Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Pascal Colastenait à écrire cet ouvrage pour se rappeler ses souvenirs d’enfance dans les années soixante, lorsqu’il regardait la télévision en noir et blanc dans le séjour du pavillonoù il habitait près des bords de Marne, dans la banlieue parisienne. C’est pourtant vrai qu’elle était chouette, la télévision « sous Alexandre Dumas ».Ces programmes en 819 lignes qui étaient retransmis sur la première chainenous transportaient avec le talent d’un Claude Santelli dans l’univers de la comtesse de Ségur. Cette époque nous a énormément marqués, car elle s’adressait à toute la famille, et les personnes d’aujourd’hui qui étaient des enfants d’alors gardent ces moments de bonheur gravés dans leur mémoire. Bernard Noël fait partie de ces souvenirs. Ce livre nous fait découvrir ou redécouvrir le comédien, épris de liberté comme son personnage de Vidocq,ou sillonnant les routes comme Petruchio. Il nous entrainesur les chemins de l’acteurpour retrouver ses lieux de représentation en plein air, aller à Vaison-la-Romaine — le festival d’art dramatique d’Angers —, et revisiter tous les lieux de tournage, comme l’Auvergne qui servit de décor naturel durant l’été 1965 à la volumineuse fresque de Gaspard des montagnes dont le personnage exprimait tout le panache et la gouaille du héros d’Henri Pourrat. Aller sur les chemins de Bernard Noël nous permet de rencontrer des anonymes qui l’ont vu jouer, et des professionnels du spectacle qui l’ont côtoyé sur scène. Nous découvrirons les plateaux de télévision d’une époque et nous entrerons de plain-pied sur les scènes de théâtre qui ont été foulées par ce comédien un peu Capitaine Fracasse, comme le disait Jacques Perrin.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 321
Veröffentlichungsjahr: 2015
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
À ma petite maman.
« Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom. »
Paul Éluard (Liberté)
Préface
Avant-propos
J’avais treize ans
La Champagne
Rappelle-toi Barbara…
Le festival de Vaison-la-Romaine
Une histoire d’amour
Et Bernard Noël devient metteur en scène…
Avignon, 1947
L’Anjou et le festival d’Angers
L’univers de Roger Vitrac et les scènes parisiennes
Château en Suède
Victor ou les enfants au pouvoir
Cyrano de Bergerac
Cognacq-Jay
L’école des Buttes-Chaumont
.
La Mégère apprivoisée
La vallée de l’Aiguebrun, 1964
Le charme de Gaspard des Montagnes
L’Auvergne, 1965
Jean Topart et les autres comédiens…
Les cascades
L’esprit de Noël
La télévision de cette époque respectait le public
Illusions perdues
Beaumarchais ou 60 000 fusils
Marcel Bluwal et… Vidocq
Après Vidocq…
Malatesta
Les Trois portes
Don César de Bazan
Bernard Noël et le cinéma
Les copains d’abord
Les femmes et les voitures !
Les femmes
Noël 1964
La maladie et la comédie de la vie
Index des noms
À propos de l’auteur
Un jour, après la dernière représentation de « Mesure pour mesure » qu’il avait montée aux Bouffes du Nord et où j’avais repris le merveilleux rôle de Lucio créé par Maurice Bénichou, Peter Brook me prit à part et, après m’avoir dit plein de belles choses sur mon interprétation, me regarda et me dit : « Il te manque encore une chose… »
À cet instant, un temps, un silence qui n’en finissait pas. Plusieurs minutes dont chaque seconde semblait durer… des heures. Puis soudain, droit dans les yeux, il me lâcha, comme un message d’essence supérieure : « La Joie ! »
Depuis, j’essaie en permanence de la trouver. J’y arrive… parfois.
Bernard Noël l’avait, cette joie philosophique. Profondément ancrée en lui, elle rayonnait de tout son être : sur scène, à l’écran, comme dans tous les moments de sa vie que j’ai eu la chance de partager avec lui.
Mon premier souvenir de Bernard, c’est son interprétation du Coriolan de Shakespeare, monté par Gabriel Garran, et qui inaugura de si belle façon le Festival d’Aubervilliers au Gymnase Guy Moquet, une préfiguration du célèbre Théâtre de la Commune.
Bernard était déjà une « bête de scène » éblouissante. Il menait cette magnifique tragédie sur le pouvoir avec toute l’autorité, la rouerie, la brillance et le tragique du grand héros shakespearien.
Quelques années plus tard, nous nous sommes trouvés sur scène ensemble au Festival de Sarlat. Il jouait Cyrano. Je le dis sans cesse, je veux le redire : c’est le plus grand Cyrano de tous ceux que j’ai vus… Et j’en ai vu pas mal ! Des coulisses, je me régalais chaque soir à le regarder, à l’écouter, à ressentir le charme, la puissance de son expression et de sa voix, de sa merveilleuse gestuelle : je mesurais « sa joie ».
Et quand, par bonheur, je me retrouvais sur scène à ses côtés, en Cadet ou en Fâcheux, il donnait tellement d’énergie et de jeu à ses partenaires que l’on se sentait transporté.
Nous avons partagé des émotions et des expériences communes, mais pas simultanées avec trois grands directeurs d’acteurs : Maurice Jacquemont, Gabriel Garran et Marcel Bluwal. Ces hommes me parlaient toujours de lui avec une profonde vénération. Je regrette de ne pas l’avoir croisé plus souvent sur scène ou devant une caméra : on n’oublie pas ses partenaires d’exception.
Les grands acteurs tels que lui ne meurent jamais.
Pierre Santini
Le 5 juillet 2015.
J’avais treize ans
Je me souviens de ma mère me disant : « Pascal, range tes affaires et viens manger ! ». Je me revois la rejoindre dans la cuisine et l’aider à mettre le couvert. Ce mercredi 2 septembre 1970, la radio est allumée. L’indicatif de France Inter annonce qu’il est treize heures. Yves Mourousi présente les grands titres de l’actualité.
« Après Théo Sarapo, après François Mauriac, encore un décès cette semaine. Bernard Noël s’est éteint au terme d’une longue maladie. Pour des millions de téléspectateurs, Bernard Noël était Vidocq… »
Je n’entendis pas la suite de cette annonce. Mon esprit restait frappé par ce que je venais d’entendre et une profonde tristesse m’envahissait progressivement. J’avais perdu un ami.
Les années sont passées et mon sentiment pour Bernard Noël restait intact, même si les rediffusions des émissions dans lesquelles il avait joué se faisaient rares. La fougue, la voix, et le rire sonore auxquels le comédien nous avait habitué manquaient au petit écran. On ne pouvait que se consoler d’entendre la voix de Bernard Noël doublant Marlon Brando, James Stewart ou Montgomery Clift dans de nombreux films.
Mais ce qui reste surtout de Bernard Noël est gravé dans la mémoire de son public ; celui qui est venu l’applaudir sur scène. Le comédien était avant tout un homme de théâtre, de l’éphémère, qui se donnait entièrement sur les planches, sans ménagement. Il était d’une présence, d’une vitalité, d’une générosité que ses partenaires sur scène n’ont jamais oubliées.
Écrire un ouvrage sur Bernard Noël est devenu pour moi une évidence et pour concrétiser ce projet, je décide de partir sur ses chemins qui seront, l’instant d’un livre, mes chemins. Sachant que Bernard me guidera dans cette aventure, j’en suis sûr.
La Champagne
Lors d’une visite au cimetière de Chavanges 1, dans l’Aube, lieu d’inhumation du comédien, en passant dans la rue principale du village, bordée par endroits de magnifiques maisons à pans de bois du XVIe siècle, une idée me vient soudainement à l’esprit : rencontrer des gens qui se souviennent de Bernard Noël lorsqu’il venait voir ses parents, dans un passé déjà lointain. Une dame m’accompagne chez sa voisine. Celle-ci se rappelle quelqu’un de très discret, qui ne restait pas longtemps…
La paisible maison qui appartenait aux parents de Bernard Noël se trouve à une extrémité de la rue principale, en direction du petit village d’Arrembécourt. C’est dans cet endroit que leur fils passa ses derniers moments, loin du tumulte parisien.
Les chemins de Bernard Noël commencèrent ici, en Champagne, cette région qui l’avait vu naitre le 5 octobre 1924, à Saint-Dizier, dans la Haute-Marne. Il n’était donc pas Lorrain, mais Champenois. Sa famille depuis plusieurs générations était née sur cette terre, comme son père Émile et son grand-père Jules, qui était bucheron. Peut-être que Bernard Noël s’était inspiré de cet aïeul quand il interpréta Gaspard des montagnes pour la télévision en 1965…
La famille Noël habitait Troyes et Bernard fit sa première communion à l’église Saint Martin-ès-Vignes de la cité troyenne, puis ils s’installeront quelques années dans la banlieue de Nancy et viendront habiter Chavanges en 1953, au moment de leur retraite. Les parents du comédien étaient des gens simples, la mère travaillait à la poste et le père était cheminot. Bernard ressemblait plus physiquement à sa mère, Yvonne, qui était une femme très pieuse et plutôt sévère. L’éducation chrétienne qu’il avait reçue de sa mère était toujours restée en lui et, dans les derniers moments de son existence, il était revenu avec ferveur à Dieu et à la religion. Son père, Émile, était d’une nature beaucoup plus souple. Une cousine de Bernard se souvient de son oncle, qui s’asseyait avec elle sur un banc et lui expliquait les étoiles.
L’incompréhension des parents du comédien, qui voulaient que leur fils devienne instituteur, fera dire à Alain Mottet qu’ils n’avaient rien compris en se souvenant de sa mère qui répétait le jour de l’enterrement : « C’est Paris qui l’a tué… » Cette incompréhension restera comme une blessure dans l’esprit de Bernard Noël, qui ne s’apaisera que dans les derniers moments de son existence. Ses parents ne l’auront jamais vu jouer, ni au théâtre ni au cinéma, même pas à la télévision. « Quand je suis au générique, ils tournent le bouton ! Je ne peux pas leur en vouloir… Quand je vais les voir, c’est un sujet qu’on n’aborde pas. C’est tout. »
Rappelle-toi Barbara…
Lorsqu’il était lycéen à Nancy, Bernard avait créé une petite troupe théâtrale avec quelques camarades. Ils devaient, parait-il, se retrouver dix ans plus tard dans un café près du lycée, mais lui seul sera présent ce jour-là. Les années passèrent, Bernard Noël devint un comédien célèbre, mais il resta toujours fidèle à sa région, sa « Champagne pouilleuse 2 » comme il disait, et à sa famille — ses parents, bien sûr, mais aussi ses tantes Léa, Alice, les sœurs de son père et ses petites cousines. L’une d’entre elles se souvient de son prestigieux cousin qui lui faisait répéter des extraits de pièces pour l’école : il était si convaincant qu’elle ne pensait même plus à son texte et l’écoutait avec une grande admiration. Bernard lui avait acheté une machine à écrire pour qu’elle lui recopie ses poèmes. Lorsqu’il y avait des repas de famille, il faisait baisser la lumière et tous l’écoutaient religieusement quand il récitait des textes magnifiques, comme ce poème de Jacques Prévert de 1946, qu’il appréciait particulièrement :
Rappelle-toi, Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest, ce jour-là
Et tu marchais, souriante
Épanouie, ravie, ruisselante
Sous la pluie…
À Brienne-le-Château, une autre cousine, plus âgée, dont Bernard était le parrain, garde toujours en mémoire la voix de son cousin, avec la résonance de son grand couloir, et ses enfants qui accouraient aussitôt qu’ils l’entendaient arriver.
Bernard Noël laissera un souvenir vivace dans la mémoire des gens de la région. Pour les gamins de Chavanges, c’était une personnalité, un peu comme, à Brienne-le-Château, Napoléon.
Sur le retour, je décide de continuer ma route en prenant tout naturellement la direction de la Provence et de la cité antique de Vaison-la-Romaine, où il donna pendant dix-sept ans des représentations magnifiques, en vrai amoureux de son théâtre.
Claude Rich :
« Vaison était important pour Bernard. C’était un cadre de plein air qui lui donnait l’occasion d’extérioriser tout ce qu’il ressentait, c’est-à-dire, qu’il pouvait être metteur en scène, animateur, décorateur, comédien. Bernard était le héros de Vaison 3 ».
1 Chavanges, département de l’Aube, région Champagne-Ardenne. La famille du comédien est originaire de la Champagne. Son père Émile et son grand-père Jules sont originaires de l’Aube. Sa grand-mère était du Nord. Bernard et ses parents habitaient Troyes. Il fit sa première communion à l’église Saint-Martin-ès-Vignes de Troyes. La famille s’installera ensuite à Nancy. Les parents viendront habiter Chavanges en 1953, au moment de leur retraite, dans une petite maison, celle-là même où Bernard Noël décèdera, le mardi 1er septembre 1970. Il sera inhumé le 4 septembre, dans le petit cimetière de la commune.
2 Ce nom de Champagne pouilleuse vient de son sous-sol crayeux et peu fertile, mais qui constitue malgré tout celui du vin de Champagne.
3 Bernard Noël, notre ami, mardi 29 décembre 1970, première chaine.
Une histoire d’amour
— Vaison est-il votre enfant ? Où êtes-vous l’enfant de Vaison ?
— L’un et l’autre, avait répondu Bernard Noël.
Cette question lui avait été posée en 1966, alors qu’il préparait la mise en scène de La Mégère apprivoisée.
Vaison-la-Romaine, pour Bernard, c’est un peu son royaume. Chaque année, il prend la route du sud, en direction de cette Provence, avec un énorme plaisir. C’est comme une récréation dans l’emploi du temps chargé du comédien, une bouffée d’oxygène que Bernard Noël et ses partenaires se rappellent chaque année, lorsqu’ils se rencontrent autour d’un verre pour parler de leurs problèmes. Ils se remontent immédiatement le moral en pensant qu’ils vont jouer, l’été prochain, sur la scène du théâtre antique de Vaison-la-Romaine.
Au fur et à mesure que les années passent, une véritable complicité se noue entre les habitants de la cité et Bernard Noël ainsi qu’avec la bande de comédiens et de techniciens qui travaillent sur le festival. Sa popularité à la télévision ne change rien à ses habitudes et, à l’heure de l’apéritif, au café du Commerce sur la place Monfort bordée de platanes, les promeneurs viennent saluer gentiment l’équipe de comédiens ; mais c’est surtout Bernard Noël qu’ils désirent voir. Quant aux touristes de l’été 1967, c’est Vidocq qu’ils recherchent 4 !
Les comédiens et les techniciens sont heureux de retrouver chaque année les fontaines et les marchés pittoresques de la cité antique. Le festival fait partie de la vie de la commune et beaucoup de jeunes sont engagés comme figurants dans les spectacles. Cette communion entre les habitants et le festival peut prendre des allures cocasses, comme ce match de waterpolo à la piscine municipale, entre l’équipe des comédiens et l’équipe de jeunes de Vaison-la-Romaine. Quelques habitants que j’ai rencontrés dans la cité ont gardé de bons souvenirs de cette période déjà lointaine.
Bernard Noël — que les Vaisonnais considèrent comme citoyen d’honneur — n’est pas du Midi, mais sa bonne humeur et son rire apportent un climat de fête autour de lui. En dehors de son activité théâtrale, il n’est pas rare de le voir dans diverses manifestations locales, comme ce vin d’honneur pour le rallye automobile du festival, dont l’équipage vainqueur lui demande de boire dans sa coupe d’argent. Le comédien s’intéresse aussi au développement culturel de l’antique cité vauclusienne et suit le projet de construction du musée archéologique souterrain qui sera réalisé en 1974.
Bernard est présent dès la création du festival, qui remonte à l’été 1953. Voici ce qu’en écrit, sur les débuts de cette manifestation théâtrale dans la revue l’Avant-Scène 5, son directeur artistique, Henri Soubeyran :
« Je ne suis ni acteur, ni auteur, ni même critique. C’est vous dire que je vais au spectacle sans parti pris. Eh bien ! J’avais déjà vu jouer de nombreuses pièces grecques ; la dernière fois, c’étaient Les Guêpes d’Aristophane, à la Comédie-Française. En sortant, je me disais une fois de plus : cette comédie a connu, à Athènes, un grand succès il y a deux-mille ans ; comme il est curieux qu’aujourd’hui elle dégage un tel ennui ! À qui la faute ? Peu de temps après, la radio me confiait, à titre de metteur en ondes, une tragédie grecque, justement. Par devoir, je la lus. Bientôt, je souriais ; je riais, tour à tour, pris par l’intrigue, ému par une soudaine grandeur, toujours ravi de l’humour qui imbibait le texte.
Puis je m’imaginais cette pièce représentée par une belle nuit d’été, au théâtre de Vaison-la-Romaine, le plus beau de la région, dans mon pays, sous les étoiles de Provence.
C’est tout. Mon rêve s’est réalisé et ne m’a pas déçu. Il s’agissait d’Ion, par Bernard Zimmer d’après Euripide, tragicomédie alerte, mélodrame ironique, bref, d’un Ion rajeuni, qu’après lecture j’avais baptisé : L’Enfant du miracle. »
Et le miracle continue d’année en année. Le festival devient un rendez-vous incontournable en terre provençale pour les amateurs de théâtre comique. Le rire passe très bien dans l’imposant et antique édifice. Depuis la première pièce, Ion d’après Euripide, l’équipe fondatrice du festival gardera ce principe de montrer des pièces plaisantes et légères dont l’humour n’est pas absent, en laissant le soin aux autres festivals de théâtre de faire de la tragédie.
Bernard Noël, présent depuis le début du festival, marquera fortement le lieu en tant que comédien, mais aussi en qualité de metteur en scène, dès l’été 1966 avec La Mégère apprivoisée.
Lorsqu’un journaliste lui demande s’il a l’intention, par la suite, de faire d’autres mises en scène, il répond : « Je crois que la Mégère est un accident dans ma carrière de comédien. Cela dit, on ne peut jamais savoir, n’est-ce pas 6 ? » Et Bernard continuera la mise en scène, en 1967, avec La Vie est un songe de Calderón de la Barca. En 1968, ce sera à nouveau la pièce de William Shakespeare La Mégère apprivoisée, adaptée par Albert Vidalie, avec Jacqueline Gauthier, et en 1969, Bernard Noël mettra en scène La Tour de Nesle, d’après Alexandre Dumas.
En arrivant à Vaison-la-Romaine, je me sens aussitôt guidé vers le théâtre antique et, malgré quelques détours, j’arrive enfin dans l’arène où durent s’affronter, il y a déjà bon nombre d’années, Petruchio et Catharina.
L’endroit est impressionnant et lorsque l’on aperçoit la scène, on comprend que ce cadre s’imposait aux méditations de Bernard Noël : « Ce théâtre respire, d’une respiration ample et régulière qui est celle de La Mégère. Le souffle court des scènes parisiennes ne convient pas à cette comédie. C’est à Vaison seulement qu’elle pourrait respirer à l’aise », disait-il.
Malgré les nombreux touristes présents en ce début d’été, je descends tranquillement les gradins pour me rendre dans les premiers rangs, là où se trouvait l’équipe pendant les répétitions, et je m’assieds.
Des enfants jouent devant la scène, mais mon esprit s’évade de 2011 pour revenir en 1953, l’année de création du festival. Sur la scène, j’aperçois la terrasse du temple d’Apollon à Delphes, ainsi que le proscénium, éclatant de couleurs vives. Devant le temple se trouvent un autel et quelques marches pour y accéder. Un personnage avec un bâton pointu avance en chantonnant. Il s’agit d’Ion où l’enfant du miracle 7 et c’est Bernard Noël qui interprète le rôle. Il a vingt-neuf ans. Les comédiens qui l’entourent se nomment Germaine Montero, Jacqueline Morane et René Clermont.
La pièce fut applaudie chaleureusement par le public ainsi que par la critique, unanime. Voici un extrait de l’analyse d’André Camp dans Arts-spectacles 8 :
« La troupe réunie et animée par Henri Soubeyran a été digne de l’œuvre qu’elle servait. Germaine Montero, dans le rôle de Créuse, la fille du roi d’Athènes, Erecthée, fécondée par Apollon et qui retrouve son rejeton sous les traits d’un superbe gaillard, Ion, devenu sacristain au temple de Delphes, a exprimé avec un art suprême, voix bien placée, beauté des attitudes, toutes les nuances d’un personnage versatile. Elle invective son mari, le général Xouthos, et son amant, le dieu, avec une véhémence, une fureur sacrée qui a fait frémir les gradins. Bernard Noël a été Ion avec beaucoup de sex-appeal et de distinction. Il dit juste et clair. C’est un comédien dont on peut beaucoup attendre… Il est regrettable qu’un tel effort, fruit de tant de travail et d’amour, ne serve qu’une fois… »
La pièce est représentée uniquement le 26 juillet 1953. Mais elle sera à nouveau jouée sur la scène du théâtre antique pendant l’été 1954.
L’été suivant, les comédiens se déplacèrent du théâtre antique pour jouer sur la place Montfort, les 24 et 27 juillet 1954. Cette jolie place, typiquement provençale, ceinturée de platanes, servit de décor sous les étoiles pour la représentation de la pièce de Georges Neveux, Zamore ou le Théâtre du crime, mise en scène par Henri Soubeyran, sur une musique de Robert Marcy.
La pièce, créée par André Barsacq au théâtre de l’Atelier en mars 1953, comprenait dans sa distribution une jeune comédienne, Anne Caprile, qui avait fait partie de la troupe de Jean Vilar lors de la Semaine d’art à Avignon, en 1947. Anne connaissait Bernard depuis cette époque. Elle jouait le rôle de Clarisse, la femme enlevée par Charles-Auguste (Bernard Noël), le meilleur ami de son mari Zamore, interprété par l’excellent Jacques Morel. Les scènes se déroulaient devant et même parmi le public. Anne Caprile se souvient de Bernard Noël et garde le souvenir chaleureux « du camarade et du grand comédien qu’elle avait côtoyé plusieurs fois sur scène ». Elle le retrouvera en 1968, dans L’Ile des chèvres dUgo Betti, jouée sur la scène du théâtre antique.
La pièce Zamore fut reprise la même année à Paris, au théâtre de la Gaité-Montparnasse avec une autre comédienne, Brigitte Auber, dans le rôle de Clarisse.
Le 3e festival de Vaison-la-Romaine, en 1955, donna cinq représentations de L’Auberge des Adrets, mélodrame créé par Benjamin Antier en 1823. La version de 1955 fut une adaptation de Maurice Picard, mise en scène par Jean-Jacques Vierne et mise en musique par Jean Wiener. Jacques Dacqmine, dans le rôle de Robert Macaire, était entouré de Germaine Montero et Bernard Noël.
Lors d’un enregistrement radiophonique 9, Jean Wiener témoigne que l’acoustique du lieu, phénoménale, permet d’entendre aussi bien du quatre-vingtième banc que du premier, et cela bien que l’on ait retiré le mur derrière la scène. La comédienne Germaine Montero parle de son rôle au micro de cette émission, non sans une pointe d’humour :
« Je joue la pauvre Marie, la femme de Robert Macaire, cette pauvre femme abandonnée par son mari et qui elle-même, dans une misère noire, fut obligée d’abandonner son enfant. Lorsqu’elle arrive sur les lieux où vont se dérouler les crimes, elle se trouve dans un état d’épuisement total. Ce qui est très drôle dans le mélo, c’est qu’au moment où l’on a un interprète qui ne peut plus parler, près de s’évanouir, il se réveille et se met à chanter ! »
Notons que Frédérick Lemaître — qui crée le rôle de Robert Macaire en 1823 — était interprété par Pierre Brasseur dans le chef-d’œuvre de Marcel Carné Les Enfants du paradis. Bernard Noël fut quelques fois comparé à ce comédien dans sa manière de jouer. Pour Geneviève Fontanel, il était « le fils » de Pierre Brasseur et avait le « même ton, cette morgue, ce côté un peu fou dans l’œil ». Si Bernard Noël n’avait jamais endossé le costume de Robert Macaire, ses différentes compositions dans Vidocq n’étaient pas sans rappeler le personnage du roman de Benjamin Antier.
Bernard Noël fait partie, la même année, de la distribution d’une comédie de Bernard Zimmer d’après Plaute, Le Capitaine Fanfaron, avec Jacques Morel, Germaine Montero et Jean Péméja.
En 1957, c’est avec son partenaire et ami Henri Virlogeux qu’il participe aux aventures burlesques de Tartarin de Tarascon10 avec (toujours lui) Jacques Morel dans le rôle-titre.
Pour le 7e festival de Vaison-la-Romaine, en 1959, Bernard Noël interprète Œdipe dans La Machine infernale de Cocteau. Le critique dramatique Jacques Lemarchand écrit sous sa rubrique du Figaro littéraire :
« Henri Soubeyran, metteur en scène, s’est servi des pierres de Vaison-la-Romaine avec autant de subtilité, d’invention et de précision que Jean Cocteau en a mis dans sa reconstruction du mythe d’Œdipe. Bernard Noël est Œdipe et il est en cette montée qui conduit le jeune homme vaniteux, fier-à-bras, imperméable aux signes, à devenir la victime à l’état pur, tirant sa parfaite noblesse du seul fait d’être victime 11. »
La pièce déplaça beaucoup de monde et Cocteau, lui-même, était venu et avait participé à la construction des décors.
Été 1960. Bernard Noël, qui vient de jouer au festival d’Angers Coriolan, sorti tout vif de l’histoire, est beau comme un dieu. Il fait une apparition à Vaison-la-Romaine en jouant un petit rôle dans une pièce du répertoire élisabéthain : Arden de Faversham 12, adapté par Michel Arnaud. François Maistre en assure la mise en scène et interprète un rôle de juge, Bernard… Un garde. La mise en scène de François Maistre, précise Sylvia Monfort, chevauche perpétuellement le comique et le tragique.
La distribution est brillante : Silvia Monfort dans le rôle de Claire, Robert Murzeau, Henri Virlogeux, Charles Denner et André Thorent interprète Arden.
Lors d’un entretien que m’a accordé François Maistre, le comédien revient sur cette période lointaine, avec ce timbre de voix qui lui est si particulier.
François Maistre :
« C’est très ancien pour moi et, en même temps, c’est très important. Cette pièce, Arden, a été très rarement montée. C’est la première pièce de boulevard de l’histoire du théâtre, en quelque sorte, parce qu’elle raconte un fait-divers qui s’est déroulé quelques années auparavant dans les environs, ce qui change complètement avec l’habitude shakespearienne qui raconte des histoires de rois. Cette pièce avait fait scandale à l’époque… »
La participation de Bernard Noël dans la pièce était très courte, au point que François Maistre ne se souvenait plus de son passage, mais les deux comédiens se retrouveront sur scène en 1967, dans la pièce de Henri-François Rey Opéra pour un tyran, au théâtre de l’Atelier, avec cette fois Bernard Noël dans le rôle-titre.
L’année suivante, le lundi 24 juillet 1961, la silhouette du Minotaure se répand dans le ciel étoilé de la cité antique et le neuvième festival de Vaison-la-Romaine débute avec la pièce de Georges Neveux, Le Voyage de Thésée, mise en scène par Henri Soubeyran. Sur ce spectacle, Paul-Louis Mignon précise que Georges Neveux reprend le mythe antique de Thésée en lui donnant une intrigue policière : « Quel est ce monstre qui tue chaque année les jeunes gens d’Athènes ? »
Cette pièce, écrite en 1942, sera jouée à Paris, au théâtre des Mathurins, l’année suivante. Georges Neveux n’assiste jamais aux représentations de ses pièces, sauf aux dernières pour remercier les comédiens. Cette fois-ci, il fait exception pour Vaison-la-Romaine, dont il dit que nul cadre au monde ne peut convenir mieux pour jouer cette œuvre. Ainsi, le dramaturge sera-t-il présent aux répétitions, à la générale et à la première.
Une rumeur s’est propagée, laissant entendre qu’Ariane pourrait être interprétée par Juliette Gréco. En vérité, cette dernière est pressentie pour le rôle de Cressida dans une des pièces les plus rarement jouées de Shakespeare, mise en scène par Jean Négroni : Troïlus et Cressida. L’héroïne du Voyage de Thésée, Ariane, est interprétée par la jeune comédienne Inès Nazaris, et Bernard Noël interprète Thésée.
Dans la pièce Troilus et Cressida, sous la direction de Jean Négroni , Bernard tiendra le rôle de Diomède et sa partenaire ne sera pas Juliette Gréco, qui avait été pressentie pour le rôle, mais la jolie Françoise Spira.
L’année suivante, en 1962, pour le dixième festival de Vaison, Bernard Noël incarne Callimaco, personnage principal d’une farce burlesque, La Florentine, de Jean Canolle, adaptée de la pièce de Machiavel, La Mandragore. Cette période témoigne de la communion qui existe déjà entre le comédien et le public de la Cité antique, comme le raconte Gilbert, un estivant qui était venu, ce soir-là, assister à une représentation avec sa femme :
« Nous étions en vacances à Vaison et nous campions dans les anciennes maisons romaines. On avait appris que l ’on donnait une pièce, le soir, au théâtre antique, avec Bernard Noël : il s’agissait de La Florentine. Je me souviens d’une foule qui se dirigeait vers le théâtre, soit avec un coussin, un plaid ou une couverture sous le bras, car les gradins n’étaient pas rembourrés. L’orage grondait, mais il n’y avait pas eu de perturbations sur le site. Je me souviens particulièrement d’un moment, lorsque Bernard Noël était seul sur scène ; il y avait un lit représenté avec deux tréteaux, quelques planches et un tissu par-dessus et, dans cette scène, il devait taper sur le lit, ce qu’il fit fortement. Cela résonna avec les planches et produisit un son sans rapport avec un vrai lit et son matelas. Le comédien fut alors pris d’un fou rire qui sera partagé avec les cinq-mille spectateurs présents dans le théâtre antique ».
« Tout est faux sauf le rire ! » crie un comédien au public à la fin de la pièce. La critique est unanime : Bernard Noël a réalisé une grande performance dans le rôle double de Callimaco.
La pièce alterne avec Androclès et le Lion de George Bernard Shaw, mise en scène par Michel de Ré, dont l’histoire décrit avec beaucoup d’ironie une bande de chrétiens tout à fait joyeux d’aller au supplice et qui traitent avec un lion pour ne pas se faire manger. Bernard Noël interprète le directeur du cirque et Henri Virlogeux, dans le rôle d’Androclès, reçoit un accueil du public tellement enthousiaste qu’il a bien du mal à quitter la scène.
Pendant l’été 1963, Bernard joue dans Amphitryon de Molière avec son complice Virlogeux. Pour le XIIe festival de Vaison-la-Romaine, l’année suivante, ce sera la reprise de La Machine infernale de Jean Cocteau, en hommage au poète disparu quelques mois auparavant.
En cet été 1965, le festival présente, dans la catégorie du théâtre comique, une pièce de Paul Claudel, Protée, sur une musique de Darius Milhaud, mise en scène par Michel de Ré. Bernard Noël n’est pas présent dans la cité antique, étant occupé tout l’été en Auvergne, sur le tournage pour la télévision de Gaspard des montagnes.
Et Bernard Noël devient metteur en scène…
Répétitions de La Mégère apprivoisée, juillet 1966.
« J’ai vu, entendu, vécu les dernières répétitions de La Mégère et j’ai compris la valeur du travail lent, patient, mesuré, attentif, réclamé par une bonne mise en scène. Rien n’est à laisser au hasard de dernière minute : un pas réglé sur un bruitage, une robe trop pesante sur un corps léger, un mouvement de recul conçu à la hauteur d’un escalier, un tabouret placé plus à gauche de la scène… Ce sont là détails qui n’ont pas échappé à l’attention constamment en éveil et à l’œil critique et sévère du jeune metteur en scène. Bernard Noël a vraiment mis toute son âme, son ardeur (et qui la connait en sait la mesure !), sa passion du théâtre à réaliser une œuvre qu’Albert Vidalie a adaptée selon une conception assez personnelle 13. »
1966 est l’année du tournage de Vidocq, série de treize épisodes pour la télévision sous la direction de Marcel Bluwal et de Claude Loursais. Tout doit être terminé pour le 14 juillet, mais le retard pris par Claude Loursais oblige le comédien à rendosser son costume après l’été. Le tournage s’effectue dans l’Oise la journée et le soir, Bernard retrouve ses camarades pour répéter et mettre en scène La Mégère apprivoisée qui sera représentée au Festival de Vaison-la-Romaine fin juillet, puis en tournée dans plusieurs villes du sud de la France. Cette année-là, l’agenda du comédien est particulièrement chargé en tournages pour la télévision. D’abord, La Tour de Nesle réalisé par Jean-Marie Coldefy, puis Il ne faut pas jouer avec le feu d’August Strindberg, réalisé par Guy Lessertisseur, et ensuite Vidocq. Bernard Noël arrive nécessairement surmené à Vaison-la-Romaine, mais heureusement le charme de la cité provençale va faire son effet…
Pendant environ trois semaines, les répétitions se déroulent sur Paris, dans des salles de la Maison de la radio mises à la disposition d’Henri Soubeyran et quelquefois dans la propriété de Bernard Noël à Sèvres. Chaque pièce représentée à Vaison-la-Romaine demande par la suite une semaine de répétition sur la scène du théâtre antique.
Le XIVe festival de Vaison-la-Romaine donne l’occasion au comédien de réaliser sa première mise en scène, La Mégère apprivoisée d’après l’adaptation d’Albert Vidalie.
Bernard Noël : « Cette adaptation m’a beaucoup frappée quand je l’ai tournée avec Badel. Elle est assez libre pour que l’on puisse la considérer comme une œuvre originale ; en même temps, elle est assez fidèle à l’esprit de Shakespeare pour ne pas choquer les plus scrupuleux de ses défenseurs 14. »
C’est sur le tournage du film de Pierre Badel, en 1964, que le comédien s’est posé la question de savoir comment il ferait s’il devait monter la pièce au théâtre. Immédiatement, le cadre de Vaison-la-Romaine s’est imposé à son esprit. Avant même d’avoir vu l’image, la richesse du texte l’avait convaincu : « Le souffle court des scènes parisiennes ne convient pas à cette comédie. C’est à Vaison et à Vaison seulement qu’elle pourrait respirer à l’aise ».
« La mise en scène télévision a été conçue, précise le comédien, avec une élasticité, un apport extérieur, une fantaisie que nous allons retrouver dans les dimensions du théâtre de Vaison 15. »
Avant de commencer la mise en scène de La Mégère apprivoisée, Bernard Noël contacte Pierre Badel pour lui demander s’il peut garder l’adaptation de Vidalie, ce qui rentre dans la logique des choses, étant donné que c’était son rôle, me précise le réalisateur.
Avec quelques arrangements de l’auteur, la pièce est transplantée à Vaison-la-Romaine et se prête merveilleusement au cadre de la cité antique.
— Comment voyez-vous La Mégère ? lui demande-t-on.
— Écoutez, c’est ma première mise en scène. Je ne tiens pas à jouer les inspirés et à faire de grands discours, à parler de distanciation ou d’autres inventions plus ou moins modernes. La pièce de Shakespeare traite des rapports hommes/femmes, un sujet éternel. Je voudrais que les femmes y apparaissent minces et les hommes forts. Non pour faire de l’antiféminisme, mais simplement parce que c’est ainsi dans la nature. D’autre part, il s’agit d’une comédie qui exige d’être menée sur un rythme très rapide
16
…
La pièce, qui avait enthousiasmé les téléspectateurs avec le téléfilm de Pierre Badel, devient une adaptation fidèle de la télévision à la scène du théâtre antique, et remporte un triomphe : « Une adaptation qui se révèle supérieure à l’œuvre originale, c’est rare ; un apprenti metteur en scène qui, pour son premier essai, s’égale aux plus grands, c’est exceptionnel. Imaginez maintenant la rencontre de ces deux réussites ! Ajoutez de surcroit un décor à la mesure de Shakespeare, une musique intégrée au texte qui l’éclaire pour ainsi dire par en dessous, une distribution parfaitement homogène ! Vous n’osez pas, vous dites que c’est impossible ! Eh bien, je jure l’avoir vu de mes yeux au théâtre antique de Vaison-la-Romaine 17. »
Bernard Noël bénéficie d’une équipe dont l’homogénéité est celle d’une compagnie. Annie Bertin, en Catharina, incarne une mégère moins féroce en apparence que Rosy Varte, mais qui sait sortir ses griffes de tigresse quand cela est nécessaire. Sylvia Saurel joue Bianca, la sœur de Catharina, une petite garce respectueuse. Jean Péméja et Jean-Claude Houdinière sont Gremio et Hortensio et enfin, Claude Confortès, qui avait l’année précédente joué avec Bernard Noël dans Gaspard des montagnes pour la télévision, interprète son valet Beppo et l’assiste dans la mise en scène. Jean-Michel Molé participe à la pièce, en 1966, en jouant un simple valet, mais interprètera Beppo deux ans plus tard, lorsque Bernard Noël reprend la pièce avec Jacqueline Gauthier.
« Bien, bien, les enfants ! Continuez… » Lors des répétitions, Bernard Noël dirige sa troupe. Les comédiens, en tenue de ville, et assis sur les gradins, sont en attente de venir interpréter leur rôle. Bernard les dirige en douceur, intervenant seulement si c’est nécessaire, et sait manifester sa joie lorsque le travail effectué lui convient.
Maria Tamar, qui interprète Marguerite de Bourgogne dans La Tour de Nesle, se souvient que Bernard Noël laissait le comédien chercher ses propres rythmes, en les ponctuant et en l’aidant à les découvrir en lui. Il voulait que le comédien réussisse ce que lui avait pensé auparavant, à la note près, et si cela n’allait pas, il le rattrapait, l’aidait au maximum. C’était assez rare, précise Maria Tamar, en dénonçant les exemples de metteurs en scène faisant preuve d’autoritarisme envers les comédiens.
Annie Bertin garde le souvenir d’une période épuisante, aggravée par une chaleur accablante. Bernard Noël exige beaucoup de lui-même dans le rôle de Petruchio et demande tout autant à ses partenaires, particulièrement à Annie Bertin interprète de Catharina. L’été est caniculaire et même si les répétitions se déroulent de nuit, il fait toujours très chaud : les comédiens sont en costumes et Bernard Noël ruissèle de sueur à tel point que la comédienne s’en inquiète.
Cette année-là, un jeune acteur est présent parmi le public, plein d’admiration pour Bernard Noël, son modèle et l’image de ce qu’il aspire à devenir dans le métier. Il s’agit de Patrick Préjean 18, qui réalisera une belle carrière, aussi bien au cinéma, à la télévision qu’au théâtre.
En cette période du tournage de Vidocq, Alain Mottet, alias l’inspecteur Flambart, est présent avec sa femme dans la cité antique pour assister à la représentation de La Mégère apprivoisée, et applaudir son ami.
Coïncidence, le 2 aout 1966, soirée de la seconde représentation de La Mégère à Vaison-la-Romaine, la télévision diffuse, à 20 h 30, sur la première chaine, La Tour de Nesle avec Bernard Noël interprétant Buridan, qui domine une autre mégère, Marguerite de Bourgogne, avec là encore les dialogues pleins de fougue d’Albert Vidalie.
Juste après le festival, le comédien quitte momentanément les planches et devient acteur de cinéma en rejoignant Tanger pour le tournage du film de Philippe Fourastié Un Choix d’assassins19. Il y interprète le rôle principal.
J’ouvre ici une parenthèse pour parler de Bernard Noël et de sa passion de filmer avec une caméra 16 mm qu’il avait souvent dans ses bagages, comme ce fut le cas sur ce tournage. Il aimait ainsi réaliser des moyens-métrages et extérioriser sur la pellicule toute l’inspiration et la poésie qui le caractérisaient.
Bernard Noël : « Mon violon d’Ingres est le cinéma d’amateur. Dès que j’ai du temps libre, quelques jours, je prends ma caméra et je filme, non seulement mon fils et ma femme, mais j’ai des sujets à moi, à partir de certains textes et de certains poèmes… » Le montage était ensuite effectué dans un local équipé, installé dans sa maison de Sèvres. Le comédien se plaisait à conserver les moindres détails de ses voyages et particulièrement dans la cité antique provençale. « Je l’ai réalisé exprès en noir et blanc, disait-il en parlant d’un film sur Vaison-la-Romaine. C’est une transformation poétique. La Provence est ainsi plus humaine, moins violente 20. » Bernard voulait ainsi exprimer, dans cet esprit d’images poétiques, un documentaire sur la vie de Gérard de Nerval qu’il admirait tant. Mais son souhait le plus cher était de réaliser un film sur son fils, qu’il filmait passionnément, en projetant de le lui offrir pour ses vingt ans ; le film de sa vie.
En 1967, Bernard Noël retourne dans la cité vauclusienne avec sa double casquette de metteur en scène et de comédien, pour une œuvre de Calderón de la Barca, La vie est un songe.
Nita Klein, qui joua le rôle de Rosaure dans la pièce, face à Sigismond interprété par Bernard Noël, a eu la gentillesse de revenir sur cette période à travers le souvenir qu’elle conserve de l’homme de théâtre.
« On répétait un mois sur Paris, dans une salle que Bernard avait louée, ou chez lui à Sèvres. On apprenait nos textes, on analysait et essayait de comprendre ce qu’avait voulu dire Calderón, on étudiait les respirations, les rapports entre les personnages ; tout se faisait dans cette période. Bernard travaillait une mise en scène sur les mouvements psychologiques par rapport à l’œuvre. La mise en scène des mouvements des personnages se faisait sur place à Vaison-la-Romaine, en fonction de l’emplacement, de cette scène immense. On jouait avec les éléments, les arbres, les pierres et avec l’éventualité de la pluie. Le travail de fond se faisait à Paris. »
Selon Nita Klein, Bernard dirigeait les comédiens en précisant qu’il savait exactement ce qu’il voulait des personnages. Une fois qu’il avait obtenu ce qu’il demandait, il était très détendu. Il n’avait pas ce côté professoral que pouvaient avoir certains metteurs en scène. En ce sens, elle rejoint Maria Tamar.
Bernard Noël débordait de vitalité, précise le comédien Jacques Alric qui interprétait le roi Basile dans la pièce. Il se souvient d’une répétition particulièrement cocasse de La vie est un songe durant laquelle Bernard, emporté par sa belle énergie pour diriger une scène avec Nita Klein, l’avait brusquement attrapée par la robe, que la jeune femme avait mal attachée. Bernard Noël se retrouva confus, avec le vêtement qui lui était resté dans la main !
Nita Klein :
