Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Tiphaine de Cavailhac est une jeune avocate nouvellement inscrite au barreau de Toulouse. Poussée par des parents élitistes et aiguillonnée par sa rivalité avec Noémie, sa sœur cadette, elle s'investit corps et âme dans sa carrière.
Femme de caractère, indépendante et éprise de justice, elle compense ses flétrissures affectives en redoublant d'effort. Et puis un jour, alors qu'elle n'y croyait plus, le séduisant Martin vient frapper à sa porte. Désormais, tout semble lui sourire...
Jusqu'à cette garde à vue, la dernière de la saison 2018. Commise d'office, elle doit assister un Amérindien soupçonné du meurtre abominable de deux adolescentes.
La survenue d'événements étranges ; un manuscrit surgi d'un lointain passé ; un compagnon équivoque ; des rituels chamaniques... Tiphaine voit rapidement sa vie échapper à son contrôle et glisser vers l'inconnu.
Est-elle manipulée par son entourage ? Est-elle sous emprise, possédée ? Où se situe la réalité, alors que la mort rode, toujours insatiable ? Et quelle est cette mystérieuse confrérie qui traverse les continents et les âges ?
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 344
Veröffentlichungsjahr: 2020
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Pascal de Pablo
Sur un air d’ocarina
Roman
ISBN : 978-2-37873-930-0
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : mars 2020
© couverture Ex Æquo
© 2020 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
D’une belle écriture ciselée à souhait, l’auteur nous offre les tribulations d’une jeune avocate en quête de liberté, d’amour et de justice. Tout un programme tourmenté par les apparitions inquiétantes de fantômes incas et les agissements sacrificiels de criminels venus d’ailleurs.
Ainsi, les siècles et les civilisations se croisent et se bousculent dans les pensées de l’héroïne incomprise par ses pairs. Est-elle envoûtée ? Quel est le message que lui transmet l’Histoire latino-américaine ? Comment doit-elle se comporter au sein du monde réel ?
Le lecteur tenu en haleine par les crimes sordides du moment, la poursuite des orpailleurs en Guyane et les massacres des Incas au XVIe siècle, se délecte de ces aventures parallèles et jusqu’à l’épilogue cherche le lien qui unit tous ces drames.
Mémoires de Santillán de Guzmán
29 novembre 1532
Grâce à toi, Jésus-Christ, Notre Sauveur, j’ai pu fouler la terre du Nouveau Monde sain et sauf.
La traversée a été abominable. Moi qui n’avais jamais navigué, j’appréhendais plus que tout cette première. Mon intuition m’a donné raison. Notre caravelle a menacé de chavirer maintes fois, et je n’ai cessé de prier la Vierge Marie, Sainte Mère de Dieu, pour qu’elle nous assiste dans sa miséricorde. À chaque instant, je m’attendais à voir surgir le Léviathan des abysses pour nous engloutir.
J’ai entendu la confession de Felipe del Castillo qui dirige l’expédition. Lui-même craignait pour sa vie. Lors d’une tempête, deux des chevaux ont paniqué, causant de nombreux dégâts. Des tonneaux d’eau ont été détruits et l’une des bêtes s’est mortellement blessée.
Conséquence logique, nous avons manqué d’eau à la fin de la traversée. Elle a été rationnée pour les matelots et les soldats de rang. Beaucoup ont eu la diarrhée et une mystérieuse affection s’est déclarée chez quatre matelots. Elle a provoqué des abcès et même la chute de dents. Le médecin leur a pratiqué d’urgence des saignées pour rétablir l’équilibre des humeurs.
Quand nous avons enfin touché terre, je me suis allongé sur la grève, les bras en croix, et je t’ai rendu grâce, Seigneur Tout-Puissant, pour avoir récompensé ma foi.
Vivres et matériel ont été déchargés, et Don Felipe del Castillo a prononcé un rapide discours pour rassurer les troupes.
Il a cité les Traités de Tordesillas et de Saragosse en vertu desquels nous venons prendre possession de terres au nom de la couronne d’Espagne. Il a rappelé notre mission d’aller rejoindre Diego de Almagro pour appuyer Francisco Pizarro dans la conquête de l’Empire inca. Pour cela, nous devons d’abord retrouver la moitié de notre flotte qui a dû accoster plus au sud, à cause de la dernière tempête. Ensuite, la cadence de marche devra être soutenue.
Don Felipe del Castillo a mentionné l’Eldorado, promis aux conquistadors les plus motivés. Un frisson d’approbation a circulé dans les rangs.
Il nous a enfin enjoints à nous agenouiller et prier pour le succès de notre expédition ainsi que notre salut.
J’ai célébré une messe en suivant. J’ai lu la piété dans les regards. Mais j’y ai aussi vu miroiter l’or d’Atahualpa.
Moi, Hernando Santillán de Guzmán, je viens sur le Nouveau Monde pour servir Dieu, l’Église et la grandeur des Espagnes.
Les faits que je m’apprête à vous relater sont des faits réels. Quelque peu étranges, voire saugrenus par certains aspects, ces événements me changèrent.
Des décennies durant, je les ai tus en partie, craignant de passer pour une affabulatrice. Par pudeur, également. Désormais au crépuscule de ma vie, et pressentant que mon esprit veut s’en aller, j’aspire à ce que la mémoire de ce que j’ai vécu me survive. Comme en continuation de moi-même et des personnes dont j’ai eu le privilège de croiser la route.
Cette histoire advint en 2019, l’année de mes vingt-sept ans, alors que, pétrie de présomption, je croyais déjà tout connaître de la vie. Ça se déroula pour partie en Lozère, quelque part dans ce que les villageois nommaient encore le Pays du Gévaudan.
Je tâcherai, sur la base des sépales marcescents qui composent la mosaïque de mes souvenirs, de renouer avec la réalité d’alors, en veillant toutefois à modifier le nom de certains protagonistes. Dans mon récit, j’épouserai, autant que faire se peut, ma fougue d’antan et l’état d’esprit qui animait cette jeune femme que j’ai un jour été.
Si les aspérités de l’expérience vécue se sont depuis émoussées, pour autant persiste l’intensité de certaines émotions. Il est, comme ça, des sensations qui sourdent en nous un beau jour pour demeurer vivaces jusqu’à notre ultime soupir. Je trouve seulement singulier qu’il puisse s’agir de choses en apparence aussi futiles qu’une ambiance, un regard ou une simple odeur, alors même que l’empreinte d’événements susceptibles d’être plus marquants s’est depuis longtemps estompée.
Je m’appelle Tiphaine de Cavailhac. Ma famille se targue d’une ascendance aristocratique, une noblesse d’épée dont la lignée remonterait prétendument jusqu’à l’époque de Saint-Louis. Mon père, Henri de Cavailhac, qui fut un notaire en vue à Toulouse, arborait fièrement nos armoiries sur le chaton de sa chevalière. Néanmoins, mon expérience me confirma rapidement que la noblesse de cœur prévaut largement sur celle d’extraction.
Durant mon enfance, papa fut un mot que ma bouche ne prononçait que les dimanches. En bourreau de travail, mon père consacrait son existence à faire prospérer son étude notariale. Ses locaux occupaient le dernier étage d’un bâtiment en briques roses, situé sur la place Esquirol. Il était associé à d’autres notaires, secondé de plusieurs clercs et assisté de trois secrétaires.
Mon père, qui fondait ses espoirs sur ses enfants, se montrait très exigeant avec ma sœur cadette et moi. Pour rigoureux qu’il fût dans notre éducation, il n’en demeurait pas moins affectueux. C’était un homme élancé avec des golfes frontaux qui se creusaient chaque année un peu plus. La calvitie gagna ensuite le sommet de son crâne, le contraignant à couper court les cheveux qui lui restaient. Ce profil au front haut, que je lui ai presque toujours connu, accusait son nez aquilin, accentuant ainsi sa masculinité.
Golfeur à la belle saison, il affectionnait les grosses berlines, le jazz qu’il écoutait surtout le soir dans le petit salon après dîner, ainsi que les cigares cubains qu’il conservait minutieusement dans des caves dédiées. Ces dernières consistaient en des coffrets de bois précieux, que mon père m’avait désignés comme autant de boîtes de Pandore. Proscrites, ces caves exercèrent forcément sur moi une irrésistible attraction. J’adorais les ouvrir à l’insu de mon père. Je palpais délicatement les épais cigares, moelleux au toucher, et inhalais la fragrance exotique qu’exhalaient les feuilles de cèdre rouge intercalées entre chaque rangée de havanes. Quelques-uns étaient ceints d’une bague de papier coloré, exhibant des noms romanesques : Montecristo, Romeo y Julieta... Je n’ai surpris mon père avec un de ses barreaux de chaise à la bouche que rarement, et toujours de manière fortuite. Il répugnait à l’idée de susciter par mimétisme de mauvaises vocations chez ses filles et s’abstenait de fumer en notre présence. Il me tança d’ailleurs vertement le jour où il aperçut un paquet de cigarettes glisser inopinément de mon sac d’étudiante. J’étais pourtant majeure...
Ma mère, qui se prénommait Bénédicte, était commissaire-priseur, spécialiste des antiquités et des objets d’art. Issue d’une puissante famille bourgeoise, elle hérita, à la disparition de mes grands-parents, de plusieurs domaines dans le Tarn-et-Garonne, dont un vignoble de Coteaux-du-Quercy, produisant un vin charpenté très aromatique.
Quand je repense à elle, l’image que j’en ai conservée m’évoque vaguement celle de Simone Veil dans sa jeunesse. C’était une femme élégante, aux yeux d’un bleu très clair projetant un regard toujours sincère, qui nouait fréquemment ses cheveux en chignon chinois. Elle portait peu de bijoux, mais les appréciait volumineux.
Experte dans les arts japonais, elle n’en était pas moins sinophile et pouvait aisément distinguer un vase de la dynastie Ming d’un de ceux produits au début de la dynastie Qing. Ma mère aimait feuilleter les magazines de mode ou d’architecture intérieure, disposés sur son guéridon Art déco gainé de galuchat. Elle y glanait son inspiration, jambes croisées sur le sofa, tout en veillant sur sa progéniture.
J’ai grandi dans la résidence principale que mes parents possédaient dans la commune cossue de Vieille-Toulouse.
Le parc arboré qui ceinturait la demeure était entretenu par un vieux jardinier portugais, un homme trapu aux lèvres charnues. Il s’exprimait avec un tel accent que saisir le sens de ses paroles exigeait une oreille avertie. Une des facéties de ma sœur Noémie consistait à faire surgir son impétueuse petite tête ronde d’un fourré qu’il s’apprêtait à tailler. Surpris, le jardinier en était quitte pour démêler les cheveux blond vénitien que l’espiègle venait d’enchevêtrer dans les buissons.
Ma mère renouvelait régulièrement la décoration de la villa. Par d’habiles aménagements, associations de couleurs et jeux de lumière, une harmonie se dégageait de l’ensemble, qui concourrait à notre bien-être.
Mes parents nous enseignèrent, à ma sœur et moi, les vertus d’atteindre l’excellence dans toute entreprise. Ainsi, mon enfance fut-elle choyée, mais également studieuse et baignant dans une constante émulation.
Très tôt, je me passionnai pour l’équitation, quand Noémie, elle, en pinçait pour la danse.
Étant inconcevable pour une Cavailhac de frayer dans le marasme de la médiocrité, je devins nécessairement une cavalière émérite. L’esprit de compétition, loué et savamment entretenu par nos parents, m’incitait, avec ma sœur, à rivaliser d’efforts pour glaner la reconnaissance que promettaient nos succès.
Je fus inscrite au centre équestre de l’École vétérinaire de Toulouse, où je retrouvais Sabine, mon amie d’enfance. Au vu de mes rapides progrès en dressage et saut d’obstacles, mes parents m’offrirent, pour mes onze ans, un Hanovrien à la belle robe baie, un cheval racé aussi puissant qu’élégant, taillé pour la compétition de haut niveau. Son caractère à la fois docile et dynamique en fit un partenaire idéal. C’était un étalon impressionnant, avec ses 1,71 mètre au garrot et une encolure assez étirée, qui se montra rapidement très athlétique. Je le baptisai Zéphyr pour l’usage quotidien — Woermann Wenzel III étant le nom sous lequel il avait été enregistré par le haras.
Je conserve en mémoire le concours de la Tournée des As, en juin 2009, où je remportai le premier prix de dressage. Ce fut l’ultime compétition à laquelle j’ai participé, car j’entrais la même année en classe de terminale. Plus en osmose que jamais, Zéphyr et moi avions conclu notre parcours de championnat en apothéose.
Quand je venais le retrouver dans son box, je me souviens qu’il pivotait la tête dans ma direction en dilatant ses naseaux pour humer mon odeur. D’une patience remarquable, il m’observait avec douceur de ses grands yeux humides. Zéphyr fut un compagnon complice et tendre seize années durant, un partenaire volontaire grâce à qui j’ai ravi de nombreux prix. Sa disparition me peina beaucoup.
À sept ans, je débutai l’étude du violon au Conservatoire de Toulouse. J’ai pratiqué cet instrument les dix années suivantes, avant de le délaisser faute de temps.
Quand elle eut atteint l’âge requis, Noémie insista pour me rejoindre au Conservatoire. Comme il fallait qu’elle se distingue, elle jeta son dévolu sur le tuba... Imaginez ma sœur cramponnée à un cuivre presque aussi volumineux qu’elle, simulant le klaxon d’un poids lourd ! C’est simple, lorsqu’elle soufflait dedans — à défaut de vraiment en jouer — elle s’éclipsait littéralement derrière ! Sans surprise, elle s’en lassa rapidement, et cette circonvolution de tuyaux, à faire rougir un plombier, acheva sa carrière éclair en ramasse-poussières.
Quand vint le moment d’orienter notre scolarité, il fut évident que l’une d’entre nous devait envisager de reprendre un jour l’office notarial de la place Esquirol. Or, le besoin d’émancipation et d’indépendance qui étreint nombre d’adolescents me poussa à vouloir m’affranchir du joug paternel et des règles familiales. Aussi, je l’avoue aujourd’hui, usai-je de toute ma ruse pour circonvenir Noémie, afin qu’elle se découvre une inclination pour les affaires notariales en général, et pour l’office de notre père en particulier. L’honneur et l’héritage de la famille étaient saufs !
Je poursuivis ainsi mes études de droit à la faculté. J’intégrai ensuite l’école des avocats, dont le cursus fut sanctionné par le CAPA, sésame indispensable à mon inscription au barreau de Toulouse. Désormais, je pouvais endosser la robe noire. Je m’en fis tailler une nouvelle sur mesure, avec l’épitoge assortie d’une fourrure de lapin et un passepoil doré, alors très à la mode.
La logique exigeait que j’entame une carrière dans un cabinet influent en tant que collaboratrice en échange d’une rétrocession d’honoraires, puis que je me hisse au statut d’avocate associée, moyennant un rachat de parts du cabinet. Cependant, je contrevins aux recommandations appuyées d’aller sagement seconder un des poussiéreux ténors du barreau qui fréquentaient notre salon et, du haut de mes vingt-quatre ans, je commis le péché d’orgueil de vouloir ouvrir un cabinet indépendant.
Je m’installai donc à titre individuel, après avoir solennellement prêté serment devant les magistrats dans la Grand-Chambre de la cour d’appel de Toulouse.
La recherche d’un local qui corresponde à mes attentes resta infructueuse six mois durant. Rejetant l’idée de me rabattre en banlieue, je relançais pour la énième fois les agents immobiliers, quand l’un d’eux me rappela, convaincu d’avoir enfin trouvé le bien qui seyait à mes aspirations. Je me souviens que c’était un 1er avril.
Il confirma sa proximité avec mon logement du 9 rue de la Pomme, mais refusa de livrer plus de détails au téléphone. Nous convînmes donc d’un rendez-vous le jour même sur la place Esquirol. De là, nous empruntâmes la rue des Changes, pavée de porphyre, qui donnait sur la place de la Trinité à moins de trente pas. Des Toulousains profitaient du soleil printanier pour déjeuner à la terrasse des brasseries. Après une courte pause afin de ménager ses effets, l’agent immobilier me désigna, d’un ample mouvement du bras, une des plus belles façades de la ville : celle de la maison Lamothe !
Suivant les canons du style Empire, des pilastres et des statues blanches logées dans des niches rehaussaient les briques ocre des murs. Le local en question voyait ses fenêtres, surmontées de frontons, parées du dieu Mercure et de la nymphe Pomone. La visite des lieux, une subdivision d’un ancien appartement du second étage, acheva de me convaincre. Hauteur sous plafond, moulures, cheminée en marbre rouge, et puis la vue sur la fameuse place triangulaire... J’avais trouvé mon cabinet ! À tout juste quelques pas de l’étude de mon père.
Sitôt le bail signé, je fis apposer une plaque professionnelle en laiton à l’entrée du bâtiment.
Pour fêter mon installation, mes parents organisèrent une garden-party à leur domicile de Vieille-Toulouse. S’y pressèrent mes anciens camarades de promo, mes amies du centre équestre, Sabine — toujours perchée sur de hauts talons — ainsi que des proches de la famille. Parmi eux, une brochette de vieux avocats d’affaires, engoncés dans leurs costumes trois-pièces désuets, desquels je dus immanquablement subir l’éprouvante logorrhée.
Pourquoi fallut-il que Noémie invitât une de ses copines ? De tout temps, les marginaux exercèrent sur elle un surprenant pouvoir d’attraction. Une source intarissable d’inquiétude pour mes parents qui craignaient de la voir filer un mauvais coton.
La fille en question débarqua criblée de piercings, les cheveux peinturlurés en mauve, et les pieds macérant dans d’épais godillots déterrés de je ne sais quelle tranchée. Ma mère ne manqua pas de s’en indigner a posteriori. Plutôt mollement. Il faut dire que les benjamins d’une fratrie bénéficient souvent d’une plus grande mansuétude. Fort heureusement pour ma sœur, cette fille disparut de sa vie comme elle y était venue. De ce que l’on en sut, elle s’improvisa jongleuse et partit sillonner les routes de France et de Navarre pour vivre de l’obole. J’imagine qu’elle dut périr d’un coma éthylique dans l’anonymat d’un caniveau...
Mais j’en oubliais la présence de Fiorini ! Barnabé Fiorini... Honte à moi !
À ma décharge, le pauvre garçon était si transparent... gentil comme tout, au demeurant. Toujours obligeant. Un jeune homme de taille moyenne, plutôt replet, avec un soupçon de candeur dans les yeux. En outre quelqu’un de fort cultivé. Un as du calembour ! Je tins d’ailleurs à honorer son érudition dans ma lettre de rupture, que je lui adressai quelques mois plus tard, en lui citant le grand Victor Hugo : « le calembour est la fiente de l’esprit qui vole ».
Je confirme, Barnabé a été mon petit ami. Nous fûmes même fiancés !
Si mon père, qui voyait en lui un fils de parvenu, le dédaignait quelque peu, il bénéficiait des faveurs de ma mère. Quant à ma sœur, l’adorable petite peste le surnommait en coulisses « Bob l’éponge ».
Il convient de préciser que Barnabé était né vieux. Si, si ! Jeune, il écoutait déjà Charles Aznavour et savait jouer au bridge. Évidemment, je m’étais vite aperçue qu’il ne faisait pas son âge, mais bien plus. Un homme plus âgé, ça rassure... y compris s’il est de votre génération ! Et puis je me disais que son érudition, qui nous faisait briller en société, avait certainement pour origine cette vieillesse prématurée.
Hormis quelques sorties culturelles, je commençai à peu goûter les activités qu’il proposait. Ainsi en fut-il de la promenade dominicale qu’il institua les premières semaines de notre relation. Avec un indécis chronique à la barre, nous errâmes à la dérive quelques dimanches, pareils à des navires sans voiles. Passés les premiers émois où tout vous paraît rose, je repris les rênes de Zéphyr et substituai l’équitation à la baguenaude.
Contrairement à ma sœur qui multipliait les coups de cœur rompus au premier coup de sang, j’aspirais à une certaine stabilité affective. Barnabé, qui achevait des études d’architecte-ingénieur, pouvait se montrer à ce titre rassurant. De surcroît, il savait m’amadouer avec son beau sourire, ses mèches de cheveux qui bouclaient et surtout son grand nez tombant — oui, allez savoir pourquoi, j’ai toujours été émoustillée par les hommes arborant un appendice nasal proéminent ! Aussi, fallut-il attendre le jour de nos fiançailles pour que le déclic survienne. En précipitant notre alliance, je voulais certainement me convaincre que cela allait amender Barnabé. Une erreur de jugement manifeste.
Ma mère se montra la plus encline à avaliser notre volonté d’union. Certes, elle ne sauta pas au plafond. Pour autant qu’elle l’appréciait, Barnabé ne remplissait pas, selon elle, les critères d’un futur gendre. Cependant, le bonheur de ses filles passait avant tout. Et je reconnais sur le tard que nous étions, Noémie et moi, plutôt capricieuses. Autrement plus rétif, mon père acheva de me convaincre de n’organiser qu’un repas en comité restreint avec les Fiorini.
Il réserva pour l’occasion dans un restaurant étoilé, à la cuisine raffinée servie par un service feutré.
À l’issue du repas, mon fiancé se leva, boutonna la veste de son costume gris bon marché et requit le silence. Couvé par le regard admiratif de sa mère, il se lança alors dans un discours aussi ampoulé que maladroit, ponctué de locutions latines atroces et ridicules.
— (…) Amor vincit omnia ; amor mundum fecit... Vade mecum, Tiphaine !{1} pérora-t-il.
Les yeux de ma mère s’arrondirent ; ceux de mon père s’assombrirent. Noémie pouffa. Je piquai un fard.
Satisfait de sa déclamation, ce guignol de Barnabé prit solennellement ma main pour enfiler la bague de fiançailles à mon annulaire. Tout sourire, sa mère voleta jusqu’à nous.
Stupeur !
Je manquai m’étrangler quand je vis la bague. Le goujat avait substitué l’anneau que nous avions choisi par une verroterie insultante de grossièreté. J’en demeurai bouche bée.
Devançant ma fulmination, la mère Fiorini affecta un air convenu et se voulut rassurante :
— Pas d’inquiétude, ma belle, on t’expliquera...
Je me penchai vers Barnabé qui s’était recroquevillé, bêtement voûté sur son assiette vide :
— Dis donc, toi, tu l’as payée avec des tickets resto, cette babiole, ou quoi ?!... Regardez-moi ça... elle est tombée de la tirette d’un forain !
— Mais non, mais non, s’interposa sa mère. C’était une promotion, ça d’accord... juste histoire de marquer le coup, sourit-elle faussement. Le plus important, Tiphaine, est que l’économie réalisée permettra l’achat d’une belle alliance pour le mariage...
Je dardai mon regard furibond sur cette greluche.
— Quel mariage ? lui répliquai-je.
Tenant à éviter l’esclandre qui se profilait, mon père brandit sa carte de crédit.
— CHEF !
Ce soir-là, je rentrai seule, après avoir vertement éconduit mon prétendant. Sitôt le palier franchi, je lançai rageusement l’outrage qui m’avait été passé au doigt. En percutant le mur, la fausse pierre se dessertit de son chaton et alla rouler sous une commode, où elle se logea dans un mouton de poussière. Je ramassai les morceaux et rinçai le caillou sous l’eau du robinet. À ma grande stupéfaction, le « saphir » se désagrégea ! Je n’en crus pas mes yeux... En quelques secondes, il s’était entièrement dissout ! Abracadabra... disparu ! Plus rien entre mes doigts !
Le lendemain, je me fendis d’une missive cinglante à l’intention de Barnabé. Je trouvai les termes ad hoc à ce casus belli et, vu que le Rubicon avait été franchi, lui servis en conclusion quelques locutions de son goût : alea jacta est, acta fabula est !{2} Je glissai la bague dans l’enveloppe, enroulée dans un mot expliquant que le caillou avait, comme par magie, fondu sous la pluie.
La dissolution de la bague avait entériné celle de notre couple.
Barnabé m’adressa une réponse contrite. Il offrait de se racheter et me faisait don d’un manuscrit jauni, chèrement acquis chez un antiquaire. Le papier s’intitulait Mémoires de Santillán de Guzmán et consistait en la traduction du récit tronqué d’un aumônier au temps des conquistadors. Bref, de vieilles feuilles noircies par une écriture cursive à peine lisible.
La lettre fut déchirée et le manuscrit jeté au fond d’un tiroir.
Ce fut mon dernier contact avec Barnabé Fiorini.
En intégrant l’ordre des avocats, j’avais d’abord suivi mon inclination à vouloir pourfendre l’injustice. En outre, je trouvais qu’une profession qui se prévaut d’assister tout justiciable, qu’il soit victime ou accusé, avait du panache.
Ma stratégie pour gagner la satisfaction des clients consistait à volontairement minimiser les potentiels succès de la procédure en cours ou à venir. C’était risqué, car je pouvais aisément me faire damer le pion par un confrère autrement plus vantard. Par contre, lorsque j’avais gagné la confiance de mon interlocuteur et « ferré le poisson », je plaçais la barre haute dès l’élaboration de mes plaidoiries. Une fois en scène dans le prétoire, je faisais mienne la citation d’Oscar Wilde : « il faut toujours viser la lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles. »
Après m’être aguerrie avec mes premiers clients, je m’orientai vers la branche du droit pénal impliquant des crimes relevant de la cour d’assises. Une discipline au pouvoir médiatique évident. Pour ce faire, je m’inscrivis aux permanences des mesures de garde à vue auprès de l’ordre des avocats.
En devenant intime des salles d’interrogatoire de l’Hôtel de Police du boulevard de l’Embouchure, je m’étais rapidement familiarisée avec pratiquement tous les grands cas de figure. Du moins l’avais-je cru...
***
L’année qui suivit mon installation, Noémie alla seconder notre père. De deux ans ma benjamine, elle ne s’embarrassa pas de longues études. Elle se contenta d’un BTS pour intégrer l’office de la place Esquirol en tant que simple clerc. Après neuf ans d’expérience, un examen lui accorderait le titre de notaire. Une simple formalité. Quand bien même notre père jugeait inconvenant pour sa fille d’entrer par la petite porte, Noémie n’en avait cure. À résultat identique, elle privilégiait nécessairement la démarche la moins consommatrice d’énergie.
Alors qu’à quelques pas de là je me retroussais les manches pour me construire une situation, une renommée, ma sœur se laissait tranquillement porter par les courants ascendants, jusqu’à ce que lui revienne un jour l’office qui générait le plus gros chiffre d’affaires de la région ! Tout lui était facile, à elle ! Depuis toujours... Et dire que je lui avais cédé ma place ! Je l’y avais même poussée !
J’avoue avoir alors été très amère. Mais ce n’était pas tant pour l’argent — je savais nos parents suffisamment impartiaux pour prévoir de rétablir une équité matérielle — que pour l’injustice et l’illégitimité que m’inspirait la vision du flambeau familial repris avec une telle nonchalance. En me projetant dans sa perspective, je me serais montrée plus digne et méritante que ma sœur.
Rétrospectivement, je mesure à quel point ma soif de reconnaissance était insatiable. En vérité, j’étais jalouse du regard protecteur que mon père posait sur ma petite sœur, occultant avec clémence ses agissements bien souvent inconsidérés. Jamais il ne l’a reconnu — et comment aurait-il pu le faire ? — mais son attitude trahissait sa préférence implicite pour Noémie. Inconsciemment, réussir en me construisant par moi-même avait eu pour finalité essentielle de voir briller une immense fierté dans les yeux de mon papa. Je ne l’ai compris que tardivement.
Affairée à mon bureau, je me suis surprise à les imaginer travailler ensemble dans une tendre complicité. Les savoir à proximité n’arrangeait en rien le désarroi que suscitaient ces pensées vagabondes. Quand je focalisais de nouveau mon attention, c’était pour redoubler d’efforts.
Heureusement, Noémie s’éclipsait chaque midi. Jusqu’à ce qu’elle se décide enfin à devenir adulte, l’ingrate préféra profiter de sa pause pour rejoindre telle copine antisociale ou assister à la performance plus ou moins licite de tel grapheur bohème. Je retrouvais donc fréquemment mon père pour déjeuner et saisissais l’occasion pour valoriser mes avancées. Il avait l’art de m’encourager sans jamais se montrer indulgent. L’émulation, encore et toujours... Je la guettais, la réclamais. Pareille à la piqûre de l’éperon qui vous stimule par une décharge d’adrénaline.
La profession d’avocat ne peut s’inscrire dans la durée que si l’on se ménage des pauses pour dégorger l’excédent de pression. Les fins de semaine, outre l’équitation, j’évacuais donc le stress en compagnie d’amis, et de Sabine en particulier.
Sabine Duchesnay occupait un poste de juriste chez Airbus. Jusqu’à ses vingt-cinq ans révolus, hormis quelques passades, elle demeura célibataire.
Bien que l’amitié implique des affinités, nous divergions toutefois quant à nos stratégies de séduction. Moins sophistiquée que Sabine, j’évitais l’excès d’artifices. De son côté, elle concentrait ses efforts sur la pédicurie. Et comme si cela ne suffisait pas, lorsque nous sortions les samedis soir, elle mimait les échassiers, en équilibre précaire sur des queues de billard toujours plus effilées. J’imagine que cela devait attirer certains hommes... Au moins faisait-elle converger les regards dans notre direction !
Il nous arrivait de sortir accompagnées de copines à elle. Je me souviens d’une en particulier. Très mafflue, cheveux coupés au carré, sa tête évoquait celle d’un castor. Plutôt effrontée, cette fille n’hésitait pas à accoster les hommes qui lui plaisaient. Si son aisance sembla en décontenancer quelques-uns, je ne l’ai jamais vue se faire éconduire. Une fois collée à un prétendant, elle nous délaissait pour le reste de la soirée. Sabine et moi nous retrouvions seules à déguster notre cocktail du bout des lèvres, lançant à la dérobée un bref regard lascif aux rares messieurs jugés attrayants. Peu intuitifs, ces derniers ne comprenaient pas pourquoi nous détournions ostensiblement le regard quand nous venions d’accrocher le leur. Soyons honnêtes, parmi la multitude d’hommes qui peuple cette planète, combien ont la finesse d’esprit de décrypter le langage non verbal des femmes ? Malgré tout, il arrivait que l’un d’entre eux ose nous aborder. Parfois, celui dont on se détournait parce qu’il nous déplaisait... Plus exceptionnellement celui qui avait notre préférence. Malheureusement, la beauté s’accorde moins souvent avec l’intelligence qu’on ne l’imagine. Embarrassées, nous devions poliment congédier le don Juan. Piquées dans notre orgueil, nous changions en général de lieu, en abandonnant la femme castor à sa proie.
Sabine était de ces filles qui en pincent pour les sportifs ; un engouement proportionnel à leur notoriété. Je la vois encore en paréo lors de vacances sur la côte. En groupie assidue, elle assistait aux tournois de beach-volley des mâles dominants de la plage. Quand l’un d’eux exécutait un plongeon démonstratif à proximité en émettant le râle de l’athlète en rut, elle renouait ostensiblement son paréo ou redressait une bague d’orteil. Si le spécimen parvenait à décoder le message, s’engageait un flirt au cours duquel Sabine soufflait successivement le chaud et le froid. Un subtil équilibre finement ajusté selon qu’elle avait ou non affaire au mâle Alpha du groupe.
C’est finalement un des collègues de Sabine qui répondit à l’appel de ses charmes. Un certain Benoît Morlan qu’elle épousa moins de deux ans plus tard.
***
Au cours de ma première année d’exercice, en 2016, j’assurai quelques permanences de nuit, quand ça s’intercalait judicieusement dans mon emploi du temps. Une épuisante contrainte à laquelle je ne me suis pliée que rarement.
Je pouvais tomber sur des malfrats qui s’empêtraient dans un inextricable bourbier de contradictions, comme sur des maris violents, couards et autrement moins loquaces. Impossible de savoir d’avance à quoi s’en tenir. Les seules informations préalables reçues de la permanence de l’ordre des avocats se limitaient au nom du client, à l’heure de placement en garde à vue, ainsi qu’aux coordonnées de l’OPJ{3} en charge de l’affaire.
À l’occasion d’une de ces gardes à vue, je me retrouvai à devoir assister un homme accusé de viol.
On m’appela vers 23 h 30 pour que je me rende au commissariat central. Les mentions du SMS se résumaient à : « Jean Viguier. GAV 23 h 17. OPJ Géraldine Makhnova. 060355XXXX ».
Il est primordial pour un avocat de glaner un maximum d’informations sur le dossier qu’il prend en charge. Surtout s’il flaire une affaire juteuse avec de possibles retombées médiatiques. Aussi gagne-t-il à s’attirer la sympathie d’enquêteurs. Je sais que quelques vieux briscards des prétoires étaient parvenus, d’une manière ou d’une autre, à se mettre le commissaire dans la poche... un état de grâce somme toute exceptionnel.
À force de côtoyer les flics, on finit par en connaître certains. Une partie se montrait hostile aux avocats qu’ils percevaient comme des empêcheurs de tourner en rond, voire d’infâmes gauchistes prompts à vouloir faire libérer les monstres qui putréfiaient la société. D’autres nous assimilaient par contre à des partenaires de procédure avec qui composer. Plus rarement, il arrivait que l’on parvienne à sympathiser avec quelqu’un de la maison.
J’avais déjà croisé le capitaine Makhnova. C’était une jeune femme aux pommettes hautes et saillantes, à la queue de cheval dansant à l’orée des omoplates, et que je devinais être mon aînée de quatre ou cinq ans. Toute de noir vêtue, je l’ai toujours vue porter le même pull fin très ajusté, ainsi qu’un jean stretch moulant ses cuisses, dont elle rentrait les extrémités dans ses bottines aux semelles antidérapantes. La crosse menaçante de son pistolet se détachait de sa hanche droite, tenant en respect ses interlocuteurs. D’une beauté féline, cette femme vous scrutait, mine de rien, d’un regard déterminé. Elle tournait autour de vous et analysait chacun de vos faits et gestes avant de se faire un début d’opinion. On pouvait aisément pressentir à son contact une carrière prometteuse.
Nous nous jaugions, Géraldine et moi, dans un respect mutuel, prudent et circonspect. Du groupe des cinq enquêteurs auquel elle appartenait, c’était la seule à m’inspirer une vague sympathie. Selon qu’un ou plusieurs membres de son groupe d’enquête se trouvaient ou non à proximité, elle acceptait de m’éclairer un peu sur le dossier, ou à défaut demeurait mutique et distante.
Cette fois-là, je n’obtins aucune autre information que le SMS reçu.
Je me retrouvai donc face à ce Jean Viguier pour l’entretien confidentiel d’une demi-heure auquel il avait droit.
Avachi sur sa chaise se tenait un trentenaire échevelé, vêtu d’une chemise délavée à moitié déboutonnée, qui débordait négligemment sur un jean râpé au niveau des genoux. Il me dévisagea de l’air narquois qu’il devait réserver à certains interlocuteurs. Sans le prendre pour moi, je le ressentis désagréablement.
Je parcourus le procès-verbal des yeux et lui rappelai la durée, les conditions de garde à vue et ses droits au cours de celle-ci. Suite à quoi, j’engageai le dialogue.
— Avez-vous mangé, ce soir ?
— Non.
— Vous pouvez demander aux policiers qu’ils vous donnent de quoi vous alimenter.
— C’est fait. Z'ont dit qu’on n’était pas au restau...
— Je vois... je leur signalerai. Bien, monsieur Viguier, les faits qu’on vous reproche sont des attouchements et des viols répétés sur mineur... sur votre enfant, apparemment... Vous êtes le père d’une fille ?
— Non, d’un petit garçon... répondit-il, le regard devenu morne.
— Ah, et... quel âge a-t-il ?
L’individu souffla avec une indolence qui me sidéra.
— En quoi ça vous intéresse ?
— Monsieur Viguier, je suis ici pour vous assister. Et pour le faire au mieux, j’ai besoin d’en savoir davantage sur les circonstances qui vous ont amené à être placé en garde à vue. Je comprends que vous puissiez trouver mes questions indiscrètes ou importunes, croyez bien que j’en suis désolée. Mais ce n’est en rien délibéré et seulement dans le but de vous aider.
— Ouais... OK... en fait, là, j’ai besoin de téléphoner. Z'auriez pas un portable sur vous ? On m’a pris le mien et...
— Ah, non ! J’ai déposé mes affaires aux gardiens, c’est une obligation...
— Bon, mais vous pouvez bien passer un coup de fil pour moi, en sortant, non ?
— Je suis désolée, monsieur Viguier, ça m’est formellement proscrit. Comme je vous l’ai stipulé en début d’entretien, vous avez la possibilité de faire prévenir une personne de votre choix. Ce sera l’officier de police qui...
— Je sais, je sais ! Vous servez à rien, quoi ! conclut-il, l’air faussement désabusé.
Je préférai ne pas relever. Il leva les yeux au plafond qu’il détailla lentement, comme pour déceler quelque araignée embusquée dans une encoignure.
— Y’a des micros ou un truc dans l’genre ?
— Aucun micro, aucune caméra et aucune oreille indiscrète à la porte. Cette pièce est insonorisée. Vous pouvez me parler librement. C’est dans votre intérêt, d’ailleurs.
Il baissa les yeux pour contempler sa main gauche posée à plat sur la table, son bras droit restant ballant derrière le dossier de la chaise.
— Ché pas de quoi on m’accuse, j’ai rien fait, finit-il par déclarer sur un ton monocorde.
Dubitative, je ne pus réprimer un haussement de sourcils.
— Apparemment, la police agit sur commission rogatoire d’un juge d’instruction. Cela veut dire que des faits, avérés ou non, ont été portés à sa connaissance, et ont motivé l’ouverture d’une information judiciaire. Votre garde à vue ne signifie en rien votre culpabilité, monsieur, et jusqu’à preuve du contraire, vous êtes présumé innocent. Ce sera à l’enquête de déterminer qui est coupable. L’important pour moi, afin de mieux vous assister, est de savoir tout ce qui a pu...
Viguier renifla bruyamment, les yeux toujours baissés.
— Bah, le mioche il est allé s’plaindre qu’on dort ensemble, c’est tout. Ya pas de place pour deux lits, au bercail... 'comprenez ?... 'tain, ça c’est encore la grosse qu’a moufté !
— Êtes-vous marié, monsieur Viguier ?
— Ouaip !
— Votre femme, dort-elle aussi avec vous ?
— La nuit, elle dort pas, elle bosse.
— Savez-vous si un examen gynécologique a déjà été pratiqué sur votre fils afin de...
— Ché pas.
— Dans tous les cas, ce sera fait. Donc il vaut mieux prendre les devants pour envisager de...
D’une attitude jusqu’ici désinvolte, il vira brusquement au rouge et me fusilla du regard.
— Putain, mais vous êtes là pour quoi, bordel ?! Pour m’enfler, c’est ça ?...
— Non, monsieur Viguier, répondis-je calmement. Je n’ai aucun intérêt à ne pas défendre le vôtre. Seulement, vous devez par exemple savoir qu’un acte de pénétration constitue un viol.
— Oh, hé, je l’cajole mon p’tit. Rien que des câlins, balaya-t-il d’un revers de main. Bon, j’ai le droit de garder le silence, z'avez dit, hein ?
— Tout à fait. C’est pertinent dans certains cas. Selon la consistance du dossier. Mais ce que je voudrais vous faire comprendre, monsieur, c’est que si un examen médical vient étayer l’accusation, le mutisme risque d’être la pire des défenses. Quel que soit votre degré d’implication.
À cet instant, Jean Viguier porta la main à sa bouche et verrouilla la glissière d’une fermeture Éclair virtuelle. Sans plus prononcer un mot, il se balança tranquillement sur sa chaise en plastique, en détournant le regard.
L’entretien avait duré moins d’un quart d’heure. Je lui proposai mes services pour l’accompagner à l’audition, qu’il déclina d’un dédaigneux signe de tête. Quel mufle !
Je sortis et fis signe aux policiers de le reconduire en cellule.
Heureusement, Jean Viguier orienta son choix vers un autre confrère pour le défendre lors du procès, préférant s’adjoindre les services d’un avocat de sexe masculin.
Ce dernier eut toutes les peines du monde à élaborer une stratégie de défense pour son client, qui se résuma à l’évocation de son enfance difficile en tant que circonstance atténuante. Le peu d’aménité que Viguier afficha et le silence obstiné qu’il opposa aux éléments et témoignages à charge jouèrent en sa défaveur. Lorsqu’il parla, ce fut uniquement pour se présenter en victime. Il n’exprima pas l’ébauche d’un remords et n’émit aucune pensée à l’endroit de son fils.
Jean Viguier fut reconnu coupable de viol sur mineur, son propre enfant, et condamné à une peine d’emprisonnement conséquente.
Mémoires de Santillán de Guzmán
21 décembre 1532
Je ne sais plus s’il s’agit du Jardin d’Eden ou des limbes aux marges de l’Enfer.
J’ai eu la présomption de croire que mes lectures à la bibliothèque de l’Université de Salamanque auraient été un préalable suffisant à cette expédition.
Le Nouveau Monde est aussi fabuleux que terrifiant. Les forêts sont luxuriantes et sauvages. On croise beaucoup d’animaux étranges, et j’ai aperçu les fameux oiseaux aux plumes bigarrées dont on m’avait parlé. D’autres volatiles nous accompagnent par leurs sifflements sonores. On ne les voit pas, mais on les entend dans toute la forêt. Malheureusement, il n’y a pas une parcelle qui ne grouille d’insectes ou qui ne soit infestée de serpents.
Il fait chaud et l’air est humide. Le climat est accablant. La touffeur décuple la pénibilité du moindre effort. À chaque pas, nous devons redoubler de vigilance et éviter des dangers insoupçonnés. Les miens sont très mal assurés, ma soutane s’accroche à la végétation et j’ai dû remplacer mes sandales.
Les porteurs s’épuisent, car nous avons entamé l’ascension des reliefs qui hébergent l’Empire inca. Nous franchissons des gorges par d’étroits ponts suspendus en corde, au périlleux vacillement. Les cordages tressés de ces ponts de singe sont capables de supporter nos chevaux. Pourtant, je redoute leur passage, car ils surplombent des flots tumultueux infestés de créatures féroces. Un groupe d’Indiens guide notre avancée en évitant les territoires des tribus hostiles. Le long détour opéré pour rejoindre d’autres troupes a sapé notre moral.
Hier, notre médecin est mort subitement. Les Indiens ont expliqué qu’il avait dû toucher je ne sais quelle grenouille.
Un quart des hommes a déjà succombé à l’expédition. La dysenterie fait des ravages. Un peu d’arsenic aurait été bénéfique aux malades. Mais les seuls apothicaires, ici, ce sont les Indiens. Je m’en méfie et préfère éviter de consommer leurs plantes exotiques.
Comme si ça ne suffisait pas, Felipe del Castillo vient d’occire un soldat de la pointe de son épée. Soi-disant qu’il lui aurait manqué de respect. La carence de sommeil nous irrite tous, et je sais qu’il enrage aussi pour l’abandon forcé d’équipements qui nous ralentissaient. Son geste a inquiété les Indiens. Il m’est difficile d’accorder toute ma confiance à ces créatures de Dieu. Pour l’instant, leur âme m’est insondable. Don Felipe lui-même se retient de trop les rudoyer. Sans leur aide, nous périrons rapidement.
Don Felipe del Castillo est un hidalgo avide de titres et de richesses. Son arrogance n’a d’égale que son arrivisme. Je me doutais que cette brute serait difficile à vivre, mais pas à ce point. Au moins, son fieffé caractère évite à l’expédition de s’enliser. L’exaltation des débuts n’étant plus ce qu’elle était, seule son autorité maintient la cohésion du groupe.
Ce soir encore, je peine à trouver le sommeil. La Nouvelle-Espagne est si hostile de nuit !
Je repense inlassablement à ce jour où j’ai signé mon ralliement à l’expédition. Satisfait de ma supervision des travaux du nouveau couvent de San Esteban, Luis Cabeza de Vaca, l’évêque de Salamanque, m’avait alors vivement recommandé...
Comme la Castille me manque !
Seigneur Tout-Puissant, puisses-tu guider nos pas et nous conduire au plus vite à Diego de Almagro.
