son nom, en minuscules - Anne de Rochas - E-Book

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Anne de Rochas

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Beschreibung

"Que cherchez-vous, Mademoiselle ?" A la question posée par Walter Gropius, Clara a répondu : "Une vie". Dans l'Allemagne exsangue et tumultueuse des années 20, le Bauhaus est plus qu'une école d'art aux maîtres prestigieux. C'est une promesse. Pour tous ceux qui le composent, peu importe d'où ils viennent, de quel pays, de quel milieu, c'est une nouvelle identité : bauhaüsler. Sans majuscule. Une communauté dont le but est de mettre en formes l'idée de l'Homme Nouveau. En 1926, l'école s'installe à Dessau. Dans le grand bâtiment de verre et d'acier, Clara, Holger et Théo vont partager les joies et les douleurs de vivre l'aventure de la modernité. A Berlin, toute proche, se côtoient d'autres figures du temps et s'affirme la femme nouvelle. Les convictions artistiques, politiques, ne sont pas les seuls facteurs qui décident du cours d'une vie. Ce sont aussi, entre rêves d'Amérique et désirs de Russie, d'autres raisons et d'autres déraisons. Lorsque l'école sera prise dans les vents contraires de l'Histoire, les bauhaüsler feront leurs propres choix. A qui, à quoi rester fidèle, lorsqu'il faut continuer ? En marge des personnalités majeures que sont Klee, Kandinsky, Gropius ou Mies van de Rohe, ce roman est un hommage aux élèves qui sont restés anonymes mais dont la vie a été profondément marquée par cette histoire. Les livres, les musées consacrés au Bauhaus expliquent ses idées, montrent ses lieux et ses objets. "son nom en minuscules" y fait entendre des voix et des battements de coeur.

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Seitenzahl: 697

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Photo de couverture :Escalier du Bauhaus Dessau - Paul Gaucherand de Rochas Artwork : Anne de Rochas

À la petite interprète

« On ne nous a pas demandé

Lorsque nous n’avions pas de visage

Si nous voulions vivre ou non

Maintenant, je vais seule à travers une grande ville

Et je ne sais pas si elle m’aime

Je regarde dans les pièces, par les portes et les fenêtres

Et j’attends, et j’attends

Quelque chose.

Si je devais me souhaiter quelque chose

Je serais bien embarrassée

Car ce que je devrais souhaiter

Serait-ce un temps meilleur ou pire

Si je devais me souhaiter quelque chose

Je souhaiterais être un peu heureuse

Car si j’étais trop heureuse

J’aurais une nostalgie pour la tristesse. »

Marlène Dietrich

( Chanson composée par F. Holländer pendant le tournage de L’Ange Bleu. Josef von Sternberg 1930.)

Sommaire

Prologue

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Épilogue

Prologue

“This is a place to come to. To have come to and to leave or not to leave anymore.”

“C’est un endroit où il faut venir. Être venu et repartir, ou ne plus jamais repartir.”

Stefan Brecht

Août 1961

Accoudée au bastingage, Clara voit s’éloigner New York. Ce n’est déjà plus qu’une série de minces traits verticaux, une reprise au fil d’argent dans le voile irisé de la brume. La fumée de sa cigarette finit d’en estomper les derniers reflets.

« Tu dois le faire, il n’y a aucune discussion possible… »

Elle n’avait pas répondu. Elle avait regardé sans voir la rive de la Spree, le quai édenté, ses chicots noircis, la gare qui mordait sur le ciel, incisive trop grande, incongrue ; le sourire pathétique de Berlin, à mi-chemin entre les larmes et l’espérance.

Berlin, d’un côté ; les formes incertaines, les trous béants des fenêtres. De l’autre, les arêtes précises du nez et des pommettes, et ce regard d’acier. Le silence de la ville, les mots de la Weigel.

New York. Elle les avait vus partir de l’autre côté de l’Atlantique, les uns après les autres, Théo, Xanti, les Gropius, les Feininger, les Albers, ceux du Bauhaus, et ceux de la scène berlinoise, Lotte Lenya et Kurt Weill, puis Brecht et Hélène Weigel ; les indésirables… Ils avaient fui la vague brune. Elle était restée. Quand la ville n’avait plus été que le fantôme d’une ville, elle avait vu revenir Brecht, ramené par la vague rouge, s’était précipitée à l’est, toujours à l’est.

Cinq ans après la mort de Brecht, Hélène Weigel l’avait envoyée là-bas, de l’autre côté.

« … Personne ne doit oublier où tout a commencé. »

Cela avait été son tour. Un tour que lui avait joué la vie.

Elle s’est assise sur son lit, a ouvert son sac. Elle feuillette son passeport. Tant de démarches, de part et d’autre de l’océan, tant de formulaires, d’autorisations, de tampons, de visas. Toute cette peine pour quoi ? Un concert, quelques interviews, une conférence… Hélène Weigel, veuve de Bertolt Brecht d’un côté, Lotte Lenya, veuve de Kurt Weill de l’autre, ont usé de leur influence, organisé son périple, réglé tous les détails. Elles ont traité l’affaire comme s’il s’agissait d’un échange d’espion, de prisonnier, de prisonnière…

Lotte l’a voulu pour Kurt. Hélène n’a pensé qu’à Brecht. Elles n’ont pas évoqué les autres, ceux vers qui elles l’envoyaient. Ils étaient là, ils sont venus la regarder, ils l’ont retrouvée, témoin de leur passé, photo écornée par le temps, un temps violent qui ne fut pas le leur. Ils l’ont promenée dans leur réalité, fiers de lui montrer le rêve qu’ils ont eux-mêmes oublié. Elle n’en a trouvé que des morceaux épars. Les mots n’ont plus le même sens. Elle a déjà connu cela, avant.

L’America. C’est ainsi que s’appelle ce petit monde d’acier et de velours, de rouages graisseux et d’uniformes blancs, cette cité minuscule qui ronronne et gémit.

Théo lui a montré la ville américaine. Il a mené Clara par des rues profondes, hautes comme des failles. Elle a vu, sous les ponts, le noir des dentelles d’acier ; aux fenêtres des ateliers, le blanc des écharpes de vapeur prises dans la grisaille des rues basses, tandis que passent les grands trains de nuages. Ils ont pris le ferry pour Ellis Island, et l’eau se brisait en vagues courtes, se soulevait comme une peinture qui s’écaille, bleue, et grise en dessous. Il l’a emmenée à Grand Central manger des huitres, ils se sont arrêtés devant la vitrine où était exposée la maquette du Pan Am Building. Sur le côté s’affichaient des photos de Walter Gropius. Il souriait dans son élégante veste en pied de poule noir et blanc, il avait l’air très vieux. Elle n’a pas pu s’empêcher de passer furtivement sa main sur son propre visage, et de chercher son reflet dans la vitre. Elle a entendu les mots acier, verre, mur rideau, elle a suivi les gestes de Théo qui dessinaient la structure, qui sculptaient l’espace. Elle a imaginé la tour, plantée comme une lame dans l’enfilade de l’avenue. Très haut dans le ciel, un avion laissait une fine déchirure sans gravité. Son regard a glissé le long des parois de l’Equitable Building, sur le rectangle noir du Seagram Building, sur le rectangle blanc du bâtiment des Nations Unies, et s’est perdu dans le flot, robes claires des femmes, costumes sombres des hommes, perdu dans le piétinement mécanique de la foule. Un soir, ils sont allés boire un verre. Tout en haut d’un immeuble de Times Square l’enseigne lumineuse tanguait, Clara s’amusait à répéter ses trois syllabes molles et traînantes, « Chevrolet », « Chevrolet », et les longues voitures filaient, poissons habiles dans l’encre de la nuit. America. Leur rêve.

« Reste ! », lui a dit Théo.

Elle aurait pu rester, elle n’aurait eu aucune difficulté à demander l’asile politique. Elle n’a pas eu besoin de quitter l’Allemagne à la fin des années 30, elle n’est pas juive, elle n’était pas communiste. Peut-être est-ce cela qui détermine sa vie. Elle n’est pas. Elle sait ce qui est mentionné sur son passeport : Clara Ottenburg, née le 19 avril 1908, à Halle, Allemagne. 21, Sophienstrasse, Berlin. Actrice. Célibataire. L’écriture flotte sur les entrelacs verdâtres du filigrane qui entoure les trois lettres DDR. Actrice. C’est ce qu’elle est. Nom de scène, Clara Burg.

C’est fini, elle rentre. Elle reste un moment à contempler la petite cabine à la fois fonctionnelle et maniérée. Un lit étroit, une coiffeuse, un tissu à grosses fleurs d’une terrible bonne volonté. Elle aurait pu prendre l’avion, comme à l’aller, qui a encore assez de temps à perdre pour préférer un de ces navires qui vivent leurs dernières traversées ? Mais après tout ce fut son caprice, ce retour en bateau, peut-être le seul durant son voyage. Son voyage en Amérique. Elle défait sa valise. Pour le dîner, elle remettra la robe noire. Il fera frais. Elle prendra l’écharpe blanche.

À tâtons, elle trouve dans son sac la petite boite d’un bleu exquis qui l’attendait un soir dans sa loge. Une carte était jointe : Je ne serai pas là pour t’écouter. On m’envoie à Genève. J’aurais tant voulu te revoir. Prends soin de toi, Berht. Sur le coussin de daim gris, une étoile de diamants.

Après le dîner, elle est allée au bar, a commandé un cocktail, celui dont la composition prenait deux lignes entières, en se disant que, peut-être, il tiendrait plus longtemps ses promesses. N’étaient la vibration qu’elle sent le long de ses jambes, le léger balancement qu’elle peut aussi bien attribuer à l’effet de l’alcool, elle a l’impression que le bateau s’est arrêté, qu’il a stoppé les machines, que son seul but est d’être là, immobile dans son sillage tandis que la terre tourne lentement.

« Reste ! » lui a dit Théo. Ils le font, ils le font vraiment ! Ce ne sont plus seulement des barrières, c’est un mur ! Des briques et du ciment ! De l’acier, du béton ! »

Elle pense à cette aquarelle de Feininger, dans le portfolio que les artistes du Bauhaus avaient offert à Gropius en 1924. Feininger a toujours aimé peindre des bateaux. Un grand ciel turquoise, avec un astre comme un cristal, on ne sait si c’est le soleil ou la lune, en dessous la silhouette bleu de Prusse d’un navire. Il creuse des sillons gris dans l’oblique blanche de l’océan, une large fumée ocre s’échappe en zigzaguant de sa cheminée. De part et d’autre de l’image, deux masses sombres sont dressées. Deux blocs qui se font face, au centre cette étrange traversée. Au bas de l’aquarelle signée Papileo, le surnom que lui avaient donné les élèves, Feininger avait rajouté deux mots : Vivat Gropi. Que vive Gropius.

C’est peut-être cela qu’elle est allée chercher. Des morceaux épars d’elle-même. Ceux qu’ils avaient emportés ; malgré eux, ils les lui ont rendus. Il en manque un ; l’introuvable.

Clara a fermé les yeux. Les a rouverts. Elle plonge son regard à l’avant du bateau, fouille l’obscurité. Elle dépasse Le Havre, Rotterdam. Au loin, passent entre les îles les attelages et leurs grandes roues jaunes, les croupes des chevaux roulent en vagues lourdes aux abords de l’estuaire. Ils savent le chemin, dans la brume, ils trouvent les gués. Le rivage est un mirage, flaques blondes dans le reflet métallique du sol mouvant, silhouettes alarmées des hautes balises. Elle arrive aux eaux grises de l’Elbe qui tâtonnent et s’oublient entre les rives imprécises. Elle ne veut pas l’oubli, elle veut continuer, au-delà de Hambourg, de ses quais encombrés, de son chaos dompté de brique et de métal, de la ville qui se hâte, qui se rattrape, qui se déverse vers l’ouest. Elle veut que la haute étrave force le lit du fleuve, remonte son cours, reprenne chaque méandre, chaque boucle, elle veut sentir la plaine immense chavirer sous les flancs du navire, jusqu’au soir, jusqu’au bâtiment blanc illuminé, jusqu’à Dessau.

Il n’est d’abord, au fil des méandres, des hésitations du fleuve, qu’un crépitement entre les arbres dénudés. Et puis il est là, le Bauhaus ; électrique. Il a la beauté d’une expérience, d’un instant magique, où l’on est tenté d’oublier que tout cela n’est que le fruit de la conjonction des éléments, de l’enchainement des mécanismes.

C’est comme si Clara le voyait ce soir-là de mars 1926, soir d’inauguration, soir de fête et de foule. Elle en est, elle en fait partie, elle sent son cœur battre dans sa poitrine, son cœur solide, qui bat à l’unisson de tous les autres cœurs, et tous ensemble ils font cette lumière, tous ensemble ils le font, cet embrasement dans la nuit.

C’est comme si elle y pénétrait ce soir-là de février 1929, le soir de la Fête Métallique, sous l’éclat des boules argentées pendues aux plafonds. Dans chaque sphère se reflète un visage, un geste, un souvenir. Certains passent, fugaces, d’autres semblent la fixer, certains viennent à elles, s’arrêtent au bord de ses lèvres, des noms qu’elle sait encore, de ceux qu’elle a oubliés.

Leur éclat anéantit l’espace et le temps.

« Le blanc sonne comme un silence, un rien avant tout commencement. »Vassily Kandinsky

1

Décembre 1925

Une boule argentée. Elle est si loin, et toute petite. Trop pour ce qui s’y veut refléter, ce que les autres, devant elle, voudraient lui faire dire. Il lui faut un peu de temps pour se dégager. Pour n’être qu’elle-même.

L’invitation. Illustrée d’un curieux dessin, une figure qui tient à la fois du mannequin de couturière et du pantin, la tête comme une amande noire, un cercle jaune à la place du cœur, et, à côté, flottant sur le contre-fond géométrique, un visage dessiné au crayon, auréolé d’un étrange pointillé. Une présence irréelle dans son innocence, dans son dialogue avec le masque, dans son attente, peut-être, d’une réponse.

« Je n’en vois pas l’utilité », lui avait opposé sa mère lorsqu’elle avait souhaité aller à la fête qui se donnait à l’école des arts décoratifs de Burg Giebichenstein. La Fête de la Nouvelle Objectivité… Un titre plein de promesses. Moderne, excitant, abstrait ; incompréhensible et d’autant plus excitant. « Nouvelle ». Comme était neuf le sang qu’elle sentait battre à son pouls, percussion sur laquelle venaient se poser les notes aigües de l’impatience. « Objectivité ». Le mot rejetait les lourdes tentures, les stucs, tout le décor wilhelminien, la nostalgie, les deuils avec les bronzes superflus. Clara mettait dans ces deux mots toute sa candeur et toutes les audaces auxquelles elle pensait avoir droit.

« Je l’accompagnerai, et nous rentrerons tôt, avait dit Tante Louise. Il faut que la petite se fasse une idée de ces gens avant de postuler pour une formation ! Je m’occuperai du costume. » Les yeux gris de Helga Ottenburg s’étaient posés sur sa fille, l’avaient soupesée, avaient soupesé la dépense évitée, puis, dans un bref battement des cils pâles, avaient acquiescé.

Tante Louise avait ouvert le placard du corridor. Sur l’étagère du haut, reposaient, encore ceintes de leur bolduc, quelques piles de linge neuf dont les pliures jaunissantes, comme pétrifiées, dressaient un monument dérisoire aux promesses jamais tenues. À portée de main, se trouvait le linge que l’on utilisait, celui qu’Helga qualifiait d’ « encore bon ». En bas finissaient les lambeaux du trousseau de mariage. Les taies usées, les draps de toile fine, trop fine, vaincus par trop de lessives, et ceux de lin, épuisés par le frottement des pieds glacés en hiver, par les nuits d’insomnie, lorsque l’été pose sa joue brûlante sur la plaine, rongés par la fièvre, par l’attente du matin. L’habitude en était venue pendant la guerre, lorsque, dans l’ambulance, sa mère allait de maison en maison collecter de quoi panser les blessés. Les collectes avaient cessé, mais elle continuait à entasser les chiffons. Pour quelles blessures ? pensait Clara, quelles blessures pansait ainsi sa mère ?

« Une silhouette moderne » avait dit Tante Louise, tandis qu’elle fixait les derniers points. D’un coup de dent rapide, elle avait coupé le fil. « Tu verras, les gens sont comme nous, ils improvisent. »

Et voilà ce que ce lin était devenu. Une robe pour aller danser. Oui, Clara voulait danser, voulait qu’il soit touché par les mains des garçons, de belles mains fortes, chaudes, joyeuses. Elle voulait des bras qui la prennent par la taille, des cuisses qui froissent l’étoffe, la fièvre du jazz dans les corps, la danse jusqu’à l’épuisement. Elle désirait ce que le lin blanc ne pouvait exprimer, ce qu’à lui seul, dans la forme qu’il avait prise sur son corps, et dans le discours encore maladroit dont son corps l’habitait, il ne pouvait lui offrir. La liberté de mouvement, la simplicité, tout ce qui était moderne, ne faisait qu’accentuer sa jeunesse, la renvoyait à l’état de jeune fille, à l’enfance. Elle se voulait troublante, elle n’était que touchante. Être plus femme… ou n’être plus fille.

Clara passa la main dans ses cheveux, encore étonnée de la sentir si vite libre, d’éprouver dans sa paume la caresse nerveuse et souple des pointes fraichement coupées. Sous le carré lisse, elle cherchait la résistance élastique des boucles. « C’est curieux, avait dit Tante Louise, les ciseaux à la main, tu as des mèches frisées dans la nuque. Ton père avait les mêmes, quand il était jeune. Il appelait cela son grain de folie… Tu lui ressembles » avait-elle ajouté dans un souffle.

Elle souleva la tenture qui masquait la double porte du salon, celle qui ouvrait autrefois sur ce que l’on appelait le jardin d’hiver, une sorte de véranda que son père avait peuplée d’orchidées, de palmes languissantes, de lianes aux cosses vénéneuses, de capitons aux couleurs de fièvre. Des miroirs avaient remplacé les carreaux de vitre du double battant, projetant vers l’intérieur de la maison la lumière des larges fenêtres et l’extravagance d’une nature reconstituée, exotique, fragile et vaguement menaçante. Clara s’en souvenait comme d’un monde étrange, se rappelait les mots de sa mère : « Ne touche à rien. » Depuis, la pièce était condamnée. Une tenture masquait la porte. « Un nid à courants d’air ; tous ces reflets blessent les yeux. » avait décrété Helga. Mais les miroirs étaient toujours là. En face, sur la cheminée, dans son cadre d’argent, la photo de mariage.

Ses parents. Sa mère, en robe de mariée, ennuagée de tulle et son cou mince et long dans l’étui de dentelle, portant la lourde chevelure relevée très haut sur la tête. Elle ne sourit pas, elle a l’air un peu effrayée, elle ne s’appuie pas sur le bras de l’homme en grand uniforme. Sa mère en blanc. Sa mère revenue en noir, ce jour de 1916, dont Clara avait à peine entrevu l’expression dans la nuit du voile de crêpe. Au printemps 1915, Tante Louise avait remplacé la nanny anglaise, Helga avait rejoint la grande migration des hommes vers le front. Sa mère en noir, sa mère en blanc, lorsqu’elle revêt son uniforme d’infirmière, la coiffe bien serrée sur les cheveux grisonnants, les attaches de la lourde pèlerine lui barrant la poitrine d’une croix sombre. A-t-elle eu le temps d’être belle ? Entre la jeune fille et la veuve, si peu de saisons pour fleurir le cou de baisers, pour enfiévrer les joues, pour s’apprendre, pour comprendre la douce géométrie des seins et des hanches ? S’est-elle jamais regardée, a-t-elle eu accès à elle-même, ou est-elle passée du cocon à la gangue, jamais éclose ?

Clara se réfléchissait, petite page blanche découpée en morceaux, rectangles, carrés, trapèzes assemblés, surfaces plutôt que volumes, page vierge, dans l’attente d’une histoire.

« Il y a peut-être quelque chose dans la malle brune du débarras… Je ne sais pas ce que tu cherches, Clara. Ne dérange rien. »

Elle a pris cela pour une autorisation. Elle a soulevé l’un après l’autre les lourds paniers d’osier. La malle était presque vide. Elle ne contenait, tout au fond, qu’une couverture de laine brune, tachée. Clara ne risquait pas de déranger quoi que ce soit, de faire voler dans la lumière les souvenirs et les couleurs de ce qu’avait été la jeunesse d’Helga. Il ne restait rien, tout avait été donné, parfois vendu lorsque l’argent venait à manquer, ou qu’il fallait venir en aide à plus pauvres qu’elles. Elle se pencha pour tirer la couverture. Dans ses plis, apparut une boite ovale, assez plate, qu’elle saisit d’une main, tandis qu’elle secouait la lourde étoffe, encore et encore, espérant, encore et encore, trouver autre chose. L’étui était le seul objet qu’elle enveloppait. Est-ce pour le cacher ou pour le protéger que sa mère l’avait ainsi rangé, enfoui, dérobé à la vue, à la vie ? Clara le considérait, étrange petit cercueil noir, exhumé de son manteau de silence, de cette chape lourde et morne comme la tourbe dont elle avait gardé l’odeur soufrée. Elle souleva la ferrure et l’ouvrit. L’intérieur était tendu de soie violette. Sur le fond du couvercle était collée une étiquette dont elle n’arriva à déchiffrer qu’un mot : Paris. Un objet noir et luisant reposait dans la boite, elle le prit, le retourna, aperçut un mécanisme qu’elle actionna. C’était un chapeau claque, qui se déploya si brusquement qu’elle lâcha la boite. En s’agenouillant pour la ramasser, elle vit que s’en étaient échappés un mouchoir et une lettre. Le mouchoir portait la trace d’un baiser, dont le fard épais, craquelé, avait pris une teinte brune de sang séché qui la fit frissonner. Les lèvres, légèrement entr’ouvertes, n’évoquaient pas une promesse de bonheur, mais les bords d’une blessure jamais refermée. Clara approcha la lettre de l’ampoule, elle était couverte d’une écriture fine, les lignes, vagues serrées, plongeaient vers le bas, comme si le texte s’effilochait, se déchirait, comme si rien ne pouvait retenir, derrière la main qui l’avait écrit, un naufrage. Elle tenta de lire la date, Paris, 1902, ou peut-être 1908… À la fin, il y avait ces mots français, qu’elle comprenait, parce qu’elle avait entendu des jeunes gens les prononcer en riant : Mon amour. Elle referma lentement la lettre, la replaça avec le mouchoir dans l’étui, remit celui-ci dans la malle, replia la couverture, rangea les paniers.

Elle rabattit le couvercle tout doucement, comme on ferme une porte, sans bruit, quand on s’échappe, quand on fuit, quand on sait qu’on ne reviendra plus. La violence aurait présagé un retour, une attente, aurait gardé les fils noués d’un attachement. Calmement, elle se défaisait de cette mère que la guerre avait défaite. Assise sur la malle, elle resta longtemps à s’écouter grandir, dans ce monologue indistinct, patient et obstiné des plantes au seuil du printemps. Comme elles guettent la fin de l’hiver, elle guetta la fin de son enfance.

Elle fit tourner la clef dans la serrure, et l’empocha. Dans le placard à linge, elle attrapa une pile de serviettes neuves, défit le bolduc, reposa les serviettes à l’étage intermédiaire. Elle retourna au salon, se planta devant les miroirs. Elle posa le chapeau sur sa tête, passa le ruban dans la clef, le noua, et l’accrocha à son cou. Elle joua un moment avec son image, inclinant plus ou moins le bord du chapeau vers l’avant, puis sur le côté, regardant par-dessous, tendant les lèvres pour un baiser, souriant, les mains sur les hanches, haussant les épaules, croisant et décroisant les jambes.

Dans le cadre d’argent, la jeune mariée se tient droite, ne s’appuie pas au bras de son époux, elle a compris, déjà, qu’elle est seule, qu’elle serait seule. Un nuage de tulle voile la blessure d’être épousée à l’ombre d’un autre amour. Tes kilos de charpie, Helga, ne feront jamais le poids face à ce pays qui a offert à ton mari de vivre une passion, et de mourir en héros.

Pour l’instant, Clara se contemple. Elle n’est plus la petite page blanche, elle est la page de garde, gardienne d’une histoire à venir, elle attend ses personnages, hommes, femmes, ses lieux, ses paysages, le bolduc rouge danse sur sa poitrine comme un signet, elle joue avec la clef, et cela lui suffit.

Burg Giebichenstein reposait sur son coussin d’arbres dénudés, fardés de gel. Dans la montée, l’air vif coupait la respiration. L’humidité montant du fleuve parait les hauts murs de luisances sombres, les diluait dans un amas d’ombres obliques. Les premières neiges avaient poudré les écailles des toits, ourlant les bords de délicates franges de glace qui luisaient à la lumière des réverbères, aiguisées comme des dents de poisson. Au bout du pont qui surplombait les douves, le petit chevalier de pierre sous son dais sculpté fixait, de son regard de noyé, la nuit qu’atténuaient faiblement les lampions accrochés à son bras. Au-delà du portail s’ouvrait la cour intérieure du château. Clara se serrait contre Louise, frissonnant de froid autant que d’excitation. Une lumière violente balaya les bâtiments. Derrière elles, s’avançaient, en procession, trois longues voitures. Lentes et souples, elles glissèrent sur le chemin, faisant cascader le gravier gorgé d’eau, balançant dans les ornières leurs phares comme des lunes répétées, elles passèrent, et s’éloignèrent, bientôt réduites au faible signal rouge de leurs feux arrière. Clara avait eu le temps d’apercevoir, au travers des vitres, des masques esquissés, ponctués de gouttes de pluie, l’envol parfait d’un sourcil au-dessus de l’arc d’un col, et brièvement, luisant et pâle comme un œuf, un crâne absolument chauve.

—Ce sont les professeurs du Bauhaus, a soufflé Louise.

Louise. Il fallait s’habituer à cette nouvelle compagne. « Eh bien quoi ? Tu sais, Clara, on a le droit de ne pas être toujours la même personne. Ce soir, je suis Louise », avait-elle rajouté en plaquant un accroche-cœur sur sa joue. Elle avait ri, et Clara avait ri aussi, et ce rire lui avait donné le sentiment d’avoir soudain grandi, d’être passée dans un monde aux contours aussi flous, aussi ombreux que le halo de khôl dont sa tante avait cerné ses yeux, quelque peu effrayants aussi, comme l’artifice des lèvres peintes qui avaient prononcé ces mots, avec leurs pointes qui s’aiguisaient sous la caresse du pinceau… Louise, Louise, Louise, s’était répété Clara, et le chuintement du vaporisateur, trois fois, Louise, la blancheur de la chair entrevue entre la robe soulevée et la jarretière vite rajustée, Louise et l’éclat bref, au creux de la paume, d’un petit disque de verre et de son cordon de soie noire.

N’ayant aucun goût pour le mariage, Louise Ottenburg avait préféré apprendre la couture. Elle avait, avant la guerre, commencé à travailler comme costumière. Les productions théâtrales étaient nombreuses à Berlin, on manquait de mains pour terminer à temps les costumes. Elle s’absentait parfois pour aider ses anciennes amies. Elle revenait, déroulait pour sa nièce le fil chatoyant des histoires d’ateliers, de coulisses, les intrigues des comédies, et Clara lisait sur ses mains le poids des paillettes, la douceur traîtresse des plumes lorsque la penne rentre sous l’ongle, la sournoiserie du tulle qui noie l’épingle ; elle lisait dans ses yeux une flamme ravivée. Elle rapportait aussi des cadeaux, des riens, une jolie carte, un illustré, un éventail publicitaire amusant, et parfois « une affaire », tel était le mot dont elle qualifiait pudiquement ce qui devait représenter pour sa bourse une petite folie. La dernière en date était cette paire de chaussures vernies, à talons bobines, que Clara avait glissée dans un sac, pour ne pas les abîmer, avec le chapeau claque. Quand elle était rentrée de Berlin, sa tante lui avait demandé : « Alors, où en sommes-nous de ce costume ? » Clara avait montré le chapeau et le collier improvisé. « Ah !... » Le temps d’un froncement de sourcil. « ... C’est bien. Mais il faut des nœuds rouges aux chaussures. »

En ce soir du 4 décembre 1925, les deux écoles d’art, celle de Weimar et celle de Halle, se réunissent pour faire la fête. Ou plutôt, à ce qu’on dit, le Bauhaus va montrer à ceux de Burg ce que fête veut dire. On dit aussi que les jeunes voyous de Weimar, et leur directeur en tête, vont tourner les esprits des élèves d’une institution sérieuse, à qui la ville a offert ces murs vénérables. On compte sur l’école des arts décoratifs pour établir la réputation de Halle, non pour défrayer la chronique. Weimar, d’ailleurs, est bien contente de voir partir bientôt ces énergumènes, de ne pas avoir à subir ces fêtes continuelles, toute cette agitation de mauvais aloi. Dessau veut bien accueillir le Bauhaus, grand bien lui fasse !

Et ce soir, sous le ciel blanc de la neige annoncée, Clara tient bien serrés le rouge et le noir de sa première fête.

Stridence. Elle a posé la tête sur l’oreiller, remonté le drap glacé sur sa poitrine. Elle serre contre son flanc la bouteille d’eau chaude, elle la tient comme un reste de la chaleur de la fête, elle la presse, au travers du linge qui l’entoure, jusqu’à la brûlure.

Stridence. Le hurlement des cuivres, entrecoupés de coups de sifflets, d’aboiements de klaxons, de cris d’animaux. Silence. Et la pantomime, la clameur des respirations suspendues, des regards qui n’en font plus qu’un sur le clown musicien, sur sa bouche grande ouverte d’où ne sort aucun son, sur son instrument de papier. Ferveur. La ronde qui se forme, s’étire, se contracte, matériau vivant sculpté par la musique, serpent sous le charme de la clarinette, de ce garçon aux boucles folles. Mouvement. Sphères noires des fesses, sphères claires des seins dans l’orbe du maillot de gymnastique, jeu abstrait des cônes qui s’inclinent, cuisses, mollets, courbes, angles, trois filles et leurs joues comme des fruits. Un curieux navire fait son entrée, fend la houle des danseurs, ses trois hautes cheminées en papier d’argent oscillent entre les groupes, le trombone les accompagne jusqu’à la scène. Les deux filles rient, elles trébuchent en montant les marches, malhabiles dans la structure de toile et de carton qui les réunit et les enveloppe des hanches jusqu’au cou. Deux paires de jambes, mais trois visages, car entre les leurs est posée une tête en papier mâché, un masque aux grands yeux tombants. Clara, de loin, observe la scène. Elle s’est réfugiée loin de l’agitation, contre un pilier. Elle est fascinée par ce visage qui semble, dans la lumière, plus réel que les autres, et dont la petite bouche peinte reste close. Sous son grand chapeau aux reflets métalliques, la tête se balance, suit le mouvement de la danse dont les filles ne semblent être que le mécanisme, les bielles qui s’agitent, la machine. Elle porte son regard impassible sur l’assemblée, elle est, dans son assemblage dérisoire de matériaux pauvres, de colle et de peinture, dans sa naïveté grave, sa destinée éphémère, l’esprit du Bauhaus.

Son numéro fini, le navire a quitté la scène. Il se fond dans la foule qui s’est remise à danser. Clara le regarde s’éloigner, guette encore la face claire qui sombre dans le désordre.

— Alors ?

Une voix la fait sursauter. Elle n’avait pas remarqué ce garçon, à l’angle opposé du pilier, dans la pénombre.

— Alors ? répète-t-il avec un geste du menton vers la scène, ça te plait ?

Les mains dans les poches, il la regarde, l’examine de haut en bas, il ne sourit pas, rien dans son corps massif, dans la manière dont il s’appuie contre la pierre, dans la régularité austère de ses traits, dans l’implantation des cheveux coupés court sur le front, rien n’encourage la réponse, rien, sinon la densité du regard, son poids.

— Burg ? demande-t-il encore.

Clara ne comprend pas tout de suite la question, elle la retourne dans sa tête, la secoue, voudrait que l’orchestre un instant se taise, que son cœur ne batte pas si fort. Burg… Bien sûr, Burg Giebichenstein.

— Oui….

Le garçon a détourné la tête, il regarde vers la scène.

—…Non, reprend-t-elle, enfin, pas encore, enfin, je ne sais pas, peut-être...

Elle a fini sa phrase à voix basse, comme pour elle-même, puisque le garçon ne l’écoute plus. Elle se sent stupide, maladroite, elle est un petit animal effrayé, pris dans la lumière trop forte de cette fête. Elle triture la clef accrochée à son cou.

— Très joli chapeau.

Elle a relevé la tête, il regarde devant lui, elle a le temps d’observer son profil, semblable à ceux des empereurs romains dont les plâtres s’alignent au cours de dessin pour jeunes filles de Madame Zugmeier. « Tête d’homme », pense-t-elle, et soudain il lui tend la main.

— Holger.

Sa paume est large et chaude.

— Clara.

— Bienvenue au Bauhaus.

Et puis il se tait, se tourne à nouveau vers la foule. Clara joue avec sa dernière phrase, en reprend chaque syllabe, comme un jeu de cubes, les dérange pour le plaisir de les remettre dans le bon ordre, de se répéter la phrase, oui, c’est cela…

Holger a attrapé un autre garçon par l’épaule.

— Hé, Théo, la jeune dame voudrait danser.

Quelqu’un, au piano, joue des danses hongroises. Chacun y va de ses pas plus ou moins fantaisistes, Théo tient Clara par la taille, il l’entraîne dans ce qui ressemble à une valse, ou à une polka, elle aime son sourire charmeur, ses grimaces d’enfant rieur, sa fantaisie. « Je m’appelle Clara », lui crie-t-elle dans l’oreille, en se dressant sur la pointe des pieds, manquant de l’éborgner avec le bord de son chapeau. Le pianiste s’est levé, mais aux cris des danseurs, il reprend sa place. Il laisse un moment ses mains levées au-dessus du clavier. Son silence passe sur l’assemblée comme le vent couche les blés, puis, dans le calme soudain, s’égrènent les premières notes d’une fugue de Bach. Alors ils sont tous là, et Clara parmi eux, ils font plus qu’écouter, ils regardent chaque note se poser à sa juste place dans l’espace, convoquer sa couleur dans la grille du rythme. Les thèmes se développent, se juxtaposent, s’entrecroisent, un motif réapparait sur la trame serrée des sons, sur le rythme obstiné qui soudain trébuche, repart en brèves syncopes, et se laisse gagner par le charleston. Clara danse, danse, et la petite clef danse autour de son cou.

Ils sont retournés auprès d’Holger.

— Elle a failli me tuer avec son chapeau ! Cette fille est dangereuse ! lance Théo.

— Je sais.

Holger n’a pas bougé, il est resté à regarder, les bras croisés. Sa réponse abrupte n’a pas paru surprendre Théo, mais le rire de Clara est resté suspendu.

— Laisse tomber, tu t’habitueras, c’est un ours, un ours bavarois…

Tu t’habitueras. Ce garçon, si charmant, si amusant, lui a dit « Tu t’habitueras », avec son regard argenté posé sur elle, sa main sur son épaule, sa chemise blanche un peu froissée et ses drôles de cravates. Il a remplacé l’habituel morceau de tissu par plusieurs écriteaux, coupés en pointe, comme des panneaux indicateurs. Sur les cartons sont inscrits DESSAU, BERLIN, PARIS…

— Et bien sûr, ajoute-t-il, notre Eldorado, la destination ultime, New York ! Tu vois, je suis le trajet, l’avenir, ah oui, j’oubliais…

Il retourne le dernier carton,

— … Moscou ! Mais c’est peut-être eux qui viendront chez nous !... Et toi, où veux-tu aller ?

Il rit, il agite ses directions en tous sens, n’attend pas de réponse.

— Commençons par aller boire quelque chose !

Il l’a entrainée, elle s’est retournée, Holger a eu un geste de la main pour dire « Allez-y sans moi », elle sentait son regard peser sur sa nuque. Une patte d’ours.

— De l’eau ? Tu plaisantes ! Tu vas prendre un verre de bière ! Offerte par Gropi. À Gropi ! lance-t-il en levant son verre.

« À Gropi ! » reprend un groupe d’élèves, et bientôt c’est toute la salle qui hurle « À Gropi ! » Près de la table des professeurs, un homme est debout. Il tourne la tête, et lève aussi son verre. Clara le reconnait. C’est Walter Gropius. Celui dont Weimar ne veut plus, l’architecte controversé, l’ex-époux sulfureux d’Alma la scandaleuse, le trop à gauche pour les uns, trop bourgeois pour les autres, celui des entrefilets mondains et des billets politiques, un cliché encadré. Comme ils ont l’air de l’aimer, tous, ces garçons et ces filles qui semblent n’avoir peur de rien, et comme il les regarde ! Alors elle lève aussi son verre, « À Gropi ! », pour s’insérer dans l’image, pour être une parcelle de ce que la lumière et les ombres façonnent, pour accrocher sa voix à la portée de la clameur, petite tache blanche, petite note noire, elle se glisse là, se cramponne à la scintillation des verres levés, à l’onde électrique, à la vague étoilée suspendue au pôle d’un seul regard.

Y trouver sa place. En être.

Silence. Elles étaient redescendues vers la ville endormie, glissée sous son manteau de neige. Tante Louise lui avait apporté une bouillotte.

— Tiens, il fait froid.

Elle avait brossé ses cheveux, la mèche blanche tombait sur son visage nu. Elle s’était assise au bord du lit, son vieux châle russe sur les épaules. Elles étaient restées un moment, regardant leurs mains jointes jouer avec les franges de laine, leurs pensées errant dans l’entrelacs des fils.

— Je pense que nous devrions aussi prendre rendez-vous avec ce Gropius. C’est toujours mieux d’avoir le choix.

La fête de la nouvelle objectivité. Une bouillotte. Le choix. Clara ne savait pas, de l’objet que sa tante avait glissé entre les draps ou du dernier mot qu’elle avait prononcé, quel était celui qu’elle serrait contre elle entre les draps glacés.

Théo. Holger. Lequel des deux prénoms rendait sa peau si douce.

2

Janvier 1926

Une autre boule. Elle est si loin, et plus petite encore. La taille d’une montre d’homme. À l’intérieur, un reflet de visage. Elle ne sait pas si c’est, dans un éclat de fête, son regard sous le chapeau claque, ou celui du masque sous sa coiffe métallique…

— Bien…

L’homme laissait reposer sa main sur le carton à dessin, sa belle main aux articulations déjà nouées, aux ongles polis, la lumière jouait sur l’arrondi de la montre en or à demi-cachée sous les quelques millimètres de popeline blanche qui dépassaient de la veste. Un bijou de précision, d’équilibre, des proportions parfaites, ce gris sombre, ce blanc, et cette touche d’or, pour encadrer cette main d’homme posée sur la toile râpée. Ni avide, ni impatiente, juste posée, juste son poids d’os et de chair, si lourde des mots qui allaient suivre, du verdict.

— Vous savez dessiner, sans nul doute…

Clara avait eu envie d’agripper le carton à dessin, de le reprendre, de secouer cette bête polie, de l’en chasser comme une menace. C’était bien plus que quelques feuilles de papier qu’elle avait déposées sur le bureau de Walter Gropius. C’était un espoir, et jusqu’à cet instant elle avait cru que ce serait son choix. Mais la belle main lui disait, dans son immobilité, dans le peu d’espace qu’elle laissait entre elle et la toile, que le choix n’était pas de son côté. Elle disait qu’être choisie, c’était appartenir, et qu’elle, Clara Ottenburg, n’était pour l’instant qu’une ébauche, une esquisse que Gropius pouvait ou non juger utile à son projet. « Prenez-moi, je suis un bon matériau ». Clara s’était entendue formuler silencieusement cette phrase. Mais cette idée même l’agaçait, pourquoi avait-elle, d’emblée, cette attitude de soumission ? Un matériau… malléable ?

— … Il vous faudra beaucoup désapprendre…

La voix était paternelle, séduisante. Derrière les syllabes calmement posées, il lui avait semblé entendre le froissement du papier, le bruit des dessins déchirés, du travail inutile.

— … Vous êtes très jeune… Dix-huit ans, n’est-ce pas ?

— Oui…

— Bien… Mais dîtes-moi, pourquoi pas Halle ? Pourquoi le Bauhaus plutôt que Burg Giebichenstein ? Ce serait plus commode, vous pourriez sans doute obtenir une bourse dans votre ville… Si votre candidature devait être examinée, il est préférable que vous sachiez dès maintenant que nous ne logerons pas les étudiants. Ce serait à vous de trouver une chambre à louer.

Tante Louise était intervenue :

— Cela ne doit pas être un problème...

— Les formations qu’offre Burg Giebichenstein sont excellentes, particulièrement dans la poterie et le tissage.

Les coins écornés, les rubans élimés, leurs positions ridicules sur le bois verni, combien de fois Clara s’était-elle déjà sentie réduite à cela, lorsqu’elle proposait des leçons de dessin aux jeunes filles des familles bourgeoises, le regard du père s’attardant sur ces mêmes rubans dénoués. Combien de fois les avait-elle resserrés d’un coup sec, les yeux baissés.

— Je ne cherche pas une occupation.

— Ah oui ? Et que cherchez-vous, Mademoiselle ?

Clara avait relevé la tête. Son regard était remonté jusqu’au visage qui lui faisait face, avait parcouru les rides qui entouraient la bouche, qui barraient le front, s’était arrêté sur les orbites ombrées, et s’était planté dans celui de Walter Gropius.

— Une vie, avait-elle dit.

— Bien… Mais vous savez que le Bauhaus s’est installé à Dessau, n’est-ce pas ? Ici je ne fais que régler quelques affaires en cours. Ce sont les derniers jours de cet endroit, de ce bureau…

Gropius avait soulevé la main, il désignait les meubles qui l’entouraient.

— … Bientôt, ce sera une nouvelle aventure, une autre histoire… Je ne peux rien vous promettre pour l’instant. Certains de nos professeurs nous quittent, d’autres vont arriver… Nous allons sans doute supprimer certains ateliers… Recentrer nos activités… Il avait repoussé le carton vers Clara, son geste avait dégagé le poignet, et l’autre moitié de la montre. Au fond, avait-il continué, le Bauhaus n’était pas vraiment chez lui, ici. Plus du tout, désormais. Il entre dans sa maturité, il s’installe dans ses murs… Weimar n’était qu’un début…

Son regard s’était fait plus brillant, intense. Il y avait de la fierté, il y avait aussi de la tendresse, de celle des pères qui sous l’autorité cachent la fragilité de leurs espoirs.

— …Tout cela…

Clara avait suivi le geste qui se déployait dans l’espace du bureau : Chaque meuble, chaque objet était disposé d’une manière précise, calculée. Du métal, du bois juste verni, la chaleur d‘un tapis et d’une tenture aux motifs géométriques, un canapé et un fauteuil de forme cubique, jaunes. Assise dans ce jaune, Tante Louise avait l’air d’un jouet bien présenté dans sa boite.

— … Tout cela va partir, d’ici quelques semaines, et sera réinstallé à Dessau ; presque à l’identique. Presque… Mais vous viendrez, n’est-ce pas, vous viendrez quoi qu’il en soit, à notre première fête à Dessau. Le nouveau bâtiment n’est encore qu’un projet, mais elle aura lieu, nos traditions vont continuer. N’oubliez pas vos dessins, Mademoiselle…

Il s’était levé, repoussant de l’index un peu plus le carton vers Clara. Il les avait raccompagnées à la porte, s’était incliné. Elles étaient déjà dans le couloir lorsqu’il avait passé la tête dans l’embrasure et avait ajouté :

— Bonne chance, Mademoiselle. Prenez plutôt l’escalier à droite, au bout du couloir, vous pourrez voir les décors réalisés par Oskar Schlemmer… Je ne sais pas ce qu’ils vont devenir… Ils vont se sentir bien seuls.

…Ce n’est pas son visage levé dans le grand escalier, celui qui s’envolait en arpège de lumière, qui semblait ne pas finir dans la séquence de ses hautes fenêtres…

… C’est peut-être une de ces étranges figures peintes sur le mur. Ni hommes, ni formes, elles ne montent ni ne descendent ces autres degrés qui rythment, en brusques ruptures, angles et courbes, l’espace de leur danse.

Elles s’étaient retrouvées sur le pavé glacé. En face, l’enseigne d’un petit café se balançait dans le vent.

— Allons boire un café, ou un chocolat, avait suggéré Tante Louise. Ensuite, nous irons nous promener en ville. C’est une très jolie ville, tu sais, nous irons saluer Goethe et Schiller sur la place du théâtre… Il parait qu’une nuit ils l’ont badigeonnée en rouge ! Tu imagines, cette grande statue toute rouge ! Ça a fait toute une histoire !

Au fond du café, un groupe d’hommes était attablé. Les coudes sur la table, ils écoutaient celui dont on ne voyait pas le visage, mais seulement une épaule : une épaule vêtue de brun. Ils n’avaient pas tourné la tête lorsque Clara et Louise s’étaient assises près des fenêtres. Elles étaient restées longtemps sans parler, repoussant l’idée que ce voyage puisse n’être qu’une excursion touristique, un petit voyage d’agrément, de ceux que l’on entreprend au mauvais moment, et qui se résument à la mélancolie d’un café inconnu. Une sorte de salle d’attente pour un train qui ne passe qu’à la belle saison, un refuge contre le froid et la déception qui piquent les yeux. Clara avait caché son carton entre ses jambes. De temps en temps, elle jetait un coup d’œil vers les verrières du bâtiment de l’école qui se prolongeaient dans la pente du toit.

— Il doit y avoir une magnifique lumière, là-haut… On aurait pu visiter les ateliers, tout de même.

Tante Louise faisait son possible. Elle n’était plus dans le fauteuil jaune, elle n’était plus un jouet.

— Inutile, avait soufflé Clara.

— Oui, c’est vrai, ils ont déjà déménagé… Il n’y a plus rien à voir… Quand même, il a l’air un peu fatigué, ce Gropius. Et puis, pour être tout à fait franche, ses fauteuils jaunes, je ne les ai pas trouvés si confortables. Tu as vu, tous ces carrés ? Les motifs du tapis, de la tapisserie, du luminaire, et la manière dont il a organisé son espace dans la pièce ? Des carrés dans des carrés, le tout dans un carré !

Elle avait pris son air moqueur, les sourcils haussés, un coin de sa bouche relevé en virgule.

— Après l’exposition de 23, un journaliste a écrit : Trois jours à Weimar, et on ne peut plus voir un carré de toute sa vie ! C’était assez juste !

Non, Clara n’avait pas vu.

…C’est un vide. C’est ce que ressent Clara en ce moment. Le vide entre deux escaliers. Un grand vide teinté de jaune, avec cette main d’homme qui, de l’index, repousse son carton à dessins…

« Bienvenue au Bauhaus » … Les mots qu’avait prononcés ce garçon, ce Holger, s’émiettaient comme le petit pain qu’elle avait commandé. Elle s’en était nourrie, de cette phrase, depuis quelques semaines elle la goûtait, chaque jour elle lui avait paru aussi tentante, chaude, réelle. Elle avait la saveur de la petite enfance, du pain d’avant, quand son père disait en riant : « Quel appétit, pour une fille ! »

Mais là, elle n’avait plus faim.

… Il faut lui laisser le temps. Elle se précise. C’est le tampon sur l’enveloppe ouverte, sur la lettre dans sa main qui tremble un peu. Un profil, carrés, rectangles, lignes assemblés dans un cercle. Ils disent qu’elle est attendue à Dessau.

Dessau. Elle en est. En ce matin de mars 1926, elle est un visage qui se lève vers la façade de brique, semblable à toutes les façades de brique qui composent l’enfilade de la rue. Usines et entrepôts ; c’est le quartier industrieux de la ville. Au-dessus du portail on déchiffre encore l’inscription sur le panneau rouillé : SEILER. C’est là.

Elle sera un visage qui s’avancera vers des visages inconnus, un regard qui se posera au hasard, rencontrera d’autres regards, cherchera l’un d’entre eux, repartira, ne saura où se poser, ce sera là, sous une banderole où est inscrit le mot BAUHAUS, dans cette cour d’un rouge terne, dans le froid qui avive les joues et engourdit les mots.

« Bonjour, je suis Clara Ottenburg ». Elle voulait le dire.

La cour est vide. Non, pas tout à fait. Au fond à droite, il y a quelqu’un. Que fait ce garçon accroupi sur le sol froid et boueux ? Clara s’approche. Le garçon tient un objet noir dans les mains, il se tourne soudain et le lui tend.

— Tu veux regarder ? Ce truc est fantastique. Tu peux photographier n’importe quoi.

— Oui… Non… Je cherche le cours préliminaire du Bauhaus.

— Eh bien c’est là, dit-il avec un mouvement du menton vers les bâtiments.

— Il n’y a personne ?

— Si, ils doivent être quelque part.

Il s’est replongé dans la contemplation d’un reste de neige sale.

— À travers l’objectif, cela devient vraiment autre chose, assure-t-il… C’est mon cours aussi.

— La photographie ?

— Non, le cours préliminaire. Mais Albers n’est pas encore arrivé. On a le temps. Les autres sont déjà rentrés, ils avaient froid. Je les ai expédiés à l’intérieur. Mais si tu veux rester… De toutes façons ils vont attendre Gropius et Kandinsky pour le petit discours de bienvenue, Moholy-Nagy va nettoyer dix fois ses lunettes, Schlemmer s’amusera à apparaître masqué, fera peur à tout le monde, Gunta jouera à la maman… le scénario habituel quoi.

— Tu en parles comme si tu connaissais déjà tout cela. Mais c’est ton premier semestre ?

— Oui, on est des vieux copains, le Bauhaus et moi. Une femme a entr’ouvert une porte et a appelé :

— Lux, allez, Lux, rentre, tu vas encore être malade, et ta mère va m’en vouloir !

— Tu vois, dit le garçon en haussant les épaules. Elle, c’est Gunta. Gunta Stölzl. Elle gère l’atelier textile. Elle adore s’occuper de moi. Depuis toujours. Depuis presque toujours.

Le garçon nommé Lux s’était relevé. Sous l’épaisseur de son pull et de sa veste de tweed, il paraissait très mince, comme un enfant grandi trop vite. Très jeune aussi.

— Et tu es souvent malade ? questionne Clara.

— Je l’ai été. C’était bien, je n’avais pas à aller à l’école. Au lieu de cela, j’allais à la mer avec mon père et je construisais des maquettes de bateau.

—Lux Feininger, et la jeune fille aussi, rentrez maintenant ! Cette fois, c’était une voix d’homme.

— Ah ! Ils ont délégué le premier ministre. C’est du sérieux. Tu vois, c’est toujours comme ça, l’école.

— Feininger… comme Lyonel Feininger, le peintre ? demande Clara.

— Tout comme. C’est mon père. Il ne donne plus de cours ; il est juste là en résidence. Une espèce de conseiller. Il y a Gropius, le tsar, son premier ministre Moholy-Nagy, son conseiller mon père, le grand-duc Kandinsky et son éminence Klee, Schlemmer chargé des festivités, et puis… enfin tu verras, c’est une vraie démocratie ! On peut aussi jouer au jeu des sept familles !

Et il éclate de rire.

Ils sont rentrés, ont rejoint le petit groupe de nouveaux. Cela se passe en effet comme Lux l’avait prévu. Ce n’est peut-être pas aussi caricatural, c’est même assez intimidant, mais Clara ne peut s’empêcher de voir toute la scène au travers de l’impertinence du garçon. Ce ne sont plus des personnalités prestigieuses, un peu effrayantes, ce sont des personnages, Klee avec son drôle de petit chapeau perché sur son grand front, l’air digne de Kandinsky, l’allure mathématique de Moholy-Nagy, Schlemmer et son visage si mobile entre ses grandes oreilles ; ce sont les maîtres, ce sont des êtres humains, grandioses et un peu comiques, terriblement sérieux et un peu bizarres.

Ils se tiennent là, dans leurs habits de respectabilité, entre les murs de cette vieille usine comme si rien de ce décor n’avait d’importance, comme s’ils y plaquaient un autre horizon.

Il y a de la bienveillance. De l’efficacité. Chacune de ces personnes va rejoindre son cours, son atelier, ses projets. Sa vision. C’est à peine perceptible sous la complicité qui accompagne leurs gestes, la courtoisie de leurs échanges, ils sont soudés, mais on sent les aspérités de possibles lignes de fracture. Gropius n’y peut rien, il en est aussi responsable. L’Art et la Technique. Il y met des majuscules. ET. Il est ce ET qui tient ensemble l’édifice. Il est le regard pénétrant qui arrive à les voir sur le même plan. Les autres sont ceux qui restent du premier Bauhaus, celui de Weimar. Les compagnons de la première aventure, quand il s’agissait de marier l’art et l’artisanat. Création et fabrication. Il n’y a plus de compagnons, il y a des collègues, plus de fabrication, il faut songer à la production. Ce ne sont plus des maîtres. Ce sont des professeurs. Reste l’Art. Voilà la Technique.

L’Art et la Technique. Clara regardait un garçon au long cou maigre dont la pomme d’Adam montait et descendait sous l’impulsion de ces deux mots répétés. Elle regardait le sourire asymétrique de cette fille, tétanisée, et l’autre qui pressait son carnet à dessin contre sa poitrine. Lux Feininger, appuyé d’une épaule au mur, les mains dans les poches, regardait ses chaussures. Sur le plancher, des rectangles plus clairs, cernés de crasse et de graisse marquaient l’emplacement des anciennes machines, des établis. Entre eux couraient les ornières du passage des chariots, des pas des contremaîtres. Le sol se souvenait, comme certains lieux gardent les traces de villes qu’un cataclysme a rasées. Les hommes étaient partis, remplacés par les femmes, puis quand les hommes étaient revenus, ceux qui étaient encore bons, c’était les machines qui étaient parties. Celles qui en valaient la peine chez l’ancien ennemi, comme « réparation », c’était le terme exact, et les autres à la casse. Le Bauhaus se tenait sur les ruines d’une ancienne civilisation. On avait blanchi les murs à la chaux.

— Plus tard, vous visiterez les ateliers. Mais là, mettons-nous au travail.

Ils étaient partis, sauf un.

— Je suis Joseph Albers, le professeur chargé du cours préparatoire. Vous aurez aussi des cours avec Messieurs Klee et Kandinsky. Mais pour commencer, ce sera principalement avec moi. Humm… Nous allons manquer de tables… et de chaises… Mais c’est provisoire, n’est-ce pas ? Cela n’empêche pas de travailler. Les meilleures idées naissent de presque rien.

Rien. Clara savait ce qu’elle avait quitté. L’appartement enténébré, ses stucs, ses dorures passées ; le corridor, son odeur d’amertume. Sa valise avait été légère. Quelques vêtements. Presque rien. Seules comptaient la robe de lin et les chaussures vernies.

Albers parle :

— Si nous sommes honnêtes, nous nous révélerons. Mais nous n’avons pas à faire d’effort pour être individualiste, pour vouloir être différent.

Clara écoute. Parfois, elle rencontre un regard. Faut-il sourire ? Est-ce bien vu, ou faut-il être sérieux ? Différente ; bien sûr, elle souhaite l’être. Elle est différente du garçon à la pomme d’Adam, et de ce Lux qui tripote son appareil photo. « Si nous sommes honnêtes, nous nous révélerons ». En tous cas, s’il y en avait un qui ne faisait aucun effort, c’était bien lui. Il s’était assis par terre, le dos calé contre le mur, et il avait fermé les yeux. Il était honnêtement différent.

Quelque part dans la cour, les bourrasques faisaient tinter une tôle arrachée. Clara a levé la tête. Le ciel est vaste au-dessus de la grande plaine du nord, il ne connait pas de frontières. Les « ismes » sont arrivés par bouffées, expressionnisme, futurisme, surréalisme, dadaïsme, On y sent passer le vent du constructivisme, d’est en ouest, et celui de la modernité, d’ouest en est. L’un pousse devant lui l’abstraction, et l’autre garde l’empreinte cristalline des gratte-ciels. Les hurlements du jazz y répondent aux slogans désaccordés. Saisir, saisir cet air au creux des mains, le laisser façonner le monde nouveau et ses objets. Ne pas répéter, surtout ne pas répéter, pense Clara.

— Mais je préfère donner les bonnes questions plutôt que les bonnes réponses, ajoute Albers.

Ce vent saura-t-il balayer tout ce qu’elle a, malgré elle, emporté ?

À défaut d’être élus, ils étaient choisis. Provisoirement du moins. À l’issue de ce premier semestre, le Conseil des Maîtres déciderait lesquels d’entre eux pourraient poursuivre le cursus de l’école.

Saura-t-elle être honnête ? Ces garçons, le beau Théo, et Holger, comment s’étaient-ils révélés ? Les questions restaient suspendues dans le courant d’air glacé qui s’infiltrait par les carreaux disjoints. Quels étaient ces bruits qui s’entrelaçaient aux paroles du professeur ? Et ces voix, dans le couloir, à qui appartenaient-elles ? Tant de réponses derrière la porte close.

— Une première chose : Être créatif, ce n’est pas tant le désir de faire quelque chose, qu’écouter ce qui veut être fait : J’appelle cela « la dictée des matériaux ».

Albers a sorti un journal de sa serviette. Il le déplie et sépare les feuilles les unes des autres.

— Bien, assez parlé. C’est à vous maintenant, ajoute-t-il. Ah ! J’ai oublié de vous demander vos noms.

3

La ville avait pris des couleurs de gouaches sales. Détrempées d’eaux usées, souillées de particules indécises, elles s’étalaient sur fond de ciel opaque. Parfois, rabattue par le vent, la fumée d’une usine traçait au fusain une vague ébauche, pour aussitôt l’effacer.

L’atmosphère était hésitante, comme elle peut l’être dans les jours qui précèdent le printemps. Après le cours du matin, les élèves du cours préliminaire s’étaient éparpillés. Clara avait eu envie de respirer. Elle contemplait, posée à côté d’elle sur le muret où elle s’était assise, la pomme parmi les miettes du petit pain, son déjeuner. Ou peut-être son goûter, si elle réussissait à garder le fruit pour plus tard.

« N’oubliez pas que nous sommes pauvres. » avait répété Joseph Albers ce matin. Pauvres, l’Allemagne, son économie, son industrie, la société en général, et elle-même en particulier. La pauvreté s’étalait en larges taches grisâtres, se constellait en fines éclaboussures, ombrait les visages, les objets. Elle voilait les contours d’une fine croute de poussière. Jusqu’à cette pomme, d’un jaune mat, grumeleux par endroits, indécis comme peuvent l’être les couleurs sur une palette oubliée. Terne comme les piécettes que Clara posait sur le comptoir de l’épicier, et que ce dernier recomptait d’un air déçu. Elle aurait pu se rendre à la soupe populaire. Elle aurait pu. Gropius avait obtenu de la ville, tant que les nouveaux bâtiments n’étaient pas construits, et qu’il ne pouvait offrir une cantine à ses élèves, le droit à un repas gratuit par jour. La soupe populaire… comme les pauvres… Ah oui, c’est vrai, ils étaient pauvres. Mais pas misérables. Ils n’étaient pas de ceux qui avaient tout perdu, ils n’étaient pas en perdition. Ils étaient juste en transit. Dans un entre-deux un peu inconfortable, mais temporaire. Alors, Gunta Stölzl, la jeune maître de l’atelier tissage, avait acheté deux grands bidons, qu’à tour de rôle, chaque matin, des élèves allaient faire remplir chez le laitier. Ils rapportaient aussi des petits pains, un par élève. C’était aussi cela, le Bauhaus, une sorte de famille qui s’était transportée de Weimar jusqu’ici, mais qui gardait, grâce aux anciens comme Gunta, l’esprit de ses débuts. Chaque matin, les murs sombres de la vieille usine s’étoilaient de la blancheur du lait et de l’or des petits pains. La journée pouvait commencer.

Il y avait cette pomme, quelques miettes, il y avait la serviette de lin blanc sur laquelle elles se détachaient. Clara n’avait rien demandé. Une dans chaque pile. Elle les avait prises. Comme elles avaient glissé facilement d’entre les liens de bolduc rouge, celle-ci, et les autres ! On voyait à peine qu’elles manquaient. Cela lui faisait six serviettes. Elle s’amusait à les nommer son « trousseau ». Elles lui servaient de tout. De nappe, de taie d’oreiller, de balluchon pour son maigre déjeuner. Il avait fallu les faire bouillir, et les faire bouillir encore, pour atténuer leur raideur, pour faire disparaître les traces jaunes à l’endroit des pliures. Elles étaient bien trop grandes pour ce fruit, leur motif damassé, le chiffre brodé aurait mieux accueilli un fruit rare. Quel fruit rare ? Elle se souvenait de la corbeille de mandarines que l’on faisait porter à la maison pour Noël. Leur couleur indécente auprès des joues de sa mère, et le couteau d’argent qui entamait la chair, projetant d’infimes gouttelettes d’un ailleurs dont elle ignorait le nom. Son père découpait de délicates spirales qu’il enroulait sur elles-mêmes, façonnant des coquillages dont l’intérieur, d’un blanc à peine teinté, luisant comme de la nacre à la lumière des bougies, s’ombrait de profondeurs veloutées. Parfois, il faisait apporter par la cuisinière un peu d’huile, et, d’une moitié de pelure délicatement prélevée, il fabriquait une petite lanterne, dont la flamme s’élevait haute et droite. Clara pouvait retrouver la sensation de la peau du quartier de fruit éclatant entre les dents, et du jus qui perlait au coin des lèvres. Elle avait oublié l’odeur. Était-ce l’odeur de son père ? Elle se souvenait qu’elle n’avait pas toujours été pauvre. « Cela suffit maintenant », disait sa mère en reposant sur la table la serviette dont les plis empesés, à la lueur de la lanterne, dessinaient un masque grimaçant.

Le Bauhaus était pauvre. Pourtant, là-bas, au-delà des voies ferrées, des terrains vagues, non loin de la piste d’envol des usines Junkers, les nouveaux bâtiments se construisaient. Les croquis publiés dans la presse au moment du lancement du projet n’avaient pas permis d’imaginer l’ampleur de la future école. On ne la découvrait d’ailleurs pas tout de suite dans son ensemble, il fallait s’engager plus loin sur la route boueuse pour en découvrir la structure et les différents corps de bâtiment. La veille, professeurs et étudiants s’y étaient rendus pour la pose du bouquet. Elle ressemblait encore à un gros animal gris, échoué au milieu de la prairie, un monstre couché au regard vide, au front duquel Gropius avait fiché un arbrisseau orné de fleurs et de guirlandes. Clara, comme tous les autres, avait fabriqué sa petite décoration. Elle avait puisé dans la mince pile de papiers d’argent qui avaient emballé les chocolats de Noël. Garder, récupérer, réemployer. « N’oubliez-pas que nous sommes pauvres » ! Le luxe résidait dans le temps passé, dans l’imagination, dans l’invention. Dans la courbure exquise qu’elle avait donnée aux ailes de son petit oiseau. De la pelouse où les élèves s’étaient massés, c’est à ses reflets argentés, autant qu’aux saluts de Gropius, qu’elle avait répondu. Dans six mois, ce serait elle, là-haut, sur la terrasse de la Prellerhaus, le bâtiment réservé aux studios des élèves. Peut-être, ou peut-être pas. Serait-elle admise à l’issue du cours préparatoire ? Aurait-elle envie de rester ? Pour l’instant, la question ne se posait pas. La question était de savoir si elle réussirait à garder cette pomme pour plus tard.

Ce matin-là, comme chaque jour, Albers les attendait déjà dans la salle.