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Le royaume d'Atlancéa connaît ses pires heures ; le roi est faible, le territoire se réduit drastiquement, les envahisseurs étrangers pillent les cités, et les rumeurs ancestrales d'un chant des morts voguent sur les mers d'Exoria. En dépit de cela, la princesse Siria, dernière héritière vivante, cherche à sauver la couronne d'une chute imminente...
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Seitenzahl: 587
Veröffentlichungsjahr: 2021
Cet ouvrage est dédié à tous ceux qui ont
contribué à rendre ce monde fictif plus vivant,
plus réaliste, jusqu’à même rendre l’impossible
possible quand j’ai enfin été motivé à conter son
histoire à l’écrit et à le publier.
Àma famille, ma conjointe, et mes ami(e)s,
je vous dois un éternel remerciement. ♥
Puisse ce monde vous passionner par la lecture
autant qu’il en fut pour moi lors de son écriture...
Ce récit est une œuvre de pure fiction. Par
conséquent toute ressemblance avec des
situations réelles ou avec des personnes existantes
ou ayant existé ne saurait être que fortuite.
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SIRIA 2021 ©
ECHO LINCOLN 2021 ©
PRÉLUDE
SIRIA
VETURELL
L’AURA
L’ÉTRANGER
L’ESCOUADE ZÉRO
AZUR
DES VOIX
LE PREMIER PAS
LA VEILLE DE L’HIVER
L’ENFANT REVENU
DES MORTS
UN PÈRE ET SON FILS
PANIQUE À AZUR
LE CALME AVANT
LA TEMPÊTE
DANS LE TOMBEAU
UNE VIE DE SOUFFRANCE
NESTEFOR
LES GRANDS SEIGNEURS
LA MER DE SABLE
LE DAUPHIN DES SEPT MERS
LE SILENCE DE LA NUIT
DE NOMBREUX VISAGES
L’EMPIRE DE SAI
FANTÔMES
UN NŒUD DE DÉFAIT
UN PAS APRÈS L’AUTRE
LES PLEURS DE NORDIMENT
LES ERRANTS
— La nuit tombe, informa sir Jared d'un ton calme.
Le navire glissait sur l'eau comme si une couche de givre invisible recouvrait la Mer Boréale, et de sa traversée, s'évaporait dans l'air un brin de fumée.
Peu à peu tout autour d'eux, comme il l'avait si bien remarqué, l'obscurité grandissait et avalait avec lui l'environnement qui vira d'un bleu pâle à l'indigo violacé.
— À cette heure, c'est à la balise de Nordiment que nous devrions être. Nous sommes perdus, je le crains. Que cette maudite mer à l'horizon, encore, gaussa-t-il davantage d'une lippe curieuse.
Jared était le second à bord. Alder était son capitaine. Lui seul avait fait ce pari risqué en partant pour l'hémisphère le plus au Nord, à la tête de cette dangereuse expédition.
La douceur des songes cessa de lui fleurir l'esprit, de la cruauté de son équipage et du crépuscule qui tel l'épée lumineuse l'éveillait péniblement. C'était un joli tableau, pensa-t-il dès lors. Le dépit fanait sa face lunaire.
À la décharge de son partenaire, il quitta finalement le pont en frémissant ; le froid polaire avait beau être une habitude, vivant lui-même dans les terres enneigées du Grand Nord, il n'en était pas moins irrité d'endurer le vent glacé lui caresser les joues, à l'en hérisser les poils tout à lui rougir les pommettes, qui plus est dans ces eaux gelées. C'était le membre d'équipage de trop, mais au bout du compte, l'argent récolté lui offrait l'accès à de chauds vêtements tout comme la gloire une nouvelle réputation.
Accoutré de son traditionnel manteau de fourrure noir de jais, long et drapé sur les épaules, l'air songeur ancré sur son visage aux traits raffinés, le capitaine bâilla dans la paume de sa main velue.
Le craquement du bois sous ses pas rythmait la cadence, et arrivé à l'avant de son bâtiment, le vieil homme poussa sans retenue un copieux soupir. La balise dis-tu ? Non loin, j'en suis sûr. L'accoutumance de la navigation, il avait ça dans le sang, de la même manière qu'un forgeron tapait le fer, et qu'un tailleur de pierre aiguisait la roche.
Jared lui adressait ce regard déconcertant qu'à sa manie il employait lorsqu'il perdait foi ou confiance, parfois les deux.
— Rassure-toi, nous ne devons plus en être très loin. Le crépuscule nous a surpris mais nous serons à l'heure aux quais demain, dit Alder. Ta femme ne va pas s'envoler, des ailes ne lui pousseront pas dans le dos. Même si c'est un ange.
Davantage au passage des minutes l'ombre épaississait les dernières eaux encore illuminées par les rayons du soleil, lesquels parvenaient tant bien que mal à traverser le peloton de nuages grisâtres qui leur tournaient autour. Il ne resta bientôt plus que le noir, et le bateau, continuant sa course au travers de l'océan, et d'une brume qui l'en survolait.
Lord Sheev Huster, Seigneur de Nordiment, avait lui-même qualifié cette excursion insensée de « Voyage Fantôme », dans des mers présumées hantées. Nombreuses étaient les rumeurs — les histoires même !— qui circulaient autour de cette partie du globe. Or l'avis de son Sire, lui, n'en avait que faire, cuirassé qu'il était de ses dizaines d'années à voguer au large des côtes. Pas un pied dans une grande ville depuis des lustres. Et le clou de sa gloire, des saphirs, de l'Archipel des Réfugiés. De bons souvenirs, maugréa-t-il mentalement.
Tout frissonnant en regardant le paysage, Jared n'en retint pas une pour répliquer, pensant qu'il lui était difficile de se contenir aux ordres de son supérieur, certes, mais un ami qui se serait vraisemblablement trompé ;
— Je ne pense pas qu'on navigue dans la bonne direction, répéta-t-il avec une once d'inquiétude perceptible. Plus on avance, plus on gèle, n'est-ce pas le contraire en pointant cap au sud ?
Hm. Alder ne sourcilla qu'à peine. Soucieux, il parut n'avoir rien entendu. Lui examinait le noircissement du ciel. Un sombre présage ? Les histoires de marins, songea-t-il un bref instant.
Et plus un son ne vint. Un calme olympien.
Ni le souffle du vent qui l'avait précédemment chatouillé, encore moins la mélodie des vagues qui l'avaient bercé. Tout juste le cri d'une mouette, lointain, résonnant depuis ce qui semblait être une masse noire à l'horizon ; une île, à n'en douter, un archipel au mieux vu sa densité. Une terre abandonnée ? Elle n'est pas cartographiée, songea Alder.
Des colonnes de pierres et de terres s'élevaient au beau milieu des flots, si hauts, que par ce temps l'on ne distinguait plus les sommets. Enfin des flocons de neige s'écoulaient lentement tout autour d'eux, ainsi qu'un roulement de tambour qui précédait le tonnerre, un écho entre les pins et les massues rocheuses qui dominaient l'entrée d'une vallée maritime. Un couloir où mourir, d'apparence.
La température chutait davantage, et bientôt, le froid les tuerait tous. Nulle fourrure qui se trouvait à bord ne saurait les réchauffer face à cet afflux d'air glacial. Impensable qui plus est de faire un feu.
Et le bateau semblait s'y engouffrer, furieusement, comme attiré par un puissant courant. L'atmosphère aussi douce qu'une crème mielleuse s'était inopinément rafraîchie.
Un courant, oui, réfléchit Alder. Il s'accorda un moment de pause pour d'intenses méditations. À en juger la prise de vitesse de son navire, c'était un gouffre qui les emmenait à traverser un étonnant archipel. La bise qui chuintait d'arbre en arbre l'intimidant, le capitaine dissimula un tressaillement en se pelotonnant davantage dans ses toisons.
— Le courant nous condamne. Doit-on vraiment s'y risquer ? On est en terrain inconnu, et si je ne rentre pas, ma femme s'envolera c'est sûr, demanda timidement Jared.
Son supérieur haussa simplement les épaules.
— Nous n'avons pas bien le choix de toute manière. Il nous y précipite. Se heurter à ces côtes serait un sérieux problème, et la nuit serait le cadet de nos soucis.
Mais s'il paraissait confiant malgré la chair de poule, qu'il accusât le froid mordant de l'automne de le lui procurer, c'est en ouvrant sa main qu'il dissimula non sans mal une convulsion de frayeur. De la neige, cette texture ? De la cendre, plutôt. De la cendre, répéta frénétiquement Alder. Non c'est impossible.
Auruste, à la charge du gouvernail, guida le vaisseau dans un amas de brume. La visibilité quasiment nulle les empêchait de discerner ce qui s'apparentait à des ombres dansantes dans les environs, projetées par des torches et bougeoirs dont la lueur déambulait dans les airs.
Le flot en perpétuel mouvement les menait à pratiquer un canal nerveux, au travers d'une épaisse végétation aux teintes azurée à peine saupoudrée d'une couche de givre. Le couloir marin n'était nul autre qu'une riche rivière s'insinuant au moyen de deux immenses falaises. Les pierres étaient moussues, très anciennes, et tant de débris décoraient les lieux. Serait-ce une vieille statue qui dépasse de l'eau, là-bas ?
Il jura même que, là-haut, une fumée se tordait dans l'atmosphère, signe d'un feu de camp. Y avait-il au moins âme qui vive en ces lieux, à défaut qu'une voix lui siffle l'oreille et ne l'en alerte.
C'est sans une brise ni un craquement que les matelots découvraient avec beaucoup de prudence et d'inquiétude une nouvelle terre inexplorée. Enfin le courant se calma. Mais pas le froid. Jamais ce maudit froid. Et beaucoup appréhendaient la fin de la visite, propice à une mort peu glorieuse ; éloigné des familles qui les attendaient paisiblement sur le continent. Cette fois-ci, pas de salve d'applaudissements ni de retour en fanfare, les quais resteraient insonores.
Désertique. Vide visuellement de toute espèce vivante qui pourrait la peupler. Une tranquillité hors norme. Puis un bruit rassurant qui les accompagner, le tapage du bois, pétillant lourdement et sans relâche.
Ce ne devait pas être un feu. Alder était loin de s'émouvoir. Mais cette cendre, ça, ça le travaillait. Ce n'est pas commode de voir tomber de la cendre.
Au terme d'une profonde et sifflante inspiration, Jared leva la tête à son tour. Cet endroit couvrait probablement en ses galeries ignorées des trésors de grandes valeurs, ou des cadavres en décomposition, tenter qu'humains auraient vécus ici.
— Il nous faut impérativement cartographier le lieu. À notre retour, nous reviendrons avec plus d'hommes, dit Alder. Lorsque lord Sheev apprendra ce que nous avons vu, je serais enchanté de voir son visage à nos récits. Il a si peur de ces eaux, je me tâte de connaître la prochaine excuse qu'il me justifiera.
— Certes, mais on ne voit quasiment rien, gloussa Jared avec une once d'hésitation. Ce ne sera pas aussi précis que vous ne le voudriez...
Son capitaine haussa à nouveau les épaules et se pencha, les mains fermement appuyées contre le bord de son navire.
Il grelottait et sentait sa peau lui démanger. Le froid l'enveloppait et sa tunique ne parvenait pas à le réconforter. Priant silencieusement les déesses de survivre à ce voyage paisible, désormais tourmenté par cet imprévu, un premier bruit attira sa curiosité sur la rive à l'Est. Que d'abruptes montagnes s'élevant au-delà du brouillard, bien au-delà même de ce que l'on pouvait démêler en levant la tête dans cet océan nébuleux.
Ôtant la capuche qui lui couvrait le haut du visage, il offrait à ses compagnons la vue d'un vieux soldat de guerre qui, bien qu'il eût remis sa cape depuis des années, n'en avait pas perdu la droiture et la robustesse ; la moitié de son crâne été calcinée, les cicatrices d'une lointaine bataille, ses cheveux longs gris comme le fer tombaient sur son épaule opposée.
Le sourire s'évapora. Ses joues empourprées par la flamme des torches le devinrent plus encore au chahut qui grandissait parmi ses hommes. Puis une moquerie, à peine audible et faiblarde d'intelligence, lui fit raidir invinciblement la nuque.
— Si ce visage vous amuse ou vous contrarie, vous serez les premiers à peupler cet endroit, que mort s'en suive ou non je n'irais pas prier pour vous, s'offusqua-t-il.
Il lui suffisait de jeter un coup d'œil à ses rangs pour confirmer l'effet escompté. L'ordre était revenu, mais de cris s'étaient changé en chuchotements.
— Il y a du mouvement, Alder.
L'intéressé suivit le pas jusque le côté ouest, où il y retrouva sir Jared, qui semblait aussi terrifié qu'une petite fille.
— Du mouvement ? s'étonna-t-il. Ouvre mieux les yeux.
Ne vint aucune réponse de son partenaire, terré dans le mutisme. De la lisière ténébreuse, lui, promis d'y avoir vu quelqu'un se faufiler entre les frondaisons enneigées.
— Ces cols sont sans fin. Si vie il y a, nous nommes invisibles pour eux, et cela m'a tout l'air d'être un caillou abandonné, répondit-il. Au beau milieu d'une partie du globe, qui est assez fou pour s'y aventurer à part nous. Si tu es trop apeuré, va donc dans mon bureau te réfugier pour compléter notre carnet de voyage et cette fichue carte.
— Il y a des bruits, des murmures, insista-t-il. J'ai foi en mon ouïe, et elle me dit qu'on est pas tout seuls ici.
Alder n'ignora pas bien longtemps ces mots.
Levant la tête par dépit, il n'y voyait rien d'autre qu'une lune roux de plus en plus vif et lumineuse, dissipant au fil des secondes la brume qui les embrassait de toute part. Lentement, à vue d'œil, il pouvait voir sur les roches des symboles intraduisibles. Nul n'avait gratifié Alder d'un cadeau aussi délectable que la découverte d'une île. Il en balaya l'aspect qu'à peine entendit-il à son tour des voix étrangères.
— De la cendre, et des symboles, murmura-t-il d'un ton presque inaudible, mais qui eut un effet défavorable à l'encontre de sir Jared, encore moins à l'aise.
D'en bas, soudain, lui parvint la clameur d'un de ses loups de mer. Sur le pont, la chute d'un amas sombre s'écrasant contre le plancher lui avait arraché la parole, sans une goutte de sang versée ; mais tout un baril de vin explosant au choc de ce qui pourrait être un cadavre humain. Un squelette, toujours vêtu d'un accoutrement en tissu, déchiré, et dont des lamelles de peaux décoraient encore son visage amaigri.
— Il est mort ? questionna l'un d'eux.
Alder pouffa instantanément.
— En voilà une question bien bête ! s'amusa-t-il aussitôt. Comment voudrais-tu que cette chose respire ?
— Reste à savoir comment cette chose, comme vous le dîtes si bien, nous est tombé dessus, rugit frénétiquement l'un des hommes qui avait, par la surprise de cette intervention soudaine, sorti une épée rouillée de son fourreau.
Cible de tous les regards, Alder ne dit plus un mot. Et un sac d'os, maintenant, songea-t-il silencieusement.
Il contracta sa mâchoire et, sans réponse ne venant, tourna le dos pour retourner à son poste. Bien des navigateurs avaient sillonné, contre les tempêtes, de nombreuses mers, calmes ou agitées, cartographiant de nouveaux paysages portant aujourd'hui des noms plus farfelus les uns des autres.
Des légendes, il en existait. Lui-même en avait entendu un paquet. De mémoire d'hommes, quasiment toutes il les avait retenus. Et bon nombre d'entre elles étaient entrées dans l'oreille d'un sourd. La plupart s'étaient changés en mythes, que l'on racontait aux affreux, voleurs, gosses et nourrissons, au gré d'un feu de bois ou d'un ragoût. Parmi elles, se distinguait certainement la moins tangible, d'une sérieuse improbabilité, mais plutôt connue ; Exoria.
Entendu de la bouche de son propre père lors d'un soir festif où l'on célébrait les noces d'un nouveau marié, lui-même l'avait transmise auprès de sa progéniture ; son fils, qui n'en avait pas cru un mot. L'avait même un peu oublié pour dire vrai.
Tant de signes, pourtant. La cendre, les signes, le squelette. Que les Déesses nous viennent en aide si d'aventure je ne m'étais trompé.
Sous ses yeux terrifiés par la simple idée que ces corps, longeant la rive du rythme que le courant lui accordait, ne se réveillent pour s'emparer des vies à bord de son navire, il contempla silencieusement l'armée de carcasses flottantes un peu plus loin dans l'eau.
Les ossements se heurtaient à la coque de son bateau, des crak, prak, qui perturbaient maintenant tout ce qu'il restait de sérénité à bord du vaisseau. Un harcèlement de cliquetis bien peu rassurant dans les circonstances.
— Tu avais déjà vu ça auparavant ? demanda une jeune femme à la coiffure cramoisie étincelante, et les joues ornées de taches de rousseur.
Bien qu'Alder secoua la tête en guise de réponse, il lui survint l'idée de malgré tout élever la voix ;
— Ce n'est pas commun de croiser sur sa route un millier d'ossements humains, lui fit-elle remarquer.
Lorsque la nuit englobait les océans, que la lune éclairait les mille étoiles qui la guidaient dans les ténèbres, et que le froid s'intensifiait, le vieil homme repensa un instant à la possibilité d'avoir pénétré un territoire de légendes, de rumeurs, de mythes infondés. Son père n'avait pas été le seul à le mettre en garde contre cet endroit. Exoria la damnée, songea-t-il. Non ça ne peut pas.
Enfant, sa mère ne l'avait pas privé de lui raconter les sordides récits autour d'une vallée maudite. Une immense île qui abritait en son brouillard si intense, sous une lune écarlate, un château en ruines qui s'élevait une terre aride et dont une ancienne civilisation se serait éteinte. Le vrai et le faux se mêler et se démêler dans ce nœud impossible à découdre, et les dires à ce sujet se contredisaient sans cesse.
Or des milliers d'années plus tôt, l'histoire des Errants avait effrayé plus d'un habitant ; lors d'une tempête, la capitale d'Atlancéa Azur aurait été fracturée de la terre commune des hommes, noyée dans un cyclone où la Déesse aurait elle-même banni un homme aux vils dessins. Un démon selon les récits, un homme de chair et de sang selon d'autres. Qu'une Déesse intervienne en ce monde est preuve que tout cela ne soit qu'un fichu récit de voyage fictif, se rassura Alder.
Ayant lui-même exploré une partie des mers du monde connu, jamais il n'avait confirmé un semblant de vérité dans ces faits. Il lorgnait le rebord de son bateau avec un sourire proche de l'insolence. Le royaume d'Exoria, les morts y revenaient à la vie. Comment y croire ?
— Alder... appela un de ces hommes.
Le capitaine se retourna malheureusement trop tard.
Sir Jared écarquilla fébrilement les yeux. Il était apeuré, paniqué même, voyant son supérieur être décapité d'un coup de sabre d'une silhouette masqué dans la pénombre. Des éclats rouges se distinguaient malgré tout dans l'enveloppe charnelle qui avait ôté la vie au vieil homme. Sa tête, elle, dévala les marches des escaliers, jusqu'aux pieds de son camarade.
Vous n'êtes pas à votre place ! Ce qu'il crut entendre des mots d'une personne inconnue qui pointa lentement une lance de sa seconde main, dont le scintillement d'un rubis purpurin incandescent brillait au reflet de la lune.
Cette chose n'était pas seule. Sur le pont, le cadavre s'était relevé, la vue d'un tel éveil d'un autre monde avait si bien réussi son effet qu'un ou deux matelots s'étaient évanouis dans la pénombre.
L'Errant, l'imposante créature humanoïde le regardait d'un air menaçant ; un homme, un squelette, un fantôme ? Impossible de le décrire. Le sang coulait à flots, des âmes se perdaient à présent en mer, et des cris s'étouffèrent peu à peu dans la brume...
En embarquant à bord, jamais l'équipage n'aurait pensé vivre l'ultime expédition de ce navire. Sir Jared put prier toutes les Déesses, aucune aide n'était survenue.
Pas à sa place ! Pas chez vous !
Le chevalier avait gardé à l'esprit ces dernières phrases, la mémorisant avec forte volonté, jusqu'à ce moment où un violent coup mit fin à son état de conscience. Il n'eut le temps que de sentir un liquide chaud à l'arrière de sa tête.
Cette fois-ci, à son grand étonnement, les crocs du froid polaire avaient cessé au profit d'une étreinte douloureuse ; une chaleur embrasée...
Siria.
Une moue dédaigneuse lui octroya un sourire anxieux sur le visage. La Princesse était prise à part dans les vestiges d'une cathédrale, illuminée par un faisceau ensoleillé, mais démunie d'air ; l'incendie broyait et mâchait les murs et les charpentes, tout autour la fumée la retenait captive.
Ses prunelles sondaient une issue, mais aucune n'était sûre. La porte, condamnée, et le sous-sol s'était effondré dès lors qu'elle s'en était extirpé. Faire marche arrière était aussi synonyme de mort que de bondir en avant.
Ce devait être sa sanction. Elle se savait non désirée en ce monde. Que faisait-elle alors à caracoler dans les deux sens, d'avant en arrière, porteuse de méfaits contraire à son rang social et son sang royal. J'ai une épée, au moins, se ressaisit-elle mentalement.
Mais en face, non pas une, mais quatre lames. Qui pouvaient battre quatre lames. Elle ébaucha timide le geste, une main sur sonfourreau, le poing ensuite resserré autour de son manche, et c'est l'acier brandit qu'elle grimaça une dernière injure verbale. Quitte à mourir, autant que ce soit en défendant son honneur, et celui de son Royaume, tous deux bafoués.
Et un sursaut l'éveilla aussitôt. Un même cri d'angoisse qu'elle tira de ses poumons quand tout à coup l'épée lui trancha la chair, aussi bien dans cette illusion que dans sa chambre où à l'inverse, un chat lui avait griffé l'épaule avant de s'enfuir.
Siria était la princesse, l'héritière d'Atlancéa. L'unique fille du roi d'Azur. Elle portait ce nom en l'honneur de sa mère, qu'elle n'avait pas connue, ce fut-elle qui selon son père lui avait déniché un si beau prénom.
De là-haut l'observait-elle ? Si seulement elle savait. Sa vie au palais royal jalousait le bas peuple, parfois même les dames de la cour. Des ignares, toutes l'ignoraient ce véritable fardeau qu'elle supportait au quotidien. Une chambre, une demeure, ou une prison en pierre, en marbre et en bois ? La différence, c'est qu'à la porte, pas de verrou, songea-t-elle.
Prise par ses pensées, celui qui était entré avec délicatesse avait bien eu beau de prononcer son nom deux ou trois fois, rien n'y changeait : dès lors que Siria était dans la lune, difficile était la tâche de l'en séparer. Aussi s'était-elle précédemment assoupie à son balcon, entouré de ses fleurs de cerisiers, ses lys et ses orchidées.
Toujours accoudée sur celui-ci, observant le paysage, elle écarta les bras pour se redresser.Ces terres, ce royaume, baignait dans l'orangée. Le crépuscule envahissait les lieux et s'assombrissait. Alors sous ses yeux, une multitude de colombes s'envolèrent au large d'un soleil couchant.
De sa main, elle replaça lentement une mèche auburn de son élégante coiffure derrière son oreille, souriant mélancoliquement. Des souvenirs s'emparaient de son esprit au fur et à mesure que la nuit tombait. Mère me manque.
— Siria !
Elle releva doucement la tête. Son nom résonnait dans la pièce comme un écho. L'intéressée se retourna vivement, surprise, croisant enfin le regard de son père, Sa Majesté le roi Jundo 1er.
Il gouvernait le royaume d'Atlancéa. On appelait ceux qui vivaient en cet immense domaine les Atlancéens. C'était une terre jadis bénite par les déesses, que l'on disait façonnée de leurs mains. Beaucoup jugeaient que ces dernières les avaient abandonnées. Oh qu'elle connaissait toutes ces histoires. Tant de savoir sans mettre le nez une seule fois hors de la capitale.
Et, Atlancéa, était l'unification de dix couronnes, dix régions toutes régies par un Seigneur d'État. Dix, plutôt neuf, en vérité ; l'une d'elles fut bannie des années plus tôt par rébellion. Cela, elle l'eût appris autant par les gens de la cour que par ses lectures nocturnes secrètes, à lalanterne d'huile, qu'au moins Aria se chargeait de remplir.
Elle ignorait si tout ce qui se disait dans les livres de sa bibliothèque était bien vrai. Qui avait vécu assez longtemps pour écrire que la famille royale était l'unique descendance d'une des Déesses. Ciaha. Cette même divinité qui, par un lointain passé ancestral, mit terme à l'apogée d'une Lune sanglante.
— Siria, m'écoutes-tu ? somma son père.
La demoiselle écarquilla les yeux. Se sentant désolée de ne pas avoir donné de son attention au roi plus tôt, la jeune fille se contenta d'un hochement de tête. Que disait-il ? Il ne m'écoute pas plus quand je m'adresse à lui, peut-être qu'ainsi il saura l'effet que cela fait, réfléchit-elle l'air béat.
— Tu n'as rien entendu, soupira-t-il en la rejoignant les mains dans le creux de son dos. C'est devenu une habitude.
— Je suis désolée père, j'étais dans mes pensées.
Il secouait la tête pour concéder à son manque d'attention.
— Oui et je sais qu'il n'y a pas plus ennemi redoutable à affronter que tes pensées, répliqua-t-il d'une voix sèche. Et la paresse, et la fatigue, je dois bien l'admettre.
N'y voyant pas le moindre rapport, sa fille s'avisa de répondre par une quelconque remarque : le plus grand ennemi à ses yeux, c'était bien son père, borné têtu et au cœur insensible, parfois impitoyable.
— Tu t'es encore emporté tout à l'heure Siria. C'est de trop. Je te demanderais de faire preuve d'une conduite exemplaire dorénavant. Surtout à l'approche de la Cérémonie de la Garde, tous les seigneurs seront à notre table, et je ne veux pas que tu fiches en l'air cet événement davantage que tu ne le fais déjà avec toutes les autres à la cour.
Une fois encore, ses lèvres ne remuèrent même pas, ni un murmure pas moins un soupir. Pas un son. Lorsqu'il était d'une humeur massacrante, le roi était cruel.
— Et surtout, je ne tiens plus à entendre un mot au sujet d'Exoria, d'Erémis, et cette ribambelle de mythes. Un mouvement de panique, c'est tout ce que je souhaite éviter.
— Pardonnez-moi d'essayer de vous informer des signes.
Il leva les yeux au ciel.
— Un rêve n'est pas un signe, trancha-t-il d'un ton las. Nous en avons déjà discuté. De cela, de ces contes, je ne veux plus en entendre un verset.
Tournant le dos à sa progéniture, le vieil homme se dirigea vers la sortie. Elle avait hérité de lui son impatience. La politesse, elle, en avait probablement hérité de sa mère.
— Soit certaine de te conduire en adulte. Jamais tu ne pourras épouser quelqu'un digne de ce nom avec ton comportement actuel.
Elle pinça sa lèvre inférieure avec l'une de ses dents. Puis baissa nonchalamment la tête. Je ne veux pas me marier, pensa-t-elle.
Ces visions d'un futur proche n'étaient pas anodines. Oh, elle la voyait cette paix qui semblait être ancrée dans l'esprit des habitants. Mais était-elle durable ?
Espérant que les événements d'il y a des générations ne se répéteraient pas, Siria resta silencieuse. À la fermeture de la porte de bois, elle se jeta sur son lit, serrant son étreinte contre un oreiller moelleux offert par son amie d'enfance. Dehors, de sa fenêtre, elle assista à la tombée de la nuit. L'obscurité avait embrassé le Royaume, comme apaisé, endormi sous un ciel habillé de son traditionnel manteau d'étoiles. Et les lumières de la ville tournoyaient dans la brume, comme un millier de comètes.
Lorsque survint le dîner, elle n'ajouta guère plus qu'une simple formule de politesse pour se coucher. En robe de chambre, la jeune fille se glissa dans ses draps, profitant de la vue que le ciel pouvait lui procurer.
Dehors, à la lueur de la lune, adossé contre la tour faisant office des quartiers de sa protégée, la fine silhouette qui servait de garde du corps pour la fille du roi nettoyait son arc en prenant soin de ne pas l'abîmer.
Elle salua une escadrille de soldats de la Garde Royal, ces chevaliers de la cour en armure ou non, qui rangeaient à présent leurs épées dans la caserne.
La dernière personne qu'elle vit du coin de l'œil fut Reiden. Lui aussi était au service du Roi, un passionné d'histoire, d'archéologie. Ignorant comment un tel individu pouvait servir Sa Majesté, et surtout de quelle façon, dans la mesure où le concerné avait horreur de fouiller le passé. C'était une perte de temps, à ses dires.
— Passez une douce nuit, lança-t-il à son égard d'un maigre sourire.
Aria avait hoché la tête avec courtoisie.
Reiden disparut dans la lumière des quartiers principaux, et elle resta dès lors seule, bercée par le son du vent et le chant des hiboux.
D'ici peu, des prodiges entreraient par les grandes portes de la muraille, traversant ainsi le pont-levis qui séparait le château de son bourg, et assisteraient à une cérémonie pour le recrutement de nouveaux visages au service de la famille à la tête du royaume.
Pourtant, à l'approche de ce jour, elle était vraisemblablement l'unique invitée à être calme en ces temps nimbés de troubles et de doutes.
*
Le soleil couché, les terres hivernales bien au nord du Royaume tombaient dans un éternel silence, des landes endormies à perte de vue. Le bétail à l'abri, les fermiers quittaient les champs ; à l'inverse des soldats du seigneur de Nordiment, qui montaient à présent la garde le long des remparts de la cité portuaire de Port-Polis.
Caché derrière les murs d'un château, où flamboyait à son entrée deux grandes torches, Sheev patientait accroupi au centre d'un bosquet d'arbustes où il avait l'habitude de se rendre pour sa dévotion quotidienne.
L'un de ses plus loyaux serviteurs n'osa pas l'interrompre, le trouvant à l'endroit usité, sa lame en travers de ses genoux. Il se redressa, le dévisagea, et resta silencieux un petit instant le temps que son invité n'avance jusqu'à lui.
— Un message, monseigneur. Il est signé de votre femme, depuis Nordiment.
Sheev lut dans ses yeux toute la détresse qu'il redoutait. Son épée vint regagner le fourreau qu'il ne quittait jamais, à la ceinture qui tenait toute sa tunique, de cuir et d'une peau d'ours qui entourait son visage et protégeait son cou.
Malgré la quarantaine passée, et à l'approche de la cinquantaine, l'homme était grand, imposant, les épaules droites et d'une forte carrure, bien conservé. Une épaisse barbe châtain décorait ses lèvres et son menton, étirée jusqu'aux oreilles et joignant ses cheveux tirés en arrière, bouclés, et flottant dans les airs lorsque le vent se levait.
Une vilaine grimace tomba sur son visage alors même qu'il venait de terminer la lecture.
— J'aurais espéré des rires et des chants, et voilà que finalement, c'est la triste disparition d'un navire supplémentaire qui m'est annoncée, regretta-t-il. Alder, Jared, c'était des hommes bons. Répondez au plus vite que leur famille respective apprenne le sort qui leur est arrivé.
— Vers le nord, c'est dans ces eaux glaciales qu'ils ont dû chavirer. Cela fait deux lunes qu'ils auraient dû mettre pied à terre.
Des zones inexplorées et périlleuses. L'on racontait qu'une poignée de voyages au-delà des cartes connues avaient tous éprouvé des fins tragiques. Aussi étaient-ils prévenus des dangers de s'aventurer là où aucun autre n'avait jamais osé se rendre.
— Je ne consentais pas à cette expédition. J'avais averti le capitaine Alder du risque. Lui pensait que j'étais un fou qui n'y connaissait rien, qui avait peur, soumit-il avec amertume. Mais ce qu'il ignorait, c'est que j'y connais quelque chose.
Il prit soin d'exprimer ces derniers mots d'une voix étonnamment plus basse que ses autres réponses.
— Je dois continuer ma route jusqu'à Azur, le roi désire s'entretenir avec les seigneurs du Royaume. Si la paix est menacée au sud, alors je n'ai nul autre choix. À mon retour, je viendrais prononcer des mots en leur faveur. J'organiserais aussi des recherches pour lever le brouillard sur cette affaire, bien que son issue tragique ne laisse aucun doute sur la réponse.
— Par-delà la mer, des phénomènes étranges laissent à suggérer qu'il y a peut-être une menace que nous ignorons.
Lord Sheev Huster ricana.
— Ha, ces mythes et légendes. A-t-on déjà croisé un kraken, un dragon, ou une licorne par nos jours ? Je ne crois que ce que voient mes yeux. S'il y a des survivants, peut-être les retrouverons-nous. Alder disait que j'étais effrayé de ce qu'il y avait au nord, mais au nord, rien de plus que des tempêtes et la désolation.
Son conseiller acquiesça d'un signe de tête.
— Et votre fils ? demanda-t-il par curiosité. Il s'entête à ne pas hériter de votre fief et partir pour la Garde de la Princesse ?
— J'ignore réellement ce que pousse Sa Majesté à agir ainsi. Mais je ne doute pas de ses mots lorsqu'il parle d'un complot le visant, ça ne me surprend guère à vrai dire, sa fille a besoin de protection. Ilyan a le sang typique des Huster. Je le retrouverais certainement là-bas quand le recrutement annoncé débutera. S'il est engagé, je serais chagriné de ne plus le voir me succéder à Nordiment, mais je ne serais pas un bon père si je m'opposais à son ambition, répondit-il.
Son interlocuteur lui sourit en réponse.
— En mon absence, veillez à ce qu'il ne lui arrive rien. La route jusqu'aux terres d'Azur est moins sûre de nos temps. Envoyez des soldats jusqu'à Clorchet, le temps qu'ils y parviennent, lord Lokard n'y verra pas de désagrément, mais faîtes lui parvenir un message par précaution.
— Bien monseigneur.
Après un moment de stupeur, son fidèle s'éclipsa, et le regard de Sheev s'éclaira. Son fils avait tous les talents nécessaires pour intégrer la Garde Royale, aussi était-il entêté et imprévisible, deux traits de caractère dont il allait devoir apprendre à contrôler.
De nouveau assis sur la roche moussue, le seigneur de Nordiment reposa fièrement son épée d'acier entre ses jambes. Sa tête se baissa lentement, et il prononça quelques murmures aux déesses, qui l'écoutaient depuis la grande statue de pierre baignée par une douce lumière.
Dans sa méditation, il pouvait entendre une voix, lointaine et à peine audible, répétant inlassablement les mêmes mots. N'oubliez jamais, disait-elle. Des dernières paroles ? demandait-elle. Mais lui les ignorait. Il n'avait jamais délaissé sa croyance, tout comme son pays et ses proches, mais s'était fermé à tout autre chose depuis d'horribles événements.
Les millénaires séparaient ces légendes du Royaume. Aussi lui avait-on raconté les faits, tout comme à la princesse Siria, lorsqu'il était encore enfant. Jeune et innocent, sa vieille nounou n'avait qu'à une seule soirée de sa vie consacrée de son temps pour lui conter l'histoire même de la disparition des terres d'Exoria, dans les flots déchaînés du Grand Couloir, la mer scindant le continent d'Atlancéa et celui de Nestefor.
Comment croire à ces fables, quand l'on vous parle d'une Déesse emprisonnant un roi du sang, qui promettait une terre cendrée à l'arrivée des premières tribus humaines. Des morts qui se dressaient derrière un seul être, des cavaliers, sur des montures squelettiques dont la chair tombait encore en lambeaux là où ils chargeaient. Une nuit sous l'emblème d'une lune pleine, et entièrement rouge, ou orangée selon les écrits. Et des journées, auparavant marqué par un soleil d'été, remplacé par une sphère noire qui n'illuminait qu'à peine les vallées.
Elle avait bien dit cela, à ce fameux roi. De ne jamais oublier. Qu'il prononce ses dernières paroles. Quel était son nom, déjà ? essaya-t-il de se rappeler.
La rumeur la décrivait comme une jeune femme, élégante, habillée simplement d'une robe blanche. Une silhouette mince, gracile. Des cheveux auburn, virevoltants au gré du vent. Tenu au milieu d'une scène de barbarie à première vue, mais qui n'en était rien ; l'ancien château, figure symbolique du continent, pris par les flammes. Il n'en restait plus qu'une ruine. L'on décrivait cette terre de paix comme été souillée, bafouée, dont le sang versé s'accommodait avec les braises vacillantes. Et des paysans, des citoyens, fuyaient abondamment la ville dans ces récits, désespérés dans un chaos sans fin.
C'est à la tête d'une armée qui avait été décimée que l'homme responsable d'un siège décisif avait été enchaîné, pieds et mains liées, dans un sanctuaire au sein même des catacombes du palais royal. Son teint grisâtre lui donnait un air squelettique — ignoble, paraissait-il —. Son visage, sous une capuche en cuir, dissimulait un regard sombre, ténébreux. Ses dents aiguisées étaient serrées l'une contre les autres.
Erémis était son nom.
Brûlez mon cadavre, avait-il gémi. Bannissez mon âme. Ma volonté et ma colère, elles, resteront. Et vous hanteront à jamais.
Sous cette pluie cendrée, une lumière aveuglante avait décimé cet homme, cette créature fantastique, l'envoyant croupir six pieds sous terre. Condamné par l'incantation même d'une divinité.
Mais de par le pouvoir qu'elle avait invoqué, celle que les citoyens appelaient la déesse Ciaha s'était fatalement effondrée dans une nuée de papillons fluorescents. Par milliers, ils s'étaient envolés à l'accoutumée, dans une danse cylindrique.
La fin du conte narrait que, dans un dernier élan, sa faculté emporta le château et la terre environnante dans les mers, les vagues engouffrant un royaume déchu dans les abysses.
Sheev l'avait entendu de sa nounou, tout comme Siria avait écouté Aria le soir où, sa gardienne et amie de toujours, lui avait révélé cette dramatique histoire. Je l'avais prévenu de ne pas s'aventurer au-delà de la Mer Boréale, répéta-t-il dans ses pensées. Qui sait s'il est tombé sur ce pays maudit...
Erémis, sans doute non. Des morts, une Déesse ? Encore moins. Mais qu'Exoria existe, cela, il y croyait contre toute attente.
Le port de Veturell resplendissait dans les lumières de l'aurore. Comme une centaine de milliers de lucioles la survolaient. Il faisait gris et pas si bien chaud, que le froid bientôt les mordrait tous.
Sur la côte, des vieillards bien vêtus, de laines et de fourrures. Un garçon lui, seul, s’était tout aussi bien couvert. Il se tenait au milieu d'un banc de sable, face à une mer apaisée, attentif était-il d’un premier abord puis persévéré dans son entraînement à la lance ; une habitude, ici, le lieu était propice pour s'y parfaire.
De la plage, multiples chansons d'enfants étaient entendus à des mètres à la ronde, entamées par les nouvelles générations de bien-nés ou non, qui se rendait ensemble et dans une ambiance conviviale, à droite à et gauche. Des ballades à n’en plus finir faisaient échos entre les toits pointus de la ville, et couvraient alors l’arrivée de l’orage.
Les vagues caressaient le rivage avec un son mélodieux et reposant. Puis, le chant des mouettes berçait les souvenirs d’un ou deux couples de marchands d’épices, ou ceux d’un chevalier seul sur les roches. Et comme l'automne se poursuivait, quelques feuilles d'arbres, que par le courant d'air provenant du large marin, faisait s'envoler dans une danse accoutumée.
Réalisant à la hâte l'heure tardive, la cloche retentissant, qui scindait le temps une fois encore, le jeune seigneur s'élança avec son sac à dos en cuir dans les marches de pierre. Le fils de Sheev, c’était bien connu.
Dix minutes étaient passées. Sur les murs de la ville, les rayons du soleil venaient éclaircir les maisons environnantes.
Tandis qu'il déambulait dans une cité de plus en plus bondée, le dénommé Ilyan s'arrêta in extremis devant un étal récemment aménagé. Un vieil homme lui sourit, le regard dur, mais empreint de sagesse. En échange de quelques pièces, il lui remit une spécialité régionale, à base de vanille et de miel.
Un rictus amusé sur le visage, le garçon arriva après une longue course devant un imposant bâtiment. Ancien, mais entretenu ; construit en forme de cercle et dont un dôme recouvrait le parti central. Plusieurs piliers en marbre soutenaient la structure, et les vitres reflétaient l'éclat du soleil.
Doucement, Ilyan s'engouffra au sein d'une discrète colonne de lumière. Derrière lui, il ne laissa que le vent, jouant avec les branches des ailantes.
Passé l'accueil, quelques voix se firent entendre dans les couloirs de l'établissement, alors déserts. Puis une grande porte s'ouvrit avec vacarme. Cette dernière lui offrit l'occasion d'entrevoir un amphithéâtre vide de toutes formes de vie.
À la chasse, hein, pensa-t-il. À l'intérieur, les tables du fond étaient recouvertes d'une fine couche de poussière. Inutilisées. Jaunies par le temps et l'air ambiant. Le petit groupe qui se formait auprès d'un maître expérimenté, Grewalt, s'était certainement rendu dans la forêt voisine pour s'entraîner à l'arc. Et Troy devait s'y trouver lui aussi.
Du même âge, son ami de longue date était plus fier de sa coupe de cheveux — qui lui valait un grand succès — que ce qu'il pouvait accomplir. Ses fines mèches blondes, ses yeux noisette, ou son sourire, sa réputation auprès des filles n'était pas à douter.
Ilyan étira simplement les lèvres dans un pli moqueur et referma les portes de la pièce, rebroussant chemin jusqu'aux abords des bois vermillon. Ici, lorsque l'automne remplaçait l'été et son voile blanc, se dégageait une odeur d'humidité qui s'accouplait en harmonie avec un espace naturel aux arbres orangés. Les feuilles se teintaient d'ambre, et virevoltaient dans tous les sens au réveil des brises du nord.
Entre deux buissons se terrait un lapin, qui à la vue du promeneur, se faufila dans son chez-lui en quatrième vitesse. Tout juste un pas de là un daim, de sa grâce, avait redressé son museau jusqu'à apercevoir au loin l'éclat lumineux d'une flèche qui de près, lui rasa le pelage.
— Raté, commentait Ilyan en marchant jusqu'au tronc où s'était plantée cette dernière. Ce n'est pas en visant comme ça qu'on aura à manger ce soir.
Troy s'extirpa de sa cachette, délaissant son camouflage qu'il ne regretterait guère ; secouant ses cheveux, des toiles d'araignées et résidus de différentes plantes firent simplement rire son camarade, moqueur, qui n'avait pourtant pas pris la peine d'arriver à l'heure.
Lui, sa dent dépassait de sa lèvre quand il souriait. C'était un Huster, et par définition, il héritait d'une couleur châtaigne pour sa petite tignasse — bouclés, tout comme son père, mi-longs et avant tout dirigés jusqu'à l'arrière de son crâne.
— Je préfère l'épée, répondit-il avec vivacité. Je n’ai jamais été très doué pour le reste.
— Il va bien falloir pourtant, tu n'auras pas toujours la possibilité de t'en servir, intervint Grewalt.
L'irruption de leur instructeur vint refroidir l'atmosphère, plus qu'elle ne l'était déjà par l'arrivée de l'hiver.
Imposant par son physique et sa force de caractère, non peu admiratif de sa propre barbe grise qui lui rongeait la peau tout autour du menton et au bas des joues, il avait recours au chignon pour s'éviter la difficile sensation d'assister au blanchissement de sa touffe.
— Il n'est pas parti bien loin. Vous pouvez continuer de le pister.
— Vous et votre magique sixième sens, ironisait Troy en récupérant sa flèche.
Amusé, il lui suffit d'un simple sourire malicieux pour que les deux garçons soient pris au dépourvu.
— On ne cesse de vous enseigner que la magie n'existe plus, j'imagine que c'est ainsi qu'on espère rendre les nouvelles générations moins curieuses. Mais vous n'êtes pas encore prêts pour cela.
— C’est ça votre sixième sens ? répliqua Troy en haussant les sourcils.
Ilyan, piqué par la curiosité, levait les yeux vers Grewalt avec une énergie débordante.
— Mon père n'aime pas beaucoup y croire, renchérit Ilyan.
— Je le sais, oui... il a ses raisons, assura Grewalt. Lord Sheev Huster est difficile à convaincre en général. Maintenant, flairez l'animal.
La discussion était probablement close, de vive voix. Quand ça devenait intéressant, pensa Ilyan, déçu. Au moins avait-il pris le temps de désigner la trajectoire empruntée par la bête d'un signe du doigt avant qu'ils ne s'y engagent.
Et à mesure que les deux garçons s'engouffraient dans cet amas de brume, soulevé par un souffle gelé qui provenait des terres enneigées de la couronne, la piste du daim s'était manifestement éteinte au profit d'empreinte de pas dans une boue humide. Du ciel, des gouttes de pluie leur tombaient sur le haut du front, et serpentaient alors le long de leur visage.
Mettant fin à l'ambiance oppressante de l'endroit où ils s'étaient probablement perdus, Troy coupa le silence d'un haussement de voix soudain ;
— Tu veux toujours descendre vers le sud ?
Ambitieux depuis son plus jeune âge, Ilyan n'aimait pas conserver ce qu'il possédait déjà ; lui voyait toujours plus loin, toujours plus grand, avec un esprit malgré tout protecteur de ce qu'il chérissait et prudent sur ses intentions.
Vers le sud se trouvait le château de la famille royale, dressé au beau milieu de la capitale. En ces lieux, servant ces derniers sur le plan physique, l'esprit lui permettrait de s'approprier les histoires qui étaient narrées dans la bibliothèque du palais. Le passé était tout aussi important pour comprendre le futur, à ses yeux.
Alors il acquiesça d'un hochement de tête. Et ne prenait pas la peine de se fatiguer à répondre de vive voix pour une question dont son ami connaissait déjà la réponse.
— Ce n’est pas un peu malsain de travailler pour la Couronne simplement dans l'espoir d'en savoir plus sur le monde.
— Les richesses du monde qui nous entoure sont plus importantes que ma dignité, trancha Ilyan. Malsain ou non, ils auront ma lame à leur service, ma fidélité, et j'aurais les connaissances. Quoi rêver de mieux que de tout savoir sur cette terre ? Imagine les opportunités qui s'offriraient à moi et mes proches après ça ? Le continent cesserait de considérer le Nord comme une terre de farouches et cannibales, et nos descendants auraient la paix et la prospérité.
Il marquait une pause.
— Et l’expérience que j’en acquerrai n’est pas à rejeter, Troy. Si elle peut servir à me maintenir en vie, moi et ma famille.
Si le temps passait si vite, l'obscurité gagnait du terrain. La lumière viscérale qui émanait d'une torche à peine allumée se reflétait sur les flaques d'eau qui ornaient le terrain tout autour d'eux.
— Tu es trop mordu du passé. Et je ne vois pas les opportunités que ça t'apporterait. Fais attention à ne pas être trop obnubilé par l'envie d'avoir toujours plus, je ne cesse de te le répéter, s’entêta Troy.
— Certes mais je n'ai qu'une vie. Une place forte très peu pour moi, j'ai besoin d’adrénaline. Je peux changer la face du Nord sans avoir à siéger à Nordiment et y dépérir.
— Oui mais tu aurais Nordiment justement, quel gâchis de pas en profiter. Surtout pour un ambitieux.
— J’ai été élevé dans l’optique d’être seigneur, et j’ai décidé de ne pas en devenir un. C’est ça la véritable ambition, répondit Ilyan. Il faut faire la distinction entre vouloir le pouvoir au creux de sa main, et viser meilleur.
Troy soupirait.
— Nous n’avons pas la même ambition, c’est certain, chuchota son ami visiblement ennuyé. Mais, pour ton information, si la famille royale interdit d'en connaître davantage sur les périodes passées, c'est qu'il y a une raison.
Il haussa simplement les épaules.
Ilyan savait pertinemment que la famille royale avait ses secrets bien gardés. Ce qu'il avait appris par l'enseignement de ses parents, de ses rencontres au cours de sa jeunesse, n'était pas suffisant. Il en manque encore, se douta-t-il.
Durant le passé, une guerre avait frappée le continent. Si terrible, si dantesque, on la jugeait pourtant nécessaire à ce qu'elle avait engendré en ces temps modernes ; mais les morts par milliers, les massacres, les trésors, qui les avaient spécifiés dans ses écrits et ses chants ? La guerre d’unification, voilà plus de deux siècles depuis.
Cette unification de toutes les régions pour ne former qu'un Royaume était une chose ; pourquoi cette famille spécialement ? D'où venaient les ruines qui décoraient ici et là les sols Atlancéens ? Où sont les peuples et leurs savoirs de l'époque ? Et pourquoi avoir laissé derrière eux des contes, fables, sur des dangers qui pourraient hanter l’avenir ?
Si la paix avait été proclamée, et maintenue jusqu'à aujourd'hui, l'hostilité ne cessait de grandir à l'extérieur des remparts. Les campagnes étaient moins sures qu'auparavant. Des pêcheurs affirmaient que dans certaines catacombes, les échos de grognements inhumains leur avaient glacé le sang. Et la disparition d’Alder n’a pas encore été résolue, pensa-t-il.
— Je me demande si la légende d'Erémis est transmise dans la génération de ces nobles, déduit Troy. C’est les premiers concernés.
Prononcer ce nom était comme l'éclat d'un tonnerre. Pris d'intérêt, Ilyan pivota et son regard spéculant s'était tourné vers son camarade, pensif.
— Tu as dû être convoqué toi aussi, n'est-ce pas ? J'ai reçu le message par corbeau ce matin. Une cérémonie de recrutement pour les nouveaux talents de la Garde Royale. Si tu peux être de ceux qui côtoient la princesse, tu auras tout gagné.
— Et toi, imagine les filles de la cour, ironisait Ilyan. Tu as des talents qu'ils apprécieraient. Étudier et voyager avec eux, avec la princesse, c'est une occasion rêvée. Il y a des histoires à dénicher et je suis persuadé qu'elle m'y aidera.
Troy soupira en levant les yeux au ciel.
— Bah voyons. Partir à l'inconnu. La Garde Royale ça ne m'intéresse pas. Le combat m’est peut-être familier, mais je doute qu’ils manipulent tant l’épée que cela par le sud.
— Ben tu n'as qu'à continuer de tirer des flèches sur des arbres, rétorquait-il. Tu peux les servir autrement, cela dit. Toi qui rêves de château et de pouvoir, tu serais au bon endroit. Un jour tu serais peut-être même nommé seigneur d’une place forte.
Il marquait un point.
Soupir.
Les heures passèrent. Lentement. Et après l'arrivée du crépuscule, la nuit enfila son manteau noir étoilé. Le ciel s'assombrit. C'était comme un tout nouveau paysage qui s'offrait à eux, plongé dans l'obscurité.
Au loin par-dessus les arbres la ville se décorait d'une cape dorée, illuminée, où brillaient les éclairages nocturnes. Dans les quartiers voisins, visibles de l'étage, l'alcool coulait à flots au-devant des bars et tavernes sous les applaudissements de la foule, acclamant les spectacles de rue.
Frisson.
L'hiver pointait le bout de son nez. Les températures chutaient. Bientôt, les daims se feraient rares par les temps durs ; les ours, eux, sortiraient enfin pour la saison. De formidables prédateurs.
— J'y réfléchirais, dit Troy. Je t'accompagnerais peut-être.
Mais au loin, l'attention de son camarade n'était pas plus focalisée sur la sienne qu'habituellement. Sans doute par l'éclat brillant et incandescent qui se reflétait dans ses yeux.
— Du feu. Ça brûle, Troy.
Leur amphithéâtre était la proie d'un grand incendie.
— J’espère que personne n’est resté à l'intérieur, ou on risque de retrouver de la viande grillée sur place demain, dit Troy d’un ton peu rassurant.
Ilyan était stupéfait. Oh, ça oui ça fera parler de nous, et en mal une fois de plus, pensa-t-il avec amertume. Puis, les deux garçons s’élancèrent ensemble jusqu’à l’amphithéâtre. Là-bas, les lustres qui décoraient la façade extérieure du bâtiment jetaient leur lumière dorée sur le sol blanc marbré, et déjà, les secousses des dégâts de l’incendie firent tomber une ou deux colonnes de pierre.
Là-haut se dissipait à une très haute altitude la fumée qui émanait de la cour, qui ondulait dans l'atmosphère telle une spirale. Au loin, dans l’incapacité d’agir, la plupart des bergers et jeunes enfants éveillés admiraient le spectacle avec affliction.
Des battements d'ailes étaient visibles malgré l'obscurité. Une multitude d'oiseaux blancs et bruns quittaient massivement les nids qu'ils avaient construits le long de la semaine. Des plumes tourbillonnaient dans le ciel et l'impression d'assister à un funeste tour de magie laissait les deux compères de marbre face à ce qui semblait être un futur désastre majeur si rien n'était fait.
— On entre, cria Ilyan.
Troy paraissait bien plus en retrait qu’habituellement. Entrer, oui, mais pour quoi ? Être grillé sur place ? pensa-t-il.
— Nous devons impérativement voir si quelqu’un a besoin d’aide, Troy, ajouta son ami.
Il rencontra les yeux d’Ilyan et sut qu’il n’avait d’autre choix que de le suivre, dans cette inconsciente manœuvre.
Malgré la nuit tombée, la lumière émise par l'incendie éclairait davantage les environs qu'un coucher de soleil. Ses flammes dévastatrices consumaient tout ce qui semblait lui faire barrage, le nourrissant et l'agrandissant à mesure qu'il dévorait le bois de l'architecture.
Troy fronçait les sourcils ; à mesure qu'il s'avançait d'un pas lent vers la source de cette chaleur étouffante, il pouvait en ressentir l'intense température. La main en avant, il serra sa dent contre la lèvre, puis se glissa à côté de son vieil ami, et discrètement dans l'oreille lui murmura :
— Tu es fou. Si jamais j’y passe ici, je reviens d’entre les morts et je te tue !
— Si tu es mort, tu es mort, répliqua-t-il.
Étonnant, malgré tout, que par un temps si léger durant une belle journée d’automne, un tel incendie se déclenche dans une ville d’un bon vivre exemplaire. Veturell était loin d’attirer la basse vermine.
Ne songeant pas à ce qui pourrait leur tomber sur le crâne, les deux garçons quittèrent en catimini la sortie de la bibliothèque, bras en arrière, à l'assaut des murs de pierre qui s'écroulaient à l'horizon.
— Je crois que c’est intentionnel, dit Ilyan d’un ton sobre.
Troy lui fit un petit signe de tête. Il n’était pas des plus à l’aise, les environnements dangereux très peu pour lui ; comme il rêvait d’être dans un château, la panse pleine de vin, confortablement installé sous une couverture de plumes et un oreiller bien moelleux.
Arrivé à l'entrée de ce qui ressemblait maintenant à une ruine historique, leur professeur était d'ores et déjà sur place. Grewalt essuya du revers de sa manche un filet de sang coulant depuis le haut de son crâne.
Il hésitait entre un grognement forcé et une demi-déclaration bornée à voix basse, caché par une épaisse barbe grise. Sa mâchoire s'était serrée lorsqu'il avait compris que deux de ses élèves étaient encore sur le campus.
De son bras, il mit en déroute le profil d’un homme, plutôt mince, qui profitait de la noirceur des lieux pour bondir sur son ennemi. Et en une fraction de seconde, avant même que son autre main ne l’attrape, le vent l’avait emporté comme une feuille de papier...
Troy scruta le coin. Il avait délaissé son meilleur ami, tournant autour d'anciennes colonnes maintenant couchées au sol comme bien des arbres environnants, malheureusement tous dans un état bien triste.
Puisque l’intrus surgissait d’ici-et-là, peut-être mettrait-il la main sur lui. Difficile de percevoir quoique ce soit par cette diabolique fumée, dense et étouffante, comment faisait-il lui pour se repérer ?
— Reculez, ordonna Grewalt. Ce n’est pas un voleur ordinaire.
Ces mots prononcés avec une intonation forte et grave avaient surpris Ilyan, qui en conséquence, n'eut qu'un léger sourire ancré sur le visage. C'est bien volontaire, pensa-t-il avec une touche de sûreté.
Il détacha son arme fétiche, une lance dotée d'un fer taillé emmanché sur du bois clair ; elle lui avait été offerte par un vieil ami, un voyageur itinérant de sa région natale de passage dans sa bourgade dix ans plus tôt, de qui il n'avait plus eu la maigre nouvelle. L'aubaine, elle allait fortement lui porter secours dans ce duel.
Malgré son âge, son mentor ne faiblissait pas à vue d'œil. Sa carrure n'était pas des plus imposantes, mais sa position de combat et son air si concentré lui rappelaient les soldats de l'armée du Roi.
Ils finirent dos à dos après quelques secondes d’étourdissement. Lui se contentait de regarder par-dessus son épaule pour analyser ce qui se déroulait derrière, et Grewalt garantissait la sécurité du petit seigneur.
— Vous êtes braves, complimenta-t-il.
— On a eu un bon enseignement, corrigea Ilyan.
Il ne peut s'empêcher de réagir émotionnellement, touché par la réponse de son élève le plus rêvasseur.
Ilyan serra sa gorge en entendant les premiers bruits de pas, qui n'échappèrent pas à l'attention de son ami en éclaireur. Troy s’écarta d’un bond et manqua de trébucher sur une bûche enflammée.
— Vous l'avez vu ? s'étonna-t-il.
— Méfiez-vous, avertit Grewalt. Je commence à douter que ce type soit un homme de chair et de sang. Il est robuste. Trop pour être de notre genre.
Ilyan leva un sourcil d’intérêt. Comment ça, de notre genre ?
Ses dires avaient été démontrés en l'espace d'un instant lorsqu'une silhouette noire se déplaça sur les dernières structures encore debout. Le brasier les encerclant, ils étaient condamnés à le battre, ou mourir.
D'une seconde à l'autre, vif comme l'éclair, le vieux professeur stoppa un coup de poing de l'inconnu. Une agilité impressionnante, un réflexe bestial. Ilyan, inattentif à la suite de la rapidité d’exécution, écarquilla doucement les yeux à la vue d'un visage déchiré par les cicatrices.
Une peau affreusement grise. Des pupilles jaunes, peut-être rouge ou orange, la lumière trahissait les couleurs. Et des cheveux gras, humides, entourés de bandes qui tournoyaient et tombaient en lambeaux.
— On sous-estime les vieillards, mécréant ? s’indigna Grewalt. C’est une bien belle erreur que tu fais.
Il y mit du sien pour le repousser : c’est avec fermeté qu’il finit par y parvenir, brusquement, l’individu s’était écrasé contre l’un des piliers.
Toujours au sommet de sa force, Grewalt recourba son dos en position de défense. Vraisemblablement, leur visiteur mal intentionné ne comptait pas s'arrêter là. L'air frais du soir caressait leur visage, et barbouillait leur mine fatiguée de suies. Le vent sifflait entre les fines lattes en bois qui composaient le jardin central, et la braise se déplaçait maintenant jusqu’aux hauteurs du bâtiment.
Une nouvelle fois, la forme obscure que représentait l’intrus semblait danser une chorégraphie désordonnée en se jetant d'obstacle en obstacle, répétant les mouvements dans les ténèbres de la nuit.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda fermement Ilyan.
Subitement, des étincelles éclatèrent au milieu du terrain, dispersant alors le mentor du jeune seigneur qui se retrouva peu après face à l'assassin, une drôle d’arme en main. C'est lumineux, constata le vieil homme en serrant les dents.
La fine lame écarlate du poignard et l’acier de la lance se heurtèrent violemment, que jaillit de l’étreinte des deux armes, une lueur d’un rubis rutilant.
— Ilyan, fou le camp ! hurla Grewalt.
Il n’eut le temps de lui obéir. D'un revers de sa lance, tout en esquivant une tentative veine de l’immondice qui l’attaquait, Ilyan trancha brièvement une bandelette cramoisie maculée d’un sang noirci.
Troy s'éjecta d'une balustrade de pierre et manqua de peu de fendre sa cible. Dans les airs après un saut anormalement haut, une onde de choc s'abattit au sol presque aussi instantanément qu'un éclair dans le ciel. Qu'est-ce que c'était que ça, s'étonna silencieusement l'épéiste.
Les deux garçons eurent juste le temps de s'en éloigner qu'une pluie de roches ardentes s'écrasa un peu partout à terre ; tout autour d'eux, les vestiges de leur amphithéâtre avaient cédé à cette vaine résistance. À cette allure, l'académie ne serait qu'au petit matin et les premières lueurs du jour une grande décharge à ciel ouvert.
L'une des véritables boules embrasées avait violemment percuté, en pleines côtes, le jeune seigneur, le propulsant fatalement au travers d'une dernière tour de pierre. Sa chute provoqua un nuage de poussière aveuglant, qui s'élevant dans les airs, se mêla au brouillard épais qu’asphyxiaient les lieux.
— Ilyan ! rugit Grewalt. Maudit imbécile que tu es !
Troy sentit son sang bouillir. Tu n’as pas intérêt à crever et me laisser seul, abruti, pensa-t-il.
Son souhait fut exaucé. L’intéressé se dégagea d’emblée de la ruine dans un brouhaha assourdissant. Son regard était clair et brillait à l'éclat des flammes. Un silence profond emplit la cour.
— Il l’a déclenché si tôt, murmura Grewalt abasourdi.
Poussé par l’adrénaline, Ilyan sentit son corps aguerri comme par un puissant tonique au point qu’il était devenu en l'espace d'un instant une sacrée flèche, catapultant l’étranger au bout de l’édifice, l’atteignant dans ce qu’il aurait jugé être ses côtes.
La force de frappe provoqua un très faible tremblement, détruisant les dernières colonnes déjà bien amochées par la déflagration qui avait eu lieu plus tôt ; au vu de leur pittoresque état, un simple toucher de la main suffirait à anéantir pour de bon les débris.
— Comment tu as fait ça ? s’exclama Troy. Comment tu as pu te relever d’un choc aussi brutal ? C’est inhumain.
Il revint à lui après coup, époussetant ses vêtements. Grewalt n’avait pourtant pas l’air plus surpris que ça. Ilyan jurait même l’avoir vu lui adresser un sourire rapide et timide.
— Aucune idée.
— Ça n’est pas une réponse, Il’ ! rétorqua Troy. Je mettrais ma main à couper que n’importe qui à ta place ne s’en serait pas tiré indemne.
En retrait, l’esprit de Grewalt errait loin de la confrontation, lui-même plongé dans un océan de réflexions. N’importe qui ne s’en serait pas relevé, car n’importe qui ne l’a pas dans sa génétique. Son Aura est prometteuse, pensa-t-il.
— C’est difficile à expliquer, lui répondit-il en levant le bras pour lui adresser la parole. Tu serais à ma place tu comprendrais. Mettre des mots sur ce que j’ai vécu n’est pas facile. Je ne me suis pas senti blessé.
En outre, le contrecoup n’était pas agréable : engourdi aux jambes et épuisé, Ilyan ne tenait presque plus debout.
