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Fiction ? Pas si sûr.
Ce roman décortique avec beaucoup d’humour le mécanisme d’un engrenage qui, parti d’une découverte fortuite, précipite l’individu dans une course sans fin jusqu’à une soumission consentante.
Sur un fond de critique humoristique des « experts » scientifiques et autres gourous de toutes espèces qui entraînent le monde et soumettent l’individu gavé par les médias, ce roman est mené comme une enquête policière.
Ce polar atypique nous tient en haleine jusqu’à la fin où il réussit à nous surprendre... pour soulever beaucoup d’autres questions. Une réussite.
EXTRAIT
Tout à coup, ces pensées quasiment ménagères furent interrompues par un bruit étrange émis par son patient.
« Qu’y a-t-il, Danny ? Que se passe-t-il ? »
Le jeune homme haletait, en sueur et rouge comme une pivoine. Il ouvrit la bouche plusieurs fois sans sortir le moindre son puis il lâcha, avec difficulté :
-
J’étouffe… on m’écrase tout le corps ! …est chaud et mouillé ! Aide-moi, je ne peux pas respirer ! J’ai froid… Un …blanc me frappe, ça pique ! À l’aide !
Le pauvre Danny s’agitait sur le divan en serrant les poings, en proie à une peur terrible.
-
Continue à revenir en arrière ! ordonna le docteur. Il voulait arriver au début de ce souvenir qui pouvait bien être la clé du cas Danny B. Celui-ci se calma soudain. Puis, après quelques secondes à peine, il se raidit à nouveau en hurlant :
-
Ne faites pas ça, vous êtes folle ! S’il vous plaît, ne le faites pas !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Pour son premier roman,
Sorin Alex Stania a réalisé une vraie performance d’écriture : faire ressentir l’avancée sans obstacle de la machination pendant toute cette intrigue. Heureusement, l’humour est omniprésent et permet de garder une certaine distance.
L’auteur a déjà été lauréat d’un concours de fiction pour jeunes auteurs en France.
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Seitenzahl: 310
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Le professeur John Eckman accrocha le petit microphone sans fil au col de sa veste, puis il évalua en un coup d’œil les étudiants assis dans l’amphithéâtre. Ils étaient presque une centaine, ce qui constituait certainement un record pour une matière facultative, même pour le premier cours de l’année. En fait, c’était exactement pour cela que l’unique cours d’histoire scientifique du professeur Eckman avait été programmé en introduction : pour mettre en éveil les étudiants et les attirer vers cette discipline. Ils semblaient plus agités que d’habitude, mais Eckman les trouva jeunes, beaux et pleins de vie. Il attendit le silence, puis commença à parler :
« Bonjour, je suis le professeur Eckman. Avant toute chose, je voudrais vous féliciter et vous remercier d’avoir choisi comme discipline optionnelle l’histoire de la science. Je dois vous avouer que le cours d’aujourd’hui est un peu spécial, en tout cas de mon point de vue, car j’ai eu la chance – ou la malchance, c’est à vous de décider – de vivre à l’époque des événements dont je vais vous parler. »
Un murmure d’étonnement traversa le grand amphithéâtre, mais le professeur l’ignora :
« L’histoire que vous allez entendre aujourd’hui constitue mon seul cours pour cette année, puisque je suis simplement une sorte « d’invité d’honneur ». Le professeur Allen, qui est le professeur responsable de cette discipline, viendra vous enseigner la suite du programme à partir de la semaine prochaine.
Ce que je vais vous raconter pendant les deux heures qui vont suivre est, comme je vous le disais, une suite d’événements qui ont marqué et créé l’histoire. Ce n’est pas vraiment un cours, mais plutôt un récit qui contient beaucoup de souvenirs personnels. Ne prenez donc pas de notes, écoutez seulement et réfléchissez. Cela a été une grave leçon pour l’humanité, et il faut la comprendre dans le contexte de l’époque. Si vous avez des questions, n’hésitez pas à les poser. »
La plupart des étudiants rangèrent leurs ordinateurs et le regardèrent attentivement.
« L’origine des… des changements, l’événement qui a déclenché ce formidable bouleversement remonte à l’année 2013, commença Eckman. En ces moments-là, le monde n’était pas tellement différent du monde actuel, tout du moins à première vue. La technologie était assez développée… trop même, pour l’époque.
Voyez-vous, tout au long de l’histoire des hommes, les techniques se sont développées plus rapidement que la capacité des gens à s’en servir. Prenons l’exemple de la massue d’un homme primitif : c’est un objet que son propriétaire utilisait à 100 % de son potentiel, qui consiste principalement à taper sur… différentes choses. Si vous prenez maintenant votre ordinateur, ou même votre téléphone, vous vous rendez aisément compte qu’un seul individu n’utilise même pas 10 % des immenses possibilités de ces objets. La plupart d’entre vous ne s’en servent que pour communiquer ou prendre des notes, alors que vous pourriez faire de la comptabilité, créer des mondes virtuels, simuler des réactions chimiques et nucléaires… ou bien vous pourriez retourner aux valeurs simples et l’utiliser pour taper sur différentes choses. »
Les étudiants regardèrent leur professeur, étonnés. Il fallut attendre presque deux secondes pour que quelques-uns se rendent compte que la dernière phrase était un trait d’humour ; il avait l’air très sérieux.
« Mais revenons à nos moutons, reprit Eckman ; on était en 2013. Quant à moi, j’avais 43 ans, et j’étais neuropsychiatre dans une petite ville à côté de Détroit. Je venais d’inventer une technique qui combinait à la fois l’hypnose et la psychanalyse, que j’avais appelée « Sondage psychique rétrograde ». Ce n’était pas une invention extraordinaire, mais elle avait donné des résultats remarquables pendant les quelques mois de tests.
Pour que vous puissiez comprendre les principes du sondage psychique rétrograde, ou SPR comme on l’a renommé plus tard, je dois vous dire qu’à l’époque, on connaissait très peu de choses du fonctionnement du cerveau humain. On en connaissait bien la biologie au niveau cellulaire, on avait même des moyens techniques pour détecter avec précision les parties actives lors de différentes pensées ou activités, mais cela ne nous aidait pas tellement à comprendre comment le système fonctionnait. Comme pour tous les systèmes complexes, la compréhension du fonctionnement de chaque élément n’est pas suffisante pour prédire le fonctionnement de l’ensemble. Alors on avait recours à des méthodes affreusement empiriques pour faire des investigations, et essayer de guérir les troubles psychiques. »
Le professeur eut l’air de réfléchir pendant un moment, avant de poursuivre :
« Mais je suppose que je devrais d’abord vous expliquer ce qu’était le trouble psychique, ou ce qu’on appelait populairement « folie ». Le mot « fou » n’avait pas, à l’époque, la même signification qu’aujourd’hui ; ce terme ne servait pas encore à désigner les personnes ayant beaucoup d’imagination ou des capacités associatives hors du commun…
On avait l’habitude d’appeler fous, ou malades mentaux, les personnes dont le mode de pensée et le comportement étaient significativement différents de ceux de la majorité des gens. Ces personnes inspiraient aux gens « normaux » un sentiment de malaise, voire de peur, car leur fonctionnement mental était illogique et mystérieux. Au cours de l’histoire, on avait eu tendance à les isoler lorsque leur liberté était jugée dangereuse pour les autres ou pour eux-mêmes. Vers la fin du vingtième siècle, il était devenu courant de les traiter en ambulatoire, peut-être parce tout le monde semblait avoir des problèmes psychiatriques et que l’hospitalisation devenait trop chère pour la société. Mon métier, c’était de m’occuper de ces personnes, d’essayer de les réintégrer dans la société.
- Pourquoi ils n’étaient pas intègres dans la société ? demanda une jeune fille assise au second rang.
- Dans la plupart des cas, répondit Eckman, c’était tout simplement parce que leur comportement et leurs actes étaient imprévisibles… Et, comme les gens considérés comme normaux détestaient par-dessus tout l’imprévisible, ils étaient plus tranquilles en sachant que ces « fous » n’étaient pas trop présents dans la vie sociale ou professionnelle. Vous voyez, à l’époque, le chaos et la complexité n’étaient encore perçus que comme des concepts mathématiques abstraits, et les gens avaient encore l’illusion de pouvoir contrôler leur existence. Ils le faisaient très naïvement, en s’isolant autant qu’ils pouvaient se le permettre du reste du monde et de son caractère aléatoire.
Le professeur sourit, prit la carafe d’eau qui se trouvait sur la grande table en bois et remplit son verre.
« Pour tout vous avouer, dit-il en reposant le récipient à moitié vide, je ne travaillais pas à proprement parler dans un hôpital psychiatrique. J’avais un cabinet privé, et la plupart du temps, mes patients étaient des gens pratiquement normaux. Certains d’entre eux manifestaient des tendances plus ou moins pathologiques, des formes légères de trouble psychique… D’autres patients venaient me voir parce qu’ils s’ennuyaient, ou tout simplement parce que c’était la mode d’aller voir un psy une fois par semaine.
Dans ces conditions, mon travail était tranquille. Assez monotone même. Puis, un jour, j’ai eu un cas étrange. Le patient s’appelait Danny B., il avait une vingtaine d’années, et souffrait d’une phobie assez banale, en somme : il avait une peur irrationnelle des femmes. Il n’était pas homosexuel, mais il devenait littéralement terrorisé au moment où il entrait en contact avec une personne de sexe opposé. Ce n’était pas de la timidité, mais véritablement une réaction instinctive de terreur, quels que soient l’âge ou l’apparence de la femme en cause.
Ce n’était pas la première fois que je le voyais ; pourtant, ce jour-là, le hasard est intervenu, et le protocole a dérivé dans une direction imprévue, qui m’a mise en contact avec un monde inconnu jusque-là… J’ai fait plonger le jeune Danny B. en semi-hypnose, comme d’habitude, mais…
Quelques gouttes de sueur froide perlaient sur le front du jeune homme, qui s’était visiblement bloqué au contact d’un souvenir traumatisant. Son visage était crispé, comme s’il s’efforçait de supporter une image terrible. Le docteur Eckman eut l’intuition qu’il s’approchait d’un moment important de la vie de son patient ; il dit, en prenant une voix grave :
« Tu as donc quatre ans et demi, c’est l’été, tu marches tout seul dans la forêt. Qu’est-ce que tu vois, Danny ? Pourquoi tu t’es arrêté ? Il n’y a aucun danger, ça va…
Le jeune homme chuchota :
- Il y a un ours, là-bas, près du buisson… Tu le vois ?
Le docteur s’installa confortablement dans son fauteuil en cuir, il croisa les bras et répondit à voix basse :
- Oui, je le vois très bien. Qu’est-ce qu’il fait ?
- Oh là ! Il vient vers moi ! cria Danny. Ses bras et ses jambes s’agitaient spasmodiquement, et une peur terrible s’était imprimée sur sa figure.
- Calme-toi, Danny ! dit le docteur, autoritairement. On va aller plus en arrière, avant l’ours, bien avant… »
Le jeune homme se calma soudain, comme si son angoisse avait été balayée par une force terrible. Il restait désormais immobile sur le divan, en remontant ses souvenirs.
« Fausse piste… » se dit Eckman. Le sondage psychique rétrograde donnait d’excellents résultats, mais dans le cas de Danny, il était peu probable qu’une frayeur provoquée par un ours ait eu comme effet son irrépressible peur des femmes. Il fallait donc fouiller les souvenirs antérieurs à l’âge de quatre ans et demi, dans l’espoir de tomber sur quelque chose d’exploitable. Mais il pouvait aussi s’agir d’une psychose sans cause précise dans l’enfance, car les traumatismes psychiques refoulés n’étaient pas l’explication universelle de tous les problèmes, comme avaient tendance à considérer certains de ses collègues férus de Freud. Le docteur laissa son jeune patient « dérouler » ses souvenirs inconscients et quitta la pièce pendant quelques instants pour demander à Cathy, sa secrétaire, de lui préparer un café.
« Tout de suite, docteur, répondit-elle. Vous le voulez comment ?
- Arabica, court, noir, sans sucre. Dans une tasse, ajouta-t-il. »
Elle sourit poliment, affichant sa denture irréprochable. Cathy Hoffman était une excellente secrétaire ; de plus, elle s’était adaptée à l’étrange habitude d’Eckman de changer de façon aussi imprévisible que radicale ses goûts en matière de café. Ses cheveux bruns éternellement pris en chignon et ses lunettes rondes donnaient à son visage un air un peu austère, mais son sourire aurait pu faire fondre un iceberg, selon l’opinion avisée de Mark, le collaborateur et associé de John.
Après avoir échangé quelques mots avec Cathy au sujet des consultations du jour, d’une voix longuement travaillée pour lui donner une tonalité plus grave, il revint dans le cabinet ; son jeune patient avait dû remonter quelques bonnes années pendant son absence. Généralement, on arrêtait automatiquement de « dérouler » le fil de la mémoire quand on rencontrait un souvenir inconscient traumatisant. Il était peu commun que les patients sondés en laissent passer sans réagir.
« Peut-être qu’il progresse plus lentement… » pensa Eckman, qui s’ennuyait. Il laissa son regard errer sur les milliers de livres qui se trouvaient sur les étagères de la bibliothèque, recouvrant les trois quarts des murs. La bibliothèque, le classique divan « à la Freud » et son bureau chinois étaient les seuls meubles de cette pièce, volontairement austère. Ce cadre convenait parfaitement à John Eckman qui était considéré, malgré son assez jeune âge, comme un grand neuropsychiatre, notamment pour son invention, qui combinait avantageusement les techniques utilisées par ses prédécesseurs. Une grande partie de son prestige était également due à sa physionomie : ses traits aristocratiques, sa barbe grisonnante et ses lunettes rectangulaires, aux fines montures dorées, imposaient le respect des patients et des collègues.
Entendant le bruit du portail automatique, il se leva et s’approcha de la fenêtre ; la Dodge Viper rouge de son associé, le docteur Mark Scott, fit irruption dans la cour et freina violemment sur le gravier. Eckman pensa qu’il fallait rappeler à Mark de ne plus faire cela, car les cailloux projetés sur le gazon perturbaient la robo-tondeuse. Tout à coup, ces pensées quasiment ménagères furent interrompues par un bruit étrange émis par son patient.
« Qu’y a-t-il, Danny ? Que se passe-t-il ? »
Le jeune homme haletait, en sueur et rouge comme une pivoine. Il ouvrit la bouche plusieurs fois sans sortir le moindre son puis il lâcha, avec difficulté :
- J’étouffe… on m’écrase tout le corps ! …est chaud et mouillé ! Aide-moi, je ne peux pas respirer ! J’ai froid… Un …blanc me frappe, ça pique ! À l’aide !
Le pauvre Danny s’agitait sur le divan en serrant les poings, en proie à une peur terrible.
- Continue à revenir en arrière ! ordonna le docteur. Il voulait arriver au début de ce souvenir qui pouvait bien être la clé du cas Danny B. Celui-ci se calma soudain. Puis, après quelques secondes à peine, il se raidit à nouveau en hurlant :
- Ne faites pas ça, vous êtes folle ! S’il vous plaît, ne le faites pas !
Son corps maigre et suant se contorsionnait sur le lourd divan en cuir noir. Le docteur demanda promptement :
- Qu’est-ce qu’il y a, Danny ? Parle-moi, dis-moi ce qui se passe !
Celui-ci haleta :
- Une infirmière… Elle a une seringue hypodermique, elle veut me… Non ! Elle me pique dans le cou !
Dans un spasme désespéré, ses jambes se détendirent avec violence et il tomba du divan où il était allongé, et continua à s’agiter par terre, comme un poisson hors de l’eau. Eckman le prit dans ses bras et le remit en place, tout en lui parlant :
- Danny, reste tranquille. Je vais compter jusqu’à trois et tu vas te réveiller. Un… Deux… Trois !
Le jeune homme ouvrit les yeux lentement et s’assit, épuisé, sur le rebord du divan, sans dire un mot. Il passa une main sur sa tempe humide et regarda ses doigts brillants de sueur. Visiblement, il attendait les commentaires du docteur. Mais Eckman, pour sa part, semblait ruminer quelque chose.
- Vous avez trouvé quelque chose ? Finit-il par demander.
- C’est possible… murmura le docteur. Danny… Tu sais ce qu’est une seringue hypodermique ?
Le jeune homme écarquilla les yeux, réfléchit un peu puis répondit :
- Non, je ne sais pas ce que c’est. Aucune idée.
- Tu en es bien certain ? Réfléchis bien, ça peut être important.
- Non, dit Danny en haussant les épaules, les trucs médicaux, je ne les connais pas trop. Pourquoi ?
Eckman ne répondit pas à sa question. Il l’emmena vers la porte du cabinet :
- Bon, on se voit mardi à dix heures… Je crois qu’on tient le bon bout, cette fois !
- Vous avez trouvé quelque chose ? répéta Danny.
Eckman se contenta de hocher la tête.
* * *
La porte du cabinet s’ouvrit brutalement et le docteur Scott fit son apparition, en achevant de boutonner sa veste. Le jeune associé d’Eckman était un homme plutôt séduisant, selon la plupart des avis féminins : assez grand, mince mais bien bâti, son visage tanné aux traits marqués laissait rarement les femmes indifférentes. S’il fallait en croire les rumeurs, Mark Scott passait sa vie à concilier sa réputation d’excellent psychiatre et celle de Don Juan malgré lui. Néanmoins, Eckman l’appréciait beaucoup, car il était très compétent, ouvert et avait un humour très fin.
« Désolé pour le retard, John, s’excusa-t-il d’un air distrait, mais cet imbécile de… »
Eckman ne le laissa pas finir sa phrase :
- Écoute, je suis tombé aujourd’hui sur un truc étrange. Danny B., ça te dit quelque chose ?
Le docteur Scott réfléchit, puis hocha la tête :
- Je crois que je l’ai vu une fois, quand tu étais en vacances. Une phobie…
-…des femmes, compléta Eckman. Il a peur du contact avec les femmes. Je l’ai sondé aujourd’hui, mais je crois que je l’ai laissé remonter trop longtemps et il a commencé à débiter n’importe quoi : un truc blanc qui pique, de la chaleur humide, ensuite du froid, une sensation d’étouffement, d’écrasement…
-…truc blanc qui pique ? demanda le docteur Scott en haussant les sourcils.
- Un truc blanc qui frappe et qui pique. Et ce n’est pas tout : je l’ai fait dérouler encore plus loin et il a commencé à crier qu’une infirmière le piquait dans le cou avec une seringue hypodermique.
- Tu as l’enregistrement ? » demanda Scott d’un air très dubitatif.
Ils écoutèrent plusieurs fois le fichier où Eckman avait enregistré le SPR, mais cela ne fit qu’augmenter leur confusion.
« En principe, ce serait simple, conclut le docteur Scott : la phobie que notre jeune patient éprouve envers les femmes serait due à l’image subconsciente de l’infirmière et de sa seringue hypodermique. Mais une seringue hypodermique ne peut pas être utilisée…
- Jamais dans la jugulaire, et encore moins dans la carotide, confirma Eckman. Une seringue hypodermique, ça s’enfonce dans la peau… souvent dans le gras du bide, si mes souvenirs sont bons. Par exemple, chez les diabétiques, ça se faisait avant l’invention des pompes implantables à insuline et les greffes de cellules pancréatiques.
De plus, à l’époque où l’événement a dû se passer, Danny avait moins de trois ans. Il ne pouvait pas savoir ce que c’est qu’une seringue hypodermique…
-…Ni même une infirmière, compléta son associé. Mais il a pu retenir les images et les réinterpréter pendant le sondage avec ses connaissances actuelles…
- Le problème, dit Eckman en le regardant, c’est que ce genre de seringue ne fait pas partie de ses connaissances actuelles… Danny ne sait toujours pas de quoi a l’air une seringue hypodermique. Et, selon son fichier médical, il n’a jamais subi d’autres interventions ou investigations médicales que les vaccins et les contrôles obligatoires.
- Tu crois qu’il a tout inventé ?
- Ce serait bien la première fois qu’un patient en SPR… Eckman secoua la tête. Non, ce n’est pas possible, pour mentir il faut être conscient…
Le Dr. Scott alluma une cigarette et envoya une volute de fumée bleuâtre vers le plafond. Il haussa les épaules :
- C’est théoriquement impossible. Mais, comme tu le dis souvent, en psychiatrie, la théorie n’est souvent qu’une douce illusion… Et cet étouffement humide et chaud, cette pression sur tout le corps, la sensation d’étouffement, plus la chose blanche… Un docteur, peut-être. Ça ressemble à une réanimation d’urgence. T’es sûr qu’il n’a jamais eu d’accident ?
- Pas selon son fichier. Et une réanimation d’urgence ou on t’écrase tout le corps, à moins d’un massage cardiaque ou d’une respiration artificielle…
Le téléphone sonna ; c’était Cathy, la secrétaire, qui annonça que M. Todd Darwell était arrivé pour son rendez-vous quotidien avec le docteur Scott. Eckman prit son imperméable et sortit discrètement par la porte de service.
* * *
Sa maison ne se trouvant qu’à quelques centaines de mètres de son cabinet, Eckman ne prenait pratiquement jamais la voiture pour aller travailler ; il n’utilisait sa vieille Ford de 2002 que pour aller faire les courses au supermarché du coin. Cette voiture avait été méthodiquement maltraitée par son fils pendant quatre ans, avant que celui-ci ait gagné assez d’argent pour s’acheter une Mercedes décapotable. John Eckman Junior vivait maintenant à San Francisco, où il menait sa propre affaire en informatique, gagnant deux fois plus que son père.
Mais, malgré ses nombreux problèmes mécaniques, ce dernier hésitait à se débarrasser de la Ford, par une sorte d’attachement que tout le monde trouvait ridicule. Tout le monde, sauf lui-même et son garagiste maniaco-dépressif, Antonio Moretti. Il ne se passait pas un mois sans que ce dernier ne lui remplace une pièce, ce qui ne l’empêchait pas de répéter à chaque fois que c’était une sacrée voiture. En échange de ces services, Eckman le consultait régulièrement et lui prescrivait des médicaments pour amortir ses variations d’humeur.
Il descendit paresseusement la troisième rue en regardant les enfants qui jouaient au base-ball, puis il tourna à droite vers le parc. Il était tellement absorbé par les souvenirs évoqués par Danny B. qu’il faillit passer devant le portail ouvert du Garage Moretti sans le remarquer. Mais il n’échappa point à l’œil expert du propriétaire, qui le héla du fond de la cour.
« Elle est prête, docteur ! fit Antonio jovialement, en affichant un grand sourire et une clé de 17 dans la main droite. Trois fois rien, qu’elle avait : le câble de l’accélérateur trop usé, il commençait à s’effilocher.
Visiblement, Antonio était dans la phase la plus agréable et loquace de sa maladie.
- Comment ça marche, Antonio ? demanda Eckman, songeur.
- Ça pourrait aller mieux, fit le garagiste, toujours aussi joyeux. Ces nouvelles voitures, ça ne tombe presque jamais en panne. S’il n’y avait pas les accidents, je ne sais pas c’que je ferais. Et même les accidents, c’est plus comme dans le temps…
- Comment ça ? S’étonna le docteur.
- Maintenant ils font cette saloperie de carrosserie qui revient en place quand tu la chauffes… des trucs à mémoire thermique, ou j’sais plus quoi. C’qui fait que, quand il y a un accident et que ça prend feu, la carrosserie revient en place, t’as la voiture qui est comme neuve. Bon, après ça brûle comme avant, bien sûr. Mieux, même. »
Physiquement, Antonio Moretti incarnait le stéréotype de l’italien : brun, assez petit de taille, robuste et vif, le crâne à moitié dégarni. Il avait quitté l’Europe avec sa femme, une quinzaine d’années auparavant, pour rejoindre Paolo, son frère « américain », et il s’était rapidement adapté à sa nouvelle vie. Très doué pour la mécanique, c’était un vrai passionné du progrès, s’émerveillant comme un enfant chaque fois qu’apparaissait un nouveau gadget, une nouvelle technologie.
Eckman fit le tour de sa Ford et s’installa au volant d’un air absent. Les étranges sensations évoquées par Danny B. pendant le sondage n’arrêtaient pas de revenir dans son esprit.
« Si j’avais pu, poursuivit le mécanicien, j’aurais aussi appris la médecine : vous au moins, vous avez un seul modèle à réparer, pas vingt-cinq nouveaux types par an, comme moi… Et vous ne risquez pas de manquer de clients !
- Il y a deux modèles, Antonio, répondit Eckman pour alimenter la conversation, l’homme et la femme. Mais pour les psychiatres, chaque malade est différent. En plus, on ne peut pas leur remettre un cerveau neuf quand l’ancien ne fonctionne plus correctement, il faut faire avec ce qu’on a sous la main. Et souvent, ce n’est pas grand-chose.
Antonio se gratta le haut du crâne avec la clé de 17, pensif :
- Oui, vous avez raison… Soigner les fous, ça doit être plus difficile que régler l’allumage… Mais moi, j’aurais plutôt choisi d’être gynécologue, parce que c’est quand même plus beau de donner la vie que de faire souffrir les… Il hésita un instant, avant d’ouvrir son cœur : « Parce que moi, chaque fois que je suis allé chez le médecin, surtout chez le dentiste, ça m’a fait un mal de chien. »
- Tu sais Antonio, fit remarquer Eckman, la souffrance n’est pas absente chez le gynécologue, loin de là…
- Je sais, répondit le mécanicien, j’ai assisté à la naissance d’Eddy, mon fils, j’ai même enregistré l’accouchement avec la nouvelle caméra. Mais ma femme n’a pas trop crié, parce qu’elle savait que je la filmais. Même le petit, il ne disait pas grand-chose au début. Mais quand le médecin lui a tapé sur les fesses, il a commencé à gueuler comme un putois…»
Eckman ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son ne franchit ses lèvres. C’était tellement évident qu’il eut honte de ne pas y avoir pensé dés le début : à force de remonter dans temps les souvenirs de sa vie, Danny B. avait tout simplement rencontré sa propre naissance.
* * *
« Ton ami Mark t’a appelé il y a une heure, rapporta Margaret Eckman en aidant son mari à déposer les sacs en papier sur la table de la cuisine. C’était une belle femme, même si elle n’avait plus la ligne sensuelle de ses vingt ans. « Tu n’as pas oublié d’acheter de la moutarde, j’espère…? »
- Mark Scott ? Qu’est-ce qu’il voulait ? demanda-t-il.
- Je n’en sais rien, il ne s’est pas donné la peine de me le dire. » Pour des raisons assez obscures, Margaret n’agréait pas trop l’associé de son mari ; elle ne perdait pas la moindre occasion de le critiquer, en insistant sur sa réputation de dragueur impénitent. Dans son for intérieur, Eckman expliquait cela par le fait que Mark n’avait jamais manifesté d’intérêt particulier à son égard, chose qu’une belle femme pardonnait rarement.
Il composa le numéro du cabinet et demanda à Cathy si le docteur Scott était occupé : il ne l’était pas.
« C’était le souvenir de sa naissance ! Furent les premiers mots de Mark.
- Je sais, j’y ai pensé aussi, répondit Eckman. L’étouffement chaud et humide, la sensation de froid, puis le docteur qui lui frappe les fesses…
- Pour le faire crier et ouvrir la circulation pulmonaire, compléta Mark. Il nous en a fallu, du temps, pour le trouver… En fin de compte, ce n’est pas tellement invraisemblable qu’on puisse accéder, avec le SPR, au souvenir de la naissance. On n’est jamais tombé dessus parce qu’on n’a jamais eu besoin de creuser aussi profondément dans le passé des patients. Mais au fond, c’est plausible, et même logique.
- Ce qui est un peu moins logique, c’est ce que Danny m’a raconté après l’épisode de la naissance. Il y a eu une pause, pendant laquelle il a déroulé encore et…
- Il ne pouvait pas dérouler les événements d’avant sa naissance ! protesta Mark. C’est comme si tu essayais de rembobiner une cassette qui se trouve déjà au début…
- Avant la naissance, il y a la vie intra-utérine, proposa Eckman sans vraiment y croire.
- Il y a rarement des infirmières sadiques qui rôdent dans l’utérus pour effrayer les petits garçons…
- Tu as une autre explication ?
- Pas vraiment, répondit Mark. Et si je demandais à Cathy de programmer Danny B. demain matin à onze heures ?
- D’accord, dit Eckman. En fin de compte, c’est moi qui ai inventé le SPR, c’est à moi d’en explorer toutes les possibilités, n’est-ce pas ? »
* * *
Le lendemain matin à onze heures et quart, Danny était à nouveau inerte sur le divan, remontant rapidement les souvenirs de sa vie. C’était Eckman qui dirigeait l’expérience, assisté cette fois-ci par le docteur Scott. Pour ne pas troubler le protocole, ce dernier restait silencieux et écrivait ses suggestions et commentaires sur un calepin qu’il montrait à son associé de temps en temps.
Le jeune homme se bloqua à nouveau au contact du souvenir de sa naissance, mais Eckman le fit remonter plus loin. Puis, à peine cinq secondes plus tard, Danny recommença à s’agiter, en grognant comme un chien. Eckman demanda :
« Où es-tu, Danny ?
La réponse du jeune homme fut assez inintelligible pour Eckman. Toutefois, le docteur Scott griffonna un mot qu’il montra à Eckman : « HOPITAL ».
- Un hôpital ? Quel hôpital ? demanda celui-ci.
- …hôpital de Denton, articula difficilement le jeune homme.
Tout à coup, le docteur Scott se frappa les cuisses et leva les yeux vers le plafond, ce qui était chez lui synonyme d’une révélation. Surexcité, il gribouilla sur la feuille « Demande-lui son âge ».
- Danny, quel âge as-tu ? demanda Eckman.
Celui-ci souffla, presque imperceptiblement :
- Quarante-sept ans…
Estomaqué, Eckman regarda mécaniquement la feuille que le docteur Scott poussa de nouveau sous son nez : « DEMANDE-LUI SON NOM ! » Il jeta un regard incrédule à celui-ci, puis il haussa les épaules et demanda :
- Comment tu t’appelles, Danny ?
Cette fois-ci, le docteur Scott leva les yeux au ciel, en signe d’exaspération devant la stupidité de la question.
- Je ne m’appelle pas Danny… murmura le jeune homme.
Eckman sentit un jet d’adrénaline rincer ses artères. Toute l’éducation scientifique qu’il avait reçue depuis plus de quarante ans protestait contre l’hypothèse absurde qui commençait à prendre forme dans son esprit. Dans son coin, Mark Scott semblait hilare.
Eckman s’approcha de Danny et chuchota, près de son oreille :
- Quel est ton nom ?
Le jeune homme mettait longtemps à réagir. Eckman se préparait à répéter sa question en rajoutant trente décibels, quand celui-ci dit, assez clairement :
- Mon nom est… Stephen Lee. »
* * *
« C’est n’importe quoi, décida Eckman, une fois qu’il fut seul avec Scott. « Il invente des trucs, ou alors il s’est approprié une histoire qu’il a vue à la télévision…»
Celui-ci rétorqua, irrité par la mauvaise foi de son collègue :
- Il nous l’a dit assez clairement à la fin : le nom Stephen Lee ne lui dit rien. Si c’était une histoire qu’il a vue à la télé, il s’en serait rappelé après le réveil. Ou alors tu crois qu’il ment ?
- Pas forcément, se défendit Eckman, je crois que c’est un souvenir inconscient…
- C’est toi l’expert en SPR, dit Scott. Est-ce que le patient peut faire un truc comme ça pendant le sondage ?
- Je n’en sais rien, répondit Eckman. C’est la première fois qu’on pousse aussi loin le déroulement. En fin de compte, on lui demande de raconter des choses d’avant sa naissance, donc des choses qui n’ont pas existé… Qu’est-ce que tu veux qu’il nous raconte ? Il se leva et se frotta le menton.
- Il n’était pas obligé de nous raconter quelque chose, le sondage n’est pas un interrogatoire ! À mon avis…
Eckman ne le laissa pas finir sa phrase :
- Mais pourquoi tu m’as demandé son âge, et après son nom ? Je te connais, je sais que t’avais une idée derrière la tête. Tu savais qu’il allait répondre à côté, n’est-ce pas ?
- Je vais te soumettre une hypothèse, dit Scott. Elle est absurde, mais assez amusante, alors écoute bien : Selon toutes les apparences, le souvenir de l’étouffement et de la pression chaude se rapporte bien à une naissance. Or, si l’on tient compte de la chronologie du SPR, le souvenir de l’infirmière correspond à des événements antérieurs à cette supposée naissance.
Eckman acquiesça :
- Dans l’hypothèse où le SPR a marché correctement.
- Supposons que le SPR a fonctionné correctement, reprit Scott, et que Danny B. a été quelqu’un d’autre dans une vie antérieure, un certain Stephen Lee de Denton, et qu’il a été assassiné à l’âge de quarante-sept ans par une infirmière folle. La seringue hypodermique laisse moins de traces…
Eckman se contenta de dévisager son associé d’un air réticent. L’hypothèse lui avait aussi traversé l’esprit. Il l’avait aussitôt écartée ; il ne croyait pas du tout à ce genre d’histoires paranormales.
- Je sais que ça semble ridicule, insista le docteur Scott, mais avoue que c’est assez cohérent. Et, si tu as une autre hypothèse…
Eckman avait beau se creuser les méninges, aucune autre possibilité ne lui venait à l’esprit. Il refusait pourtant d’envisager une explication tellement farfelue :
- J’admire ton ouverture d’esprit, et surtout ton courage pour soutenir des thèses aussi aberrantes…
- Écoute-moi un peu, le coupa Scott. Juste pour me faire plaisir, tu ne veux pas vérifier dans les Archives Nationales de Santé s’il n’existe pas un certain Stephen Lee…?
- Pour te faire plaisir alors, dit Eckman. Mais, malgré son ton sceptique, on pouvait deviner une nuance d’excitation dans sa voix. Une partie de lui-même désirait croire Scott. Il se leva et s’approcha de son ordinateur. Il l’alluma et se connecta sur le site du Ministère de la Santé. L’accès y était strictement réservé, puisque les fichiers contenant les dossiers des malades étaient protégés par le secret médical, mais il en connaissait le code. Eckman et Scott avaient souvent recours à ces archives, car les patients ne mentionnaient pas toujours les séjours qu’ils avaient faits dans les divers hôpitaux.
Il pianota sur le clavier le nom : Stephen Lee, et la ville : Denton. Il n’avait jamais entendu parler de cette ville. Comme la réponse tardait à venir, Eckman commençait à se rendre compte du ridicule de la situation : il était en train de chasser des fantômes, avec son associé qui était encore plus timbré que lui. Puis la réponse s’afficha à l’écran :
Hôpital Central de Denton
Nom : Lee
Prénom : Stephen
Maladie principale : Asthme
Autres maladies : Diabète I.D.
Médecin traitant : Dr. Higgins
Dernier contact : décédé le 13/05/1995 à l’hôpital de Denton
Cause du décès : coma hypoglycémique ; possible surdosage de l’insuline
- Ça ne prouve absolument rien, murmura Eckman, plus pour lui-même que pour persuader Scott.
Celui-ci exulta :
- Surdosage d’insuline, chez un diabétique… ça, plus l’histoire de la seringue… Avoue quand même que c’est troublant !
Eckman avoua :
- Oui, c’est troublant.
Le docteur Scott poursuivit :
- Mettons les choses au point : L’enregistrement du fichier a été fait il y a dix-neuf ans, en 1995. Et Danny a, justement, presque dix-neuf ans. Stephen Lee existe vraiment, et il est effectivement mort à l’âge de quarante-sept ans, dans une ville qui s’appelle vraiment Denton. Et… Il est où le dossier de Danny ?
Il trouva le dossier et l’ouvrit. Au bout de 15 secondes, il exulta :
- Voilà ! Notre Danny B. est né dans une ville qui s’appelle… Denton !
- Ça fait beaucoup de coïncidences à la fois, concéda Eckman, visiblement troublé. Mais…
Son associé ne le laissa pas finir :
- Il y a une autre coïncidence : Stephen Lee savait exactement ce que c’était, une seringue hypodermique, puisqu’il était diabétique. Il s’en servait tous les jours pour s’injecter sa dose d’insuline… Ça colle avec l’histoire du surdosage…
- Tu crois que c’est cette infirmière qui l’aurait tué en lui administrant trop d’insuline ? C’est sûr que si tu administres ça en intraveineux au lieu de le faire en sous-cutané, même avec une dose normale, y’a de quoi faire une hypoglycémie du feu de Dieu…
En même temps, c’est le genre d’histoire qui a dû faire beaucoup de bruit ; peut-être que notre ami Danny en a juste entendu parler, ça l’a marqué et il nous l’a ressortie à défaut d’autre chose.
- Non.
Surpris par le laconisme de cette réponse, Eckman haussa les sourcils, attendant d’autres explications. Elles ne tardèrent pas à arriver :
- Si les autorités de l’hôpital avaient été au courant que c’était un crime et non une mort accidentelle, ils n’auraient pas mis que la cause du décès était « inconnue, possible surdosage…». Et le dossier n’aurait pas été aussi accessible, crois-moi !
En plein dans le mille ; il n’y avait pas grand-chose à rajouter.
- Ce n’est pas la peine de perdre notre temps à discuter, décida Scott. Il faut élargir le champ de la recherche. D’une part, on va commencer un programme de sondage « approfondi » sur plusieurs patients.
Eckman approuva, contaminé par l’enthousiasme de son collègue :
- Cela ne posera aucun problème ; je n’aurai même pas besoin de leur en parler. On va les pousser à remonter dans leur mémoire inconsciente le plus loin possible, dans le passé, pour voir quel est leur dernier souvenir.
- D’autre part, il faut vérifier si Danny ne « ment » pas. Fais-lui un autre SPR le plus vite possible, et essaie de creuser dans cette direction.
- Il va falloir le mettre au courant de toute l’histoire, dit Eckman.
- Sans doute, sourit le docteur Scott, qui savait qu’il avait gagné.
Antonio se doutait que sa femme allait être mécontente en voyant sa nouvelle acquisition, comme chaque fois qu’il s’achetait quelque chose qui ne servait pas à cuisiner, à nettoyer ou à décorer la maison. Mais il se sentait capable de la persuader ( voire de persuader quiconque aurait la mauvaise idée d’engager la conversation ) que son nouveau Système de Prévention Automatique par Satellite était un accessoire essentiel de tout être humain vivant à la pointe du progrès, ou au moins pas trop loin de celle-ci.
Depuis quelques jours il se sentait merveilleusement bien. Une incroyable énergie semblait jaillir d’une source miraculeuse au fond de son être, remplissant son corps et son esprit ; il se sentait capable de faire bouger les montagnes, rien ne pouvait lui résister… Le docteur Eckman, dans sa grande et inutile érudition médicale, appelait ça « état d’hypomanie », pour l’opposer aux terribles crises de déprime qui le ravageaient de temps en temps. Mais Antonio savait qu’en fait, il s’agissait de son état naturel, lorsque son esprit était vif et ironique, lorsqu’il avait envie d’apprendre plein de choses… Et, cette fois-ci, il n’allait plus laisser la dépression prendre le pas sur sa joie de vivre.
Il avait prévu de rentrer par le garage pour y laisser son nouveau gadget, mais sa femme avait senti le coup et l’attendait devant la porte. Maria Moretti avait gardé les caractéristiques traditionnelles de la femme italienne : brune aux yeux noirs, un caractère conservateur, un dévouement total à sa famille et à son foyer, une tendance à grossir après 40 ans… Antonio avait aussi le sens de la famiglia, mais dans un sens plus large, puisqu’il avait une quantité non négligeable de cousins et d’oncles habitant la région. Mais, au grand désespoir de Maria, ces derniers se rassemblaient souvent dans leur maison pour mettre au point leurs activités douteuses.
« Qu’est-ce que t’as encore acheté ? » demanda-t-elle sans préambule, dès qu’ils furent entrés. Elle connaissait bien le comportement habituel d’Antonio lorsqu’il affirmait qu’il « se sentait bien » : il parlait à tout le monde, il revenait tard le soir et surtout, il faisait les achats les plus invraisemblables.
Il essaya de préparer le terrain en enlevant ses chaussures :
- Ce que tu m’as mis sur la liste : du pain, du jambon sec, des légumes, des fruits, un petit appareil pour moi…
- Quel appareil ? Visiblement, sa tentative de camoufler le SPAS parmi les autres achats était dérisoire. Il valait mieux faire face au problème :
- Un tout petit appareil… Tu sais, Maria… parce que souvent, il y a des choses qui peuvent t’arriver, et tu ne peux pas les prévoir, du coup tu vas être en retard au travail et…
- Tu t’es encore acheté une connerie ! lui reprocha-t-elle sur un ton qui ne souffrait aucune contradiction.
- Pourquoi tu dis ça, protesta Antonio, tu ne sais même pas à quoi ça sert… Regarde, dit-il en sortant l’appareil de sa boîte, tu appuies là et y’a le satellite qui te localise. Si tu veux aller au supermarché et qu’il y a un accident sur la route, il ne va pas te laisser y aller comme ça. Il se rappelle à ta place ce que tu veux faire, si tu lui dis avant. Enfin, c’est aussi parce que d’autres personnes disent au système s’il y a des événements…
- C’est une connerie, confirma-t-elle, impitoyable.
