Soif de liberté - Albert de Morais - E-Book

Soif de liberté E-Book

Albert de Morais

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Beschreibung

Adrien, né en Angola, se rebelle face à la dictature de son pays et découvre qu'il a un frère caché...

Né le 3 août 1955, à Cazombo, Angola, Adrien va avoir dix-huit ans. Enfant unique d’une famille aisée vivant à Lisbonne, il intègre un mouvement contestataire à la dictature alors que son père profite de celle-ci pour s’enrichir en travaillant pour le gouvernement tout en faisant des affaires en Angola.

En vacances dans le domaine viticole de sa grand-mère, dans le Douro, il découvre qu’il n’est pas le seul fils de la famille.

Il a eu un frère, Pierre, kidnappé à Paris, en 1953, alors qu’il était bébé, alors que sa mère finissait ses études de médecine, en France, fruit d’une relation qu’elle eut avec un homme travaillant au ministère des Affaires Etrangères français. Les aventures d’Adrien nous font voyager au travers du temps et du globe, la quête du bonheur, sans doute…

Découvrez sans plus attendre les aventures d'Adrien et partez avec lui au travers du temps et du globe, en quête de bonheur !

EXTRAIT

Le bus venait de sortir de Castelnaudary, il restait une vingtaine de kilomètres jusqu’à Revel.
La route était minuscule et sinueuse, cette région était d’une incroyable beauté. D’un côté et de l’autre, on pouvait voir des petits châteaux entourés de vignes et d’arbres gorgés de fruits. L’environnement était préservé, les maisons et les jardins bien traités et tout semblait parfaitement organisé.
Les yeux plongés dans ces magnifiques paysages, Adrien repensa à la joie de sa mère quand il lui avait téléphoné, en arrivant à Carcassonne.
Il se doutait qu’elle ne pouvait pas comprendre les raisons qui l’avaient conduit à partir, mais avait été surpris de ne pas avoir été réprimandé comme il le craignait.
Après les premières et longues explications sur le voyage : « où es-tu et avec qui ? » Le plus difficile fut de justifier les raisons de son départ.
⸺ J’avais soif de liberté maman, de voir d’autres choses, de prendre ma propre vie en main et de manière indépendante. 
⸺ Soif de liberté ? Mais enfin, de quoi te plains-tu ? La liberté n’est pas quelque chose que l’on peut donner, la liberté…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Albert de Morais (Antonio Alberto de Morais Cardoso) est un ex-journaliste de nationalité française et portugaise, né le 25 juillet 1955, à Alijó, Douro, Portugal. Il est père de deux enfants : Daniel (1982) et Hugo (2003).
Après le certificat d’études, conclu en vivant chez ses grands-parents maternels, dans le nord du Portugal, il refuse de continuer l’école, veut travailler et exige de rejoindre ses parents installés à Lisbonne.
En 2015, il acheva l’écriture de son premier roman, en français (Soif de Liberté) et en portugais (Sede de Liberdade), publiés par les Editions Douro en mai 2016.

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Seitenzahl: 565

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Albert de Morais

Cet ouvrage a été composé par les Éditions Encre Rouge

®

7, rue du 11 novembre – 66680 Canohes

Mail : [email protected]

ISBN papier : 978-2-37789-102-3

Il n’est point de bonheur

sans liberté

ni de liberté sans courage.

Périclès

1 - San Diego, 21 octobre

Je roulais sur la 5, la San Diego Fwy, vers le Mexique, en écoutant à fond la version longue des 4 Saisons de Vivaldi, luttant ainsi contre mon ennemie du moment, la somnolence provoquée par cette autoroute monotone.

L’envie d’enlever le limiteur de vitesse et d’accélérer me démangeait, mais je craignais les radars fixes et mobiles qui polluaient les environs de San Diego. Je me ferais arrêter par des policiers intraitables, qui se font généralement un malin plaisir, presque malsain, à vous faire attendre une heure dans la voiture, pendant leurs recherches sur vos antécédents et dressent calmement les contraventions.   

Pour une fois, j’avais pris le temps et le soin de préparer une bonne sélection musicale pour la route. Celle-ci, démarra par l’envoûtante voix de Dulce Pontes et la « Canção do Mar », à la sortie Carmel, suivi par Pavarotti, Brel, Reggiani et le Boléro de Ravel. À partir de Los Angeles, changement de registre : Amália, Roberto Carlos et Vivaldi.

J’étais déjà en retard, mais mes amis Shashi et Jacques ne voulaient pas me laisser partir après notre long et faste déjeuner dans leur sublime maison de Santa Monica.

Du coup, j’ai un peu abusé du merveilleux nectar californien que Jacques voulait me « vendre » comme un des meilleurs crus du monde « équivalent aux meilleurs bordeaux   français », disait-il, pour essayer de reprendre nos habituelles discussions sur le vin. J’ai fait semblant d’acquiescer pour couper court, j’étais pressé.

C’est un drôle de couple ! Shashi est une petite femme japonaise nerveuse et toujours débordée qui dirige un énorme complexe hôtelier à Los Angeles agrémenté d’un club de sport privé, pour le compte de sa richissime famille d’investisseurs.

Jacques ne fait pas grande chose, il écrit, dit-il, même si je n’ai jamais vu quoi que ce soit rédigé par lui. Il est, soi-disant, conseiller culturel à la délégation de l’ambassade du Royaume-Uni, à Los Angeles. Je me suis d’ailleurs toujours demandé s’il n’avait pas une autre activité. Parfois, il partait plusieurs semaines, en disant qu’il allait voir sa famille, en Angleterre, mais il n’en parlait jamais, comme s’il voulait garder le secret de cette autre vie qu’il semblait mener.

Il s’était toujours défini comme un Anglais déraciné qui vit en Californie, depuis trente ans, « parce qu’il fait toujours   beau ». C’est le vrai British : aimable, calme, prudent, prévoyant, pourvu de l’humour froid et sournois propre à ces compatriotes.

Je les adore, ils sont le couple parfait pour gérer leur entreprise et ses spécificités, notamment une clientèle exigeante, composée de riches personnalités du milieu américain des affaires, de la politique et de vedettes du cinéma d’Hollywood.

Cela m’a étonné que Jacques soit si détendu et essaye de me retenir, alors qu’il savait que j’avais près de 300 km de route à faire pour aller jusqu’à Ensenada. D’habitude, il était plutôt du genre à me rappeler qu’il faut partir tôt pour ne pas être pressé. Mais bon, il avait envie de parler du club de foot de son cœur, le Liverpool FC, qui n’avait pas réussi le même exploit qu’en 2005, de battre le Milan AC lors d’une finale de la Ligue des Champions mémorable à Istanbul. Milan gagnait par trois buts à zéro en première mi-temps, Liverpool avait égalisé en seconde et avait remporté le trophée après la prolongation et des tirs au but. En mai dernier, c’était la revanche, les deux mêmes en finale, mais cette fois Liverpool s’est incliné sur le score de 1 à 2 au terme d’un match que les Anglais ont pourtant dominé. Jacques ne l’avait toujours pas digéré.

Mon ami Jacques ! On s’est connu à Las Vegas, un jour où nous avions tous les deux le moral en berne. Il était attablé à la machine-à-sous, voisine de la mienne, et pestait contre l’appareil et le monde entier, en français : – « Putain de saloperie de machine de merde… Tu es peut-être française aussi ? Toutes des salopes… » Je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire, non seulement à cause du vocabulaire, mais aussi parce que je reconnaissais l’accent anglais, de bonne famille.

⸺  Etes-vous français ? questionna-t-il.

⸺  À moitié, vous ne l’êtes apparemment pas du tout, répondis-je, sans pouvoir me contenir de rire. Vous seriez plutôt de l’autre côté de la Manche…

Et lui aussi s’est mis à rire.

⸺  Oui, je suis anglais, désolé… ce n’est pas mon vocabulaire habituel, mais je viens de me faire planter par une Française qui est venue avec moi, ici, en vacances. On s’est disputé, elle est repartie et je suis encore en colère.

Enchanté, je m’appelle Jacques, à la française, Jacques Whitehead, ma mère est normande !

⸺  Je ne sais pas si cela peut atténuer votre peine, mais je vis à peu près la même chose. Ma copine est américaine, de Vegas, je suis venu la voir et elle m’a dit qu’elle aimait un autre homme. Il y a quelques mois, il m’est arrivé une autre mésaventure, avec une Française, c’était plus dur parce que je l’aimais, elle. Ce n’est donc pas un problème de nationalité, mais des femmes qui ne sont plus aussi fidèles qu’au temps de nos aïeux. 

Jacques éclata de rire, mais il fut interrompu par la machine où il jouait qui s’est brusquement mise à trembler en émettant un bruit strident.

⸺  Mille coins… j’ai gagné mille coins… yes, yes, yes… j’ai gagné mille dollars… ! Vous m’avez apporté la chance, yes… Je vous invite à dîner ?

C’est à partir de ce moment, prolongé plus tard au restaurant japonais, où nous fîmes la connaissance de Shashi, que nous devînmes inséparables… jusqu’à leur mariage, un an après.

J’ai freiné d’un coup, les cinq voies de l’autoroute étaient complètement bloquées, les voitures à l’arrêt, portes ouvertes, tout le monde discutait sur la chaussée. J’avais bien remarqué depuis quelques kilomètres, une forte odeur de caoutchouc brûlé, mais j’ai vite constaté que cela ne venait pas de ma voiture et j’en ai déduit, en voyant le va-et-vient de nombreux hélicoptères et canadairs qu’il s’agissait probablement d’un incendie dans une usine.

⸺  Que se passe-t-il ? Ai-je demandé au groupe de personnes qui conversaient juste devant mon capot.

⸺  Apparemment, l’autoroute est coupée, à cause des incendies. À la radio, on dit que la 805 est encore ouverte, mais on ne va pas y arriver. Tout est bloqué. Vous n’avez pas écouté les informations ?

J’étais pétrifié, pour une fois je n’avais pas du tout écouté la radio. Me voilà bien mal parti pour arriver à une heure décente à Ensenada, en tout cas pour le dîner. Elle allait m’en vouloir, je ne suis même pas capable d’être à l’heure pour fêter notre anniversaire, celui de nos vingt ans de mariage.

La chaleur était insoutenable, cela faisait des mois qu’il ne tombait pas une goutte de pluie et ce mois d’octobre était un des plus chauds depuis longtemps.

Revenant dans ma voiture, j’ai cherché une fréquence radio pour écouter les infos. C’était terrifiant :

« Le gouverneur de Californie, Arnold Schwarzenegger, a déclaré l’état d’urgence dans sept comtés californiens. » Une autre station : « Le président George W. Bush a déclaré l’état d’urgence en Californie et a ordonné la mise en place d’une aide fédérale… La garde nationale et les Forces Armées des États-Unis sont mobilisées… Toutes les autoroutes de la région de San Diego ont été fermées à la circulation… Des évacuations obligatoires ont eu lieu dans les endroits directement menacés et d’autres sont organisées dans les régions où plusieurs centaines de maisons auraient déjà brûlé ».

Aucun réseau de téléphone ne fonctionnait, je ne pouvais pas la prévenir, elle allait s’inquiéter…

Je me suis dit que ce n’était pas ma veine ! Encore quelques centaines de mètres, et je serais à la bifurcation entre la 5 et la 805, je connais bien le coin et j’aurais trouvé le moyen d’accéder à la frontière mexicaine par les petites routes.

C’est alors que j’entendis les sirènes et que je vis plusieurs voitures de pompiers et ambulances, dans mon rétroviseur, arrivant à toute vitesse roulant sur la voie de dégagement.

Je n’ai pas réfléchi et c’est à ce moment-là que j’ai fait la chose la plus stupide que l’on puisse faire : j’ai suivi le cortège.

Une voiture de police m’attendait en me bloquant totalement la sortie.

⸺  Vous êtes complètement malade, m’interpella le policier, la main sur son révolver… Qu’est-ce qui vous prend ?

⸺  Pardon, monsieur l’agent, je reconnais que ce n’était pas malin, mais je suis attendu au Mexique et je savais que j’étais à quelques centaines de mètres de cette sortie… je voulais passer par l’ouest de la ville pour rejoindre Tijuana.

⸺  Restez dans la voiture, m’intima-t-il, et montrez-moi vos papiers.

L’attente commençait à être longue, cela faisait plus d’une demi-heure que le policier, enfermé dans son véhicule, parlait par radio en faisant de grands gestes. M’aurait-il oublié ?

Soudain, j’ai vu une voiture banalisée, équipée d’un gyrophare, arrivant à contresens, dans la voie de sortie de l’autoroute. Elle s’arrêta à un mètre de ma portière.

⸺  Sortez du véhicule, m’ordonnèrent les policiers, les révolvers pointés vers moi.

J’ai évidemment fait ce qu’ils exigeaient et ils me plaquèrent immédiatement contre la voiture en me menottant simultanément les poignets dans le dos, sans ménagement.

⸺  Mais enfin… ça ne va pas ? Vous me prenez pour un criminel ?

⸺  Vous êtes en état d’arrestation, monsieur, nous allons vous notifier vos droits : vous avez le droit de garder de silence…

⸺  Épargnez-moi vos discours… j’ai certes enfreint la loi en prenant la voie de secours, mais ce n’est pas un motif qui justifie un tel apparat…

⸺  Taisez-vous, on se fout du Code de la route, montez dans le véhicule, nous sommes de la police criminelle et vous êtes recherché par Interpol…

Je n’ai pas eu le temps de répliquer que j’étais projeté à l’arrière de la voiture des policiers et attaché à une portière.

La voiture démarra en trombe, sirènes hurlantes.

⸺  Enfin, messieurs, permettez-vous que je parle ? Il ne peut que s’agir d’une erreur, je suis romancier et assez connu… De quoi suis-je accusé ?

Après un temps de silence, le policier qui me semblait le plus sympathique s’est enfin décidé à parler :

⸺  La seule chose qu’on peut vous dire, monsieur, est que vous faites l’objet d’une demande d’extradition, vers la France, pour une affaire d’agression sur mineure et viol.

Je ne crois pas ce que j’entends.

⸺  Qu’est-ce que c’est cette histoire ? Je présume que vous avez les moyens de vérifier que je n’ai rien à me reprocher ?

⸺  Ce n’est pas notre problème, monsieur, nous devons juste vous conduire à la brigade criminelle de San Diego et ensuite ce sont nos collègues qui vous prendront en charge.

C’était la panique générale, il n’y avait plus que des voitures de police, des ambulances et des camions de pompiers qui circulaient dans un vacarme infernal. Cela faisait penser à une zone de guerre. Des milliers de véhicules étaient à l’arrêt et des passagers essayaient de rentrer à pied laissant sur place les conducteurs. Des hélicoptères lâchaient des paquets, probablement de la nourriture et des bouteilles d’eau, sur lesquels tout ce monde se précipitait et se disputait.

Les policiers semblaient nerveux et perdus. Ils demandaient, par radio, comment arriver au commissariat. On leur fournissait des indications sur les routes à prendre, aussitôt corrigées en fonction de l’évolution de la situation. Ils furent informés qu’un autre incendie avait commencé à Santa Ana et vu la vitesse des vents, le pire était à craindre. Les réseaux électriques avaient été endommagés et il n’y avait plus de courant dans la zone de Santa Ysabel. Les flammes se propageaient maintenant à l’ouest et pouvaient joindre l’autre foyer dans la vallée de San Pasqual, dont le réseau électrique avait également été détruit.

⸺  Excusez-moi, je ne veux pas vous embêter, mais pourriez-vous m’en dire un peu plus sur ce qui se passe ? Je suis parti tôt, ce matin, de Carmel, j’ai déjeuné à L. A. et, pour une fois, je n’ai pas du tout écouté les informations…

⸺  C’est simple, on est peut-être en train de vivre la plus grande catastrophe que la Californie ait connue : un premier incendie a brûlé toute une partie du nord et du nord-est de San Diego et un deuxième a pris au nord-ouest de la frontière mexicaine. On est en train d’évacuer des dizaines de milliers de personnes qui n’ont plus de maison, vers le Qualcomm Stadium (stade), mais aussi vers les écoles et autres endroits pouvant accueillir ces pauvres gens. Les radios annoncent des morts et des blessés, des milliers de personnes délogées, et il n’y a plus ni téléphone ni courant électrique dans plusieurs zones…

Le cauchemar se poursuivit, au cours des 2 heures suivantes, après qu’on m’enferma dans une cellule minable déjà occupée par quatre Mexicains tremblants de peur, sales et ne portant que des restes de ce que furent des vêtements. Personne ne semblait se soucier de nous et nous restâmes un long moment sans que l’on n’entende aucun bruit, me faisant penser qu’il n’y avait plus personne à l’intérieur du bâtiment. Je commençais à me demander si l’on ne nous avait pas abandonnés.

La chaleur et la puanteur des lieux devenaient insupportables, j’avais terriblement soif.

Je me suis dit que ces pauvres clandestins étaient certains d’être reconduits à la frontière, non sans qu’on leur fasse comprendre, de manière brutale, qu’entrer aux États-Unis illégalement est un crime puni sévèrement. L’un d’eux était assez jeune, il ne devait pas avoir plus de 18 ans et paraissait moins affecté que les autres.

Je me souviens d’avoir été choqué lorsque j’avais découvert plusieurs centaines de leurs compatriotes, adossés aux grillages barbelés de la frontière, à Tijuana, dans l’attente, d’une brèche hypothétique dans le dispositif policier pour se lancer à leur tour à la poursuite de leurs rêves américains, en sautant les murs barbelés de trois à quatre mètres de hauteur. L’un d’eux m’a dit que, sur les deux à trois cents compatriotes qui essayaient d’enjamber le grillage et parcouraient, en courant, plusieurs centaines de mètres sur terrain découvert, une dizaine arrivait « parfois » aux États-Unis.

Je me suis mis à crier : il y a quelqu’un ? Je veux appeler mon avocat, on ne peut pas traiter les gens comme ça… Hé… au secours…

Un gardien s’approcha. « On se calme, le lieutenant est arrivé, il va venir vous chercher », me dit-il d’un ton agressif.

⸺  Mais enfin, vous êtes dingue, vous me mettez dans une cage pouilleuse depuis deux heures, sous un prétexte idiot qui ne tient pas debout et…

⸺  Si j’étais vous, je la fermerais, vous savez bien pourquoi on vous a arrêté…

Le policier repartit sans attendre ma réaction. Les Mexicains me regardèrent, craintifs. Pourtant, je crus voir de la méfiance et même du mépris, dans leurs yeux.

⸺  Ne vous méprenez pas, je ne suis pas un criminel, dis-je, en espagnol, je suis écrivain, je n’ai jamais fait de mal à personne… Mon nom est Adrien Mesquita, et vous ?

⸺  Moi, c’est Pablo, répondit le jeune.

J’ai immédiatement éprouvé de la sympathie pour ce gamin. Il m’a fait penser à mes 18 ans et aux aventures que j’ai vécues à son âge.

Les trois autres n’ont pas répondu, vraisemblablement ils s’en moquaient, je n’étais pas de leur monde. Eux, ils se considéraient des personnes honnêtes dont le seul crime était de vouloir émigrer et travailler aux États-Unis pour alimenter leur famille.

J’entendis le bruit de pas, deux policiers ouvrirent la porte et m’intimèrent de les accompagner. Enfin ! Je me suis dit.

On arriva, au bout du couloir, dans un bureau où un individu, de grande corpulence, moustachu, habillé d’un costume froissé aux couleurs indéfinissables, me demanda de m’asseoir, sans lever les yeux.

⸺  Je m’appelle James Reager, je suis lieutenant et je remplace le commissaire. Savez-vous déjà pourquoi on vous a arrêté, M. Mesquita ?

⸺  Je croyais que c’était pour une infraction au Code de la route, mais apparemment je me trompe.

⸺  Bon, trêve de plaisanterie, vous savez parfaitement que vous avez enfreint les lois des États-Unis en déclarant que vous n’aviez pas d’antécédents criminels et que vous êtes recherché par la police française et Interpol, depuis de longues années pour viol et tentative de meurtre avec préméditation.

⸺  Quoi ? Vous avez un sacré problème avec vos   archives... ! Il y a erreur, je n’ai jamais été condamné pour quoi que ce soit et encore moins pour ce que vous dites. C’est une…

⸺  C’est ça, oui ! Vous devez savoir qu’il y a prescription pour les crimes dont vous êtes accusé, mais pas pour les États-Unis, car vous avez menti en entrant dans notre pays, en déclarant n’avoir aucun antécédent judiciaire. Vous deviez être jeune homme, c’était en 1973…

Me voilà replongé dans un passé lointain, rempli de bonheur, de joies, d’aventures palpitantes, mais aussi de souffrance et de tristesse qui me perturbent encore.

Je suis devenu livide, malgré la chaleur, j’ai senti un frisson qui pénétra mon épine dorsale. Le policier s’en est aperçu, pensant, peut-être, que sa carrière venait enfin de prendre un tournant. Après avoir passé une partie de sa vie à attraper des latinos, il avait entre ses mains un grand criminel recherché depuis plus de trente ans.

⸺  Mais enfin, on est dans un pays civilisé, pas dans la savane, au fin fond de l’Afrique, il y a l’informatique. J’ai effectivement fait l’objet d’un mandat de recherche, mais ça n’a duré qu’à peine vingt-quatre heures et cette affaire est close depuis trente-quatre ans. Et puis, cela ne tient pas debout, vous ne pouvez pas avoir cette affaire dans vos archives…

⸺  Effectivement, nous n’avons rien, mais il y aurait un mandat de recherche d’Interpol qu’on devrait me faire parvenir bientôt. Vous avez dû vous rendre compte qu’il n’y a ni électricité ni téléphone et donc pas accès aux fichiers. J’ai demandé à l’un de mes gars d’aller dans un autre poste pour envoyer un mail à Washington et un autre à Paris. En attendant la réponse, vous êtes mon invité.

⸺  Il y aurait un mandat de recherche… ? Vous n’êtes pas sérieux, vous devez pouvoir accéder à des fichiers centralisés, vous pouvez m’y emmener, vérifier sur place et ensuite me laisser repartir. Je suis attendu à Ensenada, c’est important, vous n’avez pas le droit de me garder dans cette misérable cellule sous des prétextes aussi débiles et incohérents…

⸺  Ici, on travaille, ce n’est pas à vous de me dire ce que je dois faire, j’ai déjà envoyé une demande d’information, j’attends la réponse. En attendant, vous êtes mon invité, vous avez le droit d’appeler votre avocat… lorsque le téléphone sera rétabli. Vous savez, si l’affaire avait été réglée, le policier qui vous a arrêté n’aurait plus votre fiche de recherche, alors ne me prenez pas pour un imbécile…

⸺  Écoutez, loin de moi l’idée de mettre en cause votre travail, même si je doute, que votre collègue dispose d’une quelconque fiche me concernant. Je vous demande juste d’aller dans un endroit où vous pourrez consulter vos fichiers centraux, voir simplement internet. Je suis écrivain et avant, j’étais journaliste, vous trouverez toutes les informations sur moi, ma biographie… Vous croyez vraiment que j’aurais pu publier des centaines d’articles de presse et des dizaines de livres, si je faisais l’objet d’un mandat de recherche ?

⸺  Bon, je ne vous promets rien, mais je vais voir ce que je peux faire, en attendant je suis obligé de vous garder ici. On va vous donner une cellule plus confortable, où vous serez seul. Gare à vous si vous me menez en bateau…

Sonnerie d’un téléphone portable.

⸺  Oui, M. le Maire, je suis très honoré… Oui, il est dans mon bureau, non, je ne le connais pas… je ne pouvais pas savoir, c’est le policier qui aurait une fiche… Non, je n’ai pas réussi à joindre le commissaire… Oui, à tout de suite, M. le Maire, je vous le passe et nous vous attendons.

⸺  Bonjour, cher M. Mesquita, au nom de la ville de San Diego et de notre état, je tiens à venir vous présenter personnellement mes excuses, il s’agit d’un lamentable malentendu. Je vous demande d’avoir la gentillesse de m’attendre dix minutes, je viens au commissariat.

J’ai acquiescé et je me suis assis en soupirant de soulagement. Le policier était devenu blême, sa chemise bleue délavée était ruisselante de sueur. Il demanda qu’on apporte toutes mes affaires à son bureau.   

⸺  Apparemment, il s’agit d’une erreur, comment cet agent a-t-il pu conserver cette fiche ? Je n’ai jamais vu un cas pareil, je suis désolé.

Je n’ai pas répondu, ma colère s’était évanouie, je lui ai demandé si je pouvais téléphoner, j’avais oublié qu’il n’y avait pas de réseau. Gêné, il me tendit son portable, « vous pouvez avec celui-ci. » Je l’ai regardé avec mépris, je me suis retenu et j’ai appelé. 

⸺  Chérie, j’ai eu de gros problèmes, je te raconterai, je suis à San Diego et à Ensenada dans une heure et demie à deux heures.

⸺  Je suis au courant de ce qui se passe, ne t’inquiète pas et roule calmement.

L’inspecteur m’a conduit dans la salle de bains privée du commissaire. Ce fut l’une des douches les plus désirées et les plus appréciées de mon existence. Le maire était déjà arrivé, accompagné de plusieurs personnes de son staff.

⸺  Je suis vraiment confus... c’est votre épouse qui nous a alertés, au nom de…

Je l’ai interrompu.

⸺  Vous me l’avez déjà dit, M. le Maire, je m’étonne simplement qu’avec les moyens informatiques actuels on puisse être à la merci d’erreurs comme celle-ci, mais ce que je voudrais maintenant, c’est partir tout de suite, je suis attendu depuis plusieurs heures.

⸺  Que peut-on faire pour que vous nous pardonniez ? À la fin des années 70, ce commissariat a été totalement ravagé par un incendie, certains fichiers ont été reconstitués manuellement à la hâte, le commissaire est débordé… vous comprenez… Si la presse s’empare de cette affaire, nous aurons beaucoup de problèmes et nous en avons déjà assez, en ce moment, avec cette catastrophe.

⸺  N’ayez aucune crainte, j’accepte vos excuses et je ne veux rien… Si, j’ai un service à vous demander : je présume que les Mexicains qui partageaient ma cellule ont été attrapés lors d’une tentative d’entrée aux États-Unis ?

⸺  Oui, c’est bien cela, c’est notre travail au quotidien, répondit l’inspecteur.

⸺  Je voudrais les ramener avec moi au Mexique.

⸺  Ça, c’est impossible, les dossiers…

⸺  Bien sûr, que c’est possible, a coupé le maire, vous n’avez qu’à vous occuper de la paperasse, faites-les sortir tout de suite, ils partiront avec M. Mesquita. Par contre, vous ferez escorter sa voiture jusqu’à la frontière, pour gagner du temps et vous assurer qu’ils passent bien de l’autre côté.

Je n’oublierai jamais l’expression des visages de ces hommes lorsqu’ils sont arrivés au bureau de l’inspecteur, rempli de monde et que le Maire leur a dit qu’ils étaient libres, sous condition qu’ils rentrent avec moi au Mexique.

⸺  La mairie pourrait peut-être faire un geste pour que ces hommes retournent chez eux avec des vêtements propres, dis-je.

⸺  Donnez cent dollars à chacun, demanda le maire à l’une de ses adjointes. Mais il faut nous promettre que vous n’essayerez plus de revenir illégalement.

Pablo m’expliqua son aventure : il était issu d’une famille pauvre, sans père, tué dans une rixe, venu d’une petite ville, El Sauzal de Rodriguez, tout près d’Ensenada où il vivait avec sa mère. Sans travail, et comprenant qu’il allait tomber dans le crime, comme certains de ses amis, il avait voulu partir aux États-Unis, retrouver l’une de ses sœurs qui vivait à Chula Vista. Il ne se résignait pas à revenir chez lui, il tenterait, plus tard, de passer par Tecate, une frontière plus facile à passer que Tijuana, même s’il devait s’attendre à plusieurs jours de marche, dans de désert, puis la montagne.

Je me suis dit que, je connaissais la marche dans la montagne, j’avais fait ma première expérience à peu près à son âge, poursuivi par une bande de terroristes. 

Encore un peu plus d’une heure de route jusqu’à l’hôtel Pacifico, à Ensenada, que nous fréquentions régulièrement, depuis des années.

J’avais hâte d’arriver dans cet endroit merveilleux où je pourrais me remettre des émotions de la journée.

Nous sommes devenus amis avec le propriétaire, un Polonais, joyeux et extraverti qui organise en permanence des fêtes incroyables avec des danseuses et les meilleurs mariachis du Mexique. La tequila, la bière et la caïpirinha coulent à flots.

Le cadre est unique. L’édifice est totalement intégré dans les rochers face à une immense plage privée. Les salles de restaurant sont meublées avec du mobilier mexicain en bois travaillé, avec beaucoup de goût, grâce à l’incongru mélange d’objets d’art de toutes les époques, provenant de plusieurs pays du globe. Les terrasses, une assez vaste et trois petites, sont des enclaves féeriques parsemées de fleurs s’encadrant dans une végétation luxuriante et exotique.

Les chambres sont des vraies cavernes de luxe, décorées avec beaucoup de subtilité et pourvues de grands lits américains, d’énormes baies vitrées et un balcon donnant sur la plage. On peut y dormir à la belle étoile, prendre une douche et faire des câlins tout en regardant la mer en toute intimité.

J’aurais préféré fêter notre anniversaire à Catalina Island ou à San Francisco plutôt qu’à Ensenada, où nous étions trop connus des autres habitués, mais madame m’a fait savoir qu’elle avait une importante réunion de travail, la veille, à San Diego et du coup, le Pacifico s’imposait.

Je ne roulais pas bien vite, comme si je n’étais plus pressé. Il n’y avait personne sur la route, même dans le sens des retours. Rien d’anormal, les gens étaient informés. Pour rentrer, soit, ils faisaient un détour par la frontière de Mexicali, à presque 200 km, celle de Tecate étant également fermée, soit ils prolongeaient leur séjour en attendant la réouverture de celle de Tijuana. D’habitude, le dimanche soir, il fallait compter avec les embouteillages, à l’approche des frontières, causés par les Américains qui rentraient de leur week-end au Mexique.

 Ils étaient de plus en plus nombreux à acquérir des maisons secondaires dans la Baja California, devenant ainsi des consommateurs courtisés des hôtels, restaurants, bars et autres commerces de la région.

J’ai laissé les trois hommes à Tijuana, tout en étant certain qu’ils feraient, eux aussi, de nouvelles tentatives pour entrer aux États-Unis. Les deux plus âgés avaient les larmes aux yeux, ils m’ont longuement remercié faisant l’éloge des bonnes personnes qu’il y avait encore sur terre et je leur ai bien sûr souhaité bonne chance. J’ai ensuite continué vers Ensenada, avec Pablo, j’avais proposé de le laisser à El Sauzal, car je passais juste à côté pour aller à l’hôtel.

⸺  Tu connais le Pacifico ? lui demandais-je.

⸺  Uniquement de l’extérieur, les Mexicains comme moi n’ont pas le droit de s’approcher des murs ni des plages privées et encore moins d’y entrer, à part ceux qui y travaillent, bien sûr.

Je me suis senti incommodé et reparti dans mes souvenirs, au Club des Pins, à Alger. Ce garçon avait parlé de cette espèce de ségrégation, naturellement, sans amertume, comme d’une évidence. Il s’agissait évidemment d’une discrimination sociale, car, même si la grande majorité des clients étaient des Américains de la côte ouest, il y avait également une clientèle de Mexicains fortunés qui fréquentaient les lieux.

⸺  Pardon, je ne m’étais pas rendu compte de cela. Si tu veux y passer un peu de temps, je dois y rester deux jours, je peux venir te chercher à El Sauzal.

⸺  Non, je vous remercie, c’est gentil. J’avais déposé une candidature pour y travailler, dans les bars ou à la plage, mais ils ne m’ont jamais répondu.

⸺  Dans ce cas, je peux t’aider, si ça t’intéresse toujours, ma femme et moi sommes amis des propriétaires, je suis sûr qu’il acceptera de te prendre s’il a besoin de personnel.

⸺  Ah oui, si vous pouviez faire cela, je vous serais éternellement reconnaissant et heureux de pouvoir travailler dans cet endroit. Je n’ai jamais eu autant d’argent que ce que vous m’avez fait avoir, mais il faudra que j’en gagne encore pour payer le passeur pour les États-Unis le moment venu.

⸺  D’accord, je vais leur en parler ce soir. Je vais te laisser ma carte avec mon numéro de téléphone et tu m’appelleras demain matin pour que j’organise un rendez-vous. 

Arrivé à l’entrée d’El Sauzal, Adrien demanda à Pablo où il fallait le conduire.

⸺  Vous pouvez me laisser ici. Je vais monter à pied.

⸺  Ah non, je t’accompagne jusqu’à chez toi.

⸺  Ce n’est pas une bonne idée, ma famille habite là-haut, au pied de la colline, à la Ciudad de los Niños (ville des enfants). C’est trop dangereux pour vous…

⸺  Tu sais, des choses dangereuses, j’en ai fait quelques-unes dans ma vie, je ne suis pas à ça près. Je vais t’y emmener.

⸺  S’il vous plaît, monsieur Mesquita, je vous assure, vous n’avez pas idée de la dangerosité de cet endroit. Alors, laissez-moi en haut de la route nationale Ensenada-Tecate, c’est à côté de chez moi.

J’ai compris que Pablo ne voulait peut-être pas me montrer où il habitait et je n’ai pas insisté. À l’arrêt, je lui ai donné ma carte de visite et il prit une rue à droite. Il ne me restait qu’à faire demi-tour et dans 15 à 20 minutes je serai enfin à l’hôtel, mais j’avais la gorge sèche et plus une goutte d’eau dans la voiture.

Il y avait une sorte de bar-épicerie, vingt mètres plus loin, je suis allé chercher une bouteille d’eau, en prenant soin de vérifier la fermeture des portes. L’endroit ne paraissait pas hospitalier.

C’est au retour, au moment où je m’apprêtais à ouvrir la porte du véhicule que deux hommes se collèrent discrètement à moi, chacun tenant un pistolet, et m’obligèrent à m’asseoir à la place du passager de devant. L’un d’eux s’assit à l’arrière en me pointant toujours son révolver sur la nuque et l’autre prit le volant puis démarra la voiture en trombe.

Le trajet ne fut pas long ; à peine dix minutes plus tard, la voiture s’engouffra dans une petite ruelle déserte, pleine de trous et s’immobilisa sous un grand figuier ou un arbre similaire qui cachait une petite maison adossée au flanc d’une colline abrupte.

Les hommes me firent descendre de la voiture, l’un d’eux ouvrit la porte et m’ordonna d’entrer.

La maison était en fait bien plus grande qu’elle ne paraissait de l’extérieur. La raison était simple, il fallait juste y    penser : elle se prolongeait à l’intérieur de la colline. Je me suis dit que leur système était ingénieux et que je pourrais m’en inspirer pour le décrire dans l’un de mes prochains livres, à condition que je ne sorte pas d’ici les pieds devant.

L’un des hommes s’agenouilla devant le buffet installé devant le mur du fond, il ouvrit une porte, glissa sa main et, prenant les deux bords du buffet fit tourner le mur à moitié, laissant entrevoir une grande pièce et un long couloir filant dans les entrailles de la colline.

Ils m’obligèrent à me déshabiller, prirent tout ce que j’avais dans mes poches, me rendant ensuite mon pantalon et ma chemise et me conduisirent dans une cellule donnant sur le couloir dont ils fermèrent la porte en fer forgé.

Ils repartirent, toujours sans me dire un mot, en me laissant dans le noir le plus complet.

J’ai bien essayé de les appeler, de leur dire que je pouvais leur donner de l’argent s’ils me libéraient, mais je n’ai reçu aucune réponse. Ils avaient agi comme des automates, sans hésiter, comme des professionnels du crime, parfaitement organisés.

Mes ravisseurs sont revenus, peut-être une heure après, je n’avais plus de montre.

⸺  Hablas español ? N’attendant pas de réponse, il continua. Alors comme ça tu es un écrivain célèbre ! On a vu tes livres dans ta voiture. Tu dois avoir beaucoup d’argent ?

⸺  Pas tant que ça, avec internet les livres se vendent moins bien qu’avant…

⸺  C’est cela, oui ! Combien crois-tu que ta famille serait prête à payer, pour te revoir vivant ?

⸺  Je ne sais pas, peut-être cinquante, cent mille dollars…

⸺  OK, on va donc leur demander 1 million. On espère pour toi qu’ils vont payer sinon tu serviras de nourriture aux cochons.

⸺  Ma femme ne pourra jamais réunir cet argent. C’est impossible.

⸺  On verra bien, montre-moi son numéro, me dit-il en me tendant mon portable.

J’ai sélectionné le numéro et ils sont repartis, en me laissant à nouveau dans le noir, dans ce cachot miteux qui me rappela des souvenirs terribles et un semblable — celui où je fus enfermé dans le Djurdjura, un massif montagneux du nord de l’Algérie.

Je me suis remis à penser à ce policier et à ce qui s’était passé au commissariat de San Diego ainsi qu’aux raisons de mon arrestation.

C’était aberrant, cette histoire ne tenait pas debout ! Comment ce policier pouvait-il garder un mandat de recherche depuis plus de trente ans ? À moins qu’il soit collectionneur… et encore ! Plusieurs milliers de personnes sont recherchées par Interpol… Et puis, ce maire, quelle déférence à mon égard et quelle gentillesse d’avoir accepté aussi facilement que je prenne les Mexicains ! Bon, c’était une connerie, je ne serais pas là s’il avait refusé. Il y a quelque chose qui cloche, mais je n’arrive pas à trouver. C’est moi l’auteur de romans, j’y penserai plus tard.

Pour l’instant, dans cette cellule, je revis l’époque de mes dix-huit ans et je fus brusquement assailli par les souvenirs, celle de ma transition entre la fin de mon adolescence et ces quelques mois après qui m’ont projeté bien trop rapidement dans une vie d’adulte. J’ai probablement souhaité prendre trop tôt le chemin de la liberté.

Enfin rétabli de mes blessures, j’ai décidé, en ce début 1974, ce que je voulais faire de mon existence : devenir journaliste.

Je voulais rendre public tout ce qui m’agaçait dans la société, dénoncer les profiteurs du système, les injustices, l’oppression des peuples colonisés, apporter l’information à ceux qui en manquaient, faire des reportages de guerre et bien sûr, lutter pour l’instauration de la démocratie au Portugal.

Ce désir avait été évidemment bloqué par la nécessité de partir à l’étranger. Mais c’était le prix à payer pour essayer de faire ce métier en toute indépendance. Et puis j’ai découvert d’autres raisons pour partir du Portugal, surtout celle de réussir ce que ma mère n’a pas pu durant les 20 ans de sa vie qu’elle consacra à cet objectif : retrouver ou savoir ce qu’était devenu mon frère, kidnappé à Paris alors qu’il était bébé.

La révolution des Œillets, du 25 avril 1974 a installé durablement la démocratie au Portugal, malgré quelques balbutiements et péripéties au démarrage et mit un terme à mes velléités de lutte contre les fascistes portugais.

Après quelques années de collaboration avec des périodiques français et américains, je me suis heurté à une autre censure, celle mise en place par des groupes d’intérêt financier et économique. Alors je suis devenu tout à fait par hasard, un conteur d’histoires et, pour certains, un romancier. J’ai du succès, même beaucoup, mais j’exerce ce métier, par défaut, sans état d’âme, sans fierté, pour gagner de l’argent et j’en gagne beaucoup, pour raconter des histoires qui plaisent à mon public.

J’ai une imagination débordante et inépuisable, même si mon inspiration vient essentiellement de faits-divers que je transforme, selon mon humeur du jour, en nouvelles avec généralement un épilogue heureux. Puis mon éditeur les enrobe, en leur apportant, comme il dit, « une touche littéraire pour viser un public plus érudit », les raccourcit, les rallonge et me les soumet à la fin pour que je signe.

La plupart du temps, je relis vite, en diagonale, je renvoie le manuscrit avec mon accord et j’encaisse naturellement les premiers gros acomptes sur les ventes à venir.  

Je ne me sens pas spécialement réalisé, d’un point de vue professionnel, mais je gagne bien plus qu’il ne me faut pour vivre correctement, mon banquier est heureux de me compter parmi ses clients et je suis maître de mon temps.

Paradoxalement, je n’ai jamais réussi à écrire quoi que ce soit sur moi. Impossible de coucher mes sentiments et certaines péripéties de ma vie sur le papier. C’est le vrai syndrome de la page blanche, à chaque fois que j’ai décidé de m’y consacrer.

C’est en parlant avec Jacques, autour d’une de nos régulières parties de billard qu’il m’a dit : « il faut absolument l’écrire, ton histoire… puisque tu n’y arrives pas, je vais le ».

J’ai pris cela en riant, je lui ai dit que c’était Jack Daniels qui parlait à sa place et l’on a encore trinqué, avec une nouvelle tournée.

Mais durant les mois suivants, il ne me lâchait plus et me harcelait de questions de plus en plus précises. Je me suis rendu compte qu’il avait retenu des détails qui me paraissaient pourtant mineurs par rapport à l’ensemble de ma trajectoire, mais j’ai joué le jeu, je sentais que, pour lui, c’était devenu un objectif primordial.

Et puis, plus rien, plus de questions, je me suis dit qu’il avait renoncé et qu’il n’osait pas aborder le sujet avec moi. Plusieurs fois, j’ai été tenté de lui demander ce qu’il en était, puis j’ai fini par oublier et on n’en a plus jamais reparlé.

2 - Los Angeles, États-Unis, 21 octobre 2007

Jacques Whitehead était un perfectionniste, il détestait l’improvisation et les à-peu-près.

Il ne prenait aucune décision sur un coup de tête, il pesait toujours les pour et les contres en prenant le temps qu’il fallait pour analyser le moindre détail.

Il sourit en pensant à son ami Adrien, qui s’énervait quand ils jouaient au poker ou au billard, parce qu’il « mettait des plombes à réfléchir avant de jouer », selon son expression.

Mais il n’y avait rien à faire, les longues années qu’il passa au MI6, le Service secret de renseignement britannique, l’avaient contaminé également pour la vie de tous les jours.

C’était un être flegmatique et toujours maître de ses émotions, comme la plupart des Anglais. Mais, ce jour, il était dans une rage qu’il ne pouvait plus contrôler. À tel point que même Shashi, habituellement aussi placide que lui, ne parvenait pas à le comprendre.

« Comment un homme qui a participé à tant de conflits meurtriers depuis le Viêt Nam, la guerre des Six Jours en passant par l’Angola, le Chili ou l’Argentine, peut-il se mettre dans cet état parce qu’un éditeur est en retard ? » lui a-t-elle lancé, en sortant, claquant la porte, passablement énervée.

⸺  Oui, ça m’énerve que l’éditeur soit en retard, mais le pire est que je ne sais pas comment on peut se rendre à Ensenada. J’ai tout organisé, tout était prévu, sauf ces putains d’incendies, comprends-tu ? Et maintenant, tout est en train de foirer… lui cria-t-il.

Enfin, la sonnerie du portail retentit, c’était M. Hutchison. Il sortit pour accueillir le petit homme chauve qui venait d’arriver dans une énorme limousine conduite par un chauffeur.

Horace Hutchison, un riche homme d’affaires avait racheté l’un des principaux groupes d’édition américains. « C’est une affaire où je perds de l’argent, mais la seule qui me plaît et m’amuse », disait-il.

⸺  Je suis désolé M. Whitehead, mais tous les vols ont été retardés à cause des incendies à San Diego. Je vous ai apporté une centaine d’exemplaires du livre.

⸺  Ah, oui, c’est vrai ! Et moi je dois être à Ensenada pour dîner et je ne sais pas comment je vais y arriver, tout est bloqué, selon les infos que j’ai entendues.

⸺  Il n’y a pas de problème, j’ai une solution pour vous. L’un de mes amis possède une société de location d’hélicoptères à Long Beach. Il a l’habitude du transport de passagers au Mexique et des formalités de douane. Je lui téléphone et déduis les frais de vos droits d’auteur.

⸺  Ah ! C’est vraiment une excellente idée. Entrez, je vous en prie, je vais regarder votre travail.

⸺  C’est surtout le vôtre et c’est magnifique ! Vous avez un style direct et concis, dépourvu d’envolées littéraires ou lyriques, qui a plu au comité de lecture. Tous nos éditeurs sont convaincus que ce sera un succès, à tel point qu’on a déjà pris contact avec des traducteurs pour une diffusion mondiale.

⸺  Pour vous dire la vérité, je m’en fous, j’ai écrit ce roman pour mon copain Adrien, mon seul intérêt était de raconter fidèlement cette période de sa vie, qu’il soit content de la lire et heureux de la voir publiée.

Il servit un verre à Hutchison et commença à regarder le livre dans tous les sens. La mise en page et la couverture lui plaisaient : un dessin au trait d’un jeune soixante-huitard, hirsute et aux cheveux longs. Le titre restait simple « Adrien », puis son nom, Whitehead, placé en petites lettres, juste en dessous. Il feuilleta l’ensemble et s’arrêta à la fin, perplexe.

⸺  Vous avez supprimé le dernier chapitre ?

⸺  Oui, selon le contrat que nous avons signé, notre société se réserve le droit de supprimer des paragraphes ou des chapitres en fonction de nos convenances éditoriales.

Nous avons conclu que, pour un roman, c’était trop long, votre héros est encore jeune et cela pourrait vous inciter à écrire une suite.

⸺  Sauf que vous oubliez, peut-être, que j’ai raconté une histoire vraie dont j’ai vérifié les moindres détails, ce n’est pas une fiction. Je suis allé au Portugal, au Brésil, en Espagne, France, Roumanie, Angola, Algérie… pour rencontrer et interviewer les personnages réels du livre, m’imprégner des lieux… Je n’ai aucune intention ni envie d’écrire une suite.

⸺  Oui, je ne doute pas que c’est ce que vous pensez aujourd’hui, mais je suis convaincu que vous aurez changé d’avis dans quelque temps. Vous m’avez bien dit que cet Adrien est votre ami intime, depuis 30 ans ?

⸺  Oui, et alors ?

 Alors ? Vous conviendrez certainement qu’il serait dommage d’apposer le mot fin, au parcours d’un tel personnage.

3 - Alto Douro, Portugal, juillet 1973

Adrien était éreinté, il n’en pouvait plus de ce satané train qui avançait au rythme du trot d’une mule. La chaleur et les mélanges d’odeurs nauséabondes dont certaines étaient probablement imprégnées depuis longtemps dans les tissus verdâtres de l’habitacle lui donnaient envie de vomir.

La vitre de sa fenêtre étant bloquée il se leva, alla jusqu’à la porte et l’ouvrit, pour respirer, mais il se fit aussitôt rappeler à l’ordre par une femme corpulente qui rapportait probablement de la morue, de Porto, dans les gros sacs en toile qu’elle tenait près de ses pieds.

⸺  Calmez-vous madame… à moins que ne vous vouliez que je vomisse sur vos sacs…

Ruminant quelques sons incompréhensibles, elle se tut.

La locomotive roulait peut-être à vingt ou trente kms à l’heure, escarpant péniblement une dernière petite côte avant l’arrivée à Régua.

Son professeur de géographie l’avait mis en rage, un jour, lors d’un cours, en disant aux élèves : « dans la région d’Adrien, le train roule encore à vapeur, il est tellement lent qu’on peut descendre en marche pour pisser, manger des oranges et le reprendre. Mais cela vaut la peine, ce sont les meilleures oranges du pays ! » avait-il ajouté, comme pour s’excuser de la blague.

Il n’avait pas prévu que le trajet pour se rendre chez sa grand-mère soit aussi éprouvant, presque 10 heures de voyage incluant l’attente à la gare, au changement de train, à Porto.

Adrien avait soumis l’idée à sa mère et elle avait acquiescé. « le Douro est le meilleur endroit du monde pour trouver l’inspiration, dans le calme ! » ajouta-t-elle.

Que faire maintenant ? Sa mère avait essayé de le convaincre qu’il avait le profil pour devenir médecin. Cela l’avait fait rire. « Enfin, maman, je ne supporte même pas de voir un animal blessé, et tu veux que je sois médecin ? » Il devait pourtant se décider, le temps pressait pour s’inscrire dans une université.

Il était arrivé à la conclusion que la seule profession qui pouvait lui convenir serait le journalisme, mais il s’était vite rendu compte qu’il ne pourrait exercer cette profession au Portugal. La presse, totalement muselée par le pouvoir, tous les articles d’opinion ou reportages sur la politique devaient d’abord être autorisés par les services de la censure de la PIDE{1} .

Adrien soupçonnait qu’il « filait un mauvais coton », l’expression favorite de sa grand-mère, il était au bout du rouleau, démotivé, en pleine dépression et ne supportait plus sa vie à Lisbonne.

Il aimait faire ce trajet, en voiture, seul avec sa mère, il fallait compter huit heures, mais ils profitaient des haltes pour visiter, déjeuner et faire des achats de dernière minute à Coimbra, Viseu ou à Lamego.

Lorsque son père venait avec eux, ce qui était rare, il ne tenait pas compte des limitations de vitesse et ils arrivaient en moins de cinq heures. Il ne voulait jamais s’arrêter, pas de visites ni achats, tout devait être prévu, même s’il ne s’occupait de rien, à part de sa voiture. S’il se faisait arrêter, il sortait une carte de visite, de sa poche, les pauvres gendarmes s’excusaient comme s’ils avaient eux-mêmes commis une faute et se mettaient au garde-à-vous. Sur cette carte, figurait le logo du Portugal, República Portuguesa, Hermínio de Vasconcelos et la mention Ministère de l’Intérieur, mais aucune fonction.

Cela irritait profondément Adrien : « dans ce pays, certains peuvent tout se permettre tandis que d’autres payent cher la désobéissance aux lois », avait-il lancé désabusé, un jour, après un contrôle routier, parce qu’il avait grillé un stop.

Son père s’est énervé. Après l’avoir traité de « petit con qui ne se rendait pas compte de sa chance d’être né dans une famille qui pouvait lui payer des études et tout un tas de choses inutiles », il s’en était pris ensuite à sa mère, coupable, à ses yeux, de trop de laxisme dans son éducation. « Il ne manque pas de culot, c’est lui qui est laxiste, certainement pas ma mère », pensa Adrien. Ils se sont mis à se disputer tous les deux et tout le monde avait fait la tête durant l’heure de route restante.

Adrien s’était assoupi quelques instants et se réveilla en sursaut, de peur d’avoir raté la gare de Tua. La température dans le train dépassait probablement les 40 °.

Il fut rassuré, encore une demi-heure de trajet. Il contemplait avec toujours autant de plaisir, ce majestueux paysage de la vallée du Douro comme s’il le découvrait pour la première fois. « Quelle chance d’avoir eu une place à droite, côté fleuve ! » se dit-il.

Adrien connaissait pratiquement toute la région. Que ce soit en voiture, avec ses parents, avec la moto qu’il reçût en cadeau, l’année précédente, pour l’anniversaire de ses 17 ans ou lorsqu’il partait seul faire de grands périples à cheval, il avait sillonné toute la région et il ne restait plus beaucoup d’endroits qui lui étaient étrangers.

Mais il n’avait jamais vu ce spectacle extraordinaire, ces feuillages de milliers d’oranges guidées par le soleil couchant qui se reflétaient dans les eaux du Douro, créant des figures étranges, brillantes et multicolores.

À l’approche de l’automne, les vignes, du haut de leurs socalcos{2}, prennent également une couleur unique que l’on ne voit nulle part ailleurs, un mélange rubis et or. Puis à la fin de l’hiver, grâce à ce microclimat particulier, de la vallée, le printemps, toujours en avance sur le reste du pays, habille les amandiers d’un blanc immaculé.

La grand-mère Marquinhas aurait envoyé le chauffeur, M. Alfredo, le chercher si elle avait su qu’Adrien venait lui rendre visite à la quinta{3} . Elle lui ordonnerait même d’aller à Lisbonne, tellement sa joie serait immense d’avoir son petit-fils avec elle. Mais Adrien avait décidé de ne rien dire, il voulait faire la surprise à sa mamie qu’il adorait.

Il n’avait pas trouvé un meilleur subterfuge pour convaincre ses parents de prendre leurs vacances en France, sans lui. Il leur avait dit qu’il souhaitait étudier les différentes options et choisir l’université adaptée à sa future carrière professionnelle. Non, il n’avait pas encore opté pour un métier, il s’interrogeait toujours, mais il voulait leur démontrer sa volonté de réussir.

Pour surmonter les dernières réticences, notamment le fait que grand-mère était âgée et ne pouvait plus s’occuper de lui comme dans le passé, Adrien invoqua la sécurité de la région, ainsi que la présence de Ti-Manel, Rosa et M. Alfredo qui avaient toujours veillé sur lui.

⸺  OK, répondit son père. Je vais appeler Alfredo pour qu’il soit attentif et veille sur toi.

Adrien fit la moue et se mit en colère contre son père. « Je ne suis plus un enfant, je n’ai pas besoin de nounou et encore moins d’être surveillé par M. Alfredo… ! »

Pour le personnel du domaine, Adrien restait le menino{4} que tout le monde protégeait et il savait que personne n’oserait jamais le dénoncer, même en cas de mauvais comportement.

M. Alfredo avait travaillé en Afrique au service de son père pendant quelques années, mais aucun d’eux n’avait jamais parlé de cette période.

L’année précédente, Adrien avait essayé d’engager la conversation avec lui, sur le temps qu’il avait vécu en Angola. Il avait pâli et d’une voix rauque avait répondu qu’il ne voulait pas en parler. Puis, devant son insistance, il s’était levé, en colère, de la pierre où il était assis et avait disparu pendant deux ou trois jours. Adrien avait été traumatisé, car, à cette époque, il l’aimait bien et ne parvenait pas à comprendre pourquoi il avait réagi de cette façon. Son père lui expliqua plus tard qu’il avait assisté à la mort de ses amis, assassinés par des guérilleros, et il n’avait pas envie d’en parler, il ne voulait plus s’en souvenir.

Perdu dans ses pensées, Adrien n’avait pas réalisé qu’il était sur le point d’atteindre le cinquième socalco, celui de la

maison, lorsqu’il entendit une voix familière.

⸺  Oh ! Mais, c’est notre menino Adrien !

⸺  Bonjour, tante Rosa. Comment ça va ?

⸺  Cela pourrait aller bien mieux, menino Adrien, je commence à me faire vieille, pour faire les vendanges, mais je ne peux pas arrêter de travailler. Comment pourrais-je faire pour tenir la maison avec tous ces chômeurs, c’est impossible !

Et toi, tu es venu à pied ? Ah, cette barbe ne te va pas du tout, tu devrais la raser… laisse-moi t’aider à porter ce gros sac.

⸺  N’y pensez même pas, je ne suis plus un petit garçon, je peux porter mon sac. Pour la barbe ne t’inquiète pas tante Rosa, je vais la couper.

⸺  Manel… Manel, viens voir qui est là !

⸺  Oh, c’est le menino ! Dona Marquinhas ne nous a rien dit !

⸺  Bon, d’abord on va se mettre d’accord, une fois pour toutes. Mon prénom est Adrien et non menino. Alors, ti-Manel{5} , « que tal está a moenga{6}  ? »

⸺  Toujours en train de te moquer d’un pauvre vieux ! Tu sais que je suis déjà plus du Douro que de l’Alentejo ?

⸺  Oui, je sais bien ti-Manel, je prends la suite de mon grand-père, se moqua-t-il, comment va la famille ?

⸺  Ça va bien Adrien, merci. Et madame la docteure, comment va-t-elle ?

⸺  Arrêtez aussi de l’appeler madame et docteure, c’est Thérèse, vous savez bien qu’elle déteste cela et elle vous l’a déjà dit. Elle est partie en vacances à Nice dans le sud de la France, avec mon père.

⸺  Oui, ta maman aime vraiment la France, je me souviens encore, quand elle...

Soudain, Manuel resta muet, il s’aperçut qu’il venait de commettre une erreur en parlant. Rosa le fulmina du regard et elle le tira par le bras.

⸺  Tais-toi Manuel, t’as déjà bu un coup et tu ne sais plus ce que tu dis.

Intriqué Adrien essaya de la calmer.

⸺  Laissez-la parler, continuez Manuel, vous disiez que vous vous souveniez…

Il semblait terrifié par ce petit bout de femme qu’était Rosa, qui le regardait comme si elle voulait le frapper.

Manuel était une force de la nature, mesurant autour de 1,85 m pour plus de 100 kg, il venait de l’Alentejo, une région de vastes prairies au sud de Lisbonne. Malgré ses 67 ans, il pourrait facilement soulever Rosa et ses 50 kg d’une seule main, mais il avait peur d’elle.

Il travaillait depuis quarante ans pour la famille Mesquita. Officiellement, c’était le régisseur, mais il s’occupait de tout ce qui concernait le domaine, même la comptabilité, et devenait aussi le chauffeur de Dona Marquinhas qui préférait se faire conduire par lui que par Alfredo. Il était en plus, le confident, de toute la famille et savait garder les secrets de chacun.

Il avait connu le grand-père d’Adrien, Filipe Mesquita, lors d’un salon vinicole, dans les années 30. Ils avaient failli se battre à la suite d’une discussion sur les vins. Filipe garantissait que les vins du Douro étaient de loin supérieurs à ceux de l’Alentejo et bien sûr Manuel soutenait le contraire.

Depuis la mort de Filipe, l’année précédente, Manuel se sentait seul. Pourtant, ils s’étaient disputés juste avant, comme d’habitude, toujours à propos du vin, de la qualité d’une récolte ou en jouant aux cartes, il ne se souvenait plus.

Cela se passait généralement de la même manière pour des résultats identiques. Manuel lui disait qu’il était impossible de travailler et de discuter avec des « transmontanos{7} » et Mesquita lui rétorquait que les « alentejanos  » étaient des Maures, des inadaptés sociaux et autres vacheries du même genre.

Mais quelques minutes ou heures plus tard, ils se réconciliaient autour d’un verre de vin de Porto. Manuel finissait par dire : « il ne fait aucun doute que ce vin est le meilleur du monde. »

« Et toi le régisseur le plus têtu de l’Alentejo. Heureusement, tu as émigré au Nord, on a beaucoup de chance de t’avoir avec nous ! », lui disait Filipe Mesquita.

Depuis sa mort, Manuel n’était plus le même, il était triste, avait vieilli, perdait la mémoire et ne pouvait plus se moquer des autres, comme il le faisait, lorsqu’il soulevait d’énormes paniers de grappes de raisin, en narguant tout le monde durant les vendanges.

Manuel fut secouru par la grand-mère d’Adrien qui arriva en courant. « Elle court comme une petite fille ! », disait Filipe, pour se moquer d’elle.

« Adrien, mon chéri, tu es venu voir ta mamie ! »

Elle l’enlaça et l’embrassa comme si elle ne l’avait pas vu depuis des années.

⸺  Comment es-tu venu, qui t’a emmené, ta mère m’avait dit que tu partais avec eux en France. Que se passe-t-il ? demanda inquiète.

⸺  Tout va bien, mamie. Tu ne m’as pas dit que la quinta était l’endroit idéal pour étudier en paix ? J’ai donc décidé de te surprendre, en te prenant au mot. Je vais rester quelques jours avec toi pendant que maman et papa sont partis en vacances. Je n’ai pas voulu aller avec eux, j’en ai marre d’aller toujours en France.

⸺  Tu veux m’achever ? Je suis trop vieille pour les surprises, mais celle-ci me rend tellement heureuse ! dit-elle, ne pouvant empêcher les larmes qui coulaient sur son visage.

Adrien et sa grand-mère se dirigèrent, enlacés vers la maison. C’était une de ces vieilles demeures seigneuriales qui abondent dans le Douro, avec une salle à manger à gauche, juste après l’entrée et sur la droite, un vaste salon/séjour prolongé par une véranda surplombant la vallée et le fleuve. Au bout du grand couloir encombré de commodes et de vaisseliers rustiques se trouvait une imposante cuisine. Au 1er étage, les escaliers débouchaient sur l’entrée du salon de petit-déjeuner et la bibliothèque qui donnaient sur une terrasse, puis un couloir avec deux chambres et une salle de bains de chaque côté. Le 2e étage était semblable au premier disposant d’une chambre supplémentaire.

Les Anglais, présents depuis des siècles dans le Douro, achetaient tout ce qu’ils pouvaient.

Le traité de Methuen, signé en 1703, entre le Portugal et l’Angleterre qui privilégia, notamment, l’exportation de vin portugais vers le Royaume-Uni au détriment de celui de la France, contribua au développement exponentiel du vin de Porto.

Lorsqu’en 1791, la partie orientale du fleuve fut définitivement ouverte à la navigation, développant ainsi la plantation de vignes à l’est, les Britanniques se sont rués sur tout ce qui pouvait être vendu dans la région et certains ont tout fait, notamment en utilisant des moyens de pression économique, pour acquérir la « Quinta da Marquinhas ».

Mais la famille Mesquita ne s’est jamais laissée faire et a toujours réussi à surmonter ses difficultés, les années de mauvaise récolte ainsi que celles qu’on leur créait.

La promesse que la propriété n’appartiendrait jamais à des étrangers fut respectée par les générations successives, comme si elle était gravée dans le marbre et surtout dans l’esprit de la famille

La plus grande déception de Filipe, dernier homme de la lignée, fut de n’avoir qu’une fille, il n’allait pas laisser de fils pour prolonger son nom.

Il n’aimait pas son gendre, il trouvait qu’il n’était pas à la hauteur de sa fille, mais il adorait son petit-fils Adrien.

C’est en lui qu’il déposait ses espoirs de succession, pour prendre la relève, qu’il pourrait s’occuper de la quinta. Il lui faisait faire de grandes balades en lui apprenant tout ce qu’il pouvait : la plantation des vignes, l’entretien, le traitement, la prévision des bonnes et les mauvaises récoltes en fonction du temps, la préparation pour les vendanges, les méthodes et techniques de vinification, la roublardise des acheteurs et intermédiaires…

⸺  Mesquita n’est pas ton patronyme, mais je te fais confiance pour devenir mon successeur du domaine « Quinta da Marquinhas », lui a-t-il dit un jour.

« Tu peux compter sur moi, papy, et je garderai ton nom. Je m’appelle Adrien Mesquita, je ne changerai jamais. »

⸺  Tu dois être fatigué, Adrien, avec un si long voyage, je vais te préparer un bain et quelque chose à manger, lui dit Marquinhas, interrompant ses pensées.

⸺  Non, mamie, je prends juste une douche et je descends boire un café avec toi.

⸺  D’accord. Si ça ne te dérange pas prend une chambre au 1er, par exemple celle de ta mère, on est en train de faire des travaux dans les combles et c’est plein de poussière là-haut.

Adrien se dit que ça ne pouvait pas mieux tomber. La douche lui fit du bien et le remit en forme. Il prit un short et une petite chemisette et descendit. Elle était déjà assise et l’attendait dans la véranda.

⸺  Tiens je t’ai apporté quelques gâteaux et des fruits, il faut que tu manges un peu…

⸺  Je n’ai pas faim, mamie, la chaleur m’a coupé l’appétit. Lorsque tu es arrivé tout à l’heure, je disais que maman et papa étaient partis en France et Ti-Manel a commencé à me dire que « maman aimait beaucoup ce pays, parce que… » puis il s’est arrêté d’un coup, car Rosa lui a tiré le bras et l’a regardé méchamment. Il semblait effrayé, j’ai bien vu que cela lui avait échappé et il n’a rien voulu dire.

Je sais bien qu’il y a des choses que l’on me cache, mais je vais avoir 18 ans, il faudrait peut-être songer à m’en parler…

⸺  Écoute, mon chéri, tu as raison, mais ce n’est pas mon rôle, c’est celui de ta mère et je ne peux pas la remplacer. La seule chose que je peux te dire sans la trahir est qu’elle m’a dit qu’elle prévoyait de le faire lorsque tu auras dix-huit ans.

Adrien comprit qu’il ne tirerait rien de sa grand-mère, c’était une femme de caractère et, quand elle avait pris une décision, c’était presque impossible de la faire changer d’avis.