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Constance, prof d'anglais dans un lycée de Tourcoing, mène une existence ordinaire et sans surprise. Mais un jour, elle rate son train, et à son arrivée sur le quai, on la prend pour une autre. Elle se plonge alors malgré elle dans l'univers d'Anouk, une influenceuse, son parfait sosie. Constance découvre une vie bien plus palpitante que la sienne, elle se prend au jeu... jusqu'à franchir la ligne rouge. Celle dont on a usurpé l'identité l'identité voit sa vie voler en éclats, mais ne compte pas se laisser faire ! Jusqu'où les deux femmes sont-elles prêtes à aller pour obtenir la vie de leurs rêves? Que vont-elles apprendre de cette expérience "sous influence"?
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Seitenzahl: 213
Veröffentlichungsjahr: 2023
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CHAPITRE 1
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
CHAPITRE 11
CHAPITRE 12
CHAPITRE 13
CHAPITRE 14
CHAPITRE 15
CHAPITRE 16
CHAPITRE 17
CHAPITRE 18
CHAPITRE 19
CHAPITRE 20
CHAPITRE 21
CHAPITRE 22
CHAPITRE 23
CHAPITRE 24
CHAPITRE 25
CHAPITRE 26
CHAPITRE 27
CHAPITRE 28
CHAPITRE 29
CHAPITRE 30
CHAPITRE 31
CHAPITRE 32
CHAPITRE 33
CHAPITRE 34
CHAPITRE 35
CHAPITRE 36
CHAPITRE 37
CHAPITRE 38
CHAPITRE 39
CHAPITRE 40
CHAPITRE 41
CHAPITRE 42
CHAPITRE 43
CHAPITRE 44
CHAPITRE 45
CHAPITRE 46
CHAPITRE 47
Aujourd’hui, je dois me lever de bonne heure. Comme chaque matin, en ouvrant les yeux, ma première pensée consiste à visualiser mentalement la journée qui m’attend. Depuis de longs mois, mon quotidien sans intérêt me donnait juste envie de rester sous la couette. Foutu Covid… Aujourd’hui, c’est différent. Les chiffres rouges de mon radioréveil indiquent 5h14. La voix aimable du journaliste de France Culture est censée se faire entendre à partir de 6h15 seulement. Je peux donc théoriquement encore dormir pendant une heure. Théoriquement. Je me tourne sur le flanc droit, puis le gauche pour me replacer ensuite sur le dos. J’effectue quelques exercices de respiration ventrale sans permettre au sommeil de revenir pour autant. J’envoie valser sauvagement la couette au fond du lit, la fait remonter à l’aide de mes pieds quelques secondes plus tard, et m’y blottis jusqu’au menton. C’est un fait : quand je dois me lever tôt, je dors mal. Et quand je dors mal, je cogite…
Tout à l’heure, je prendrai le TGV de 7h40 pour Paris. Cet étrange Corona virus venu de Chine, ou d’ailleurs allez savoir, nous a empêché de vivre « normalement » ces derniers temps et j’angoisse légèrement à l’idée de reprendre des activités « de ma vie d’avant », si tant est d’ailleurs qu’il soit possible de la retrouver, cette vie antérieure bizarrement presque oubliée.
La capitale, ça fait des lustres que je n’y ai pas mis les pieds. À cause de cette saleté de virus, on a tous hiberné pendant de longs mois. Surtout moi. J’ai traversé, comme beaucoup d’autres une longue période de morosité, de léthargie. Dans ma tête, c’était le désert. Plus de jus, plus d’entrain, plus de motivation. Plus rien.
Qu’ai-je fait à part glander dans mon appartement en matant des séries Netflix en legging et vieux t-shirt ? Pas grand-chose. Rien de constructif en tous cas. Mon moral en a pris un sacré coup. Après les vacances de Pâques, j’ai redonné cours en présentiel avec beaucoup de difficulté devant une demi-classe d’élèves peu motivés qui ont eu exactement la même activité que moi durant l’année écoulée. Alors autant dire que mes cours d’anglais, ils s’en tamponnent le coquillard.
5h30. Pourquoi les chiffres des radio-réveils sont-ils rouges ? Le rouge, ça excite. Depuis le temps, ils auraient pu s’en rendre compte, les ingénieurs produits. Constance, arrête de cogiter… J’ai dû dormir à peine deux heures, par petits épisodes. Caro va encore se moquer de ma mine de déterrée et vouloir me refourguer ses cosmétiques bio miraculeux qui repulpent la peau et effacent les pattes d’oie… Caro, ma vieille copine parisienne, toujours à l’affût des nouveautés, que je me réjouis de revoir après tout ce temps.
Aujourd’hui, je suis en congé. Les restrictions dues au Covid sont presque toutes levées et les musées ont rouvert. Alors avec Caro, on a prévu de se faire une orgie d’art, un shoot de culture. On ne va pas se priver : le Musée d’Art Moderne, Pompidou, et peut-être cette expo temporaire sur les magnifiques œuvres d’une photographe à propos de laquelle j’ai vu un reportage l’autre jour à la télé. Caro m’emmènera déjeuner dans un de ces troquets végano-bobo dont elle a le secret. J’ai intérêt à être en forme pour profiter de cette journée. Mais comme je n’ai presque pas dormi de la nuit, ce n’est pas gagné du tout.
5h45. Je n’en peux plus de ces chiffres rouges qui m’agressent. Autant me lever tout de suite et me faire chauffer un bon thé avant de me préparer. Du coup, j’ai le temps. Elton, mon matou obèse se frotte sur mes jambes dès l’instant où je pénètre dans ma kitchenette. Lorsque je pose sa gamelle remplie de croquettes sur le sol, c’en est fini des câlins. Quelle ingratitude, ces félins !
Une main collée sur ma tasse de thé tiède, je consulte de l’autre mes fils d’actualité Facebook et Instagram, ma fenêtre sur le monde. J’y observe les autres vivre, j’y distribue quelques pouces en l’air, mais je n’y poste jamais rien de personnel. Mes amis ne doivent pas trouver mon profil très excitant : Constance, 36 ans, professeur d’anglais, célibataire, propriétaire d’un T2 à Tourcoing, partage quelques blagues potaches, des photos mignonnes de chats et parfois, quand ça la fait marrer, des extraits de vidéos de Florence Foresti ou d’Élodie Poux. Eh ouais…
6h35. Dans cinq minutes il faut partir. Le trajet en métro depuis la station en bas de chez moi jusqu’à la gare TGV de Lille Europe dure environ une demi-heure, mais je préfère m’assurer une bonne marge. Tout va bien, je suis large. Je replace mes cheveux une dernière fois devant le miroir de ma porte de placard. Mon carré n’a plus rien de géométrique et ressemble plutôt à une crinière de lionne mal léchée. Prendre rendez-vous chez le coiffeur fait partie de ma check-list depuis plusieurs semaines. Il est urgent que je me fasse refaire les mèches, on voit mes racines, ça craint. Je porte mon nouveau jean, acheté en soldes, celui qui me remonte un peu les fesses, et mon chemisier blanc en soie préféré. J’ai chaussé mes baskets blanches, histoire d’être à l’aise pour parcourir les plus de dix mille pas que mon escapade parisienne me réserve. Mes chaussettes de contention devraient m’éviter d’avoir les jambes qui gonflent. Bref, côté look, j’ai fait de mon mieux pour allier confort et élégance, même si je sais déjà que Caro trouvera un truc à redire. Pas grave, avec elle, j’ai l’habitude, je n’y prête même plus attention.
6h47. La station de métro Mercure est déjà blindée. J’ai réussi à me frayer une place dans la rame, en sandwich entre un monsieur ventripotent au crâne chauve qui ignore l’existence du déodorant et une petite dame avec une poussette, un bébé et des cabas de chez Aldi accrochés à chaque poignée. Les stations s’enchaînent. Je me fais bousculer par les arrêts et les redémarrages brutaux de ce métro sans chauffeur, j’évite pourtant de me tenir à la rampe en métal. Je suis vaccinée contre le Covid 19, mais ce n’est pas une raison pour choper une autre saloperie. On n’est jamais trop prudent.
Le métro s’arrête brusquement, nous effectuons un avant-arrière à l’unisson. Je remonte ma manche pour consulter ma montre : 7h13. Les néons s’éteignent. Nous voilà plongés dans l’obscurité la plus complète. Ça se rallume. Le jingle de la société de transports Ilevia retentit, puis une voix féminine grésille dans les hauts-parleurs. En gros, il est question d’une panne, le métro est arrêté en pleine voie et ils font le maximum pour raccourcir le temps d’attente. Ils nous tiennent informés.
Un pic d’adrénaline accélère mon cœur.
Ah non, pas ça, pas aujourd’hui !
7h19. Le gros monsieur tousse. Une toux grasse. Il baisse son masque pour se moucher, puis le remonte sur son nez encore luisant. Beurk ! Je détourne mon regard qui se pose sur un pépé en train de se curer l’oreille avec le petit doigt. Pas mieux de ce côté ! Je ferme les yeux, et effectue quelques cercles avec mon cou pour détendre mes muscles devenus des blocs de béton. Les gens soupirent, regardent l’heure, parlent fort, s’impatientent. Il fait chaud.
7h25. Re-jingle d’Ilevia. « Mesdames et messieurs, le trafic sur la ligne 2 va reprendre dans quelques minutes. Nous vous prions de nous excuser pour ce problème technique… ».
DANS QUELQUES MINUTES ! Ah non, non, non ! Il faut repartir tout de suite ! Déjà dix minutes de perdues, celles que j’avais en rab. Je respire profondément. Ça va le faire Constance. Ça va le faire…
7h28. Le mouvement brusque de la rame nous surprend. Le pépé se rattrape de justesse à un siège. C’est reparti. Croix centre… Pavé de Lille… Les Prés – Edgard Pisani… C’est encore faisable. Je me fraye un chemin lentement vers la porte, prête à foncer dès qu’elle s’ouvrira.
7h33. Saint-Maurice Pellevoisin… C’est moi où le métro roule moins vite ? Allez, go, go, go !
7h38. Gare Lille Europe. Heureusement que je n’ai pas mis de chaussures à talons ! J’ai deux minutes pour rejoindre le quai, je rentrerai dans la première voiture, je me débrouillerai ensuite pour regagner ma place. La porte automatique s’ouvre, je descends, je bouscule une dame, je m’excuse en courant, je cours, je cours, je sue, je perds mon souffle, je cours… Et merde ! Je l’aperçois, le TGV de la voie 13, en mouvement sur les rails. Il est parti sans moi ce salopard !
Bordel de m**** de p***** de chiottes… ! Je m’arrête, pose les mains sur mes genoux en soufflant comme un bœuf. Je l’ai raté, voilà ! Bon, eh bien je vais prendre le suivant. Inutile de stresser davantage. La journée ne fait que commencer après tout.
Le prochain TGV pour Paris est à 8h42. La panne de métro m’aura fait perdre une heure et 40 euros. Je commande mon nouveau billet au guichet automatique puis m’installe sur un siège métallique, près du kiosque à journaux. J’envoie un SMS à Caro pour l’informer que j’ai loupé mon train. Elle va se moquer de moi, je la connais.
Je range mon téléphone dans mon sac. L’ambiance de cette gare froide pleine de courant d’air au petit matin a quelque chose d’insolite, de presque irréel. Comme le prologue d’un film d’action où l’on présenterait les acteurs dans leur vie quotidienne avant qu’il ne se passe LE truc qui va changer leur vie à jamais. Le calme avant la tempête…
Mon imagination s’emballe quand je joue à inventer des vies aux passants ordinaires qui croisent mon chemin. J’aime bien observer les gens, ça fait passer le temps. En face de moi est assis un petit mec à l’air candide, pantalon baggy et bonnet noir d’où dépassent de jolies boucles blondes, sa housse de guitare entre les jambes. Il va à Paris, peut-être pour la première fois. Il se rend à un casting pour tenter sa chance en tant que candidat dans une émission de télé-crochet. Il a du talent, il va se faire repérer. Dans deux ans, son tube passera sur toutes les ondes… Et ce couple, là-bas qui se bécote. Lui, en costard, les cheveux poivre et sel, elle, menue, un look d’étudiante, beaucoup plus jeune que lui. Une relation clandestine ? Il profite des derniers moments dans les bras de son adulescente avant d’aller retrouver le lit de sa femme ? Et ce type, en imper beige, près du poteau, immobile, sec comme un coup de trique. Pas l’air commode celui-là. Un serial killer qui court en toute impunité, en plein repérage de sa nouvelle proie ? La petite étudiante, dès qu’elle aura quitté son amant ? Et moi, assise sur ce banc, recroquevillée sur mes jambes et bras croisés tellement je suis gelée, de quoi ai-je l’air aux yeux de tous ces gens ? M’ont-ils seulement remarquée ? Qu’imaginent-ils de ma vie ?
8h30. Le panneau d’affichage qui indique le TGV pour Paris voie 11 me sort de ma rêverie. Je me lève, marche en direction de la voiture 7, trouve ma place, m’assois et relâche toute la tension que j’ai accumulée depuis ce matin. La journée reprend enfin son cours normal.
8h42. Le chef de gare nous informe que le train va partir. Le quai se fait la malle par la fenêtre. Dans une heure je serai à Paris. Je place mes écouteurs sur les oreilles et actionne le replay de mon émission préférée, un podcast sur le développement personnel dont je ne loupe jamais les nouveautés. Je ferme les yeux et écoute la voix monocorde de la psychologue. Le sujet de cet épisode : gérer la procrastination. Tu parles ! Je m’endors au bout de quelques minutes, bercées par le cliquetis des roues sur les rails.
Ma sieste est interrompue par le ralentissement du TGV et le logo sonore de la SNCF. 9h35. On arrive bientôt. J’attrape mon téléphone dans le fourre-tout de mon sac à main et y trouve un SMS de Caro qui m’a donné rendez-vous devant les statues colorées de Niki de Saint Phalle à Beaubourg. On commencera par le musée Pompidou. Chouette !
9h41. Le train se stabilise. Je quitte mon siège, me glisse dans l’allée qui mène vers la porte. J’arrive sur la terre ferme et me laisse porter par le flux de voyageurs jusqu’au bout du quai. Le nez en l’air à la recherche de la signalisation indiquant l’entrée du métro, je sursaute lorsqu’une main m’agrippe l’épaule par-derrière.
— Anouk ? Hey, Anouk !
Un type brun à grosses lunettes, dont le masque ne dissimule pas complètement la barbe touffue m’interpelle. Ses yeux plissés m’indiquent qu’il me sourit. Sans crier gare, il me claque deux bises que je n’ai pas le temps d’esquiver. Il embraye, ne me laissant même pas l’opportunité de sortir un seul son de ma bouche. Il enchaîne plusieurs phrases à la suite sans transition entre elles.
— Salut Anouk ! Comment ça va ? Content de te rencontrer en vrai, enfin ! Tu as fait bon voyage ? Heureusement que je t’ai trouvée tout de suite, car impossible de remettre la main mon téléphone. Je ne sais pas du tout ce que j’en ai foutu. Ma moto est garée là-bas. Tiens.
Il me tend un casque. Mes bras, mus par une force déconnectée de mon cerveau frontal saisissent l’objet.
Le type est du genre pressé, stressé, même. Il continue, toujours avec ce débit hyper rapide :
— Comme je te l’ai dit hier au téléphone, tu es attendue à 10 heures au studio pour la séance maquillage Agave. Ensuite, tu verras, on t’a concocté un super programme ! Tu vas a-do-rer !
Adorer ? Qu’est-ce que je vais adorer ? Agave, Agave… C’est une nouvelle marque de cosmétiques, ça. Caro m’en a déjà parlé.
Oh, pétard ! Ce mec me prend pour quelqu’un d’autre ! Je reste immobile quelques secondes, le laissant débiter un flot de paroles parmi lesquelles j’entends « prises de vues », « Jardin des tuileries », « Pont neuf », « naturel », « Montmartre » et « super content ».
Je lève l’index pour demander la parole, comme le font mes élèves.
— Oui… heu… enfin… pardon mais…
Il s’arrête de parler, plisse vers moi des yeux interrogateurs.
— Oui ? Vas-y, je t’en prie…
Il faut que je lui dise qu’il se trompe. Cette femme pour qui il a concocté un super programme, elle a beaucoup de chance mais… Constance, cette nana, pour l’instant, c’est toi ! Je ravale ma salive, relève la tête et bombe la poitrine.
— Non, rien, pardon, je t’ai coupé, tu disais ?
Il pose une main dans mon dos, m’invitant à avancer.
— Suis-moi, je suis garé par là.
Il marche avec de petits pas rapides en consultant sa montre.
— On va être un peu à la bourre.
Nous arrivons devant une moto à trois roues. Il me fait signe de monter sur la bécane alors qu’il est en train de boucler son casque.
— Tu es prête ?
Je passe le casque et j’acquiesce, mes yeux évitent de croiser les siens.
— OK. En route !
Il enfourche la selle. J’enserre sa taille de mes deux bras avec force. La moto démarre. Le vrombissement du moteur mêlé à la vitesse me grise comme si j’avais bu. J’ai l’impression de voler, de flotter dans les airs. Je ne parviens pas à réprimer un sourire béat. Hi hi, je m’amuse ! Oh, juste un peu… Je profite d’une petite course. C’est marrant, voilà tout. Je me promets de tout lui dire dès qu’on s’arrêtera. Je me vois déjà raconter ce gag à Caro. Elle va se marrer.
Quand-même, je n’arrive pas à croire que je suis en train de faire ça. Non, je n’y crois pas ! Si, si, je suis bien en train de le faire. Constance, dans quoi tu t’embarques…
Mon chauffeur-motard se gare devant un immeuble haussmannien. La plaque bleue à l’angle de la rue m’apprend que nous sommes dans le huitième arrondissement. Nous franchissons des portes vitrées coulissantes sur lesquelles se détache en lettres blanches le texte : « Studio Cacheux ».
— Salut les filles, lance-t-il à la cantonade en direction des deux hôtesses d’accueil.
— Salut Éric, répondent-elles en chœur.
OK, donc mon chauffeur se prénomme Éric. Il appelle l'ascenseur, me pousse à l'intérieur et appuie sur le bouton du quatrième étage.
— C’est bon, ici, on peut enlever son masque, me dit-il en ôtant le sien.
Je l’imite. Encore combien de temps avant qu’il comprenne enfin que je ne suis pas cette Anouk ? Je le fixe avec insistance, mes yeux lui crient la vérité, mais les siens ne l’entendent pas. Il me sourit, m’adresse un clin d’œil complice. Ce mec ne capte vraiment rien, c’est fou ! Nous arrivons au quatrième étage, il me laisse sortir la première de l’ascenseur. Je le gratifie d’un mouvement de tête poli.
— Merci Éric.
Et là, j’hallucine… Dans cet énorme open space, une horde de jeunettes me scrute de la tête aux pieds en souriant de leur bouche trop rouge et de leurs dents trop blanches. Il y en a même qui me filment avec leur téléphone. Des « Bonjour Anouk ! », et des « Bienvenue Anouk ! » fusent alors de partout.
— Anouk ! Quel plaisir de vous rencontrer ! m’interpelle une superbe blonde qui me dépasse d’une tête.
Forte poitrine prête à déborder d’un chemisier près du corps et Louboutin aux pieds, elle me secoue vivement la main. Ses ongles manucurés s’enfoncent dans ma paume, et je commence à grimacer lorsqu’Éric s’interpose :
— Tatiana, la directrice du studio, dit-il avant de se tourner vers la pin-up en me désignant. Anouk, qu’on ne présente plus !
Ben si, j’aurais aimé que tu me présentes, pour que j’en sache un peu plus sur qui je suis censée être, en fait…
Ensuite, tout se passe très vite. Une petite nana corpulente vêtue de noir et coiffée de dread locks me checke du coude.
— Bonjour Anouk ! Moi c’est Magali… Vous venez avec moi ? Je vous emmène au maquillage.
Trop engagée dans cette imposture pour y mettre fin de façon brutale, j’obtempère. Je trouverai bien un moyen de m’esquiver dès que l’occasion se présentera. Magali ouvre une porte sur une pièce lumineuse où se succèdent plusieurs meubles laqués blancs dotés de miroirs Hollywood. Une autre jeune femme, aux cheveux blond platine coiffés très court m’accueille tout sourire. Les dents blanches sont le nouvel accessoire branché à Paris, on dirait. Magali s’esquive :
— Je vous laisse entre les mains de Gwendoline. À plus tard !
Ladite Gwendoline s’empare d’une mallette métallique sur roulettes compartimentée contenant des tonnes de pinceaux, de flacons, de rouges à lèvre, et j’en passe, tous estampillés de la petite feuille verte qui constitue le logo de la marque de cosmétique Agave. Elle me présente un tabouret.
— On y va ? me demande-t-elle en commençant déjà à enduire un gros pinceau rond de crème teintée.
Je lui adresse un sourire crispé en me tortillant sur mon siège. Ce que j’aperçois dans le miroir, c’est une Constance complètement tétanisée qui a perdu l’usage de la parole. Je me laisse tripoter le visage en triturant mes mains moites de sueur.
Gwendoline me lisse les cheveux, matifie mon teint, repeint ma bouche, ombre mes paupières et redessine mes sourcils. En vingt minutes, elle fait de moi une femme que je peine à reconnaître. Lorsqu’elle a terminé son œuvre, elle se baisse, place son visage à côté du mien derrière moi et me demande dans le miroir :
— Ça vous plaît ?
Je plaque ma main droite sur ma bouche ouverte pour étouffer un petit cri. Si ça me plaît ? J’ai juste l’impression d’avoir affaire à une version augmentée de ma personne. Cette Gwendoline m’a photoshoppée, mais dans le monde réel.
Bonjour Constance 2.0 !
Tête vers la droite, main dans les cheveux, plissage d’yeux, mèche derrière l’oreille… Je me livre à ce jeu narcissique face à mon nouveau moi jusqu’à ce que Gwendoline me rappelle à la réalité.
— Venez, je vous emmène au stylisme.
Au stylisme ! Ben voyons, tant qu’on y est… Tel un toutou, je suis la maquilleuse dans une nouvelle pièce où se succèdent des portants remplis de vêtements sur cintres.
— Christine ? T’es là ? J’ai terminé avec Anouk, je te la confie.
Une quinquagénaire en jean-baskets qui a abusé du botox s’avance vers moi en mimant tout ce qu’elle dit avec de grands gestes.
— Alors, Anouk, ma chérie, d’après le mood board, on va partir sur un style casual, genre bobo chic, tu vois ? Tiens, je te laisse passer ces trois robes, on verra laquelle te va le mieux. On choisira la veste ensuite, et pour les accessoires, c’est par là. Tu peux choisir ce que tu veux. Pendant que tu te changes, je vais chercher les chaussures. Tu chausses du combien ?
L’enchaînement de tous ces événements provoque un embouteillage dans mes neurones qui ont du mal à faire absorber à mon cerveau tout ce qui se passe, et je m’entends répondre dans un brouillard lointain :
— Du 39.
Elle sort de la pièce. Je reste plantée devant les trois robes qu’elle a posées devant moi, le cœur battant. J’effleure le tissu fluide du bout des doigts : du beau, de la qualité. Incapable de choisir, je prends la première qui se présente, celle dans les tons violets. J’ôte mon chemisier, mon jean, mes chaussettes, et je l’enfile. Sa matière délicate et fluide me caresse la peau d’une manière incroyablement sensuelle. Je repositionne mon 90C dans le décolleté du cache-cœur et m’avance vers le miroir en pied.
Waouh ! Je ne me suis jamais sentie aussi sexy de ma vie ! Je passe lentement ma main droite sur le grain de beauté bombé et granuleux situé sur le haut de mon sein gauche qui n’a pas souvent l’occasion de prendre l’air. Si Caro voyait ça…
Merde, Caro ! Je l’ai complètement zappée ! Je me précipite vers mon téléphone portable : trois SMS et un message vocal, tous de sa part.
CARO. 10H13. T’es où ?
CARO 10h20. T’es sortie du métro ? Ne me dis pas qu’il y a encore eu une panne.
CARO. 10H30. Un problème ? Rappelle-moi.
Je n’écoute même pas son message vocal et appuie directement sur l’icône téléphone. Mais Christine revient, les deux mains pleines d’escarpins. Je cache mon téléphone dans mon dos en rougissant comme une gamine qui se ferait chopper en train de préparer un mauvais coup.
— Excellent choix la robe !
Elle me tend une paire de chaussures blanches.
— Celles-ci. Définitivement.
Christine me dégote une veste à la coupe impeccable, me refourgue un sac à main qui doit coûter deux fois mon salaire, et qu’elle me conseille de porter en « cross body ».
Je n’ai toujours rien dit.
Pourquoi je ne dis rien ?
Éric passe une tête par la porte, me demande si je suis prête. Christine répond à ma place par l’affirmative.
— On va prendre la voiture du photographe. On y va ?
Je lui emboîte le pas. Une fois de plus il peste en fouillant dans les poches de sa veste.
— Ah, ça m’énerve d’avoir perdu mon putain de téléphone !
J’interpelle celui que j’ai maintenant identifié comme étant mon agent ou un truc dans le genre pour lui faire savoir que je dois passer par la case toilettes avant de partir.
— OK, je t’attends en bas de l’immeuble, me dit-il.
Seule face à moi-même devant le miroir des WC, j’essaie en vain de retrouver mes esprits. Je m’observe comme si j’étais face à une étrangère, pose mes mains sur mon visage, caresse la soie de ma robe, encore abasourdie par ce qu’il se passe. Je guette la porte d’un œil, puis je me prête à un rapide selfie, les mains tremblantes, de peur que quelqu’un ne déboule. Je balance illico la photo à Caro avec la légende suivante : « Ne m’attends pas. Je t’expliquerai. »
Pendant que je fais pipi, mon téléphone vibre, c’est Caro qui rappelle.
Je chuchote un « Allô ?» à peine audible.
— Constance, qu’est-ce que tu me fais là ? Pourquoi tu parles comme ça ? T’es où ?
Je lui réponds en mettant ma main devant ma bouche pour atténuer l'écho de ma voix.
— Caro, il m’arrive un truc de dingue. Je suis dans un studio photo. On m’a prise pour une autre, une certaine Anouk. Ils m’ont maquillée, coiffée, habillée, et là, je pars en shooting.
Ma voix déraille un peu sur la dernière syllabe et le « i » de shooting sonne comme un petit cri d’excitation.
Silence de quelques secondes, puis la voix de Caro manque de me crever le tympan.
— Oh la vache, Constance, j’avais jamais remarqué ! Purée, mais c’est complètement fou !
— Quoi ? Quoi Caro, qu’est-ce qui est fou ?
— Mais… Coiffée et maquillée comme ça, tu es le sosie tout craché d’Anouk Tellier !
— Anouk qui ? C’est qui celle-là !
— Ma pauvre, tu vis sur quelle planète, toi ? Anouk Tellier, l’influenceuse !
