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Des époques se superposent sur un quai de gare ou dans une maison pleine de souvenirs, un homme semble errer d'une salle d'attente à une autre, une femme cherche le sommeil tandis qu'une mère chemine dans un aéroport la peur au ventre...Tous les personnages de ces nouvelles vivent des instants suspendus. Tristesse des départs, émerveillement des retrouvailles, labyrinthe des pensées, ces dix histoires sont autant d'états de conscience liés à l'attente. Source de plaisirs, sources d'angoisse, l'attente est multiple et nous révèle dans notre rapport à nous-même, à l'autre... et au temps qui passe.
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Seitenzahl: 95
Veröffentlichungsjahr: 2022
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L'attente est pareille à des ailes.
Plus les ailes sont fortes, plus le vol est long.
Rumi, philosophe persan.
Dédales
La lettre
La rencontre
Renaissance
Salle d'attente
La ligne
La dernière séance
Résistances
Insomnie
Le wagon
Mais si je la connais celle-là. Tout le monde la connaît : ici les Assédic de Paris, toutes nos lignes sont occupées, votre temps d'attente est d'environ deux ans. Ariane esquisse un sourire. Cette célèbre tirade lui est venue spontanément à l’esprit en arpentant le parking de l’aéroport. On y diffuse le neuvième Nocturne en si bémol mineur de Frédéric Chopin, air célèbre qui accompagne la réplique du film culte. Cela fera aussi deux ans pour elle. Sept-cent-vingt-neuf jours précisément sans le voir réellement, le toucher, le « respirer ». Après leur dernier échange sur Skype, il y a trois jours, elle avait rapidement pris sa décision. Celle de prendre l’avion et de venir le rejoindre ; elle n’en pouvait plus de cette absence, de cet éloignement. La technologie, le virtuel, la deuxième dimension avaient atteint leurs limites. Ils avaient pu fixer une date, un lieu de rendez-vous, une heure. Ce serait à Miami. Dès ce soir, tard.
Tout en pressant le pas, sa valise à la main, elle se sent déjà agacée. Elle vient de laisser sa voiture au parking de l’aéroport de Montréal. Elle a dû affronter la marée urbaine avant d’at-teindre la zone aéroportuaire. Nous sommes un vendredi, elle aurait dû s’en douter. Sa montre indique 16 h et son avion pour Miami décolle dans deux heures. Elle a du temps pense-t-elle, mais on ne sait jamais avec l’avion… qu’elle a d’ailleurs horreur de prendre. Mais impossible maintenant de tergiverser. Il ne comprendrait pas et pour elle ce serait une nouvelle attente insupportable.
Ariane aperçoit l’ascenseur, camouflé par quelques voyageurs qui patientent devant les portes. Garée au cinquième sous-sol, elle laisse passer une première montée pleine à craquer qui vient du huitième puis réussit à se glisser dans la suivante. À chaque niveau supérieur, les portes s’ouvrent et les voyageurs s’y pressent. Une maman se faufile, son bébé porté sur le ventre, qu’elle protège instinctivement de ses bras malgré l’étole qui l’enveloppe. Ariane est proche d’eux, elle ferme les yeux, se projette dans le passé où elle portait elle aussi son fils encore nourrisson. Le claquement émis par les portes qui se ferment la ramène à la réalité. Il fait très chaud. Une moiteur nauséabonde s’infiltre dans ses narines. Elle plonge le nez dans son foulard alors que d’autres regardent en l’air comme pour espérer un souffle du ciel qui se dégagerait du plafond.
Dans un ultime sursaut, la cabine grinçante stoppe son mouvement et déverse son flot de voyageurs. La maman et son enfant s’échappent, frôlent Ariane et laissent dans leur sillage un doux parfum subtil d’eau de toilette pour bébé. Une fois à l’air libre, Ariane marque un temps d’arrêt, à la fois pour reprendre ses esprits et émerger de cette sorte d’apnée confinée momentanée.
Au niveau zéro, des écrans installés depuis le plafond et légèrement inclinés annoncent les portes d’embarquement vers des destinations proches ou aux antipodes dont les noms font fantasmer les voyageurs assoiffés d’exotisme. Ariane s’attarde sur deux d’entre eux : Paris, Londres, des capitales qui lui rappellent des souvenirs heureux. La première était la lune de miel passée avec l’homme qui partagera sa vie pendant près de seize ans. Ariane se rappelle les détails de leur hôtel, niché dans le quartier de Notre-Dame, leur escapade nocturne le long des quais de Seine, leurs baisers fougueux sous le pont des Arts et les nuits ardentes, hors du temps.
Plus tard, elle l’avait suivi à Londres où ils avaient vécu quelques années. Un fils y était né. A cette époque, perduraient encore les découvertes mutuelles et l’illusion d’un avenir commun, d’un chemin à parcourir ensemble. Le temps malgré tout avait fini par user les liens qui les unissaient. Ils s’étaient séparés et chacun avait repris sa route. Les années avaient défilé sans qu’elle s’en rende compte, happée par son rôle de maman solo et son travail. Son fils était resté vivre avec elle jusqu’à ses quatorze ans, puis la coupure...
Brusquement, Ariane sort de ses pensées, bousculée involontairement par des groupes de touristes qui se séparent devant elle. Toujours plantée devant les écrans de départs et d’arrivées, elle n’a pas bougé. Ce n’est pas le moment de s’égarer, se dit Ariane, qui rêverait pourtant à cet instant d’être parachutée sur un îlot sauvage sans l’ombre d’une silhouette humaine, seulement en compagnie de celui qu’elle va rejoindre. Elle doit trouver les guichets d’enregistrement. Ariane s’engage dans un couloir jalonné de boutiques de luxe, puis continue sa progression en suivant les panneaux placés de manière hasardeuse. Des travaux d’aménagement sont en cours et certains accès sont condamnés. Le flux de voyageurs augmente. Elle commence à slalomer entre ceux qui déboulent en sens inverse. Sa marche se ralentit.
Évaluant le temps qu’il lui reste, elle décide de s’octroyer une pause de cinq minutes dans un café pour s’extraire de cette foule trop dense pour elle. Des tables sont encore libres. Elle s’installe près d’une occupée par une dame et son jeune fils. Une seule valise est posée près des jambes du garçon. Est-il le seul à partir ? Ou bien vient-il d’arriver ? La mère, l’avant-bras posé sur la table, les yeux pétillants, semble boire ses paroles.
Ariane est touchée par la scène alors qu’elle les observe discrètement. Quel âge peut-il avoir ? Quatorze, quinze ans pense-t-elle, l’âge qu’avait son fils il y a deux ans. Elle l’avait accompagné à ce même aéroport la mort dans l’âme, n’avait pu le retenir, pressé de suivre la trace paternelle de l’homme qu’elle avait connu vingt ans plus tôt et dont les sirènes de la réussite étaient parvenues très vite à ses oreilles. Le choix qu'il avait fait de partir rejoindre ce père installé à Miami après leur divorce avait provoqué chez elle une immense déchirure. Peu à peu, sa douleur s’était atténuée, la plaie cicatrisée, constatant lors des échanges vidéo que le jeune garçon s’était épanoui. Il lui avait quand même avoué dans un long message qu’elle lui manquait. Au fil du temps, ne pas pouvoir serrer son fils dans ses bras lui était devenu impossible. Depuis sa décision prise à la hâte, elle y rêve chaque nuit.
Elle regarde de nouveau la jeune femme et son fils. Ils semblent seuls au monde et rayonnent de bonheur. Et à elle, quel accueil lui fera-t-il ? Elle imagine encore pour la millième fois la scène des retrouvailles, son visage s’éclairant d’un sourire quand ils se reconnaîtront aux portes de sortie, le parfum de sa peau qu’elle va respirer lorsqu’elle l’enserrera...
Le jeune garçon se lève, suivi par sa mère qui, près de la sortie, récupère sur un chariot une grosse valise. Ariane sort de sa rêverie. Elle paye, se lève et se trouve à les suivre de loin puis les perd de vue. De plus en plus de passagers proviennent d’autres couloirs adjacents et prennent la même direction qu’elle. Le va-et-vient est intense. Elle ne peut pour rien au monde manquer son avion. Elle débouche dans un hall où quatre guichets sur dix seulement sont ouverts. Ariane s’arrête, inquiète. Une queue immense serpente depuis l’entrée jusqu’à une barrière fermée par un cordon de sécurité, laissant passer les voyageurs un à un dès qu’un comptoir se libère. Elle sent le stress monter. Sur une partie du hall, des bornes d’enregistrement automatique ont été installées pour les voyageurs sans bagage en soute. Deux membres du personnel de l’aéroport tentent d’orienter le trafic. Au moment de quitter la queue, munie de son passeport pour se diriger vers l’une de ces machines, elle entend une voix féminine s’élever mécontente, installant un silence pesant dans le hall.
Par prudence, Ariane reprend sa place dans la file et finit par apprendre la cause de la colère de la voyageuse : la borne ne reconnaît pas les noms de jeune fille inscrits sur les documents d’identité si les billets sont édités au nom des épouses. Ariane compare son billet avec son passeport. Elle est dans ce cas ! Depuis son divorce, elle n’a pas encore fait les modifications de noms et doit donc encore patienter dans la queue.
Les minutes s’écoulent, interminables… Elle regarde son bagage qui lui paraît à présent très lourd. Un nœud au ventre, c’est à son tour de poser la valise à côté de l’hôtesse ! Tout est enregistré en cinq minutes. Il lui reste un peu moins d’une heure avant l’embarquement. Elle doit passer à présent la sécurité, un moment qu’elle déteste par-dessus tout. L’atmosphère du lieu immense, contraste avec celle qu’elle vient de quitter : une quinzaine de tapis roulants pilotés à leurs bouts par des douaniers assis devant leur écran, passant au scanner chaque passager et des agents de sécurité aux sorties, supervisant tout ce mouvement à la fois mécanique et humain. Il y règne une agitation de fourmilière. Ariane aperçoit le jeune garçon et sa mère, qui passent les portiques et semblent ne jamais avoir arrêté leur conversation depuis le café. Ils avancent, indifférents aux bruits ambiants comme protégés par une bulle invisible. Elle est émue, s’imagine avec son fils, intarissables sur les événements et histoires que chacun aura vécu séparément pendant les deux longues années.
Au moment de poser sa valise, Ariane subit une montée d’adrénaline. En accéléré, elle en fait défiler le contenu. La sueur perle sur son front. Chaque passager semble devenir un danger potentiel. En regardant furtivement ses mains, elle en perçoit un léger tremblement. Elle avance jusqu’au portique, vide ses poches, dépose son sac de cabine. Elle voudrait se faire toute petite, être une souris, ne plus sentir le regard des agents sur elle. Son visage se vide de toute expression. Elle continue d’avancer mécaniquement, puis se rend compte qu’on l’appelle. Une femme au contrôle lui fait signe. Son cœur se met à battre la chamade. Instantanément, la peur l’étreint, tout son sang reflux vers sa poitrine. Des questions fusent dans son esprit : pourquoi m’appelle-t-elle ? qu’ai-je fait ? j'ai peut -être des objets interdits ? et je si ratais l’avion, et si… La femme lui montre la bouteille d’eau ainsi qu’un flacon de sirop d’érable qu’elle destinait à son fils. Elle doit s’en séparer. Soupir de soulagement. Tant pis pour le petit souvenir d’enfance ! Ariane s’excuse comme prise en faute, puis récupère rapidement les affaires. Enfin, elle est passée de l’autre côté !
Les écrans du hall d’attente indiquent presque 17 h. Il lui reste à peine un quart d’heure avant d’embarquer. Cette fois, c’est le vol et sa durée qui la stressent. Elle rejoint un banc isolé, s’assoit. Elle se sent vidée de toute énergie mais la pensée de revoir son fils très bientôt la conforte. Son trajet jusqu’à Miami dure un peu plus de trois heures, presque le même temps qu’elle vient de passer dans cette ruche humaine. Elle a la sensation d’avoir fait un mauvais marathon. A peine assise, un appel au micro l’invite à rejoindre la porte d’embarquement. Avant d’éteindre son téléphone, elle consulte sa messagerie, la referme les yeux brillants, puis se lève.
