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Deux âmes perdues. Un flic. Un réseau tentaculaire... Comment agir face au pire ?
Ancien militaire pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine, Steve revient au pays. Atteint du syndrome post-traumatique des soldats partis au front, il a du mal à se réintégrer dans la société. Sa rencontre avec Lucie, une jeune femme violée par son beau-père, le fera basculer dans une cavale vengeresse relayée par tous les médias. Mais dès lors tous deux embarqués au centre d’une inconcevable spirale interdite, une terrible menace les attend…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né dans les années 70 quelque part dans le sud de la France,
Freeric Huginn aime provoquer un divertissant vertige chez ses lecteurs. Tremper sa plume dans son sang et lâcher les fauves. À chacun sa part d’Ombre. Puisque si d’un seul regard, voir les six facettes d’un cube s’avère impossible, Freeric Huginn vous invitera à tourner celui-ci dans tous les sens afin d’en observer chaque face avec attention.
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Seitenzahl: 262
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traductionintégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN papier : 978-2-38157-152-2ISBN Numérique : 978-2-38157-153-9
Dépôt légal : Avril 2021
© Libre2Lire, 2021
AVERTISSEMENTS :
Les opinions exprimées par les personnages de ce roman leur appartiennent, elles ne reflètent en rien celles de l’auteur.
Ce texte est une fiction.
Toutes ressemblances avec des personnes ou des organismes existants ou ayant existé ne seraient que pures coïncidences.
Certaines scènes pourraient choquer les âmes sensibles.
Freeric HUGINN
Spirale Interdite
Roman
Chapitre 1
Si Dieu existe, Il s’est bien de foutu de nous.
As-tu déjà observé un peu le monde autour de toi ?
Sa Création n’est qu’une immense orgie. Un lieu où débauches, violences et luxures font loi.
Tu te demandes certainement comment je peux affirmer cela. C’est très simple. Il suffit d’ouvrir les yeux. La nature nous montre la voie.
Chaque printemps, et pour ainsi dire presque tous les jours de l’année, plantes, arbres, champignons… nous crachent leurs semences au visage. Alors violé dans son intimité, ton corps se défend comme il peut. Et la goutte au nez, avec des éternuements à répétition au point de t’en faire mal aux côtes, tu te rends chaque matin à ton boulot d’esclave ; un mouchoir dans la main, un paquet de Kleenex bien calé au fond de ta poche.
Même la carrosserie de ta belle voiture payée à crédit se retrouve couverte de fines particules jaunes, au paroxysme de leurs ébats.
Et là, tu dois te dire : « Mais que me raconte-t-il, celui-là ? »
Rien. Une évidence. Toujours baisé, jamais surpris.
Quand certains anthropoïdes célibataires en rut se tirent sur la branche au fond de leur lit, puis éjaculent dans un Sopalin, les arbres se font secouer la leur par l’entremise des quatre vents.
Conséquences : c’est ta pomme, le mouchoir en papier sur ce coup.
Parce que c’est quoi, le pollen, à ton avis, sinon un succédané de liqueur séminale ?
Quant aux fleurs… Il suffit d’observer comment celles-ci étalent devant nos yeux leurs organes génitaux pour en être écœuré. Ou séduit… à voir combien hument avec délice le parfum de leurs sécrétions sexuelles, le groin fourré dans leur corolle. Ce n’est donc sans doute pas un hasard, cette façon pudique d’expliquer la sexualité aux enfants, avec les petites abeilles occupées à butiner ici et là. Même Pierre de Ronsard se l’appropria cette métaphore dans son si innocent poème : « Mignonne, allons voir si la rose ». Ce jeune cochon poète devait bien avoir une idée en tête quand il l’eut écrit. Jouer au colibri. N’en faire qu’une bouchée de la fraîche et tendre Cassandre Salviati.
Et las, je t’en ai donné qu’un rapide aperçu du monde qui t’entoure, car le règne animal est pire encore.
Dans la savane, lorsque les lionnes ne chassent pas les plus faibles ou les plus jeunes herbivores, les éléphants adolescents s’entraînent à monter les rhinocéros…
Tu crois vraiment, comme ces connards de touristes hilares face au spectacle, que ces pauvres bêtes consentent à se faire emmancher par le membre viril démesuré de leur violeur pachyderme ?
Sur terre, comme en mer, le meurtre, le viol et le cannibalisme font rage. Même les, paraît-il, gentils dauphins se comportent comme de véritables ordures. Demandez aux marsouins ce qu’ils en pensent de leurs adorables cousins cétacés, quand de connivence, ces psychopathes s’y mettent à plusieurs pour s’amuser à les massacrer. Car il n’est pas rare de voir ces pervers sadiques en tuer, juste pour passer le temps. Et si nul voisin – d’une autre espèce – n’est à portée de nageoires pour quelques réjouissances macabres… qu’à cela ne tienne ! Un frère ou une sœur fera tout aussi bien l’affaire.
Non, les dauphins, quoique tu puisses en penser, se trouvent à des années-lumière de la belle image d’Épinal de ton enfance. Même maman dauphin possède une fâcheuse tendance à éliminer sans pitié sa progéniture. Et tout comme les jeunes éléphants, un trou, c’est un trou pour ces détraqués sympathisants nécrophiles, parfois surpris à copuler en compagnie de quelque poisson fraîchement décapité.
Tu ne devras donc pas t’étonner si ces partisans du viol collectif cherchent à t’utiliser comme une poupée gonflable ou un Sex-Toy, si l’envie te prend d’aller faire trempette avec eux.
Quant à nos plus proches cousins les chimpanzés, ceux-ci, tout mignons qu’ils sont, n’ont rien à nous envier.
Intelligents, armés de redoutables canines et d’ongles épais affûtés comme des rasoirs, ces primates pratiquent la chasse, la ruse politicienne et le cannibalisme à l’occasion. Puisqu’à la suite de violentes guerres tribales ou territoriales, croquer certains de leurs congénères ne les effraie nullement. Ennemis aux visages dévorés. Testicules arrachés. Phalanges sectionnées. Chairs lacérées en lambeaux et viscères ingérés encore tièdes. Ces animaux se trouvent dénués de toute pitié, pris de folie meurtrière. Mais quand ils ne règlent pas de conflits entre eux afin d’accéder au pouvoir, ou prennent pour cible d’autres espèces de singes plus petits à consommer, c’est nous leurs proies ; et la viande crue de nos enfants laissés un instant sans surveillance, un délicieux mets de choix.
Ainsi donc, voilà comment à l’image d’une toile de maître pointilliste, la nature est belle contemplée de loin, car à l’observer de plus près, chaque détail se teinte de la couleur du deuil. Mais ne t’y trompe pas, néanmoins. La présence de la mort est à l’évidence l’une des meilleures choses en ce monde tragique.
D’ailleurs, est-ce un hasard si la vie elle-même s’en nourrit ?
Car lorsqu’ici-bas tout nous enseigne la violence et la cruauté, dans le meurtre subsiste sans doute la véritable compassion. Puisque dès lors plongé dans un sommeil éternel, plus de tourments, plus de terreurs, plus de doutes… Et la mort pour seule certitude, l’illusion s’efface enfin. L’Amour n’existe qu’à l’unique condition d’y croire.
Maintenant fort de tous ces constats, te voici en mesure d’appréhender comment j’ai trouvé ma Voie.
Chapitre 2
Enfant, j’aimais arracher les ailes des mouches. Les regarder ramper devant moi.
Première expérience du pouvoir, je me sentais tout puissant face aux malheureuses.
Comment celles-ci osaient-elles poser leurs sales petites pattes sur ma personne et m’importuner à voler sans cesse autour de mon visage ?
Venez par là, vilaines ! Je vais vous apprendre, moi, qui est le maître, ici.
Ah ! Vous ne faites plus les malines, maintenant !
Une aile. Les bestioles tournoyaient sur la moquette.
Deux ailes. Je les avais remises à leur juste place.
Comme moi, elles se trouvaient clouées au sol à présent.
Il m’arrivait ensuite de les attraper avec délicatesse – afin de ne pas les écraser – puis de les empaler sur une aiguille.
Je les observais alors agoniser de longues minutes jusqu’à ce que leurs minuscules pattes répugnantes cessent de s’agiter.
Qui m’avait montré ce jeu ?
Personne.
Ou bien… le démon à moitié assoupi en moi, comme en chacun de nous, me l’avait enseigné. Car tous les enfants ont peur du monstre invisible caché sous leur lit, mais jamais de celui profondément dissimulé en chacun d’eux.
Plus tard, quand certains oublient leur croque-mitaine, d’autres s’en amusent. Lorsque les plus courageux, ou les plus fous, l’affrontent et le terrassent. Ou s’y consument…
Sans doute les religions sont apparues ainsi. Dans l’unique projet de canaliser nos plus bas instincts.
Un dieu vengeur t’observe depuis les cieux.
Son rôle : flic et jugeavant l’heure. L’enfer éternel attend le téméraire osant défier les lois divines.
Sauf que non seulement les créateurs de ces légendes se sont emmêlé plus d’une fois les pinceaux, se contredisant sans cesse, mais avaient surtout oublié l’essentiel : l’humanité aime se faire peur. Et sans tarder, braver l’interdit devint un séduisant manège de foire pour amateurs d’émotions fortes.
Tu ne tueras point. La bonne blague ! Même leur Dieu condamne à mort pour de simples broutilles.
Quant à moi, rien ne me fera jamais regretter mon premier meurtre aux yeux des lois humaines. Ni les suivants d’ailleurs. Tous l’avaient mérité ce châtiment.
Mais avant d’entrer dans les détails de mon aventure, il me faut te révéler comment je l’ai rencontrée, ma Lucie.
Chapitre 3
Après des années passées à user mes fonds de culotte sur les bancs d’une école, puis d’un collège et d’un lycée catholique, je sortais du programme scolaire sans diplôme. Qu’importe. Je n’avais jamais réussi à comprendre ce qu’ils me voulaient de toute façon. Et puis, les cours toujours ennuyeux, les profs n’aimaient pas les mômes autodidactes tels que moi. Puisque même pour apprendre à lire, je n’avais pas eu besoin de leurs services.
Ma mère m’avait enseigné l’alphabet en chanson, j’en avais déduit une méthode de lecture.
Peut-être sentaient-ils leur inutilité ou leur impuissance en ma compagnie ?
Et sans doute, résidait-elle ici, leur aversion à mon égard.
Puisque si les gens détestent se voir impuissants, ils répugnent encore plus à se juger inutiles.
Quoi de pire en effet que de ne trouver aucun véritable sens à sa vie ?
Ainsi, en réponse à mon refus de me laisser endoctriner, ces mêmes enseignants affectionnaient souvent me rabaisser aux yeux des autres élèves.
Toujours nommé comme l’exemple type à ne pas suivre, l’on me désignait comme le gibier de potence, le fumiste, le parasite…
Peu importe. Malgré leur apparente religiosité, mon mépris à leurs égards dépassait leur haine.
Je maudissais leur morale hypocrite et leur Dieu. Comme je vouais de même aux flammes tous ces gamins décérébrés ; complices ravis de me tenir à distance à cause de ma différence.
Ainsi donc puisqu’à leurs yeux, je ne valais rien. Je serai leur bête noire. Je serai la Bête envers laquelle ils nourrissaient leurs plus terribles craintes. Et dès lors revanchard, je m’enthousiasmais à réciter de mémoire d’entiers versets de leur bible à seule fin de leur envoyer une image authentique des enseignements de leur intouchable divinité sexiste, homophobe et sectaire.
D’ailleurs, je me souviens encore de la mine déconfite de mon sinistre professeur de philosophie, lorsque celui-ci m’ordonna de lire ma prose, debout, face à toute la classe, dans un but inavoué de se moquer une nouvelle fois de moi. Erreur…
Quand on a seize ou dix-sept ans, comment ne pas éclater de rire devant ces quelques mots ?
Ce fut ce jour, ma dernière heure de scolarité.
Alors, six ou sept mois plus tard, majeur et incapable de savoir quoi faire de mes dix doigts, avec une irrépressible envie de détruire ce monde pourri, comme de m’évader du domicile parental, je m’engageai dans l’armée.
Mauvaise idée…
La guerre commençait à battre son plein en ce temps-là au sud de l’Europe de l’Est, et sans réfléchir, je signai un contrat pour trois ans chez les paras.
Après une année complète d’entraînements intensifs au sein d’une unité parachutiste, je débarquai à l’aéroport de Sarajevo, incorporer un régiment de Casque bleu.
Notre mission : propager la paix.
La belle histoire…
À peine un pied posé sur le tarmac, des tirs de sniper en faction à proximité dans quelques tours délabrées nous accueillirent.
Mon groupe courut sur ordre s’abriter dans un véhicule blindé.
Je passai ma main sur mon visage.
Rouge.
Encore tièdes et gluants, mes doigts venaient d’essuyer les giclures de sang mêlées aux fragments de cervelle de mon binôme gisant à présent défiguré au sol, le crâne explosé.
Ces cris, perçus comme issus de nulle part ou de quelque scène d’action cinématographique tournée au ralenti, c’était notre sergent-chef.
Le cauchemar débutait.
Car si chaque militaire se croit prêt à se rendre en zone de conflit, rien n’est moins vrai.
Exécuter les ordres. Ne pas réfléchir. Un bon soldat n’est pas équipé pour penser. D’ailleurs, on apprend vite à ne plus le faire. Seule compte la mission. Tuer l’ennemi. D’une balle. D’une rafale. L’égorger ou l’éventrer d’un coup de couteau. Lui briser la nuque à mains nues si nécessaire. Mais ici, en pleine zone d’épuration ethnique, le haut commandement nous ordonnait de maintenir la paix. Nous n’étions pas formés à cela. Ne pas répliquer, sauf si l’on nous attaquait ouvertement.
Alors, quand tu n’as aucune autorisation pour tirer, comment réagir, lorsqu’en patrouille, tu entends les gémissements des enfants et les lamentations des femmes en train de se faire violer ?
Tu fermes les yeux. Tu serres les dents. Et jusqu’à la tombe, tu contempleras impuissant dans tes cauchemars toute l’horreur de l’humanité ; un groupe d’anthropomorphes jouer tout sourire au foot avec la tête d’un ennemi fraîchement décapité. D’autres animaux lubriques se soulager avec le corps encore chaud d’un cadavre à l’aspect vaguement féminin. Et dans un décor en ruine, de ce qui fut autrefois un charmant petit village de province, tu respires toujours – parce qu’il le faut – l’atmosphère toxique, pestilentielle, des charniers à ciel ouvert.
Par leur refus d’user de violence légitime, pour de quelconques desseins politiques aux fins inavouables, nos commanditaires nous avaient rendus complices de leurs perfidies.
Interdits de riposte, nous protégions les agresseurs. Et notre Lieutenant-colonel fustigeait ses supérieurs…
Coincé entre le marteau et l’enclume, je vis une incommensurable haine se propager à notre égard dans le regard des populations censées se trouver sous notre protection.
Deux ans à jouer à des missions pseudo humanitaire. Sept cent trente jours à patauger dans la fange. À se débattre avec sa conscience afin d’éviter jusqu’à dix années de prison pour désertion en zone de guerre. Je savourais la fin de mon contrat.
De retour au pays avec un joli pactole en poche – ma prime pour être allé au front –, une irrépressible frénésie de consommation s’empara de moi.
Belle bagnole. Belles fringues. Beau matos vidéo hi-fi. Bonne weed, connue pour la première fois en Bosnie et sans laquelle je n’arrivais plus à trouver le sommeil. Je voulais tout et tout de suite.
Au bout d’un moment, je n’étais même plus l’ombre de moi-même. Seulement un panneau publicitaire ambulant pour quelques marques de vêtements à la dernière mode.
Évidemment, après des années de vie précaire, mes économies fusillées comme pour me punir de respirer encore, il me fallait maintenant un vrai boulot pour survivre.
Mais où peut-on postuler, lorsque finalement l’on ne sait que tuer ?
Alors, le hasard fait bien les choses, prétend le dicton. Une petite annonce croisa ma route.
« La vue du sang ne vous effraie pas ? Nos abattoirs recrutent. Salaire motivant. Possibilité de CDI et de promotion au sein de l’entreprise. N’hésitez pas à nous contacter au… »
Je décrochai la note épinglée au tableau de la boucherie de quartier où j’achetais ma viande.
Ce job était pour moi.
Chapitre 4
Je posai mes fesses sur la chaise de ce bureau de recrutement Intérim situé en centre-ville. L’homme grassouillet, le costume cravate élégant poursuivit.
L’homme se pencha pour récupérer un dossier rangé dans sa mallette à ses pieds, avant d’ouvrir le document face à moi.
Je lus en vitesse le papier tendu, y griffonnai ma signature, étonné d’avoir trouvé aussi vite un emploi. J’étais content.
S’il m’était impossible de retourner chez mes parents ultras cathos traditionalistes, je pourrai continuer de vivre avec un toit sur la tête.
Chapitre 5
Quatre heures du mat’.
Quand la sonnerie du portable sonna, j’étais déjà debout. Une tasse de café noir en main, j’avais également repéré sur la carte où je devais me rendre. La route pour y aller était simple. Une demi-heure de trajet. Impossible de se tromper. Et puis dans ce lieu isolé, en dehors de la ville sinistrée par le chômage, c’était l’unique entreprise à des kilomètres à la ronde.
Cependant, tout cela était trop facile. Trop beau pour être honnête…
T’as déjà foutu les pieds dans un abattoir, toi ?
Non, je suppose. Évidemment.
Tu sais à l’avance que tu t’en approches rien qu’en te fiant à ton odorat. Comme un relent de mort. Un parfum de charnier. Et tout à coup face à cette enceinte grillagée, le souvenir des corps en décomposition, entassés par centaines au fond d’une fosse où travaillait un bulldozer chargé d’en boucher le trou, revint me hanter.
Je rallumai le splif à moitié consumé toujours présent dans mon cendrier. Quelques bouffées du précieux mélange… L’horrible vision se brouilla. Je débarquai sur un parking éclairé où d’autres ouvriers arrivaient synchrones.
Quelques signes amicaux de la main. Trois loustics demeuraient plantés là en ma compagnie, au milieu de cette aire cernée de barbelés sous vidéosurveillance ; et sans crier gare, un solide gaillard en uniforme nous accosta.
Le recruteur m’avait prévenu quant à cette obligation de montrer patte blanche.
Je présentai mon contrat d’embauche. Les autres en firent autant.
Le type y jeta un coup d’œil rapide.
Je me dirigeai vers l’immense bâtiment blanc où apparaissaient en ombres chinoises des profils de moutons, vaches et cochons peints en rouge.
J’actionnai la poignée.
Quelqu’un tira subitement la lourde.
Le visage d’un barbu à la cinquantaine bien tassée surgit dans l’entrebâillement.
Dans le bruit sourd des machines et des meuglements perçant les murs, l’homme nous fournit en vitesse nos tenues.
Une salopette avec charlotte blanche. Un tablier. Une paire de bottes avec manchons de plastique bleu, avant de poursuivre pensif, affairé à nous scruter de bas en haut.
Les trois inconnus se regardèrent l’air surpris.
Un simple signe négatif de la tête.
Un timide non, chef, pour toute réponse, quand l’ancien reprit.
Tuer… Ne pas penser. Tuer. Tu n’es pas équipé pour penser. Tuer l’ennemi. Car l’ennemi n’est pas un être humain. C’est un animal. Un animal dangereux. Doué. Intelligent. Sans pitié. Mauvais comme la peste. Et celui-ci te flinguera certainement si tu ne le zigouilles pas en premier.
Comme des belligérants coutumiers à réduire le camp adverse au rang d’insectes, ici, entre ces murs, l’on rabaissait les bêtes à celui de simples marchandises. Veaux, vaches, cochons, moutons, agneaux, tous ne doivent plus être que des choses, des objets entre tes mains, si tu veux survivre à ce boulot.
Les premiers jours sont les plus durs. Ensuite, tu t’habitues. On s’habitue à tout de toute façon. Mais ce n’est pas toujours le cas. Et sur les trois nouveaux employés, une trace de vomi laissé sur le parking pour unique preuve de leur passage, deux ont remis leur démission le lendemain.
Moi, je m’abrutissais un peu plus chaque jour à fumer plus que de raison. Pourtant le sang, les tripes, les démembrements et les fœtus arrachés vivants du ventre de leur mère, je connaissais. J’en avais déjà eu l’expérience. Mais cette troisième semaine passée à patauger dans la merde, au milieu d’une autre avalanche d’hémoglobine, fut celle de trop.
Après mes sept cent deux porcs égorgés à l’heure la veille, le regard innocent d’un agneau, comme si dans ses cris celui-ci me hurlait de lui venir en aide, me fit reprendre mes esprits.
Comment avais-je pu – si vite – devenir un bourreau ? Participer à cette injustice ?
Car derrière ces murs opaques, bonté, compassion, pitié n’existent plus. Ni pour les bêtes ni pour les hommes.
Sept, huit, dix heures par jour ou par nuit à manier le couteau. À ramper. À ployer l’échine pour trois biftons. Pour survivre. Pour se couper de sa propre vie comme on tranche et désosse les carcasses de ces cadavres fraîchement assassinés.
Tous coupables. Tous des monstres.
Cette indicible vérité me fendit corps et âme de bas en haut. Puisque même si j’avais abandonné mes projets de brillante carrière militaire, je ne valais pas mieux.
Détruire. Tout détruire afin de construire un monde nouveau.
Tu sors d’un trou pour finir dans un autre. Entre les deux, seule règne la violence.
Argent, sexe, pouvoir. Les plus forts imposent leur loi. Quant aux plus faibles, ils subissent. Par lâcheté. Par division. Par abnégation. Par endoctrinement. Par cette odieuse fable de croire toute brutalité funeste quand bien même celle-ci pourrait se montrer salvatrice.
Tendre la joue gauche… Et puis quoi, encore ?
Se laisser crucifier ?
Le monde n’en sera pas meilleur. Il n’en a pas été meilleur.
Désormais incapable d’accomplir ce geste fatal exécuté maintes fois tel un robot, je serrai mon coutelas à m’en faire blanchir les phalanges ; les yeux plongés dans le regard de ce jeune animal en détresse, implorant pitié.
Si je devais tuer de nouveau, plus jamais ce ne serait un innocent.
Malgré cette impression de me trouver comme suspendu hors du temps, les secondes s’écoulaient…
La chaîne rompue, Henri aperçut mon inaction ; et sa voix lointaine parvint à mes tympans comme celle d’un certain sergent sur le tarmac en d’autres lieux.
Comment aurais-tu réagi, toi, à ma place ?
T’aurais abdiqué ? Rendu les armes ?
Pour moi, il en était hors de question. Je voyais rouge. Rien n’avait plus d’importance à part cette mission. Ma mission.
Alors, paré à défendre ma position, par-devant ce tablier maculé de sang, je brandissais mon couteau.
L’ennemi Henri se replia dans un geste lent.
Je m’emparai du petit animal, et ma lame toujours en alerte, me dirigeai vers la sortie ; suivi de loin par mon désormais ex-collègue El Matador.
Mais à peine arrivé à l’extérieur, le gardien intervenait.
Je posai vite fait l’agnelet sur le siège passager, montai dans ma caisse et filai sans demander mon reste.
Derrière le volant, après des kilomètres de route et le corps entier à trembler, ma montée d’adrénaline redescendue en flèche, du sang… Des litres de sang. Coagulés. Sombres. Noirs. Épais comme les Ténèbres. Pareilles à des légions de sangsues affamées partout collées sur ma peau. Insaisissables monstres à l’appétit vorace affairés à obstruer mes narines et ma bouche. De l’air ! De l’air ! Lâchez-moi ! Foutez-moi la paix ! Sales bêtes ! Poumons et cœur serrés au bord de l’implosion, je virai ces gants, ces manchons, ce tablier ensanglanté par la fenêtre ; ma voiture libre d’exécuter de dangereuses embardées.
Rappel de l’abomination d’une guerre passée, un besoin pressant de me laver, de me purifier de cette horreur me saisit aux tripes.
L’image d’un pont, suspendu par-dessus les gorges d’un joli ruisseau à l’eau claire en contrebas, me revint à l’esprit.
Le trajet pour s’y rendre situé en pleine cambrousse, et dans mes souvenirs, la présence de brebis tranquilles occupées à paître au milieu des prés de chaque côté de l’asphalte, serait un lieu idéal pour mon petit protégé.
Demi-tour, je fonçai bille en tête.
Les soixante-dix kilomètres dévorés d’une traite, je m’arrêtai en bord de route à la vue du premier troupeau venu, et déposai l’agnelet parmi ses congénères, curieux de voir débarquer ce nouvel arrivant.
Je sais. Tu vas m’opposer que c’était reculer pour mieux sauter. J’en avais conscience.
Cependant, comment faire autrement ?
Au moins, celui-ci aura sans doute vécu jusqu’à l’âge adulte. Jusqu’à cette heure fatidique de croiser un nouvel Henri… Un homme pourtant fort sympathique et jovial en d’autres circonstances. Mais le pouvoir de l’argent arrive à corrompre n’importe qui. Nous tous, bétails humains. Enchaînés. Pieds et poings liés par de pathétiques numéros imprimés sur papier coloré. De simples suites de chiffres vides de sens, affichées quelque part sur un écran monochrome dénué de la moindre émotion.
Un cyclone détruit tout sur son passage. On fait les comptes. Trois milliards de sinistres ! Pas un mot pour les victimes – ou presque. Pour les arbres tombés. Les animaux blessés, estropiés. Les sans-abri décimés…
D’un seul coup, je me sentis de nouveau sale. Moi aussi, je participais à cette vaste mascarade.
Je sautai dans ma bagnole, un petit ruisseau à l’eau claire m’attendait bras ouvert.
Quelques minutes à rouler encore et je me garai pas loin du pont. Une jolie structure en fer aux faux airs de tour Eiffel. Comme une arche plantée là, juste au-dessus du vide bordé de roches aux teintes orangées, en parfait contraste avec la végétation sauvage alentour.
Une circulation presque inexistante. Le chant des oiseaux. Le doux bruissement de l’eau vive. Une brise légère. Tout ici respirait le calme et la sérénité.
Je m’approchai du ravin pour y descendre…
Fallait que ça tombe sur moi.
Qu’est-ce qu’elle foutait là, cette nana, les pieds au bord du gouffre, accrochée derrière la balustrade ?
Je m’avançai en douceur, histoire de ne pas la voir sursauter.
Sa fine silhouette et ses longs cheveux châtain clair ondulaient dans la brise, comme une invitation à l’empêcher de commettre l’irréparable.
Malgré ses cernes et les traces de larmes encore présentes sur ses joues, elle était d’une beauté à couper le souffle. L’abîme de son regard plongé dans le mien, je me trouvai comme hypnotisé. Incapable de formuler la moindre réponse, sauf peut-être un sourire idiot.
Elle me toisa, comme figée une seconde ou deux en silence. Le temps semblait s’étirer à l’infini. Mieux valait ne pas lui laisser l’occasion de réfléchir.
Certainement désarçonnée, une mimique mélancolique à demi désabusée s’afficha l’espace d’un instant sur son visage. Il me fallait continuer d’attirer son attention.
Je saisissais à deux mains la barre horizontale du bastingage, imitant un moineau sur sa branche en train de brailler.
Un léger sourire s’esquissa sur ses lèvres.
J’étais sous le charme.
Trop tard.
Son poignet déjà saisi, je passai derrière elle et la basculai en sécurité du bon côté du parapet.
Elle se débattit en vain. Une clef de bras maintenue dans son dos, je l’emmenai loin du précipice, jusque sur la route.
À ces derniers mots, tel un petit animal apeuré à l’approche d’un prédateur affamé, je devinai chez elle comme un mouvement de recul. Et les images de femmes violentées, à qui l’on tentait d’apporter un peu de réconfort, refirent surface dans mes pensées.
