De la baie d’arrivée, on peut voir l’antenne locale de Yotta, énorme pyramide d’acier et de béton qui occupe l’emplacement de l’ancien marché aux poissons de Billingsgate. À présent, les halles ont disparu, remplacées par une large étendue d’herbe au centre de laquelle se dresse l’imposante construction. La façade est frappée du sceau de la société, un caducée indigo sur fond blanc, les serpents formant le Y de Yotta. Des installations quasi-militaires l’entourent : patrouilles de gardes en armures noires rutilantes au sol et lent ballet de lourds hélicoptères dans les airs. Le périmètre est entouré des reflets irisés d’une discrète barrière d’énergie. De massifs véhicules blindés également peints en noir accompagnent les gardes dans leur ronde autour du bâtiment, lequel évoque une gigantesque fourmilière. Ainsi est protégée la propriété de Yotta, principal Conglomérat et société détentrice des brevets liés à la Conversion. Ci-gisent les données mémorielles de chaque personne décédée puis Convertie dans la région de Londres. En réalité, cette protection est aussi symbolique que superflue, si la copie initiale est créée dans les locaux physiques de Yotta, l’information voyage ensuite sans restriction dans leur intranet.
Il se laisse prendre à la contemplation du ballet myrmicéen. Ici, un groupe de soldates s’affaire près de l’entrée, occupé à filtrer l’arrivée de plus petits spécimens. Là, une file accompagne le déplacement pesant d’un scarabée démesuré. Une bête rapide s’approche de l’entrée en émettant un curieux vagissement accompagné de flashs rouges. Aussitôt, c’est la cohue, l’organisation soigneuse est brisée. Les gardiennes de l’entrée refoulent le flot afin d’assurer le passage de la curieuse créature, laquelle s’engage sans ralentir dans les entrailles de la construction. Après cette interruption impromptue, chaque élément de la fourmilière reprend sa tâche assignée et le processus se remet en place.
Un raclement de gorge retentit, le fait sursauter et se retourner, vaguement honteux d’avoir été surpris.
– Bonjour, vous êtes Oscar ? lui demande une jeune fille.
Son visage lui est inconnu, peut-être l’une des nouvelles recrues ? Nerveuse, consciente de l’avoir dérangé à un moment inopportun, elle enchaîne sans attendre sa réponse.
– Votre rendez-vous vous attend.
– Ah. Très bien. J’arrive. Merci.
Elle tourne les talons et s’échappe aussi vite que possible, soulagée d’avoir accompli sa tâche. Lui, rejoint la partie de l’étage dédiée aux clients sans prendre le temps de repasser par son bureau. La moquette y est plus épaisse, les murs sont décorés (de copies) d’œuvres d’art, le mobilier y est en bois massif, une rareté ces jours-ci où la mode est plutôt au recyclage de matériaux synthétiques. Son moniteur s’agite pour lui rappeler son rendez-vous au moment où il pénètre dans la salle. Un couple âgé l’y attend, assis dans les larges fauteuils disposés d’un côté du large bureau en bois et en verre qui trône au milieu de la pièce. La peau des mains qu’il serre avec douceur est sèche. Il sent avec netteté la fragile structure des os sous la fine pellicule de parchemin jauni.
– Monsieur, madame, bienvenue chez Tomatsu Gestion de Fortune, que puis-je faire pour vous ? demande Oscar en s’asseyant de l’autre côté du bureau.
L’écran qui constitue le tablier du bureau s’allume et entame le téléchargement des données contenues dans les Newton du couple.
Il observe la progression de la barre sur l’écran et les chiffres qui défilent en dessous à une vitesse trop rapide pour être intelligibles, avant de tourner son attention vers la femme.
– Nous avons décidé d’effectuer une Conversion de compassion, articule celle-ci. Nous voudrions que quelqu’un s’occupe de notre argent pour que rien ne manque à nos petits-enfants. Ce sont eux qui nous ont convaincus. Les pauvres, ils n’ont plus le temps de s’occuper de nous.
Elle parle avec affabilité en détachant chaque mot, comme si le temps était une denrée précieuse, digne d’être savourée. Sa voix est faible, juste un souffle, et il doit se pencher pour l’entendre. La lenteur de son élocution et la tête ridée qui émerge du col du chemisier démodé lui font penser à une tortue. Elle s’interrompt, subitement consciente d’en dire trop. Ce couple le fascine, tant ils se meuvent et s’expriment avec une lenteur délibérée au sein d’une société dédiée à l’efficacité. Seule concession à la modernité, les moniteurs brillent à leurs poignets d’un rouge tirant sur le violet. Celui de l’homme est plus sombre, carmin, et sa respiration paraît en effet plus saccadée que celle de sa femme. Elle pose parfois avec délicatesse sa main, frêle et tâchée par la vieillesse, sur le bras de son mari. Le corps de celui-ci paraît se détendre à ce contact, ses inhalations se faire plus régulières. Très bientôt, ils seront débarrassés de leur encombrante enveloppe corporelle et, simples séries de bits, pourront s’envoler dans l’infinité des champs digitaux de Yotta, l’étincelle de leur conscience conservée pour les siècles à venir.
Un carillon le tire de ses réflexions. La vie entière de ces deux personnes défile. Le moindre centime de leur fortune, chaque variation de leurs paramètres vitaux, tout se déroule sous ses yeux. Il voit le cancer de l’homme et le traitement humiliant qu’il dût subir, la chimiothérapie et ses effets secondaires. Il voit l’accident vasculaire cérébral qui l’a presque paralysé. Il voit le diabète de la femme, ses trompes ligaturées après leur deuxième enfant et sa dépression après le décès définitif de celui-ci.
Les rentrées et sortie d’argents se présentent également à son regard impudique. Leurs dossiers judiciaires : pour lui, une condamnation pour conduite en état d’ivresse il y a près de soixante-dix ans, tache indélébile sur sa fiche. Quelles autres histoires cet amas de données pourrait-il encore révéler ? Leurs pires secrets apparaîtraient sans aucun doute à un œil exercé : adultère, dettes, crimes. Mais cette mise à nu lui est à présent si coutumière que cette idée ne lui vient même pas.
Emporté par la routine de son travail, il leur explique en souriant les étapes qui les attendent avant leur mort programmée. Sa tâche se limite au contact avec le client. Leur dossier a déjà été traité par leurs ordinateurs à partir des données fournies par les moniteurs Newton. Ses clients n’ont pas l’air de comprendre ce qu’il leur présente malgré ses patientes explications. Ils semblent déjà ailleurs, déconnectés des contingences de cette vie. Il tentera plus tard d’imaginer la difficulté à appréhender la société actuelle pour ces gens nés au tournant du millénaire, venus au monde dans une société à peine digitalisée. Ce couple était encore dans la fleur de l’âge lors des émeutes climatiques des années quarante au cours desquelles la physionomie du monde changea fondamentalement. Après ces évènements, ils durent vivre comme un soulagement l’avènement de la Singularité deux décennies plus tard. Ce terme désuet est supposé indiquer le point où l’intelligence artificielle égalerait l’intellect humain, ouvrant la voie au téléchargement des données mémorielles. Il fut rapidement remplacé par le vocable de « Conversion », l’accomplissement de cette prouesse prenant une dimension religieuse : l’Homme était enfin immortel et le Paradis devint digital.
Lorsque le rendez-vous touche à sa fin, il les raccompagne à l’ascenseur. Ils se déplacent avec une célérité étonnante jusqu’à la cage, puis le remercient. En pénétrant dans la cabine, l’homme attrape avec tendresse le bras de sa compagne pour franchir le seuil et les portes se referment sur cette ultime image.
Avant de retourner à son bureau, il jette à travers la baie vitrée un dernier coup d’œil à l’intense activité toujours visible autour de l’ultime destination de leur chair mortelle.
Chapitre 3
Oscar descend à la station d’Aldgate, remonte vers Whitechapel par Commercial Road jusqu’à l’ancien marché de Spitalfields, où les restaurants à la mode se succèdent depuis plus de cent ans. Durant le trajet, il respire avec bonheur l’air du soir, toujours chargé de la chaleur de la journée. La température est montée au-dessus de trente-cinq degrés Celsius pour le vingtième jour consécutif, battant le record du mois de juin de l’année précédente, lequel avait battu celui de l’année d’avant. Il faut remonter quinze ans en arrière – il avait à peine vingt ans ! – pour trouver un mois de juin frais et pluvieux. Il arrive au restaurant, en retard de quelques minutes. Un antique bâtiment en brique orné d’une large enseigne en néon sur laquelle on peut lire en rouge sang : les Limbes. Le style de l’endroit est minimaliste, murs blancs, mobilier sombre – tables carrées en bois recyclé et chaises en métal inconfortables – et ambiance tamisée. On y sert une cuisine avant-gardiste sans grande imagination, mais l’endroit est néanmoins en vogue. Un serveur blasé l’introduit à sa table, à laquelle un homme de son âge est déjà assis. Le visage de ce dernier est fin, bien proportionné et encadré par une masse de cheveux châtains bouclés qui s’accordent harmonieusement avec ses yeux vert émeraude. Une expression d’ennui soigneusement composée est peinte sur ses lèvres un peu molles.
– Ah, te voilà, lâche l’homme en l’apercevant. Je ne vous ai pas attendu pour commencer, évidemment.
– Bonsoir Aristide, répond Oscar en lui donnant l’accolade.
Il s’assoit à sa droite, à l’un des deux couverts encore inoccupé. Aristide, anachronisme vivant, est l’ultime brindille sur l’arbre généalogique d’une famille dont les racines remontent à plus d’un millénaire. Il s’imagine poète romantique à une époque dont les valeurs sont à l’antithèse de celles de ce mouvement. Le summum de la performance est à présent atteint par ces acrobates qui s’exposent de leur plein gré à des situations quasi-suicidaires afin de défier le plus grand des tabous : la mort, définitive si possible. Un délicieux frisson d’interdit envahit les témoins de ce genre de spectacle. En revanche, un écrivain qui célèbre des concepts passés de mode depuis des siècles, en contradiction complète avec le zeitgeist de leur temps, personne ne s’y intéresse. Néanmoins, Aristide persiste, convaincu de sa vocation.
– Faustine n’est pas encore arrivée ?
– Non, elle n’est pas là. J’ai compris qu’elle avait une annonce à nous faire. Elle ménage son effet, tu la connais.
En parlant, ses yeux se posent successivement sur tout ce qui l’entoure, le vin rouge qu’il fait tourner dans son verre, les couverts métalliques avec lesquels il joue de l’autre main, les serveurs qui s’agitent autour d’eux. Entre chaque objet, les deux pointes vertes se posent fugitivement sur lui avant de se focaliser ailleurs, trahissant une certaine agitation.
– Écoute, j’ai commencé à écrire sur la disparition de la mort et du deuil dans notre société. J’aimerais avoir ton avis sur la question. À cause de tes parents, lance Aristide en fixant cette fois son regard sur lui.
– Tu ne t’attaques pas à n’importe quel sujet, toi…
Aristide l’observe sans un mot.
– D’accord, on en parlera si tu veux. Peut-être pas ce soir par contre, le sujet est un peu morbide, non ?
– Justement ! Tu vois ta réaction, c’est devenu impossible d’en parler, tout le monde évite la question !
Il sourit à Aristide.
– D’une part, « la question » n’existe plus. D’autre part, je n’ai pas envie de parler du sort de mes parents ce soir. Vraiment ! Mais je te promets que je passerai te voir pour parler du sujet.
– Quel sujet ? demande une voix féminine.
Ils se tournent tous les deux.
– Ça fait longtemps que tu nous espionnes ? demande Aristide avant de se lever et d’embrasser la nouvelle venue.
Il serait facile de la méprendre pour la sœur d’Aristide. Elle possède la même masse de cheveux bouclés qu’elle entretient en une crinière démesurée et le même teint bronzé assorti à ses yeux verts. De subtiles différences apparaissent après un examen plus avancé. Ses traits sont moins fins que ceux d’Aristide tout en étant dépourvus de cette léthargie étudiée qu’il adopte en permanence. Au contraire, elle semble possédée en permanence par une énergie inextinguible. Faustine est née dans une famille d’ouvriers non qualifiés, indenturés à Yotta. Ses capacités intellectuelles l’ont amenée à faire de brillantes études – bien meilleures que les leurs – couronnées par le Graal, un haut poste dans un Conglomérat.
– De quoi parliez-vous ?
– Aristide nourrit ses obsessions avec le récit de la mort de mes parents.
– C’est un peu macabre !
– Ignares, lâche Aristide.
– Puisqu’on parle de tes obsessions, j’ai une excellente nouvelle à vous annoncer. Ari, tu vas hurler : je suis embauchée chez Yotta, dans leur direction stratégique. Je commence la semaine prochaine.
Elle laisse avec délectation l’onde de choc se propager. Yotta… le pinacle d’une carrière ces jours-ci. On leur amène les menus à ce moment, ce qui gâche un peu son effet.
– La véritable tragédie de l’humanité n’est pas que ton homonyme ait vendu son âme au diable, mais qu’il n’existe pas de diable à qui la vendre. On dirait bien que ce n’est plus d’actualité, grogne Aristide.
– Ils ont plein de projets, reprend Faustine, ignorant l’interruption. C’est fantastique toutes les idées qu’ils ont ! Ils m’ont montré un de leurs prototypes, un corps bionique, une sorte de prothèse dans laquelle on peut implanter une puce mémorielle. C’est révolutionnaire ! Bon, c’est pas tout à fait au point. Et je n’ai pu qu’effleurer la surface.
– Vous créez des robots, donc ? Vous vous prenez pour des docteurs Frankenstein ? demande Aristide avec hostilité alors qu’elle s’interrompt pour avaler une gorgée de vin.
– En quelque sorte. Nous produisons des humains manufacturés en usine – elle cligne de l’œil – si j’ai bien compris, les corps qu’ils comptent utiliser sont biologiques, pas synthétiques, comme les robots originels de Karel Capek.
– C’est un peu questionnable sur le plan éthique, n’est-ce pas ? interroge Oscar en remplissant les verres vides.
On dépose devant lui son entrée, une composition de salade végétarienne faite de produits cultivés sur les toits d’immeubles londoniens. Quoiqu’esthétique, l’assemblage manque de goût.
– Peut-être. Je ne sais pas. Sûrement. C’est une question qui vaut la peine d’être étudiée.
Elle enfourne sa salade par larges fourchetées, noyée dans le vin rouge. Aristide se contente de picorer dans son assiette, à moitié perdu dans ses pensées.
Il avale une lampée de vin par intermittence.
– Eh bien, félicitations ! lance enfin Oscar.
– Merci, j’ai toujours rêvé de travailler là-bas ! Ils sont à la pointe du progrès, difficile de souhaiter mieux !
– Du progrès ? sursaute Aristide, tiré de sa torpeur.
– Oui, du progrès.
– Comment peux-tu appeler ce que fait Yotta un progrès !
– Quoi, la Conversion ?
Faustine semble sincèrement surprise.
– Observe la courbe du progrès, Faustine. Au cours du vingtième siècle, l’Homme a innové, s’est étendu, la voiture, l’avion, les centrales nucléaires, des avancées de plus en plus grandes, perfectionnées, prométhéennes, qui faisaient rêver les gens. Nous avons conquis la Lune ! Des moyens de transport supersoniques existaient ! Puis au vingt-et-unième siècle, le progrès s’est dématérialisé, tout est devenu plus petit, comme si on voulait se débarrasser des inventions en les miniaturisant. Nos moniteurs en sont la preuve, ils contiennent téléphone, email, heure, docteur ; une vie entière autour de chaque poignet. Le genre humain souhaitait coloniser l’Univers – la littérature de l’époque en témoigne, souvenez-vous d’Asimov – et il s’est retrouvé avec un épicier à l’échelle planétaire et un annuaire en ligne ! La Conversion quant à elle, c’est un joli euphémisme pour décrire une manière de nous retirer tout soupçon d’humanité. Essaye de parler à un de ces zombies, aucun humour, pas d’émotions. Ces choses n’ont rien d’humain. Télécharger nos consciences dans le réseau Yotta ne fait que nous transformer en une série de bits dépourvus de ce qui fait de nous des êtres humains !
– Arrête avec ton sensationnalisme ! Tu as déjà parlé à un Converti ? C’est devenu presque impossible de les différencier de vrais humains. Et puis, quand ton tour viendra, tu seras bien content de devenir une de ces choses plutôt que de disparaître pour de bon.
– De vrais humains ? interjecte Oscar.
– Ne joue pas avec les mots, je veux dire des personnes physiques vivantes.
– Ce n’est pas un progrès, c’est un changement monstrueux de la nature même de l’Homme dont la mortalité est un élément clé. Nous avons besoin d’être poussé par la perspective de mourir pour nous accomplir et transmettre notre héritage ! Regarde, aujourd’hui, plus aucune création artistique et un taux de natalité tellement bas que l’humanité risque de se résumer à des bases de données d’ici un siècle ou deux.
Aristide est interrompu par le ballet des serveurs. Un morceau de viande fumant apparaît devant lui, bien sûr produite en laboratoire directement sous sa forme finale. Il ne possède pas le genre de fortune qui lui permettrait de s’offrir de la véritable viande d’animal. Ça pourrait être pire, l’image fugitive des milkshakes protéinés fournis aux ouvriers indenturés traverse son esprit. La viande est tendre et encore saignante et un fin filet de jus rouge s’en échappe lorsque son couteau la pénètre.
– Qu’est-ce que tu racontes ? Pourquoi empêcher les gens de mourir constituerait une régression ?
– C’est vrai que les questions éthiques et philosophiques liées à ce… progrès n’ont jamais été abordées en profondeur, ajoute Oscar.
– Je vous trouve très hypocrites tous les deux ! Est-ce éthique de laisser des êtres humains mourir si on peut les sauver ? Est-ce notre rôle à tous les trois de s’interroger sur ce sujet autour d’un steak ? Ne niez pas le progrès, c’est grâce à lui que vous vivez en bonne santé, que vous pouvez manger ce filet et que votre mémoire sera conservée pour l’éternité.
– Les antibiotiques ont cessé de fonctionner depuis des dizaines d’années et ce steak, développé en éprouvette, est la conséquence du changement climatique, lui-même provoqué par un progrès débridé et sans limite. Et puis, on ne sait pas si l’esprit humain peut survivre à la contemplation de l’éternité.
Le ton grandiloquent d’Aristide, presque dressé sur sa chaise, fait ricaner Faustine.
– Et puis l’éternité, c’est long, surtout vers la fin. Écoute, je te propose de venir faire une petite visite chez nous quand je serai installée. Tu t’assureras toi-même que mes futurs collègues ne complotent pas la fin de l’espèce humaine !
– Ce n’est pas ce que j’ai dit, l’enfer est pavé de bonnes intentions, bougonne Aristide.
– Maintenant que nous sommes immortels, l’enfer biblique n’existe plus, Ari ! Dieu non plus d’ailleurs, nous l’avons enfin tué, deux cents ans après que cela fût annoncé pour la première fois, lance Oscar.
La conversation dérive sur des sujets plus légers. Ils achèvent leur deuxième bouteille de vin. Un serveur dépose un feuillet avec l’addition sur la table.
– C’est pour moi, pour célébrer, dit Faustine en se précipitant sur le morceau de papier. Son moniteur flashe.
– C’est ça, invite-nous avec ton argent amassé à la sueur du front des travailleurs indenturés.
La pique tombe à l’eau. Ils discutent encore un moment en finissant leurs fonds de verre avant de s’éclipser. La nuit est tombée, mais la chaleur est encore forte. Dans la pénombre, la ressemblance physique entre ses deux amis est frappante. Les deux se dirigent vers la station d’Aldgate au sud. Il les observe un moment marcher au milieu de l’avenue vide, l’artiste idéaliste et la femme de pouvoir, puis tourne ses pas vers son appartement.
Chapitre 4
Assis dans le bureau capitonné, Oscar fait face à un nouveau client. L’homme paraît absorbé par sa propre histoire et se contente des hochements de tête de son interlocuteur. Malgré l’air de politesse attentive peint avec précaution sur le visage d’Oscar, de sombres pensées tourbillonnent dans son esprit. L’incident de la matinée y tourne en boucle. À son entrée dans la station de métro, le trafic est perturbé et l’affluence est plus élevée que d’habitude sans toutefois être suffisante pour donner une impression de foule. Abandonnée par sa population lentement érodée par une natalité déclinante, Londres prend souvent des airs de ville fantôme.
Il zigzague à travers les paquets humains jusqu’à son emplacement habituel. Au milieu du brouhaha des discussions, des éclats de voix s’élèvent, d’abord lointains puis suffisamment forts pour dominer la rumeur du quai. Au milieu d’une aire dégagée, la source des vociférations apparaît : un homme harangue la foule qui se détourne consciencieusement de lui en retour.
– Mécréants, vous qui avez renoncé au Jugement Dernier serez punis par la colère divine. Celui qui ne se présente pas devant Dieu sera châtié et son âme disparaîtra dans les Limbes pour les siècles des siècles et ne sera pas…
Il se poste en retrait et observe le prédicateur avec autant de discrétion que possible. La palette entière des rouges tapisse les traits de l’homme, du léger incarnat du front au resplendissant écrevisse des oreilles et du nez, dont la taille et la consistance évoquent une belle fraise mûre. Une barbe blanche tachée de jaune orne le bas de son visage. Ses habits sales sont d’un gris passé et dégagent une puissante odeur disséminée par ses moulinets répétitifs.
Il ne s’extrait pas assez vite de son analyse pour éviter de croiser le regard de l’imprécateur lorsque celui-ci, perdu dans sa diatribe, se tourne brutalement vers lui :
– Vous ! Avez-vous succombé au faux dieu digital ? Avez-vous renoncé à notre seigneur Jésus Christ ? Mon fils…
Le reste de sa tirade est couvert par le bruit assourdissant de la rame de métro approchant. Pris au dépourvu, Oscar fixe sans réaction le prédicateur dont l’intensité des aboiements accroît la rougeur du teint. Une veine isolée bat sur son nez à présent violacé. L’homme s’est approché et se tient à quelques pas de lui. Tel un archange vengeur quoique passablement aviné, il pointe son index terminé par un ongle jauni dans sa direction. En réaction, Oscar bat en retraite en décrivant un arc de cercle, gardant la griffe dans son champ de vision, jusqu’à pouvoir se précipiter à l’intérieur, bousculant plusieurs personnes au passage. Depuis son abri, les hurlements continuent de lui parvenir.
– Revenez, revenez dans le giron de notre seigneur et renoncez à la fausse immortalité !
Une sonnerie retentit, les portes se ferment et coupent le reste du sermon. Un soupir de soulagement s’échappe de ses lèvres. Soudain, la face pourpre de l’homme surgit comme un diable de sa boite. Des particules de salives volent et s’échouent contre la vitre. Le train s’ébranle et la face démoniaque se volatilise rapidement. Choqué par la violence de l’attaque, ses yeux parcourent les visages des autres passagers à l’affût d’une réaction de sympathie ou d’outrage. Mais les voyageurs ont ignoré poliment toute l’affaire, à tel point qu’il doute tout à coup de la réalité de l’évènement. Les uns sont absorbés par la lecture de leur écran ou même de quelques antiquités papier – toujours à la mode malgré leur rareté. La plupart tripotent leur Newton. Dans un coin, un adolescent lui adresse un sourire narquois. Embarrassé, il copie l’air occupé adopté par la majorité des passagers et se plonge dans l’examen de son propre moniteur. Les dernières nouvelles défilent sur son poignet en une succession rapide de mots sans qu’il n’arrive à fixer son attention dessus. Il pense à l’incident. Son agresseur fait probablement partie de ces prêtres marginalisés par la déliquescence des grandes religions. Depuis les débuts de la Conversion, la fréquentation des lieux de culte a chuté de manière vertigineuse. La réaction initiale des différentes instances religieuses fut une condamnation sans équivoque, dans la droite ligne de leur doctrine concernant chaque étape du progrès social depuis le Moyen-Âge jusqu’à l’époque moderne. En réalité depuis l’époque où l’Église est passée de manière quasi instantanée du statut de l’oppressé à celui de l’oppresseur. Durant les décennies qui suivirent la découverte de la Conversion, certaines institutions, notamment l’Église Catholique, se fourvoyèrent dans le support au mouvement terroriste de la Seconde Venue, dont les attentats du Premier Novembre furent le plus sanglant fait d’arme. De nombreux représentants des grandes religions furent abandonnés par leur hiérarchie au cours du lent processus de délitement qui suivit, ce qui conduisit beaucoup d’entre eux à une vie de misère dans la rue.
Une vibration de son moniteur détourne son attention. Oscar y jette un coup d’œil distrait, l’identifiant de l’appel lui est inconnu. Il cache son poignet et tente de se concentrer sur le discours de son client qui n’a pas l’air de réaliser le désintérêt qu’il suscite.
L’homme est âgé d’environ soixante-dix ans. Sa peau est tannée et abimée par une exposition excessive au soleil. Il possède des cheveux blancs soigneusement gominés. Sa mâchoire est épaisse et lui donne un air agressif renforcé par la lueur de colère à peine réprimée qui brille dans ses petits yeux bleus. Assis dans le fauteuil, il monologue en appuyant son récit par des mouvements de ses mains.
– Les médecins me donnent encore quelques mois. Je ne vais pas attendre le dernier moment, l’opération de Conversion est programmée pour le moment où mon état empirera de manière définitive. Les gars en noir de Yotta – il indique du doigt le bâtiment, bien visible à travers la large fenêtre – savent où me trouver avant que les charognards de l’hôpital ne taillent dans ma viande.
– Bien sûr, monsieur, nous nous occuperons avec plaisir de vos fonds après votre Conversion. Nous avons beaucoup d’expérience dans ce domaine.
Par réflexe, il lance des coups d’œil rapides aux poignets de son interlocuteur, mais la bande de plastique est soigneusement enfouie sous la chemise. L’autre capte les mouvements sans s’en offusquer.
– C’est bien ce qui m’embête, devoir laisser mon argent à des vautours comme vous.
Oscar laisse passer l’insulte.
– Nous vous transmettrons les contrats sous peu, monsieur. Nous sommes également en contact régulier avec Yotta, nous serons prévenus tout de suite après la Conversion.
Oscar se lève. L’homme renifle, contrarié de devoir laisser sa chère fortune et peut-être aussi de devoir interrompre ses divagations. Il reconduit son client aux ascenseurs. Lorsque les portes se referment sur la figure antipathique, son moniteur s’agite à nouveau. Curieux, il prend l’appel.
– Allô ?
– Oscar ? demande avec timidité une voix féminine.
– Oui.
Un silence à la fois court et interminable suit, brisé par une inspiration. Juste au moment où il allait raccrocher, la voix reprend.
– C’est Rose.
Le nom ne lui dit rien.
– Tu sais, le weekend dernier…
Son cœur saute un battement. Un nœud vrille son estomac, lui coupant la respiration.
– Oui, oui. Oui, bien sûr, oui. Ça va ? bredouille-t-il.
– Oui, ça va. Écoute, j’avais très envie de te revoir. Je me suis dit qu’il valait peut-être mieux prendre les choses en main – à nouveau, un bref silence, une inspiration audible – tu veux aller prendre un verre ?
Ils se donnent rendez-vous pour le lendemain de la tempête. Sa journée tire déjà à sa fin, le fâcheux incident est oublié. Enjoué, il s’évade de l’immeuble d’acier. Un doux soleil d’été fait briller une belle lumière jaune sur la ville. Longeant la pyramide, les rayons solaires se reflètent sur les armures noires des gardes et lui évoquent les carapaces rutilantes de scarabées. La température étonnamment clémente de la fin d’après-midi le décide à éviter le métro malgré la longueur du trajet. Il marche dans les lacs d’ombres laissés par les gigantesques tours, dont la hauteur oppressante l’écrase. Derrière le dernier gratte-ciel, ultime sentinelle du district financier, apparaît une immense étendue herbeuse, ponctuée de nombreux arbres. Il s’engage dans Westferry Park, une des plus grandes zones vertes londoniennes, qui s’étend de l’Isle of Dogs jusqu’aux faubourgs de Whitechapel. Ravagé par les émeutes climatiques, le quartier populaire qui constituait cette zone intermédiaire fut transformé en une plaine luxuriante, étendard du renouveau des grandes villes européennes. À l’une de ses extrémités, Canary Wharf et ses tours futuristes furent conservés, à présent séparés de l’agglomération. À l’autre bout s’étale Londres, ceinturée par le gargantuesque boulevard périphérique. Ses vingt voies d’asphalte abandonnées sont à présent le témoin décrépit du développement illimité du genre humain, sèchement interrompu par la puissance destructrice de la Nature.
Il fait quelques pas dans l’herbe du parc avant de céder à une impulsion et de retirer ses chaussures. Le contact de l’herbe sous ses pieds nus lui procure une plaisante sensation de liberté. La morsure du soleil est atténuée par une agréable brise qui fait danser les brins. Immobile, il suit du regard l’onde de vent qui se propage sur la mer verte. Un chatouillement lui fait baisser les yeux. Une colonne de fourmis s’attaque à l’ascension de son gros orteil. Tel un géant bienveillant, Oscar les observe quelques instants, concentrées sur leur progression malgré la taille de l’obstacle. Il les balaie d’un geste de la main et s’élance dans les hautes herbes qui lui caressent les chevilles avec délicatesse. Pas un son ne parvient jusqu’à lui, si ce n’est le ronflement intermittent des hélicoptères de Yotta, porté par un souffle de vent. La barrière d’arbres camouflant la civilisation se précise. Des immeubles plus hauts que les autres émergent ici et là au-dessus des frondaisons, comme des enfants dressés sur la pointe de leurs pieds qui tenteraient d’apercevoir une scène cachée par un mur.
Il atteint les arbres, emprunte l’un des chemins qui percent le dense rideau et débouche sur les premiers immeubles londoniens, séparés de lui par la rivière de béton du boulevard circulaire. Sa surface est craquelée et jonchée de débris végétaux. Les marquages blancs sont presque effacés, malgré l’absence manifeste de véhicules. Après s’être rechaussé, il emprunte Cable Street Bridge pour traverser l’avenue délaissée et, fatigué par sa marche, se dirige vers la station de métro d’Aldgate où il s’engage dans les entrailles de la terre.
Chapitre 5
L’ardeur du soleil donne une teinte métallique à l’immense ciel bleu. Il sue avec abondance, tout en appréciant la chaleur qui l’enveloppe. Une douce torpeur l’envahit. Allongé sur une chaise longue installée sur le toit de l’immeuble, il se dresse sur ses coudes et, abrité derrière ses lunettes de soleil, lance un regard involontaire sur le corps presque nu de Faustine, soumis aux rayons estivaux. Ses seins lourds et bronzés sont écrasés par la gravité.
