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Temps perdus est un roman un peu particulier ou s'emmêlent et se bousculent la temporalité et les destins personnels. Après son succès de librairie,
FIV à papa (éditions Jourdan), on retrouve ici un thème cher à Thierry CHESNEAU : l'infertilité et la douleur liée à l'absence d'enfant. De cette souffrance va découler un enchevêtrement d'événements liés entre eux par le hasard, jusqu'au drame. La culpabilité, la radicalité, la solitude, sont des maux qui, chacun, peuvent conduire à de tels drames. Et lorsqu'ils s'additionnent, la note peut être salée. Un récit captivant si au cours duquel on peut se perdre, on se retrouve immanquablement à la fin.
À PROPOS DE L'AUTEUR
50 ans à arpenter notre terre pour
Thierry CHESNEAU, dont une partie au service de la Gendarmerie Nationale, institution dont il rêvait de faire partie depuis l'adolescence et qui lui a donné l'occasion de se confronter autant à la détresse qu'à la perversion humaine. Voilà pour le goût de l'enquête et de la recherche de la vérité. Pour celui de la littérature, c'est la plongée, dès l'âge de 15 ans, dans les classiques américains, de Fante à Steinbeck, qui l'a mené à la passion pour les histoires humaines, complexes et parfois dramatiques. Trente ans plus tard, Il ne lui restait plus qu'à écrire ses propres histoires, humaines, complexes et dramatiques. Gendarme et écrivain, deux vies qui se côtoient, se complètent et se répondent. À l'aube d'une retraite annoncée, l'écriture et la fiction semblent désormais être, pour lui, des activités qui prendront le relai de l'enquête et de la réalité... au bon vouloir des lecteurs.
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Seitenzahl: 177
Veröffentlichungsjahr: 2020
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L’homme paraissait quelques années plus vieux qu’il ne l’était en réalité. Cette particularité s’était déclarée, chez lui, au cours des mois précédents pour s’accélérer vertigineusement ces dernières semaines. Du gris lui était apparu aux tempes à la manière d’une fine neige recouvrant un terrain favorisant sa tenue. C’était sans espoir pour les cheveux, jadis noirs, situés à cet endroit. Les pattes, elles-mêmes, ne pouvaient plus échapper à la colonisation. La blancheur occupait irrésistiblement un peu plus de terrain à chaque scrutation méticuleuse dans le miroir de la salle de bain.
— Est-on donc déjà vieux à trente-cinq ans ? S’étonna-t-il.
Il songea que l’âge ne suffit pas à lui seul pour flétrir à ce point un visage encore jeune dans l’absolu. Alors non, l’âge n’expliquait pas tout. Bien d’autres raisons pouvaient prétendre être responsables d’un tel état. Et nombre d’entre elles s’étaient frottées à lui ces derniers temps.
Il s’empara du livre posé sur sa table de nuit et l’ouvrit. Il en était à la page vingt. La trame générale était intéressante et abordait des sujets variés dont le point commun était l’extrême division qu’ils créaient au sein des communautés ou entre elles, qu’elles soient sociales, religieuses, intellectuelles, corporatistes ou morales. La particularité de l’ouvrage résidait dans sa manière d’appréhender chacun des thèmes sous un angle volontairement provocateur et d’en caricaturer les absurdités. Absurdité des contre sens ou des raisons invoquées pour expliquer certaines tensions quotidiennes entre communautés. C’était de cette manière que la quatrième de couverture de ce qui ne semblait encore qu’un premier jet présentait l’objet de l’ouvrage.
Hier soir, il avait fini la lecture du premier chapitre consacré aux accidents de la route. L’auteur y dénonçait une démagogie simpliste des statistiques stigmatisant les sempiternelles causes de l’insécurité routière. Cette dénonciation avait pour but à la fois de rappeler aux autorités leur devoir d’objectivité et de confirmer aux usagers leur nécessaire responsabilité. L’auteur attaquait les statistiques officielles, en additionnant les pourcentages qui dépassaient alors allègrement les 100 %, mais également le comportement de certains conducteurs fustigeant de manière aussi aveugle qu’irresponsable certaines règles du Code de la route. La démonstration étant éloquente, il avait été en tous points en accord avec l’auteur. Il s’était même amusé d’une citation faisant référence aux retenues de certains responsables politiques du pays, toujours dans le flou et la demi-mesure : « Le problème en France provient de ses politiciens de gauche qui sont d’excellents théoriciens tandis que ses politiciens de droite sont d’exécrables praticiens ». Il s’était senti proche d’une telle vision, certes caricaturale, mais résumant bien l’action politique contemporaine. À ce stade, il éprouvait une osmose avec la pensée de l’auteur.
Il tourna ensuite la page et entama la lecture du thème suivant. Son titre le mit immédiatement mal à l’aise et il se replia sur la défensive. Qu’allait dénoncer l’écrivain, au fil de ce nouveau chapitre ?
Il était un peu plus de vingt-deux heures lorsque Paul arriva devant chez lui. Il avait passé la soirée en compagnie de quelques collègues dont l’un, Pierre, arrosait son départ de l’entreprise. Il était passablement éméché, car le pot s’était éternisé et il avait fallu trinquer de nombreuses fois, chacun y étant allé de son toast. La fête s’était ensuite poursuivie dans un bistrot tout proche ou seule la fermeture des portes les avait contraints à arrêter de boire… et rentrer à la maison.
Paul se fit la remarque que conduire dans cet état n’était pas tellement raisonnable. Les accidents n’arrivent pas qu’aux autres.
Il coupa le contact et sortit de la voiture. La petite rue en pente était déserte. Il faut dire que la ville, ou plus exactement le village, dans lequel ils venaient d’emménager n’était pas très animé. Un véritable trou en vérité. Mais ce n’était guère un problème, à vrai dire, puis qu’avec sa femme, ils appréciaient de se retrouver au calme après une trop longue journée de travail. Ils sortaient peu de toute manière, y compris le week-end. Et puis ils avaient acheté cette maison pour changer d’air, n’en pouvant plus du centre-ville, du stress et de la pollution. La maison était petite et peu fonctionnelle, mais elle présentait un charme typique fait de pierres anciennes et de solides poutres. C’est ce qui les avait conquis immédiatement. Le notaire n’avait su lui donner un âge précis et on avait simplement estimé que sa construction remontait au dix-huitième siècle. La bâtisse avait donc été témoin de la révolution et de quelques autres guerres, depuis. Un vécu historique fait pour plaire à Paul, qui était depuis toujours un fervent passionné d’Histoire.
Il sortit de la voiture en s’accrochant à la poignée de la portière, qui émit un craquement sous l’effort. Il faisait légèrement frisquet, mais il ne ressentit pourtant pas la différence avec l’habitacle du véhicule. Il était amplement réchauffé par l’alcool absorbé depuis la fin de l’après-midi.
Après avoir fermé sa portière, il se dirigea vers la maison d’un pas titubant. Plusieurs fois, il manqua de tomber en trébuchant sur un pavé de l’allée qui menait à sa porte.
— Ressaisis-toi mon p’tit Paul, tu ne peux quand même pas rentrer dans cet état ! « Pensa-t-il ». Elle ne dirait rien, c’est certain, mais fais quand même un effort, d’acc ?
Il secoua la tête, espérant ainsi s’éclaircir les idées et retrouver une meilleure stabilité.
Il parvint alors sans plus de heurt jusqu’à la porte. Entièrement bâtie en chêne, elle était massive. Et entrouverte.
La jeune femme pleurait. Seule dans la pièce, elle était recroquevillée sur le canapé dont l’épais tissu absorbait idéalement ses larmes. Elle était, en effet, secouée de sanglots dont rien ne laissait présager une fin imminente. Le chagrin devait être à cette mesure.
— Tout ça pour en arriver là ! Renifla-t-elle.
Abdel l’avait quitté aujourd’hui. Le désaccord était trop important entre eux. Elle voulait à tout prix un enfant quand lui ne souhaitait que « vivre » avec elle. Il avait déjà trois enfants nés de son mariage avec Karima et cela lui suffisait amplement, disait-il. Il ne voulait pas d’autre enfant.
— Mais est-ce qu’il se met une seule seconde à ma place ? Se demanda-t-elle à plusieurs reprises, en tentant d’intercepter le plus de larmes possible avec un mouchoir en papier déjà trempé.
— Bien sûr que non !
L’attitude était bien trop égoïste pour laisser penser qu’Abdel avait pu penser à quiconque d’autre que lui-même avant de déclarer que puisqu’elle ne respectait pas son choix, il allait partir. Annonce qu’il avait mise à exécution.
Il avait fait son sac ce matin, y plaçant soigneusement ses affaires. Il y avait rangé ses chemises, ses sous-vêtements et ses pantalons. Il n’en possédait pas beaucoup d’ailleurs, ce qui lui avait grandement facilité la tâche. Il s’était également approprié quelques bricoles qui traînaient dans la chambre. Des cintres, ça pourrait toujours servir. Le radio réveil aussi. Il y avait enfin ajouté ce manuscrit qui traînait sur la table de nuit depuis plusieurs jours maintenant.
Il était relié par de simples pinces, sortes de gros trombones aptes à maintenir unis plusieurs dizaines de feuillets. L’avait-elle lu ? Il n’en savait rien. Comment se l’était-elle procuré ? Il le savait encore moins. Bah… peu importait, ce n’était plus son problème dorénavant. Et tant mieux si le manuscrit lui manquait. Ce ne serait qu’un juste retour du mauvais coup qu’elle lui faisait.
Il avait ensuite quitté l’appartement en n’adressant ni regard ni parole à la jeune femme recroquevillée sur le canapé. Incrédule, elle l’avait regardé la quitter apparemment indifférent. La porte avait claqué d’un heurt définitif.
Depuis, elle n’avait pas bougé. Là, blottie, elle ressassait les moments heureux qu’elle avait vécu avec cet homme. Mais elle songea qu’il avait changé ces derniers temps et que sa décision de ne pas avoir d’enfant avec elle s’était faite plus ferme. Jusqu’à l’extrême. Jusqu’au départ.
La jeune femme paraissait la trentaine, à peine. Si elle avait franchi ce cap, ça ne pouvait pas être de beaucoup. Toujours est-il qu’elle s’était spécialement mise en valeur, ce jour-là. Légèrement, mais subtilement maquillés, ses yeux, d’un bleu sans fin, étaient en parfait accord avec des lèvres soulignées d’une mince pellicule d’un rose pâle. Ils semblaient leur donner la réplique. La silhouette déliée et la taille fine étaient volontairement accentuées par le tailleur qu’elle avait choisi et qui la cintrait parfaitement. On eût dit du sur mesure. La perfection de son corps y contribuait, du reste. Elle n’avait rien négligé, ce jour-là, pour exposer une beauté qui n’attendait qu’une attention pour éblouir.
Il était environ 16 h lorsqu’elle entra dans le café. Il faisait un temps splendide à Paris et c’était un véritable plaisir que de flâner dans le magnifique quartier de l’Opéra.
Constatant la chaleur qui régnait à l’abri de la véranda du café, une véritable serre en fait, elle décida de s’installer plutôt en terrasse. Elle y serait plus à l’aise. Plus en valeur aussi.
Il y avait moins de voitures qu’à l’ordinaire en ce début de mois d’août. Les Parisiens étaient partis à la plage. Pour sa part, elle préférait profiter de la capitale alors même qu’elle était désertée et ainsi rendue plus accessible. Trois années au moins qu’elle n’avait mis les pieds sur le sable d’un littoral. Elle avait toujours eu autre chose à faire. De bien plus important. Et puis cela ne lui manquait plus, tout compte fait. Elle avait appris à vivre avec un décalage de désir par rapport aux autres. Elle ne souhaitait plus forcément partager les mêmes centres d’intérêt. Pas plus que leurs passe-temps. Aussi était-elle heureuse de profiter du quartier par une si radieuse journée, seule, contemplant l’architecture grandiose de l’endroit et les gens qui l’animaient. Elle fut arrachée à ses pensées.
— Et pour madame, ce sera… ?
Voguant sur l’onde de sa rêverie, elle n’avait ni vu ni entendu le serveur arriver. Il se tenait sur son côté, attendant une réponse. Son visage jusqu’alors rendu invisible par sa position, elle s’était tournée vers lui pour constater le bien-fondé de la sérieuse séance de préparation à laquelle elle s’était soumise. Le garçon, qui pourtant voyait défiler beaucoup de monde ici et notamment nombre de jolies femmes, avait néanmoins semblé frappé par son inhabituelle beauté. Un visage fait de maintes couleurs dont les plus remarquables étaient les naturelles, les traits rajoutés n’étant qu’à leur service.
— Mademoiselle ! Rectifia-t-elle en lui adressant un léger sourire. « Un Perrier citron, s’il vous plaît. Avec beaucoup de glaçons. Merci. »
La contemplant pendant plusieurs secondes à son propre insu, le serveur avait fini par s’en détacher pour aller prendre d’autres commandes. D’autres clients s’étaient installés en terrasse et il fallait également les servir.
Parmi eux, elle avait remarqué un jeune homme assis trois tables plus loin. Il lui jetait de fréquents, mais furtifs coups d’œil, puis tournait rapidement la tête aussitôt qu’elle le regardait. Il semblait assurément timide. Ou alors était-ce une technique d’approche ? Elle se mit à le détailler aussi discrètement que la proximité le lui permettait. Mais impossible dès lors de croiser à nouveau ce regard qui fuyait le sien.
Il était grand. Un bon mètre quatre-vingt, au minimum. Svelte. Le visage fin et les traits de la jeunesse. De menus détails tels que la fine barbe blonde finirent par la convaincre. Il y avait une ressemblance.
Elle était là pour lui.
Il était indigné ! Quelle prétention de la part de l’auteur que de juger du bien-fondé de la lutte pour un islam puissant et souverain !
Ainsi, selon lui, deux islams coexistaient dont l’un aurait à rougir des actions de l’autre ? Il ne comprenait rien à rien, cet apprenti écrivain dont la réflexion était à l’image de la notoriété : nulle ! Non, il n’y avait qu’un islam, unique, et qui prévoyait que chacun s’y soumette. Au quotidien. Dans ses moindres faits et gestes et dans toutes ses pensées. Et seul cet islam là était représentatif la volonté d’Allah. Alors, que représentait l’avis d’un pseudo penseur sur un tel absolu de vérité ? La dimension même de cette réflexion le dépassait. Or, c’était précisément le toupet dont l’auteur faisait preuve qui le mettait hors de lui. De quel droit cet être insignifiant s’autorisait-il à intervenir et à juger les actions issues d’une pensée qui lui était totalement étrangère ? Et à jamais hermétique.
Il y avait maintenant deux ans qu’il s’intéressait aux thèses fondamentales de l’islam. Un islam qu’il n’avait que peu connu en vérité, étant né au sein d’une famille peu pratiquante d’une banlieue française. C’était d’ailleurs peut-être ce manque de connaissance qui l’avait incité à se rapprocher de la spiritualité de ses aïeux.
Pas uniquement bien entendu. Il ne soupçonnait pas que sa situation professionnelle délicate et sa difficulté à intégrer une société française souvent trop cloisonnée y étaient également pour une large part. Il ne le soupçonnait pas ou ne voulait pas y penser. Pour lui, cette récente fontaine spirituelle représentait un idéal en soi. En aucun cas une compensation d’un mal bien réel et imputable à un système. Il ne se réfugiait pas dans l’islam par dépit. L’islam était un sanctuaire au-dessus de toute considération. Il était universel et, à ce titre, inattaquable. Il était une discipline de vie dans un monde ou n’importe qui se permet de juger l’autre. Lui ne jugeait pas. Il obéissait.
Qui donc autorisait ce soi-disant auteur à s’immiscer dans le débat sur l’islam ? À juger et prendre parti ? Un parti pris accusateur, qui plus est. Un parti pris visant à marginaliser et déconsidérer un pan entier et incontournable de la pensée islamique. Ce genre d’attaque perfide était passible des peines les plus graves, selon les inspirateurs de la pensée fondamentaliste. Hors de lui, il envoya le manuscrit voler à travers la pièce. Les feuillets s’éparpillèrent en tous sens.
Et puis quel était son nom, d’ailleurs, à cet auteur ?
Paul poussa la lourde porte. Elle grinça légèrement, lui rappelant qu’il faudrait qu’il se décide à appliquer un peu d’huile sur les gonds. Il était perplexe. C’était bien la première fois qu’elle laissait la porte entrouverte. Était-ce un oubli ou, l’ayant entendu arriver, venait-elle de le faire pour lui faciliter l’entrée ? Ou alors un oubli ? Ça, il n’y croyait pas trop. Elle avait toujours été trouillarde alors il était plus facilement envisageable qu’elle ait plusieurs fois vérifié la fermeture de la porte plutôt qu’elle l’ait laissée franchissable à n’importe qui.
— Elle m’a entendu arriver, elle vient de l’ouvrir… Résolut-il en s’efforçant toujours de maintenir une apparente stabilité.
— pour moi.
La faible lumière éclairant la pièce confortait l’hypothèse. Le sofa, orienté vers le téléviseur, montrait son dos lorsqu’on se trouvait dans l’entrée. Elle devait probablement y être installée, en train de regarder la télé, quand elle avait reconnu le bruit de la voiture. Il est vrai qu’il était caractéristique avec ce trou encore modeste, mais qui transformait déjà l’échappement en une espèce de corne de brume.
Bon, à demi saoul comme il était, il allait falloir jouer de diplomatie pour faire en sorte qu’elle ne lui en tienne pas trop rigueur.
— « Tu ne dors pas encore, mon amour ? » Demanda-t-il doucement, du pas de la porte.
Pas de réponse. Elle n’était apparemment plus dans la pièce. Ou alors avait-elle déjà deviné son état avancé et entamait dès à présent le rituel adapté à la situation.
— « Tu fais la gueule ? » Risqua-t-il toujours sur un ton mesuré, alors qu’il enlevait ses chaussures.
Ce n’était pas le moment de faire des traces sur le carrelage. Il la connaissait suffisamment pour savoir qu’il fallait d’emblée feindre les regrets pour obtenir un pardon rapide.
— « Je suis désolé, chérie. Il y a eu un pot au boulot et je me suis fait embarquer. J’ai rien pu faire, tu sais… je suis vraiment navré… j’aurais dû t’appeler, mais je n’ai pas vu l’heure passer… tu m’en veux ? »
Il rangea ses chaussures dans le placard de l’entrée. Toujours pas de réponse. Elle devait être sacrément en colère.
Mais pourquoi le portemanteau était-il renversé ? Et tous les vêtements éparpillés par terre. Mince alors, ce n’était plus de la colère, mais de la fureur qu’elle devait éprouver pour ainsi renverser le mobilier. Elle qui était si méticuleuse à propos de son intérieur. Et qu’est-ce que c’était que ces traces de pas qui allaient et revenaient du sofa ? Qu’est-ce que signifiait un tel bordel qui ne lui ressemblait pas ? Il remit le portemanteau en position et replaça les vestes dessus, blousons et manteaux, dans l’ordre de ramassage. Intrigué par l’étrange comportement de sa compagne, il s’avança dans la pièce principale, en direction du sofa. Elle y était étendue. Mais ne s’en relèverait plus.
Cela faisait trois jours qu’il était parti maintenant. Il ne reviendrait pas, c’était maintenant certain.
— « Tant mieux ! » Se félicita-t-elle. « Je vais pouvoir enfin sortir un peu et, pourquoi pas, avoir un bébé ».
Elle se rendit dans la petite pièce attenante à la chambre qu’ils avaient transformée en bureau. Oh, il n’était pas bien grand puisqu’il s’agissait probablement d’un débarras auparavant, mais c’était bien suffisant pour y faire tenir une table faite de deux tréteaux et d’une planche supportant le micro-ordinateur. Une chaise simple et spartiate complétait le mobilier rudimentaire. Elle s’assit devant l’écran et démarra la machine. Elle ouvrit une session Internet afin d’accéder à sa messagerie électronique. Il y avait longtemps qu’elle n’avait pas pris de ses nouvelles, à celui-là. Deux mois au minimum. Que pouvait-il bien fabriquer en ce moment ? Elle l’avait rencontré d’une manière inattendue comme souvent depuis le développement d’Internet, des messageries et des forums de discussions à thème. Elle n’avait pas d’enfant et cela constituait un vide cruel dans son existence. Mais l’homme qu’elle aimait et qui était déjà père refusait obstinément de lui faire cet enfant. Alors, pour exorciser la douleur, elle en avait fait un livre. Cela paraissait bête à une époque où chacun écrit le sien, mais le rédiger avait constitué une thérapie. Un remède véritablement salvateur. Un peu comme si elle avait donné naissance à une part d’elle-même. Pas celle qui tenaillait chaque jour ses entrailles, bien entendu, mais tout de même un peu charnelle.
En parallèle, elle s’était inscrite à un forum de discussion dont le thème était précisément la difficulté d’avoir un enfant. Les participants y racontaient leur histoire personnelle. On y expliquait les raisons de l’absence de l’enfant. On se soutenait les uns les autres, on s’encourageait. Peu à peu, il s’était même établi des liens privilégiés entre certains. Elle leur avait soumis son manuscrit et nombre d’entre eux l’incitèrent à le diffuser via le réseau. Dans ce but, elle avait fait réaliser un site Internet promotionnel par un ami dont c’était la profession. C’est en effectuant, de son côté, des recherches sur le thème de l’infertilité que Paul était arrivé sur ce site. Il y avait immédiatement commandé un exemplaire du livre. Un formulaire dédié à la commande était disponible, mais il avait préféré opter pour un courrier plus personnel dans lequel il expliquait que des hommes aussi souffrent de l’absence d’un enfant. Elle avait apprécié son message. Le contenu. Et le ton aussi. Simple et doux. Rare pour un homme. Il l’avait profondément émue. Et elle lui avait répondu.
Elle avait rendez-vous à 16 h.
— « La même heure que lors de notre première rencontre. « Songea-t-elle. « Et dans le même café. Est-ce un hasard ? Où un signe ? Ou plutôt un manque d’imagination ? »
Peu importait d’ailleurs puisque seul comptait le résultat. Et tout cela s’était bien traduit par le rendez-vous en vue duquel elle se préparait maintenant.
La rencontre avait eu lieu à la terrasse d’un café chic, à deux pas de l’Opéra. Elle avait rapidement constaté qu’elle ne le laissait pas indifférent. Il faut dire qu’elle avait « mis le paquet » ce jour-là, selon l’expression consacrée. Elle était belle à faire retourner les passants, hommes et femmes, sur le chemin qui l’avait conduit de la station de métro Madeleine jusqu’au café. Elle ne pouvait l’ignorer, aussi n’avait-elle guère été surprise de susciter une sorte d’admiration, ou du moins d’intérêt, dans les yeux du serveur avant d’observer les mêmes effets sur le jeune homme qui l’avait timidement dévisagé dès son arrivée.
S’armant de courage pour eux deux, elle avait décidé d’aller s’asseoir à sa table afin de lier connaissance.
— « Si je dois compter sur son entreprise, je crois que nous ne sommes pas au bout de nos peines ! » S’était-elle fait la remarque.
Joignant le geste à la pensée, elle s’était levée et, son Perrier citron à la main, s’était dirigée vers la table à laquelle était accoudé le jeune homme, plus occupé à la contempler furtivement qu’à siroter sa bière. Il avait rougi au fur et à mesure qu’elle s’était approchée, pour finir écarlate quand qu’elle avait prit place en face de lui.
Elle s’était toutefois félicitée d’avoir pris les choses en main puisque Thierry, c’était son prénom, lui avait confié plus tard que lui n’aurait jamais osé l’aborder bien qu’il en tremblait de désir. Voilà comment ils s’étaient rencontrés.
