Sixième Suisse - Federico Rapini - E-Book

Sixième Suisse E-Book

Federico Rapini

0,0

Beschreibung

Les Etats-Unis vont-ils vraiment déclarer la guerre à la Suisse?

Dans la petite ville de Berthoud (BE), Jonas et son groupe d’identitaires veulent sauver la civilisation occidentale. Dans les bureaux de la Maison Blanche, une équipe surmenée tente de survivre aux lubies d’un président américain caractériel. Et à New Burgdorf (USA), le comité d’action Sixième Suisse s’apprête à fêter l’Indépendance américaine à sa façon.

Rajoutez le réseau social GhiG et le jeu de massacre peut commencer. Mais qui va y rester?



Une satire politique entre la Suisse et les Etats-Unis, intelligente et jubilatoire. 




À PROPOS DE L'AUTEUR

Federico Rapini est journaliste depuis plus de vingt ans, spécialisé dans la couverture de l’actualité économique et du secteur bancaire. Né en Italie il y a quarante-cinq ans, il tombe amoureux de la langue française enfant, lorsqu’il émigre en Suisse avec sa famille. Féru de presse satirique, il porte un regard décalé sur l'actualité. Son intérêt pour la politique l'a amené à s'engager à Rolle (VD), sa commune de résidence. "Sixième Suisse" est son premier roman. 





Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 542

Veröffentlichungsjahr: 2024

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



SIXIÈME SUISSE

Federico Rapini

SIXIÈME SUISSE

Les Éditions Romann

PAGE DE GARDE

© 2024 Les Éditions Romann Sàrl,

Lausanne, Suisse

Couverture : Maxime Kilchöer

Mise en page : Sophie Dupont Arts Graphiques

Catalogue et informations :

Les Éditions Romann

Rue du Liseron 7

1006 Lausanne, Suisse

www.editions-romann.ch

ISBN 978-2-940647-34-7

Federico Rapini

Sixième Suisse

Les Éditions Romann

À Clara,

je t’aime de tout mon être ;

à Simon,

figlio mio, cuore mio ;

à ma mère,

le sérénité et le bonheur se cueillent à toute saison ;

à Valeria,

parce que tu n’as jamais baissé les bras.

Quatre nouveaux centres prévus pour les « réfugiés climatiques »

Berne (NSP) – Le gouvernement a présenté jeudi quatre projets de centre d’accueil pour faire face à la vague de réfugiés attendue en Suisse après les intempéries dans la Corne de l’Afrique et la sécheresse frappant le Sri Lanka. L’objectif consiste à créer plus de 400 places d’hébergement d’ici deux ans.

Trois sites retenus sont situés à proximité des grandes villes. Il s’agit de Wallisellen (ZH), Muttenz (BL) et Vernier (GE), où sera répartie la quasi-totalité des réfugiés, dans de nouveaux bâtiments.

Le Conseil fédéral a également choisi le village de Wynigen, près de Berthoud (BE). Un hôtel-restaurant à l’abandon y sera transformé pour l’accueil d’une vingtaine de personnes. Ce projet devrait être bouclé d’ici le printemps, afin de soulager rapidement les centres existants.

« Les capacités actuelles nous permettront de faire face quelques mois. Il s’agit cependant d’une solution d’urgence », a expliqué en conférence de presse le ministre Gilles Nuffeler. Le coût total des quatre centres est estimé à 45 millions de francs.

Les pluies torrentielles qui se sont abattues fin mai en Éthiopie, en Érythrée et à Djibouti ont provoqué des inondations ayant causé la mort de 200 personnes, selon un bilan provisoire des autorités, qui ont recensé 300 disparus, 5000 blessés et près de 10 000 déplacés.

Au Sri Lanka, l’instabilité politique couplée à une sécheresse sans précédent a jeté des milliers de personnes affamées sur la route de l’exil depuis le début du mois d’avril.

« Nous devons nous préparer à des vagues successives de réfugiés climatiques. Malheureusement, cette tendance ne fera que s’accentuer à l’avenir », a averti M. Nuffeler, chef du Département fédéral de justice et police (DFJP).

(tl/arp)

CHAPITRE I

Jonas adorait en faire des tonnes et cette fois il comptait bien se surpasser. Pas le choix ! Le salut de la civilisation occidentale était à ce prix. Qui d’autre pour empêcher des traditions séculaires de finir dans la cuvette ? Le centre de réfugiés de Wynigen, tu parles d’une entourloupe ! Une foirade planquée sournoisement dans la comm’ gouvernementale. Le tableau ? Catastrophique. Apocalyptique même. Des crânes d’œuf s’ingéniaient à abattre un fléau aux proportions bibliques sur le village de Wynigen ; ils rêvaient d’abâtardir l’hôtel Weisses Kreuz – la Croix Blanche – en le truffant d’immigrés. La Croix Blanche pour caser des noirs... ça relevait de la provocation pure et simple ! Jonas fulminait intérieurement. Le mec ressassait des tonnes d’arguments, les empilait à la va-vite et contemplait avec satisfaction son bel édifice. Ses fulgurances, Jonas les réservait à un auditoire imaginaire auquel il s’adressait avec emphase, le verbe haut et le ton indigné. Reprenons : personne n’avait songé à bouger ne serait-ce qu’un orteil pour s’opposer au désastre programmé à Wynigen. Jonas, oui.

Bon, le mérite ne lui revenait pas entièrement. Toujours à l’affût, ses sentinelles l’avaient rancardé sur le projet de centre de réfugiés. Avoir une équipe aux ordres, ça aide. L’avantage de Jonas vis-à-vis de ses ennemis, c’était un groupe d’identitaires qu’il régentait avec poigne et discipline. Honneur et Patrie, même que ça s’appelait.

Ses compagnons, Jonas les retrouverait plus tard. Pour mener à bien sa mission de reconnaissance à Wynigen, il avait privilégié une expédition en solo, façon barbouzarde. Le mois de juin tirait ses dernières cartouches, des cartouches de braise. Fichu cagnard ! Impossible d’y échapper, même en matinée. Inondée de sueur, une chemise à carreaux rouge et bleu adhérait aux bras de Jonas et lui dessinait un torse à la Schwarzie. À vingt-quatre ans, le gaillard en imposait avec sa brioche entretenue à la binouze et une tronche burinée dont l’élément marquant était un tarin aplati et épais qui lui dévorait un quart du visage. Colossal, le truc ! À cela, il fallait ajouter des sourcils broussailleux, noir de jais comme les cheveux, et un teint naturellement hâlé. On percevait à peine deux minuscules yeux marron à la forme effilée, leur délicatesse jurant avec le reste. Très occupé à transpirer des seilles, Jonas restait non moins focalisé sur la visite de l’hôtel Weisses Kreuz et du village de Wynigen. Il débarquait en provenance du bled voisin, Berthoud. Une dizaine de minutes suffisaient amplement pour le trajet en camionnette. Juste le temps de dévaler les routes pavées de l’ancien bourg, traverser un pont qui enjambait l’Emme, la paisible rivière qui donnait son nom à la région, l’Emmental, puis suivre la route pendant quelques kilomètres. Bim ! Wynigen, future zone de guerre. Ni plus ni moins.

Un avant-bras épousant la forme du volant de sa camionnette, Jonas scrutait les ruelles endormies à la recherche de la Résistance. La gare était déserte. La place du village itou. Pas le moindre signe de vie. Hé, les amis, vous l’avez planqué où votre cantonnement ? Un silence de plomb en guise de réponse. Mmhhh... ce calme déplaisait à Jonas. Le patelin roupillait tranquillou alors que le feu couvait. Quoi ? On n’assurait pas de permanence ? Les bénévoles ne servaient pas de café aux combattants de la liberté venus en nombre s’opposer à l’invasion des hordes barbares ? Où étaient les barricades, bordel ? Rien ne semblait avoir été entrepris malgré l’urgence de la situation et la gravité de la menace qui pesait sur Wynigen. Quelle bande de pleutres, des mous du genou ! Ce n’était guère surprenant. Les locaux s’étaient résignés à signer l’armistice avant même d’avoir livré bataille. Dans la semaine qui avait suivi l’annonce du projet de centre de réfugiés, Jonas n’avait entendu que des minauderies au sujet du Weisses Kreuz. Ça le rendait marteau. Les opposants au projet, du moins ceux qui osaient sortir du bois, se rabaissaient à de pathétiques numéros de contorsionniste ; ils posaient des questions dégoulinantes de prudence et de politesse, tétanisés de se voir accusés de vous-savez-quoi. Jonas ne s’encombrait pas de tels scrupules : « on ne veut pas de ces gens-là chez nous ! » Une bonne phrase choc, ça valait mille discours.

Atteint de bronchite chronique, le moteur de la camionnette faisait vibrer quelques vitres sur son passage, un raffut insuffisant toutefois pour tirer les gens du lit. Des pleutres, des collabos ! Ça se confirmait. La rogne ne lâchait pas Jonas, elle lui tiraillait le bide. Il ne comprenait pas cette apathie. Face à la perspective épouvantable de se retrouver nez à nez avec une tribu de basanés, on opposait des demandes de garantie, quelques réserves toutes molles, un fichu verre d’eau tiède pour éteindre un nom de Dieu d’incendie qui allait embraser une saloperie de pampa complètement desséchée ! Ça bout sous la caboche, Jonas, ça bout !

— Fait chier !

Exclamation accompagnée d’un coup de paluche sur le volant. Fallait que ça sorte ! Il valait mieux céder à la frustration et à la colère qu’à la résignation. Jonas ne suivrait pas l’exemple des habitants de Wynigen. Laisser pisser le mérinos ? Pas son style. Un coup de pédale du pied gauche, le levier de vitesse coulissa et le moteur reprit ses quintes de toux à un rythme effréné. Place à la deuxième partie de la mission de reconnaissance, aux confins du village.

L’hôtel Weisses Kreuz avait été érigé à l’écart des zones résidentielles, dans un écrin de verdure susceptible de garantir à des clients aisés la quiétude qui leur faisait défaut ailleurs. Génialissime idée, à un détail près : Wynigen n’était pas New York ou Londres et les richetots en goguette ne grouillaient pas dans la région au début du vingtième siècle, l’époque où le bastringue était sorti de terre. Tous les propriétaires successifs s’y étaient cassé les dents. Juste avant d’être englouti par le néant, l’hôtel-restaurant avait viré repaire de poivrots qui portaient le troquet à bout de bras, à grandes rasades de bière et de vin blanc sec comme un coup de trique. En bruit de fond, toujours les mêmes rengaines de pilier de bar. L’alcool conserve, certes ! Mais en eaux troubles et à grandes tasses quotidiennes, la noyade semblait inéluctable. Et glou, et glou et glou, ils sont plus des nôôô-tres... Quid du resto ? Les fins palais avaient toujours boudé ce temple de la semelle de bœuf et du civet mijoté avec amour par l’industrie agroalimentaire. Allez comprendre ! Quant à la poussière qui trônait sur les lits à l’étage, cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas été dérangée. Le concept même d’aérer une pièce dépassait les capacités mentales des habitués du Weisses Kreuz.

Jonas n’avait jamais mis les pieds dans l’établissement avant la visite du jour ; la funeste réputation du bouge l’en avait dissuadé. Il fit un tour du propriétaire afin de s’imprégner du lieu. Ainsi, personne ne pourrait lui reprocher de parler sans savoir. Le Weisses Kreuz ? Un cadre enchanteur, une terrasse où le soleil s’invite aux petites heures du matin pour baigner de sa douce lumière le café-croissant. Certes, les tables et les chaises de jardin en métal étaient toutes rouillées et encroûtées de déjections d’oiseaux. La peinture blanche apparaissait çà et là, par écailles. La pelouse autrefois bichonnée agonisait depuis des dizaines d’années sous les détritus, partiellement couverts par la végétation à hauteur de cuisse. Pas mal de fenêtres étaient brisées. N’importe qui aurait pu s’introduire dans le bâtiment et squatter. Jonas jeta un œil dans la salle à manger du rez-de-chaussée, tout en parquet et boiseries et dont le mobilier n’avait pas bougé depuis la fermeture ; les chaises demeurant hissées à l’envers sur les tables. Des huiles représentant des paysages champêtres, encadrées d’armatures en noyer, ornaient le mur. Quelques portraits d’illustres inconnus en uniforme militaire leur tenaient compagnie.

O-K. Rien à signaler. Perplexe et décontenancé par ce qu’il découvrait, Jonas phosphorait à la recherche d’un prétexte. La réalité devait se plier à sa vision du monde, le contraire aurait été inconcevable. Voyons... l’état de semi-décrépitude du lieu n’enlevait rien à sa dimension patriotique et à sa valeur ; le Weisses Kreuz représentait un fragment de patrimoine aussi anonyme que précieux et ne saurait être souillé par une clique de sauvages. Ça tenait la route ? Mouais, ça tenait la route. De toute manière, les combats identitaires se gagnaient au niveau de la tripaille, pas de l’intellect. Jonas ne le savait que trop bien. Il n’avait pas accompli grand-chose en se levant avec les poules et en fourrant son nez dans les affaires qui ne le regardaient que vaguement, mais s’ébrouer, c’était mieux que de ne rien glander du tout. Jonas médita là-dessus sur le chemin du retour.

La camionnette ronronnait dans sa crasse, en troisième, cinquante kilomètres-heure, pépère. Berthoud entra dans le champ de vision, tout comme le château qui faisait la fierté du bourg, un somptueux monument accoudé à son balcon rocheux. Sacré tableau ! Jonas ronronnait dans sa sueur. Il savourait son entrée triomphale dans la ville. Il était l’éclaireur brandissant la croix blanche contre les suceurs de sang. Le Weisses Kreuz ne tombera pas ! Le cinoche repartait à plein régime, une projection maousse dans l’obscurité du crâne de Jonas. Là, on rejouait une scène de Kingdom of Heaven, la daube avec Orlando Bloom. Voilà Jonas en armure toisant les Maures du haut des remparts. Prêt à en découdre.

Le groupe d’identitaires de Jonas, Honneur et Patrie, comptait une quinzaine de membres corvéables à merci et mobilisables lorsqu’il s’agissait de faire nombre, de faire le coup de poing ou les deux en même temps. De braves soldats dans l’ensemble, quelques spécimens assez particuliers, trois ou quatre barjots sévèrement atteints et très limités. Une équipe tout ce qu’il y a de plus chouette, quoi.

Le noyau dur de la bande, c’était une tout autre histoire. Il y avait Paolo, le Rital de l’étape, élevé dans une famille de gauchistes et de syndicalistes – parmi d’autres tares – mais qui avait eu le mérite de s’extraire de cet environnement. Tant d’abnégation lui avait valu le privilège d’être élevé au rang de trésorier du groupe.

Il y avait Eva, contaminée à la fièvre complotiste. Le mercure ne descendait jamais chez elle. Timbrée la nana, accro à ses fils d’actualité et aux sites de « réinformation ». Eva pouvait néanmoins s’avérer utile. C’est elle, en déployant ses antennes, qui avait averti Jonas du projet de centre à Wynigen.

Il y avait Luk qui tapait l’incruste parce que son daron était le propriétaire du local où se réunissait Honneur et Patrie. Sa meuf, Selma, tapait l’incruste avec l’incruste. Ces deux-là étaient tolérés. Au mieux.

À l’autre extrémité de la chaîne hiérarchique, il y avait Christoph, surnommé Chrigu, le cogneur en chef, le meilleur pote de Jonas, le second et cofondateur d’Honneur et Patrie. Un chien fou. Le fidèle parmi les fidèles, un ange blond bien dégagé derrière les oreilles.

Les cinq s’étaient retrouvés vers dix heures et s’enjaillaient en attendant Jonas, posés à la coule sur le parking du local d’Honneur et Patrie aménagé en terrasse d’été, vautrés sur du mobilier en plastoc à l’effigie d’une marque de soda qu’ils n’auraient jamais pensé ingurgiter. En lieu et place, des canettes vides de bière s’entassaient sur le béton chauffé à blanc par le soleil ; des boîtes en alu rouge à croix blanche, de la picole cent pour cent suisse, cent pour cent patriotique. Et bon marché avec ça !

L’équipe discutaillait bruyamment à la notable exception de Selma, qui faisait sa mijaurée et sirotait de la flotte dans sa gourde de gentille petite fille sage. Eva ne pouvait pas la saquer. Tout le monde avait mérité sa place chez Honneur et Patrie hormis cette pimbêche dont le statut au sein du groupe n’excédait pas celui de pièce rapportée. Elle participait toujours à tout, mais ne faisait jamais rien. Son mec, Luk, ne valait guère mieux. C’était l’archétype du fils à papa qui se donnait des grands airs avec sa gueule kilométrique et rien dans le bide. Ce pétochard se débinait dès que ça commençait à sentir le roussi. En six ans de bagarres, Eva ne l’avait jamais vu distribuer ne serait-ce qu’une pichenette ; toujours à se la péter puis à envoyer les copains au casse-pipe.

Dans le genre chiffe molle, Paolo avait au moins le grand mérite de ne pas la ramener. Ce macaroni souffrait d’une timidité maladive, ce qui ne l’empêchait pas de regarder les gens de haut. Tout ça parce que Môôôôôssieu Togliatti suivait des études de droit. Imbuvable, le gaillard. Paolo se pointait au local pour une raison et une seule : mater Selma, dont il était épris, genre amoureux transi. Ça crevait les yeux au point d’en devenir pathétique.

Eva se gardait bien de jeter la pierre à Paolo. Comme lui, cette coterie lui tapait sur les nerfs. Oh ! de belles années, elle en avait vécu avec ses petits camarades identitaires. Les ratonnades, les bastons et les autres moments inoubliables. Tout cela semblait très loin, à des années-lumière. La faute à qui ? À Jonas, pardi ! Ouais, comme la poiscaille, Honneur et Patrie pourrissait par la tête. Si Eva restait, c’était par solidarité avec Chrigu, qu’elle considérait comme un frangin. Paolo s’infligeait Honneur et Patrie par amour ; Eva le faisait par amitié. Et par habitude aussi. Sociabiliser avec des êtres de chair et de sang, ça la changeait un peu de ses cabales virtuelles.

Les inimitiés au sein du groupe n’empêchaient pas les moments de camaraderie, les trêves, la mise entre parenthèses de querelles, les instants de détente où on tentait de se rabibocher tant bien que mal, sachant pertinemment que c’était peine perdue. L’alcool aidant, on parvenait néanmoins à se dérider. Toujours vautrée sur le parking, l’escouade provoquait un sacré barouf. Chrigu assurait le spectacle avec ses blagues et causait l’hilarité générale. Ça n’allait pas durer, pour sûr. La fin des réjouissances approchait au même rythme que la camionnette de Jonas. Le voilà qui se pointait au volant de son tas de boue, l’air renfrogné devant tant de bonne humeur. Il gara son machin, descendit et claqua rageusement la porte avant de se diriger d’un pas décidé vers ses acolytes. Ah, on s’amusait sans lui ! On allait voir ce qu’on allait voir.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Qui vous a donné la permission de faire la bringue ?

Tu parles d’un rabat-joie ! Plus personne ne mouftait.

— Vous pensez qu’on va empêcher l’invasion en buvant de la bière, assis sur notre cul ?

Le petit groupe se jeta un regard de coin. Picoler au local constituait le principal passe-temps chez Honneur et Patrie. Se sentant peu concerné par les reproches de Jonas, Chrigu passa en mode diversion.

— C’est quoi le plan, chef ?

Chrigu savait comment recadrer le grand nigaud, apaiser l’urticaire despotique. Jonas laissa traîner deux globes incandescents sur le reste de la bande encore quelques secondes avant de les poser sur son second.

— Réunis tout le monde à l’intérieur. On va sortir le grand jeu. Finies les conneries. Je vous le dis !

Quel cirque ! Une colère homérique comme seul Jonas pouvait la feindre. Le gaillard provoqua une tornade en bousculant ses comparses, manquant de renverser les dernières canettes de cervoise encore remplies. La furie s’engouffra par la porte et disparut dans les ténèbres. D’humeur rigolarde, Chrigu adressa un clin d’œil à l’équipe, façon « vous faites pas de bile, il aboie plus qu’il ne mord ».

— Vous avez entendu le chef, on remballe ! Tout le monde à l’intérieur.

Aménagé dans un spacieux garage aux relents de pneu, le local d’Honneur et Patrie s’était transformé au fil des années en modeste musée du troisième Reich. Ou plutôt deuxième Reich. Chatouiller la ligne rouge sans jamais la franchir, tout un art ! Ben quoi ? C’est juste une croix de fer. Ce drapeau ? Oh, une ancienne bannière allemande. Mate l’aigle, ça en jette, hein ? Ils auraient fait passer le fez de Mussolini pour un hommage à l’orientalisme. Le repaire débordait de camelote militaire, autant de fanions, statuettes, bustes, étendards, insignes, baïonnettes, bérets, casques, cimiers, illustrations et photos d’époque ; une collection patiemment constituée et financée par le confortable salaire de Jonas, banquier de son état. C’est dans cet écrin de culture et de raffinement qu’Honneur et Patrie fignolait ses manigances, lorsque manigance à fignoler il y avait. Selma fut la première à se faufiler à l’intérieur. Par l’odeur alléché, Paolo lui emboîta le pas, zigzagua dans la turne, contournant puis s’appuyant contre le bar-comptoir en chêne massif qui divisait l’espace en deux avec la subtilité d’un cinquante tonnes garé de traviole dans une impasse. Le cortège se poursuivit avec l’entrée de Chrigu et Luk, qui échangeaient des vannes en traînant leurs savates du côté des fauteuils usés où ils avaient l’habitude de s’affaler. En passant, Luk ne put s’empêcher de mettre une touchette dans les roubignoles de Paolo. Le propriétaire des joyaux se cambra sous l’effet de surprise puis sentit le fard lui monter aux joues, furibard d’être ridiculisé devant Selma, sa dulcinée.

— Luk, espèce d’enfoiré !

— Ouais, ouais. Pourquoi t’arrêtes pas de mater ma meuf, hein ?

L’échange d’amabilités s’arrêta là. Agacé par les enfantillages de ses ouailles, Jonas prit la parole. Il gronda plus qu’il ne laïussa.

— Vos gueules ! Je déclare l’assemblée ouverte ! Où est Eva ? Eva ! Ramène tes fesses à l’intérieur ! L’assemblée a commencé !

L’éternelle retardataire écrasa sa clope et entra dans le local, contrite en diable. Jonas mit ses mains dans le dos et commença à tourner en rond en silence. Quelques secondes passèrent.

— Honneur et Patrie, c’est quoi ? On est quoi ? Une bande de glandeurs qui picolent, qui jouent à chat-bite ? J’appelle une assemblée, vous arrivez en courant, bordel !

Jonas était content de son petit effet. Il laissa à nouveau couler quelques secondes avant de poursuivre.

— Tu te rappelles des premiers mois, Chrigu ?

— Oh, que oui chef !

— Je vous rappelle qu’on a dû se battre pour imposer nos idées, pour avoir le droit de se réunir ici. Combien de bagarres, Chrigu, combien ?

— Un sacré tas !

— Un sacré tas ! Des heures à tabasser ces pourritures d’antifa qui voulaient nous dessouder. Ces traîtres prêts à tout pour infiltrer des basanés chez nous.

Déjà moitié cuit à onze heures du mat’, Luk se sentait pousser des ailes, suffisamment pour sortir son humour de corps de garde.

— Ils cherchent plutôt à se faire infiltrer par les basanés, non ?

Gnark gnark gnark ! Tout le monde se poilait, hormis Paolo qui caressait encore ses joyaux endoloris, et Jonas, vénère de se faire pareillement couper la chique. Ça allait chauffer !

— Il n’y a rien de drôle, bordel ! Vous passez votre temps à faire mumuse, à sortir des blagues alors que tout part en vrille ! On baisse la garde et voilà ce qui arrive. Le Weisses Kreuz, voilà ce qui arrive !

D’un élan rageur, Jonas enfonça un poing dans le mur. Quelque part, un bibelot trembla sur ses bases et perdit l’équilibre. Au contact du sol, cette médaille gravée en lettres gothiques émit un tintement presque guilleret, en contraste intégral avec la tragi-comédie qui se jouait au centre de la pièce. Fini de rigoler ! Le chef se la jouait lyrique et exacerbait la culpabilité de ses acolytes avec la complicité de Chrigu, bien fayot comme à son habitude.

— Sauf que non. Sauf qu’on va agir. On va activer la machine, mettre le boxon. Ça commence aujourd’hui. Pétition. Paolo, t’es doué pour faire passer nos idées. Tu nous ponds rapidos un texte bien comme il faut. Incisif, mais dans les limites de l’acceptable. Faut ratisser large. Tu mets en place une page de soutien, diffusion maximale, même auprès de l’ennemi. Journalopes, gauchiasses, tout le monde. Faut que ça mousse. Plus ces imbéciles vont s’indigner, plus les gens vont en causer. Dès aujourd’hui, tout le monde bat le pavé pour aller chercher des signatures. Lorsqu’on en aura une centaine, on aura un prétexte pour défiler et semer la zone. Après on avisera. Allez, exécution ! Paolo, tu as une heure pour la pétition. La séance est levée.

Le sachem avait parlé. Quelle harangue, les amis ! Les gens se regardaient les orteils et personne n’osait la ramener. Indifférent aux injonctions du patron, Paolo couvait Luk d’un œil mauvais. Il crevait d’envie de gifler cette crevure, ce moins-que-rien, ce...

— Vous avez entendu ! On se bouge !

Chrigu brisa le silence de cathédrale qui régnait dans le local. La piétaille sursauta, surtout Paolo. Ces gueulantes de sergent instructeur, ça lui foutait les jetons à chaque fois ! Fébrile, il saisit son ordinateur portable, le regard noir. Pourquoi traînait-il encore avec ces minables ? Pourquoi gâchait-il son talent ? La réponse, il ne la connaissait que trop bien. Selma. Paolo s’en était fait la promesse : un jour, il ravirait le cœur de cette créature et, au passage, se glisserait dans sa petite culotte. Il en frissonnait rien qu’à l’idée. Paolo jeta un œil à Selma. Elle le dévisageait. Frisson suprême. Voilà pourquoi il restait.

— Ça va aller ? Tu as besoin d’aide ? Une heure, c’est un peu court...

Selma s’était approchée, l’air inquiet, mais divine comme à son habitude. Ses yeux bleu acier transperçaient Paolo. Lui jetait un regard de biais, en fixant les épaules de la jeune femme.

— T’inquiète j’ai l’habitude. M-m-m-merci !

Voix tremblotante. Sourire niais. Déglutition nerveuse. La marque de fabrique de Paolo. Pris à la gorge par une poussée d’angoisse, il tourna les talons et se dirigea vers l’unique table du local, un machin en sapin recouvert de laque sombre comme de la poix. Paolo avait un visage longiligne marqué par des joues creusées, un nez aquilin, un large front sur une calvitie naissante. Il n’était pas moche et plutôt athlétique. Mais ces lunettes d’ingénieur ! Et son allure de gendre parfait, les chemises carrelées impeccables, la frange de côté, toujours rasé de près. Trop sérieux pour une Selma qui adorait la beaufitude de son Luk, marcel ou t-shirt moulant fluo en été, trois tonnes de gel en toutes saisons.

Paolo se mit au travail, levant la tête de temps entemps pour suivre les faits et gestes de Selma, contempler ses cheveux longs, très longs, blond platine aux racines châtain. Son nombril à l’air, son ventre plat. Son jean bleu marine déchiré aux genoux. Aujourd’hui, elle portait les baskets roses que Paolo exécrait, mais compensait par son rouge à lèvres bordeaux. Lorsque Selma souriait, on ne voyait plus que ces deux lamelles de chair colorées et des dents étincelantes, autant de phares éclairant un petit nez retroussé et des pommettes saillantes. Et son odeur... ce parfum pourtant banal qui projetait Paolo dans des songes érotiques ; lui, le visage collé entre les cuisses de sa belle, le nez enfoui dans sa toison aromatique, deux monticules transportés au loin par le rythme d’une respiration effrénée...

— Qu’est-ce que tu fous ?

Fini de rêvasser Paolo ! Penché derrière lui, Jonas le considérait avec sa coutumière sévérité surjouée. Quelle tronche d’abruti ! fulmina Paolo. Et c’est moi qu’on appelle Rital ! Il s’est pas vu avec ses cheveux charbon et son tarin. À une époque pas si lointaine, un Jonas encore sensible aux vertus de l’autodérision tolérait qu’on le surnomme « Métèque ». Tempi passati. Le chef, un gars du Sud ? Sa dégaine pouvait peut-être faire illusion, mais le métabolisme méditerranéen faisait cruellement défaut à Jonas. Il commençait à transpirer comme une vache dès l’arrivée du printemps. En avril, ne te découvre pas d’un fil ? Très peu pour lui, merci ! Cette pensée fit sourire Paolo. Autant dire que Jonas n’apprécia que moyennement.

— Et tu te fous de ma gueule ?

— Non... euh... enfin. Je pensais à...

Voix tremblotante. Sourire niais. Déglutition nerveuse.

— À quoi ? À quoi qu’tu pensais ?

— Ben, qu’il fait chaud et... que... tu... enfin...

— Il fait chaud ? T’as les neurones qui grillent ? Tu veux qu’on t’installe une clim’, pauvre chou ?

Paolo resta interdit. Il s’y était mis dedans tout seul et le savait.

— Il fait chaud pour tout le monde, bordel. Tu veux un rafraîchissement ? Tiens !

Jonas essuya son front poisseux sur l’épaule de Paolo, dont le cerveau se contracta de dégoût. Le reste du corps resta immobile. Pas un orteil n’avait bougé.

— Je dois te rappeler la situation ? L’urgence de la situation ?

Silence dans la salle. Tout le monde matait. Selma n’en perdait pas une miette.

— Je peux pas aller plus vite que la musique, Jonas. Faut choisir les bons termes, trouver les tournures de phrase. Tu veux de l’incisif ? C’est ça que t’as dit ? Ben, ça demande du travail.

Bien envoyé Paolo. Tu remontes la pente. Tu renverses la vapeur, mon pote.

— Ah ouais ? Et tu comptes trouver l’inspiration grâce aux miches de Selma ?

Question accompagnée d’un doigt pointé en direction de l’ordinateur portable. Le teint de Paolo devint cireux et son estomac se recroquevilla au moment où ses yeux se braquèrent sur l’écran. Oh misère ! Affichée en très large résolution, Selma y souriait en itsi bitsi petit bikini au bord de la piscine municipale de Berthoud, allongée sur le ventre dans une pose lascive et cambrée à s’en coller une scoliose. C’était la photo préférée de Paolo, une image que sa belle avait publiée l’été dernier sur le réseau social GhIG, cliché dûment archivé depuis. Il ne se lassait pas de contempler chaque centimètre carré de cette peau claire et soyeuse. Il traquait les grains de beauté, essayait de deviner les tétons sous l’étroit tissu jaune citron et bavait devant le galbe de fesses. Quelle imprudence de rameuter les gambettes dénudées de Selma à chaque démarrage de l’ordi ! Certes, certes. Le cœur à ses raisons... patati et patata. Dans un accès de panique, le Don Juan des Apennins aplatit son bidule électronique de la main et contre-attaqua, un fond de tiroir de fermeté dans la voix.

— F-f-faut que tu me laisses bosser là, Jonas !

— Ouais... mais faut travailler, hein ? Pas te palucher !

Nouvelle explosion dans le local. Ça se tapait sur les cuisses à qui mieux mieux. Pas besoin d’être voyant extralucide pour deviner de quoi il en retournait ; chacun connaissait les turpitudes du Rital. Rongé par l’humiliation, Paolo hésita entre sauter à la gorge de Jonas et se terrer à jamais dans un trou profondissime, mieux ! une galerie jules-vernesque. Il commit l’erreur d’adresser un regard coupable vers sa bien-aimée. Elle aussi se moquait. Paolo se résigna à s’en prendre plein la tronche.

L’agitation rendait l’air du local irrespirable. Chrigu, le second, se dirigea vers la porte pour une séance d’oxygénation, façon goudron et nicotine. Dehors, il retrouva Eva, déjà clope au bec. Il sortit son paquet et s’alluma une tige, remplit bien ses poumons avant d’expirer bruyamment. Eva le toisait. Elle avait cette expression qui en disait long sur son humeur. Se faire traiter comme du poisson pourri ? Pas d’accord, Chrigu, pas d’accord.

— T’es en pétard, pas vrai ?

— Merde, oui. Il se passe plus un jour sans que Jonas nous engueule. Pour rien. Y se prend pour qui ? « Ramène tes fesses », « ramène tes fesses ». Qu’il ramène les siennes et il va voir...

Nouvelle bouffée de fumée, expulsée par saccades. Discuter avec Eva, c’était la certitude de se fendre la poire. Sale caractère. Sacrée bonne femme.

— Pourquoi tu le soutiens comme ça, Chrigu ?

— Comme ça comment ?

— Tu lui lèches le derche ! Langue marron à donf.

Chrigu pouffa et adressa un clin d’œil complice à Eva qui lui rendit son sourire. Sur la pointe des pieds, elle se mit à faire des courbettes et prit une voix de fausset.

— « Chef, c’est quoi le plan ? » « Chef » par ci, « chef » par là...

Nouveaux sourires. Les clopes arrivaient au bout.

— Ça le calme. Tu sais comment il est. C’est pas un mauvais chef. Mais t’as raison, il déconne parfois avec la discipline.

— Tsss ! Tu ferais un meilleur patron.

Des responsabilités ? Surtout pas ! Chrigu fit diversion illico presto.

— Comment va le petit monstre ?

Regards complices. Eva se rembrunit presque aussitôt.

— On l’oblige à commencer l’école enfantine en août. J’vais me battre. L’État, il te prend ton gosse quand il est tout petit pour l’endoctriner, lui mettre dans la tête toutes les conneries du système, en faire un pantin bien docile. Ça va pas se passer comme ça.

Holà, fallait pas la lancer sur le sujet ! On signait pour un exposé de trois plombes. Pas besoin en plus, Chrigu connaissait le refrain par cœur : la classe politique de Berthoud, d’obédience libérale, était décadente et connectée à des réseaux aux ramifications profondes. Illuminati et tutti quanti. Chez Honneur et Patrie, ce genre de théories servaient usuellement de béquille idéologique. Eva était accro. Elle avait même rempli des armoires entières de gloubi boulga complotiste, avait déboisé des forêts pour conserver une trace physique d’implacables raisonnements. Son appartement s’était transformé en ridicule bibliothèque de la Fin du Monde, des amas considérables de papier remplissant l’estomac des mites ayant colonisé le trois-pièces. Certaines en avaient fait un malaise, paraît-il.

— À ce sujet, vous avez discuté de mon plan de surveillance de la salle du Conseil municipal ? Ils décident de tout derrière des portes closes, tu sais ?

Chrigu jeta à Eva un regard empreint de lassitude. Il tapota sur son paquet de cigarettes.

— Honneur et Patrie, c’est pas un repaire de James Bond. On est pas un club d’espions.

— J’pourrais le faire, moi. J’ai regardé des tutos, je sais comment.

— Eva, ta condamnation, ça t’a pas suffi ? Putain, tu t’en es tirée avec du travail d’intérêt général. Tu veux vraiment finir en taule ?

— C’est grave ce qui passe, tu sais. Y a des choses que tu...

— La priorité, c’est le Weisses Kreuz.

La discussion était close. Point.

— Ok...

Lorsqu’ils venaient de Chrigu, Eva acceptait les ordres. Le gaillard inspirait le respect. Il avait toujours eu du charisme à revendre, même de l’acné plein la face. Au sortir de l’adolescence, Chrigu avait viré beau gosse et faisait chavirer les cœurs depuis. Il suffisait de le voir se bagarrer, jarret tendu sous le short de facho, coupe brosse impeccable, pas un pet de graisse sur ce corps sculpté et décoré de signes cabalistiques. Blond aux yeux verts, des mâchoires carrées et une gueule d’ange. Eva aurait pu tomber amoureuse, mais, depuis son divorce, elle s’était totalement dévouée à un amant très exigeant et peu partageur. Le complotisme, donc. Cette passion n’enlevait rien à l’engagement de cette jeune mère pour Honneur et Patrie. L’immigration constituait à ses yeux l’un des visages de l’internationalisme honni. Et s’il fallait se battre – physiquement, donc – pour s’y opposer, merde, oui, Eva était de la partie. Plutôt deux fois qu’une. Les gnons, ça ne lui faisait pas peur. Elle était courte sur pattes, cheveux mi-longs, grisonnante aux tempes, un visage rond et des dents de rongeur. Lorsqu’elle pétait les plombs, Eva virait danger public. Le genre à s’acharner à coup de grolle sur un cave qu’elle venait d’allonger.

La grosse tête de Jonas s’aventura sous la canicule. Le chef posa une main sur le pas de la porte, le soleil dans les yeux. Désireuse de fuir l’importun, Eva prit congé d’un signe du menton, écrasa sa clope sous sa semelle et s’engouffra dans le local. Jonas recula pour la laisser passer, la suivant du regard. Elle fit mine de rien, même lorsque les effluves émanant des aisselles de Jonas arrivèrent à ses narines, une odeur aigrelette qui la débectait depuis le premier jour. Chrigu attira l’attention du patron, tout pour éviter un nouvel esclandre. Encore une engueulade et Eva aurait disjoncté. Elle aurait sans doute envoyé Jonas à l’hosto.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Comment t’as trouvé mon petit topo tout à l’heure ?

Chrigu répondit en tendant son paquet de clopes. D’un geste sec, il fit émerger une tige au filtre blanc immaculé. Jonas prit un air dégoûté, mais se servit malgré tout.

— Rien à dire sur le fond. T’as fait le job en allant à Wynigen. Tu donnes les impulsions, comme il faut. Tu montres la voie.

Et hop ! Une lichette de pommade, un bon vieux léchage de bottes bien grossier. De toute manière, Jonas paraissait trop épais pour capter ne serait-ce qu’un semblant, le début du commencement d’un soupçon de condescendance. Un-zéro, esprit binaire.

— Sur la forme, t’es inflexible comme il faut.

Chrigu alluma une énième clope et en fit de même pour celle de Jonas. Pompe bien mon connaud, car tu ne vas pas apprécier ce qui suit.

— Par contre, vas-y un peu mollo avec les gars...

Jonas leva les sourcils, l’étonnement et l’indignation crayonnés sur son faciès.

— Comment ça, mollo ?

— Je sais que tu mets un point d’honneur à faire régner la discipline. Suis à fond avec toi.

Les pupilles de Jonas alternaient nerveusement entre gauche et droite, tentant de décrypter un éventuel message codé.

— Mais gueuler pour gueuler, ça finit par user tout le monde.

Jonas s’empourpra. Il éleva la voix. Pire, il explosa.

— Qu’est-ce que tu racontes ? C’est cette cinglée d’Eva qui est venue se plaindre chez toi ? Si elle veut me dire quelque chose, je suis là !

Catastrophé, Chrigu intima l’ordre à Jonas de se taire. Il le contourna pour fermer la porte du local et leva furtivement la tête pour découvrir la consternation sur les visages des « gars » à l’intérieur, sans oublier la fumée qui sortait des oreilles d’Eva. Un juron siffla entre ses dents.

— Viens...

D’un coup d’épaule agacé, Jonas se dégagea du bras passé amicalement autour de son cou.

— C’est quoi ce bordel ? On... on conspire derrière mon dos maintenant ?

Jonas n’était plus maître de lui, transpirait à gouttes encore plus grosses qu’à l’accoutumée. Chrigu s’en voulait. Pourquoi ne pas avoir attendu avant de vider son sac ? Le patron n’était pas très malin, mais pas débile non plus.

— Conspiration ? Tu disjonctes ou quoi ? Je viens de te dire que tu assures. Il faut juste pas saboter le moral de troupes...

— Saboter le moral des troupes ? Des troupes qui parlent derrière mon dos et qui – elles – sabotent mon autorité ?

— Jonas, ça suffit maintenant. Tu me les brises.

Sourcils froncés, mâchoires et poings serrés : c’était sa pose d’intimidation. Même le chef n’osait pas la ramener lorsque Chrigu perdait patience.

— Honneur et Patrie, ça part en sucette Jonas ! Tout le monde se gueule dessus sans arrêt ! Ce combat, le Weisses Kreuz, c’est un don du ciel. Ton plan, génial. On met ça en place, ça soude l’équipe. Paf, c’est reparti ! On va bien faire chier tous les gauchos, on les castagne s’il faut.

Moulinettes avec les bras, coups de poing esquissés dans le vide, un sourire et à nouveau un bras passé autour du cou, façon tenaille. Cette fois, Jonas ne broncha pas.

— Tu es un bon chef. La discipline, c’est important. Mais il faut aussi encourager les gars. Même ceux qui peuvent être énervants, ceux avec qui t’as le plus de mal.

— Je ne veux pas qu’ils se ramollissent, c’est tout.

Le grand nigaud. Déjà des larmes dans la voix et les yeux embués. Chrigu fit semblant de rien.

— Et t’as raison. Mais pense aussi à récompenser leurs efforts. Ils en font, tu sais ?

Jonas restait les yeux dans le vide. La clope se consumait toute seule au bout de ses paluches. Le message était passé, il ne restait plus qu’à emballer le tout avec un joli nœud.

— On est derrière toi. Tout le monde sait ce qu’il te doit.

Un joli morceau au violon, larmoyant à souhait. Bravo l’artiste ! On fait passer le chapeau.

— Tu as raison. Faut maintenir l’esprit d’équipe sinon, on ne va pas durer.

Jonas se laissa absorber par cette pensée un bref instant, juste le temps de presser un jus de méninges et de le partager avec Chrigu.

— Je vais arrondir les angles. J’ai compris. J’ai déconné.

— On est tous sous pression. On déconne tous. Pas grave, mon pote.

Quelle pression, au fait ? Chrigu l’ignorait. Mais Jonas semblait satisfait de cette phrase toute faite, de la marque d’amitié également. Il ouvrit la porte et déboula dans le local, carburant désormais à la bienveillance.

— Comment va l’équipe ? Parée à l’abordage ? Paolo, je peux voir ton texte ? Je suis sûr que ça va être génial.

Débordant de bonhomie, Jonas fit quelques pas et se pencha en avant pour lire.

— Oh oh ! Bien envoyé ! Bordel, c’est la classe !

Le chef dépensait tellement d’énergie pour tenir son nouveau rôle qu’il transpirait des hectolitres. Ses émanations corporelles piquaient les yeux. Proche de l’apoplexie, Paolo se redressa.

— Tiens, assieds-toi. Tu verras mieux.

Chrigu s’éclatait en matant la scène. Trop bonnard ! Jonas, lui, continuait son cirque.

— Je suis fier de toi ! Vraiment ! C’est comme ça qu’on va réussir. En équipe, tous ensemble !

Incrédule, Paolo matait Jonas comme si ce cabochard débarquait de la planète Mars.

— Ravi que ça te plaise. Je dois juste encore mettre tout ça en forme, mais c’est prêt je dirais.

— C’est plus que prêt. J’avalise ! Cent pour cent derrière toi, mon pote !

Jonas se leva et se rapprocha de Paolo, qui n’osa pas bouger un cil. PAF ! Une grosse tape dans le dos. À un doigt de lui décoller les poumons. Un rustique comme on n’en fait pas deux.

— Désolé d’avoir été dur avec toi avant. La pression est forte, tu sais. Mais nous sommes plus forts que nos ennemis, plus malins surtout ! Toi, t’es un sacré malin. Regarde-moi ce texte. Parfait ! Juste parfait.

À quelques mètres de là, Chrigu se pinçait les lèvres pour ne pas partir en fou rire. Le ridicule de la scène n’échappa pas à Eva, qui avala une gorgée de bière et ficha une clope au-dessus de son oreille. Elle invita son pote à s’en griller une dernière. D’un air entendu, le duo prit la direction du parking avec la ferme intention de poursuivre les messes basses.

CHAPITRE II

Jamais Oscar Spencer n’avait quitté le Bureau ovale aussi dépité. L’émotion ressentie en posant le pied la première fois sur ce parquet strié ? Pfouit ! Envolée depuis bien longtemps. Le prestige de la fonction, l’honneur de travailler à la Maison-Blanche ? Ça aura bien duré quelques jours, soit le temps nécessaire à juger de la valeur de Gus Kolven. Presque deux ans que le mandat du président avait commencé : autant dire une éternité. Un enfer. C’était comme si une présence néfaste s’était emparée du lieu, perchée sur les lourds rideaux, scrutant avec délice la démocratie vaciller. Un vautour prêt à dépecer sa proie, à en arracher d’un coup de bec les entrailles encore fumantes.

Clop. La porte se ferma derrière Spencer. C’était cette pourriture de Conor Byrne qui le suivait. Les deux se trouvaient désormais dans le couloir de l’Aile Ouest. Ils firent spontanément quelques pas, s’éloignant suffisamment pour que le président n’ait pas à entendre la mise au point qui allait suivre. Ils s’arrêtèrent dans le couloir, devant le bureau de Spencer, vis-à-vis de celui du vice-président.

— Voilà...

— Voilà quoi, Byrne ? C’était quoi, ça, là-dedans ?

Conor Byrne, conseiller spécial du président, tentait de prendre un air grave, mais jouer la comédie n’était pas le fort du bonhomme. Tout son visage potelé – ses petits yeux de fouine d’un vert délavé, ses pattes d’oie, la barre qui lui servait de bouche – respirait la jubilation. Victoire totale, hurlait son nez carré pris de spasmes, gigotant au rythme de mouvements de mastication incontrôlés. Il n’avait l’air de rien Byrne, avec sa barbe de deux jours et sa tignasse coiffée à la dynamite. Mais ciel ! comme il était sinistre avec ses poils gris-noir lui sortant même des oreilles. Toujours tranchant comme une lame de rasoir.

— C’était le président, il me semble.

La mâchoire de Byrne dessinait des cercles de plus en plus larges. Ce tic insupportable, un tambour de machine à laver. Le salopard prenait son pied.

— Ça va, faites pas le mariole, hein ! On avait convenu d’obtenir des excuses pour ce ghig sur Janet Hall. Enfin, des excuses... faut pas rêver ! Mais au moins un message édulcoré, une remise à plat de la chose. La polémique sur l’obésité de Hall, ça va se tasser. Kolven a fait déjà mille fois pire. On aura le droit aux cris d’orfraie et aux procès en grossophobie. Mais le reste : vous vous rendez compte que les propos du président pourraient lui être préjudiciables ? Ces trucs sur « aider un ami malhonnête » ? L’avocat de Kolven est catastrophé, je vous avais pourtant prévenu !

— Ah, l’avocat. C’est ça.

Conor Byrne ne prenait même plus la peine de cacher son air goguenard. Ton baratin mec, je m’en cogne.

— Le président Kolven se met en danger. On doit le protéger. C’est notre rôle.

— Le protéger ? Ah bon...

Pause.

— Je vous respecte Spencer, vous le savez. Mais le président, c’est Gus Kolven. Il a été élu, des millions d’Américains lui ont fait confiance et lui font toujours confiance. Sa légitimité, il la tire du peuple. Pas de moi, pas de vous, pas d’un quelconque avocat. C’est à lui de choisir sa ligne de défense.

— C’est bon, Byrne, c’est bon. Épargnez-moi votre couplet sur la légitimité populaire et les élites. Ça marche peut-être sur quelques décérébrés végétant au fin fond de l’Alabama. On n’est plus en campagne là, à flatter le populo dans le sens du poil. On est chez les pros, parmi les loups et les chacals.

— Mh...

Byrne marqua une nouvelle pause. Il plongea son regard acéré dans celui du chef de cabinet de la Maison-Blanche, trépana les pupilles et entra par effraction dans l’âme de l’imprudent Spencer.

— Dommage que vous refusiez toujours de prendre la mesure de l’élan populaire qui a porté Gus Kolven à la présidence des États-Unis. Cette suffisance de Yankee que vous montrez à l’égard des petites gens du Sud, les Américains ne veulent plus la voir ni l’entendre. Des « décérébrés » ? Enfin, Oscar, vous savez aussi bien que moi que vous devez votre boulot, bien payé d’ailleurs, à ces soi-disant « décérébrés ». Vous leur crachez ainsi au visage ? Non, vous valez mieux que cela, Oscar.

Le coup était rude. Spencer sentit ses jambes flageoler. Et Byrne savourait la dérouillée qu’il mettait à son rival. Oh, le pied ! Le panard total !

— Cela étant, je suis d’accord avec vous. Nous sommes parmi les loups et les chacals. Mais pensez-vous vraiment que ces prédateurs vont nous faire une fleur si on s’excuse ? Qu’ils vont se montrer conciliants ? Qu’ils vont tout oublier si on s’avilit à ramper ? C’est quoi votre stratégie au juste ? Limer les griffes et les crocs du tigre ? Le transformer en petit chat mignon en espérant faire fondre le cœur de cachalot de Janet Hall ?

— La stratégie, Byrne, était celle discutée avant l’entrevue avec le président. Vous vous souvenez ? Vous deviez intervenir, user de votre influence pour qu’il corrige le tir. Vous n’avez pas prononcé un traître mot ! Vous m’avez abandonné avec Kolven pendant vingt minutes !

Touché, mais pas coulé le croiseur Spencer.

— Le président Kolven n’a pas été sensible à votre argumentation. Je n’y peux rien. À mon avis, la stratégie retenue par le président est la bonne. En aucun cas je ne m’étais engagé à lui tordre le bras. Ces intrigues de cour, très peu pour moi.

— Non, bien sûr ! Ce n’est pas votre style...

— Je ne sais pas ce que vous essayez d’insinuer et je ne suis pas certain d’apprécier, Spence.

Tenter de raisonner Conor Byrne, c’était la garantie de péter les plombs. Quel esprit retors, quel habile manipulateur. Un duelliste de talent, confit d’arrogance et de mauvaise foi, faisant toujours mine de respecter son interlocuteur, quel qu’il soit. Armé de son insupportable obséquiosité, Byrne poussait à la faute, choisissait le moment opportun pour retourner les arguments de l’adversaire comme un gant. Une âme noire dotée d’un esprit brillant. Gus Kolven était son exact contraire : un imbécile, une nullité en politique, mais le candidat à la présidence ne s’était pas trompé au moment de recruter Conor Byrne pour sauver sa campagne du naufrage. Influent lobbyiste, Byrne était parvenu à dévoyer la frange la plus conservatrice du Parti républicain grâce à son association Fierté Américaine, dont les accointances avec des suprémacistes blancs ne la privaient pas de juteux financements. Le grand public connaissait surtout « Oncle Conor », l’animateur du podcast éponyme, le tribun, le polémiste qui assurait le service après-vente de chouettes idées : liberté incontrôlée, démantèlement de l’État, haro sur l’avortement, flingues partout, noirs nulle part, opposition à l’immigration sous toutes ses formes, voire théorie du grand remplacement, seule doctrine originaire d’Europe ayant une quelconque valeur aux yeux du Tonton. Un patriote nourri à la mamelle de Harvard, mais vouant les élites aux gémonies. Un génie !

— Oh, vous voyez le mal partout, Conor.

Tu vois ? L’ironie, je maîtrise aussi.

— Je pensais qu’on s’était entendu. Mieux ! Qu’on s’était compris, Byrne. Ce n’était pas le cas. Ne vous inquiétez pas, je vais tenter d’arranger les bidons. Continuez à faire ce que vous faites avec le brio qui vous caractérise.

Byrne déploya un large sourire. C’est quoi ces vannes ? Amateur, va !

— Moi m’inquiéter ? Non, je ne m’inquiète pas. Surtout pas.

Byrne dévisagea Spencer. Il n’était que dédain. Le conseiller tourna les talons dans son costume mal ajusté, usant de la nonchalance qu’il cultivait savamment.

— Vous nous ferez l’honneur d’être des nôtres à la réunion de deux heures, réunion de crise ? Notre candidate à la Cour suprême ? Sujet brûlant, vous savez ?

Le temps resta suspendu quelques secondes. Satisfait de son persiflage, Spencer se préparait à une réponse cinglante, un geste d’humeur ou une réaction quelconque. Rien. Byrne l’avait mouché. Il lui avait suffi de claudiquer en direction de son bureau.

Des dizaines d’yeux étaient posés sur le chef de cabinet d’une Maison-Blanche profondément divisée. Chaque camp comptait les points. Et Team Spencer se faisait laminer.

Rembobinons. Porté par une ambition dont l’origine restait pour beaucoup un mystère, Gustave Raymond Jort Kolven avait brigué l’investiture républicaine à la présidence des États-Unis. Iconoclaste et irrévérencieux, menteur aussi, le bon vieux Gus avait plié l’affaire avec sa gouaille de combinard. Que veulent entendre ces gagne-petit, tous ces péquenauds délaissés par une classe politique bien trop absorbée à se regarder le nombril ? Qu’on leur promette des emplois, des tonnes d’emplois ! Le patriotisme économique comme programme de campagne, le comble pour un baron de l’immobilier pas trop regardant sur la provenance des matériaux et de la main-d’œuvre. La fortune familiale des Kolven provenait du paternel Henry, dit Hank. Une pointure, mais quelle teigne ! Ça venait de ses origines néerlandaises, disait-il, ce sale caractère. En revanche, un talent pour débusquer des financements. Misant sur des villes de moyenne importance, Hank avait construit de tout : du résidentiel minable, des tours vertigineuses, des surfaces commerciales, des lotissements pour friqués et des bureaux. Du bâti rarement d’excellente facture, mais toujours rentable. Les banques et les investisseurs adoraient cette charogne âpre au gain. Hank avait monté les marches du succès une à une, mais fut foudroyé par un AVC au faîte de sa gloire, assez jeune, contraint de laisser la barre au seul de ses trois fils lui adressant encore la parole.

À l’époque, Gus était un gamin de vingt-sept ans, frais émoulu de Yale, déboussolé par l’éducation tyrannique du paternel. Il pansait ses plaies à l’âme à New York, dépensait sans compter, peu concerné par les affaires de son père, lui préférant la chronique mondaine. Le choc fut rude. Imaginez Gus le flambeur, contraint à l’austérité, enseveli sous les classeurs de compta et les plans d’architecte ! Le faste et le luxe étaient tout ce à quoi aspirait le jeune homme, c’est donc ce à quoi il s’adonna pendant trois décennies, menant inexorablement la Kolven Corporation à la ruine. Au fil du temps, le robinet bancaire s’était fermé à double tour et les fidèles investisseurs avaient déserté. Ne restait plus que les mauvaises fréquentations, celles avec qui Gus jouait à se faire peur de temps à autre. Ce fut une période troublée pour la famille Kolven sur laquelle Gus ne s’épanchait guère. Une rumeur faisait du magnat de l’immobilier un indic, le témoin clé dans une vaste opération destinée à abattre à un réseau mafieux à New York. Seule certitude : le trouillomètre de Gus s’était affolé, suffisamment pour que le flambeur se mette au boulot de manière sérieuse. Ce qu’il fit, avec plus ou moins de réussite dans son style bling-bling et tapageur. La Kolven Corporation était sortie de cette crise amputée de la moitié de son juteux portefeuille immobilier, mais armée financièrement pour se relancer dans la spéculation. Gus Kolven s’était ainsi bâti une réputation de miraculé. Ses courtisans l’appelaient le « Phoenix de l’immobilier », mais les véritables spécialistes savaient que le mérite revenait au fils aîné (du premier lit) Hank Kolven Junior.

Le rejeton avait hérité du prénom et du flair de papy Henry. Là où un Gus Kolven sans imagination se bornait à construire des immeubles résidentiels ruineux, des surfaces commerciales et des bureaux peinant à trouver preneur, le jeune Hank anticipait le marché. Dans l’ombre de son père, Hank Kolven Junior avait assaini l’empire familial, vendu les biens les moins rentables, développé la régie et les services immobiliers et délaissé la promotion, trop gourmande en ressources à son goût. Il tenait officieusement les rênes de la Kolven Corporation. Hank bossait, Gus dilapidait, comme au bon vieux temps. À soixante-cinq ans, le « Phoenix » continuait à brûler la chandelle par les deux bouts, à peine échaudé par ses mésaventures passées. Il fricotait avec tout ce que New York comptait de mondain et de demi-mondain, vantant sa réussite, se rengorgeant aux flatteries, ouvrant son carnet de chèques aux politiciens, du moins ceux que l’odeur de soufre n’incommodait pas trop. Ses ambitions présidentielles, une fois révélées, amusèrent. Une énième facétie ! Personne ne vit venir le rouleau compresseur Kolven, ses bravades et ses promesses en l’air, son électoralisme à deux sous qui fit mouche. L’Amérique s’était trouvé un nouveau champion conservateur. Gus, lui, s’était découvert un hobby.

L’éclatante victoire aux primaires du Parti républicain fit naître en Kolven un sentiment d’invincibilité, la conviction qu’il pouvait s’en tirer avec n’importe quoi, à condition de le faire avec un aplomb inoxydable, de ne jamais flancher. Il semblait évident que ce magouilleur n’apprendrait jamais. À cinq mois du scrutin, la campagne patinait. Passé l’effet de nouveauté, les slogans creux et les outrances avaient fini par lasser. Gus Kolven n’avait pas de véritable programme à l’exception de quelques promesses fiscales baroques. Remettre l’Amérique au boulot ? Ok, mais avec quel pognon ?

Une fois encore, c’est Hank Junior qui sortit le daron de la panade. Adepte du tir sportif, collectionneur d’armes impénitent et forcené du deuxième amendement, le jeune homme était un inconditionnel d’« Oncle Conor ». Courtisé, Byrne ne se fit pas trop prier. Il renifla le programme de Kolven et déterra les pépites les plus malodorantes, les dégrossit pour la forme avant d’en faire les leitmotive d’une campagne relookée à la mode suprémaciste blanc. C’était tendancieux, délicieusement outrancier, limite grossier : autant dire que Gus Kolven avait adoré. Il avait fait corps avec l’idéologie, harangué les foules dans des stades saturés, pulvérisé les limites de la bienséance en politique. Le rouleau compresseur revrombissait, aplatissait tout sur son passage : le camp démocrate, les médias, les républicains modérés, les militants des droits de l’homme et les simples citoyens qui mettaient en garde contre la dérive extrême-droitière. La campagne révéla surtout aux yeux de Gus Kolven la puissance des réseaux sociaux, GhIG en particulier. Il en devint accro, accro à l’adrénaline de l’outrance, accro à la dopamine des « likes », cherchant dans un élan contradictoire l’approbation et la soumission d’une cour virtuelle de millions d’avatars, des convaincus, des idiots utiles et les incontournables trolls acquis à sa cause. C’est au milieu de ce joyeux foutoir qu’OscarSpencer fit son entrée en scène, dans l’euphorie du retour au pouvoir des conservateurs. Sa mission était de faire entrer le président élu dans le moule des institutions, au chausse-pied si nécessaire. Lui, l’étoile montante du Parti républicain, réac bon teint (ce qu’il assumait), devenait la caution morale de la future administration Kolven, sa boussole. Une nouvelle ère conservatrice s’ouvrait. Lumineuse. Oscar Spencer en serait le guide.

— Oscar ?

Un proche collaborateur brisa le silence.

— Gus junior veut vous voir. C’est urgent. Et les chefs de la minorité au Sénat et à la Chambre continuent de nous harceler pour une entrevue avec le président.

— Concernant la Cour suprême ?

— Oui... Entre autres...

Quel bordel ! Chaque jour, une nouvelle crise. Ça partait dans tous les sens. Oscar plaignait son équipe, composée en majorité de cadres débordant de bonne volonté, leur carrière devant eux, et qui devraient un jour retrouver un boulot avec la mention « administration Kolven » sur leur CV. Un sceau d’infamie !

— Où est Gus junior ?

— Il vous attend dans la salle de presse.

— Dans la salle de presse ?

— Oui. Et pour les chefs de la minorité ?

— Le président est à cran. Il estime que certains élus démocrates sont malhonnêtes et l’attaquent personnellement à des fins politiques. Il a peut-être raison... Quoi qu’il en soit, je ne pense pas qu’il soit disposé à les rencontrer. À moins que... Byrne. Byrne pourrait le faire changer d’avis.

— Byrne ?

Soudain blême, le collaborateur écarquilla les yeux. On pouvait y lire un sentiment proche de la panique. Spencer esquissa un sourire empli de bienveillance pour cette petite souris grise effrayée.

— Ne vous inquiétez pas. Je ne vais pas vous livrer au Grand Méchant Loup. C’était une piste. Je vais appeler les chefs de la minorité et arrondir les angles. Jouer les paratonnerres, comme d’hab’.

— Je n’ai pas de problème, vous voyez...

— Tous les gens normaux devraient avoir un problème avec Byrne. Il faut vous inquiéter de ceux qui n’en ont pas. Restez derrière le cordon sanitaire, comme vous l’avez fait jusqu’à présent. Ne vous laissez pas contaminer.

— Entendu, merci.

— Autre chose ?

— Voici le briefing pour la réunion de deux heures. Les parties surlignées sont les points que je voulais porter à l’attention du président, avec votre accord bien entendu. Vous avez une copie avec, l’autre sans. À vous de...

— Le président ne va pas le lire. Une page et demie, c’est trop long. Faites-moi un résumé, avec cinq-six phrases. Quelques mots. Il daignera peut-être y jeter un coup d’œil. Ok ?

Ce jeune collaborateur avait mis ses études de droit en veilleuse pour participer à l’aventure Kolven. Pour préparer son doctorat, il avait dû certainement se farcir des tomes entiers de jurisprudence, des milliers de pages. Le voilà désormais au service d’un homme, le président des États-Unis, incapable de se concentrer sur une malheureuse note de dix lignes. Oscar Spencer avait, vraiment, vraiment de la peine pour son équipe.

Le chef de cabinet remonta le couloir, passa devant le Bureau ovale et poursuivit son chemin. On entendait plus loin une discussion animée, vers la salle de presse. C’était Diane, épouse de Hank junior et porte-parole de la Maison-Blanche, reconnaissable à sa voix haut perchée et son accent du Sud, encore plus pâteux que d’habitude. Elle devait croiser le fer avec son beau-frère, Gus junior. Ça chauffait, pour sûr. Spencer tambourina à la porte et entra. Personne ne fit attention à lui.

— ... une capitulation pure et simple, Gus ! C’est non, c’est absolument non !

— Tu dois désamorcer ce truc, Diane. Certains représentants à la Chambre – dans notre camp Diane, dans notre camp ! – commencent à en avoir assez des horreurs écrites par mon père. Ils craignent pour leur siège à mi-mandat. Ils menacent de se désolidariser.

— Ah ouais ? Qui sont ces traîtres ? Des noms, je veux des noms !

— Ce sont des préoccupations légitimes, Diane.

Le frère de Gus junior, Hank, dut y mettre son grain de sel.

— Oh Gus, pour l’amour du Ciel ! Ne sois pas naïf, tu as toujours été un tendre. Même enfant, tu...

— La ferme Hank. Tu parles au nom de qui au juste ? Tu fais quoi ici ? Tu ne travailles même pas à la Maison-Blanche !

Ça chauffait entre les frangins Kolven. Spencer mit fin à l’échange.

— C’est vrai ça, Hank. Je croyais que tu devais repartir pour New York. Tu prolonges ton séjour ? Mais que va devenir la Kolven Corporation sans son brillant président-directeur général ?

Trois têtes pivotèrent en direction d’Oscar Spencer. Le couple Kolven, Diane et Hank, lui jeta un regard inexpressif. Gus junior affichait une expression mêlant soulagement et angoisse.

— Spence ! Tu as parlé à mon père ?

— C’est plutôt lui qui a fait la conversation, si tu vois ce que je veux dire.

— Et Byrne ?

— Byrne reste Byrne...

Sourires entendus et regards complices entre Hank Junior et Diane. Spencer tiqua.

— Désolé Hank, mais on doit causer. Tu permets ?

— Le président est mon père. J’ai le droit...

— Tu as le droit de venir à la Maison-Blanche pour rendre visite à ta femme et y rester plus qu’autorisé parce que je le tolère. Vous avez passé un chouette moment en famille pour le Quatre Juillet, à ce que j’ai pu entendre. Là, on doit bosser. Désolé.

Foutu mélange des genres. Tends la main, ils te dévorent le bras.

— Mon jet ne sera pas prêt avant une heure.

— Eh bien profite de ton temps libre pour prendre l’air. Savoure un bon café. Tu peux même télétravailler si tu t’ennuies.

Diane parvenait mal à se maîtriser, pauvre petite fille à papa contrariée !

— Tu pousses le bouchon, Oscar. Hank est un Kolven, ça le concerne aussi.

— Ce n’est pas une thérapie de famille. On doit parler boulot. C’est confidentiel.

Spencer savait encore se montrer implacable. Presque deux ans de divisions au sein de la Maison-Blanche avaient passablement entamé le crédit du chef de cabinet, mais quelques lambeaux d’autorité subsistaient. Hank Kolven Junior céda.

— C’est ok, Diane. Laisse tomber.

Hank attira son épouse à lui et passa le bras autour d’une taille de guêpe que le chemisier crème mettait parfaitement en valeur. Hank posa un baiser aussi furtif que chaste sur les lèvres de Diane, dont la fureur se lisait sur le visage. Le feu aux pommettes. Ils étaient pareils, de véritables boules de nerfs, mais Hank Junior avait appris à gérer la frustration au contact de son imprévisible de père. Diane Kolven, née Boseman, était la fille unique d’un couple de bourgeois de Raleigh, des nababs locaux de la transformation laitière qui ne lui avaient jamais rien refusé. Hank se tourna vers son petit frère, qui le gratifia d’une étreinte virile. Relations complexes entre les deux frangins. Parfois ils s’aimaient, parfois ils se détestaient. Mais quand ils se détestaient, ils s’aimaient malgré tout. Et vice versa.

— Tu prends soin de toi, Hank.

— Ouais, mec !

Oscar Spencer eut droit à un regard chargé de défiance. Pas un mot, pas un geste. Hank Junior faillit même le bousculer en sortant du bureau. Tout ça suintait le dédain. Après Conor Byrne, au tour de l’aîné Kolven de le traiter comme un moins que rien, un minable.

— À bientôt. Bon retour à New York !

Spencer ferma la porte cérémonieusement, sans attendre de réponse.

— Tu ne peux pas l’exclure comme ça ! Si le président l’apprend...

— Oh, tu n’irais quand même pas cafter ?