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Une maison vide offre un nouveau départ à plusieurs personnes égarées dans leur vie qui devront apprendre à nouveau à vivre et à partager...
Jérôme, un adolescent endeuillé par la mort brutale de ses parents, est contraint de vivre avec le majordome demeuré en poste. Dans un contexte économique sans concession, la grande maison familiale, vide et silencieuse, se remplit peu à peu de naufragés amis, en quête d’une aide provisoire. En dépit des difficultés, chacun s’apprivoise, s’épaule, s’unit, dans la bonne humeur ou les coups de gueule, et découvre une valeur oubliée: la solidarité…
Géraldine Chemin nous offre une histoire émouvante aux personnages variés et attachants. Un vrai beaume au coeur, à lire sans tarder !
EXTRAIT
Les trois amis se penchent, à l’écoute.
− Je crois qu’il me déteste.
− Meuh non ! clame Toussaint. D’où tu sors un truc pareil ?
Arsène réfléchit un instant.
− Je ne sais pas. Je le sens c’est tout. Comme s’il me reprochait d’être là, vivant, alors que ses parents sont partis.
− C’est pas facile pour ce gamin, déclare Alex. Il faut lui laisser le temps d’accepter la situation, de faire son deuil. Tu dois être patient Arsène.
L’autre hoche la tête, vaguement rasséréné.
Jacques secoue la tête.
− Il est absurde notre monde. Regardez, Alex travaille trop alors qu’il y a des tas de chômeurs, dont moi d’ailleurs. La maison Dumont est trop grande pour deux alors que je vais bientôt me retrouver à la rue parce que je ne peux plus payer mon loyer. Quelque chose ne tourne plus rond sur cette planète. Méditons mes amis, méditons. Et jouons !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Scientifique dans l’industrie pharmaceutique,
Géraldine Chemin aime écrire, inventer des histoires, créer des personnages et construire des vies pour offrir, le temps de la lecture, un instant simple de divertissement et d’évasion. Elle est particulièrement sensible aux accidents de la vie qui peuvent mener chacun d’entre nous à la rue, sans toit, sans protection et espère que la solidarité retrouvée dans
Tarot à sept ne soit pas qu’une fiction…
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Seitenzahl: 300
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Tarot à Sept
Roman
Géraldine Chemin
Cet ouvrage a été composé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN papier : 978-2-490522-17-0ISBN Numérique : 978-2-490522-18-7Dépôt légal : Mai 2019
© Libre2Lire, 2018
Maître Buisson se rencogne dans le fond de son fauteuil, contracte ses muscles abdominaux pour bloquer la douleur qui aiguillonne son ventre puis soupire lorsqu’elle disparaît aussi fugitive que sournoise. Il éponge les gouttes de sueur qui suintent sur son crâne plissé et dégarni, n’ose plus bouger. Que sont ces spasmes qui le transpercent depuis maintenant une heure ? Sont-ils les prémices d’une courante impromptue ? Va-t-il devoir reporter son rendez-vous ?
Il secoue la tête. Non, impensable. Maître Roger Buisson, notaire de son état, cinquante-sept ans, propriétaire de deux études notariales, une à Créteil, une à Brie Comte Robert, fondées par ses soins, qu’il a faites prospérer par le fruit d’un labeur quotidien…Heu… Non, Maître Buisson ne peut compromettre sa réputation, rigueur, dignité, droiture, R.D.D., en succombant aux assauts d’un vulgaire désagrément intestinal.
Il respire un grand coup comme si emplir ses poumons d’air pouvait agir de manière bénéfique sur son appareil intestinal.
Elle va bien rire, Minette lorsqu’elle reviendra. Elle dira, c’est bien fait pour toi il ne fallait pas t’empiffrer dès que j’ai le dos tourné, c’est le Bon Dieu qui te punit. Minette est sa femme, une belle femme pense-t-il, l’œil gourmand, bien tendre, potelée à souhait, à la peau tachetée de rousseurs couleur miel. A croquer sans modération. Une rousse plantureuse, d’une quinzaine d’années plus jeune que lui. Ce n’est rien quinze ans dans un couple, surtout le leur ; cet écart n’est même pas perceptible, on n’y voit que du feu ; il est resté très jeune d’esprit. Et puis, ils s’entendent à merveille.
Il n’y a que pour les voyages qu’ils ne sont pas toujours en accord. Minette aime les plages de sable blanc, le soleil des tropiques. La chaleur, lui, la supporte mal ; il suffoque, il transpire, ruisselle même, se douche sans cesse. Il n’aime pas la mer, le sel, le sable. Ni la piscine d’ailleurs. Il aime visiter les sites archéologiques, les églises, les monuments, mais se baigner dans de l’eau salée ou chlorée, non.
C’est pourquoi, de temps à autre, Minette part au soleil avec ses amies. En tout bien tout honneur, évidemment. Il connaît ses relations. Des filles bien, sérieuses.
Il a toute confiance en Minette. Elle tient à lui, il le sait. Et jalouse avec ça ! Il n’est peut-être pas un Apollon mais son allure, sa silhouette sont plus qu’acceptables, voire au-dessus de la moyenne. Il s’entretient, pratique beaucoup de sport, surtout du golf, se soucie de son alimentation ; là, c’est la partie de Minette. Elle a expérimenté sur lui une demi-douzaine de régime, lui faisant perdre en tout près de quinze kilos. Oui. Quinze.
C’est bien pour cela qu’hier soir, seul dans son pavillon de Brétigny sur Orge, il n’a pas résisté. Il a comparé le bouillon de légumes dégraissé et sa salade de haricots verts au plat de lasagnes surgelées, bien caché sous un sachet d’épinard en branche, au fond du congélateur. Le choix s’est fait spontanément, de manière presque animale.
Le plaisir a débuté dès que le plat réchauffait au four ; l’arôme du fromage grillé allié à celui de la béchamel mouillant les lasagnes, lui a fait venir les larmes aux yeux. Dès lors, il a avalé deux portions avec une délectation inouïe, savourant cet acte de rébellion qui n’était pas sans lui rappeler ses années de jeunesse militante dans un parti de gauche, délaissé une fois son premier diplôme de clerc de notaire en poche. Un petit verre de rouge – hum, même deux, trois, non tant que ça vraiment ? -, pour faire passer tout ça. Une merveilleuse soirée.
La matinée est moins idyllique puisque, depuis qu’il a posé un pied à terre, il se sent barbouillé, nauséeux. Il a peut-être malmené son estomac en lui infligeant brutalement une ration irraisonnée. Abusé du vin aussi ?
Une onde de frayeur traverse soudain son corps. Et si les lasagnes étaient périmées ? A-t-il vérifié la date de péremption ?
Non. Tout de même Minette ne laisserait pas un plat périmé au congélateur ! Non...Bien sûr que non…Sauf si elle l’a oublié, enfoui sous des litres de bouillon congelé et des kilos de légumes verts cueillis dans une des fermes des environs de Brie, l’été dernier.
Dans ce cas, il n’est pas simplement atteint d’une légère gastroentérite, une véritable intoxication alimentaire le menace.
Ne pas céder à l’affolement, parer au plus urgent. Il va terminer son rendez-vous puis appeler Minette pour en avoir le cœur net.
De quoi s’agit-il déjà ? Oui. Ouverture du testament de Philippe Dumont, un de ses plus anciens clients. Décédé à l’âge de cinquante-trois ans des suites d’un accident de voiture. Sa femme, Elisabeth a également péri. Moche, très moche. Voyons, il a un fils. Jérôme. Indemne. Je suppose qu’il a été pris en charge par les services sociaux. Ah non, il est majeur. Depuis un mois seulement mais majeur. Très bien, très bien. Nous allons voir ça.
Il se lève. La tête lui tourne un peu mais il doit y aller. En trente-deux ans de carrière, Roger Buisson n’a jamais annulé un seul rendez-vous…Tout de même, il va s’arrêter quelques instants aux toilettes.
Après dix bonnes minutes durant lesquelles Mélanie le cherche dans tout l’office, il pénètre, chancelant dans la petite salle de réunion. C’est la seule dans laquelle il n’a pas fait poser de moquette, laissant apparent le vieux parquet de chêne grinçant.
Il serre la main des trois personnes installées. La sienne est moite et mal assurée. Voyons, ce doit être le jeune garçon. Il paraît fort grand d’ailleurs. C’est la nouvelle génération, ils font tous près d’un mètre quatre-vingts, incroyable, gavés aux protéines…Lui, je le reconnais, c’est l’avocat. Hum, je ne peux pas le voir, il se prend pour Badinter en personne, toujours avec ses effets de manche. Et lui ? Je ne sais pas, je ne me rappelle plus. Il a une bonne tête ronde, chauve. Je devrais peut-être essayer de tout raser moi aussi. Tiens, je vais en parler à Min…
Une violente douleur darde le bas de son ventre, provoque un tassement de sa silhouette de quelques millimètres. Il retient sa respiration, ses yeux s’agrandissent sous le spasme. Ça va passer, ça va passer…Cela passe, en effet, et il peut enfin procéder à l’ouverture du testament.
Il se racle la gorge, se tourne vers le plus jeune, l’air grave :
Il s’exprime lentement, avec solennité, gravité, pleinement dans son rôle, mettant de côté son malaise du jour. Cette petite mise en scène, fort classique au demeurant, agace aussitôt Maître Brochet, qui la pratique pourtant plus que de raison dans les prétoires qu’il fréquente quotidiennement, qui soupire bruyamment dès les premiers mots de son confrère de Droit, consulte sa montre, recule sa chaise de quelques centimètres, fait grincer les lattes de parquet. Le notaire le regarde en coin, agacé de ce bruitage inopportun au milieu de ses condoléances.
Le Monsieur Dumont en question, un jeune homme aux joues duveteuses et aux yeux cernés de mauve hoche la tête, noie un regard désespéré dans le vague. Il n’a pas l’air bien. Normal, il vient de perdre ses deux parents d’un seul coup. Maître Buisson compatit intérieurement. Il ne fait pas un métier facile ; toute cette douleur qu’il côtoie.
Il poursuit sa lecture monocorde jusqu’à ce qu’un spasme plus violent que les autres ne l’oblige à s’interrompre, lui coupant la respiration. Il ferme les yeux, laisse passer la douleur. Il aurait dû desserrer sa cravate. Zut, zut et rezut, il ne va pas y arriver. Ses interlocuteurs le regardent, surpris, même l’adolescent s’extrait de son monde intérieur un instant. Il reprend avec un petit sourire d’excuses :
Cette fois, il se lève en reculant violemment sa chaise, se dirige vers la porte :
Puis disparaît en courant dans le couloir.
19h30. Arsène arpente le hall en long et en large, dos droit comme la justice, pianote avec sa main droite – un de ses principaux tics - sur tout ce qui passe devant lui, murs, commodes, rampe d’escaliers, vérifie la bonne disposition d’un vase, époussète une particule invisible, déplace le tapis d’un millimètre, monte à l’étage, compte les marches, - un autre de ses tics, il y en a vingt-quatre précisément, vérifie qu’aucun chiffon ne traîne, redescend, en comptant deux par deux cette fois. Il consulte sa montre gousset pour la dixième fois en une demi-heure, regarde par la fenêtre qui donne sur la rue. Que fait-il ? Il a quitté le lycée depuis longtemps. My God, pour une fois, rendez-vous utile, faites en sorte qu’il ne lui arrive rien.
Enfin le voilà. Il l’aperçoit près de la grille.
Arsène se prépare. Mains jointes au niveau de la fermeture de son pantalon, tête droite, buste légèrement incliné, regard dirigé vers le parquet, il ouvre la porte à une silhouette dégingandée, voûtée, au pas traînant, qui porte, sur une seule épaule, un sac à dos déchiré.
Le jeune homme hoche la tête, laisse tomber son sac à terre. Arsène examine discrètement ses yeux cernés, ses traits fatigués, songe qu’il n’a pas dû beaucoup dormir.
D’un geste, Jérôme désigne le plafond puis s’engage nonchalamment dans l’escalier qui mène à l’étage.
Arsène se recroqueville très imperceptiblement. Ce très léger tassement de buste est le seul signe visible de sa déception. Il aurait préféré le petit salon bien sûr.
Il retourne dans sa cuisine, refuge rassurant dans un univers dévasté depuis deux mois. Regarde autour de lui. Soupire. Une grande pièce claire, aux murs en crépi, au sol pavé de tommettes hexagonales, avec dans un coin, une cheminée monumentale en pierre de taille et au milieu, une longue table de ferme. Chaque chose y est à sa place ; les cuivres scintillent, les deux pianos sont briqués, les paillasses de travail établies tout autour de la salle sont débarrassées. Arsène aime l’ordre, la propreté, le rangement mais pas à ce point. Là, il ressent un sentiment de vide, d’inutilité. Un monstrueux gâchis. Il soupire encore, sort un plateau, y dépose une jolie assiette agrémentée d’arabesques grises, un verre de la même teinte, des couverts et une serviette en lin assortis.
Un mois plus tôt, il a congédié la gouvernante, la cuisinière et l’apprentie cuisinière. Depuis l’accident, il s’occupe lui-même des courses, des menus et de la cuisine. Enfin…Des menus…Il lève les yeux au ciel, marmonne – si on peut nommer cela des menus- puisqu’il alterne entre spaghettis à la bolognaise, bifteck haché-frite et pizza, surgelée de préférence avec la régularité d’un métronome. Nul besoin de cuisinière pour cela.
La femme de ménage ne vient plus qu’une fois par semaine, le jardinier, son ami Jacques, que très occasionnellement…
Tout était si différent… Avant.
Chaque matin, plumeau en main, il parcourt cette immense demeure, ses douze chambres, ses trois salons, sa salle à manger capable de recevoir trente personnes, plus une autre, plus petite, la familiale, la véranda, le parc de plus d’un hectare…Quel gâchis, quel gâchis, se répète-t-il en secouant la tête tandis qu’il chauffe doucement la bolognaise en la tournant avec une cuillère en bois. Que fera Jérôme de tout cela ?
Lui-même se demande s’il pourra supporter ce vide, tout cet espace sans vie ? Formé dans une des meilleures écoles de majordome de Londres, son rôle est de diriger une armée de femmes de chambre, d’aides à la cuisine, de jardiniers. Il est là pour organiser, planifier, anticiper, remplir la cave à vin, sélectionner les meilleurs produits, préparer des réceptions, courir en tous sens, commander, obéir…Depuis la mort de Monsieur Dumont, les choses ont changé. Ce n’est pas qu’il chôme, bien au contraire. Le ménage de chaque pièce est fait chaque semaine, l’argenterie une fois par mois, les parquets deux fois l’année. Non, si l’on est sérieux et appliqué, le travail ne fait pas défaut dans une demeure aussi grande. Mais il manque l’excitation et l’adrénaline des jours festifs lorsqu’une réception se préparait et que Monsieur Dumont recevait pour plusieurs jours. Là, c’était quelque chose. Arsène choisissait tout avec Madame Dumont, depuis le service de table qui serait utilisé, à la marque du café, les différents pains, les vins, les champagnes…Il régentait le personnel, réglait le ballet des plats, assurait le service dans les chambres, s’étourdissait d’activités, de décisions à prendre, d’ordres à donner…Une autre époque, il fallait bien en convenir.
Il soupire.
A présent, dès dix heures le matin, l’essentiel est achevé : les courses sont faites, les repas planifiés et préparés, les chambres prêtes… Prêtes à quoi ? Hélas, à rien.
Il devra supporter tout cela puisqu’il y a Jérôme. C’est une question d’honneur. Il n’est pas envisageable de l’abandonner sous prétexte que lui, Arsène, s’ennuie. Ce gamin est seul, malheureux, désemparé, révolté, s’isole dans son silence, mange à peine, dort peu…Il va rester bien sûr. Il le doit bien à Monsieur Dumont. Et puis, où irait-il ?
Depuis son réveil à l’hôpital, Jérôme n’a pas prononcé une seule parole. Choc psychologique ont déclaré les médecins. Aucune atteinte des cordes vocales, aucune lésion de la zone de la parole dans le cerveau. Réaction psychologique liée à l’accident. Ejecté immédiatement, il a subi le choc du véhicule qui arrivait en face, ressenti la chaleur de l’incendie, assisté à l’emprisonnement de ses parents sous la tôle, avant de perdre connaissance.
Il l’a vu naître cet enfant. Il venait d’entrer au service de Philippe Dumont lorsqu’il est né. Il a d’ailleurs engagé et dirigé plusieurs nourrices. Congrégation fort peu simple se souvient-il.
Il éprouve une grande affection pour lui. Il ne le montre pas, sa fonction n’est pas compatible avec une démonstration excessive des émotions et une familiarité trop appuyée. Et puis, Arsène a un peu de mal avec l’expression des sentiments. Il ne sait pas. Il ne sait plus. Il s’est déjà laissé aller une fois, il a bien vu le résultat. Depuis longtemps, il a tout rangé dans les cases de son esprit en priant bien aux souvenirs, aux souffrances, aux joies passées, de rester en place.
Il n’est évidemment pas question de remplacer ses parents mais d’assurer une présence responsable. Arsène voit bien que le petit va mal. Après avoir perdu sa voix, il perd l’appétit, s’isole chaque nuit un peu plus sur ses ordinateurs.
Il lui confectionne des petits plats que l’adolescent touche à peine, lui achète des forêts noires, des tartes aux fraises, aux myrtilles, chez David, le meilleur pâtissier de la ville. Sans succès.
Arsène secoue la tête. Non, non, non. Il doit agir, ne pas le laisser sombrer. Ce grand échalas a besoin de lui, à défaut d’une personne plus adéquate. A dix-huit ans, la majorité révolue, il est aussi désemparé qu’un enfant de dix ans. Et héritier d’une fortune conséquente qu’il devra gérer un jour. Pour le moment Maître Brochet se charge de l’administration des biens, des factures et verse chaque mois une rente suffisante pour assurer leur vie quotidienne.
Il y avait du beau monde à l’enterrement. Ah oui, du très beau monde. Philippe Dumont était diplomate, en contact avec des hommes du gouvernement, à l’étranger, dans les milieux artistiques, des politiques. Arsène en a reconnu certains sans mettre un nom sur leurs visages parce que la politique, c’est comme les sentiments, il a tout mis de côté. En plus, il ne vote pas, il est anglais.
C’est le seul moment où Jérôme a pleuré. Beaucoup pleuré. Puis, les vannes de son chagrin se sont fermées, il s’est muré dans un isolement inquiétant.
Arsène achève la préparation du plateau composé d’une assiette de spaghettis à la bolognaise, accompagné d’une tarte aux fraises et se dirige vers la chambre de son petit protégé.
Comme à son habitude, il est assis devant ses deux écrans d’ordinateur. Arsène s’est toujours demandé à quoi pouvaient servir deux appareils de cette sorte alors que lui-même ne sait que faire avec un seul. Il est certes particulièrement réfractaire aux choses de l’informatique bien que Marie, une des aides de la cuisine l’ait initié au b.a.-ba d’internet. Jérôme, lui, est une sorte de génie de l’informatique. Un mélange de geek et de hacker surdoué comme aimait à le dire son père avec une pointe de fierté et d’inquiétude. Fierté de savoir que son fils possède la capacité quasi innée de s’adresser à ces machines, de leur commander de réaliser toutes sortes de choses par l’intermédiaire du réseau un peu fou qu’est internet. Inquiet puisqu’à quatorze ans, Jérôme n’avait rien trouvé de plus spirituel que de pirater les comptes du Crédit Commercial de la rue d’Arras, provoquant en moins de deux heures, l’irruption dramatique et bruyante de la police. Ennuyeux …
Devant l’innocence avérée de l’enfant et son désintérêt du butin, les poursuites avaient été interrompues, les parents fortement sermonnés. Toutefois, l’inquiétude d’un autre exploit stupide n’était jamais loin.
Ce ne serait guère le moment, songe Arsène dont le cœur s’accélère à la seule pensée de pareil événement.
A l’entrée du majordome dans la chambre, Jérôme se retourne en donnant une impulsion à sa chaise tournante, lève les yeux vers le plateau, le regard distant, impassible.
Arsène ressent cette froideur comme une vive brûlure dans sa cage thoracique. La douleur de ce môme claquemuré derrière une façade d’indifférence lui explose à la face. Il donnerait tout pour apaiser ce chagrin qui l’engonce, qui s’incruste, se répand comme une racine pourrie et le ramener à sourire comme il le faisait autrefois grâce à une assiette de pâtes.
Il devrait peut-être le prendre dans ses bras, lui assurer qu’il restera à ses côtés, qu’il comprend sa douleur…Il se racle la gorge, gêné. Il ne sait plus. A-t-il jamais su ?
Alors, il dit, avec un léger accent anglais que vingt années passées en France n’ont pu totalement gommer :
Arsène est majordome.
La porte se ferme sur l’obscurité de la chambre. Arsène s’éloigne vers l’aile opposée de la maison, descend l’escalier à pas feutrés. Jérôme écoute le silence s’abattre autour de lui. Silence de mort qui envahit tout. Le glace. Le paralyse.
Il veut encore entendre la voix de sa mère l’appelant pour le dîner, celle de son père, arpentant le hall, son portable en main, le bruit de l’aspirateur de Maria, la tondeuse de Jacques, le jardinier, la sonnerie du livreur de fleurs, la voiture de Robert, le chauffeur. Rien. Il ne se passe plus rien.
Toute la maison s’est endormie dans un sommeil sans fin comme dans le château de la belle au bois dormant qu’il détestait, petit, parce que c’était un truc de fille. Tu pénètres dans un endroit mort…et tu vas en crever.
Il en est venu à haïr cette maison, ses grands salons vides conçus pour accueillir une grande famille, ses marbres froids, ses plafonds hauts qui résonnent tant le silence est fort. Ils ne sont que deux, pauvres paumés entre ces murs glacés.
Arsène, dégoulinant de gentillesse et d’attention est déprimant à hurler. Il est le majordome Nestor dans Tintin, courtois, discret, stoïque, imperturbable. Vivre avec un être pareil, froid, dénué de sentiment, le remplit de désespoir, l’oppresse davantage. Il s’en fout de sa courtoisie, de ses mimiques guindées, de sa compassion, de sa tristesse, de sa pitié même. Tout cela est insupportable. Jérôme voudrait le secouer, le frapper même pour qu’il devienne humain…naturel...normal. Lâche-toi !
Pourtant, s’il n’y avait pas Arsène il ne mangerait plus, ne boirait plus, retiendrait sa respiration jusqu’à l’asphyxie ou se laisserait aller au sommeil et attendrait que quelqu’un le libère de ce mal qui le ronge dès qu’il quitte les yeux de son écran. Tout est douleur ; une assiette de spaghettis, un coucher de soleil, les bourgeons qui reviennent…Est-ce normal cette souffrance ?
L’ordinateur est une échappatoire. Avec lui, il survit. Il crée même, il cherche, il explore. Il oublie la douleur, la maintient à distance.
Enfant déjà, il concevait des virus puis les balançait sur la toile sans prendre conscience des dégâts qu’il causait. A présent, il crée les antivirus et participe à des attaques fictives organisées par des entreprises elles-mêmes pour contrôler l’intégrité de leur système. Depuis l’affaire du crédit commercial, il est passé du bon côté. Chacun de ses jobs d’été.
Il a créé un site internet, deux même, pour être exact, mélange de jeux de rôle, de dragons, de chevaliers, de villes médiévales à construire. Un troisième est en projet mais il va tout laisser tomber. A quoi bon …
Au lycée, il est un étudiant plutôt au-dessus de la moyenne, humble, timide, ne cherche pas à tirer profit de son aisance informatique. L’hiver dernier encore, il avait des amis, une copine…
Tout s’est effondré deux mois plus tôt et il n’arrive plus à se débarrasser de cette rage intérieure qui l’englue, de ce désespoir qui le paralyse telle l’araignée du Seigneur des Anneaux se préparant à le dévorer. La hargne l’empêche de parler alors qu’il devrait hurler sa tristesse, son chagrin. Cette hargne le garde éveillé une partie de la nuit, ruminant contre cette injustice qui lui a arraché ses parents en le maintenant en vie. Lui seulement. Lui tout seul. Pourquoi ?
Sa mère croyait en Dieu. Son père non. Lui-même se demande. Est-ce que Dieu ne l’aurait pas oublié un jour sur une route de campagne ? Dans ce cas peut-être viendra-t-il le chercher pour rejoindre ses parents ? Cette perspective le soulage. L’apaise pour quelques heures de repos. Il suffit d’attendre. D’être patient.
Arsène dîne de son côté, dans la cuisine, de la même portion de spaghettis à la bolognaise, sans la tarte aux fraises. Bien qu’il soit corpulent, un récent embonpoint l’incite à supprimer certains plaisirs sucrés.
La pièce est silencieuse ; les couverts s’entrechoquent, résonnent. Il regarde, sans la voir, l’affiche des années cinquante représentant une publicité pour les encres J. Gardot. La contemplation des cuivres est aussi une profonde source d’incitation à la rêverie. Certains soirs, il allume la radio, d’autres, il rentre chez lui, dans la petite maison au fond du parc. Celle que Philippe Dumont a eu la générosité de lui céder. Un cadeau inouï. En plus des autres…
Ce soir, il dîne rapidement car il sort.
Après avoir soigneusement lavé puis essuyé son assiette, son verre et ses couverts, vérifié que le gaz était bien coupé, les fenêtres closes, il enfile son imperméable noir, se coiffe d’un vieux feutre noir pour protéger son crâne lisse et quitte la maison.
La douceur du temps le surprend, en ce mois de mars, porte du printemps. Le renouveau. Si seulement…
La maison Dumont, le domaine dit-on le plus souvent, est située en contrebas de la ville, à presque un kilomètre du centre.
Arsène marche tranquillement, mains dans les poches de son imperméable. Son service est terminé, il s’autorise une posture plus relâchée. Nez en l’air, il hume le parfum des lilas qui tendent leurs premiers bourgeons, caresse les haies de sapin, respire les effluves boisés de la Marne qui montent jusqu’ici, s’imprègne de la rue, de ses bruits, de ses odeurs. Il coupe à travers un étroit passage entre les pavillons bordés de buis et de glycine, afin d’éviter la grande avenue bruyante.
Quelques minutes plus tard, il franchit la porte de la brasserie « Le corse », sur la place de la mairie. Le rideau est en partie baissé et il doit se courber pour y entrer.
Arsène traverse la grande salle non sans un coup d’œil au lustre imposant, -démesuré pour un bar comme celui-ci, tout en fleur et en perles de verre que Toussaint a récupéré alors qu’il était destiné à la salle d‘une grande brasserie parisienne.
Le majordome rejoint un petit homme frêle, au visage émacié, aux cheveux très drus, châtain clair. Ce soir, ses yeux sont encore plus profondément enfoncés, l’homme paraît nerveux, aux aguets.
Jacques fait une moue fataliste.
Du comptoir, Toussaint intervient.
Il hausse les épaules, se ravise.
Arsène hoche la tête. Il le sait bien.
Un grand barbu aux cheveux noirs, hirsutes pénètre à grands pas dans la brasserie, se cognant la tête au rideau de fer au passage.
Tout en se frottant le haut du crâne, il claque la main de Toussaint, hilare, derrière son comptoir, puis Arsène et Jacques.
L’autre hoche la tête, ôte son blouson de cuir râpé, le dépose sur la banquette voisine.
Alex grimace en soufflant ;
Il balaie la mèche bouclée qui recouvre ses yeux, gratte la barbe de son cou sous laquelle on devine une veine saillante.
Arsène, levant les yeux au ciel, pense : N’exagérons rien.
Alex secoue la tête, ouvre son paquet de sucre qu’il verse dans le café.
L’autre penche la tête d’un côté à l’autre, l’air de dire je ne suis pas au meilleur de ma forme, prend une gorgée de cognac.
Il rajoute, confiant.
Toussaint revient avec un jeu de carte, s’installe près d’Alex.
Les trois amis se penchent, à l’écoute.
Arsène réfléchit un instant.
L’autre hoche la tête, vaguement rasséréné.
Jacques secoue la tête.
Paulette pose son crayon, écoute les cris provenant de l’étage supérieur. Les deux gamines se chamaillent encore et encore ; les sons, nets, puissants, lui donnent l’impression de se trouver entre les deux.
L’appartement est mal insonorisé, elle le sait bien, ce n’est pas une nouveauté ; les parquets grincent à chaque pas, l’écoulement de l’eau est équivalent au bruit d’un torrent, le moindre cri est partagé par les voisins du dessus, du dessous, et peut-être même de l’étage supérieur encore. L’unique avantage de ce logement est d’être situé au rez-de-chaussée ; au moins ils n’entendent que ceux au-dessus de leur tête. L’autre avantage est évident, lorsqu’on se déplace dans un fauteuil roulant…
Dans sa vie, il y aura avant l’AVC et puis, l’après. Après, le monde s’est effondré. De femme active, dynamique, elle est devenue femme impotente, dépendante, poids constant pour son mari. Elle a eu beaucoup de chance lui a-t- on dit à l’hôpital, elle aurait pu finir en légume, en chose inerte…
Ou au cimetière.
Vraiment ? La mort aurait été la vraie chance. Cent fois elle s’est dit que tout aurait été plus simple pour elle et pour Jacques. Charlène et lui auraient eu du chagrin et voilà, la vie aurait repris. Au lieu de ça, elle est paralysée, obligeant son entourage à rester près d’elle, dans l’ombre du fauteuil dont elle prisonnière, avec, pour seule liberté, le bouton électrique qui l’actionne…
Passées les premières semaines de dépression, sombres, terribles, elle avait pris une décision. En femme pragmatique, elle s’était parlée, un soir, seule à seule, face au miroir. C’était un soir comme celui-là, une soirée tarot pour Jacques. Elle avait examiné son visage, noté les joues creusées, plongé le regard dans ses yeux gris délavés, plus enfoncés que jamais dans leurs orbites, suivi du regard les rides au coin de la bouche, évalué les clavicules saillantes, analysé le teint gris, les cheveux fins, aplatis. Avait conclu sur une insupportable déchéance. Comment s’entretenir, être coquette lorsqu’on est paralysée ?
Voilà ma fille, s’était-elle dit. Deux options se présentent. Soit tu décides de mourir, et tu meurs, quelle qu’en soit la manière. Une manière de mourir ça se trouve quand on le veut vraiment. Inutile de se chercher des excuses dans le genre -je ne peux pas m’ouvrir les veines, ni avaler du poison toute seule.
Soit tu te bats. Mais tu te bats vraiment. Contre cette paralysie faciale, de tes bras, de tes jambes, avec pour objectif suprême, remarcher. Même si les médecins n’entrevoient qu’une infime possibilité, c’est cette possibilité que tu vises. Même si tu dois souffrir. Et puis, aussi, tu arrêtes de pleurer sur ton sort, ça ennuie tout le monde.
Elle avait choisi la seconde option et décidé que la première serait proscrite à jamais. Peu à peu, avec une patience et une volonté de fer, elle tentait de rééduquer son corps ; son visage d’abord avec les muscles faciaux. A présent, elle parlait presque normalement avec seulement une petite torsion de la bouche. Ensuite, elle s’était attaquée à ses mains, la droite en priorité. A force d’exercices avec le kiné, puis seule, deux ou trois fois par jour, elle avait recouvré l’usage de sa main droite. Grande victoire.
