Soumission Consentie Pour Dictature Tranquille - Augustine C. - E-Book

Soumission Consentie Pour Dictature Tranquille E-Book

Augustine C.

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Beschreibung

La démocratie est une dictature tranquille dans laquelle l’individu n’a que l’apparence de la liberté ; toute rébellion y est illégitime, puisque nécessairement issue d’une minorité ; l’individualité y est niée au profit des décisions d'une majorité qui les impose à tous, flattant au passage les plus bas instincts ; la redistribution sert de paravent au racket pur et simple de la population, et se limite à lui jeter quelques miettes tandis que les élites se gavent et s'assurent de la pérennité du système en jouant avec les peurs et les subventions. Plus la démocratie est ancienne et plus elle a d’emprise sur la vie des gens qui, élevés en son sein, n’en voient pas les excès et en réclament toujours davantage. Toute contestation du système est qualifiée de terrorisme. Quelques rares individus sont lucides ; plus rares encore sont ceux qui tentent de s'opposer au système.

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Seitenzahl: 183

Veröffentlichungsjahr: 2015

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A mon fils qui, je l'espère, saura déjouer les pièges de l'univers que je décris ici et qui semble devenir chaque jour un peu plus réel.

* * *

La démocratie est la pire des dictatures, parce que c’est une dictature qui ne dit pas son nom, une dictature légitimée et baignée de bonnes intentions.

Or on peut faire beaucoup de mal au grand jour et en toute impunité sous couvert de bons sentiments.

* * *

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Postface

1.

Yann ouvrit péniblement les yeux et regarda l’heure sur son réveil. La sonnerie de son rêve ne s’arrêtait pas et il se rendit compte qu’elle venait de son télénum. Le bruit l’avait tiré de son sommeil bien plus tôt que d’habitude. Qui que ce soit, ça devait être important pour qu’on le dérange à cette heure matinale. Il décida de décrocher et grommela, pour la forme, un juron à l’attention de son interlocuteur.

— Yann, ils ont emmené Rémi !

La voix était douce, mais le débit trahissait l'inquiétude. Yann reconnut immédiatement Lilou, sans comprendre le sens de ce qu’elle disait. Il fit un effort mental pour se sortir de sa torpeur et, comme il restait silencieux, elle répéta d’une voix paniquée :

— Ils ont emmené Rémi…

Il s’excusa machinalement pour le juron et lui demanda de parler plus lentement pour lui donner une chance de comprendre. A peine plus perceptibles que le léger bourdonnement de la ligne, il entendit plusieurs respirations puis, aussi calme qu’elle le pouvait, Lilou qui reprit :

— Rémi vient d’être emmené par la police, ils ne m’ont pas donné plus d’explications. Je n’y comprends rien… qu'est-ce que je dois faire ?

Il avait du mal à y croire. Rémi était un citoyen modèle, qu'avait-il bien pu faire pour être arrêté ? Ça n’avait aucun sens, c’était sûrement une erreur. Il fit part de son impression à Lilou et lui conseilla de ne pas s’inquiéter : les flics ne font qu’obéir aux ordres, qu’ils ne donnent pas d’information sur-le-champ n'était pas anormal. Une fois au poste Rémi aurait l’occasion de s’expliquer, une enquête serait faite et il serait relâché dans la journée. Oui, c'était forcément une erreur. Il se voulait rassurant et sentit que Lilou commençait à se détendre un peu. Après quelques paroles enrobantes supplémentaires, il conclut la conversation :

— Je passerai vous voir dans quelques jours et on en rira ensemble, tu verras.

Avachi sur son canapé, il regardait vaguement le téléposte en grignotant quelques céréales. Depuis son télénum, il partagea distraitement la vidéo virale du moment sur les réseaux sociaux (un chaton tout mignon) et fit suivre une lettre-chaîne contre le racisme ; maintenant qu’il était réveillé il fallait bien tuer le temps, alors autant en profiter pour soutenir une bonne cause. Il en voulait à Lilou de l’avoir appelé si tôt pour si peu. Pourquoi avait elle paniqué ? Etre arrêté n’était vraiment pas une catastrophe, même si le fait que ça arrive à Rémi était plutôt étonnant. Il songea avec une pointe d'amusement que lui-même était encore, il n'y a pas si longtemps, un habitué des arrestations, avec une bonne quinzaine à son actif. Ces gardes à vue n'étaient qu'une simple formalité : un contrôle d'identité suivi d'un petit interrogatoire. Le fautif était relâché dans la journée avec une amende et une ordonnance pour un stage de re-programmation en vue de corriger tel ou tel aspect de sa personnalité. L'arrestation était une sorte de seconde chance, une occasion de s’améliorer, pour être encore plus en phase avec la société… seconde chance que l'Autorité, dans sa grande mansuétude, accordait à tour de bras et finançait généreusement.

Il fouilla dans sa mémoire. Lui, avait presque tout fait : du stage de valorisation des minorités à la formation pour la considération des femmes, en passant par l'information sur le respect envers les personnes à mobilité réduite et l'éducation à la tolérance envers les religions. Tous ces stages avaient été la conséquence de mots blessants qu'il avait dits, ici ou là, sans y penser. Il se souvint d'une phrase qu'il avait lâchée par agacement devant une caissière de supermarché un jour où il avait attendu particulièrement longtemps : « Eh bien, c'est pas trop tôt ! » Il n'avait pas vu qu'il lui manquait un doigt à la main gauche et, dès le lendemain matin, il avait été arrêté et s'était vu prescrire un stage de sensibilisation au handicap moteur : la caissière s'était plainte. Et à raison, pensa-t-il avec le recul. Comment ai-je pu être aussi insensible ? Heureusement que ces stages de rééducation existent pour éviter d'autres égarements aux gens tels que moi. Que Rémi soit arrêté le soulageait, en un sens ; l'amusait, même. C'était la preuve qu'il n'était pas parfait et Yann, en bon copain, allait pouvoir le lui rappeler !

Il avait déjà oublié l'appel de Lilou quand arriva l'heure de partir au travail. Ses pensées étaient accaparées par le téléposte, son télénum et ses projets pour le weekend : à la fin de la journée il allait passer deux jours chez sa sœur.

Parcourir la centaine de kilomètres qui le séparaient de chez elle lui prenait invariablement près de trois heures. Le trajet était parsemé de nombreux ralentisseurs, chicanes, ronds-points et feux rouges ; la vitesse autorisée était limitée à soixante-dix kilomètres à l'heure sur voie rapide et, peut-être à cause de sa mise négligée, il lui arrivait souvent d’être arrêté aux barrages de police pour y subir des tests d'alcoolémie et autres substances. Des contrôles qu’il acceptait de bonne grâce, persuadé que toutes ces mesures sauvaient des vies, et certain qu'il n’avait rien à se reprocher. Et puis, comme le disait la sagesse populaire, « il faut bien que chacun fasse son travail ». Les cours sur les drogues et leurs effets, dispensés au collège, l’avaient profondément marqué et il avait encore, même après avoir atteint la trentaine, une défiance envers les substances psychoactives. Lui qui les évitait comme la peste se retrouvait contrôlé en moyenne trois fois par semaine, un comble source de nombreuses plaisanteries entre lui et ses proches.

Juliette, sa grande sœur, était un modèle de réussite sociale. Elle et son mari formaient un couple heureux et bien vu de tous, il travaillait au ministère du redressement de l'économie plafonnée et elle était directrice de marketing dans une mairie. Le grand plaisir de Yann, à chacune de ses visites, était de voir sa nièce et son neveu, il était à chaque fois impressionné par les progrès de Léna, qui avait fait son entrée au collège, et de Timéo, qui entamait sa dernière année d’école primaire. En les regardant évoluer, il ne pouvait s’empêcher de ressentir une fierté mêlée de tendresse.

Après l’école, les deux enfants fréquentaient les Jeunesses Citoyennes, un mouvement facultatif mais fortement recommandé qui les initiait depuis leur plus jeune âge à tous les aspects de la vie en collectivité. Deux heures par jour, ils y apprenaient le vivre ensemble, complétant ainsi les enseignements de l'école publique. Juliette ne tarissait pas d’éloges sur les Jeunesses : en plus d’assurer des heures de garderie gratuites, lui laissant le temps de se consacrer entièrement à son emploi, elles faisaient de ses enfants des modèles du mieux-vivre dans le monde de demain. Et les résultats étaient là : durant son séjour, Yann constata que Léna et Timéo avaient incité leurs parents à adopter le tri sélectif optimisé – cinq poubelles distinctes au lieu des trois obligatoires – et qu'ils avaient mis en place au sein du foyer une « cagnotte des gentils » dont ils se partageaient les bénéfices chaque semaine. « Selui qui diskrimine doit versé 10 mondos à la kagnote », indiquait d'une écriture approximative la règle de vie affichée sur le frigo. Yann y laissa trente mondos sans regrets, fier de constater que sa nièce et son neveu s'investissaient pleinement pour réparer les dégâts environnementaux légués par les générations précédentes et rendre le monde globalement meilleur.

C’est reposé et insouciant qu'il rentra chez lui à la fin du weekend. Il reprit sa routine habituelle et, comme tous les lundis, appela Rémi pour organiser leur sortie hebdomadaire, sans succès. Il lui laissa des messages mais son ami ne rappela pas, ce qui n'était pas vraiment dans ses habitudes même si cela lui arrivait d'être pris par le travail et de perdre la notion du temps. Yann commença à vraiment s'inquiéter lorsqu'en début de soirée, lors d'une énième tentative pour le joindre, un message automatique lui annonça que la ligne de son meilleur ami avait été fermée.

A cette annonce, son sang se glaça et, sans réfléchir, il sauta dans sa voiture. Vingt minutes, six feux rouges, dix ralentisseurs, deux chicanes, un contrôle d'alcoolémie et trois ronds-points plus tard, il sonnait à la porte de l'appartement de Rémi. C'est Lilou qui lui ouvrit, l'air hagard, tenant son fils de deux ans dans les bras. Après lui avoir machinalement servi une tasse de café, elle raconta à Yann ce qui s'était passé depuis son appel paniqué trois jours plus tôt.

— Les policiers sont venus arrêter Rémi très tôt vendredi matin. Ils ne l'ont toujours pas relâché, expliqua-t-elle, l'air abattu.

— Est-ce que tu sais pourquoi ? Il a fumé une cigarette dans un bar ? Il a encore voulu tailler sa haie un dimanche ? s'enquit Yann, cherchant parmi les plus petits délits que Rémi aurait pu commettre.

— Non ! Rémi est un homme bien, c'est un bon mari et un père attentionné, s'écria-t-elle. Bien sûr il lui est arrivé, comme tout le monde, d'être détenu quelques heures pour des délits d'offense envers des minorités, quand il était jeune, mais il a fait ses heures de rééducation, et il n'a jamais récidivé !

L'idée que Rémi puisse faire quelque chose de mal était insoutenable pour Lilou. Elle continua, cette fois bien alerte : défendre la probité de son époux lui donnait une contenance.

— J'ai beau chercher, je ne vois aucune raison pour qu'on l'arrête et surtout qu'on le détienne aussi longtemps, et ce qui m'inquiète vraiment c'est que la police ne m'a donné aucune explication.

— Il y a forcément une raison. La police indique toujours pourquoi quelqu'un est arrêté dans les deux heures qui suivent l'arrestation et la peine est invariablement prononcée dans la foulée, dit Yann, habitué de cette procédure.

— Oui, mais là, rien ! J'ai passé toute la journée de vendredi à essayer d'obtenir des réponses au guichet de la police et je me suis heurtée à un mur. Tout ce qu'on savait me dire c'est : « Il est en détention, vous en saurez plus quand tous les chefs d'accusation auront été déterminés. Rentrez chez vous, on vous tiendra au courant. »

Le ton sur lequel elle avait dit ça trahissait son agacement autant que son impuissance. Elle raconta à Yann que, contrairement à ce que lui incitait de faire le préposé au guichet, elle n'était pas rentrée chez elle et qu'il avait fini par lâcher, sans doute par lassitude et pour avoir enfin la paix, que le comportement reproché à Rémi tombait sous le coup de l'article AT-467093.06-13 de la loi. Cette information l'avait tellement prise au dépourvu qu'elle était rentrée chez elle sans oser poser plus de questions, tout juste avait elle eu la présence d'esprit de griffonner à la hâte le numéro lâché par le préposé sur un morceau de ticket de caisse qui trainaît au fond de sa poche.

— Mais ça ne m'avance pas ! Pourquoi personne ne m'explique ce qui se passe ? gémit-elle en s'affaissant sur son siège.

Elle avait posé le ticket sur la table, Yann recopia le numéro sur le calepin virtuel de son télénum et lui promit de faire quelques recherches en rentrant chez lui.

— Tu as contacté le conseiller judiciaire de la région ? Il peut sûrement t'aider, conseilla-t-il, décontenancé par le désespoir de Lilou.

— Oui, mais je désespère : pas de disponibilité avant huit mois ! Je n'imaginais pas que le délai d'attente était aussi long… c'est pire que prendre rendez-vous chez le dentiste !

Yann la rassura : on aurait relâché Rémi depuis longtemps d'ici là, sans aucun doute. Cependant, la fermeture de la ligne de Rémi le tracassait et il jugea qu'il fallait qu'il en parle à Lilou, au risque de l'alarmer un peu plus.

— J'ai tenté de joindre Rémi toute la journée. Sans résultat. Bien sûr je n'imaginais pas qu'il était encore détenu…

Cela ne surprit pas Lilou, la police confisquait les télénums à chaque arrestation. C'était la procédure habituelle, tout le monde le savait parce que tout le monde avait été arrêté à un moment ou à un autre. Mais elle ne s'attendait pas à ce que Yann lui dit ensuite.

— La dernière fois que j'ai essayé d'appeler, un message indiquait que sa ligne avait été fermée. Est-ce qu'il a fait une demande pour la résilier récemment ?

— Non...

Cette nouvelle acheva d'inquiéter Lilou : Rémi, comme tout le monde, n'était rien sans son télénum ; sa ligne était ouverte depuis qu'il était en âge d'être connecté. Il ne l'aurait jamais volontairement coupée, en tout cas pas sans en ouvrir une nouvelle, et s'il l'avait fait elle l'aurait su. La seule explication était que l'Autorité s'en était chargée.

Agitée, Lilou se leva et se mit à fouiller le petit bureau dans le coin du salon.

— Il n'est pas très expansif sur ce qu'il fait de son temps libre, dit-elle en parcourant les papiers qui s'y trouvaient ; tout ce que je sais c'est qu'il passe beaucoup de temps à travailler à ce bureau. Je ne lui ai jamais posé la question, je considère que c'est son jardin secret et qu'il m'en parlera s'il en ressent le besoin. Mais maintenant je n'ai pas le choix, je dois me résoudre à violer son intimité pour comprendre ce qui se passe. S'il y a une réponse elle est forcément là.

Yann regarda l'enfant qui, assis sur un tapis molletonné, jouait vaguement avec ses peluches, l'attention happée par les recommandations d'usage accolées aux publicités entrecoupant les programmes du téléposte. Entre dix-neuf et vingt-trois heures il était impossible de l'éteindre, tout juste pouvait-on baisser le son à son minimum, ce qu'avait fait Lilou. Le contraste entre l'enfant insouciant et la frénésie de Lilou qui, en larmes, passait en revue le contenu du bureau de Rémi frappa Yann, qui resta figé sur le canapé, incapable de faire le moindre mouvement.

C'est Eloïc qui mit fin à cette scène surréaliste. Etait-ce à cause de la publicité pour des biscuits au chocolat, ou simplement parce qu'il était déjà bien tard ? Le petit se mit à pleurnicher.

— T'as faim… t'as faim.

Lilou s'essuya les yeux à la hâte et alla s'occuper de lui, presque comme si de rien n'était ; une attitude qui força l'admiration de Yann et le sortit de sa torpeur.

— Je prends le relais, dit-il à Lilou. Prends le temps qu'il te faut pour t'occuper du petit, je vais voir ce que je peux trouver.

Il tenta d'allumer le terminal fixe qui trônait sur le petit bureau, sans succès. Seul un message, laconique, s'affichait : « Compte supprimé ». Avec ces deux mots, Yann voyait s'envoler sa seule chance d'avoir accès aux données informatiques de Rémi. Les serveurs mis gracieusement à disposition de tous par l'Autorité, dans un soucis affiché de service public, étaient le seul mode de stockage abordable, et ils n'étaient accessibles que via la ligne de télénum de l'usager : une ligne fermée signifiait la perte de toutes les données associées pour l'utilisateur, une vie de souvenirs effacés à jamais. Lilou était visiblement arrivée à cette conclusion avant lui puisqu'elle n'avait même pas tenté de l'allumer. Yann se retrouva à reprendre les recherches là où elle les avait laissées et fouilla le bureau sans grande conviction, ne sachant pas que faire d'autre pour se rendre utile.

Il cherchait depuis un moment quand il trouva, caché au fond d'un tiroir, un petit carnet dont chaque page était noircie recto-verso par l'écriture serrée de son ami. A la lecture du premier paragraphe, il sentit monter en lui un certain malaise, il eut l'impression de manquer d'air et referma le carnet à la hâte, comme si ce dernier en était la cause.

De l'autre côté du mur, Lilou chantait une berceuse à son fils ; elle allait bientôt revenir. Yann glissa le carnet dans la poche de son pantalon.

J'ai l'impression d'avoir un boulet attaché au pied. Il devient de plus en plus lourd au fur et à mesure que je prends conscience de son existence, et je n'arrive pas à m'en débarrasser.

Pourquoi ne suis-je pas heureux ? Pourquoi ce grand vide et en même temps ce sentiment de rage ?

Carnet de Rémi

2.

Rémi était assis dans une petite pièce sans fenêtre que seules meublaient une table et deux chaises ; une lumière froide et intense émanait d'un néon au plafond. Il n'arrivait pas à évaluer depuis quand il était là, le seul objet technologique en vue était une petite caméra discrètement placée dans un coin du plafond.

La porte s'ouvrit brusquement. Un homme en costume gris entra, s'assit en face de lui, et déclama :

— Rémi Cardon, trente-cinq ans. Marié à Lilou Gaillou, un fils de deux ans nommé Eloïc. Est-ce exact ?

Pour la première fois depuis qu'il avait passé la porte il posa les yeux sur Rémi.

— Répondez !

— Oui, c'est bien ça.

— Vous habitez Abscon-sur-Turche, et vous êtes employé d'une société de comptabilité dans la même ville.

— Oui. Pourquoi on m'a amené ici ?

— A votre avis ?

Un rictus au coin de ses lèvres esquissait un sourire narquois qui mit Rémi encore plus mal à l'aise qu'il ne l'était déjà.

— On ne m'a rien dit. C'est pour la cigarette de l'autre jour au parc ? Je sais que je n'aurais pas dû la fumer à coté des jeux pour enfants, mais j'avais eu une longue journée, j'étais stressé… et puis le parc était désert. Vous savez, clôturer les comptes de l'entreprise demande un travail colossal et beaucoup d'attention. Il faut calculer chaque charge, chaque taxe et chaque impôt sans se tromper d'organisme d'attribution, déclarer chaque entrée et sortie d'argent au ministère de l'économie plafonnée et chaque émission de carbone au secrétariat à l'énergie écologique...

L'homme le coupa d'un geste de la main.

— Si c'était juste pour la cigarette, nous ne vous aurions pas amené ici. Il y a la cigarette dans le parc, bien sûr, mais ce n'est pas le seul problème, fit-il d'une voix sèche. Vous filez un mauvais coton, monsieur Cardon.

Rémi le regarda, incrédule. L'homme prit une inspiration, regarda le télénum qu'il tenait à la main et lut :

— Le dix-huit octobre vous avez taillé votre haie un dimanche, ce qui est passible d'une amende de cent mondos et d'un stage de sensibilisation aux nuisances sonores.

L'homme le regarda d'un air désapprobateur, puis replongea dans son télénum et continua.

— Le six novembre vous êtes allé au restaurant et vous y avez commandé trois verres de vin, soit deux fois la dose d'alcool recommandée, une folie sanitaire qui met en danger les finances de santé publique et qui est passible d'une pénalité annuelle de cinq cent mondos sur votre assurance sanitaire publique !

Il appuya ses propos d'un froncement de sourcils et secoua la tête de gauche à droite.

— Le vingt-cinq du même mois vous avez fait une remarque blessante à un membre de la communauté PPTML, les Personnes de Petite Taille à Mobilité Limitée, qui a ensuite déposé une plainte auprès de l'Agence pour la Tolérance...

— Eloïc venait de le bousculer ! Je me suis excusé pour lui en lui expliquant que mon fils était un petit qui courrait vite sans regarder où il allait, le coupa Rémi. Je n'ai jamais voulu stigmatiser ce monsieur !

— Et pourtant, c'est ce que vous avez fait, dit l'homme sur un ton de reproches en le fixant. La plainte est en train d'être instruite, vous risquez deux jours de stage de rééducation et une amende, sans parler, bien sûr, des dommages et intérêts que réclame la victime.

Il baissa à nouveau les yeux vers le télénum et continua :

— En décembre, vous avez commencé à fréquenter régulièrement Libris, un site hébergé à l'étranger qui figure sur la liste noire de l'Autorité, et depuis quelques semaines vous y postez des commentaires !

L'homme semblait indigné, Rémi se mura dans le silence.

— Pendant le réveillon du nouvel an vous avez encore une fois dépassé la dose recommandée d'alcool et même si vous n'avez pas fait l'erreur de prendre le volant pour rentrer chez vous, marcher alcoolisé dans la rue est un manque de respect manifeste envers vos concitoyens… certains d'entre eux ont rapporté sur les réseaux sociaux que votre démarche était vacillante cette nuit-là. Fin février, vous avez fumé dans un parc alors que des enfants auraient pu s'y trouver, comme vous l'évoquiez tout à l'heure, ce qui vous expose à une amende de deux cent mondos et un stage de désintoxication. Pour finir, dimanche dernier, vous avez franchi un cap en publiant un texte sur Libris sous le pseudonyme de Miro Cerdan.

Rémi ne savait pas par où commencer pour se défendre. Il craignit que son silence ne passe pour des aveux mais l'homme n'attendait pas de réponse, il s'était arrêté pour reprendre son souffle avant de continuer, avec une grimace qui trahissait une certaine satisfaction :

— Tout ceci constitue ce qu'on appelle dans notre jargon un dossier bien fourni. Nous vous avons amené ici parce que nous pensons que, dans votre cas, les stages et amendes ne feront pas l'affaire. Votre publication sur Libris a précipité les choses, mais nous vous surveillions depuis un moment déjà et ce n'était qu'une question de temps avant qu'on vous arrête.