Ta Gueule Momo ! - Bruno Duchemin - E-Book

Ta Gueule Momo ! E-Book

Bruno Duchemin

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Beschreibung

Momo est Chef de manœuvre sur un triage ferroviaire. Un gars un peu exubérant. Ses collègues le moquent, mais ils l’aiment bien.
Léo est en bas de l’échelle sociale. Il voudrait devenir conducteur de trains.
Arthur aime Plurielle. Il sera fait Chevalier.
Le Démon attend son heure. Il est patient.
L’accident va tout bouleverser.
Le journaliste essaie de raconter. Il ne le fait pas très bien. Ce n’est pas grave puisque son rôle est ailleurs.
« Bah oui ! » comme dirait Momo.
Léo devient Léo le Héros. Les anciens, Crocodile et Vieux Guerrier, s’inquiètent.
Ils ont raison !
Vous n’avez jamais passé vos nuits à discuter avec un représentant du Démon tout en conduisant un train de marchandises dangereuses, explosives, sur la ceinture parisienne ?
Non ?... Vous faites quoi de vos nuits ?
Bon, si ça vous tente « En Voiture ! » alors.
Mais je dois vous prévenir : il viendra peut-être hanter votre sommeil.
N’en parlez à personne. C’est votre tour.
Bon voyage !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Bruno Duchemin est né en 1960 au Havre. Il a grandi parmi des tours HLM. Il emprunte ce décor dans plusieurs de ses récits. Il a été aiguilleur, conducteur de manœuvres, conducteur Grandes Lignes. Depuis toujours, il écrit : poésies, nouvelles, pièces radiophoniques, textes de chansons, romans. Son style direct touche par la crédibilité de ses personnages. Il procure des émotions par des mots qui touchent, à la manière d’un impressionniste.

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Seitenzahl: 430

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Bruno DUCHEMIN

Ta Gueule Momo !

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traductionintégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-176-8ISBN Numérique : 978-2-38157-177-5

Dépôt légal : Juin 2021

© Libre2Lire, 2021

Note de l’auteur :

Dans ce livre, un personnage équivoque émaille le récit. Cela est parfaitement volontaire.

Lorsqu’il intervient, son expression est indiquée dans cette police de caractère et en italique pour faciliter votre compréhension.

Vous découvrirez le « pourquoi » au fil de ces pages…

Plan de la gare de Bréauté-Beuzeville où s’est produit l’accident durant lequel Léo rencontre pour la première fois le Démon.

Il pleure (1)

Vous pleurez !… Vous pouvez vous confier à moi… Je peux vous accompagner ?

Oui. D’accord.

Il pleure… Il n’y a pas dix minutes, il fanfaronnait encore devant les collègues, les policiers, les pompiers, l’inspecteur-chef. Il revenait de l’enfer avec ce sourire vainqueur !... Un sourire… comment vous dire ?... Étonné ! oui… Modeste pourtant, juste un étirement des lèvres…

Mais affiché !

Comme une revanche…

Maintenant il pleure !

Seul.

Il n’a pas voulu qu’on le désigne fièrement, qu’on le félicite trop en posant la main sur son épaule. Trop !...

Trop d’un coup, oui !

Évidemment ! On ne l’avait jamais beaucoup félicité jusqu’à ce soir-là.

Les mêmes qui l’avaient ignoré, qui étaient ses chefs, qui le commandaient avec une pointe de condescendance… Voilà qu’ils le traitaient comme l’un des leurs !

Pire, il sentait comme une note d’admiration dans leur voix.

— Je n’sais pas si j’aurais eu le cran de faire ça !

Il était pourtant toujours simple cheminot. Cheminot de base. Il s’était installé dans ce personnage. Il s’était habitué. Cette admiration soudaine, ça le mettait mal à l’aise.

Déjà blasé le héros ?

— Vous imaginez ?… Son courage, sa conduite ?
— Exemplaire ! Je vous le dis.
— C’est clair !

Non !... Mais non !... Il s’en défendait :

— Exemplaire ?... Non, je suis pas exemplaire ! D’accord… Peut-être tu aurais fait pareil, toi, Anastasia !

Il avait fait ce qu’il devait faire… C’est ça…

— Si j’ai fait mon devoir ?... Non… Pas mon devoir… J’ai fait ce que j’avais à faire. D’accord. Devoir… C’est un bien grand mot !
— Bah oui !
— Mais quand même !
— Non !… Mais non… J’étais là !… D’accord. J’ai fait mon boulot.

C’est un homme qui a commis un acte héroïque et qui dit simplement qu’il a fait son boulot. Oui, il a fait son travail ! Oui, il s’est exposé sans réfléchir parce que c’était son travail ! Oui, il est un héros ! Un héros-cheminot auquel nos lecteurs pourront s’identifier.

Non ! Il n’a pas eu peur !

— Pas le temps ! D’accord.

Le héros-cheminot s’explique avec un sourire modeste qui semble vouloir l’excuser. Excuser son courage. Excuser cet acte héroïque !

— Car c’est un acte héroïque ! Quand même !

Il ne répond plus. Il sourit en baissant la tête. Il abandonne la partie. Acte héroïque ? À coup sûr, l’expression reviendra demain matin dans les journaux. Il faut que je la note pour nos lecteurs.

— Les journaux !... Ils en feront des tonnes !... Évidemment, il en sera gêné. Vous imaginez ?
— Communication et pondération, ça fait pas toujours bon ménage ! Je vous le dis.
— Bah non ! T’as raison Anastasia !
— C’est clair !
— Vous dites que c’est clair, Monsieur Jean ?

Lui, Léo le Héros, il y a quelques minutes encore, il la jouait modeste… Mais les marques de sympathie, d’admiration appuyée – comme si un club de supporters s’était formé et qu’il fallait en être ! – de cet auditoire conquis et improbable de collègues, pompiers, inspecteur-chef, journaliste… ça l’étonnait, oui !

Et ça le touchait…

Ça se voyait. Il n’arrivait pas à réprimer son sourire mi-étonné mi-content.

Alors il s’est excusé et il est parti sur son vélo.

— Je rentre. D’accord.

Lui, l’ex sans-domicile, embauché sans études, bénéficiaire du programme « Deuxième chance ! » comme deux mille autres décrocheurs de l’école… À qui on a bien voulu donner une formation de base, pour accéder au statut de cheminot de base… Référencé : « Homme de manœuvre ».

— Autant vous dire « La base de la base ! » Au mieux, le SMIC avec quelques heures de nuit et de dimanche. Tu vois ?

Accroché au dernier barreau de l’échelle…

Une reconnaissance si subite ! Évidemment…

Je reste avec ses collègues cheminots. Je n’ai pas besoin de l’accompagner physiquement. Partout maintenant, il m’emporte avec lui et je peux lui parler.

Vous pleurez ? Monsieur Léo, vous pleurez ?...

Il faut qu’il s’habitue à m’entendre lui parler quand il est seul.

— Vous écrivez des choses bizarres, je trouve. C’est clair !
— Vous dites ?

Monsieur Jean le Délégué me parle. Un homme musculeux et chauve au regard perçant.

Autour de lui, ses collègues m’observent. Madame Plurielle, une jeune femme brune, belle chevelure, aux allures de garçon mais dotée d’une forte poitrine ; Monsieur César, blond moustachu qui semble le chef du poste ; Madame Anastasia du Guichet, une longue femme rousse, aristocratique, aux yeux éclatants ; un conducteur un peu enveloppé au cheveu rare et bouclé, Monsieur Pascal je crois ; Monsieur Arthur, aiguilleur, qui me vouvoie mais m’interpelle en me disant « Tu vois ? »

D’autres qui arrivent…

Et puis il y a Monsieur Mortimer qu’ils appellent Momo, un petit homme à casquette Prince de Galles et bretelles assorties, qui intervient beaucoup, très agité.

— Il fallait bien que ça arrive un jour ! Bah oui !

Par chance, j’étais proche de la gare quand l’accident s’est produit.

— Léo, voilà qu’on le traite comme un héros ! Un héros ! C’est aussi simple que ça !
— Il en est un peu un, Plurielle. C’est clair !
— Quand même ! Je note que c’est un héros ! Un qui vous ressemble. Je comprends.

Je note : un héros de base qui ressemble à ses collègues cheminots.

— Comme si ça existait un « héros de base » ! - Tic ! -
— Les gens… Oui, nous tous !... Ses collègues. On le regarde avec admiration ! Tu vois ? Il est l’un d’entre nous. Comme nous… Et c’est un héros !
— Bah oui ! Un Héros !
— Vous imaginez ? Un gars qui roule à vélo !
— Il faut comprendre que c’est un type réservé. Tant d’émotion ! Ça peut brusquer !
— Oui Pascal. Léo, c’est un garçon sensible ! Je vous le dis.

Écrire dans l’article : « Un instant de gloire avant de reprendre son vélo ! » Ça peut faire un titre…

— Son vélo vous dites ? Un bon vélo ?

Mettre l’accent sur le vélo… Le compagnon de travail, le fidèle ! Cela accentue l’aspect commun du héros. Cela facilite la possibilité pour nos lecteurs de s’identifier à ce personnage modeste.

— Équipé du meilleur de la technologie, le dérailleur japonais. Tu vois ?
— Vous dites ? Oui, il m’arrive de pédaler aussi.

Écrire : Un compagnon de route. Depuis des années, pas une crevaison, pas un câble cassé, et des vitesses qui passent chaque fois sans rechigner !

Choisir la marque avec laquelle nous avons un contrat de publicité. Le CrossStyx, leur modèle emblématique, serait bien : les lecteurs aiment les détails techniques.

— C’était son exigence quand toutes les deux, elles lui ont demandé de choisir… le dérailleur japonais ! – Tic –
— Je comprends. Et… il l’a acheté où vous dites ?
— Elles ont trouvé le vélo sur le net. Et puis elles lui ont offert. Pour Noël. C’est aussi simple que ça.
— Ce Noël ? Ah ! Merci, Madame Plurielle.

En fait, le vélo est un compagnon récent. Abandonner l’idée de vieux compagnon.

— Internet avait bien renseigné, bien orienté l’achat. Bah oui ! Contre un peu de publicité acceptée.
— Contre un peu de vie privée abandonnée ! Je vous le dis.
— C’est clair Anastasia !
— C’était pas beaucoup donner ! Tu vois ?... Mais en apparence seulement…

Un peu insistante, quand même, la publicité !... Sur son portable, tous les jours… plusieurs fois… par heure ! Les promos qu’il risquait de rater… Les rappels… insistants… pressants… Encore !

Les plateformes numériques, elles connaissaient ses goûts, sa morphologie, ses loisirs préférés, sa capacité financière…

Elles savaient qu’il était capable d’achat sur un coup de cœur…

— Mais pas sur un coup de tête !… Il n’en a pas les moyens !
— Bah non !

Alors il fallait le convaincre d’une bonne affaire… Et trouver le moment.

Les algorithmes savent faire.

— On est pisté ! C’est clair !
— Tout s’détraque !

Un Monsieur Louis, fort et débonnaire, chemise à carreaux sous la veste de coton bleu, casquette du même tissu relevée sur la tête, la cinquantaine arrondie, est entré lourdement dans le poste. Il répète :

— Tout s’détraque !

En disant cela, il fait une moue qui lui fronce le nez et relève sa moustache grise sur ses dents jaunes. Un fumeur, sûrement.

— Ils n’allaient pas le lâcher ! Je vous le dis.
— Bah non !
— Vous dites ? Qui n’allait pas le lâcher ?
— Les algorithmes. Il faut comprendre qu’ils ne vous lâchent pas !
— Vous n’avez pas l’air d’aimer le numérique. Je me trompe ?
— Nous, on fait du service public ! C’est clair ! On n’aime pas la déshumanisation !
— Il s’est décidé, elles l’ont acheté…
— Vous dites ? Acheté… Le vélo ?
— Bah oui !
— Elles lui ont offert un soir où il n’était pas de service.
— Mais… de qui vous parlez ?
— Elles : sa femme, sa fille. Vous imaginez ?
— Ses deux amours, tiens ! Elles lui ont offert un vélo. C’est aussi simple que ça !
— Ha ! C’est bien ! Ça va faire très bien… Merci Madame Plurielle. Je note : le vélo offert par sa femme et sa fille. Ses deux amours, vous dites ? C’est très bien…

Les lecteurs vont adorer. Peut-être plus les lectrices… Surtout les mamans… Nos 39 % de lectrices de plus de quarante ans, sûrement.

Une fois le vélo acheté, les messages publicitaires ont évidemment continué d’affluer. Des pubs de vélos !... De toutes sortes :

Le routier garanti pour la vie… Le VTT suréquipé qui maîtrise la route, pour vous Monsieur… Le VTC avec panier si commode pour faire les courses, et qui comblerait tant Madame (Bonjour les stéréotypes !!!)… Les rangeables, les pliables, les démultipliables, les polyvalents, les choisis par les meilleurs champions…

Les « de nouvelle génération dont l’assistance électrique est issue directement des laboratoires européens de la recherche spatiale »…

— Quand même !
— Bah oui !

Des articles associés : les maillots absorbants, les pantalons massants, les gants antichute, les vêtements intelligents, connectés, issus directement, eux, de la recherche de la NASA…

— Et qui peuvent aussi donner l’heure !
— Aussi !
— Bah oui !

Un antivol souple, une bombe de graisse pour la chaîne…

— Protège tout l’hiver !

Des boissons énergisantes…

— Décuplent votre énergie !
— Quand même !
— Bah oui !

Ceux qui ont consulté ces articles ont également consulté ces autres produits…

— Qu’il faut absolument consulter pour faire de même ! Tu vois ?

Pour, évidemment, faire comme les autres…

— Alors on fait comme les autres ! Faut pas chômer ! C’est clair.
— Oui, Jean, on fait comme les autres ! Et même on a peur de ne pas faire partie des autres ! Des malins ! Ceux qui s’en sortent mieux. C’est aussi simple que ça !
— Bah oui !
— Oui et non ! On a toujours le choix. Je vous le dis.
— On a pas toujours le choix Anastasia, tu vois !
— Oui Arthur, je sais !
— On regarde les mêmes articles que les autres, tu vois ? On se renseigne, on lit les descriptions des autres… Et puis, surtout, on prend connaissance des avis des autres…

Les autres, ces amis invisibles, inconnus et si proches…

— C’est comme si on appartenait à une grande communauté. Tous ces gens qu’on ne connaît pas et qui pourtant nous ressemblent ! - Tic ! -

Monsieur Jacques le Chef de service de la gare de Bréauté parle avec autorité. On ne lui conteste pas. C’est un grand brun maigre, un peu voûté, qui fait du jogging. Il a une sorte de tic.

— Je cours tous les jours !... Parce qu’avec les quarts c’est possible. Alors forcément… - Tic ! -

Jacques fait son tic.

À chaque fois qu’il a fini de parler, Monsieur Jacques le Chef de service fait son tic : il soulève ses minces épaules incurvées, comme s’il entrait le cou à l’intérieur de son torse en se penchant vers l’avant… Ensuite, il détend le tout d’un mouvement sec comme s’il remettait en place sa nuque, ses épaules, tout son squelette, et le col de sa veste qui aurait glissé. À croire que son costume de service serait trop grand pour lui !...

— Il s’est trompé en transmettant ses mesures sur Internet ! Je vous le dis.
— Enfin c’est bien pratique, ce tic !... Parce que là, quand il l’a fait, on sait qu’il a fini de parler. Bah oui !

À ma connaissance, il est le seul cheminot atteint de cette manie. Ce n’est donc pas un virus.

— ça donne le vertige. Le vertige ! C’est aussi simple que ça !
— Vous dites, madame Plurielle ?
— La multitude. Celle de la toile. Ça donne le vertige !
— Vous imaginez ?
— J’imagine, monsieur César. Quand même !
— Du coup on fait partie de ceux qui « ont également consulté ». Ils nous pistent ! Je vous le dis.
— La force de la multitude, Anastasia… Tu vois ?
— Mouais Arthur !... Et si tous ces autres n’existaient pas ? Pour moi c’est un truc pour vendre. C’est clair !
— T’as raison, Jean. Tout ça, c’est pour vendre un vélo… C’est aussi simple que ça.
— Plurielle ! Tu lui donnes souvent raison, à Jean, je remarque…
— Occupe-toi de tes fesses, Jacques !

Tic de Monsieur Jacques, sans paroles.

— Oui… Alors vous dites que c’est un beau vélo ?
— Bah oui !
— Momo ! Arrête avec tes « Bah oui ! ». Ça gonfle. C’est clair !
— T’as des tics Momo ! - Tic ! -
— C’est toi qui dis ça, Jacques ?
— C’est sûr que c’est un beau vélo ! Je vous le dis.
— Vous dites ?… Est-ce qu’il l’utilise tous les jours ?
— Ouais ! Tous les jours à l’heure sur son vélo. Vous imaginez ?
— Quand même ! Je l’écris, monsieur César.
— Depuis deux semaines. Ça fait seulement deux semaines qu’il l’a, son vélo. Bah oui !

Note : Depuis des années, Monsieur Léo a toujours bien pris soin de son vélo pour ne jamais arriver en retard. (Il faut savoir embellir la vérité.)

— Il l’a eu un peu avant Noël parce que la prime de fin d’année est versée au pire mi-décembre. Tu vois ?

Il faut que les lecteurs s’identifient à ce cheminot ordinaire modèle qui devient un héros. Développer ce mythe dans l’article.

— ça existe encore, vous savez, chez les cheminots !
— Vous dites, Monsieur Louis ? Des personnes qui vont travailler à vélo ?
— Non ! Des types qu’ont une conscience professionnelle… Ça existe encore chez les cheminots.
— ça existe aussi chez d’autres corps de métiers, non ?
— Oui… Mais c’est pas pareil… Pas si fort !
— Vous êtes sûr ?
— Oui !… Enfin, je crois… Je sais pas !… J’ai toujours été cheminot… Nous on entretient les voies. Le reste, ça nous passe au-dessus.
— Je note : au-dessus !
— Puis aujourd’hui… Tout s’détraque !
— Louis a raison : tout se détraque !... Je vous le dis. Vous devriez l’écrire, peut-être ?
— C’est clair !
— Bon !... Vous dites : un beau vélo, alors ?... J’essaie de comprendre…
— Oui, un beau rouge.
— OK je note : un beau vélo rouge.

Alors il a pédalé vite, ce soir-là !... À en perdre haleine !... Il roulait des jambes et des épaules, soufflant de la vapeur dans le froid… Comme une locomotive, tiens ! Les lecteurs vont aimer l’association d’images.

— Une locomotive du monde ancien, alors ! Celui du charbon…
— Bah oui…
— Arrête avec tes bah oui ! Momo !
— Bah… d’accord…
— Je vais écrire : il quittait ce lieu de dangers, de peurs…
— Et de gloire aussi ! C’est clair !
— D’accord Monsieur Jean. J’écris : et de gloire aussi !
— Une gloire !... Soudaine !... Oui ! C’est aussi simple que ça !
— Je note, Madame Plurielle : une gloire soudaine ! Ou surprenante ?... Qui évidemment l’a submergé… On peut dire qu’il a été submergé, non ?
— Bah oui !
— Il faut dire aussi que tout s’détraque !
— Submergé ? Oui et non… Ce qu’il a vécu, c’était pas habituel ! Je vous le dis.
— Vous dites : Pas habituel, Madame Anastasia. Je note…

Pas habituel. Il faudrait plus percutant dans l’article.

— Exceptionnel ? Inconcevable ?
— Inconcevable, c’est bien ! - Tic ! -
— On n’avait jamais vu un truc pareil. C’est aussi simple que ça !
— C’est clair !
— Parce que d’un coup, oui, d’un coup !...
— D’un coup ?...
— Tout a basculé ! Je vous le dis.
— C’est clair ! Tout a basculé !

Tout a basculé ! Bien ! À mettre en deuxième ou troisième paragraphe. Les gens vont aimer ce basculement en cours d’article…

— Tout cassé ! Renversé ! Tu vois ?

Ces éléments qui formaient le Tout… Renversés, cassés, broyés !… Mettre des superlatifs crescendo de plus en plus forts pour attirer le lecteur.

— Le chaos !... À la place du Tout. - Tic ! -
— Vous imaginez ?
— Et lui ?...
— Lui ?... Il faut comprendre qu’on le prend pour quelqu’un maintenant !
— Quelqu’un d’autre ?
— Oui et non… C’est toujours lui. Mais c’est différent. Je vous le dis.
— Pour qui alors ?
— Un héros ! Bah oui !
— Quand même !
— Sûr qu’il est pas habitué !
— Bah non !
— Monsieur Momo, vous répondez toujours par « Bah oui ! » ou « Bah non » ?
— Il le fait tout le temps !
— Vous imaginez ?
— J’imagine Monsieur César !
— Arrête Momo, tu nous fatigues. C’est clair !
— C’est bon, Jean, je fais pas exprès.
— Oui mais c’est chiant ! C’est aussi simple que ça : chiant ! Il a raison Jean.
— Merci Plurielle !
— Alors il a enfourché son vélo ! Il s’est enfui pour rentrer dans son petit chez lui ! Je vous le dis.
— Vous dites, Madame Anastasia ? Rentrer chez lui… Il fuyait ?
— Heu… Possible !
— Il fuyait quoi ?
— Bah…

Écrire : On ne sait pas ce qu’il fuyait, ce héros du soir. Cet anonyme au courage exemplaire. Les honneurs ? L’admiration ? Le regard de considération tout neuf de ses collègues ?...

Interroger le lecteur, s’en faire un ami. Il doit aimer ce héros ordinaire. Il faut qu’il lui ressemble un peu pour qu’il puisse s’identifier à lui.

— C’était trop, d’un coup. C’est clair !
— C’est aussi simple que ça : trop !
— Vous comprenez ?
— Elle a raison, Plurielle. Trop ! Alors il est parti chez lui, sur son vélo. - Tic ! -
— De toute façon, ils n’allaient pas manœuvrer d’autre train dans cette désolation ? Dans ce post-enfer ? Vous imaginez ?
— Bah non !
— Momo !

Le ferroviaire va devoir panser ses plaies. Il faudra du temps.

— Alors il est parti sur son vélo.

Écrire : Alors, le héros, son devoir accompli, pouvait rentrer chez lui.

— Voilà ! Vous devriez dire aussi qu’il l’avait bien mérité.
— Et que tout s’détraque !
— Bah oui ! Ecoutez Louis qui dit que tout s’détraque ! T’es un optimiste, Louis !
— Ta gueule Momo ! - Tic ! -
— Bah… quoi ?
— Il a raison Jacky. T’es lourd parfois, Momo ! Je te le dis.
— Momo, écoute Anastasia : tu te répètes. C’est clair !
— Il faut juste comprendre qu’il a été un héros ! Vous pouvez l’écrire simplement, sans brusquer.
— Tu n’aimes jamais brusquer toi, Pascal. Tu vois ?
— Quand même, nos lecteurs vont s’interroger : est-ce que vous diriez que c’est le manque d’entretien qui a provoqué le déraillement ? Ou les coupes budgétaires ?
— Ho ! Vous savez…
— Tout s’détraque !
— T’as raison, Louis : tout s’détraque ! C’est clair !

Nos lecteurs vont adorer !

Mais je dois aussi m’occuper du héros.

Il pleure (2)

Vous pleurez encore…

Confiez-vous ! N’hésitez pas… Je vous accompagne.

Son vélo rouge, il l’a laissé là où l’émotion l’a pris !... L’a submergé, oui !... En entrant dans le sous-sol de la petite maison.

Sa maison !

Louée aux chemins de fer par retenues sur son salaire de simple cheminot, sur lequel elle fait chaque mois une grosse ponction.

Sa maison !

Quatre-vingts mètres carrés pour habiter et trois cents autres pour le jardin.

Un vrai chez-soi !

Après ce qu’il a connu !

Il s’est appuyé dessus… Sur le mur de sa maison… Il a tendu la paume de sa main…

Contact !… Doucement d’abord…

Puis il accentue la pression…

Sur sa peau d’homme, il ressent la dureté de la peau grise, rugueuse, de la cave de sa maison. Des moellons maçonnés depuis si longtemps…

Mâchefer et béton.

Solide, la base !

À hauteur d’homme, un gainage de béton armé court dans le mur, tout autour de la base.

Léo le présente parfois à ses copains cheminots.

— C’est la base qui assure la solidarité de l’ensemble ! D’accord. La base, c’est la cheville ouvrière de toute maison !

Ils écoutent avec attention.

Base. Cheville ouvrière…

Ils connaissent. Ils sont de la Maison. Pour la plupart syndiqués…

— Comme il se doit ! C’est clair !
— Bah oui ! Je dis comme Jean !
— T’as raison Momo !

Solidarité, ça leur parle, aux cheminots !

— Solidité, solidarité !... C’est dans les fondements, tu vois ?
— Je comprends.

Le journaliste lui, prend des notes.

— Vous dites ?
— Solidarité. C’est quand on se soutient, entre collègues. C’est aussi simple que ça.

Les cheminots se soutiennent entre collègues. Ils sont solidaires.

Alors, les collègues de Léo si fier de sa maison, ils le regardent en souriant gentiment…

Parce qu’ils savent bien que cette maison, c’est pas la sienne !

— Bah non !

Évidemment ! C’est celle du Chemin de Fer…

— Des locataires, il y en a eu avant lui !… Il y en aura après… C’est clair !
— Enfin, s’il y en a un !... Un après !… Tout s’détraque !

Et, chaque fois, les collègues, ils secouent bien leurs chaussures devant le garage…

Puis, devant la porte qui mène à l’escalier, ils les frottent encore sur le paillasson. Un gros épais. Poils de coco synthétique industriel ! Du haut de gamme.

Un généreux qui n’hésite pas à vous frotter plus haut que les semelles.

Livré par erreur il y a un mois au guichet de la gare d’Etainhus Saint-Romain, le paillasson !

— Mais… la gare d’Etainhus Saint-Romain ?... Elle n’aura pas son paillasson ?
— Quoi la gare d’Etainhus Saint-Romain ?... Elle est fermée depuis déjà douze ans ! Vous devriez le savoir, vous !... Monsieur le journaliste. - Tic ! -
— Bah oui !
— Bah oui !... Comme vous dites, Monsieur Momo… Mais je ne sais pas tout !
— Eh bien… c’est comme ça Monsieur le Journaliste !… Le Chemin de fer, c’est le mieux et le pire. Tu vois ?
— Racontez-moi, Monsieur Arthur.
— Jacques va vous expliquer. Il le fait mieux que moi.
— La gare d’Etainhus-Saint-Romain : le temple public de la nouvelle civilisation inauguré avec fastes en mars 1847 !... Comme toute la ligne Rouen-Le Havre… La civilisation qui entamait sa grande mondialisation… Celle qui s’essayait à la construction d’un continent de vieilles nations ennemies, réunies par le transport ferroviaire. - Tic ! -
— Les pays les plus puissants du monde reliés par le rail ! Leurs frontières traversées. Chaque jour. Plusieurs fois…
— Oui ! L’Europe ! L’Europe du rail.
— Déjà !
— Vous imaginez ?
— Bah non !
— Tu vas arrêter Momo !

Pour les cheminots, le rail a développé l’Europe. Ils en semblent fiers.

— Enfin… prudents, les Espagnols ont préféré un écartement plus petit de leurs rails. Quelque fois que les armées napoléoniennes reviennent…

Évidemment…

— Les Allemands, eux, roulent à droite. Comme les Espagnols et une grande partie du monde !- Tic ! -
— T’en connais des trucs, Jacques !

La gare : synthèse de la nouvelle puissance du charbon et de l’acier… Au service des voyages…

— Au service des femmes et des hommes ! Je vous le dis.
— Surtout au service des hommes, à cette époque-là, Anastasia.
— Oui, Plurielle.

La gare : ouverture sur le monde…

— À cette époque, le monde a ses vapeurs. Les chauffeurs sont maîtres !... Les mécaniciens sont maîtres des chauffeurs…

On peut écrire que c’est la Révolution industrielle.

— Étonnant, comme nom, hein ? Révolution industrielle ! ça paraît bizarre. - Tic ! -
— Vous dites ?
— La Révolution, c’est quand les choses, l’ordre établi, sont renversés, inversés !... Non ?
— Bah oui !
— Ta gueule Momo, merde !...
— Y a des fois, l’ancien… ce qui a été obtenu, les acquis… ça a du bon !
— T’as raison, Jean. C’est aussi simple que ça : faut savoir conserver les acquis ! Comme tu dirais : c’est clair !
— C’est vrai Plurielle ! Faut respecter ceux qui se sont battus ! Je vous le dis.
— C’est clair Anastasia. Il faut comprendre qu’ils se sont battus pour nous !
— Quand même ! Vous dites que : pour vous, la révolution, c’est, par exemple quand le peuple des pauvres arrache le pouvoir des mains des riches ?
— Oui ! Nous, la révolution, on la voit bien comme ça !
— Bah oui !
— Là, c’est pas faux, Momo…
— La révolution, c’est quand les riches partagent, souvent contraints par les évènements, une partie de leurs richesses avec les pauvres qui, du coup, sont moins pauvres alors que les riches sont un peu moins riches. - Tic ! -
— Oui ! Oui Jacky ! C’est ça, la vraie révolution !
— Bah oui !
— Là on est d’accord ! C’est clair !
— Oui ! Mais la révolution industrielle, c’est très différent ! La révolution industrielle, c’est un peuple de pauvres qui deviennent encore plus pauvres, aux corps déformés par la tâche !... Et des riches qui deviennent encore plus riches, aux corps déformés par l’embonpoint. - Tic ! -
— C’est con, comme principe !
— Bah oui !
— C’est une situation qui appelle la vraie révolution. Je vous le dis.
— C’est clair !
— Il en faudra encore plusieurs, avant que chacun ait droit au transport.
— Quand même, oui ! Rappelez-vous, au dix-neuvième siècle, le livret des ouvriers : l’ouvrier qui voulait se déplacer devait faire viser son livret par le Monsieur le Maire ou son adjoint.
— Monsieur le Journaliste connaît presque autant de choses que notre Jacky ! Vous imaginez ?
— Et… les autres ? Ceux qui n’avaient pas de visa ?
— Des vagabonds !
— Tiens ! Comme Léo !... Enfin comme il a été…
— Vous dites ? Il a été vagabond ?
— Bah oui ! SDF quoi !

Le héros vagabond ! Vraiment, les lecteurs vont adorer. Décidément, je suis en route pour le Pulitzer !

— Quant aux paysans, attachés à la terre qui exigeait leur sueur sans leur garantir la dignité !... Mais qui la donnait parfois !… Seule la famine les poussait à l’abandon vers d’autres horizons. C’est clair !
— La liberté de voyager a été un grand pas vers la liberté humaine. Je vous le dis.
— Elle est apparue – en fait : réapparue, elle avait été confisquée ! – il y aura bientôt deux siècles. Dans les gares ! - Tic -
— Grâce au train. C’est aussi simple que ça ! Vous pouvez l’écrire.
— Le train, le leader de la révolution. C’est clair !
— Bah oui !
— Avant l’automobile…
— Qui détrônera le train ! Après la guerre.
— Quand Même ! Elle deviendra, l’auto, le vecteur de l’émancipation humaine…
— Sans égaler le train !
— Tout s’détraque !
— C’est bien, une bagnole ! Tu peux te déplacer quand tu veux, où tu veux… Bah oui !
— On dirait de la Pub, Momo ! Une belle liberté, tu parles ! En fait elle te bouffe ton pognon… Et tu deviens dépendant du crédit que tu as pris pour la payer ! Dépendant ! C’est aussi simple que ça !
— C’est clair Plurielle !
— Oui et non ! La bagnole, c’est super pratique. Mais elle rend con, parfois ! Con ! Je vous le dis.
— Non, Anastasia… les gens sont cons et la bagnole exacerbe leur connerie. C’est aussi sim…
— ça m’a l’air bien con aussi, ça, Plurielle !
— Pas con… Réducteur, peut-être…
— Bon !... Les filles !... On parle de l’essentiel ? Monsieur le Journaliste nous écoute. - Tic ! -
— C’est quoi ton essentiel ?
— On en était au paillasson de la gare…
— Bah oui !
— La gare ! Indispensable à la chaîne humaine ! C’est clair !
— Indispensable à la liberté de voyager ! Tu vois ?
— Et on la ferme… On en ferme tous les jours, des gares ! Vous imaginez ?
— Tout s’détraque !
— Il y a deux siècles, elle était dépositaire du tournant moderniste et de l’accès au monde connecté, la gare !
— C’est bien dit, Jean ! On dirait Jacques.
— … et on la ferme… les gens se débrouillent. Tant pis ! Ils n’ont qu’à être rentables !
— Vous imaginez ?
— On remplace par ça ! Tu vois ?… Le téléphone intelligent. Smartphone, ils disent…
— C’est pas pareil ! C’est pas humain, un appareil…
— Bah non !
— Le rail, il avait amené une nouvelle civilisation… d’échanges, de connexions humaines… Avec des vrais gens !... Pas des robots… Je vous le dis.

Le rail avait apporté une nouvelle civilisation. Connectée ! Tous les territoires connectés… le monde, les humains, les animaux, les marchandises, les maladies, les virus…

Tous reliés !

Par le chemin de fer.

La mondialisation tisse sa toile de fer. L’aventure à portée du peuple. Voyager, rencontrer, comprendre…

La mondialisation du dix-neuvième est ferroviaire. Elle multiplie les connexions. Une connexion s’appelle une gare…

— Vous notez toujours dans votre carnet ?
— Vous dites ?... Oui ça m’aide, pour mes articles… Allez-y, racontez-moi !...
— Quoi ?
— J’imagine, comme vous dites, que chaque gare a son nom !... Que chacune est identifiée… Chacune ses particularités, chacune répertoriée, classée, définie… référencée ?
— Référencement ? Oui, oui : Gare de première classe, la noble !... Gare de seconde classe, l’intermédiaire… Puis celle de troisième classe, la modeste…
— Celle qu’on ferme !... Tiens, comme Etainhus Saint-Romain ! On la ferme après deux cents ans !
— Presque deux cents ! - Tic ! -
— Quand même ! Et… les voyageurs ?
— Ho ! Les voyageurs !... On leur demande pas toujours. Des fois des usagers se battent pour défendre leurs trains, leur gare… Ils défendent pas les cheminots, en fait. Ils veulent que leur train continue de circuler… Tu vois ?

Depuis toujours une masse, une multitude… Des voyageurs, des usagers, des clients.

Un point commun : ils prennent le train et veulent que ça continue.

— On nous demande de dire des clients et non plus des usagers. Pour montrer qu’on les traite bien. Mais qui les connaît ? À part nous…
— C’est clair !

Tous des anonymes. Sauf pour les cheminots qui les connaissent.

— ça va peut-être changer, avec le numérique qui personnalise ?
— Il paraît. Nous on se méfie vous savez !
— ça nous passe au-dessus ! Mais on voit bien que tout s’détraque…
— Pourtant ça a des bons côtés, le numérique. Bah oui ! Moi j’ai téléchargé une appli qui me donne en permanence le nombre de pas que j’effectue par jour et c’est super parce que…
— Ta gueule Momo !
— Une gare… C’est un lieu de vie, de rencontres, parce qu’on a besoin de renseignements. Tu vois ? Les gens entrent dans un monde qu’ils connaissent mal. Alors, pour se rassurer, ils se parlent… « Excusez-moi, vous pouvez me dire si c’est bien le train pour Paris ?... Je cherche la voiture numéro 8 ? »
— Le téléphone, les applis, c’est chacun pour soi ! On a l’info, pas besoin de se parler. On déshumanise ! C’est aussi simple que ça !
— C’est clair, Plurielle !
— Tout s’détraque !

Puis vient le numérique.

— La mondialisation n’est plus faite de ces grandes odyssées, d’échanges entre personnes, parfois très éloignées, de ces rencontres lors de voyages hors de votre culture et qui vous transformaient avant même d’atteindre la destination. À tel point que le but était… le voyage lui-même ! - Tic ! -

On ne rencontre plus l’autre, on le visite.

On le photographie, comme une pièce de musée.

La différence entre les gens rencontrés et les gens visités, c’est que les gens visités on ne les photographie plus seuls, seuls sur l’image. On les place à côté de soi sur son Selfie… Un peu en retrait, il ne faudrait pas qu’ils nous volent la vedette !

J’y étais !

Bien sûr, la communauté du visiteur est immédiatement informée.

Qui s’en moque, mais qui like !... Sinon on prend le risque de ne plus être liké à son tour…

— Et qu’est-ce qu’on aime être liké !
— C’est clair !

Les gens, la multitude… Tous connectés, tous informés… en instantané. Tellement que l’information perd sa valeur en quelques minutes. Déjà une autre la remplace. Une autre encore… On a perdu le temps… Le temps d’imaginer, d’espérer, d’évoluer…

— C’est bien ce que vous écrivez. On a perdu le temps de rêver ! Je vous le dis.
— Je comprends. Rêver, vous dites…

Je me rappelle.

Siècle dernier. Des salariés pressés, femmes et hommes, se rendent au travail…

Les mêmes partent, stressés, en vacances… les premiers congés payés…

Des étudiants braillards en route vers le savoir, peut-être, vers des aventures, sûrement…

Elle va rejoindre son grand amour… Ou bien elle part, elle le quitte.

— Vous imaginez ?
— Fallait voir !... À la grande époque du chemin de fer… Avant la domination de l’automobile… On trouvait de tout !
— Imaginez ! Comme dit César ! Des paysans qui partageaient leurs produits dans le compartiment !… Juste un peu pour donner envie !... Avant l’étalage sur la place du marché…
— Si vous voulez, j’ai un cousin qui peut vous livrer ! » Voilà ! Du convivial, du social. Pas « Rendez-vous sur malivraison.fr » ! Et puis « cliquez sur 1 si vous voulez du frais, cliquez sur 2 si vous voulez du bio » ! - Tic ! -
— D’autres, discrets, en route pour la grande aventure de la ville où ils doivent traiter une affaire. Tu vois ? Mais… Chuuut !

Des Hommes d’affaires discrets à la recherche de profits élevés.

Des ouvriers inquiets à la recherche d’embauches meilleures…

— Et on trouvait pas seulement des gens de tous les jours… Vous imaginez ? Des explorateurs avec de grandes malles de cuir fauve… Ou des musiciens encombrés de toutes ces grosses boîtes noires, aux formes bizarres !
— Et puis des militaires !... Des militaires en permission… Des militaires en manœuvre…
— La bataille de Solférino, vous en avez entendu parler ? C’est quand même la première fois qu’on a déplacé une armée entière en chemin de fer. Une révolution !... Quatre jours seulement pour venir de Lyon jusqu’en Italie ! - Tic ! -
— Vous imaginez ? Un record !
— OK !... C’était pas le TGV ! C’est clair…
— C’est vrai, Monsieur Jean. Mais, pour l’époque… on pourrait dire… Quand même !

La bataille de Solférino.

Je me souviens de ce jeune héros qui avait sauvé son capitaine. Il avait chargé avec ses camarades, baïonnettes en avant… Il était seul rescapé.

Chaque nuit, il revivait la scène.

— Vous écrivez comme si vous y étiez. Mais vous seriez très vieux ! Je vous le dis.
— Vous dites, Madame Anastasia ? Oui je suis assez vieux.
— Il y a eu aussi des cirques, il paraît, qui voyageaient par le train ! Fallait pas brusquer…
— Vous imaginez ? Avec tous leurs animaux…
— Des voyageurs bizarres, on en trouve encore ! Et souvent même !
— De drôles d’animaux ! Je vous le dis.
— Et qui évoluent. Ça devient de plus en plus chacun pour soi.
— Heureusement, nous les cheminots, nous n’avons pas changé. Nous sommes restés solidaires. Tu vois ?
— C’est clair !
— Bah oui !
— Momo !
— Tous ces drames, tous ces bonheurs !
— Vous imaginez ?
— Elle ronge ses ongles, rouges comme ses lèvres. Pour masquer ses larmes, elle baisse la tête, ne montre plus que son chapeau fleuri de quelques anémones blanches qui n’ont plus la force de survivre et qui se fanent, inexorablement ! - Tic ! -
— Oui, Monsieur Jacques. Elle rabat sa voilette sombre… elle se ferme sur elle-même.
— Là, au bas de ses joues, ces larmes délicates qui roulent, hésitent… et puis qui tombent sur ses épaules nues !

Je note : Nues pour plaire. Une fleur de camélia fuchsia orne son décolleté blanc. Cette peau si claire… Rousse sous le chapeau ?

— Plaire à qui, maintenant ?

Je note : Plaire à qui ?

— Vous nous lisez votre texte ? C’est dingue l’émotion que peuvent donner des mots ! Juste des mots. C’est aussi simple que ça !
— Oui ! Lisez ! Que la magie de l’écriture opère. - Tic ! -
— Vous dites ? La magie… Oui, je veux bien vous lire :

La femme aux larmes prend forme. Pour chacune et chacun d’entre nous, elle prend une forme connue. Connue de nous seuls. Chacun la sienne.

La voilette cache le visage pour mieux nous permettre de l’imaginer.

Tenez ! Là, vous les voyez, ces perles de cœur transparentes qui s’échappent du désespoir ?

Oui ? Elles coulent, hein ?… Bien !… Vous percevez l’humidité de ses larmes ? Je veux dire : vous les ressentez ?

— Elle frissonne ! Oui ! Je le ressens… - Tic ! -
— Vous aussi ? C’est bien.
— C’est ça, la magie de la lecture ?… Parce que ça nous prend ! Je vous le dis.

… Alors la communication s’établit entre le narrateur et le lecteur. Même si le narrateur est mort depuis des siècles !

L’auteur parle. Le lecteur écoute et crée son propre imaginaire. Chacun le sien.

Alors que les mots sont les mêmes pour tous, ils parlent différemment à l’oreille de chacun.

— Vous êtes un communicant !
— En quelque sorte… j’aime cette liaison épistolaire entre auteurs morts et lecteurs vivants. Il y a là une forme d’immortalité.
— L’immortalité aurait une forme ! Vous imaginez ?
— Vous savez, faut pas croire… C’est bien triste une gare, parfois ! Je vous le dis.
— Vous imaginez pas.
— Bah non !
— Vous dites ? Je crois connaître, un peu je crois…

Le train siffle… Il l’entend siffler… recroquevillé seul sur le lit de leurs amours…

Dans ses bras il serre son oreiller… à elle !

Le vide… le vide… dans le lit…

Le train siffle encore. Un son qui le perce comme une lame ! Il se tend. Il se tord.

— Il souffre ! Vous avez raison ! Je perçois sa douleur.

Vous percevez sa douleur ? Vous la ressentez ? Physiquement ? C’est la magie des mots.

— Il souffre… Oui !… et le train siffle…
— Trois fois il paraît !

Noyé dans l’oreiller délaissé, il aspire à grandes goulées un reste de parfum qu’elle lui a abandonné.

Qui s’évapore déjà…

— Le parfum de l’oubli. - Tic ! -

C’est ainsi… Elle ne reviendra plus. Peut-être qu’elle lui pardonnera ?

— Des drames ! Je vous le dis.
— Vous imaginez ?
— Vous dites ? Oui, j’imagine très bien. Les histoires humaines, en fait… c’est mon métier.
— Vous en écrivez des choses !
— Du mélo. Peut-être que ça ne plaira pas au journal. Je ferais mieux de tout rayer.

Se pressent sur les quais, l’air important, des hommes d’affaires affairés…

— Longs manteaux de laine écrue, chapeaux vaillants aux feutres assortis, cartables de cuir et d’importance… On les perd, enveloppés par l’épaisse vapeur blanche qu’exhale la bête d’un vert sombre, de fer et de charbon. - Tic -
— Monsieur Jacques ! Vous êtes comme moi un narrateur ! Vous pourriez aussi devenir un passeur, qui sait ?
— Un passeur ?
— Celui qui, avec des mots, emmène les gens vers un autre monde.
— Un autre monde ?... Bon, j’essaie : La machine à vapeur respire. Elle les dévore !… Ils disparaissent… - Tic ! -

Au moment où le chef de gare s’apprête à siffler ils réapparaissent d’un coup, tardifs et impatients, recrachés hors des nuées blanches par les dieux du sort qui les renvoient prendre leur train.

— Non mais, pour qui se prennent-ils ? Se croient-ils élus ?
— C’est l’heure du départ. Va sur le quai faire le service, Jacques ! Tu es passeur, il paraît.

Vont-ils pouvoir s’asseoir ? La première classe a l’air bondée.

— Dans les gares, il y avait aussi des vagabonds !
— Comme Léo.
— Tu vas pas dire « Comme Léo » à chaque fois que tu vois un vagabond, Momo !
— On voit pas… On imagine !... comme dit César…
— Monsieur Léo est chez lui, à l’heure qu’il est.
— Oui. Il a filé sur son vélo.

Léo le Héros !... Il pleure de soulagement dans son garage.

C’est le moment propice pour lui parler.

Vous pleurez ? Monsieur Léo, je ne vous quitte plus maintenant.

Vous êtes qui ? Comment faites-vous pour me parler ? Comment connaissez-vous mon nom ?

Ce n’est rien ! Traumatisme post-accidentel.

Quoi ?...

Une faille par laquelle je peux entrer.

— Décidément, vous en écrivez de drôles de choses !
— Ici, on se demande un peu qui vous êtes. Entre le pire et le mieux. Tu vois ?
— Vous dites ? Je suis journaliste. J’écris les histoires.

Les histoires… Les histoires humaines…

Dans chaque gare ! Toutes ces histoires !

— Un héritage ! Une culture.
— Si nos gares pouvaient parler…

Etainhus Saint-Romain : la connexion des humains en pays de Caux, la maison du progrès, le symbole du droit à la mobilité populaire… La fierté de ceux qui ont « leur gare » !... L’atout immobilier de la région…

— Nous sommes près de la gare, vous savez !

Proche de la connexion avec le Monde.

La gare, le lieu de rencontres du matin…

— Ah, mais vous étiez en vacances ! Vous êtes toute bronzée !...

Le lieu de retrouvailles du soir des couples mariés…

« Tu m’as manqué ! Qu’est-ce qu’on mange ? »

La gare abandonnée. La gare sans chef. Habitée de ses millions de fantômes de voyageurs…

Fermée dans l’indifférence, la gare !... Un soir d’hiver… Fermée la maison du public !

La maison des fantômes. Noter : Cela peut avoir son charme.

— Pierrot le Chef de gare… Le dernier !... Il a fait la caisse. Elle n’était pas grosse… La gare était grosse du service qu’elle rendait… de ces cheminots qui connaissaient chacune, chacun, chaque trajet, chaque histoire… Grosse de ces bonjours, de ces sourires échangés, de ces banalités sociales entre usagers, de ces soutiens exprimés, parfois sans y penser, par une convivialité fidèle… - Tic ! -
— Grosse, la gare, de ces moments de vie partagée !... Souvent au quotidien… Tu vois ?

Grosse de cette communauté de voyageurs…

— Que le chef de gare de troisième classe rassemblait.
— C’est pourtant utile, une gare !
— Bah oui !
— C’est vrai que tu nous soûles avec tes bah oui ! Momo !

C’est une communauté de simples abonnés, de tarifs subventionnés. De besogneux qui, aux aurores, se rendent chaque jour à l’école, quand ils sont jeunes… Ensuite, ils vont au travail, quand ils sont plus âgés. Puis, plus tard, ils voyagent encore. La carte Senior, c’est pratique pour aller voir les petits enfants.

— Même ça ils l’ont supprimé !
— Bah oui ! Mais si tu as plus de soixante-cinq ans, tu peux télécharger l’appli « Mon train quand je veux » et tu as des réductions importantes à certaines…
— Ta gueule Momo !
— Chaque jour le flot quotidien d’habitués.
— Il faut comprendre que la plupart vont à la grande ville pour pas cher et ne règlent leur abonnement qu’une fois par mois.
— Au mieux !... C’est une fois par an pour certains. Tu vois ?
— Un vrai service public !... C’est beau pourtant !
— Bah… oui !
— Momo !
— Je comprends. Commercialement… comment diriez-vous ?
— Déséquilibré !
— Merci ! Je le note.
— Ils n’allaient pas conserver un chef de gare juste pour vendre des abonnements au mieux une fois par mois et puis au pire garer un wagon par semaine ! Tu vois ? C’était couru d’avance…
— Bah… non !...
— Pourtant, c’était bien pour les voyageurs…
— Les voyageurs ?... Ils n’ont pas disparu avec leur Chef de gare ! Ils existent encore !

Les voyageurs existent encore. Il faut juste qu’ils s’adaptent à ce nouveau service public… Un service moderne, automatisé… Et moins cher, c’est un impératif !

— Pour mes notes, vous diriez : un service… comment ?
— Bah !... Déshumanisé ?
— Voilà ! Momo vous l’a dit…
— Merci Momo !...Vous permettez que je vous appelle Momo ?
— Bah… oui !

Entre eux, les voyageurs ne se parlent plus… ou alors juste un bonjour, rapide, prononcé bas comme un souvenir qu’on souffle… Plus communément, un signe de tête.

Avant, quand le Chef de gare était là, immuable, sur son quai trois minutes réglementaires avant l’heure prévue d’arrivée du train, on engageait la conversation :

— ça marche bien, les trains, aujourd’hui ?
— Bien sûr !... Le vôtre approche.
— La semaine dernière il était en retard !

Une pointe de reproche. Elle a dû courir, pour arriver à l’heure au bureau !

— Oui !... Moi aussi je l’ai eu en retard, mon train !… Comme la dame…

Et voilà une connivence créée entre deux voyageuses.

Elles guettent la réaction du Chef de gare…

… qui en a vu d’autres…

Autrefois, les Chefs de gare étaient des gens très importants. Dans le trio de tête des représentants de l’État.

— Autrefois, dans chaque chef-lieu de canton, les trois institutions étaient représentées : la sagesse de l’État, le savoir de l’éducation, l’organisation des transports. - Tic -
— Tout ça, hop ! Poubelle ! On passe au numérique ! Tu vois ?
— Tout s’détraque !
— Vous imaginez ?
— Dans les triages créés en périphérie de toute ville respectable, on travaillait jour et nuit. Au fret, on faisait plus de soixante milliards de tonnes/kilomètre ! - Tic -

Autrefois, le Chef de gare était souvent le plus gros employeur de la commune.

Il orchestrait le temps, ne tolérant aucune fausse note sur sa partition ferroviaire.

Il régnait sur les hommes et sur les Machines, ces grosses bêtes bruyantes, soufflantes… Terrifiantes !...

On emmenait les enfants excités et les dames impressionnables les voir.

— Le Chef de gare, il régnait sur la ménagerie de fer, sur l’évasion, les voyages, les migrations…
— Sur l’espoir et sur le rêve !
— Bien dit Momo !
— Tu vois quand tu veux…
— Bah oui !
— C’est clair !

Autrefois le chef de gare régissait le temps…

— Je comprends. Et… aujourd’hui ?
— Aujourd’hui ? C’est différent !
— Tout s’détraque !
— Quand même !
— Aujourd’hui, on a un parking devant la gare à abonnement payant, réservable sur Internet… Un autre parking est gratuit, mais plus loin…
— C’est la sono numérique qui annonce les trains…
— ça fonctionne pas toujours !
— Les gens ils prennent leur billet en s’adressant à un automate. Tu vois ?
— Des fois, ils s’énervent. Au pire, ils les tapent ! Heureusement, les automates, ils les ont construits solides.
— Ou malheureusement !... Ils résistent…
— C’est clair !
— Bon… j’écris…

Aujourd’hui, c’est un automate digital pour acheter son billet de transport… Supporte stoïquement l’agacement et l’insulte, voire la claque sur la face…

Vous avez soif ? Faim ? Voici deux distributeurs électroniques pour les boissons et les bonbons… Rendent parfois la monnaie. Préfèrent la carte bleue.

— C’est bien écrit, ça !
— Ajoutez : trois caméras de surveillance pour l’enquête de police après le drame.
— Oui, après ! Quand c’est trop tard.
— Pas de présence humaine.
— Tout s’détraque !
— On vous aide bien pour votre article ?
— Quand même !

Aujourd’hui, c’est une sono numérique automatique pour avertir ceux qui se trouveraient là de l’arrivée des trains et, parfois même, quand ça fonctionne bien, de leur retard.

— Parfois, ça fonctionne mal ! Quand la sono numérique annonce des trains qui ne circulent pas, on appelle ça des annonces intempestives.
— Ça arrive quand le trafic est perturbé.
— ça énerve, surtout !
— C’est dommage, parce que, les bonnes annonces, on en a surtout besoin quand le trafic, il est perturbé… justement !
— C’est clair !
— Tout ce numérique, ça remplacera jamais un être humain !
— Pas un vrai cheminot !
— Bah… non !
— On est d’accord !

Aujourd’hui, c’est encore un cabanon sur le quai, froid et inconfortable, pour se serrer les matins d’hiver…

— Vous avez raison de le signaler ! Un cabanon de quai, c’est froid ! Je vous le dis.
— En plus on a le culot de l’appeler « La Marquise » ! C’est pas se foutre du monde ? - Tic ! -
— C’est clair ! Ils en ont mis une à Saint-Romain quand ils ont fermé la gare. Une Marquise ouverte aux vents à la place de la salle d’attente chauffée !
— La Marquise ! On pense aussitôt confort, sucré, cosy ! Ça vous évoque le luxe et le douillet, hein ? Aussi simple que ça ?
— Bah… oui !
— Ta gueule Momo je parle au Monsieur.
— Elle a raison, Plurielle ! Regardez : ces sièges en acier galvanisé gris, ces parois ajourées : des courants d’air ! … Des pauvres protections qui font bien rire la pluie normande. Je vous le dis.
— C’est sûr, Anastasia. Les gens râlent !
— Ils trouvent que c’est insuffisant !
— Bah oui !... Mais quand y en a pas, comme à Sainte Gertrude, ils aimeraient bien en avoir…
— Momo, c’est froid, le quai, l’hiver !
— Surtout quand il n’y a plus personne pour faire l’accueil. Personne ! C’est aussi simple que ça !
— Tout s’détraque ma pauvre Plurielle !
— C’est clair !
— ça nous passe au-dessus.

Aujourd’hui, c’est : personne pour accueillir, personne pour renseigner, personne pour discuter, rassurer…

— C’est le nouveau Service Public.
— C’est plutôt sa mort. Je vous le dis !
— Moderne, il paraît… ça nous passe au-dessus.
— On n’imagine pas…
— Chacun son application numérique et voilà !
— Tout s’détraque !
— Une dernière fois, dans la porte de son bureau vénérable qu’on allait transformer en réserve de canettes et de bonbons pour les deux distributeurs aux commandes digitales sensitives, Pierrot le Chef de gare a tourné dans la serrure centenaire la clé bénarde d’acier noir…
— Comme il faisait chaque soir. Depuis des années… Et puis Stop ! D’un coup… Vous imaginez ?
— Comme ont fait tous les chefs de gare avant lui durant plus d’un siècle et demi.
— Mais cette fois-là, c’était la dernière… Vous devriez l’écrire.

Les usagers de la gare ont perdu leur chef un soir d’hiver, sont devenus clients, et n’ont plus que l’usage de leur Marquise, qui est ouverte aux vents.

— Le temps était maussade. Cauchois dirait-on. Une précision pour votre article.
— Il pleuvait pas, pourtant !
— Un siècle et demi d’Histoire.
— Adieu, la gare… qu’il a dit, dans un souffle.
— C’était fini !... Tu vois ?
— Depuis ce jour-là, à ce moment-là, le nom de Pierrot a changé. Il a perdu d’un coup son nom de « Pierrot le Chef de gare ».
— Il est devenu « Pierrot le Dernier » !

La gare n’a rien dit, rien répondu… Imperturbable, la maison du service public de transport ferré.

Les cheminots ressentent sa fermeture comme une trahison.

— Elle est toujours restée droite dans son uniforme de briques rouges, la gare !... Dressée au milieu des champs… Et elle n’assurait pas que le service des trains ! Elle rendait aussi le service de donner l’heure sur son horloge frontale… Bien haut ! Et fièrement !... On venait y régler sa montre. - Tic ! -
— Le temps… Elle compte le temps ! Un gouffre !... Qui l’emporte elle aussi.
— Vous imaginez ?
— Les gens venaient chercher des renseignements et, en discutant, ils en obtenaient d’autres ! ça, c’était du service public !
— On lui faisait confiance au service public ! Tu vois ?
— C’est clair !
— Bah, elle l’a fait, son temps, la gare, à force de compter !... Bah oui !... T’es morte, la gare ! C’est fini ! C’est le progrès, qu’on veuille ou pas ! Bah oui ! Nous on est des vieux ringards !... On va disparaître aussi… Y’a pas d’immortels !
— Mais tu vas la fermer ta gueule Momo !
— Tout s’détraque !

Au pied de la gare, le long fleuve sec passe, se jette à l’ouest… charriant souvent de longs convois d’acier qui foncent vers la mer ou s’en échappent.

La gare. Une île, un phare !… Solide au travail… Tenant résolument son rôle : servir !... Sans une fissure malgré tous ces trains qui la frôlent et la font tressaillir chaque jour, chaque heure…

Plusieurs fois par heure !

— La plupart de ces trains sont des rames pressées de voyageurs qui passent, hautaines, à pleine vitesse…
— Mais pas les omnibus ! Eux, ils sont plus sociables… Ils prennent le temps de s’arrêter. Ça crisse, ça patine, mais ils s’arrêtent !… Et ils emmènent et ramènent les gens d’ici.
— Les vrais gens ! Ceux qui travaillent dur.
— C’est clair !
— Vous dites ? Les vrais gens, ce sont ceux qui travaillent dur ?
— C’est des gens comme nous, quoi… Ils se lèvent tôt… Ou ils travaillent tard.
— Surtout, ils font un métier qui est utile. Utile aux autres, vous imaginez ?
— C’est pas comme la finance ! Je vous le dis.
— C’est clair !
— Je comprends. Les gens utiles, ils prennent l’omnibus et… les gens moins utiles… ils utilisent le TGV ?
— Les gens ils ne voient que les trains à grande vitesse… La vitrine ! La performance ! Mais c’est oublier un peu vite les trains qui rendent service à tous, et au quotidien. - Tic ! -
— Oui, les omnibus !
— Les TER si vous préférez.
— Faut dire : les omnibus sont payés par la région et par les gens qui les prennent. Normal qu’ils s’arrêtent. C’est aussi simple que ça. Mais ils sont pas rentables. C’est évidemment pas comme les trains commerciaux.
— Évidemment…
—