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Des histoires autour des vieux trams et des dépôts de Bruxelles du début des années septante.
Ces vieux trams qui faisaient rire ou pleurer leurs conducteurs et qui font encore aujourd’hui parler d’eux avec nostalgie. Des petites histoires de gens liés entre eux par ces trams d’antan.
Une série d’anecdotes romancées ayant pour point commun les trams bruxellois…
EXTRAIT
Les bourrasques de début mars balayaient les rues de Bruxelles : l’aube n’allait pas tarder.
Au dépôt d’Ixelles, la journée était depuis longtemps entamée, les premiers convois de trams le quittaient à cinq heures huit. Dans la salle du personnel, le chauffage maintenait une température tiède. Les hommes ne s’attardaient jamais très longtemps et ceux qui traînaient dans le coin devaient avoir une bonne raison. L’endroit n’était pas spécialement accueillant. Le vieux lino laissait voir le plancher, les tables étaient remplies de taches d’encre et de café. Peu de chaises assuraient une assise confortable ! Le plafond était noir de la fumée des cigarettes et des pipes, si ce n’étaient pas les restants de la suie de l’ancien poêle qui trônait avec sa buse au milieu de la pièce. Il donnait juste l’impression d’une douceur d’antan et n’avait rien à voir avec la chaleur du temps présent, fournie par un chauffage central mal entretenu.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Anna Dvorakova (Dvorak) est née à Prague (ex-Tchécoslovaquie) en 1944. Après avoir été bibliothécaire à Prague, elle est venue en Belgique où elle a été, entre autres, conductrice des trams à Bruxelles, employée de bureau et, finalement, administrateur de sociétés à Bruxelles et à Vincennes (France). Après avoir pris sa retraite, elle s’est mise à sérieusement exploiter son hobby d’enfance : la peinture. Depuis 2003, elle expose en Belgique, en France, en Italie et ailleurs. Cette activité artistique, uniquement axée sur l’abstrait, l’a incité à écrire son premier livre :
Zigzags de la vie.
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Seitenzahl: 214
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Photos d'origines diverses, collection William Jones.
Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite. Par contre, les accidents ou les incidents décrits sont basés sur les faits réels arrivés dans différents dépôts de Bruxelles. Les évènements, touchant les intervenants dans ce récit, ont aussi eu lieu, mais pas nécessairement en rapport avec la vie aux dépôts. Les détails techniques ont été simplifiés à tel point que je demande aux ingénieurs et aux puristes de me le pardonner.
Cette matinée de la fin de février n’était pas trop froide, le vent n’était pas aussi fort qu’hier et la pluie fine tombait presque droit. Les gens qui partaient au boulot cachaient leur nez sous une écharpe, mais se disaient en même temps que la veille, c’était plus dur. La circulation était quasi à l’arrêt. Enfin, ce n’était pas inhabituel. Depuis pas mal de temps, il était presque impossible de se déplacer dans les rues du centre. Les travaux du métro paralysaient tout. Les tunnels de la petite ceinture étaient remplis à craquer tous les jours, surtout aux heures de pointe. Les trams et les bus n’arrivaient plus à avancer correctement et les voyageurs qui espéraient arriver à l’heure à leur travail se trompaient. La plupart des personnes qui n’avaient pas un trajet trop long à effectuer partaient à pied. C’était encore sans compter avec les aléas des trottoirs qui étaient éventrés un peu partout.
La Toison d’Or ne faisait pas exception à la règle et les optimistes, qui croyaient arriver à temps, accrochaient leurs vêtements sur les clous qui dépassaient des balustrades censées les protéger de la chute dans les trous ouverts tout le long de leur trajet. Les femmes cassaient leurs talons dans les interstices des planchers et juraient de ne plus emprunter ce trajet. Seulement, il n’y avait pas de solution de rechange et, le lendemain, elles reprenaient le même chemin pour refaire plus ou moins la même expérience.
Simone savait être fort en retard. Elle s’était encore une fois tordu la cheville sur une dalle descellée du trottoir de la rue de Namur. Elle essayait de courir de la porte de Namur vers les bureaux de la STIB situés pas trop loin de là. Si sa cheville ne l’ennuyait pas trop, elle espérait y arriver plus ou moins à l’heure. Mais voilà, son pied commençait à se rebiffer et elle devait ralentir sa course.
— Simone !
Une voix connue l’interpella.
Elle se retourna. C’était bien sa collègue, Jeannette, qui arrivait en courant.
— Salut, Jeannette ! Nous sommes fort en retard.
Elle clopinait à côté de son amie.
— Qu’as-tu encore fait ? C’est ta cheville ?
— Oui, rue de Namur.
— Pas de chance. Je cours devant et je préviendrai le chef. Il ne sera pas heureux. Il y aura du monde aujourd’hui.
— Vas-y, je me dépêche, répondit Simone.
Jeannette arriva au bureau avec un quart d’heure de retard et le chef la convoqua dans son bureau. Elle dirait pour sa défense qu’elle avait aidé Simone.
***
La salle devant le bureau de recrutement était presque pleine. Les quatre chaises bancales étaient occupées par des gens qui se connaissaient visiblement, car ils rigolaient à l’unisson. Le moustachu tapotait sur le dos de son voisin et chuchotait à son oreille. Son regard se tourna dans la direction d’une fille obèse restée debout près de la fenêtre. Elle s’appuyait contre le mur et donnait l’impression de ne rien voir ni entendre.
Un autre groupe s’était formé près du guichet fermé. Simone venait d’arriver malgré sa cheville enflée et s’était installée à son bureau.
— Allez-vous ouvrir encore aujourd’hui ? demanda quelqu’un.
Le petit homme collé contre la vitre avait l’air furieux :
— On attend déjà depuis une demi-heure et personne ne nous dit rien.
— Sur le papier de la convocation, il était précisé que les retardataires ne seraient pas admis. Nous sommes à l’heure !
Le voisin du petit bonhomme s’était mis à réclamer aussi. Il tenait dans sa main une liasse de papiers et la faisait claquer contre le mur.
Simone ouvrit le guichet et cria :
Avez-vous tous déposé vos candidatures à l’entrée ? Celui qui n’a pas avec lui les certificats demandés devra revenir une autre fois !
— Nous avons tout ce qu’il faut, répondit le petit homme, qui colla quelques feuilles contre la vitre.
Une des deux portes du fond de la pièce s’ouvrit et Jeannette frappa dans ses mains pour se faire entendre :
— Tout le monde entre, s’il vous plaît ! Asseyezvous où vous voulez, deux personnes par table. Je reviens tout de suite.
Les hommes s’engouffrèrent dans la pièce faiblement éclairée par deux fenêtres. La pluie battait contre les vitres et le vent s’était de nouveau levé.
— Il fait noir ici ! s’énerva un autre.
— L’interrupteur est à droite ! répondit Jeannette qui discutait avec Simone.
Jeannette attira Simone vers le guichet :
— Le chef m’a appelée. Je n’ai pas eu le temps de déposer mon sac. Il était furieux. Mais non, pas contre toi.
Elle arrêta le mouvement de Simone et continua :
— Le chef a dit que ce matin quelqu’un avait téléphoné. Un homme qui insistait pour que nous n’engagions pas sa femme. Il paraît qu’elle devrait être ici aujourd’hui.
— Quelle histoire ! Et pourquoi ? répondit Simone.
— Le chef ne le sait pas, il n’a rien compris des explications. Il paraît que c’est un Grec d’après le nom. Quelque chose comme Papadolos.
Simone chercha dans ses papiers.
— Eh bien, ça pourrait être Papadopoulos. Il y a ici une candidate à ce nom.
— On verra bien. Dis-moi, combien sont-ils aujourd’hui ?
Jeannette rassembla les dossiers du bureau de Simone et attendit la réponse.
— J’en ai convoqué vingt et il me semble en avoir compté seize, répondit Simone.
— Bon, ça va aller. J’y vais.
Jeannette entra dans le grand bureau où les candidats rigolaient entre eux.
— Bonjour à tous. Je m’appelle Jeannette.
Un bonjour tout d’un coup timide la salua.
— Je vous distribuerai des papiers à remplir. Il y a d’abord une feuille d’identification que vous devez compléter, sans ratures si possible. Vous ajouterez votre CV et vos certificats.
Un homme au visage buriné leva le bras et voulut parler. Jeannette l’arrêta :
— Je répondrai à vos questions individuellement après. Terminons d’abord ceci. Les trois autres documents font partie du test. Ne copiez pas l’un sur l’autre, ce serait inutile. Dès que vous aurez terminé, remettez les papiers au guichet à la sortie.
Elle attendit quelques secondes et continua :
Nous pensons avoir vos résultats encore aujourd’hui. Ceux qui le veulent pourront les obtenir à partir de seize heures. Ne téléphonez pas. On les remet uniquement sur présentation de votre convocation. Est-ce clair ?
Visiblement, c’était clair.
Elle fit le tour des tables et distribua des liasses de stencils. Tout le monde avait un crayon ou un stylo sauf une très jeune femme visiblement enceinte.
Jeannette lui trouva un crayon et une gomme dans un tiroir.
Le test se composait de deux pages de calculs simples et une page de questions auxquelles il fallait répondre. Ce n’était pas très compliqué, Jeannette sortit de la pièce. Elle pouvait compter sur une bonne demi-heure de liberté et alla s’offrir un café.
Devant la machine à café se trouvait déjà le chef du personnel. Jeannette savait qu’il l’attendait. Hier, il lui avait demandé de sortir cet après-midi avec lui et de prendre un café dans la taverne d’en face. Elle n’avait pas répondu à ce moment-là. Mais maintenant, elle serait obligée de lui dire qu’elle ne sortirait pas avec lui. Simone l’avait prévenue qu’il était marié et père de deux enfants.
« Que croit-il ? Que je suis une fille facile ? » Jeannette se savait attirante. Elle était grande pour une femme, et très fine de taille. On rigolait souvent en lui disant que l’on pourrait la casser en deux avec une seule main. Elle était fière de son apparence et s’habillait en conséquence.
— Vous avez l’air courroucé, Jeannette. Cela ne va pas comme vous voulez ?
— Non, chef. La femme de cet homme qui vous a téléphoné ce matin est parmi les candidats. Elle est enceinte de cinq ou six mois. Il serait difficile de la mettre dehors, le syndicat s’y opposera.
Le chef pencha sa tête vers la sienne et baissa sa voix :
— On reparlera de ça plus tard. Je voudrais connaître votre réponse à ma question d’hier.
Jeannette pensa qu’il faudrait rester prudente :
— Je suis fort occupée, chef. Je ne pense pas que ce serait raisonnable. Vous êtes marié et avez d’autres obligations.
Elle ne savait plus quoi dire sans le fâcher. Il pouvait très bien la renvoyer au dépôt pour reprendre son ancien travail d’employée. Ici, à la direction, elle avait un salaire plus élevé et passait toute la journée au chaud.
On entendit des talons marteler le carrelage. Simone arriva en claudiquant et agita une liasse de feuilles.
— C’est gagné, chef. On n’a pas besoin de raconter des bobards. Votre « Papadolos » n’a pas écrit une ligne du texte et, en calcul, elle s’est arrêtée à la troisième ligne. Son mari va être content. Elle ne doit même pas revenir chercher les résultats cet après-midi. Je le lui ai déjà dit dès que j’ai vu ce qu’elle avait fait.
Le soulagement était visible sur le visage du chef et Jeannette poussa un gros soupir :
On a de la chance !
Par contre, continua Simone, la grosse… tu te souviens d’elle, Jeannette ?
— Et comment ! J’avais peur de devoir lui apporter une deuxième chaise pour s’asseoir !
— Elle a terminé quelques minutes après la Grecque. Tout est rempli, et correctement ! Sauf peut-être le français, il y a des fautes, pas trop graves.
— Qui est-ce ?
Le chef leva la tête.
— Il faudra regarder ses papiers. Une femme des pays de l’Est, je pense.
Le chef approuva de la tête et dit en partant :
— On fera le planning à quinze heures. À tout à l’heure.
Les deux amies poussèrent un gros soupir de soulagement. Le Don Juan du service parti, elles pouvaient se détendre un peu et profiter du moment pour passer en revue les candidats. C’était leur sport favori. Tout passait par le tamis de leur observation : les vêtements et les coiffures des candidates, les muscles et la taille des hommes.
Un bruit à l’autre bout du couloir leur fit lever la tête. Un chariot rempli de classeurs heurta un mur, rebondit et s’arrêta brutalement contre le mur opposé.
Jeannette et Simone se regardèrent en pouffant de rire :
— Adrienne !
La dénommée Adrienne arriva en glissant derrière le chariot et s’arrêta juste à temps pour ne pas suivre son trajet.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive encore, Adrienne ?
Simone se donnait un visage sérieux.
— C’est cette saloperie de linoléum décollé, j’ai encore une fois buté dessus quand cet imbécile de moustachu a voulu m’embrasser. Il avait demandé où sont les toilettes et, quand je lui ai montré le chemin, il m’a prise dans ses bras en disant que je lui sauvais la vie ! Quel imbécile !
Adrienne se retourna vers son chariot, l’attrapa et partit à toute vitesse vers l’ascenseur, en face du « coin café ».
— Cette Adrienne, même une mouche lui ferait faire une bêtise !
Simone continua à rire. Jeannette pensa à autre chose :
— Elle a parlé d’un moustachu. Il y en a un parmi les candidats, il me semble que c’est un Italien. Il m’a zyeutée tout à l’heure.
Jeannette proposa à Simone de récolter les tests puis de partir déjeuner ensemble. Le tableau du personnel était déjà prêt, il ne restait qu’à compléter par les noms des nouveaux qui seraient acceptés.
La plupart des candidats avait terminé ; dans la salle restaient encore l’homme au visage buriné et le moustachu. Jeannette se pencha sur le travail de l’homme à la moustache :
Est-ce trop compliqué, Monsieur ?
Non, la question n’est pas là. J’ai terminé les calculs, mais la dernière page me pose des problèmes.
— Pourquoi ?
— Je suis Italien et, en français, je ne sais pas bien écrire, et puis je n’ai pas eu assez de temps.
— Mais vous comprenez le français, n’est-ce pas ?
— Oui, ça, oui.
— Alors, répondez comme vous le pouvez et, en deuxième ligne, mettez ça en italien. Mais dépêchez-vous, il se fait tard. Vous avez perdu du temps en allant aux toilettes.
Le visage de l’Italien accusa le coup : – Oui, M’me.
Elle s’avança vers le dernier homme.
— Et vous, où trouvez-vous un problème ? Vous êtes Belge, n’est-ce pas ?
— Je suis Belge, sûr ! Les calculs ne sont pas mon fort. Je pensais avoir une place comme conducteur et non comme receveur.
— Malheureusement, nous demandons toujours de travailler d’abord comme receveur. Le conducteur doit pouvoir le remplacer, le contraire n’est pas obligatoire.
— Il n’y a pas moyen de faire une exception ?
Jeannette était consciente qu’il y avait une pénurie du personnel.
— Notez votre demande sur la première page, on verra.
— Merci, merci beaucoup. Je dois trouver du travail. Nous aurons un bébé bientôt et ma femme ne pourra pas travailler plus longtemps.
Les deux hommes partirent rapidement, Jeannette ramassa les papiers et sortit presque en courant. Subitement, il se faisait tard.
Après leur repos, les deux amies arrivèrent au bureau quelques minutes avant les quinze heures et eurent une remarque du chef. Il se vengeait du refus de Jeannette plus qu’autre chose. Des seize candidats, ils n’en restaient que neuf dans la salle d’attente. Apparemment, les autres avaient abandonné.
Simone, sa cheville toujours enflée, entra dans la salle avec la liste des candidats acceptés. Elle se tourna d’abord vers l’homme au visage buriné :
— Monsieur Vandevelde, Alexandre ?
— Oui, M’dame, c’est moi.
— Voici quelques documents qu’il faudra remplir. Vous devez vous présenter chez le médecin de la STIB demain à dix heures. Si tout est bon pour lui, vous passerez des examens d’aptitude à la conduite. La direction décidera ensuite. Ceci n’est pas un procédé habituel, mais nous manquons de personnel. N’en parlez pas trop.
— Merci, M’me. Bouche cousue. Promis.
Il souleva sa casquette et quitta la pièce avec un grand sourire.
Jeannette suivit l’homme du regard et se sentit heureuse. Ensuite, elle apostropha l’Italien :
Monsieur Capellini, Pasquale ?
Si, signora.
— Je suis désolée pour vous, nous avions l’impression que vous ne compreniez pas le texte. Ce serait trop difficile pour vous ensuite quand vous devriez remplir des formulaires. Apprenez un peu le français, voici le texte que vous avez raté. Vous pouvez facilement y arriver. Contactez-nous dès que vous serez prêt.
Visiblement, l’homme n’était pas content.
— Pourquoi avez-vous accepté l’autre et moi pas ? Je veux aussi être conducteur et pas être receveur.
Jeannette en avait assez :
— Vous savez bien que vous passeriez plus tard l’écolage de conduite. Mais vous devez commencer par le début. Le conducteur a encore plus d’écrits à faire que le receveur. Compris ?
L’homme s’en alla en ronchonnant.
Il restait encore six hommes et la grosse fille.
— Vous autres, vous êtes engagés. On vous attend vendredi à neuf heures dans le bureau « A2 » au deuxième étage, ici dans le bâtiment. Des questions ?
— Devons-nous prendre quelque chose avec nous ?
Un accent slave à couper au couteau fit lever la tête de Jeannette. Elle vit cette fille obèse devant elle, le visage rond comme la pleine Lune, qui la regardait franchement avec un sourire.
— Un papier et un crayon pour des notes éventuelles, précisa Jeannette.
Elle regarda la jeune femme quitter la pièce. Son postérieur volumineux se balançait disgracieusement, serré dans un pantalon bleu clair visiblement usagé. Ses cheveux crépus et mal coupés étaient serrés en une queue de cheval qui sautillait au sommet de son crâne. L’ensemble faisait rire et pouvait provoquer des piques de gens indélicats. Jeannette pensa qu’il faudrait le lui dire sans la blesser.
— Jeannette, dépêche-toi, l’appela Simone.
— Je viens, il est tard, je sais.
Jeannette et Simone quittèrent le bureau. La journée était terminée.
Les bourrasques de début mars balayaient les rues de Bruxelles : l’aube n’allait pas tarder.
Au dépôt d’Ixelles, la journée était depuis longtemps entamée, les premiers convois de trams le quittaient à cinq heures huit. Dans la salle du personnel, le chauffage maintenait une température tiède. Les hommes ne s’attardaient jamais très longtemps et ceux qui traînaient dans le coin devaient avoir une bonne raison. L’endroit n’était pas spécialement accueillant. Le vieux lino laissait voir le plancher, les tables étaient remplies de taches d’encre et de café. Peu de chaises assuraient une assise confortable ! Le plafond était noir de la fumée des cigarettes et des pipes, si ce n’étaient pas les restants de la suie de l’ancien poêle qui trônait avec sa buse au milieu de la pièce. Il donnait juste l’impression d’une douceur d’antan et n’avait rien à voir avec la chaleur du temps présent, fournie par un chauffage central mal entretenu.
Autour d’une grande table, placée à proximité du poêle inutile, se trouvait une bande d’amis dont le service commencerait bien plus tard. En tête se tenait le couple : Ania « la Russe » et Éric. Ils habitaient à Drogenbos et venaient travailler ensemble en voiture, tous les jours à la même heure. Ania avait eu des ennuis au dos dans le temps et restait partiellement handicapée. Éric était conducteur de trams aussi bien que de bus. Il faisait souvent le « ramassage du personnel » à quatre heures du matin en dehors de ses heures normales. Dans ces cas-là, Ania le conduisait tôt le matin et revenait plus tard pour reprendre leur service à deux. Le couple fonctionnait à merveille et personne au dépôt ne pensait à les licencier. Il n’y avait pas beaucoup de personnes qui travaillaient tant d’heures sans rechigner. Éric et Ania construisaient leur maison et ne voulaient pas prendre un emprunt à la banque, donc, chaque franc qui venait en plus de leur salaire régulier était bienvenu.
Paulette, veuve depuis quelques années, était assise à côté d’Ania. Elle n’avait jamais demandé à conduire, son job de receveuse lui plaisait bien.
Sa tranquillité était un peu perturbée par Albert, le chauffeur de bus qui s’était placé juste en face d’elle. Il était son chevalier servant et, souvent, il la reconduisait chez elle après le service. Il lui était déjà arrivé de l’attendre plus d’une heure.
Pierre était installé au bout de la table et gardait la dernière place libre pour son frère :
— Jean devrait être là. C’est encore Yvette qui le met en retard. Je ne comprends pas, elle n’est pas capable de s’organiser.
— Allez, Pierrot !
Albert le poussa du coude.
— Ne m’appelle pas Pierrot ! Je déteste ça !
— Bon, je sais, je te taquine, bêta !
Albert rit et observa Paulette en posant la question à Ania :
— Ania, vous êtes toujours sur la « 32 » ?
— Ben oui, où veux-tu que nous soyons ?
— Pour changer une fois ! Ne t’endors-tu pas, Éric, avec ce trajet identique tous les jours ?
— Non, je n’ai pas l’habitude de dormir quand je travaille.
Éric répondit pour la énième fois à la même question d’Albert et pensa : « Il pourrait changer de registre, cela fait bien deux ans qu’il demande la même chose ».
La porte laissa entrer l’air froid et Angèle, qui préparait les cafés dans le petit cagibi à côté du magasin, cria :
— Tu veux que le vent nous emporte, Jean ?
Jean claqua la porte derrière lui :
— Désolé pour le retard. Cette fois, c’est Jeff qui m’a retenu. Il y a des nouveaux qui doivent arriver à dix heures.
— C’est un peu tard non ? dit Albert.
Jean avait une réponse toute prête :
— Mais non, c’est la première vague. Rien que des receveurs. Ils ne veulent pas les mettre dans le bain pendant l’heure de pointe. Il paraît que les nouveaux conducteurs arriveront seulement vendredi prochain.
— Sais-tu combien de receveurs on aura ?
Ania était soucieuse. Elle aimait ce travail et le retard ou les erreurs causées par les nouveaux ne la dérangeaient pas.
Visiblement, Jean savait tout :
— Certainement trois, d’après Jeff.
Le chef du dépôt, Jeff, était son meilleur ami.
Albert regarda Paulette :
— Tu donneras peut-être des cours.
— Il n’en est pas question. Laissons ça à Ania, elle le fait très bien.
Ania leva les yeux vers le plafond.
— Toujours moi, pourquoi ?
— Parce que tu es la meilleure. Voilà pourquoi !
Éric cacha son sourire : sa femme faisait semblant de se fâcher, mais en réalité elle aimait cela et était fière de ses élèves. Ils ne faisaient pas trop de bêtises. Ce n’était vraiment pas un mauvais résultat en comparant avec d’autres.
La conversation et les boutades continuèrent un moment, et puis s’arrêtèrent. Angèle apporta des tasses de café très chaud et tout le monde le but avec plaisir.
Le ballet des véhicules sortants continuait en un rythme soutenu, l’heure de pointe devait être assurée à temps.
La sortie du dépôt n’était pas de tout repos : des automobiles passaient dans les deux sens dans la rue étroite et la circulation dense sur le boulevard Général Jacques à proximité n’arrangeait rien. Il était plus simple de tourner à droite pour desservir le centre-ville. Dans ce cas, il ne fallait arrêter qu’une bande de la circulation.
Ceux qui devaient d’abord desservir les faubourgs sortaient à gauche. La circulation des voitures devait être arrêtée complètement pour que les trams puissent sortir et monter vers le boulevard pour prendre l’une des trois directions possibles au milieu du carrefour. Il y avait des jours où la pagaille devenait indescriptible et faisait s’arracher les cheveux aux conducteurs qui restaient bloqués pendant de longues minutes sur place.
La situation ne s’améliorait pas quand les trams rentraient. Au contraire, il fallait rentrer en marche arrière et employer de nombreux aiguillages qui devaient être changés manuellement. Les nouveaux y perdaient souvent leur latin et les anciens se disaient : « Au moins, ils seront plus attentifs à l’avenir ».
***
Dana, la nouvelle recrue, savait être beaucoup trop tôt quand elle s’arrêta devant le dépôt. Le ding ding d’un tram la ramena à la réalité. Elle se trouvait juste dans son chemin et dut faire un saut en arrière.
— Faites attention, M’me ! cria un ouvrier du dépôt.
— Pardon, Monsieur, je ne l’ai pas fait exprès.
— Je m’en doute. Vous devez regarder partout ici. Ça bouge.
— Oui, je vois. Vous pouvez peut-être me dire où je dois aller, s’il vous plaît. C’est mon premier jour ici.
L’ouvrier la regarda, un peu dérouté. Un accent pareil, il ne l’avait jamais entendu. Et en regardant plus attentivement, il ne se souvenait pas d’avoir vu une femme aussi forte et mal mise. On aurait dit qu’elle sortait d’un autre monde.
— Dites-moi ! Que puis-je pour vous ?
Il s’étonna lui-même de sa phrase, il ne l’avait jamais employée ainsi. D’habitude, il dirait d’un ton fâché : « Que voulez-vous ? »
— J’ai rendez-vous à dix heures ici, au dépôt, dit Dana.
— Alors vous faites partie des nouveaux qui arrivent aujourd’hui ! C’est au rez-de-chaussée, dans la grande pièce. Jeannette n’est pas encore arrivée.
Dana le remercia et suivit la direction indiquée. Quand elle entra dans la pièce, elle sentit qu’elle était observée par plusieurs paires d’yeux. Cela la mettait mal à l’aise et elle s’obligea à dire poliment :
— Bonjour, messieurs, dames. J’ai rendez-vous ici à dix heures.
— Bonjour, répondirent tous à l’unisson.
Ania l’interrogea :
— Alors, vous êtes la nouvelle ? Bienvenue, Mademoiselle. Et asseyez-vous avec nous. Nous attendons tous Jeannette.
Ania regarda sa montre et constata que la nouvelle était arrivée trop tôt : – Vous êtes en avance.
— Oui, je sais, j’attendrai. Je déteste arriver en retard.
Dana n’avoua pas que sa montre fonctionnait mal et qu’elle ne pouvait pas se fier à l’heure indiquée. Elle serait obligée d’en acheter une, dès qu’elle aurait reçu son premier salaire.
Elle s’assit sur une chaise qui lui semblait être suffisamment solide et assez éloignée de la table pour ne pas déranger ses occupants.
Ania remarqua son manège et lui dit :
— Venez vous asseoir avec nous et dites-nous votre prénom, nous n’avons pas l’habitude de nous appeler par les noms. Et tout le monde se tutoie ici.
— Je m’appelle Dana.
— Et d’où viens-tu ? demanda Éric.
— Je viens de Prague, c’est en Tchécoslovaquie.
Éric lui sourit :
— Ania, ma femme, ici à ma droite, est d’origine russe. Son père est venu en Belgique après la Première Guerre et s’est marié ici.
— Je te rassure, précisa Ania, je ne parle pas vraiment le russe. Je ne connaissais que quelques mots que j’ai oubliés aujourd’hui.
— Nous avons eu le russe à l’école, j’avoue que j’en ai oublié la moitié.
Dana regarda autour d’elle. Personne ne riait d’elle. Cela la rassura, elle serait bien ici.
***
Il était presque dix heures. Les nouveaux auraient dû être là, mais c’est Jeannette qui fit claquer la porte :
— Quand est-ce qu’on fera réparer cette porte ? Avec ce vent, elle va s’envoler un jour.
Elle sortit d’un sac une liasse de documents et s’inquiéta :
— Où sont les nouveaux ?
Dana se leva.
— Oui, vous êtes ? Jeannette chercha dans ses papiers.
— Dana Novakova.
Jeannette consulta ses fiches et secoua la tête :
— J’ai ici le nom de Novak, mais pas No-vako-va. Est-ce une erreur ?
Le visage de la recrue devient rouge :
— Non, ce n’est pas une erreur. C’est ce qu’ils ont mis sur mon permis de séjour à la commune. L’homme au guichet ne voulait rien savoir avant de recevoir une copie de mon acte de naissance. Il a juste voulu connaître le nom de mon père qui est Novak. Dans les pays de l’Est, le nom d’une femme prend la terminaison « ova » ou « a » et…
