Sur les mers de one piece - Volume 1 - Romain Kalisz - E-Book

Sur les mers de one piece - Volume 1 E-Book

Romain Kalisz

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Beschreibung

One Piece est devenu, en 25 ans, une oeuvre culte, autant que le manga le plus apprécié du monde entier.
Dans ce livre, la saga fleuve de Luffy, qui aspire à devenir le roi des pirates, sera décortiquée, analysée, l’auteur
se proposant d’en étudier chaque élément, revenant jusqu’aux origines à travers un portrait de l’artiste Eiichiro
Oda.
Le sujet est si colossal que ce volume 1 interrompt son analyse à la moitié du manga, au moment de l’arc
favori des fans de la « Guerre au sommet ». De ce fait, larguons les amarres vers Grand Line, et lançons-nous
sans plus tarder dans l’exploration de cette histoire débordant de mystères, de secrets à percer et de trésors
d’imagination à déterrer !

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Seitenzahl: 655

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Mentions légales

Sur les mers de One PieceLes trésors de l’aventureVolume 1de Romain Kaliszest édité par Third Éditions10 rue des Arts, 31000 [email protected]

Nous suivre :  @ThirdEditions —  Facebook.com/ThirdEditionsFR Third Éditions

Tous droits réservés. Toute reproduction ou transmission, même partielle, sous quelque forme que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite du détenteur des droits.

Une copie ou reproduction par quelque procédé que ce soit constitue une contrefaçon passible de peines prévues par la loi n° 92-597 du 1er juillet 1992 sur la protection des droits d’auteur.

Le logo Third Éditions est une marque déposée par Third Éditions, enregistré en France et dans les autres pays.

Directeurs éditoriaux : Nicolas Courcier et Mehdi El KanafiAssistants d’édition : Ken Bruno, Ludovic Castro et Damien MecheriTextes : Romain KaliszPréparation de copie : Anne-Sophie GuénéguèsRelecture sur épreuves : Sylvie BernardMise en pages : Bruno ProvezzaCouverture classique : France MansiauxCouverture « First Print » : Baptiste PaganiMontage des couvertures : Marine ParisPictogrammes : Frédéric Tomé

Cet ouvrage a visée didactique est un hommage rendu par Third Éditions au manga One Piece.

L’auteur se propose de retracer un pan du manga One Piece dans ce recueil unique, qui décrypte les inspirations, le contexte et le contenu du manga à travers des réflexions et des analyses originales.

One Piece est une marque déposée de Shûeisha.Tous droits réservés.

Les visuels de couverture sont inspirés du manga One Piece.

Édition française, copyright 2024, Third Éditions.Tous droits réservés.ISBN numérique : 978-2-37784-482-1Dépôt légal : juin 2024

Page de Titre

ROMAIN KALISZ

SOMMAIRE

Avant-propos
Chapitre 0 - Romance Dawn : L’aube d ’une grande aventure
SECTION 1 : Voyage à Paradis
Chapitre 1 - À l’abordage !
Chapitre 2 - La princesse et le reptile
Chapitre 3 - L’aventure céleste
Chapitre 4 - Les portes de la justice
Chapitre 5 - The Mugiwara Horror Show
Chapitre 6 - Les chemins du héros
INTERLUDE : L’adaptation animée
SECTION 2 : The World Piece
Conclusion
Bibliographie
Remerciements de l’auteur

LA MADELEINE

Novembre 2021. Étourdi par l’air humide et maussade de l’automne, je traverse l’épaisseur de la nuit pour me rendre au cinéma de ma ville, il n’est pas encore 19 heures. Dans les contrées de mon petit coin septentrional de France, les arbres se dénudent promptement sous l’effet rafraîchissant de l’atmosphère, installant alors un décor qui me plonge facilement dans quelque spleen passager. Heureusement, deux amis intimes accompagnent mon bref trajet, et ensemble nous parcourons quelques rues sous une bruine froide, avant de déboucher sur une courte file d’attente. D’un rapide coup d’œil, nous remarquons plusieurs têtes surmontées de chapeaux de paille se détachant de cette foule qui nous entraîne instantanément dans son ambiance chaleureuse et festive : ce soir, comme dans beaucoup de cinémas français, le millième épisode de One Piece est porté à l’écran. Je me souviens encore que la diffusion – qui paraissait exceptionnelle puisqu’il ne s’agissait que d’un épisode et non d’un film – avait créé un large engouement médiatique autour du manga. Depuis plusieurs jours, de nombreux journaux et émissions de radio tentaient d’analyser le « phénomène One Piece », tandis que tous les grands canaux, des réseaux sociaux jusqu’à la télévision, en avaient fait la publicité et couvraient l’événement. La diffusion de cet épisode suscite par conséquent un enthousiasme grisant chez les spectateurs, et en quelques minutes, je me prête à leur jeu, en troquant ma morosité saisonnière contre l’impatience de découvrir de mes propres yeux l’hommage qui allait être rendu à l’une de mes œuvres fétiches.

Après avoir échangé quelques euros contre mon habituel pot de pop-corn, j’entre dans une salle parfaitement comble, chose plutôt rare dans mon modeste cinéma de province. Mes deux compères et moi, nous nous frayons un chemin dans les allées avant de réussir à trouver trois places disponibles, nous permettant de nous installer sans avoir à être dispersés ; il n’y a désormais plus qu’à attendre tranquillement le début de l’épisode. J’ai toujours été très friand de ces instants de flottement qui précèdent une séance de cinéma : les lumières se tamisent, l’acoustique se feutre, les derniers spectateurs entrent discrètement tandis que des bruits sourds d’emballages peinent à couvrir un brouhaha modéré. L’excitation cède au ravissement, et chacun semble vouloir maîtriser sa joie pour ne pas trop l’ébruiter. Je profite alors de ce moment pour balayer la salle des yeux afin d’observer furtivement les personnes autour de moi. Sans grande surprise, une majorité du public est composée de lycéens et de jeunes adultes, dont la plupart laissent échapper quelques bribes de discussions enflammées sur le dernier chapitre en date. Je devine aussi d’autres spectateurs bien plus jeunes, manifestement accompagnés de leur père ou de leur grand frère. À bien les regarder, je ne sais pas dire qui des plus âgés ou des plus jeunes semblent les plus heureux d’être présents, tant leurs mines réjouies laissent transparaître leur enthousiasme. Nous pouvons même déceler chez certains d’entre eux une passion commune et familiale, et cette image ne peut que serrer mon cœur, car je n’avais jusque-là jamais vraiment mesuré combien One Piece était devenu une œuvre intergénérationnelle. La séance n’a pas encore commencé que déjà je m’abandonne à l’émotion.

Après quelque temps, la salle finit enfin par être plongée dans l’obscurité, annonçant le début de la projection. Marqué par un réflexe de quasi-trentenaire, je croise les bras et me redresse sur mon siège, prêt à analyser froidement les moindres séquences de l’épisode. Mais à ma grande surprise, ce sont les premières notes de We are! qui investissent soudainement la salle. Un frisson parcourt alors d’instinct l’ensemble de mon corps. On peut sentir en un éclair que l’air est devenu électrique et que l’excitation de chacun irradie dans toute la salle. Cela fait en effet vingt ans que ce générique – le tout premier – n’a pas été utilisé dans un épisode, et sa mélodie accompagnant les paroles de Gold Roger ne manque pas d’arracher quelques cris de stupeur (et de joie) au public. Durant les premières images du générique, le vieux format 4 :3 est même choisi, avant de s’agrandir lentement au 16 :9 pour ouvrir le panorama de l’océan. Ce glissement technique a un grand effet sur moi, puisqu’il me plonge en quelques millièmes de seconde dans une profonde nostalgie. Avec cette entrée en matière, l’idée géniale de la production fut de recréer le générique avec les éléments récents du manga, entremêlant ainsi le passé et le présent dans un espace où se bousculent toutes nos années à apprécier l’œuvre. Saisi par la surprise, vibrant à l’unisson avec les autres spectateurs, livré à mes souvenirs, je cède en à peine une minute : mon regard s’humidifie d’une discrète larme de bonheur et de nostalgie.

Un peu plus tard durant la séance, tandis que la projection de ce millième épisode bat son plein, je dérive momentanément mes yeux du grand écran pour les diriger à nouveau vers le public. Des lumières colorées et frénétiques aspergent le visage des spectateurs, dont beaucoup semblent si absorbés par le divertissement qu’ils ne remarquent même plus les sourires enfantins qu’ils arborent. Cette image m’inspire et fait germer une réflexion qui résonne dans tout mon être : je me demande combien cette salle de cinéma peut compter d’histoires personnelles liées à One Piece, au point de pousser autant de gens à sourire si béatement. J’ose imaginer que de la nostalgie est en train de se créer sous mes yeux, et que chaque souvenir renvoie à une tranche de vie, à des moments de joie ou de peine dans lesquels le manga était présent.

En vérité, et avec le recul que j’ai désormais, je dirais que cette image du public absorbé par l’épisode que je garde toujours en mémoire n’est finalement qu’un miroir de ma propre expérience et de mon propre vécu. D’ailleurs, ce souvenir que je viens de vous décrire m’est aujourd’hui très précieux, car il dit beaucoup de mon rapport à cette œuvre vieille de vingt-sept ans ; une œuvre qui a pris le temps d’infuser dans un grand nombre de cœurs.

Vingt-sept ans… Cela correspond, à quelques années près, à l’entièreté de ma vie déjà vécue. Je n’ai donc presque connu qu’un monde où One Piece a existé, et qui n’a pas encore trouvé sa fin au moment où j’écris ces lignes. Comme beaucoup de lecteurs, j’ai découvert ce manga assez tardivement, en prenant le train en marche, il y a un peu plus de dix ans. Et comme nombre d’entre vous, j’ai également construit énormément de souvenirs autour de cette œuvre. Jouons ensemble les nostalgiques : je pourrais commencer par vous raconter les moments de délice de cet enfant qui, attendant chaque semaine de voir à la télévision le nouvel épisode de l’arc de la « Guerre au sommet », trompait l’ennui en reproduisant les combats avec ses Lego ; il me serait aussi possible de vous citer cet adolescent qui voit dans chaque chapitre hebdomadaire et dans chaque tome trimestriel, autant de bouffées d’oxygène et d’aventures pour s’échapper, le temps d’une lecture, de son morne quotidien scolaire ; je pourrais, enfin, vous décrire les moments de cet étudiant qui, baignant dans les premières chaleurs printanières et dans les effluves de son thé floral, se laissait bercer dans son petit appartement sur les mélodies du générique Bon Voyage. Aussi agréables soient-ils, ces souvenirs que je viens de vous livrer ne m’appartiennent en réalité pas tous, ils sont ceux d’autres lecteurs ayant accepté de partager avec moi leur vécu. Mais peut-être, comme moi, ressentez-vous également une sensation de déjà-vu à l’égard de ces moments que vous regardez désormais avec tendresse. Cette sensation, c’est l’effet du temps qui passe, de ces choses qui s’écoulent et flétrissent, mais qui tissent un lien invisible entre vous, moi, et tous les autres lecteurs. Au fond, cette nostalgie n’est pas uniquement la dernière étincelle de vie des époques prêtes à mourir. Ce n’est pas seulement le tombeau de la jeunesse ni même un flambeau s’affaiblissant, jalousement gardé par des Vestales vieillissantes. Cette flamme qui traverse le temps peut également être une formidable source d’énergie fédératrice, féconde et nourricière. C’est précisément animé de cette puissante ardeur que j’ai écrit l’essai que vous tenez actuellement entre les mains, travail passionné d’un lecteur qui, comme vous, ne manque pas d’aimer One Piece.

L’APPEL DE L’AVENTURE

Au cœur des circonvolutions étranges du destin – pour peu que l’on y croie –, s’est un jour présentée à moi l’opportunité d’écrire sur One Piece. Remontons ensemble en 2020.

Grâce à leur très bon ouvrage Berserk : À l’encre des ténèbres (2019), je connaissais déjà la grande qualité du travail de Third Éditions, et je m’étais déjà surpris à me rêver en Quentin Boëton (Alt236), dont la plume passionnée avait su donner vie à une exégèse gorgée de mort. Désir refoulé par le quotidien d’une vie qui va vite et qui ne fait qu’accélérer, je m’étais inconsciemment refusé l’ambition d’écrire à mon tour. Il me fallait pourtant sortir de cet hiver créatif, et c’est justement au début du printemps que tout changea pour moi. Souvenez-vous de cette année 2020 : les arbres et les pandémies bourgeonnaient en même temps.

Tandis que les semaines de confinement défilaient les unes après les autres, le temps semblait s’écouler bien plus lentement que d’ordinaire au point de me fatiguer d’ennui. Parfois, il me prenait d’observer avec découragement ma débordante pile de livres à lire, en me disant que j’avais désormais tout le loisir pour dévorer ces ouvrages. Pourtant, la simple idée de m’adonner à une lecture orgiastique pour tuer le temps me rebutait terriblement : cette pile de livres symbolisait une forme d’injonction au repos que je m’étais imposée lorsque j’étais trop pris par le travail. Comme un touriste qui économise et projette de se livrer aux plus artificielles croisières, j’avais accumulé tous ces livres dans le seul but hédoniste de me libérer l’esprit et de fuir – un jour – les mornes rituels du train-train quotidien. J’aime lire, mais jamais de force. Il y avait cependant, dans cet enchevêtrement bigarré de bouquins, un objet qui se détachait des autres : un autre livre made by Third Éditions. Me délestant de la pesanteur des heures trop épaisses, l’objet m’arracha de l’ennui et fit naître en moi une envie irrépressible, comme un appel du large rempli de promesses et capable de m’extraire de la routine de l’être. Plutôt que de lire à m’en anesthésier l’esprit, je décidai enfin de me donner une chance d’écrire : ce fut l’aube d’une grande aventure.

J’entrevoyais déjà les plaisirs et les périls de cette entreprise qui allait me réclamer du courage et de l’énergie ; mais n’est-ce pas cela, au fond, le sel de la vie ? Tel un apprenti marin jouant maladroitement du cordage pour gonfler ses voiles, je quittais ma confortable terre pour rejoindre l’inconnu. Chemin faisant, et après quelques essais fructueux, Third Éditions me proposa un jour d’écrire pour rendre hommage à One Piece. Je dois vous avouer qu’au moment où je pris connaissance de cette proposition, je fus pris d’une fièvre d’excitation. D’abord, parce que je touchais enfin du doigt ce rêve d’écriture. Mais surtout aussi parce que One Piece, vous l’avez compris, est ma madeleine de Proust, alors imaginez combien j’ai pu ressentir de joie et de fierté à l’idée d’écrire sur elle. Mais accepter cette épreuve et s’attaquer à One Piece représentait un véritable défi, et je devinais d’avance la montagne de travail que j’allais devoir abattre pour me rendre digne du manga d’Eiichiro Oda et de ses lecteurs. Il faut bien reconnaître que cette épopée maritime n’est pas une mince affaire, car elle est devenue au fil du temps une œuvre gargantuesque.

En plus de son millier de chapitres et d’épisodes, One Piece ne fait pas l’économie de références culturelles, littéraires et cinématographiques, sans oublier de multiplier les personnages, les intrigues et les sous-intrigues, le tout dans un vaste univers à dimension mondiale. Les thèmes abordés ne manquent d’ailleurs pas de gravité, ne réduisant pas le récit à une simple accumulation de péripéties désarticulées : la question du pouvoir, le regard sur les sciences, la place de la nature ou encore une réflexion sur l’aventure et la liberté sont au cœur même du manga. Enfin, à cette vertigineuse densité s’ajoute le fait que le récit n’est pas clos, laissant l’œuvre terriblement vivante. Cette vivacité est le fait d’une communauté de lecteurs passionnés, assidus et dynamiques, qui a permis à One Piece de se hisser au sommet de sa popularité mondiale, tout particulièrement en France : vidéos théories sur YouTube, analyses de chapitres sur les réseaux sociaux, discussions sur les forums, événements dans les cinémas et les conventions, ou encore rendez-vous de lecteurs dans les grandes villes alimentent l’incroyable engouement de cette œuvre-monde. Fort de sa communauté, le manga fut même élu, après un très large vote, deuxième livre favori des Français en 2022, d’après un sondage mandaté par France Télévisions ! Très loin devant des monuments de la littérature tels que l’Étranger d’Albert Camus ou 1984 de George Orwell ! C’est dire combien ses fans ont su donner une belle vitrine à ce manga désormais ancré dans les pratiques culturelles des plus jeunes tranches de la population française. Par conséquent, l’émulation autour de cette œuvre s’avère grisante, et l’idée de pouvoir partager cette passion avec autant d’autres lecteurs est à mon sens un véritable trésor. C’est donc tout naturellement que j’ai voulu rendre hommage à One Piece à travers ce livre, qui n’est qu’une énième modeste contribution d’un amoureux de l’œuvre pour continuer à la faire vivre.

De ce fait, larguons les amarres vers Grand Line, et lançons-nous sans plus tarder dans l’exploration de cette histoire débordant de mystères, de secrets à percer et de trésors d’imagination à déterrer. Toutes voiles gonflées, je vous invite à nous jeter furieusement dans mille périples, et à suivre ensemble les dangereux sillons laissés par Luffy dans l’océan ! Mais avant de prendre la mer, permettez-moi de vous donner quelques indications sur la nature du voyage qui nous attend.

Loin d’être une cartographie d’un monde qui prétendrait à l’exhaustivité, cet essai n’a tout d’abord pas pour but de vous faire l’inventaire de l’univers dans ses moindres détails. Si nous prenons cette impérieuse précaution, c’est avant tout pour éviter de noyer notre réflexion dans la surabondance de personnages, de lieux et d’objets dont One Piece ne manque manifestement pas. Par ailleurs, le livre que vous tenez entre vos mains n’est pas non plus une somme critique de l’œuvre, dont le but serait d’en souligner grassement les défauts et d’en scander vivement les mérites : en écartant tout jugement personnel, qui n’engagerait finalement que moi, nous tenterons de parvenir à une meilleure compréhension de l’œuvre et de ses enjeux. Enfin, si l’excitation nous gagne à l’idée de naviguer à nouveau autour de Grand Line, nous ne devons pas céder au chant des sirènes, car une mise en garde s’impose au voyageur trop impatient : les voies de l’auteur qui nous intéresse sont périlleuses, capricieuses et parfois même impénétrables, et il serait de mauvais ton de prétendre pouvoir élucider toutes ses intentions à travers la construction de son récit. Certaines vérités nous échapperont, et seul le temps leur apportera – peut-être – quelques réponses.

Dans le respect de ces garde-fous, ces pages vous emmèneront donc au cœur d’un long voyage interprétatif de l’œuvre, porté par ce vent de liberté et de plaisir qui anime n’importe quel lecteur. Une création artistique, rappelons-le, a toujours un caractère un peu farouche, car elle n’appartient plus totalement à son créateur une fois qu’elle a quitté sa plume pour rejoindre les mains du public. Et c’est précisément lorsque l’œuvre gagne son audience et qu’elle est placée sous ses yeux que la magie s’opère : l’imagination se déroule, les sentiments germent, la nostalgie se fabrique, nous tentons d’en deviner les contours et nos représentations culturelles interprètent – même inconsciemment – ce que nous lisons. C’est exactement de cette façon que je souhaite aborder One Piece : comme une création si riche qu’elle peut nous emmener plus loin qu’elle-même. Pourtant, il existe toujours le risque de tomber dans le piège d’une analyse zélée, qui ferait sombrer tous mes raisonnements dans la surinterprétation superflue. Afin d’éviter cet écueil, notre relecture de l’œuvre reposera autant que faire se peut sur des faits précis du manga, sur des éléments de contexte de sa création ainsi que sur un grand nombre d’interviews de son auteur. Cet essai est par conséquent le résultat de centaines d’heures de recherches passionnées, de tentatives de traduction, de tasses de café et d’échanges enflammés avec d’autres amoureux de l’œuvre, qui se reconnaîtront probablement en lisant ces lignes. C’est pourquoi je vous invite à guetter les innombrables notes de bas de page de ce livre, véritable mine d’informations complémentaires qui empêchent toute dérive de notre voyage.

Enfin, permettez-moi de conclure que les routes menant à l’aventure sont infinies, et qu’il existe à ce titre autant de voyages que de voyageurs. L’exploration de One Piece que je vous propose n’est donc pas univoque et ne prétend pas non plus faire figure d’autorité, car peut-être en avez-vous un autre regard ou une autre vision qui viendraient tout autant enrichir l’œuvre. Ce manga, nous le partageons, et je serais ravi, un jour, de pouvoir échanger avec vous.

Il est temps de prendre le large !

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! Levons l’ancre !Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

« Le voyage », Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire (1859)

L’auteur : Romain Kalisz

Biberonné à Dragon Ball et aux cartes Yu-Gi-Oh, cet enfant des années 2000 prolonge son adolescence en se passionnant pour les grands titres de manga shônen au moment d’entrer à l’université. Après des études de droit administratif, puis d’histoire-géographie, Romain se tourne vers l’enseignement en REP, qu’il partage désormais avec l’université, où il y enseigne les relations internationales. Passionné de tout, spécialiste de rien, écumeur de forums et bidouilleur de magazines scolaires, Romain veut donner à la pop culture ses lettres de noblesse, et dédie pour cela ses plus belles pages à Third Éditions.

CHAPITRE 0 – ROMANCE DAWN :L’AUBE D’UNE GRANDE AVENTURE

Notre aventure débute un premier janvier. Au Japon, comme ailleurs dans le monde, on célèbre le passage vers la toute nouvelle année 1975, ce qu’on appelle là-bas l’oshogatsu. Moment fort pour tous les Japonais, le Nouvel An fait tinter de 108 coups les cloches des temples, où l’on se presse pour prier à la prospérité de cette année qui commence. Le premier janvier au Japon constitue donc le symbole du renouveau, et nombreuses sont les traditions qui accompagnent cette idée de changement : on purifie la maison, on remplace les objets usés ou encore on règle les dernières dettes. Mais chez le couple Oda, à Kumamoto, ville côtière sur l’île de Kyushu située tout au sud du Japon, le renouveau dépasse la tradition : leur premier fils, Eiichiro, pointe le bout de son nez en ce premier jour de 1975. Et quel renouveau ! Une naissance lors de l’oshogatsu, dit-on, est le signe d’heureuses promesses.

Toutefois, avant de devenir l’auteur de l’œuvre intemporelle que nous connaissons, Eiichiro Oda a d’abord été un enfant des eighties japonaises. Cette jeunesse, à laquelle il appartient, hérite des très nombreuses transformations qui ont modifié en profondeur toutes les strates de la société et de l’économie japonaises depuis les années 1950. Pour mieux comprendre dans quel terreau le jeune Eiichiro va grandir, remontons d’abord le fil de quelques années.

L’ÂGE D’OR DU MANGA

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le souvenir des atrocités vécues hante les populations qui ont besoin de neuf afin de surmonter leurs traumatismes. Répondant au besoin de se reconstruire, la plupart des pays développés s’engagent alors dans une formidable croissance économique longue de plusieurs décennies. À Kumamoto, comme dans le reste d’une grande partie du Japon, on entre dans cette florissante prospérité dès le début des années 1950. Les familles japonaises cherchent à panser les blessures du passé en s’ouvrant à une culture matérialiste impulsée par l’État, mais surtout par l’occupant américain. Présents au Japon jusqu’en 1952 pour s’assurer de sa transition démocratique, les États-Unis commencent en effet à véhiculer massivement les images idéalisées de la culture américaine dans la société nipponne. Cette américanisation de la société se retrouve d’abord au sein des familles, qui deviennent de plus en plus avides de modernité. Fer de lance de cette prospérité si caractéristique des années 1950, les « trois talismans » (sanshu no shinki) investissent soudainement tous les foyers nippons : lave-linge, réfrigérateur, aspirateur. Ce nouveau triptyque, joyau du monde moderne, pose les bases du consumérisme japonais tel qu’on le connaît aujourd’hui.

En parallèle, les bambins des fifties, très nombreux, car issus du baby-boom, ressentent un fort besoin de se divertir. Pour s’occuper l’esprit, ils se tournent vers le manga, source d’inépuisables récits aux vertus éducatives. Ces histoires étaient essentiellement condensées dans des magazines mensuels à destination des plus jeunes, les gakushi, et dans de petits livres rouges très populaires chez les enfants, les akahon, dans lesquels Osamu Tezuka, le « dieu du manga » a d’ailleurs fait ses premières armes. Cependant, à la fin des années 1950, nos jeunes écoliers sont sur le point d’entrer au collège. Pour accompagner ce formidable réservoir de consommateurs, il faut transformer l’offre de divertissement afin de la rendre régulière : c’est la naissance des premiers magazines hebdomadaires et en libre accès, concurrençant les magazines mensuels par abonnement. Les deux premiers magazines – le Shônen Sunday et le Shônen Magazine – sont tous deux publiés le 5 avril 1959, respectivement par les entreprises Shôgakukan et Kodansha, celles-ci étant aujourd’hui parmi les plus grandes maisons d’édition du Japon. Cette date de lancement n’est d’ailleurs pas le fruit du hasard, puisqu’elle correspond à la rentrée scolaire des jeunes Japonais, celle-ci coïncidant avec l’arrivée du printemps. Les bourgeons du manga contemporain sont en train d’éclore et c’est là le début d’une grande aventure qui nous conduit jusqu’à aujourd’hui.

Lorsqu’elle entre dans les années 1960, la société nipponne semble vibrer tout entière devant ce « miracle économique ». Au cours de cette décennie, les foyers découvrent trois nouveaux joyaux, les « 3 C » qui désignent la voiture (car), le climatiseur (cooler) et la télévision en couleurs (color TV). Trois éléments rendus indispensables et devenus accessibles grâce à l’enrichissement de la classe moyenne japonaise. À ce moment-là, le paradigme d’un nouveau Japon nous apparaît clairement : c’est le début d’une véritable société de consommation.

Et qui dit société de consommation dit forcément société de divertissement. Des airs de musique inconnus commencent ainsi à se faire entendre, rappelant à chacun la pénétration de la culture américaine dans la vie quotidienne des Japonais. On commence à écouter The Ventures et à danser sur Elvis Presley, ce dernier trouvant un deuxième marché au Japon après sa terre d’origine. Nous en parlions, c’est aussi un moment où la télévision couleur s’installe dans le quotidien des foyers nippons. Les programmes diffusés à la télévision, outre l’information, se destinent alors autant à la ménagère qu’aux enfants. On voit ainsi apparaître à la télévision les premiers tokusatsu (littéralement, « effets spéciaux »), un format de contenus cinématographiques et popularisés avec Godzilla (1954), faisant usage d’effets pyrotechniques spectaculaires. Les jeunes Japonais suivent dès 1966 les premières aventures – en couleurs – d’Ultraman, un extraterrestre costumé qui aide l’humanité à vaincre des kaiju, des monstres géants venus d’ailleurs. Afin de distraire tous ces enfants, on voit enfin, tout au long des années 1960, une véritable transformation dans la façon dont sont pensés les mangas.

Tout d’abord se développent à la télévision japonaise les premières séries d’animation, avec en tête Astro Boy (1963) d’Osamu Tezuka. Réalisée en noir et blanc, la série passionne les plus jeunes ; elle obtient des records d’audience jamais égalés. D’autres séries d’animation chercheront également à capter l’engouement des enfants et des collégiens, en proposant notamment des programmes en couleurs, beaucoup plus attrayants. Parmi les plus connus au Japon, nous pouvons par exemple penser à Speed Racer (1967) ou encore le Roi Léo (1967), qui « inspirera » beaucoup les studios Disney quelques décennies plus tard1. La particularité de ces séries d’animation est qu’il s’agit en réalité d’adaptations, puisque, à leur origine, on retrouvait bien des mangas : Speed Racer (1966) a été créé par Tatsuo Yoshida tandis qu’Astro Boy ou Roi Léo (1950) furent dessinés par Osamu Tezuka en personne. Désormais, les mangas sont portés à l’écran, pour le plus grand bonheur des enfants fascinés de voir leurs héros enfin animés.

En plus de la télévision, les jeunes collégiens dévorent chaque semaine leur magazine, dont l’offre se développe nettement durant les années 1960 : après le Shônen Magazine et le Shônen Sunday (1959), paraissent le Shônen King (1963) et, surtout, le Weekly Shônen Jump (1968). Les collégiens attendent avec impatience leur hebdomadaire, qu’ils se procurent maintenant avec leur propre argent de poche. D’autant qu’il y en a pour tous les goûts, puisque même les collégiennes ont dorénavant leurs magazines, avec le lancement de Margaret (1962) édité par Kodansha ou de Shôjo Friend (1963) édité par la Shûeisha.

À ces évolutions dans la façon de consommer le manga, il faut ajouter que cette décennie représente également un revirement dans les thèmes qui y sont abordés. Et pour comprendre ce changement, il nous faut d’abord interroger le contexte, puisque la fin des années 1960 est particulièrement troublée au Japon, qui a, lui aussi, connu son « Mai-68 ». De très violentes contestations traversent les grandes villes du pays, mêlant les ouvriers, la classe moyenne et les étudiants, dont ces derniers, armés de piques et coiffés de casques, se démarquaient par leurs actions parfois sanglantes (le mouvement Zengakuren). On réclame, pêle-mêle, une plus grande liberté d’expression, la fin de la guerre du Viêt Nam et de meilleures places accordées aux jeunes diplômés dans le monde du travail.

Les mangas suivent cette évolution de la société, en cherchant à s’adresser à cette jeunesse révoltée et troublée, et certains auteurs choisissent d’ajouter une dimension sociale et dramatique à leurs œuvres. Le « dieu du manga », Osamu Tezuka, se prête lui-même à l’exercice, comme avec Shiroi Pairotto (1961-1962) dépeignant un univers dystopique où des jumeaux deviennent l’un prince et l’autre, esclave. Nous pouvons également citer Kamui Den (1964) ou encore le manga culte Ashita no Joe (1968) de Tetsuya Chiba, nous racontant l’histoire d’un jeune du ghetto tokyoïte cherchant à s’émanciper de sa condition sociale par la boxe et le combat. Les sujets deviennent ainsi plus sombres, révoltés et dénonciateurs, loin parfois des légèretés adolescentes. Les thèmes abordés dans les mangas des années 1960 prennent également une teinte libertaire et font sauter un à un les verrous traditionnels et puritains. C’est particulièrement le cas avec le shôjo, dont la ligne éditoriale cible un public féminin, et qui explose durant la décennie. Par ailleurs, on voit aussi que la sexualité fait son apparition dans la narration, en se dégageant toujours plus des tabous. Le manga illustrant le mieux cette tendance libertaire est peut-être L’École impudique (1968) de Go Nagai, le futur auteur de Devilman et de Goldorak. Dans son école imaginaire, tous les tabous tombent un à un : on se promène nu, des cow-boys côtoient des sabreurs et des nymphomanes, tandis que les élèves font leurs besoins dans les couloirs tout en s’adonnant à des jeux d’argent. Bref, l’auteur s’autorise tout dans ce manga pourtant publié dans le Weekly Shônen Jump !

Depuis les années 1950, le manga a donc beaucoup évolué et entre, à l’aube des années 1970, dans la modernité, tant dans son format que dans son propos. L’âge d’or du manga débute et s’apprête à bercer l’enfance d’Eiichiro Oda. De plus, en entrant dans les seventies, la grande révolution promise par les mouvements étudiants n’a pas lieu et c’est finalement le confort du consumérisme qui gagne. Un nouveau Japon est sur le point d’émerger, emportant toute une société dorénavant à la pointe de la modernité.

BANALE JEUNESSE

Eiichiro Oda est un enfant des seventies et hérite du contexte socio-économique que nous avons évoqué. Depuis 1955, le PIB du pays a été multiplié par 5, ce qui fait du Japon la deuxième puissance économique mondiale, même si le choc pétrolier de 1973 a bien failli clore ce miracle pécuniaire. Pour maintenir à flot cette formidable croissance, le Japon fait cette fois le pari d’exporter massivement les nouveaux produits qui font le quotidien des foyers nippons : les magnétoscopes, le walkman, les caméscopes et les appareils photo issus de l’électronique japonais inondent l’Occident. Ces exportations sont d’ailleurs si massives que Laurent Fabius, ministre français du Budget à l’époque, doit les freiner en imposant, par exemple, un blocus des magnétoscopes made in Japan en 1982 ! Les années 1980 voient d’ailleurs se poursuivre cette tendance, puisque le Japon fait également entrer le monde du jeu vidéo dans un nouvel âge d’or, avec des consoles de salon à succès, grâce à l’impulsion de sociétés emblématiques telles que Nintendo avec sa Nes (1985) ou SEGA et sa Mega Drive (1988). Le Japon devient donc en quinze ans la référence en matière d’équipement électronique, participant à l’image d’un pays futuriste qui se développe aux yeux de l’Occident.

La naissance d’une passion

Loin de toute cette frénésie économique, la vie à Kumamoto paraît bien plus tranquille pour la famille Oda, archétype du foyer japonais du début des années 1980 : tandis que la mère d’Eiichiro est une femme au foyer, son père endosse tous les jours le costume de salaryman2. De quoi assurer aux deux enfants, Eiichiro et sa sœur aînée, une vie confortable, et somme toute classique. Durant cette enfance dorée des eighties, les divertissements sont légion, et il y en a pour tous les goûts et pour tous les âges. Oda se souvient notamment de l’incessant Purin-Purin (1980), ce programme de marionnettes dont raffolait sa sœur3, mettant en scène les tribulations amoureuses d’une princesse et de ses amis de la cour. Pas de quoi enflammer le jeune Oda qui, de son côté, préfère se passionner pour les séries de super sentai4, telles que Ultraman 80 (1980) ou Kamen Rider (1971), mettant en avant des héros costumés de différentes couleurs, et qui inspireront plus tard les Power Rangers (1993) américains. Voilà de quoi fasciner ce petit garçon déjà rêveur, dont l’imaginaire sera marqué par ces héros costumés aux combats chorégraphiés et se battant à bord de robots géants. Une passion qui n’a d’ailleurs jamais quitté Oda, ce dernier mourant toujours d’envie de dessiner un jour un manga mecha5.

Avec sa sœur, ils découvrent également à la télévision un héros très populaire6auprès des jeunes Japonais, aujourd’hui devenu culte : Doraemon. L’histoire de ce chat-robot bleu, qui aide un enfant à découvrir la vie, débute en 1970 sous la plume d’un duo de mangakas nommé « Fujiko Fujio ». Ce manga, publié aux éditions Shôgakukan, s’adresse essentiellement aux écoliers et devient rapidement un véritable phénomène de société, à tel point qu’il est même prépublié simultanément dans huit magazines scolaires ! Impossible donc de passer à côté du raz-de-marée Doraemon, qui a droit à son adaptation animée en 1979, alors qu’Eiichiro Oda arrive sur ses 5 ans. Le succès de Doraemon permet à ses auteurs, Fujiko Fujio, de voir naître l’adaptation d’une autre de leurs œuvres, Kaibutsu-kun7 (1965), qui débute en 1980 sur AsahiTV : accompagné de ses amis Dracula, Franken et Wolfman, Kaibutsu, l’enfant-monstre, découvre le monde des humains dans une fresque amusante et colorée. On y découvre des combats loufoques entre animaux et créatures, dans des situations souvent résolues par le pouvoir de Kaibutsu, capable d’étirer ses membres à l’infini, de les grandir ou les grossir, comme s’ils avaient été élastiques. Ce pouvoir ne vous rappelle rien ? Devant son écran, l’imaginaire du petit garçon semble à tout jamais frappé par ce qui peut sortir de l’esprit rêveur de Fujiko Fujio.

Doraemon et Kaibutsu-kun ont surtout en commun d’être des mangas dont l’humour et les gags possèdent des vertus émancipatrices, et c’est là que réside la force de l’œuvre de Fujiko Fujio. Selon une thèse avancée par l’historien Jean-Marie Bouissou8, Doraemon proposerait une « voie de la fuite », voire un déni de la réalité. En effet, dans ce manga, le jeune écolier Nobita n’arrive pas à se faire des amis, n’aime pas l’école et subit déjà sa propre existence. C’est grâce à son chat-robot bleu extraterrestre, Doraemon, que l’écolier triche avec la réalité, par le biais de gadgets loufoques qui viennent le protéger, bien que cela soit source d’amusantes catastrophes. Tricher sur le monde, jouer avec lui pour en rire, et finalement s’en défaire grâce à son imagination, voilà sur quoi repose cette « voie de la fuite », qui a peut-être inconsciemment influencé le jeune Eiichiro Oda. L’humour et l’insouciance, comme gages de la liberté, seront en tout cas les thèmes principaux de sa future œuvre que nous aurons le loisir d’explorer dans ce livre. C’est ainsi en s’intéressant aux mangas Doraemon et Kaibutsu-kun, dont sont issues les adaptations animées des années 1980, qu’Oda découvre l’univers du manga, sorte de refuge possible contre les vicissitudes du monde adulte : « J’enviais beaucoup ces adultes qui gagnent leur vie en dessinant toute la journée. Un boulot aussi cool, ça ne pouvait pas être réel… Il y a des gens qui ne sont pas obligés de travailler dans un bureau ? Génial ! Voilà ce que je me disais (quand j’étais enfant)9. »

Pourtant, c’est également son appétence pour le dessin qui l’amène à la lecture de ces œuvres. Ou peut-être que le fait de lire très jeune ces œuvres a fait naître en lui une passion pour le dessin. Ce qui est certain, c’est qu’il fit ses premiers traits de crayon pour tenter de reproduire les scènes de combats d’animaux présentes dans Kaibutsu-kun : « Il y avait cette planche, où un gorille se battait avec un crocodile. Le personnage principal n’était même pas dans la scène, mais je me souviens d’avoir copié cette scène encore et encore. Il y avait quelque chose dans cette scène qui me passionnait10 ! » De quoi éveiller un engouement chez cet enfant de 6 ans qui, loin de la monotonie de la vie des adultes, se rêve déjà en dessinateur et prend la résolution de devenir un jour mangaka.

Le coup de foudre artistique

Malgré sa passion naissante pour le dessin, le jeune Oda vit une routine très classique d’écolier des années 1980, dans sa ville tranquille de Kumamoto, qui comptabilise tout de même 650000 habitants en 1985. Une ville qui pourrait nous paraître immense, avec nos yeux de Français, mais qui est bien relative devant Tokyo et ses 12 millions d’habitants à la même date. Sur le chemin de l’école, Oda et ses camarades croisent de nombreux konbini, ces supérettes de quartier si nombreuses au Japon et dans lesquelles on peut se procurer tout ce qui fait la nostalgie de la jeunesse japonaise, comme les emblématiques ramune, ces petits sodas au goût chimique, les umaibo, ces barres de riz soufflé coûtant 10 yens11, et surtout les magazines hebdomadaires de manga, que l’on peut lire sur place, mais que l’on préfère acheter pour un prix dérisoire, généralement moins de 200 yens12.

Au milieu des années 1980, l’offre de ces magazines hebdomadaires s’est particulièrement étoffée et vise désormais les deux genres et toutes les catégories d’âge possibles, avec des lignes éditoriales très différentes : les magazines shônen sont pour les jeunes garçons, les magazines shôjo convoitent les jeunes filles, les young magazines intéressent plutôt les vieux adolescents, les seinen, plutôt les jeunes adultes, et les josei, ou « ladies comics », plutôt les femmes… Ainsi, le marché de l’hebdomadaire s’adresse déjà, à ce moment-là, à une très grande variété de lecteurs, allant du très jeune écolier au quarantenaire accompli. Néanmoins, le cœur du lectorat de cette industrie en plein développement reste en très grande majorité constitué par les enfants et les adolescents, dont Oda fait justement partie. À ce titre, l’enrichissement des foyers japonais, sous l’impulsion de la croissance économique, a permis à tous ces jeunes d’avoir de plus en plus d’argent de poche, qu’ils dépensent essentiellement en divertissements. La consommation du manga est de plus en plus laissée au choix et à l’envie des jeunes consommateurs, qui s’impliquent désormais personnellement dans leurs achats. D’autant que ces lectures organisent véritablement la routine de ces adolescents, puisque chaque magazine paraît à un jour fixe et régulier, faisant attendre avec impatience la semaine suivante pour lire la suite des histoires. De quoi voir s’organiser toute une structure temporelle autour de ces magazines hebdomadaires, qui laissent de ce fait des souvenirs véritablement impérissables. Et pour Oda, le jour tant attendu est le lundi, jour où il peut dépenser son argent de poche pour acheter le Weekly Shônen Jump.

Sur les pages bon marché du magazine, notre futur mangaka s’enivre chaque semaine d’aventures inédites, en faisant la rencontre des grands shônen populaires des années 1980, comme le manga de football Captain Tsubasa13 (1981-1988) de Yôichi Takahashi, ou encore Hokuto no Ken14 (1983-1988) de Tetsuo Hara, que l’on connaît mieux en France sous le nom de Ken le survivant. Dans les colonnes du Weekly Shônen Jump, Oda fait également la découverte d’autres mangas comme Saint Seiya (1986-1990) de Masami Kurumada ou voit encore naître Jojo’s Bizarre Adventure (1987-200415) de Hirohiko Araki. Autant d’œuvres passées à la postérité, en partie grâce à une stratégie mise en place par la Shûeisha, la maison d’édition du magazine : les œuvres les plus populaires obtiennent systématiquement une adaptation animée, permettant d’ancrer encore davantage les séries dans l’esprit des adolescents. Ces adaptations sont même parfois réalisées très rapidement, comme pour Saint Seiya ou Hokuto no Ken qui ont vu naître leur version animée moins d’un an après le début de leur publication dans le magazine. Cette ligne éditoriale permet ainsi d’améliorer la célébrité des œuvres déjà populaires, tout en entretenant la passion et l’assiduité chez les jeunes consommateurs du magazine, dont Oda fait partie. C’est grâce à cela que notre jeune aspirant mangaka fait la découverte d’un autre monument du Weekly Shônen Jump, le manga Dragon Ball.

De son aveu, sa première rencontre avec Dragon Ball remonte à 198616, alors qu’il venait d’avoir 11 ans. Sur la chaîne de télévision Fuji TV sont diffusés les premiers épisodes de ce manga débuté un peu plus d’un an auparavant, en 1984. Devant le deuxième épisode de l’adaptation, l’adolescent découvre un manga survolté où il retrouve tout ce qu’il aime : des dinosaures, des animaux qui parlent, des combats, une quête pour de mystérieux artefacts et, surtout, un personnage principal fort et naïf. C’est d’ailleurs sur la candeur de Son Goku que repose essentiellement l’humour de cet épisode : l’enfant-singe découvrant que les filles, contrairement à lui, ne sont pas constituées de la même façon anatomiquement parlant… D’où le titre très évocateur de l’épisode17qui a dû faire sourire beaucoup de jeunes garçons en pleine puberté ! Une adaptation qui pousse en tout cas Oda vers la lecture des chapitres du manga prépublié dans son magazine préféré. C’est un véritable coup de foudre artistique, car tout ce que veut lire notre adolescent s’y trouve : des aventures, des bagarres, des combats avec des animaux comme dans Kaibutsu-kun, des robots géants, du mecha, du comique de situation… Toutefois, Oda tombe essentiellement sous le charme des dessins du mangaka : « Pour moi, Akira Toriyama est un dieu. Il appartient à une autre dimension. Il est vraiment trop bon au dessin18. »

L’approche graphique de Dragon Ball incitera notre futur mangaka à se dépasser dans sa maîtrise du dessin et, une fois devenu adolescent, ce dernier cherchera à reproduire les nombreuses scènes du manga. Il faut dire que la clarté du trait, notamment des corps et des personnages, constitue l’un des points forts de Toriyama, poussant Oda à s’époustoufler devant des détails que l’on pourrait trouver anecdotiques : « Vous souvenez-vous de ce personnage nommé Lanfan, lors du 21e tournoi d’arts martiaux ? Et de la façon dont elle enlève ses vêtements ? Durant cette scène, ses aisselles étaient vraiment très bien dessinées. C’est la première fois que je voyais quelqu’un dessiner des aisselles aussi bien. Après ça, je ne m’arrêtais plus de dessiner des aisselles19 ! » Ainsi, que ce soient les aisselles des personnages féminins, les mains de l’assassin Tao Paï-Paï sur la couverture du deuxième tome, ou encore les divers robots de l’armée du Ruban rouge, l’œuvre de Toriyama représente une véritable mine d’or, source d’entraînements pour notre jeune artiste qui cherche à parfaire sa technique.

Japon et Occident : ode à l’américanisation

Parmi les points communs qui existent entre l’œuvre de Fujiko Fujio et celle d’Akira Toriyama, celui qui pourrait le plus nous sauter aux yeux réside dans la forte mise en avant de l’humour dans l’histoire par les deux auteurs. Cette qualité touche personnellement le jeune Oda, le mettant très tôt en quête de nouvelles façons de s’amuser grâce à l’humour.

Outre les sources directes de divertissement, comme la télévision ou les mangas, Oda se tourne également très tôt vers la radio, où il trouve un trésor : le rakugo. Tandis qu’il entre au collège, vers 12-13 ans, Oda se passionne pour ces spectacles littéraires humoristiques et généralement appréciés des adultes. Dans le rakugo, un conteur (le rakugoka) narre, assis au milieu d’une pièce, une histoire, généralement courte et drôle. Cet humour dans le rakugo est essentiellement fondé sur la chute, souvent inattendue et hilarante, d’où le nom de rakugo, qui signifie littéralement « histoire qui a une chute ». Et ce que le jeune Eiichiro apprécie dans ce format, c’est la manière dont les gags sont amenés, ceux-ci reposant essentiellement sur des jeux de mots et des calembours. Jouer avec la richesse et les subtilités de la langue japonaise, qui offre tout un éventail de combinaisons possibles pour faire rire, voilà qui plaît beaucoup au jeune Oda, qui étaye son propre humour grâce à cet art. Cette passion pour le rakugo s’avère d’ailleurs dévorante pour le garçonnet, qui enregistre régulièrement les émissions sur des cassettes afin de les écouter avant de s’endormir, et qui obtient même de ses parents d’aller en voir un spectacle à Kumamoto pour son anniversaire. Un engouement qui est pourtant loin d’être partagé par ses camarades, à mille lieues d’apprécier ce genre passé de mode. Oda se souvient, par exemple, de l’ennui qu’il provoquait quand il partageait sa passion : « Quand des amis venaient à la maison, je lançais des cassettes d’enregistrement de rakugo pour les amuser, mais ça les ennuyait au bout de cinq minutes. Je me souviens même qu’un camarade s’était endormi20 ! »

Cependant, Oda voit surtout dans le rakugo un exercice difficile qui demande à la fois une précision dans la narration et une capacité d’adaptation comique qui, avec du recul, lui a beaucoup servi dans sa carrière de mangaka : « Je pense que je ne serai jamais à court d’idées, car je connais beaucoup les grands classiques du rakugo et du jidai-geki, qui ont survécu à l’épreuve du temps21. » Cette finesse humoristique accompagnera longtemps Oda et marquera même l’intégralité de son œuvre, en particulier One Piece, qui repose, en très grande partie, sur un comique de situation et sur un humour basé sur les jeux de mots et les procédés que l’on retrouve justement dans l’essence même du rakugo. Toutefois, le jeune Eiichiro Oda ne se tourne pas que vers les productions culturelles uniquement japonaises, comme les mangas ou le rakugo, mais se nourrit aussi des très nombreux produits occidentaux, en particulier américains, qui inondent la société nipponne.

Dans les années 1980, l’américanisation de la société japonaise est à son comble et se lit dans le paysage urbain, comme avec les ouvertures de plus en plus nombreuses de McDonald’s et de Starbucks dans les rues des grandes métropoles. Cette américanisation envahit également les salles obscures, en dominant notamment le box-office nippon sept années sur les dix que comptent les années 198022. Le comble de cette américanisation se trouve même jusque dans l’intimité des foyers, avec la naissance d’une nouvelle tradition purement consumériste : les Japonais ne fêtant pas Noël comme en Occident, le géant de la restauration rapide KFC a l’idée, grâce à la publicité, d’associer le réveillon de Noël à la consommation de poulet frit… Une tradition artificielle encore pratiquée de nos jours ! En d’autres termes, le Japon des années 1980 n’échappe pas à l’américanisation, et un lieu lui étant entièrement consacré est même ouvert en 1983 à Tokyo : Disneyland.

La « culture Disney » avait déjà pénétré le pays du Soleil levant avant-guerre, avec des films phares tels que Blanche-Neige et les sept nains (1937), Pinocchio (1940) et surtout Bambi (1942). Autant de films qui avaient déjà influencé « le dieu du manga » Osamu Tezuka, et plus largement le monde de l’animation japonaise. Ces films attirent tout particulièrement notre collégien, qui y découvre une richesse culturelle dépassant les bornes du seul Japon, grâce à l’universalité de leurs messages : l’amitié, l’amour, la mort, le voyage, le passage à l’âge adulte… Autant de thèmes, par ailleurs, repris par le très syncrétique Hayao Miyazaki qui réalise trois grands films dans les années 198023, devenant de fait l’un des réalisateurs préférés d’Oda24. Les studios Disney et les studios Ghibli de Miyazaki ont d’ailleurs en commun d’animer des productions dont se dégage une atmosphère faisant l’éloge d’une certaine poésie humaine et paysagère. C’est l’échelle des individus qui est mise en avant, dont on nous raconte des tranches de vie fantastiques, dans le fond bien banales. Cette sensibilité commune aux deux studios touche le jeune Eiichiro qui cherchera à la dépeindre quelques années plus tard dans un manga de piraterie qui est avant tout une aventure autour du monde. Pourtant, notre adolescent voit surtout dans les films Disney un autre moyen de se perfectionner au dessin, en améliorant sa technique : « Pour devenir mangaka, je m’entraînais à reproduire des dessins animés Disney image par image25. » Ces dessins animés qu’Oda s’amuse à recopier sont autant les films que les vieux cartoons des années 1930, de Disney donc, mais aussi de Tex Avery ou Hanna-Barbera, véritables hommages à l’art du mouvement et de l’animation.

Par conséquent, notre aspirant dessinateur s’est nourri, depuis très jeune, d’une culture ouverte sur l’Occident, en particulier les États-Unis, tout en gardant un fort lien avec son pays natal. Cette diversité culturelle permettra à Oda d’élargir son imagination et de jouer avec les codes culturels afin de créer à l’avenir des œuvres particulièrement syncrétiques. Et c’est justement dans ses premiers tâtonnements, à travers sa quête du métier de mangaka, qu’Oda va expérimenter toute sa folie créatrice, avide de remplir le blanc de ses planches avec des dessins provenant de tous les horizons.

TALENTUEUSE ADOLESCENCE

Encore collégien, Eiichiro Oda se perfectionne autant qu’il le peut au dessin. L’habitude qu’il prend, depuis très jeune, de reproduire les dessins des films Disney ou les pages de Kaibutsu-kun l’amène à se forger ce style graphique si atypique, à la fois fantasque et « très original26 » selon l’avis de ses proches. De ce fait, pour l’adolescent qu’il est, devenir mangaka repose essentiellement sur la technique : « Jusqu’au lycée, je pensais qu’il fallait savoir bien dessiner pour entrer dans le métier27. » C’est donc armé de confiance en son coup de crayon qu’Oda décide en 1991, à l’âge de 16 ans, de participer à son premier concours consacré aux mangas.

Ces concours existent depuis les années 1960 et sont organisés par les grandes maisons d’édition dont sont issus les magazines hebdomadaires et mensuels. Cela permet aux auteurs en herbe de proposer des histoires courtes (one-shots), avec généralement à la clé une belle somme d’argent, et surtout la possibilité de se faire connaître, voire, pour les meilleurs, d’être publiés. Une bonne partie des mangakas les plus connus sont ainsi passés par ces concours, sorte d’étape obligée pour les aspirants désireux de se faire remarquer. Notre jeune dessinateur ne peut donc pas échapper à cette règle et choisit de participer au prix HopStep, un concours mensuel organisé par la Shûeisha, la maison d’édition du Weekly Shônen Jump, ce magazine qui le fait tant rêver. Et la récompense de ce concours a aussi de quoi exciter l’adolescent de 16 ans : la publication des one-shots vainqueurs dans un magazine mensuel !

Pour ce concours, Eiichiro Oda envoie sa première création, FLY UP BOY, dont les contours et le scénario restent encore mystérieux aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, le talent du jeune dessinateur lui permet d’être finaliste de ce concours, une prouesse pour son âge, même si cela se conclut par une défaite et des notes moyennes. Cependant, cette participation lui montre à quel point être mangaka requiert de l’exigence et de l’expérience, à lui qui « n’avait encore aucune idée du matériel dont se servent les pros » et qui « dessinait au crayon à papier sur un simple cahier28 ». Les codes professionnels du manga échappaient également au dessinateur en herbe, qui découvre à travers ce premier concours la nécessité de réaliser des nemu, ces storyboards qui esquissent la trame de l’histoire : « On m’a demandé d’envoyer un nemu… Mais à l’époque, je ne savais même pas ce que c’était. Je n’en revenais pas qu’on doive s’ennuyer à dessiner ça29… » Toutefois, ce qui prive surtout l’adolescent d’un prix, c’est la qualité d’un scénario jugé trop peu travaillé, qu’il a très certainement négligé au profit de la technique et du dessin. Désormais, l’inexpérience scénaristique de l’apprenti mangaka devient la pierre d’achoppement contre laquelle il doit travailler pour enrichir ses futures propositions.

Or, et peut-être sans le savoir, Eiichiro Oda commence justement à enrichir sa façon de penser les scénarios en consacrant une grande partie de son adolescence à parfaire sa culture cinématographique. Passionné de septième art, l’adolescent dévore les classiques, quitte à en regarder parfois jusqu’à trois par jour30, sans pour autant se détourner complètement des films qui dominent le box-office durant les années 1980. Aujourd’hui devenu adulte, notre auteur avoue compter Akira Kurosawa, Quentin Tarantino ou encore Hayao Miyazaki, comme nous l’avons déjà mentionné, parmi ses réalisateurs préférés31. Des réalisateurs aux univers et aux techniques très différentes, parfois éloignées, et qui montrent les différentes cultures qui cohabitent dans l’esprit du futur maître.

Le bon, la brute et le samouraï

Dans sa jeunesse, Eiichiro Oda fait la rencontre d’œuvres qu’il érige aujourd’hui dans son panthéon personnel du cinéma et qui sont révélatrices du cheminement de sa pensée au fur et à mesure du temps. C’est tout particulièrement le cas des Sept Samouraïs (1954) d’Akira Kurosawa, un monument du cinéma japonais dont notre futur auteur raffole tout particulièrement. L’estime qu’il lui porte le pousse même à avoir toujours en évidence sur sa table de travail les sept peluches représentant les sept samouraïs du film, toujours conservées avec grande précaution dans leur boîte d’origine32.

Ce film nous embarque dans le Japon médiéval du XVIe siècle, durant l’ère Sengoku (1477-1573), une période profondément marquée par les conflits locaux et les guerres. De quoi donner un cadre tumultueux au film, nous narrant l’histoire d’un village paysan qui, pour mettre fin aux persécutions de bandits pillant les récoltes, décide de recruter sept rônins, des samouraïs sans maître, pour les défendre. Ce monument du cinéma, long de trois heures et demie, fait cohabiter la contemplation de la vie avec le courage sans faille des guerriers, mêlant ainsi l’action à la réflexion, une alchimie qui fascine notre auteur durant l’adolescence. Il est donc facile de penser que ce film a beaucoup nourri l’imaginaire d’Oda, qui lui inspirera plus tard l’arc du pays des Wa.

Or, ce Japon sans foi ni loi des chanbara33de Kurosawa prend directement sa source dans les westerns américains, notamment ceux de John Ford. Ce dernier a popularisé une esthétique du western qui mêle les coups de fusil des cow-boys à la lenteur de la contemplation des grands espaces, que Kurosawa reprend en les remplaçant par des samouraïs et des villages japonais. Cependant, une décennie plus tard, c’est le cinéma d’Akira Kurosawa qui inspire cette fois le renouveau du western, dans l’Italie des années 1960. Plus qu’une inspiration, c’est même un véritable remake qui est réalisé, avec Les Sept Mercenaires (1960) de John Sturges, qui remplace sans complexe les bandits par des Mexicains et les samouraïs par des cow-boys. Les inspirations et les remakes se multiplient, comme avec Pour une poignée de dollars (1964) de Sergio Leone, premier film de la « Trilogie du dollar », portant Clint Eastwood à l’écran, et reprenant, sans en acquérir les droits, Le Garde du corps, film de Kurosawa sorti à peine trois ans plus tôt… Désormais, dans ce western « spaghetti », le cow-boy devient un antihéros : il est rusé, railleur, antipathique et même violent. Dans ce nouvel Ouest, les contradictions humaines battent leur plein, tandis que la liberté cède sa place aux mauvaises mœurs, faisant cohabiter l’alcoolisme, la prostitution et les armes à feu.

Un univers qui ne peut qu’attirer les adolescents, et qui n’a pas manqué d’inspirer Oda. Cette passion ne s’est pas éteinte et notre auteur n’hésite pas à ériger aujourd’hui le genre du western comme étant son type de cinéma préféré34. Cet amour pour le genre naît très certainement à l’âge de 13 ans, lorsqu’il découvre à l’affiche le film Young Guns (1988) de Christopher Cain, aujourd’hui devenu l’un de ses films préférés35et dépeignant toute la mythologie entourant le personnage iconique qu’est Billy the Kid. L’ambiance, les figures et les scènes fascinent véritablement notre adolescent, qui décide de rendre hommage à ce genre qu’il affectionne tant en lui consacrant un one-shot : Wanted!

Wanted!

Bien décidé à prendre sa revanche après sa défaite au prix HopStep, Oda n’abandonne pas l’idée de devenir un jour mangaka, et décide de passer par la voie royale en s’inscrivant cette fois-ci au prix Tezuka, un concours organisé par la Shûeisha deux fois par an. Le nom de ce concours a déjà quelque chose de prestigieux, puisqu’il fait directement référence au « dieu du manga », dont nous avons déjà abondamment parlé. Surtout, de grands noms de l’industrie ont remporté ce prix par le passé, comme Nobuhiro Watsuki (1987), l’auteur de Kenshin le vagabond, ou encore Takehiko Inoue (1988), derrière le culte Slam Dunk. Autant de grands noms qui transmettent au jeune Oda l’énergie suffisante de se rêver en futur vainqueur. Surtout que la récompense pour le gagnant a également de quoi faire tourner la tête de l’adolescent désormais âgé de 17 ans : 1 million de yens, soit à peu près 7 200 de nos euros actuels36 !

Notre jeune auteur choisit donc de participer à ce 44e prix Tezuka, soit la seconde édition de l’année 1992. Désireux de rester anonyme, c’est sous le pseudonyme de Tsukihimizu Kigondo qu’il décide de concourir, donnant d’emblée le ton sur ses intentions humoristiques et son attirance pour les détournements de la langue japonaise : les caractères composant ce nom d’emprunt reprennent les différents jours de la semaine, que nous pourrions lire « LunMarMerJeuVenSam » en français. C’est avec cet esprit facétieux qu’Oda, alias Tsukihimizu Kigondo, soumet au jury du concours sa première véritable histoire courte : Wanted!.

Dans ce one-shot d’une trentaine de planches, Oda a voulu emmener les membres du jury dans un monde évoquant l’Ouest américain. Rapidement, et en moins de deux pages, l’auteur plante un décor qui respire le western et qui en reprend les codes, faisant cohabiter les cow-boys, les saloons, l’alcool et les colts. Son héros, Gill Bastar, est un sympathique criminel recherché pour des meurtres qu’il n’a commis, de son aveu, que par légitime défense. Il est, en effet, constamment poursuivi par une horde de chasseurs de primes qui le défient en duel – chaque victoire entraînant l’augmentation de la prime et, parallèlement, du nombre d’adversaires à ses trousses. L’une de ses victimes, Wild, n’acceptant pas sa défaite, revient le hanter ; son fantôme l’accompagne dès lors dans ses aventures. En mêlant Far West et histoire de fantômes, Oda nous déplace directement sur le terrain de l’absurdité qu’il apprécie tant. N’y cherchez pas de cow-boys à la Clint Eastwood ni de féroces pistoleros cyniques et amoraux, car, loin des lenteurs contemplatives du western, Oda nous invite avec Wanted! à suivre un récit drôle où l’action s’enchaîne très rapidement.

Le dessin accompagne la légèreté du propos, grâce au style caractéristique de notre auteur, à mi-chemin entre le trait des mangas pour enfants et celui de Dragon Ball, participant beaucoup à l’humour ambiant de ce one-shot. Les visages arrondis et les expressions comiques viennent appuyer les gags, comme lorsque Gill et Wild se rencontrent pour la première fois. Dans ces dessins sans décor, Oda déforme par exemple le visage de ses deux personnages : il les dote d’yeux globuleux d’étonnement et de dents ciselées, afin de marquer la mauvaise foi des protagonistes. De ce fait, ce procédé confère une véritable identité humoristique et semble d’ailleurs être inspiré, en même temps qu’un hommage, à Akira Toriyama, qui usait déjà de ce procédé dans Docteur Slump, son succès précédant Dragon Ball.

Cette absurdité se retrouve aussi dans la narration et dans les informations contenues dans l’histoire. Nous découvrons par exemple dès la page introductive l’affiche de recherche (« Wanted ») d’un Gill Bastar valant pas moins de 87 milliards de dollars et mimant une improbable grimace. Cette extravagance, propre au style naissant d’Oda, parcourt l’entièreté des pages de ce chapitre et se manifeste notamment avec les facéties du héros. À travers les pitreries de Gill Bastar, on croirait presque reconnaître celles de Terence Hill dans On l’appelle Trinita, un western de 1970. Dans ce film, Enzo Bardoni revisite complètement le genre en faisant disparaître la violence crue des tueries derrière des situations plutôt humoristiques. Trinita n’est alors plus l’archétype du cow-boy taciturne et solitaire que les spectateurs avaient pris l’habitude de connaître, il devient un insouciant pistolero à la fois espiègle et malin. Avec ce film, le western spaghetti devient soudainement un programme familial moins sanglant et beaucoup plus accessible pour le public. En tant qu’aficionado de westerns, notre auteur devait avoir eu vent de ce film à succès, et il fait partager les qualités de Trinita avec celles de Gill Bastar, pour en faire un cow-boy bavard et plaisantin.

Les codes du western sont en tout cas maîtrisés par notre jeune auteur, qui conclut son histoire par un dernier pied de nez au genre, et choisit d’abandonner le traditionnel silence pesant des duels, qui précède le coup de feu fatal du cow-boy le plus rapide. Notre auteur, toujours frénétique, ne laisse pas de temps mort dans les péripéties qu’il construit : Gill Bastar dupe son adversaire final et s’éloigne d’un bon kilomètre pour l’abattre, tel un tireur d’élite. Ce n’est pas la rapidité qui caractérise notre héros – comme c’est le cas dans la plupart des duels de western –, mais sa précision : de quoi surprendre Wild, le fantôme, qui, impressionné par cet as de la gâchette, reconnaît tacitement sa défaite et finit par monter au ciel. Pourtant, cette conclusion est loin d’impressionner les membres du jury, qui la trouve en même temps difficile à comprendre et peut-être un peu trop attendue.