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Science et religion s'affrontent dans ce roman encensé par la critique
Rome, 1633. Un conflit de conscience déchire un membre de l'Inquisition chargé d'empêcher la diffusion des idées de Galilée. La théorie du mouvement de la Terre, un crime contre la Foi catholique ? Le père Melchior Inchofer, en bon jésuite, défend cette position intransigeante de sa hiérarchie ; mais lorsque cet astronome averti découvre que Galilée a été condamné à tort, il comprend qu’en entravant la recherche scientifique, l'Église trahit le message divin.
Doit-il se lever pour changer le cours des choses, au risque d'être victime à son tour de la machine inquisitoriale ? Ou au contraire fermer les yeux et devenir complice d'une Église à laquelle il doit tout, au risque de vendre son âme ?
À travers le face-à-face que se livrent Inchofer et Galilée, l'auteur nous emmène dans les coulisses de la fameuse Affaire, là où les idées sont incarnées par des hommes, pétris de certitudes jusqu'à l'aveuglement. On s'y bat pour un enjeu de taille : le pouvoir de dire ce qu'est la Vérité.
Un roman historique prenant, d'ores et déjà incontournable dans son domaine
EXTRAIT
"Des applaudissements saluèrent sa prestation.
Il avait réussi !
La vague sonore des dizaines de mains entrechoquées l’enveloppa, lui caressa la tête. Une forme de douce euphorie se répandit dans ses membres ; il se sentit tout à coup plus léger, débarrassé du poids de la responsabilité qui l’avait oppressé depuis deux jours. Cette sensation eut le don de faire ressurgir dans sa mémoire un épisode oublié de son enfance : la fois où il s’était étendu dans cette sorte de grande caisse que ses tantes remplissaient de plumes d’oie depuis des semaines – le souvenir d’un bonheur à l’état pur, avant les éclats de voix et une sévère correction, bien sûr."
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
« Avec Splendor Veritatis, François Darracq signe un polar haletant sur les ruses, les bas-coups et les jeux d’influence entrepris par l’Eglise du XVIIe siècle pour museler le génial scientifique. (...) on croche à l’intrigue, et la fluidité de la narration offre une lecture agréable – et instructive. » - Marianne Grosjean, La Tribune de Genève
« François Darracq nourrit sa trame narrative en usant de ressorts dignes des séries américaines. Du poil à gratter façon «Page-turner» qui fait que les deux cent nonante-six pages du récit se lisent comme autant de pépites. » - La Côte
« Le livre de François Darracq se lit avec autant de plaisir que d’intérêt. Plaisir procuré par un récit à la construction maîtrisée, aux personnages bien campés, à l’intrigue soigneusement déroulée, le tout servi par une écriture vive et mature. Quant à l’intérêt, il est autant soutenu par le rappel des circonstances d’un épisode majeur de l’histoire des
idées, que par l’accent mis sur le déchirement qui se joue dans l’esprit du jésuite, de plus en plus convaincu de la justesse des théories de celui qu’il est par ailleurs chargé de confondre.» - Bernard Pinget, Hayom
À PROPOS DE L'AUTEUR
François Darracq, de son vrai nom Stéphane Garcia, est historien de formation. C'est en rédigeant sa thèse que lui est venue l'idée derrière Splendor Veritatis, polar historique d'ores et déjà encensé par la critique. Quand il n'écrit pas, Stéphane Garcia enseigne l'histoire et occupe le poste de doyen au collège Sismondi.
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Seitenzahl: 412
Veröffentlichungsjahr: 2015
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À Cécile, Maxime & Héloïse
« Règles à observer pour avoir le sens vrai qui doit être le nôtre dans l’Église militante.
Treizième règle. Pour toucher juste en tout, il faut toujours être prêt, devant ce que, moi, je vois blanc, à croire que c’est noir, si l’Église hiérarchique le décide ainsi. »
Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, 1548 (trad. F. Courel, s.j., 1963)
« La splendeur de la vérité se reflète dans toutes les œuvres du Créateur et, d’une manière particulière, dans l’homme créé à l’image et à la ressemblance de Dieu : la vérité éclaire l’intelligence et donne sa forme à la liberté de l’homme, qui, de cette façon, est amené à connaître et à aimer le Seigneur. »
Encyclique Veritatis Splendor Jean-Paul II, 1993
Rome, 30 octobre 1623
Des applaudissements saluèrent sa prestation.
Il avait réussi !
La vague sonore des dizaines de mains entrechoquées l’enveloppa, lui caressa la tête. Une forme de douce euphorie se répandit dans ses membres ; il se sentit tout à coup plus léger, débarrassé du poids de la responsabilité qui l’avait oppressé depuis deux jours. Cette sensation eut le don de faire ressurgir dans sa mémoire un épisode oublié de son enfance : la fois où il s’était étendu dans cette sorte de grande caisse que ses tantes remplissaient de plumes d’oie depuis des semaines – le souvenir d’un bonheur à l’état pur, avant les éclats de voix et une sévère correction, bien sûr.
D’un bref hochement de tête, il remercia le public. Il rassembla ses feuillets posés sur le pupitre, avec des gestes lents, comme pour mieux jouir de ce moment de reconnaissance que son inexpérience lui avait interdit de se figurer trop clairement. Il pouvait pourtant compter sur l’assistance de Dieu, fallait-il qu’il en eût douté ? Sitôt la conférence terminée, il irait Lui en rendre grâces. Combien il L’aimait ! L’ardeur de sa foi – était-ce possible ? – lui semblait avoir encore gagné en intensité à la faveur de cette épreuve surmontée de belle manière. Lui, Melchior, en parfait jésuite, se serait dit prêt à partir sur-le-champ aux confins du monde pour y répandre Son nom si les dirigeants de la compagnie le lui avaient demandé.
Mais pour l’instant, il fallait simplement céder sa place d’orateur, comme l’y invita le duc Cesi en se levant et en lui désignant son fauteuil d’un aimable geste de la main.
Les applaudissements se turent.
— Vous avez eu la bonté, révérend père Inchofer, d’accepter de remplacer votre illustre confrère le père Grassi au pied levé, pour ainsi dire. Au regard de ces circonstances particulières, sachez que nous apprécions l’excellence de votre exposé à sa juste valeur. Soyez-en, à nouveau, vivement remercié.
Federico Cesi marqua un temps, qu’Inchofer combla avec un authentique sentiment de gratitude envers l’organisateur de cette après-midi de réjouissances. Le duc aurait pu vouloir reporter cette réunion de quelques jours, le temps de permettre au père Grassi de se rétablir ; il avait préféré la maintenir et ainsi lui offrir à lui, Melchior Inchofer, simple membre de l’équipe d’astronomes du Collegio romano, une chance unique de se présenter. Finalement, le temps de préparation, un peu court, ne lui avait pas porté préjudice. Puissant aiguillon que l’attrait de l’opportunité, l’entreprenant Cesi devait le savoir !
— C’est au tour maintenant de notre Christophe Colomb de l’astronomie de nous faire bénéficier de ses lumières, poursuivit Cesi. Ne m’en veuillez pas, chers amis, si je me permets toutefois de repousser brièvement le plaisir rare de l’entendre, le temps de vous servir un rafraîchissement. Nous avons patienté près de cinq ans pour connaître son avis sur la nature de nos trois comètes ; vous ne me tiendrez pas rigueur, je l’espère, de ces quelques minutes de délai supplémentaire.
Un coup d’œil au majordome, et aussitôt, une armée de serviteurs s’activa dans la salle de réception. Tandis que les uns serpentaient entre les rangées d’auditeurs avec leurs plateaux garnis de verres multicolores, les autres faisaient coulisser du plafond la demi-douzaine de lustres en bronze pour en allumer les chandelles.
S’étant assuré que ses gens procédaient avec toute la diligence requise, Cesi se rassit bientôt. Il constata avec aise que ses invités, sans exception, étaient restés solidement adossés au cuir de leur siège : à l’évidence, personne ne voulait prendre le risque, en s’absentant, de manquer ne fût-ce qu’une bribe de l’intervention de Galilée. Quelques-uns discutaient avec leur voisin, mais à voix basse, comme s’ils souhaitaient que l’intermède durât le moins longtemps possible.
Melchior Inchofer, assis à part, de trois quarts face à l’assistance, se contenta d’abord d’échanger quelques œillades entendues avec ses confrères jésuites, qui occupaient la moitié de la première rangée ; à en croire leurs imperceptibles mouvements de tête ou de lèvres, eux aussi se montraient satisfaits de sa performance.
Il accueillit avec contentement le verre d’eau fraîche qu’on lui proposa.
Le religieux hongrois revenait à lui. Cette heure et demie de discours l’avait comme extrait du monde terrestre pour le projeter dans celui des étoiles. Il était temps d’en redescendre, comme le lui suggérait la fresque qu’il remarqua au plafond en suivant des yeux un lustre qu’on faisait remonter : Jupiter foudroyant les Géants. Il ne put s’empêcher de constater une ressemblance entre l’allure du roi de l’Olympe – sa barbe mi-longue ? son regard ? son port de tête ? – et celle de Galilée. Cette comparaison spontanée l’amusa plus qu’elle ne l’inquiéta. Elle l’incita pourtant à se souvenir que l’après-midi ne touchait pas encore à sa fin : l’exposé du savant florentin laisserait place à d’éventuelles questions du public, et donc à un possible débat. Il convenait de rester concentré.
Mieux valait avoir parlé le premier, face à un public encore disposé à l’écouter de bout en bout. Les quelques fois où il avait levé les yeux de son texte, l’attention manifeste des auditeurs l’avait conforté dans l’idée qu’il les tenait. La tâche de Galilée, en revanche, s’annonçait plus délicate – Inchofer jeta un coup d’œil en direction de son prestigieux successeur. Il paraissait assez dubitatif, de l’autre côté du « u » évasé que dessinait la disposition des sièges. Calé entre les accoudoirs, les sourcils légèrement froncés, il caressait ses joues barbues du pouce et de l’index. L’embarras à l’idée qu’il lui serait difficile de faire mieux ? Le jésuite plissa les yeux à cette hypothèse qu’il jugea lui-même un peu présomptueuse : ce grand savant attendait tout simplement la fin du remue-ménage.
La nuée de domestiques s’envola bientôt, et le silence s’installa.
Galilée patienta encore, sans changer de posture. Le champ était pourtant libre, et tous les yeux rivés sur lui. Une minute s’égraina ainsi, deux peut-être, sans qu’un murmure ou un toussotement sacrilège n’osât rompre le silence de cathédrale qui avait envahi le grand salon du palazzo Cesi. Le maître des lieux lui-même ne cilla pas, comme s’il craignait de troubler l’apparente méditation de son ami. Inchofer, quant à lui, jugea le délai un peu long ; il commençait même à ressentir un certain agacement lorsque Galilée déploya enfin sa haute stature.
Ce dernier esquissa alors un large arc de cercle, en longeant de près la première rangée de spectateurs. Les petits coups réguliers martelés sur les dalles de marbre par les talons de ses bottines claquèrent avec une force étonnante dans l’immense pièce de réception. S’il s’était trouvé quelqu’un dans le public pour l’avoir entendu quinze ou vingt ans auparavant à l’Université de Padoue, il aurait sans doute reconnu un rituel pratiqué par le professeur au début de chacun de ses cours : « Faire entrer les cœurs en résonance », avait-il un jour confié à l’un de ses étudiants…
Le savant florentin passa tout près d’Inchofer qui, par réflexe, huma l’air de son sillage. Il s’attendait à l’odeur de velours de son pourpoint, moins à celle, agréable, de musc dont il l’avait parfumé. Il le regarda s’éloigner, remarquant son allure soignée et la noblesse qui émanait de sa démarche. Rien de cela ne cadrait avec l’image qu’il s’en était formée, sur la base de ce qui lui apparaissait maintenant comme de bêtes préjugés. Le célèbre serviteur du grand-duc de Toscane, courtisan dans la force de l’âge, n’avait en effet pas grand-chose en commun avec ces professeurs en fin de carrière qu’Inchofer avait eu l’occasion de côtoyer. C’était un seigneur de la science, que ce Galileo Galilei…
Regagnant le centre de la salle, le nouvel orateur empoigna le pupitre et le décala vers l’arrière. Il se plaça face au public, sans plus d’obstacle entre lui et les invités, pas même quelques feuilles de notes.
— À mon tour de m’incliner devant la pertinence des démonstrations de votre Révérence. Elles font, comme il se doit, honneur à votre vénérable compagnie.
La voix grave et puissante du savant florentin manqua de faire sursauter Inchofer, assis à proximité. La parfaite acoustique de la pièce dispensait Galilée de brusquer ses cordes vocales ; elle n’en rendit que mieux son entame théâtrale. Le jésuite hongrois fut également surpris de l’entendre discourir en italien plutôt qu’en latin ; ce manquement à une règle tacite lui fit soudain concevoir un doute sur ses intentions. Mais c’est surtout cette manière bien toscane de transformer les « c » – la « Hompania », avait-il prononcé – qui imprégna immédiatement son ouïe, et probablement aussi celle des auditeurs, romains pour la plupart. Dès la première phrase, l’aspiration soutenue du « h » produisit un son comparable à celui d’une lame d’épée balayant l’air.
Malgré les louanges liminaires, un frisson, un mauvais pressentiment parcourut l’échine d’Inchofer.
La suite lui montra que sa réaction était stupide et infondée.
Vitesse des comètes, nature de leur queue, caractère céleste ou sublunaire du phénomène, paradoxe de leur trajectoire rétrograde par rapport aux planètes, effet d’irradiation de la lunette astronomique… Pendant plus d’une demi-heure, Galilée passa en revue, dans l’ordre et avec une mémoire sans failles, les arguments du père Inchofer. Il distribua les bons points çà et là par quelques compliments sur leur pertinence ; il se permit même d’en étayer certains par des idées nouvelles auxquelles, manifestement, le jésuite n’avait pas songé.
Loin de se formaliser de ce dernier aspect, Inchofer s’en réjouissait même. Il n’aurait su tout à fait expliquer pourquoi. Un mélange, probablement, de révérence juvénile pour un homme qui avait tant apporté à l’astronomie depuis une dizaine d’années, d’admiration pour la brillante maîtrise dont il faisait encore preuve à son âge, de désir aussi d’ouvrir un chapitre nouveau de collaboration entre Galilée et le Collegio romano. Le temps d’un instant, il se rêva en intermédiaire incontournable entre le grand savant et le groupe des astronomes de l’université jésuite, en animateur de leurs recherches communes, en moderator de leurs discussions. S’il devait exister une prime à son dévouement, à sa suppléance de dernière minute, ce pourrait bien être celle-là.
Tout à son ravissement et à ses projets, Inchofer ne remarqua pas les signes de surprise, voire d’inquiétude, que commençaient à exprimer certains visages dans le public. Une partie de l’assemblée semblait s’étonner de ce discours somme toute très consensuel. Où était donc le duel promis, la confrontation espérée ?
Mais bientôt Galilée cessa d’exécuter ses petits pas de danse.
Campé au centre de la pièce, il donna l’impression de vouloir tenir une position dont nul ne le délogerait. L’attention du public regagna immédiatement en intensité.
Commença alors la seconde phase de son discours.
Un à un, les mêmes arguments que les auditeurs, quelques minutes auparavant, avaient cru approuvés, adoptés, sanctionnés par l’autorité scientifique du maître, furent jetés à bas, démontés, transpercés. Galilée assenait ses coups avec la précision et la détermination de celui qui a multiplié les parades en s’interdisant de répliquer. L’envergure de ses fentes frappa autant les esprits que son souci permanent de les exécuter avec style : son travail de sape systématique s’accompagna de plaisantes métaphores et de pointes ironiques que le public, habitué aux joutes littéraires dans les diverses académies de Rome, goûta peut-être plus encore que sa contre-riposte physico-mathématique.
Inchofer restait comme tétanisé sur son fauteuil. Il se sentait métamorphosé en pantin d’entraînement pour escrimeur en mal de touches. Un objet de jeu en détresse, ballotté par un maître ès mise en scène. Comment osait-il ? Le jésuite ne put se raccrocher aux regards de ses compagnons : leurs yeux effarés restaient rivés sur l’orateur. Il dut subir seul les grognements et les rires étouffés qui montaient de l’assistance, au gré des traits d’esprit de Galilée.
La conclusion ne sonna pas le terme de son calvaire. Au contraire.
— J’ai reconnu dans votre exposé les mêmes erreurs que celles qui jalonnent l’ouvrage publié par le père Orazio Grassi à propos de nos comètes. Certes, je ne saurais vous faire grief d’avoir largement puisé à son De tribus cometis ; nous avons tous eu, jeunes, nos maîtres à penser. Cependant, je vous invite instamment à réviser les fondements mêmes de cette démarche scientifique que vous faites vôtre.
» Voyez-vous, la science a parfois besoin d’une once d’imagination plus que de volumes de compilation. Je constate que vous faites partie du troupeau de ceux qui, pour accéder à la connaissance des effets de la nature, se retirent dans leur bureau pour feuilleter index et répertoires, et voir si Aristote n’en a pas parlé : quand ils se sont assurés du vrai sens du texte, ils n’estiment pas possible d’en savoir plus.
» Je comprends bien votre besoin de vous réclamer sans cesse de son autorité universelle. Qui a traité de manière aussi ordonnée et complète des phénomènes naturels ? Quel autre auteur suivre dans nos universités et académies ? À qui recourir pour régler nos controverses, si on le détrône ? La tentation est grande, en effet, de lui prêter foi sans discernement. Mais vous conviendrez avec moi qu’Aristote était un homme, qu’il voyait avec des yeux, écoutait avec des oreilles et raisonnait avec son cerveau. Qu’avons-nous de moins que lui qui nous empêche de remettre en cause ses théories ?
» Pour ma part, je ne fais pas de science de seconde, vingtième ou centième main : il se trouve que j’ai mis au point un instrument qui permet à mes yeux de voir trente à quarante fois mieux que ceux de ce grand philosophe. Vous qui profitez aussi de cette avancée technique, ne trouvez-vous pas qu’elle fournit une très bonne raison de réévaluer un savoir qui date de bientôt deux mille ans ? Le temps qui passe n’offrirait-il aucune chance aux hommes de faire progresser leurs connaissances ?
Les mouvements de bras, dont l’orateur se montrait peu avare, se concentrèrent alors dans l’index de sa main droite, tendu en direction d’Inchofer. Ce dernier se sentit descendre d’un cran, comme sur une sellette au milieu d’une salle d’audience, dévisagé par les justiciers d’un tribunal de dernière instance.
— L’autorité sacrée que vous et votre compagnie prêtez à Aristote s’arrête au seuil de cette salle. Les seuls juges que je reconnaisse en matière de science, ce sont ces messieurs, réunis ici, gentilshommes, prélats, hommes de bien et de culture, qui pèsent le pour et le contre de nos thèses respectives avec toute l’acuité de leur génie propre. Sans préjugé, et surtout avec le souci de précision qui a inspiré le titre de mon dernier ouvrage : Il Saggiatore.
» Et, comme vous venez de je ne sais quelle contrée ultramontaine, permettez-moi de vous expliquer ce que ce terme signifie chez nous : il s’agit d’une petite balance très sensible dont les monnayeurs se servent pour les pesées délicates. Exactement ce dont notre cerveau a besoin sur le sujet qui nous occupe.
Galilée laissa un court répit à sa victime, le temps d’effectuer quelques pas de côté pour prendre les deux exemplaires de son livre fraîchement sorti des presses, que le majordome, déjà, lui tendait. La mise en scène de son exécution avait été décidément bien réglée, remarqua Melchior Inchofer dans un accès de lucidité. Puis son bourreau revint lentement sur ses pas, et se planta devant lui en balançant son dernier-né comme une corde à nœuds.
— Puisqu’une bonne génération nous sépare et qu’il ne faut jamais désespérer de la jeunesse, je conseille à Votre révérende Paternité de s’inspirer à l’avenir des quelques principes de méthode que mon faible esprit y a consignés. Tenez-vous-en, comme j’ai tâché de vous le montrer tantôt avec des exemples concrets, à la rigueur des raisonnements mathématiques et à la sévérité des démonstrations géométriques. Ce sont les seuls outils dont nous ait gratifiés Notre Seigneur pour décrypter le grand Livre de la Nature qu’il a ouvert devant nos yeux. Vous trouverez dans mon ouvrage, je l’espère, les clefs pour sortir de cette prison de la raison que sont devenus les textes d’Aristote, et surtout leur horde de commentaires poussiéreux qu’on fait apprendre par cœur dans vos collèges comme s’il s’agissait des saints Évangiles !
Un murmure de réprobation monta du petit groupe de jésuites. Inchofer, quant à lui, resta bouche bée, stupéfait. Les bornes de l’admissible étaient dépassées. Il lui fallait se lever, protester… mais son corps resta comme pétrifié.
Galilée lui tendit alors les deux ouvrages, en concluant tranquillement :
— Le second exemplaire est destiné au père Grassi, auquel vous présenterez, je vous prie, mes respectueuses révérences, et mes vœux sincères de prompt rétablissement. Je regrette vivement que l’indisposition ait empêché votre illustre confrère de nous rejoindre ce soir. Puisse ma prose véhiculer quelque vertu curative pour lui – mais on m’a rassuré sur la gravité du mal dont il souffre – comme pour vous !
Cette ultime pique provoqua quelques rires, que les applaudissements nourris du public ne parvinrent pas à couvrir.
Comme réveillé de sa torpeur par la claque de l’auditoire, Inchofer se leva d’un geste vif et quitta la salle sans se retourner. Une demi-douzaine de soutanes noires lui emboîta immédiatement le pas. Un chœur à l’unisson d’une vingtaine de voix masculines les accompagna d’un « oh ! » de déception.
La soirée s’acheva sans la Compagnie de Jésus.
Galilée n’eut guère le loisir d’apprécier les délicatesses de la collation bientôt servie. Sa démonstration lui valut d’être assailli de vigoureuses poignées de main assorties de félicitations dithyrambiques. Le départ des jésuites avait ôté toute limite à l’enthousiasme des commentaires.
Le duc Cesi était aux anges de voir, dans l’attroupement désordonné autour de son ami, les visages rayonnants du Tout-Rome. Il prit le temps de savourer l’instant avant de se mêler à la liesse. Cet emballement de fin de conférence, par son côté délicieusement excessif, lui évoquait la bouffée d’air qu’aspire à pleins poumons le plongeur resté trop longtemps en apnée.
La performance du plus célèbre représentant de l’Académie des Lynx avait surpassé les scenarii qu’avait imaginés son fondateur. Sans se l’avouer, Cesi avait craint, en effet, de ne plus retrouver le Galilée énergique, incisif, qui l’avait tant impressionné lors de son précédent séjour à Rome, sept ans auparavant. Il avait cru percevoir, à travers l’abondante correspondance échangée avec lui pour régler les détails de l’édition du Saggiatore, quelques signes de lassitude qu’il avait mis au compte de l’âge. Mais à l’approche de la soixantaine, le savant florentin venait de fournir la preuve éclatante d’un degré de maîtrise inégalé, qui inspirait à tout le monde l’admiration la plus profonde.
Avec un tel homme, tout devenait possible !
Car le duc y croyait maintenant dur comme fer : son académie travaillait avec succès à la conversion culturelle de Rome. L’ère de la nouvelle science approchait ! Ce qui venait de se produire chez lui l’illustrait de la manière la plus éclatante : quand Galilée pesait de tout son poids dans la balance, les sectateurs d’Aristote perdaient pied. Et l’admirable conjoncture offerte par le nouveau pontificat allait précipiter leur chute.
Quelle merveilleuse ouverture, se répétait-il comme on se pince pour mieux y croire, que cette élection inattendue de Maffeo Barberini au trône de Saint-Pierre ! Quel retournement de situation, après deux pontificats marqués par l’influence étouffante sur la vie intellectuelle romaine de la Compagnie de Jésus ! Dix-huit ans… Et voici que se retrouvaient, chez lui, en communion, le savant le plus original qu’ait connu l’Italie depuis des lustres, et l’aristocratie intellectuelle de la Rome pontificale. Ce moment était historique.
Il ne put cependant réprimer le sentiment que la partie qui venait de s’achever n’avait pas offert toute l’intensité dramatique souhaitée. Le jeune Inchofer s’était révélé un peu tendre pour un tel exercice. La défection du père Grassi lui apparaissait maintenant regrettable. La même démonstration face au titulaire de la prestigieuse chaire de mathématiques du Collegio romano eût offert à Galilée et à l’Académie des Lynx une victoire autrement plus glorieuse.
Cesi soupçonnait le solide jésuite d’avoir volontairement laissé son second s’exposer aux coups de griffe. Il avait en effet accepté un peu trop vite que le débat se tînt dans l’antre des lynx, probablement synonyme aux oreilles des jésuites de lieu de damnation intellectuelle. Savait-il la partie perdue d’avance ? À moins tout simplement que la perspective de se frotter au sieur Galilei fût la cause de ses maux de ventre… Sujet intéressant que l’influence de l’esprit sur les entrailles, un thème d’étude à mettre au programme de l’académie, se dit-il au passage.
Peu importait, finalement ! Le gant avait été jeté à la face de la Compagnie, le livre de Galilée prolongerait l’onde de choc qui briserait dans les esprits la chape suffocante imposée par les jésuites. Les murs de leur Collegio romano n’apparaîtraient plus que comme de frêles bastions de l’aristotélisme, trop crevassés pour qu’on ne songeât à leur effondrement prochain.
De quelques coups brefs et énergiques, Cesi fit tinter un verre à l’aide d’une cuiller.
— Cari amici… annonça-t-il d’une voix forte, dans l’espoir de faire cesser le brouhaha qui ne faiblissait pas. Per favore… Grazie ! Les visages radieux que je vois en face de moi traduisent, mieux que tous les superlatifs, la joie intense que nous a procurée notre grand Galilée. Je crois que nous nous souviendrons longtemps de ce moment étourdissant de bonheur intellectuel. Mais vous avez entendu le maestro : sa virtuosité a été mise en musique dans un nouvel ouvrage publié sous l’égide de l’Accademia dei Lincei. Un exemplaire a été réservé à votre attention. Nous n’entendons pas vous en priver plus longtemps.
Les domestiques se mirent à distribuer des dizaines de livres reliés de maroquin brun, frappés au dos de l’emblème du lynx.
— Prenez garde, l’encre n’a peut-être pas encore eu le temps de sécher ! lança-t-il à la cantonade, tout en s’approchant de Galilée.
Mais sa plaisanterie se perdit au milieu des exclamations de ceux qui découvraient la surprise insérée dans les premières pages. Celle que Cesi avait imaginée et fait tenir aussi secrète qu’une procédure d’Inquisition : la dédicace du livre au nouveau pape Urbain VIII…
— Voyez ce que ça donne ici, souffla-t-il à l’oreille de Galilée. Imaginez l’effet qu’elle produit déjà chez les jésuites !
* * *
Galilée se laissa tomber sur un fauteuil du petit salon, les bras pendant de chaque côté.
— J’ai passé l’âge de ce genre d’épreuve physique, Federico !
Cesi invita Mgr Ciampoli à s’asseoir face à Galilée. Lui-même rapprocha de ses deux amis académiciens, confortablement installés, une petite crédence à roulettes, garnie d’une fiasque de vin et de quelques verres de cristal.
— Vous avez dansé comme ces jeunes nobles qui se distinguent dans les ballets, Galileo, et vous continuerez longtemps de le faire dans l’esprit de nos invités. Ne me dites pas que vous n’y avez pas pris plaisir, je vous ai vu !
— Mes vieux os se souviennent surtout des cent cinquante milles parcourus ces derniers jours sur des routes en aussi mauvais état que vos chaussées romaines… Vous comprendrez mieux dans vingt ans ce que cela signifie.
— Alors buvons à votre endurance, mon ami, car le périple commence seulement. Je sais que vous n’avez rien contre ce type de fortifiant, dit-il en remplissant le verre de Galilée.
Après un échange de sourires complices, les trois hommes dégustèrent le nectar en silence.
— Un barolo, répondit Cesi au regard extasié de Galilée.
— Le problème avec vous deux, messeigneurs, c’est que vos arguments finissent toujours par me faire rendre les armes. Vous aimez avoir raison, et rien ne vous arrête avant qu’on l’admette.
Cesi et Ciampoli éclatèrent de dire.
— Nous avons été à bonne école, maestro, lui rétorqua ce dernier.
Galilée opina du chef en les dévisageant avec affection, comme un père se rendant à l’évidence qu’il ne peut renier ses rejetons. Eux aussi forgeaient leur destin par la force de leur esprit.
Giovanni Ciampoli offrait l’exemple par excellence de ce que le talent permettait d’obtenir à qui le possède et sait s’en servir. En à peine plus de trois décennies de vie, il avait déjà une longue carrière derrière lui. Galilée se souvint de ce tout jeune Florentin, de modeste extraction, qui brillait déjà à la cour du grand-duc de Toscane quinze ans auparavant. Sa facilité à composer des vers l’avait fait entrer dans l’entourage direct de Son Altesse : on lui confiait déjà la responsabilité de réciter des poèmes lors de mariages ou de baptêmes, autant d’occasions durant lesquelles il savait comme nul autre flatter la grandeur de la Casa des Médicis. Il mettait en mots ce que quelques autres savaient figurer de leurs pinceaux : ce pouvoir convoité lui ouvrait les horizons les plus lumineux.
Les offres s’étaient dès lors multipliées ; l’embarras du choix eût pu le faire trébucher. La chance, assortie d’une bonne dose de clairvoyance, l’avait conduit à miser sur le bon protecteur, puisque le cardinal Maffeo Barberini venait d’accéder au pouvoir suprême. Galilée était confiant en son avenir : il se murmurait que par ses manœuvres habiles pendant le conclave de l’été, Ciampoli avait rallié nombre de suffrages sur la personne de son patron. Si Urbain VIII lui devait son élection, alors il ne faisait aucun doute que, tôt ou tard, une calotte pourpre de cardinal viendrait coiffer son crâne déjà dégarni.
Voilà comment monsignore Ciampoli, poète devenu prêtre, solidement doté de charges rémunératrices au sein de la sainte Église, pouvait désormais nourrir les plus grandes ambitions. Galilée se flattait d’avoir contribué, même modestement, au succès du jeune homme. Et de l’avoir, au cours de son ascension, d’abord converti à la nouvelle science, puis fait inscrire sur les listes de membres, triés sur le volet, de l’Accademia dei Lincei…
Quant à Federico Cesi, son rang aurait pu le dispenser de tout effort. Il montrait pourtant un sens de l’entreprise qui le plaçait très haut dans l’estime de Galilée.
Douze ans s’étaient déjà écoulés depuis sa première rencontre avec le fils du duc d’Aquasparta, qui lui avait été présenté, ici même, à Rome, lors d’une soirée d’observations astronomiques organisée chez un cardinal. Galilée se remémora avec bonheur la surprise que lui avait réservée cette invitation. Il l’avait pourtant envisagée au départ comme un simple épisode de plus dans sa longue « tournée de mondanités ».
C’est en effet comme cela qu’il avait catalogué dans son esprit ce séjour de deux mois au printemps 1611. Tirer profit, pour lui et son nouveau patron le grand-duc de Toscane, de la vague d’enthousiasme soulevée par la publication du Sidereus Nuncius n’avait pas été une sinécure. Tout le monde voulait le rencontrer et recueillir de sa bouche ses explications sur les incroyables phénomènes célestes qu’il venait de révéler dans son livre. Qu’étaient-ce que ces montagnes sur une Lune qu’on croyait lisse ? Cette difformité de Saturne ? Comment expliquer la présence de ces quatre planètes baptisées « médicéennes » autour de Jupiter ? La voie lactée, une myriade d’étoiles ? Pouvait-on voir ?
Tournée épuisante, auprès de personnages de qualité qui n’auraient pu comprendre qu’il ne leur accordât, à eux, de son temps précieux. Certains insistaient pour recevoir l’un de ses fameux telescopi. Ils ignoraient qu’il peinait déjà à répondre aux nombreuses commandes qui lui parvenaient de têtes couronnées, entre autres du roi Philippe d’Espagne, de la reine de France Marie de Médicis ou de l’archiduc Léopold d’Autriche.
Au milieu de toutes ces sollicitations, flatteuses mais exténuantes, lui avait été adressée une offre, celle de ce jeune homme de bonne famille qui se piquait de science, Federico Cesi : faire partie de la nouvelle Accademia dei Lincei. « La première académie de l’histoire entièrement dédiée à une véritable recherche du fonctionnement de la Nature, que nous explorons désormais avec des yeux propres à en révéler les arcanes : des yeux de lynx ! », avait-il expliqué avec une emphase que Galilée avait jugée de prime abord plus amusante que sérieuse.
Quel souvenir impérissable, pourtant, que cette longue soirée romaine passée avec Cesi et sa poignée d’amis ! Pour une fois, il ne s’agissait plus d’effusions courtoises, mais de réelles discussions scientifiques, avec des jeunes gens qui ne sacrifiaient à leur authentique émerveillement ni les questions pertinentes, ni leur fonds salutaire de scepticisme. Une nuit inoubliable pour lui, lors de laquelle, comme cela ne peut se produire qu’avec des intimes, ils avaient littéralement « refait le monde ».
En leur compagnie, aux premières lueurs de l’aube, oubliant avec la fatigue la prudente réserve qu’il affichait partout ailleurs, il avait évoqué ouvertement les conséquences de ses découvertes : non seulement la Terre ne pouvait pas, physiquement, être au centre de l’univers puisque celui-ci apparaissait infini, mais encore elle n’était que l’un des astres qui tournaient autour du Soleil. Les schémas de Ptolémée et la physique d’Aristote devaient être abandonnés ; la théorie de Tycho Brahé relevait de l’imposture intellectuelle. Le vrai système du monde était celui qu’avaient imaginé, pressenti, supputé, Pythagore et Copernic. Il serait, lui, en mesure d’en prouver la réalité dans un proche avenir.
Galilée se rappelait très bien la réaction de ses interlocuteurs : ils s’étaient écriés unanimement que l’heure était venue, manifestant tous leur envie enthousiaste de l’accompagner dans ce projet (ils avaient probablement en tête le mot « aventure », ou un synonyme…). Et avant même que Galilée ait eu le temps de se reprendre, Cesi avait lancé : « Viva Galileo Linceo ! », aussitôt repris en chœur par ses camarades.
Habile garçon, vraiment, qui n’a rien perdu de ses résolutions avec les années, pensa Galilée avec un attachement sincère pour ce mécène d’un genre bien particulier. En l’enrôlant dans son embryon d’académie, le jeune aristocrate s’était certes trouvé un prestigieux porte-drapeau, mais il avait su en outre tout entreprendre pour faire fructifier son capital. C’est grâce à l’influence et à la ténacité de Cesi que Galilée – il en était bien conscient – avait pu faire paraître à Rome même son livre sur les taches solaires, puis celui sur les comètes, assortis l’un et l’autre d’une précieuse autorisation d’imprimer. Un imprimatur du Saint-Siège représentait l’équivalent d’un passeport pour le monde. Quant à l’emblème de l’académie, ce lynx entouré de laurier et surmonté d’une couronne, il voyageait en bonne place sur le frontispice des ouvrages du plus illustre des savants de son temps. En somme, leur rencontre était de celles des couples que les intérêts communs rendent inséparables.
Giovanni, Federico : des fils, oui, des fils spirituels ! Avec de telles énergies à ses côtés, dans une telle conjoncture, la cause possédait d’authentiques chances d’aboutir.
— Bon, trêve de plaisanterie, conclut Galilée. Parlons de la suite des opérations.
Melchior Inchofer suspendit son pas à la hauteur de la via del Gesù. Croyant comprendre l’intention de son confrère, le père Zucchi lui tendit une main, sans un mot, pour récupérer l’exemplaire du Saggiatore destiné à Grassi. Puis, dans un geste charitable, il saisit doucement celui qu’Inchofer gardait toujours blotti contre son ventre. Le petit groupe de jésuites poursuivit ensuite son chemin vers la place du Collegio romano, tandis qu’Inchofer s’engouffra dans la rue étroite qui menait à l’église-mère de la compagnie.
Il se surprit à reprendre une marche aussi rapide qu’avant, sentant toujours l’effet dans ses veines de cette mystérieuse humeur qui accompagnait la peur, l’excitation ou la colère. Ses mains étaient restées moites du contact avec les deux livres ; sa chemise lui collait au dos depuis le discours de Galilée. La course dans les méandres du centre de Rome n’avait rien arrangé.
Cela ne lui ressemblait pas. Ou plutôt : cela ne lui ressemblait plus. Depuis que le Seigneur l’avait accueilli dans Sa lumière, les plaies béantes s’étaient refermées, une sérénité l’avait gagné qu’il croyait intangible, irrévocable.
Il remonta le col de sa soutane pour protéger sa gorge du courant d’air froid qu’il fendait de son pas vif. L’automne s’était bel et bien installé, avec les frimas de ses nuits précoces.
Le jeune jésuite se força à s’arrêter sur le parvis de l’église du Gesù, le temps de reprendre le contrôle de lui-même.
« Pourquoi suis-je si attaché à elle ? », se demanda-t-il de manière quelque peu factice, espérant par cette diversion extirper le trouble de son corps et de son esprit. Il leva la tête et embrassa la façade du regard. La lumière diffusée par les grosses torches plantées entre les doubles pilastres faisait apparaître l’édifice moins imposant que de jour. Seule la partie basse était ainsi éclairée, mais les flammes, bercées par les coups de vent, laissaient échapper des serpentins de fumée noire. En les suivant du regard, il les voyait dans la pénombre se mêler, au-dessus de la corniche, aux courbes et aux volutes latérales. On eût dit qu’une femme avait ramené ses cheveux sur sa poitrine. Inchofer eut même l’impression fugace que l’église-mère de son ordre se penchait sur lui et l’invitait à entrer. Ce qu’il fit, pressé comme un enfant chahuté de regagner les bras protecteurs de ses parents.
Agenouillé dans l’abside, tête baissée et rosaire en main, il pria. Ou essaya de prier, car dans le silence absolu de l’église déserte, sa tête bruissait. Il tenta, avec toutes les ressources de sa concentration, d’égrener ses oraisons à voix haute, sans toutefois parvenir à couvrir le tumulte des pensées qui s’invitaient sournoisement entre les Ave et les Pater.
Une voix en lui s’effrayait de sa naïveté et lui reprochait son ignorance. En deux années de vie au cœur de Rome, il n’avait encore rien compris à l’Italie et aux Italiens. « Sors, Melchior, de ton monde de livres et d’étoiles, et observe ce qui se passe autour de toi ! » Il s’en voulait d’avoir été l’acteur d’une piteuse tragicomédie, de s’être laissé piéger comme un novice. Il mettait cela au compte de son ingénuité de lettré, trop longtemps reclus dans sa tour d’ivoire, loin des affaires du monde. Cette après-midi, au moins, il avait découvert le sens du mot « politique », à trente ans…
« Et dimitte nobis debita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris », répétait-il avec insistance à chaque Pater Noster, en scandant les mots le plus distinctement possible.
« Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés »… et le visage de Galilée lui revenait automatiquement à l’esprit comme l’image du soleil reste imprimée sur la rétine de l’observateur imprudent. Pire encore, c’était une image animée, et précise dans ses moindres détails : ses yeux bleus, tantôt rieurs tantôt glaçants, plantés sous un front haut largement dégarni de ses cheveux poivre et sel ; ses sourcils en circonflexe à la mécanique subtile, rebondissant avec une précision millimétrique sur les effets de voix et de style ; le grain de beauté proéminent sur sa pommette gauche, dansant au rythme des exclamations ; son nez, parfaitement proportionné, élégant même, dont les narines s’écartaient quand ses propos devenaient sarcastiques ; sa mâchoire volontaire, née pour distribuer, dans ses va-et-vient verticaux, des coups de mépris…
Inchofer pressentait que ce visage resterait, malgré ses efforts, gravé dans sa mémoire comme l’image obsessionnelle de son humiliation.
« Aide-moi, Seigneur, à pardonner à ceux qui m’ont offensé. »
Dans sa supplique, il sentait aussi remonter à la surface une idée qu’il s’efforçait pourtant, avec toute l’énergie de son impuissance, de laisser enfouie au tréfonds de son âme : « Grassi m’a sacrifié. »
De guerre lasse, il jugea qu’il ne pouvait continuer de solliciter l’assistance divine sans confesser, au préalable, chaque repli de son cœur.
Il se mit à déambuler lentement sur une ellipse imaginaire étirée dans le transept, entre la chapelle de saint Ignace et celle de saint François Xavier.
Melchior Inchofer s’avoua sa propre vanité, reconnaissant qu’il avait accepté de suppléer son maître chez les lincei moins par sens du devoir que par désir de se montrer, de convaincre et de plaire. L’envie d’apparaître en pleine lumière et de briller, lui, le jeune spécialiste d’astronomie. Il se revit envahi, au moment où Grassi lui avait demandé ce « service », du sentiment flatteur d’avoir été choisi parmi d’autres pour ses qualités, d’être désormais reconnu comme le successeur du professeur attitré. Il alla jusqu’à se demander si ces pensées coupables ne lui avaient pas effleuré l’esprit avant même que le père Grassi ne fût assailli par les maux de ventre. Est-il possible qu’il ait provoqué, sous l’influence diabolique de la prétention, la maladie de son mentor ? Il se rappelait avoir entendu dire, durant son noviciat, que les procès en sorcellerie traitaient parfois de maléfices perpétrés à l’insu de leur auteur…
Non, à revoir mentalement cet épisode de l’avant-veille, au chevet de son confrère, il se persuada qu’Orazio Grassi avait délibérément soufflé dans ses voiles pour les gonfler encore.
Aussi répréhensible que lui apparaissait sa stupide vanité, Inchofer savait qu’à aucun moment il n’avait été rendu attentif à la difficulté de la tâche, encore moins averti du coupe-gorge vers lequel il courait. Pourquoi ? Quelle faute avait-il commise ? N’avait-il pas témoigné son attachement sans faille à Grassi en l’assistant fidèlement depuis deux ans ? Pour quelle raison les pères Zucchi et Cabeo, certes assez jeunes eux aussi mais plus au fait des intrigues romaines, ne l’avaient-ils mis en garde ?
À son grand désarroi, Inchofer ne pouvait fermer les yeux sur ce que révélait ce douloureux moment d’introspection : une déchirure dans le cocon jusque-là protecteur de sa famille d’adoption. Son monde menaçait de s’écrouler. À nouveau.
Le nœud qu’il sentait se former dans son estomac se développait et durcissait à mesure que refluait le souvenir de cette nuit-là. Les hurlements de sa mère, les gémissements de sa sœur, l’acharnement sur la tête meurtrie de son père. Le grognement furieux des chiens. Son propre halètement à lui, contenu tant bien que mal entre ses mains pour ne pas révéler sa cachette. Puis l’odeur de la mort, qui avait entretenu pendant des heures et des heures les spasmes de son corps terrifié. Cette nuit-là, cette nuit de folie meurtrière, qui avait suffi à une bande de paysans catholiques pour qu’ils extirpent définitivement les luthériens de Kőszeg.
À douze ans, il se serait retrouvé seul au monde si les bons pères ne l’avaient accueilli au sein de leur communauté.
Il devait tout à la Compagnie de Jésus.
Elle l’avait réconforté, instruit, amené à emprunter la vraie voie de Dieu ; il avait pris la tonsure et lui avait juré fidélité, dévouement et obéissance absolue. Elle l’avait fait venir jusqu’au centre du monde, il s’efforçait de lui donner à tout instant le meilleur de lui-même. Il ne se passait pas de jour qu’il ne remerciât Dieu et la compagnie.
Mais l’interrogation et le doute, ces poisons sournois, s’instillaient maintenant dans ses veines, il le sentait bien. La secousse de l’après-midi et ses répliques s’attaquaient aux murs porteurs de sa nouvelle maison, édifiée patiemment, pierre après pierre, depuis près de vingt ans. Le spectre du malheur, refoulé mais pas anéanti, refaisait surface ; il pouvait se réinviter chez lui à tout moment. Se ressaisir, se ressaisir !
C’est dans une châsse dorée, au milieu de la chapelle de François Xavier, qu’il trouva une main secourable. La vue de l’avant-bras squelettique du saint jésuite le tira comme par miracle des tourbillons de détresse qui l’aspiraient. Il imaginait cette main portant l’Évangile du Seigneur jusqu’au Japon. Combien de croix avait-elle dessinées dans les innombrables missions de l’« Apôtre des Indes » ? Combien de dangers écartés à l’aide du simple signe de la paix du Christ ? Combien de têtes converties sur lesquelles elle avait versé l’eau bénite du baptême ?
Les oraisons et prières collectives du printemps 1622 lui revenaient en mémoire. Jamais il n’oublierait cette fastueuse cérémonie de canonisation conjointe d’Ignace de Loyola et de François Xavier, ce moment de communion des jésuites autour de leurs deux premiers saints. De même qu’Il avait guidé leurs mains, Dieu soutenait chacun des membres de la compagnie dans ses efforts de répandre Sa gloire.
La main de saint François Xavier, c’était celle de la Providence incarnée.
Plus Inchofer observait la sainte relique, plus le goût amer de la vexation s’estompait. Mais à mesure que le doute régressait, la honte l’étreignait. Sa réaction d’amour-propre lui apparaissait maintenant obscène. Il se permettait de jouer les martyrs, lui, alors qu’il était bercé par le confort de sa position au Collegio romano. C’était plus que de l’indécence : de l’obscénité.
Il releva la tête et se retourna pour embrasser du regard la large nef, qui accueillait chaque dimanche des centaines de jésuites. Ces rassemblements rendaient palpables la puissance du nombre et l’union indéfectible de l’ordre.
Il se remémora le jour de son arrivée à Rome, voilà deux ans, lorsqu’il avait vu cette église du Gesù pour la première fois. Il avait clairement perçu la force émanant de l’édifice, sobre comme sa façade, mais implacable dans sa volonté de faire rayonner le nom de Jésus. L’inscription « IHS » l’avait particulièrement frappé. Le monogramme du Christ, que la compagnie avait choisi pour sceau, trônait au-dessus du porche et de ses deux portes secondaires comme la statue équestre d’un empereur romain sur un arc de triomphe. Cette force – Inchofer essaya de revivre cette première impression – c’était celle de son ordre, et c’était indissolublement celle de ses dix mille membres œuvrant dans le monde entier Ad majorem Dei gloriam, pour la plus grande gloire de Dieu.
Qui était-il, lui, Melchior Inchofer, sinon un atome dans un grand et noble corps ? Une goutte d’eau dans la puissante vague qui déferlait à la reconquête des âmes, les ramenant, avec le reflux, dans le giron de la sainte Église catholique et apostolique ? Que pouvait-il souhaiter devenir d’autre qu’un soldat tout entier dévoué à la cause de son Église et de la compagnie, acceptant avec fermeté et sérénité les missions que lui confiaient ses supérieurs ?
Un bruit de porte dans la sacristie rompit le silence et le fit sursauter. Le père Anerio, préfet de la musique au séminaire romain, le salua de loin d’un rapide signe de tête, et monta à l’étage du transept avec le religieux qui l’accompagnait. Quelques notes d’orgue retentirent, un premier accord suivi de vocalises de ténor.
Puis Inchofer entendit cette voix emplir toute la nef. Il en eut des frissons. Il percevait dans la langue italienne, qu’il pratiquait moins que le latin mais qu’il avait vite apprise tant il l’appréciait, une mélodie, des intonations poétiques restées inconnues à ses oreilles de Hongrois jusqu’à ce que la Providence le conduisît à Rome.
Les vers des deux premiers motets lui semblèrent avoir été composés pour lui, comme si Dieu avait dépêché ses anges au Gesù pour mettre en musique et en paroles les prières mêmes qu’il n’avait su formuler précédemment.
O vita, o mio ristoro
O speme del mio cor, t’amo e t’adoro,
Unigenito Figlio,
Che fai tremar col ciglio ogni superbo.
A te mi volgo, riverente e prono :
Ti dimando perdono.
« Ma vie, mon réconfort, espoir de mon cœur, je t’aime et je t’adore, Fils unique de Dieu, qui fais trembler d’un cil tous les orgueilleux. Je me tourne vers toi, révérencieux et prostré, je te demande pardon. »
Le jésuite se sentit submergé par l’émotion. Sa Présence l’enveloppait.
Dal tuo volto beato
Escono folgorando,
Gesù, per ogni lato
Mille fiamme d’amor, che sfavillando
Avampano il mio core,
Onde egli arde e non more.
Non sia mai di te privo,
Ch’altramente non vivo.
« De ton visage béni jaillissent de tous côtés, ô Jésus, mille flammes d’amour ; elles resplendissent et enflamment mon cœur, qui brûle mais ne meurt pas. Puissé-je ne jamais être privé de toi, autrement je ne vivrais pas. »
Anzi morto sarei
E se d’altro amor vivo,
Finiscan tosto i brevi giorni miei,
Né mi riscaldin mai
I tuoi cocenti rai.
« Au contraire, je serais mort, et si je vivais d’un autre amour, que ma courte vie finisse bientôt, et que jamais plus ne me réchauffent tes rayons brûlants. »
Ces couplets pénétrèrent son âme de toutes parts. La boule au ventre avait cédé la place à une mystérieuse source de chaleur l’irriguant de bien-être des pieds à la tête. Les larmes baignèrent son visage. Il goûtait le bonheur d’être guéri de lui-même. Le Seigneur avait voulu le mettre à l’épreuve. C’est par l’épreuve qu’on grandit, Inchofer le savait bien. Il rendit grâces à Dieu.
Le soir même, il rentra dans sa chambre du Collège romain sans qu’on ne le vît ni au réfectoire ni dans la loggia de l’observatoire astronomique. Le père Zucchi, son plus proche confrère, voulut s’assurer de son retour. Mais les sons qui traversèrent la porte de la cellule de Melchior le retinrent d’y frapper. Il reconnut en effet les petits coups secs de martinet, accompagnés du psaume Miserere chanté à voix basse. Il resta ainsi quelques instants devant la porte close, brûlant d’envie d’entrer et de réconforter son ami. Mais il finit par tourner les talons. Comme le deuil est soulagé par les larmes, peut-être l’amertume de son humiliation devait-elle être traitée, en effet, par quelque pénitence radicale.
— Que voilà Votre illustrissime Seigneurie bien mise ! s’exclama Cesi en entrant dans la chambre de Galilée.
— J’ai l’impression de me promener jambes nues, avec vos bas de soie.
— Faites-moi confiance, il ne faut négliger aucun détail. Inconsciemment, le pape vous verra sous un nouveau jour. Il a gardé de sa nonciature en France un goût certain pour le raffinement de ce pays. Je ne donne pas trois mois à la noblesse romaine pour se convertir à la mode du royaume. Vous prenez juste un peu d’avance. C’est le message d’un précurseur qui va passer dans l’oreille du Saint-Père ; vous allez voir.
Face au miroir, Galilée regarda sa bouche former une moue incrédule. Tournant la tête pour se voir de profil, il s’y reprit à plusieurs fois pour ajuster son chapeau. Le tailleur, quant à lui, s’effaça lorsqu’il eut terminé de passer la brosse à lustrer sur ses vêtements tout neufs.
— Alors, allons-y ! dit-il sur un ton décidé.
Le carrosse roula à faible allure sur la strada di Tor di Nona. Le cocher appliquait à la lettre les instructions de Cesi, qui lui avait demandé d’effectuer quelques détours pour se rendre au Monte Cavallo. Ils étaient partis avec une avance confortable sur l’horaire.
L’un et l’autre continuèrent de badiner en route, comme des habitués de l’exercice à venir. Il est vrai que Galilée avait déjà connu l’honneur d’être reçu en audience privée lors du pontificat de Paul V. Quant à Cesi, membre d’une famille qui avait déjà donné quatre cardinaux à l’Église depuis un siècle, il avait été nourri au lait du subtil cérémonial pontifical ; l’étiquette du Saint-Siège n’avait plus de secret pour lui. Pourtant, ils se savaient mutuellement plus tendus qu’ils ne l’avouaient à l’idée d’être reçus par le nouveau Saint-Père. L’enjeu emplissait leur esprit comme le métal en fusion arrive à fleur de creuset ; chacun s’efforçait néanmoins de garder la tête froide.
Pour prévenir le mal de voyage qui ne manquait jamais de s’emparer de lui dès qu’il montait dans un véhicule, Galilée s’appliqua à regarder vers l’extérieur. La voiture longea d’abord le Tibre jusqu’au creux de son coude. Lorsqu’elle passa devant le pont Saint-Ange, le savant florentin aperçut au-dessus des toits la coupole géante de la basilique Saint-Pierre, de l’autre côté du fleuve. Ils ne traverseraient pas : l’audience, cette fois-ci, aurait lieu sur le Quirinal.
Le nouveau pontife devait apprécier l’air réputé plus salubre sur cette colline qu’au Vatican – et probablement aussi le confort et le goût avec lesquels feu le pape Borghèse avait fait équiper son palais d’été. Les Romains eux-mêmes vantaient la « sérénité céleste » du Quirinal, comme si cette colline était devenue un nouvel Olympe.
Le cocher poussa jusqu’à hauteur de l’église Saint-Jean des Florentins – cette marque d’attention certainement préparée par Cesi eut le don d’amuser Galilée, et même de le divertir de ses pensées obsessionnelles. La voiture glissa ensuite au pas dans un dédale de ruelles inconnues au visiteur toscan, qui ne se repéra que lorsque la colonne de Marc Aurèle se dressa devant lui. Ils s’engagèrent alors sur la via del Corso.
En ce milieu de matinée, la grande artère romaine connaissait l’animation affairée d’une veille de Toussaint. Même s’il l’avait
