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Jusqu'où Jacob sera t-il prêt à aller pour réaliser ses ambitions littéraires ?
Un visiteur arrive au parloir. Il se présente comme étant un journaliste du nom de monsieur Cole. Hormis son avocat, ce mystérieux inconnu est la première personne à venir voir Jacob en prison. Ce qu’il lui propose, c’est d’enfin raconter sa version des faits. D’enfin expliquer au monde les raisons qui l’ont poussé à commettre le crime qui l’a conduit ici.
Jacob est un jeune scénariste New-Yorkais qui souhaite réaliser son rêve : vivre de ses écrits. Après une nouvelle déception lors d’un entretien avec un producteur, il se rend compte que son travail dans un petit restaurant est bien loin de représenter la vie dont il a toujours rêvé. C’est pourtant dans ce restaurant qu’il va rencontrer la personne qui va changer son existence.
Jusqu’où sera-t-il prêt à aller pour nourrir ses plus profondes envies ? Entre persévérance, amour et fantôme du passé, la route sera sinueuse et semée d’embûches. Sera-t-il capable d’abandonner son désir ou commettra-t-il l’impensable pour le réaliser ?
Découvrez-le sans plus attendre dans ce roman qui vous surprendra jusqu’à la dernière page.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Edouard Liégeois est un auteur belge de 26 ans. Après des études universitaires à Namur puis à Louvain-La-Neuve, il obtient son diplôme de Maître en droit. Passionné par le cinéma et la rédaction, ce jeune juriste se lance dans l’écriture de son premier roman en 2020, un thriller intitulé ‘Succès damné’.
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Seitenzahl: 208
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Edouard Liégeois
Succès damné
Thriller
ISBN : 979-10-388-0211-7
Collection : Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : octobre 2021
© couverture Ex Æquo
© 2020 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
L’homme qui se trouvait en face de moi m’était inconnu. Il me paraissait relativement calme compte tenu des circonstances. Après quelques instants assis, à soutenir son regard, je pris le téléphone qui se trouvait sur ma droite. Une voix rauque à l’autre bout du fil me dit alors :
— Bonjour, monsieur Johnson. Mon nom est Gareth Cole. Je suis reporter pour le New York Times. J’aurais aimé parler avec vous de la raison pour laquelle vous vous trouvez là. Vous n’êtes pas sans savoir que votre affaire a fait grand bruit dans la presse.
— Et qu’est-ce qui peut bien vous faire croire que j’ai la moindre envie de vous raconter quoi que ce soit, monsieur Cole ?
— Vous êtes célèbre, monsieur Johnson. Le monde a entendu parler de vous, de votre film. Les quelques rares personnes qui ne vous connaissaient pas savent maintenant qui vous êtes et pour quelles raisons vous êtes ici.
Il s’interrompit un instant avant de reprendre :
— Vous vous sentez bien ici ? Les gens sont agréables avec vous ? La nourriture est bonne ?
Il marqua un autre instant de silence avant de continuer :
— Vous savez que vous risquez d’être transféré ailleurs, n’est-ce pas ? Dans un endroit bien moins confortable que celui dans lequel vous vous trouvez actuellement. Peut-être qu’un article relatant votre version des faits ferait pencher la balance de l’opinion publique ? Dans les rumeurs les plus folles que j’ai pu entendre, certains disent que vous pourriez être transféré dans une prison fédérale. Est-ce que le nom de Rikers Island vous évoque quelque chose ? Je suppose que oui. Les histoires sur cet établissement et ses conditions de détention en font cauchemarder plus d’un en prison, je me trompe ? Dites-vous bien que la plupart de ces prétendues rumeurs sont vraies.
Il s’arrêta à nouveau.
— De plus, ne devez-vous pas la vérité au monde et aux personnes qui vous ont tant acclamé ? Je vous donne la possibilité de leur offrir votre version des faits parmi toutes celles qui circulent et vous décrivent comme un monstre.
— Je ne dois rien à personne, lui répondis-je.
Hormis mon avocat, cet homme dont je ne savais presque rien était la première personne à me rendre visite.
Une grande vitre sale et griffée me séparait de ce journaliste. Petit à petit, les personnes installées dans les différents parloirs commencèrent à parler plus fort. Le gardien poussa un cri et les gens présents dans la salle se remirent à s’exprimer de manière discrète, comme si seul le chuchotement était autorisé. En réalité, les sons qui sortaient du combiné du téléphone étaient à peine audibles, même lorsque les détenus assis à côté de nous discutaient calmement. De petits panneaux en acier étaient installés entre chaque personne pour accorder un semblant d’intimité. Des chaises grises métalliques étaient fixées au sol. Le dossier trop éloigné du siège ne permettait pas de s’installer confortablement. Certainement, dans le but que les visiteurs ne s’attardent pas aux parloirs.
Je ne savais pas en expliquer les raisons, mais ce monsieur Cole me poussait à lui faire confiance. Je lui dis alors :
— Mon histoire est longue et compliquée.
Le journaliste me répondit :
— J’ai tout mon temps.
— Vous peut-être, mais les visites ont un temps limité.
— Alors je reviendrai jusqu’à ce que vous m’ayez raconté l’entièreté de votre récit.
Bien habillé, l’homme aux cheveux bruns, aux petites lunettes et à la barbe courte devait avoir une quarantaine d’années. Je tournai la tête vers les autres parloirs observant les moindres détails. Sur ma droite, deux hommes discutaient. Ils semblaient heureux de se voir. Probablement deux frères ou deux amis. Encore plus loin se trouvait un homme bien plus âgé que moi. Face à lui, une femme assise le regardait tendrement en appuyant sa main sur la vitre qui les séparait. Les deux avaient des larmes qui coulaient le long de leurs joues. Sur ma gauche, à côté du mur, un jeune garçon parlant à une femme qui devait être sa mère clamait aussi fort qu’il le pouvait qu’il était désolé. À cet instant précis, je m’imaginais libre, dans mon salon, voyant la scène que j’étais en train de vivre dans un bon polar à la télévision. Je serais alors enfoui au fond de mon canapé, captivé et attentif à cet homme dont tout le monde attendait la réponse. Mais cette scène était réelle et j’étais en train de la vivre. Perdu dans mes pensées, le toussotement de mon visiteur me ramena à la dure réalité.
— Je ne saurais même pas par où commencer, lui dis-je.
— Commencez par ce que vous voulez. Le début, la fin, c’est vous qui décidez. Pourquoi ne débuteriez-vous pas par cette soirée de février, il y a quelques mois ?
— Bien.
Je pris une grande inspiration.
Je me souviens de ce soir-là comme si c’était hier.
Je me tenais debout, immobile et paralysé devant cette foule dont les regards étaient braqués sur moi et la statuette que je tenais dans ma main droite. Je pris quelques secondes pour réaliser ce que j’étais en train de vivre. Des sourires sur les visages de certains, des airs interrogateurs sur ceux des autres, tous se demandant quel discours j’allais bien pouvoir tenir. Cette assemblée littéralement pendue à mes lèvres attendait en vain que je vienne briser le silence pesant qui régnait jusqu’alors dans la salle. Ma gorge se nouait et mes mains tremblaient, mais j’étais si fier et heureux de me tenir devant eux. Eux qui avaient toujours représenté pour moi des modèles, des icônes et des sources d’inspiration. Je pris enfin la parole :
— Pour beaucoup dans notre domaine, la gloire n’est que relative. Certaines œuvres extraordinaires paraissent, mais n’ont pas l’engouement qu’elles méritent, alors que d’autres rencontrent un succès qui dépasse toutes les attentes. Tout n’est cependant qu’une question de perspective. La plus grande fierté que je peux évoquer avec vous, ce soir, est la reconnaissance par mes pairs, c’est-à-dire vous. Et vous n’imaginez pas ce que cette récompense représente à mes yeux.
Ils n’avaient en effet pas la moindre idée de ce que j’avais dû traverser pour en arriver là. Personne n’aurait pu savoir et personne ne saurait jamais. Ou du moins, c’est ce que j’aurais espéré. Je repris après quelques instants :
— Le film qui me vaut cette récompense ce soir n’est que la partie émergée de l’iceberg. Il ne représente qu’une infime part de ce que vous connaissez de moi. Nombreux ont été les échecs et les désillusions avant d’arriver aujourd’hui devant vous. Donner une matérialisation à des lignes manuscrites est un projet difficile et complexe qui nécessite un travail d’équipe et bien que je sois celui qui en ai écrit le scénario, c’est aux membres de cette équipe que je voudrais rendre hommage. Ce sont eux qui ont su transformer mes mots en images et qui ont permis de créer ce film dont je suis si fier. Je terminerai par saluer le travail des autres nominés qui est tout aussi remarquable. C’est grâce à vous que le cinéma est aujourd’hui capable d’offrir une telle diversité et une telle qualité au septième art. Merci et bonne soirée à tous.
Je quittai alors la scène sous une pluie d’applaudissements qui continua à résonner dans mes oreilles longtemps après la fin de la cérémonie. Il s’agissait d’un sentiment incroyable, indescriptible. Le plus fort que j’ai pu ressentir de toute ma vie. Je réalisais enfin le rêve après lequel j’avais tant couru. Mais à quel prix ? Avec quelles conséquences ? Avais-je réellement vendu mon âme au diable pour tout ceci ? Certainement, mais qu’importe. Ce qui m’arrivait pour l’instant était tout ce que j’avais toujours souhaité : écrire et parvenir à en vivre. À une exception près, le scénario pour lequel je venais d’être primé n’était pas le mien.
Pour comprendre les évènements qui m’ont amené ici, il fallait revenir environ trois ans en arrière. Trois longues années avant cette cérémonie qui m’avait récompensé.
Je courais sous une pluie battante, trempé jusqu’aux os en sachant que je serais de toute façon en retard à mon rendez-vous. Les flaques d’eau jonchaient le trottoir et m’éclaboussaient un peu plus à chaque enjambée. Mes nouvelles chaussures que j’avais oublié d’imperméabiliser étaient trempées. J’aurais dû m’en occuper plus tôt, mais j’avais, une fois de plus, commis l’erreur d’écouter le bulletin météorologique. Un timide soleil derrière une alternance de nuages avait été annoncé. Résultat : je n’avais ni parapluie ni veste et je savais que mes chaussures seraient irrécupérables. Le costume bon marché que j’avais acheté il y a plusieurs années et qui, à l’époque, m’avait coûté le peu d’économies qu’il me restait, avait cette fois-ci intérêt à me porter chance.
Le ciel gris ardoise qui s’étalait à perte de vue n’annonçait pas vraiment d’améliorations. Le bruit des gouttes qui s’écrasaient dans les flaques me rappelait celui que j’avais dû endurer pendant mon enfance. La maison de mes parents dans laquelle j’avais grandi n’offrait pas beaucoup de place. Mes parents avaient donc aménagé une chambre sous les combles où j’avais pour seule et unique source de lumière une fenêtre de toit. Avec les années, le store délavé n’occultait plus du tout la clarté du soleil. C’est dans cette chambre que j’avais passé la majorité des nuits de mon enfance. À chaque fois qu’il pleuvait, les gouttes d’eau qui s’abattaient sur la fenêtre faisaient résonner un bruit qui m’empêchait de trouver le sommeil.
J’arrivai enfin devant l’imposant bâtiment se trouvant dans le centre-ville. Une fois passé la porte, toute l’eau que mes vêtements paraissaient avoir absorbée se déversa dans le grand hall d’entrée, sous l’air dubitatif de l’homme installé derrière les bureaux de l’accueil.
— Je suis désolé, dis-je d’un air maladroit.
Ce dernier levant les yeux vers le ciel me demanda quelque peu agacé :
— Vous avez rendez-vous ?
— Oui, à quinze heures.
Il se décala de son ordinateur et me regarda comme s’il venait seulement de se rendre compte que j’étais là. D’un air méprisant, il reprit :
— Il est quinze heures trente.
Il y avait des journées comme ça, où tous les éléments semblaient s’acharner contre moi. Et ces dernières années, cela arrivait trop souvent.
J’avais toujours considéré qu’il existait deux manières de décrire une scène lorsqu’une personne se prête au jeu de l’écriture. La première consistait à décrire tout ce qui se trouvait dans celle-ci, chaque détail, chaque couleur, chaque spécificité qui entouraient le personnage. La deuxième décrivait les éléments phares d’une scène et tout ce qui n’était pas essentiel à la narration, était volontairement laissé de côté dans le but de laisser libre cours à l’imagination du lecteur. Si je devais me prêter à cet exercice de description, j’opterais pour la première méthode. Je commencerais par analyser son apparence. L’homme derrière le bureau avait des cheveux courts et noirs, brossés sur le côté. L’esquisse d’une barbe naissante. Un pantalon bleu en velours côtelé avec une veste de costume dépareillée. Première fausse note. Ensuite, pour agrémenter le tout, des chaussures noires et des chaussettes marron. Deuxième erreur. Le coup de grâce ? Son horrible nœud papillon à pois. À ses yeux se voyait-il peut-être comme l’auteur d’un style exubérant, mais élégant, le plaçant sur les hautes marches du podium de l’homme moderne et conquérant du vingt-et-unième siècle. La réalité paraissait toute autre. Sur son bureau, la couche de poussière visible à l’œil nu ainsi que les feuilles éparpillées témoignaient visiblement de toute sa maniaquerie de l’ordre et de la propreté. Dans sa corbeille, les papiers de fast-food entassés, révélaient quant à eux le fin gourmet qu’il devait être. Peut-être était-il ce genre de personne à prendre un abonnement à la salle de sport sans jamais y avoir pourtant mis les pieds hormis au moment de l’inscription.
Je lui répondis alors avec assurance :
— Vous annoncerez dans ce cas à monsieur Benonzo qu’il n’a pas pu recevoir le rendez-vous le plus important de sa carrière, car, vous, ne m’aurez pas laissé le voir.
Dix minutes plus tard, je me trouvai dans le bureau du célèbre réalisateur et producteur. Une chose était certaine, hormis sa renommée dans le monde du cinéma, monsieur Benonzo avait le goût des belles choses. La pièce dans laquelle il me reçut devait à elle seule faire la superficie de mon appartement actuel. Elle était composée d’un coin salon épuré et moderne, sans oublier le bureau qui offrait une vue panoramique sur toute la ville. Un immense lustre siégeait au milieu de la pièce tel le joyau qui clôture une exposition. Alors que je m’assis, il me dit immédiatement :
— J’ai lu ton scénario, petit, commença-t-il. Il y a quelques éléments qui ne sont pas trop soporifiques, mais pour le reste… La trame narrative est mauvaise, ta structure est trop complexe et ton langage… commun. Je veux de l’extraordinaire, tu comprends ? Quelque chose qui, une fois lu, m’inspire automatiquement une scène de cinéma. Un truc qui me tienne tellement en haleine que j’en arrache les accoudoirs de mon fauteuil à la première lecture. Tu saisis, petit ?
Que pouvais-je bien lui répondre ? La déception devait se lire sur mon visage, mais que pouvais-je bien répliquer face à ce géant du cinéma ? Ma sœur m’avait souvent répété trois conseils qui, selon elle, permettaient de toujours s’en sortir dans la vie : écouter, analyser et prévoir l’imprévisible. Me souvenant de ce dernier, je répondis avec le peu d’assurance qu’il me restait à cet homme qui dégageait tant de prestance :
— Je suis d’accord avec vous, monsieur Benonzo, ce n’est qu’un premier jet. Je sais que cette histoire est percutante et qu’elle peut marquer les esprits, mais seulement si les meilleurs s’occupent de son adaptation au grand écran. C’est la raison pour laquelle je suis ici. Je sais par ailleurs que j’ai les compétences pour retravailler le script et l’élever au niveau que vous attendez.
— Je t’avoue que le thème principal me laisse perplexe. La science-fiction est quelque chose de pointu, de compliqué et qui demande des effets spéciaux coûteux. Ce sera sans moi mon garçon, mais continue d’essayer. Un jour, peut-être, tu y parviendras.
Le silence s’installa. Les quelques secondes que je pris pour digérer ce que je venais d’entendre lui laissèrent le temps d’ajouter :
— Si j’ai accepté de te recevoir, c’est avant tout pour ta sœur. C’était quelqu’un de bien. Une personne qui avait du talent. Un talent que la vie ne lui aura malheureusement pas laissé le temps d’exploiter et j’en suis navré pour elle.
Je quittai l’immeuble après l’avoir remercié pour le temps qu’il m’avait accordé. J’étais si déçu. Plus qu’hier, mais certainement moins que demain. Si, après toutes ces années, je n’étais pas parvenu à provoquer la moindre émotion, peut-être était-il temps pour moi d’admettre la vérité que je ne voulais pas entendre. De voir que ce monde n’était pas fait pour moi. Je ne pouvais pourtant me résigner à l’accepter. J’avais, depuis aussi longtemps que je me souvienne, toujours rêvé de faire de ma passion mon métier. Et ce, même si je savais pertinemment que seule une minorité de chanceux y parvenait. Je n’étais pas prêt à laisser filer ce rêve qui était le mien. Mais la réalité me rattrapait. Les factures s’accumulaient et le peu d’argent que j’avais mis de côté fondait comme neige au soleil.
Je savais que le métier de scénariste était compliqué. À cette époque-là, j’aimais me définir comme tel même si je n’avais jamais travaillé sur la moindre chose de concrète. S’il est vrai que j’avais déjà écrit plusieurs projets, personne ne s’était encore montré intéressé par ce que j’écrivais. Le scénariste, contrairement aux réalisateur et acteurs, n’était pas toujours celui qui avait le plus de reconnaissance ou était le plus médiatisé. Malgré tout, c’était bel et bien dans cette branche-là que je souhaitais percer.
La nuit tomba en cette froide journée d’automne laissant apparaître une épaisse brume dans la rue déjà sombre de la grande métropole. Je n’aspirais plus qu’à une chose à cette heure tardive : me glisser dans mon lit et laisser mes yeux se fermer. Peut-être la nuit m’apporterait-elle conseil. À tout le moins, je l’espérais.
Lorsque finalement, après une heure trente de transport en commun, j’arrivai dans ma rue, la pluie se remit à tomber. Je passai l’imposant porche pour me rendre dans la cour commune de l’immeuble, avant d’introduire le code de sécurité de la porte d’entrée principale.
En montant les longues marches des escaliers sinueux et défraîchis pour me rendre à mon appartement, ma vieille voisine Betty du deuxième me salua. Elle nettoyait, comme presque tous les jours, son palier. Je ne savais pas grand-chose d’elle si ce n’est qu’elle était retraitée après avoir travaillé pour une grande entreprise de publicité.
Une fois les deux derniers étages montés, je vis sur le palier une jeune femme assise devant mon appartement. En m’approchant, je compris qu’il s’agissait de Paige. Me voyant arriver, elle se leva et marcha vers moi avant de m’embrasser avec toute la tendresse qui la caractérisait. Je compris alors que ma nuit allait être courte.
Ma relation avec Paige était… compliquée. Et rien dans la vie ne m’avait préparé à ce genre de situation. Dans les contes pour enfants, les histoires d’amour ne sont jamais compliquées. Lorsque deux personnages s’aiment, il ne paraît y avoir qu’une seule issue possible, celle qui est présente à presque chaque fin de conte : « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Fin ». Ma réalité était infiniment plus complexe. J’ai toujours trouvé qu’il y avait des choses dans la vie sur lesquelles on ne pouvait pas mettre de mots ; et ma relation avec Paige en faisait partie. Nous n’avions jamais su mettre un nom sur ce que nous partagions. Nous n’en avions même jamais réellement parlé. Nous ne discutions d’ailleurs que peu lorsque nous nous voyions. Au fond de moi, j’avais peur de définir notre histoire et de perdre ce que nous représentions l’un pour l’autre. Certainement, pensait-elle la même chose. Ce dont nous jouissions semblait convenir à chacun. Même si nous ne partagions pas, ce que la plupart des couples partageaient. On ne voulait peut-être pas leur ressembler, qui sait ? Nos rendez-vous ne se déroulaient pas, comme pour la plupart des gens, au cinéma ou au restaurant. Nous n’habitions pas ensemble et nous ne nous fréquentions pas de façon régulière. Généralement, c’était le soir ou la nuit. Je ne savais pas en dire davantage sur ce qui nous unissait.
J’avais toujours entendu dire qu’il fallait apprécier les petits bonheurs du quotidien pour être heureux. J’en avais peu dans la vie, mais regarder au petit matin les rayons du soleil se refléter sur son corps encore endormi en faisait partie. Elle était tellement belle. D’autant plus quand elle dormait. Ses paupières s’ouvrant doucement laissaient apparaître ses grands yeux marron. Elle se rapprocha alors de mon oreille et me murmura doucement :
— Bonjour, toi. Tu as bien dormi ?
Je lui répondis en la regardant avec un léger sourire :
— Pour le peu que nous avons dormi, oui.
Elle se leva et alors que mes yeux suivaient son corps nu se rendant à salle de bain attenante à ma chambre, elle me dit :
— Je vais prendre une douche.
Je refermai alors quelques instants mes paupières sans prendre conscience que j’étais en train de me rendormir.
Quand mes yeux s’ouvrirent à nouveau, mon réveil indiquait dix heures. Plus aucun bruit ne résonnait dans l’appartement et je n’entendais plus l’eau de la douche couler. Je me levai à mon tour pour me diriger vers la salle de bain. Personne. Je savais pourtant que Paige venait juste d’en sortir au vu de la condensation dans la pièce. Par ailleurs, elle n’avait pas pris la peine de déplier le rideau de douche, chose que je lui demandais constamment après qu’elle se soit rincée. La raison en était simple. La salle de bain était la plus vieille pièce de l’appartement. Celle-ci comportait une toilette, un petit évier et une petite baignoire sabot qui faisait office de bac de douche. Si je demandais à Paige de déplier à chaque fois le rideau de douche après avoir fini, c’était parce qu’avec l’humidité, la moisissure s’installait entre les plis de ce dernier.
Elle ne se trouvait pas non plus dans le salon. Cependant, sur la petite table basse se trouvait une feuille de papier pliée en deux sur laquelle se trouvait mon nom.
À l’intérieur, je pouvais y lire : « Tu t’étais rendormi quand je suis partie. Je n’ai pas voulu te réveiller. J’ai oublié de te demander comment s’était passé ton rendez-vous hier. Appelle-moi tout à l’heure pour me raconter. Paige. »
Même si notre histoire était particulière, elle représentait à mes yeux la seule chose de concrète, présente dans ma vie. Ce que je ressentais pour Paige devait probablement être de l’amour. Du moins, je le supposais. En réalité, je ne savais pas exactement ce que représentait l’amour. Était-ce d’ailleurs réellement une relation amoureuse ? J’aimais à le penser. J’appréciais passer du temps en sa compagnie. Après plusieurs semaines sans la voir, elle me manquait et à chacune de nos retrouvailles, j’avais l’impression d’être léger comme l’air. N’était-ce pas ça les signes de l’amour ?
Notre rencontre, qui datait déjà de plusieurs années, avait elle aussi été un peu particulière. Un jeudi de printemps. J’avais rendez-vous le matin dans l’un des hôpitaux du centre-ville. À cette période, j’avais un rythme de vie complètement fou. Je sortais tous les soirs, me persuadant que je pourrais travailler sur mes scénarios la journée du lendemain. Chaque lendemain, incapable d’écrire la moindre ligne, je me répétais : « Demain, je travaillerai sérieusement ». Avec le recul, j’étais assez vite tombé dans une routine dont je ne pouvais m’extraire. Entouré par des personnes que je considérais, à l’époque, être des amis, je buvais tous les soirs, rentrant aux petites heures lorsque la majorité des gens partaient travailler. Ces personnes agissaient en réalité sur moi comme un poison qui me consumait. Inévitablement, dans ce genre de situation, arrive un moment où le corps ne tient plus. Je n’arrivais plus à dormir, j’avais des douleurs qui traversaient tous mes membres, je m’endormais dans n’importe quel endroit… C’est à cet instant que j’ai eu un déclic. Si je ne modifiais rien, j’allais droit dans le mur. Le changement a été radical, mais ma santé ne s’est pas améliorée aussi rapidement pour autant. Plusieurs semaines après avoir bouleversé mes habitudes, j’avais toujours des difficultés à m’endormir. Mon médecin m’avait envoyé faire une prise de sang. Je me suis donc rendu à l’hôpital ce fameux jeudi matin.
Arrivé dans l’aile du bâtiment que je cherchais, un long couloir blanc totalement démuni de la moindre touche de couleur, de décoration ou de gaieté menait à une salle en carré. À cet endroit se trouvaient un guichet d’inscription et quelques chaises faisant office de salle d’attente. J’avais toujours trouvé les hôpitaux comme étant des endroits lugubres. Tout semblait avoir été conçu pour que les personnes s’y rendant se sentent le plus mal à l’aise possible. Une fois enregistré à l’accueil, je suis allé m’asseoir sur une des chaises alignées le long du mur. Quelques minutes plus tard, une femme assez élégante, grande, brune et perchée sur des hauts talons, répéta l’opération que je venais tout juste d’effectuer. Il s’agissait de Paige. Après s’être à son tour enregistrée, elle s’assit à côté de moi. Nos regards se croisèrent et elle me donna un sourire que je lui rendis. Au vu de son attitude et de son visage crispé, je me doutais que comme moi, elle devait être stressée. Je lui dis alors :
— Vous aussi, vous avez peur des aiguilles ?
— Cela se voit tant que ça, me demanda-t-elle ?
— Entre phobiques, on se reconnaît.
Je décrochai alors un deuxième sourire.
Nos yeux fixant alors la même direction s’arrêtèrent au même moment sur une des nombreuses affiches collées au mur face à nous. Une affiche dans les teintes de rose et de bleu de la campagne contre la discrimination entre les sexes. Cette campagne utilisait l’humour et l’autodérision pour marquer les esprits. Sur cette affiche se trouvait inscrit en grosses lettres blanches : « Qu’est-ce qui différencie vraiment les femmes des hommes ? L’empathie. Et le nombre de paires de chaussures ».
Au même moment, on se mit tous les deux à rire. Il y avait entre nous, quelque chose que je n’arrivais pas à expliquer. Comme un lien ou une attirance. Lorsque nos regards se sont échangés ce jour-là, je savais qu’ils ne seraient pas les derniers. Elle m’a plu dès l’instant où je l’ai vue. C’est à ce moment-là que j’ai su que Paige serait plus qu’une simple rencontre.
Jamais cependant je n’aurais pu imaginer lui faire du mal. Et pourtant…
