Suspicion(s) - Ophélie Cohen - E-Book

Suspicion(s) E-Book

Ophélie Cohen

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Beschreibung

Aaron est un petit garçon plein de vie, rêveur et heureux. Le jour de son dixième anniversaire, son monde s’écroule lorsque son père quitte la maison. Rachel est une mère aimante et une épouse dévouée. Elle perd néanmoins pied lorsque, Hugo, son mari abandonne leur foyer pour se réfugier dans les bras d’une autre femme. Hugo aimait Rachel à la folie. Mais la routine a eu raison de ses sentiments. Sans penser aux conséquences de son acte, il retrouve le frisson de la passion dans les bras de Marie. Nathalie est brigadier-chef. Au menu de son quotidien, violences conjugales, agressions sexuelles et abandon de famille. La découverte d’un corps sans vie, dans le bois de Lèves, va bousculer toutes ses certitudes. Elle se jette corps et âme dans cette affaire, mais en sortira-t-elle indemne ? Quatre personnages. Quatre points de vue. Une histoire sombre. Saurez-vous démêler le vrai du faux de cet enchevêtrement familial ?


À PROPOS DE L'AUTEURE


Née en 1980. Ophélie Cohen est tombée dans les bibliothèques quand elle était petite. Fonctionnaire de police depuis plus de vingt ans, elle trouve dans la littérature un refuge. Des lectures éclectiques et le besoin de faire mille et un voyages au fil des pages. Après Héloïse, voici son deuxième roman.

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Seitenzahl: 311

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Couverture

Page de titre

À mon papa, Steve et XavierTrois pères formidables.

Le doute est le commencement de la sagesse.

Aristote

1AARON

Le 1er janvier 2000

Cher Journal,

Tu es mon cadeau d’anniversaire. J’avais dit à maman que je voulais un cahier pour lui confier mes secrets. Je t’ai trouvé ce matin, emballé, au pied de mon lit.

Aujourd’hui j’ai dix ans, et papa est parti…

Je suis un enfant assez réservé, c’est pour ça que j’ai demandé un cahier à maman. Une sorte de meilleur ami aux grandes oreilles qui va entendre tous mes secrets. Un journal rien qu’à moi pour y coucher mes aventures, mes pensées, mes blessures. Je me confie pas aux copains. Un homme doit pas montrer ses failles, ni ses faiblesses. Un homme, c’est fort. Ça pleure pas. Un homme ça console sa mère et ça maudit son père d’avoir blessé celle qui lui était entièrement dévouée. Un homme, ça porte une carapace indestructible. Mais parfois, un homme a aussi besoin d’évacuer le trop-plein. Les adultes boivent. Moi j’écris. Chacun son truc.

Aujourd’hui, je t’inaugure, toi. Mon journal intime. Je sais que je pourrai te parler de tout. Tu me jugeras pas. Même si je pleure, y a que toi qui le verras. J’ai enfin le cadeau que je désirais, mais il est accompagné d’une mauvaise surprise.

Nouvelle année.

Nouveaux projets.

Enfin, c’est comme ça que maman me l’a présenté. Papa veut plus de nous. Il a une nouvelle famille, ailleurs. Terminé le 1 + 1= 3. Il nous a sortis de son équation. En même temps, c’est pas étonnant !

Depuis mes huit ans, il était fréquemment absent et maman montrait souvent les dents. Leurs disputes se succédaient, par vagues, de plus en plus rapprochées. Quand ils explosaient, je me réfugiais dans ma chambre. Oreiller sur la tête pour pas entendre leurs éclats de voix. Pourtant, on a été heureux. Le trio magique. C’est de cette façon que mon père nous définissait, comme lors de nos vacances dans le Pas-de-Calais, avant que je fasse ma rentrée à l’école primaire. Un mois de juillet enchanté.

On était allés faire du camping, dans un petit village de pêcheurs, sur la Côte d’Opale. Ambleteuse.

Une digue pour se promener. Le marchand de glaces. Le Fort, œuvre de Vauban. Les haubans qui claquaient au vent. Les villas colorées et les touristes. L’odeur salée qui existe qu’au bord de la mer. Le minuscule centre-ville. La plage de galets. Les voiliers. Des dériveurs bleus, jaunes, roses, sur lesquels les enfants de la colonie d’à côté passaient leurs journées. Mes plus belles vacances.

Papa avait emprunté une tente à un ami. Elle contenait deux chambres, pas très grandes. Une pour les parents et une pour moi. Une pièce centrale où maman avait installé une table pliante et des chaises recouvertes d’un tissu à grosses fleurs orange. Il y avait un plateau en Formica orange, lui aussi. Des souvenirs de mes grands-parents et des objets rescapés des années 80. Sur le côté droit, un réchaud à gaz et une glacière. À l’opposé, une caisse en plastique avec verres et couverts. Une bassine blanche, ronde, pour la vaisselle. Le confort minimum. Une aventure. Un voyage dans le temps.

On avait planté nos sardines sur un emplacement à quelques mètres de la plage. Le matin, c’étaient les mouettes qui nous sortaient de nos rêves, et la chaleur du soleil qui réchauffait le polyester bleu marine de la toile. J’étais l’enfant le plus heureux du monde. Les yeux à peine ouverts, je fonçais réveiller mes parents en sautant sur leur matelas. Commençait alors une féroce bataille de chatouilles avant de prendre le petit-déjeuner, décoiffés et essoufflés. Chocolat chaud pour moi, comme toujours. Papa, lui, retirait la couche de crème avec sa cuillère. J’aime pas ça, la crème. Puis on allait se brosser les dents dans les sanitaires communs avant d’entamer les activités de la journée.

On était allés à la plage, à la pêche aux coquillages. On avait visité le musée de la Seconde Guerre mondiale et même une vraie batterie Todt, au musée du mur de l’Atlantique. Papa et moi, on avait fait semblant d’être des soldats. Maman avait rigolé très fort. On avait fait des pique-niques, des randonnées. Jamais eux sans moi. Toujours à trois.

Un jour, nos voisins de camping étaient venus prendre l’apéritif sur notre emplacement. Un couple, sans enfant. Enfin, à ce moment-là. Louise et Simon. Je me souviens que, pendant leur discussion sur la famille, papa leur avait dit que le monde avait jamais été plus beau que depuis ma naissance. Qu’aujourd’hui, nous formions un trio magique. Et qu’il imaginait pas vivre autrement. Que les couleurs de la vie étaient plus vives à trois. Que les nuages stationnaient jamais longtemps au-dessus de nos têtes parce qu’à trois, nous étions plus forts. Parce qu’à trois, on les chassait plus facilement ces satanés cumulonimbus. Oui. Un trio magique. Pour le meilleur, et pour le pire. Mais ça, c’était quand j’avais six ans. Avant les premiers orages. Avant que la magie laisse place à la vie et à sa réalité, qui nous a frappés de plein fouet.

Après l’anniversaire de mes huit ans, mon père s’est mis à rentrer de plus en plus tard. Réunions interminables au bureau, dossiers à gérer.

Un jour, depuis ma chambre, j’ai entendu maman hurler :

— Tu as vu l’heure ? Aaron est au lit depuis une heure. Il ne t’a même pas vu ce soir !

— Je sais. Je suis désolé, Rachel. Mais c’est le boulot.

— Il a bon dos le boulot. Depuis que tu as une nouvelle secrétaire, on ne te voit plus.

Le cliché du patron qui se tape sa secrétaire comme disait maman. Je comprenais pas trop ce que ça voulait dire, mais papa disait toujours que c’était faux, que maman tirait des conclusions hâtives. Il rentrait tard chaque soir et ma mère s’emportait. Mais au final, c’est le « cliché » qui a gagné. En ce jour où je fête mes dix ans, papa s’est barré.

Avec elle.

La secrétaire.

Bonne année !

Ce matin, quand mon réveil a sonné, j’ai repoussé ma grosse couette en plumes et j’ai sauté sur le parquet. Je suis un grand maintenant.

J’ai trouvé un paquet au pied de mon lit. C’est une tradition chez nous. D’aussi loin que je m’en souvienne, mes parents placent un cadeau sur mon coffre de pirate. Celui où je cache mes trésors. Comme ça, dès que je suis levé, je découvre leur premier cadeau. Et quelle joie quand j’ai arraché le papier, ce matin ! Un beau cahier. Épais, une couverture rigide en carton gris, avec les lettres de l’alphabet gravées dessus et plein de pages blanches à noircir : toi, quoi. J’avais le cœur en joie. J’ai sautillé en rond, en te serrant contre ma poitrine, puis je suis sorti en trombe de ma chambre et j’ai dévalé les escaliers en bois clair pour rejoindre mes parents dans la cuisine. Place au traditionnel petit-déjeuner de la nouvelle année. Mais dans la pièce, il y avait que ma belle et gentille maman.

Sur la table massive, son café et mon bol de chocolat, des viennoiseries et un muffin avec une bougie.

— Il est où papa ?

Les bras pendants, j’ai fixé maman. Ses cheveux noirs étaient en désordre. Elle avait les yeux rougis d’avoir trop pleuré. Elle observait sa tasse fumante, sans dire un mot.

Stoppé net dans mon élan, j’ai pas compris. On prenait toujours ce petit-déjeuner-là à trois.

Je me suis approché d’elle et je l’ai tirée par la manche de sa robe de chambre, aussi froissée que son visage.

— Ouh ouh, maman, il est où papa ?

Elle a relevé la tête. Ses yeux étaient vides, perdus dans des pensées que je pouvais pas atteindre. J’ai eu l’impression d’être transparent. Elle m’a regardé sans me voir puis s’est penchée de nouveau sur son café.

Je me suis accroupi et me suis glissé entre ses bras pour aller frotter mon nez contre le sien. Bisou esquimau. C’est notre bisou préféré. Ça la fait sourire habituellement, mais pas ce matin. D’un geste lent, elle a posé une main sur mon crâne et a caressé doucement ma tignasse brune. Une larme a roulé de sa joue sur mon front. Elle a reniflé bruyamment, s’est redressée, et m’a attrapé sous les bras pour m’asseoir sur ses genoux. Je me suis muché1 dans son cou et l’ai respirée. J’aime sentir l’odeur de ma mère. Pas celle du parfum qu’elle met le matin, non. Mais son odeur à elle. Unique. Un mélange de son savon, de son shampooing et de la crème qu’elle met, tous les jours, sur ses mains. Un parfum doux et rassurant.

J’ai senti ses épaules qui tremblaient. Elle ne cachait plus ses pleurs. Elle me serrait contre elle de plus en plus fort, et moi, j’osais rien dire. Je ressentais sa douleur, immense. Et même si, à ce moment précis, je savais pas pourquoi elle était si triste, mes larmes ont rejoint les siennes pour former un torrent. Mon cœur s’est cassé en mille morceaux face à sa peine. Quand Maman pleure, je pleure. C’est comme ça et puis, avec maman, j’ai le droit. Si elle a mal, j’ai mal…

Je me suis redressé et me suis défait délicatement de son étreinte. J’ai pris ses joues entre mes menottes pour lever son visage.

— Pourquoi tu pleures ? Et pourquoi papa n’est pas là ? Il a jamais raté mon anniversaire !

Maman a reniflé bruyamment, a posé une main sur les miennes et, de l’autre, a essuyé son nez qui coulait dans sa manche, laissant une traînée baveuse qui a foncé le tissu.

— Papa est parti, mon chaton.

— Parti ? Mais qu’est-ce que tu veux dire ?

Maman a inspiré un grand coup et a lâché :

— Il ne reviendra pas.

Face à mes yeux ronds et ma grimace d’incompréhension, elle m’a expliqué que papa voulait plus vivre avec nous. Qu’il avait de nouveaux projets et qu’on en faisait pas partie. Il aimait une autre femme et c’était auprès d’elle qu’il allait habiter désormais.

J’arrivais pas à bien comprendre. Muet, je suis resté blotti dans les bras de maman qui me câlinait. Me chantait la berceuse qu’elle fredonnait chaque soir jusqu’à ce que je lui dise que j’étais trop grand pour ça :

« Doucement, doucement, doucement s’en va le jour,doucement, doucement, à pas de velours… »

Mon père nous a donc quittés, comme dans la comptine. Et s’il est parti à pas de velours, sans qu’un cri résonne dans la maison, j’entends maman pleurer sans cesse.

Aujourd’hui, j’ai dix ans. On devrait être heureux à dix ans. On devrait être insouciant à dix ans. Et puis, on devrait faire la fête le jour de ses dix ans. Rien de tout ça pour moi.

Aujourd’hui j’ai dix ans, et ma vie vient de prendre son premier tournant.

1 Se mucher : se cacher, se dissimuler.

2RACHEL

Le 2 janvier 2000

Je me réveille tôt, ce matin. Les chiffres rouges de l’horloge digitale, à ma droite, indiquent 06 heures 30. Je suis à l’étroit. J’ai froid. La température a dû sacrément chuter dans la nuit. Je m’étire, tel un félin et je me mets sur le côté gauche. J’enfouis mon nez dans les cheveux de mon fils. Ils sentent les fleurs fraîchement coupées, pareillement au shampooing qu’il déteste. Celui qui a l’odeur d’une fille, comme il dit. Je me colle contre son corps frêle pour avoir un peu de sa chaleur. J’ai envie de retrouver cette sensation de fusion que j’ai ressentie pendant les premiers mois qui ont suivi sa naissance. Cette impression de continuer à ne faire qu’un alors même qu’il avait quitté le creux de mon ventre. Il se tourne à son tour, me prend dans ses petits bras et me sourit. Je plonge mes yeux dans les siens et j’y lis son amour inconditionnel.

Cette nuit, j’ai dormi avec mon fils.

Hier soir, au moment de le coucher, j’ai décelé dans son regard les couleurs de la tristesse. Abattue, je l’étais moi aussi, mais sa détresse m’a bouleversée. Alors qu’il monte seul habituellement ; cette fois, il a demandé que je l’accompagne dans sa chambre. Ce que j’ai fait. Je l’ai bordé comme il aime : la couverture, en pilou bleu nuit, juste au-dessous de son nez. Je me suis ensuite assise sur le côté de son lit. L’ai regardé avec tendresse avant qu’il ne fonde en larmes. Il s’est jeté hors des draps et a enfoui sa tête contre mon sein. Mon garçon avait tenté de masquer son chagrin toute la journée, ne changeant rien à ses habitudes, jouant et souriant. Mais l’instinct maternel ne trompe pas. Une lumière différente dans ses yeux, moins d’entrain, aucune objection à mes demandes. Alors que son corps d’enfant était secoué par des sanglots, j’ai caressé ses beaux cheveux lancés dans une guerre intestine, ne laissant sur son crâne qu’un champ de bataille dévasté.

Aaron a posé les mains sur mes épaules et m’a déclaré avec beaucoup trop de sérieux pour son âge :

— Je suis l’homme de la maison, désormais.

Il a bombé le torse. Digne. À la peine avait succédé un sentiment plus fort : l’amour infini d’un fils pour sa mère.

Alors que je détaillais ses traits fatigués, il m’a demandé :

— Je peux dormir avec toi ?

J’ai hésité.

— Tu es un peu grand pour dormir avec moi, non ?

— S’il te plaît, maman. Juste cette nuit.

Comment lui refuser ? Son père venait de nous abandonner, ébranlant nos vies. Et puis, il n’a que dix ans, finalement. Alors, au diable les avis des psychologues de papier glacé. Ce n’était pas en une nuit que j’allais tronquer la construction de son ego et de son identité. J’ai donc fini par accepter et je me suis allongée à ses côtés. Blottis l’un contre l’autre, nous avons écouté le chant de nos cœurs battant à l’unisson avant de nous abandonner à la nuit glacée.

À notre réveil, nous restons quelques secondes sans bouger. Puis Aaron se redresse et me demande de demeurer couchée. Il me dit qu’il va préparer le petit-déjeuner, comme un adulte et qu’il m’appellera quand la table sera dressée. J’opine avec un léger sourire. Une bouffée de fierté réchauffe mon cœur meurtri. Mon petit garçon devient grand et mûrira sans doute bien plus vite encore avec les difficultés qui nous attendent, suite au départ de son père.

Aaron se lève en s’extrayant de sous la couverture comme un lapereau quitterait son terrier. Il ne veut pas que j’aie froid, me dit-il. Il se met debout, au pied du lit et remonte les draps jusqu’à mon menton.

— Tu me promets, tu bouges pas tant que je ne t’ai pas appelée ! C’est un ordre.

— Un ordre ? Te voilà bien directif, ce matin. Et si je désobéissais ?

Il lève les yeux au plafond, son petit nez retroussé et sa bouche affichant une moue de réflexion, l’index de la main droite posé contre sa tempe.

— Hummmm.

Il dresse le doigt vers le plafond.

— Je sais ! Tu serais privée de télé, comme moi, quand je fais une bêtise.

Il a l’air très sérieux et je ne peux m’empêcher de pouffer.

Je lui tends la main en essayant de contenir mon rire.

— Marché conclu, jeune homme.

Aaron sourit. Il se dirige vers son petit bureau d’écolier en bois et prend son peignoir vert molletonné qu’il avait jeté au milieu de ses feutres et de ses dessins. Il l’enfile et sort de sa chambre en courant. Je l’entends dévaler les escaliers puis ouvrir et claquer les portes des placards de la cuisine dans un tohu-bohu qui pourrait réveiller toutes les marmottes du quartier.

Alors qu’il s’affaire, je me mets sur le dos et je ferme les yeux.

L’avenir incertain vient de chasser la magie de cet instant de complicité.

Qu’allons-nous devenir ? Nous sommes totalement dépendants d’Hugo, mon mari. Je ne travaille plus depuis la naissance d’Aaron et Hugo subvenait seul à nos besoins. Ses revenus nous permettaient de vivre confortablement, et j’ai pu m’occuper de notre fils et de la maison. Et même si je rêvais d’une carrière d’infirmière, je suis dorénavant l’illustration de la parfaite petite femme au foyer.

Un millier de questions viennent danser devant mes paupières closes. Pourrai-je garder la maison ? Comment trouver du travail après une si longue interruption ? Comment assumer les dépenses quotidiennes si je n’arrive pas à avoir d’emploi ? Et si nous devions déménager, que serais-je autorisée à emmener ? Des réflexions purement matérielles, mais elles me permettent de penser à autre chose qu’à ma peine, ma colère et ma honte de femme trompée.

C’est au cours de l’été 1979 que j’ai rencontré Hugo. J’avais tout juste dix-huit ans. J’étais en vacances avec mes parents, à la Bourboule, en Auvergne. Nous nous y rendions chaque mois de juillet depuis presque dix ans. Ma mère souffrait de bronchites asthmatiformes et les cures thermales lui permettaient de se remettre des traversées difficiles de l’hiver. Un soir, j’étais allée me promener sur les bords de la Dordogne, avec une amie, Camille. Elle habitait la ville depuis toujours et nous nous étions liées d’amitié au fil des années. Nous avions longé le cours d’eau, marchant vers l’église Saint-Joseph, lorsque nous avions été sorties de notre discussion par des crissements de pneus sur l’asphalte, suivis d’un bruit de choc. Nous avions regardé en direction de la route, à quelques pas sur notre gauche. Au sol gisait un homme. Assommé. Le cadre du vélo était complètement tordu et l’une des roues continuait de tourner embrassant l’air au lieu du macadam. Mais aucune trace de la voiture qui avait fait hurler ses pneumatiques.

Nous nous étions précipitées vers la victime de l’accident. Camille s’était penchée sur lui.

— Monsieur, ça va ? Vous m’entendez ?

Pas de réponse.

Nous avions échangé un regard, inquiètes.

Je m’étais redressée et j’avais observé les alentours pour tenter de trouver de l’aide. Il y avait une cabine téléphonique, cinq mètres plus loin. J’avais enjoint à Camille de s’y rendre pour alerter les secours, ce qu’elle avait fait sans attendre.

Je m’étais de nouveau penchée vers le blessé. J’avais palpé son corps, regardant mes mains régulièrement en priant pour qu’il n’y ait aucune trace de sang. Ouf, juste quelques égratignures. Puis j’avais pris son pouls. Il était régulier. Le cycliste semblait juste avoir perdu connaissance. Je m’étais retournée pour voir si Camille revenait quand l’inconnu m’avait saisi le bras. Surprise, j’avais porté mon regard sur sa main, agrippée à mon tee-shirt. Puis je l’avais remontée vers son visage, chiffonné, écorché, mais d’une grande beauté. Les yeux bleu marine, des sourcils joliment dessinés, un nez droit et un menton volontaire. Ses cheveux mi-longs, blond foncés étaient éparpillés sur sa figure ajoutant une part de mystère au personnage. Perdue dans ma contemplation, j’avais vu ses lèvres charnues remuer sans saisir les mots qu’elles formulaient. J’étais hypnotisée par son regard magnétique.

J’avais opiné, je ne savais pas ce qu’il disait, mais, incapable de prononcer la moindre parole, j’avais feint la compréhension.

J’avais le sentiment d’avoir glissé dans une faille spatio-temporelle où le temps s’écoulait au ralenti. Les oiseaux, le bruit des eaux de la Dordogne… Tous les sons étaient étouffés.

C’est Camille qui m’avait fait redescendre sur terre en tapotant mon épaule :

— Les pompiers arrivent.

Chant des sirènes, lumière bleue, les soldats du feu étaient rapidement parvenus sur les lieux, puis tout s’était enchaîné. Ils nous avaient écartées Camille et moi, s’étaient occupés de l’inconnu. Ils étaient ensuite repartis aussi vite qu’ils étaient arrivés, mais sans le blessé. Il avait signé une décharge et refusé le transport après avoir été examiné.

Il s’était dirigé vers son vélo.

— Bon, ben, je crois qu’il est bon pour la poubelle.

Les roues voilées, le cadre plié en deux. L’inconnu avait eu beaucoup de chance et je le lui avais fait remarquer.

— Disons que je la provoque, Mademoiselle. D’ailleurs, accepteriez-vous que je vous offre un verre à vous et votre amie, demain ? J’aurais ainsi la possibilité de vous remercier.

J’avais pouffé, comme une écervelée, oubliant presque la présence de Camille qui s’était rappelée à mon souvenir.

— Je suis désolée, mais je ne pourrai pas être des vôtres. Je travaille avec mon père demain. Mais vas-y Rachel, tu es en vacances, toi.

Évidemment, vu l’effet que le beau blond me faisait, je n’allais pas refuser. Et j’ai bien fait !

Ce fut une première soirée magique au cours de laquelle nous nous sommes découvert de nombreux points communs. Un moment ponctué de rires et de complicité. Il y avait eu une deuxième rencontre, puis une troisième et, à la fin des de l’été, nous étions devenus inséparables…

Un bruit de vaisselle cassée et me voilà arrachée à mes pensées. J’entends Aaron crier :

— C’est rien maman, juste un bol qui m’a glissé des mains.

J’hésite, une demi-seconde à peine, avant de m’extraire à mon tour du lit pour rejoindre mon petit garçon.

En me voyant arriver, il crie :

— Ah non, tu m’avais promis.

Raide comme un piquet, les poings serrés et le regard noirci par son ire, il me fixe. Sa bouche s’est déformée en une grimace amalgamant chagrin et colère. Puis il me tourne le dos, en tapant du pied.

Il murmure :

— Tu m’avais promis.

Ses épaules se mettent à tressauter. La crise arrive dans une cavalcade mêlant chouinements incompréhensibles, larmes et…

— Tu ne respectes jamais tes promesses. C’est pas juste.

L’argument de « l’injustice » selon Aaron. Le fameux argument que tous les enfants contrariés utilisent lorsqu’ils sont dans l’impasse. Mais Aaron y a ajouté le « tu ne respectes jamais tes promesses ». Et il n’a pas tout à fait tort.

Il y a huit jours, je lui jurais encore que nous resterions une famille unie, pour la vie.

3HUGO

Le 3 janvier 2000

Il y a trois jours que je suis venu m’installer ici. Mon fils me manque, mais je n’avais pas d’autre solution. Ce n’était plus vivable à la maison, et puis il était impératif que je prenne une décision. Rachel et moi ne faisions plus que de la colocation, depuis des années. Marie, elle, m’attend depuis deux ans déjà. Elle a patienté, a compris qu’il me fallait du temps, ne m’a pas pressé, ni menacé. Oh bien sûr, elle m’a fait savoir qu’elle commençait à perdre espoir, mais elle est restée à mes côtés. On devrait lui filer une médaille ! Belle et sexy Marie. Elle est d’une beauté rare. Des traits affirmés, un nez aquilin et des jambes interminables. Dans ses bras, j’ai retrouvé tout ce que j’avais perdu avec Rachel : les flammes de la passion, les week-ends sous la couette, les dessous excitants, le sexe décomplexé partout et à toute heure. Pas de jogging comme tenue de prédilection des dimanches casaniers. Pas de pipi la porte ouverte, de curage de nez, de pets au lit… Toutes ces petites choses dégueulasses que l’on fait avec l’habitude, quand la routine s’installe et que l’on n’a plus aucune pudeur l’un pour l’autre.

Et puis, avec Marie, il y a eu le piment du secret. Les deux années de relation cachée. La peur de se faire surprendre par les employés lorsque nous baisions dans mon bureau. Oui, avec Marie, on baise. Parfois on fait l’amour, mais le plus souvent on baise. C’est animal. Même si aujourd’hui j’ai des sentiments. Même si je l’aime. On baise toujours. Pas de missionnaire planplan. Elle ne fait pas l’étoile de mer. Elle sait me dominer autant que je la domine. On aime ça, elle et moi. Et tant mieux. Avec Rachel, le sexe s’était transformé en une obligation. Pour elle, comme pour moi. Je devais honorer ma femme et elle, remplir son devoir conjugal. Putain que c’est moche ces expressions ! On est devenus comme dans la blague : M, M, S. Au début c’était matin, midi et soir. Puis nous sommes passés à mardi, mercredi et samedi et enfin mars, mai et septembre. Je caricature à peine.

Pourtant notre histoire a été belle…

J’ai rencontré Rachel alors qu’elle était en vacances dans ma ville, la Bourboule. Je me suis taulé à vélo devant elle, aidé par une voiture qui m’avait heurtée. C’était grave, j’ai même perdu connaissance quelques secondes.

Quand j’ai ouvert les yeux, elle était penchée sur moi. Avec le soleil dans son dos, on aurait dit un ange. Je sais, ça fait romance à deux balles, mais c’est la vérité. Ses longs cheveux bruns encadraient son visage. Elle avait encore des traits d’enfant. En même temps, elle avait à peine dix-huit ans. Des joues roses, bombées, et le regard affolé. Je lui ai saisi le bras, lui ai dit que j’allais bien, que je pensais n’avoir que des égratignures. Quand les pompiers sont arrivés, j’ai refusé d’être conduit à l’hôpital. Tout ce que je voulais, c’était rester avec cette jeune femme aux allures de sainte. Mais il fallait que je me remette du choc, alors, je l’ai invitée à boire un verre le lendemain.

Je l’ai emmenée au café, place de la Victoire, et nous avons refait le monde. Elle m’a raconté son enfance à Lille, son père était dentiste et sa mère standardiste. Elle devait entamer des études de commerce, mais elle n’était pas emballée. Son rêve était de devenir infirmière, mais ses vieux en avaient décidé autrement. Elle souhaitait voyager, s’émerveiller des contrées lointaines, des paysages de carte postale, s’évader. De mon côté, je lui ai détaillé ma vie de gamin de la montagne. Le ski l’hiver, les randonnées l’été. Comme elle, je voulais bourlinguer et découvrir le monde, mais avant, j’avais un objectif à atteindre : monter ma propre boîte.

Nous nous sommes revus tous les jours et à la fin de l’été, je l’ai convaincue de rester ici. Ses parents ont d’abord piqué une crise. Ils exigeaient qu’elle rentre dans le Nord pour ses études. Elle est restée sur ses positions, elle s’est défendue et a gagné le droit de vivre avec moi. À cela, ils n’avaient opposé qu’une seule condition : qu’elle trouve un boulot. Ils refusaient de nous entretenir. En même temps, je bossais déjà dans la menuiserie de mon père. On n’avait pas besoin du fric de ses vieux. Et puis, j’étais trop fier. J’étais un homme, j’avais un travail et je pouvais prendre soin de celle que j’aimais. Alors, on a menti. Enfin juste un peu. Rachel a fait croire que mon père l’avait embauchée, mais en vérité, elle s’était inscrite à des cours par correspondance, au CNED, pour devenir secrétaire médicale. Elle aurait quand même une blouse blanche, les seringues en moins.

Pendant cinq ans, nous avons vécu auprès des miens. J’allais sur les chantiers de mon paternel et Rachel, après l’obtention de son diplôme, a vraiment été engagée dans l’entreprise familiale, en l’absence d’opportunité dans sa branche. Nous louions une petite maison en pierres à Murat-le-Quaire. De plain-pied, elle avait beaucoup de charme. Ses gros volets en bois étaient marron. À côté de la porte d’entrée, un énorme hortensia aux fleurs roses et bleues. J’avais construit la plupart de nos meubles ce qui nous a permis de faire des économies substantielles. Au quotidien, nous ne faisions pas de folie. Nous étions dans notre bulle, bien décidés à réaliser nos rêves. Nous faisions l’amour presque tous les jours, Rachel était pleine de petites attentions à mon égard. Je n’aurais pas pu définir le bonheur autrement à l’époque. Fourmis travailleuses, nous avons fini par avoir assez d’argent pour atteindre la première marche de mon rêve : monter ma propre affaire.

Il n’était pas question de rester en Auvergne. J’aimais ma région, mais la concurrence y était féroce et puis, je ne voulais pas voler de clients à mon père. Après avoir longuement réfléchi, nous avons choisi l’Eure-et-Loir. C’est un département assez central, ce qui nous permettait de rejoindre le Nord aussi facilement que de descendre sur mes terres.

Les affaires ont été d’emblée florissantes. En trois ans, mon entreprise fut viable et j’avais embauché plusieurs employés. Rachel m’a alors demandé de lui faire un bébé. Pour la première fois, nous nous sommes disputés :

— Tu ne veux pas qu’on profite un peu de notre argent avant ? On a travaillé dur, ces dernières années. Je croyais que tu voulais découvrir le monde !

— Oui je sais, Hugo. Mais j’ai déjà vingt-six ans et toi trente-trois. Je n’ai pas envie d’avoir un enfant de vieux. Tu imagines devenir père à quarante ans ? Tu te sens capable de la même patience, et puis ce pauvre gosse, à vingt ans, il aura honte de son père flétri qui ressemble à un papy.

— Ne dis pas n’importe quoi, Rachel ! Heureusement que tous les enfants de vieux, comme tu dis, n’ont pas le même raisonnement que toi.

J’ai fini par céder. J’ai accepté de me lancer dans la grande aventure de la paternité, mais Rachel a eu du mal à tomber enceinte. Il a fallu patienter trois ans pour que son désir soit comblé. Durant ce laps de temps, j’ai réussi à la convaincre de visiter quelques pays. Nous sommes allés voir les immenses tours des États-Unis, les pirogues de Thaïlande et la sublime Pétra en Jordanie. C’est dans ce dernier pays qu’elle m’a annoncé que nous attendions un « heureux événement » comme le dit la formule consacrée. Et je ne pourrais dire si j’ai été ravi de l’apprendre. Je n’étais pas prêt. C’était son désir bien plus que le mien.

Pourtant, le jour de la naissance d’Aaron a été le plus beau de toute ma vie, quand je l’ai pris dans mes bras, j’ai compris ce que voulait dire le mot « papa ». Mais ce jour a marqué un tournant aussi, celui du déclin de mon couple. Les disputes s’enchaînaient. Rachel me reprochait mes absences, mon manque d’implication, surtout lorsque le petit réclamait le sein, la nuit. Elle avait choisi de l’allaiter et je ne pouvais pas la remplacer, alors il est vrai que les premiers mois, je l’ai laissée gérer. J’espérais que les choses s’arrangeraient avec le temps, mais je me mettais le doigt dans l’œil. Je ne nierai pas que nous avons eu de beaux moments à trois, le trio magique comme je disais à Aaron. Ces interludes en pleine tempête conjugale avaient le plus souvent cours pendant nos vacances en bord de mer. Il faut dire qu’Ambleteuse est un village qui appelle à la quiétude.

Bref, les cinq premières années de vie d’Aaron, j’ai lutté. Un vrai professionnel de l’Actor Studio. Poker face. Je voulais profiter de mon fils au maximum, et contrairement à ce que pouvait penser Rachel, m’investir dans son éducation. J’essayais de rentrer à l’heure pour passer du temps avec lui, lui donner le bain, jouer. Malheureusement, bien souvent, il était déjà couché à mon arrivée. Je me suis découvert une véritable fibre paternelle, et faisais en sorte de me rattraper les week-ends. Si l’instinct était du domaine exclusif de la mère selon les féministes acharnées, personne n’aurait pu m’arracher à ce besoin d’être près de lui. À ma grande surprise, je saisissais mieux la joie d’être père. Rachel refusait de confier Aaron à une autre. Aussi, avait-elle pris un congé parental pour l’élever elle-même. Nous avions les moyens financiers, j’ai tout de suite accepté. Qui mieux qu’une maman peut s’occuper de son fils ? Hélas, en quelques mois, Rachel n’avait plus que son rôle de mère en tête. Plus aucune attention pour moi. Plus aucun effort pour me séduire alors qu’elle faisait montre d’une grande imagination avant la naissance d’Aaron : jeux coquins, lingerie, dîners surprise… Elle déployait des trésors d’inventivité pour aiguiser mon appétit sexuel. Mais, après l’arrivée d’Aaron dans nos vies, le jogging a remplacé la dentelle et les porte-jarretelles. Les toilettes restaient ouvertes en grand au cas où… La fatigue consumait nos soirées. Elle ne s’épilait plus, ou peu. Ne se maquillait que pour sortir. Elle ne me laissait plus l’approcher. Déliquescence de notre couple. J’ai commencé à la tromper. Une fois. Puis deux. Et je n’ai plus su m’arrêter. J’avais besoin de me sentir désiré. J’avais besoin d’être touché, embrassé, caressé. J’étais un homme avec ses forces et ses failles. J’étais amoureux fou de Rachel, je le jure, mais le sexe était un besoin et malgré mes efforts pour m’en passer, j’ai fini par craquer.

Pendant trois ans, j’ai butiné. J’ai baisé à droite et à gauche sans me poser de questions. Grâce au développement de mon entreprise, je trouvais facilement des excuses, et puis Rachel n’était pas super regardante. De toute façon, elle ne me voyait plus. Seul Aaron comptait. Trois ans de luxure, parfois même achetée pour tester d’autres univers. Des jeux et des plaisirs auxquels je n’avais jamais goûté. J’avais ce besoin primaire, presque bestial, de caresser, malaxer, lécher, renifler puis fouetter, gifler, mordre. J’ai parfois effleuré des mondes que mon entourage aurait jugé malsains, mais quel plaisir que de dépasser mes limites et de vivre une vie que l’on ne m’aurait pas soupçonné. Puis Marie a débarqué, et tout a changé.

J’avais perdu ma secrétaire, une dame d’un certain âge qui avait pris sa retraite. Marie avait postulé et avait été recrutée par mon assistant. Lorsque je l’ai vue la première fois, je l’ai aussitôt désirée. Trente ans, sportive et bien foutue, j’ai tout de suite crevé d’envie de la prendre sur mon bureau ! Ah, jolie Marie qui, en plus d’être belle, avait oublié d’être bête. Elle a réorganisé un certain nombre de choses au sein de la société : la gestion de mon agenda, le classement des contrats… Je me suis mis à la draguer, lourdement. Je la complimentais sur ses tenues, ses longues jambes musclées tout en rêvant d’agripper ses fesses à pleines mains. Elle m’envoyait balader, poliment. À force de jouer avec le feu, je me suis brûlé. Je suis tombé amoureux de Marie. Sa répartie, son humour, sa curiosité intellectuelle, tout en elle me plaisait et je l’ai invitée à dîner. Après trois refus, elle a accepté pour une raison qui m’échappe encore. Nous avons terminé la soirée chez elle et je n’ai plus su me passer de sa présence. Nous étions comme aimantés. Deux ans d’une relation secrète pendant laquelle elle n’a rien exigé. Elle me donnait de manière inconditionnelle et c’est moi qui ai fini de la supplier me laisser entrer sans réserve dans sa vie. Je refusais de me cacher plus longtemps. À quarante-six ans, je souhaitais une existence qui me ressemblait. Je ne voulais plus e ce Vaudeville dans lequel Rachel tenait un rôle qui me déplaisait chaque jour davantage : celui de l’épouse trompée. Celle qui fermait les yeux, ridiculisée par le mari adultère qui se jouait d’elle.

Alors, le 31 décembre 1999, j’ai quitté Rachel et mon fils pour aller m’installer chez Marie. Le début d’une nouvelle vie…

4AARON

Le 10 mars 2000

Cher Journal,

Maman me fait peur. Enfin, je m’inquiète, surtout. Elle pleure plus, mais elle est toujours en colère. Elle crie pas sur moi, mais quand même ! Elle me pose plein de questions sur papa et Marie.

Depuis que papa est parti vivre chez sa secrétaire, je le vois presque plus. Un week-end sur deux seulement, parce qu’il s’est disputé avec maman. Je le sais parce que j’ai entendu maman hurler au téléphone, un soir :

— Tu te fous de ma gueule, tu pars chez ta pute et tu crois que je vais te laisser voir Aaron. Si tu voulais passer du temps avec lui, il fallait rester ici.

Maman faisait des allers-retours dans la cuisine, en criant après papa. Elle hurlait des mots que je connaissais même pas, mais qui avaient pas l’air très gentils. J’étais assis contre le mur, à côté de la porte. Maman me voyait pas. Je sentais sa colère si fort que j’en ai pleuré. Avant de raccrocher, elle a dit « une fois tous les quinze jours, pas plus. Et je le fais pour lui. »

Alors, finalement, j’ai eu le droit de passer du temps avec papa. Maman avait insisté pour connaître l’adresse de « la pute » comme elle dit. Moi, je préfère l’appeler Marie. Maman voulait savoir où j’allais dormir les samedis soir, quand je serais avec mon père. C’est elle qui m’accompagnait là-bas et venait me chercher. Elle disait que si elle comptait sur papa, les horaires seraient jamais respectés.

Marie a une belle maison, pas très loin de chez nous. Il y a un jardin qui en fait tout le tour, avec d’immenses arbres et des parterres de fleurs. De grandes fenêtres aux volets bleu clair et un garage. Il y a une chambre rien que pour moi. Je peux pas dire que c’est ma chambre parce qu’elle est pas comme j’aime. C’est une décoration de vieux. Il y a un large lit blanc, d’adulte, avec à sa droite une table de chevet et une lampe beige. Il y a aussi un réveil posé sur un truc moche, en laine. Papa m’a dit que ça s’appelait un napperon. J’ai trouvé le mot rigolo. Une nappe, mais en petit. C’est comme un puceron qui est une petite puce. Sur les murs, du papier peint rose, mais pas rose comme celui des jupes des poupées de mes copines. Un rose plus clair, avec des fleurs dessinées dessus. Je l’aime pas trop cette chambre, mais au moins je vois papa et c’est le principal. Il me manque beaucoup depuis qu’il est parti. On fait plus mes devoirs, on joue plus au foot le mardi soir et il me raconte presque plus d’histoires. Ça me rend si triste. Ça fait un grand vide.