Tendre hommage, cruels caprices - Agel Gane - E-Book

Tendre hommage, cruels caprices E-Book

Agel Gane

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Beschreibung

Que s'est-il passé dans l'intervalle entre 1619 et 1659 à l'intérieur de ce petit comté site aux pieds des Pyrénées qu'on nomme la Catalogne ?

Que peut-on reprocher à ce jeune Catalan, baron humaniste, dévoué fervent à sa terre natale, déchirée entre 2 pays, aussi brillant serviteur du Lys, le Roi de France, que valeureux militaire dévoué à l'Aigle de la Monarchie espagnole ?

Pour le prix de son honneur, comment a-t-il pu sacrifier l'héritage de ses parents, la vie même de son cadet et son amour pour la mère de ses enfants ?

Le lecteur suit ce jeune homme, d'une grande élégance morale, militaire au sens de l'honneur sans faille, entre Madrid, Naples et Barcelone, et vit avec lui cet amour interdit, qui l'aide à faire face à une mort annoncée, injuste, à tout juste 40 ans.

En lui se confrontent alors angoisse et lucidité jusqu'à son dernier souffle. Dans une correspondance avec son cousin a peine plus âgé, il se confie dans un style familier mais avec le courage juvénile de celui qui a chéri et si dignement assumé ses fonctions, écartelé entre deux pays.

Après ce récit, comment oublier qu'un héros ne meurt pas toujours à cheval ?




À PROPOS DE L'AUTEUR

Agel GANE, auteur français inconnu du XXème siècle, n'est pas encombré de diplômes !

Embourbé pendant plus d'une décennie dans de poussives études secondaires clôturées par plusieurs échecs successifs à la section Philo du baccalauréat, l'auteur n'a cependant pas réussi à calmer son ardeur culturelle.

Deux années de stériles trépignements universitaires plus tard, avide d'indépendance et de liberté, son unique ressource fut un engagement actif de longue durée dans l'industrie, sous un soleil nouveau.

L'écriture de ce court roman historique comble la vie d'oisiveté règlementaire qui s'ensuivit.











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Seitenzahl: 188

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Tendre hommage, cruels caprices

 

Roman historique

 

 

 

Agel Gane

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que ce voyage dans le passé évite au temps

d’abolir le souvenir des actions des hommes

afin que leurs exploits accomplis pour leur pays

ne tombent pas dans l’oubli.

Hérodote.

 

 

Préface

 

PRÉFACE

 

Les évènements relatés dans cette création romanesque proviennent de la rencontre fortuite d’un narrateur inconnu avec un satané braconnier, traqueur de mélancolie, ennemi mortel qu’on appelle l’ennui. Leurs chemins se croisèrent un matin; les feuilles mortes tapissaient de mille couleurs les sols de France et de Navarre qu’il venait de quitter. Il était déjà en Castille où le vent de la Sierra l’emportait à chaque désœuvrement; il y vivait d’oisiveté.

Comment a-t-il pu alors se conformer à l’incitation d’un vénérable vieillard dont la curiosité légendaire n’avait d’égale que l’éloquence, pour le persuader de rendre un tendre hommage à l’ardeur juvénile d’un héros du passé, confronté à sa vie d’homme et à la mort?

Quoi ?... Écrire ? …Traquenard pour cheveux blancs, se dit-il. Deux phrases et deux minutes plus tard, il était convaincu!

Pendant de longs mois, il fourgonna au cœur de cartons poussiéreux et de liasses manuscrites, quand, soudain, surgirent de l’oubli, enlacés depuis des siècles, une lettre et un testament jaunis par le temps d’où s’échappait une notice nécrologique décolorée.

Cette nuit-là, un violent Mistral soufflait. Sans crier gare, son vieil inspirateur de génie le quitta, lueur éternelle dans le ciel.

 

 

CHAPITRE I : Lettre à Jacques, mon cousin

CHAPITRE ILettre à Jacques, mon cousin

Enfance et jeunesse à CaramatLes coses de camp

 

Cher Jacques mon parrain,

Ne devrais-je pas plutôt t’appeler Jaume?

Serait-ce ma dernière lettre pour toi?

Je suis épuisé et sans espoir.

 

Te souviens-tu de cette bohémienne sans âge, arrivée jusqu’à nous, nul ne sait d’où, par l’étroit et long chemin d’accès caillouteux, tandis que nous nous promenions ensemble, à la maison, sous les cèdres de Caramat?

Nous fêtions en famille la naissance de mon petit frère. Il faisait particulièrement chaud puisque j’ai le souvenir de plusieurs de nos parents assis à l’abri d’un parterre de buis centenaires, seul véritable rempart contre la chaleur du midi.

Cette femme, aux pieds nus et difformes, supportant un corps masqué de la tête aux pieds par un châle à franges informe et sans couleur, dont nous devinions à peine un visage d’où s’échappaient quelques folles mèches de cheveux grisonnants; un regard perçant jaillissait de ses yeux noir de jais sous d’épais sourcils sombres.

Oui, j’en suis sûr, tu ne peux l’avoir oubliée !

S’annonçant diseuse de bonne aventure, en quelques minutes, avec dextérité, ouvrant l’une après l’autre nos mains gauches, elle eût le temps de te glisser à l’oreille que ta vie serait longue sous le Lys et, se dirigeant vers moi, après avoir fermé les yeux et refermant sa main sèche et rêche sur la mienne, elle murmura le Lys et l’Aigle auront leur proie.

Dans l’instant, je n’en compris pas la signification.

Tandis qu’elle laissait retomber ma main, l’un de nos parents s’inquiétant de sa présence, lui donna une pièce et la fit raccompagner jusqu’à la route qui mène au village.

Revenons à moi.

En quelques feuillets, je te résume ma vie depuis le jour où tu appris mon existence; tu venais de fêter ton âge de raison et devenais mon parrain. Tes parents te l’ont sûrement retracé, ce fameux soir d’été chaud et lourd comme il en arrive souvent à cette saison au pied des Pyrénées; le vent du Nord si familier, humide et frais réveillé par l’orage, le carcanet se rapprochait lentement, accompagné comme à son habitude d’un cortège de brumes lorsque je naquis en pleines Pyrénées, dans une vieille bâtisse dominant la vallée au fond de laquelle, silencieux, coule un petit ruisseau.

Tous deux portent le même nom CARAMAT. Lequel l’avait emprunté à l’autre?

Nul dans le pays ne savait répondre à cette question, pas même l’autorité en matière culturelle du lieu, ton oncle, mon père. La seule certitude résidait dans son homonymie avec une fontaine très ancienne d’où partait un étroit chemin muletier en lacets, pavé à l’époque romaine, seul accès à l’ancien fort, converti depuis en grosse ferme sur nos terres.

Sans attendre, dès le lendemain, selon la plus pure tradition catholique, dans la petite chapelle familiale qui délimitait la cour, on me baptisa pour éviter en cas de mort prématurée, la condamnation de mon âme à l’exil dans les limbes jusqu’à la Résurrection finale, croyance de la Foi catholique. J’étais donc à l’abri d’une attente improbable.

Toi, mon parrain encore très jeune, aidé des bras secourables de ma grand-mère maternelle, ma marraine, vous me présentiez, ensemble, au prêtre, sur les fonts baptismaux, pour ondoyer et baptiser ton filleul au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, selon les rites de notre religion.

Tes parents et ta sœur aînée, Marie, t’accompagnaient, m’a-t-on rapporté, et vous auriez séjourné plusieurs jours à la maison après un long voyage. Jours festifs à Caramat!

Avec discrétion, ta tante Julia, ma mère, manifestait sa joie, laissant son mari exprimer toute la fierté de cette naissance, apanage de celui qui vient d’engendrer pour la première fois. Un fils aîné qui plus est en bonne santé, quel bonheur! Pour les parents comblés, comment ne pas envisager l’avenir avec optimisme?

La transmission était donc assurée à l’héritier d’un gros patrimoine que ton oncle avait su faire fructifier en bon père de famille. Mon père se plaisait à en plaisanter, paraphrasant la citation attribuée à l’Empereur du Saint Empire romain Charles-Quint : sur mes terres, le soleil ne se couche jamais. Parfois quelques cousins crédules prenaient ces mots d’humour au sérieux et c’est dans un grand éclat de rire que le moqueur rendait à César ce qui est à César!

Cependant, il n’était pas faux que, dans les plaines environnantes, les vastes terres familiales contribuaient à la richesse de cette agriculture florissante, blé, orge, seigle, rangées de vigne, vastes prés aux andains de foin séché, tout juste formés après le fanage, tous bien alignés, et prêts à être ramassés en vue de la longue stabulation hivernale des bestiaux. Bordant les pinèdes de pins sylvestres et les forêts de chênes-lièges, la friche de fougères avait conquis les parcelles les plus stériles, laissant au lit du ruisseau le soin d’un égal partage entre prairies pâturées et celles à faucher.

L’ensemble de tous ces biens, y compris les pacages, les futaies alimentant les scieries, les forêts assurant le bois de chauffage pour tous dépassait le millier d’hectares, disait-on, entre collines et vallées au milieu desquelles s’éparpillaient de nombreuses fermes qui, pour certaines, traduisaient la puissance ou l’ancienneté par des linteaux sculptés ou des chaînes d’angle en pierre de taille.

Ainsi s’organisait la vie autour de nous.

Nous, c’est-à-dire moi et les miens, vivions au château et marchions chaussés de cuir.

Les autres, tous paysans, employés, fermiers, forestiers, meuniers, allaient pieds nus dans leurs sabots de bois tapissés de paille pour en atténuer le frottement; ils étaient certes nos obligés, mais libres, et tous appréciaient de travailler en famille, plusieurs générations cohabitant sous un même toit, parfois près des moulins fariniers à deux meules où les garçons succédaient à leurs pères, meuniers eux-mêmes, souvent dans les fermes où journaliers et contremaîtres, valets et domestiques se côtoyaient, tandis que certains vachers et bergers montaient aux orri, où, derrière leurs murs de pierres sèches, dans la fraîcheur de la montagne, se regroupaient les animaux vulnérables, tandis que les hommes s’abritaient dans leur barraca, abri modeste mais ô combien utile le temps d’une saison !

Depuis des générations sur ces terres, nous étions tous de souche catalane. Grâce à sa connaissance du pays et à son énergie, ton oncle, Catalan convaincu, avait su mettre à profit ses terres de plaines tandis qu’il exploitait en montagne des gisements de minerais de fer où de nombreuses mines fonctionnaient à plein régime avec l’apparition de fours d’extractions et la création de forges équipées de martinets doublées par l’activité de deux hauts-fourneaux. Chaque travailleur y trouvait son compte. Peu de temps auparavant, mon père avait acquis, contre monnaie sonnante et trébuchante, une partie de la forêt montagneuse autour de l’Abbaye Notre-Dame de Corneilla, le Prieur ayant été dans l’obligation de financer la restauration de son monastère.

Un jour viendra certainement où je devrais succéder à mon père, comme lui-même sût le faire. Sa réussite dans la gestion des affaires n’avait d’égale que son incapacité à supporter la guerre sans merci que se livraient avec acharnement les Bourbons et les Habsbourg, au sujet de notre séduisante province, cause de tant de révoltes, de batailles et de guerres.

«Ah! Dieu du Ciel! Pour le malheur de notre pays jusqu’à ce jour, s’agaçait mon père, les aléas de l’histoire l’ont empêché de maîtriser son propre destin!»

Je compris plus tard que mon père aimait la Catalogne comme l’homme passionné entretient sa maîtresse, sans effort. Il ne pouvait évoquer sa terre qu’en termes admiratifs et respectueux, réservés aux êtres chers. Aucun soin ne lui paraissait superflu, pour chaque fois plus l’embellir : plantations nouvelles, mises en coupes d’entretien régulières des bois, curant quelques fossés par-ci, gérant la flore, nettoyant le fond d’un lac asséché par-là; dans son vocabulaire même, il la féminisait. C’était, sans conteste, sa deuxième épouse.

Des siècles plus tôt, cette belle province peuplée de rebelles au caractère rude et tenace avait tenu tête, seule, aux hordes d’envahisseurs, se relevant après de nombreux tremblements de terre – chaque décennie disait-on – qui anéantirent des villages entiers, remparts écroulés, clochers effondrés, monastères dévastés; d’innombrables secousses imprévisibles faisaient reculer les canons de vingt-cinq centimètres de leurs affûts et s’éternisaient souvent le temps d’un Ave Maria, excepté une nuit de Noël avant le chant du coq, le pays catalan eut le temps de le compléter par un Pater Noster. Ces désastres ne pouvaient faire oublier l’atroce peste mortelle qui décima le pays pendant des décennies, avant de se redresser, aussi fier et florissant qu’il le fût à l’époque des rois de Majorque. La lutte contre les uns, la résistance aux autres, avaient si bien forgé son caractère qu’il n’en avait que plus apprécié la jouissance d’une semi-autonomie et détesté le centralisme royal. Ce qui valut à un vice-roi, haï autant par la bourgeoisie que par la noblesse, de s’écrier, rageur :

«Cette province est telle qu’aucun roi au monde ne souhaiterait en avoir une identique!»

Malheur à lui! Il n’en fallut pas plus pour que le peuple lui fît payer cher son arrogance en l’assassinant sur la plage de Barcelone où, dans sa fuite, il avait trouvé refuge.

Le matin de mon premier anniversaire, dès l’aurore d’une journée si belle, sans brise ni brume, la terre asséchée la veille par un vent sec et chaud, impossible pour mon père de résister à l’invitation d’un ciel d’azur; il décida aussitôt de faire atteler la calèche de voyage et se rendit à Barcelone où quelques négociations mercantiles l’attendaient sur le port.

Mais aujourd’hui, il ne manquerait pour rien au monde l’inauguration grandiose du Palau de la Generalitat de Catalunya, au cœur de la vieille ville dont il avait pu suivre au long des mois précédents, les formidables travaux, ne se lassant jamais de contempler plein d’admiration, le combat que livraient bouchardes de maçons et ciseaux de tailleurs de pierre pour façonner le granit, ensemble digne d’un orchestre particulièrement bruyant.

Il laissait là divaguer son imagination, les yeux rivés sur la majestueuse façade Renaissance inspirée d’un fronton de palais italien, sous lequel s’abrite une porte d’entrée flanquée de quatre imposantes colonnes doriques granitiques, deux fois millénaires, arrivées de la lointaine région mythique Troyenne. Mon père silencieux réalisait que cet édifice était peut-être l’une des premières expressions de la conscience politique de son peuple et souhaitait voir ce nouveau siège des Corts avec sa Commission représentative de tous les Catalans, créée pour voter les tributs et les dons à verser au roi, s’enrichir de plus d’attributions administratives et politiques et s’imposer, ainsi, comme le symbole fort du nationalisme catalan et de sa souveraineté.

« Ah! ma ville! quelle belle ville! » soupirait-il, assis dans la calèche, prenant appui sur le cuir de la capote repliée, savourant son bonheur, celui-là même que le fidèle Florentin partageait du haut de son siège, guidant l’attelage, suivant les ruelles, tournant dans les petites venelles, traversant les places pour parvenir, enfin, sur le quai du port à l’animation permanente des chantiers de constructions navales et point de ralliement des activités commerciales.

Prêtes à embarquer, les abondantes récoltes de blé de l’été prendraient la mer pour la France ou le sud de l’Espagne.

L’Italie, notre sœur méditerranéenne, profitait de cette route maritime pour recevoir directement de la Huerta de Valence, recouverte de mûriers blancs et noirs, nos cocons de vers à soie, ces petites chrysalides fragiles que leurs meilleurs tisserands inspirés du savoir ancestral chinois pourraient transformer en somptueux tissus, aussi bien pour les cours impériales que pour l’Église de Rome ou de Naples.

Mon père affirmait que la Corporation des veloutiers valenciens n’était pas en reste ; les voici qui rejoignaient, à leur tour, le port pour expédier de nombreux colis à destination de leurs clients français ou égyptiens. Leur velours incomparable était si recherché qu’on voyait des bousculades devant leurs magasins pour passer commande et les offres de prix grimpaient si rapidement qu’en moins d’une génération, une famille s’enrichissait au-delà de toute espérance.

Régulièrement sur le même emplacement, ils étaient rejoints par des commerçants fortunés, mais ceux-là, fats et adipeux, exploiteurs sans scrupule du misérable monde des artisans de Bagur et Cadaquès dont le travail méticuleux dans de sordides ateliers, donnait mille formes de rêve au corail cueilli sur nos côtes par nos valeureux pêcheurs. Au Tibet, les moines bouddhistes enrichissaient leurs chapelets de prière de ces perles précieuses de corail sang, divine couleur, nous payant en retour avec du musc, tandis que les Chinois nous échangeaient leurs porcelaines. J’appris l’engouement forcené des dames de la cour du roi de France et des riches familles toscanes pour les plus beaux bijoux commandés longtemps à l’avance.

Tandis qu’il rejoignait ses amis, mon père vit de loin arriver un jeune homme poussant une brouette au pas de course, tout essoufflé; il crut reconnaître le fils d’un ancien laboureur de Caramat; arrivé à sa hauteur, il aperçut un chargement de bottes fraîches de safran, retenues par des liens de jonc, étalées sur des paniers à fond plat. Il pria Florentin de ralentir et se pencha pour le saluer; oui, c’était bien lui; après avoir quitté la ferme et ses parents pour se marier à Cervera, près de Lérida, il s’était lancé dans le commerce de la plante aux stigmates orangés très prisés non seulement comme aromate, mais aussi pour leur pouvoir colorant. Sa production destinée à un important confiseur en Allemagne était attendue à l’embarcadère. Il ne devait pas s’attarder.

Après l’avoir félicité, ils se séparèrent.

Le bonheur est à portée de main, songeait mon jeune père heureux.

Cette ville si chère à son cœur, au charme inexprimable, grouillante de vie, de bruits, d’odeurs d’épices, d’huile d’olive, de sel marin, ancrée au cœur de mon pays, il l’aimait passionnément et certainement autant que Socrate pouvait chérir Athènes, ou Télémaque son Ithaque.

Ouverte sur l’immense mer si bleue par temps calme, abri pour la pêche, le commerce, ou la guerre, ces docks, ces quais fourmillants et cette eau sombre du port que l’on distingue avec peine tant elle est recouverte de galères, de galions, de caravelles, d’où s’échappent parfois les petites voiles carrées des boutres, des felouques ou des chebecs chargés de canons, avant de disparaître vers l’horizon.

Il se laissait entraîner par ses pensées, bercé par la foulée du cheval et ne pouvait s’empêcher de savourer à chacun de ses passages, l’activité commerciale toujours intense, mais affaiblie un siècle auparavant, lors de l’ouverture d’une nouvelle route maritime, à l’opposé d’ici, à travers un océan obstiné, turbulent, souvent agité, obéissant au soleil et à la lune, tempétueux, parfois violent, immense et sans fond. La folle audace de l’excellent navigateur Christophe Colomb avait eu, en partie, raison de notre commerce maritime.

Continuant son monologue intérieur, il se laissait aller parfois à un certain désenchantement pour cette même ville qui attirait désormais des négoces en tous genres, des plus honnêtes aux pires trafics crapuleux.

À l’affut d’une manne providentielle, quel voleur de grand chemin ou contrebandier, faussaire ou fraudeur, n’aurait pas été tenté par cette zone frontalière en perpétuel qui vive, si riche d’échanges? Combien avant eux le furent, assoiffés de richesses au long des siècles, dès bien avant l’ère chrétienne!

Avec quelle satisfaction mon père osait-il maintenant rêver d’un avenir proche, où il énumèrerait fièrement à son aîné, comme mon grand-père le fit avec lui, les racines si diverses de ce moule ibérique dont il était issu, cette litanie, longue lignée de peuples se succédant les uns aux autres depuis des temps immémoriaux : après les Indo-Européens, dans les pas desquels se glissèrent les Grecs précédant nos glorieux conquérants romains de la fontaine de Caramat, suivis par les Seigneurs Wisigoths résistant à l’envahisseur arabe, avant d’obtenir la protection de Pépin le Bref, puis de son successeur Charlemagne. Quand le comte de Barcelone, Borrel II, assiégé par les Sarrazins, sans aide ni secours d’Hugues Capet, malgré ses demandes insistantes, eut le malheur de voir sa ville tomber brutalement aux mains de l’ennemi qui l’anéantit par une razzia dévastatrice, cette humiliante dérobade française, trop cher payée en vies catalanes, restera pour toujours impardonnable et entraîna la rupture définitive du lien de subordination de la Catalogne au roi de France.

De ce jour, s’officialisa de facto, l’indépendance politique et militaire du Comté de Barcelone. 

Après ces quelques rêveries, mon père aperçut le petit groupe de marchands vers lequel se dirigeait le cheval. Le faisant ralentir, il remercia Florentin, mit pied à terre et d’un pas sûr et confiant s’avança vers eux : le commerce des denrées agricoles n’attend pas plus que la livraison des ballots de laine brute de son élevage de moutons, dont il désirait surveiller le chargement prévu simultanément avec celle des éleveurs d’Aragon dont la réputation n’est plus à faire; les galéasses génoises et pisanes, à destination de la Lombardie, étaient lourdement chargées. Chaque année, à la même époque, la France et l’Allemagne attendaient avec autant d’impatience la cueillette de nos amandes de pin et d’amandier. Aux Pays-Bas de toujours faire bon accueil à l’huile d’olive et au vin de cette même région. Tous savaient attendre les marchandises en partance de ce port visité dans le passé par tant de bateaux phéniciens, carthaginois, grecs et romains.

 

Naissance de Mariano

 

Quelques années plus tard, la naissance de Marc-Antoine, que tu avais surnommé familièrement Mariano, nul n’a jamais su pourquoi, fut un grand bonheur renouvelé à la maison, me donnant l’occasion de jouer le rôle de grand frère que je tenais avec plus d’affection que de sérieux. Et à nouveau, nous nous retrouvions en famille. Ce jour-là, je fis ta connaissance.

Auparavant, seuls tes mots affectueux m’arrivant par lettre du Béarn à chaque anniversaire te rapprochaient de moi. Ce jour-là, je remarquais que vous aviez, avec ton père, la même taille, une démarche identique, tranquille, mais assurée, et des expressions semblables. Mais mon oncle m’impressionnait cent fois plus que toi : son grand âge peut-être…

Et pour nous, la vie s’étirait ainsi à Caramat, aussi sereine et heureuse que saine et paisible.

La religion y avait sa part. Comme la tienne, ma famille paternelle catholique croyante et pratiquante suivait les offices religieux avec autant d’assiduité que de piété, pour transmettre la Foi qui était celle de nos aïeux. Mon père faisait partie des bons catholiques sincères, d’un grand dévouement à l’État dans la mesure où ce dernier ne nuisait en rien à la religion. Il refusait la déchirure religieuse de la chrétienté occidentale de son époque provoquée par le schisme de la réforme, ce qui lui valut quelques heurts sur le thème de la religion avec un voisin, seigneur protestant, loyal envers la croyance du réformateur Jean Calvin.

Honnête envers lui-même et fidèle à l’Église romaine, de toute son âme et en toute bonne foi, mon père entretenait une haine tenace envers ceux qui rejoignaient cette doctrine condamnée par le Pape. Et si, par malheur, sûr de détenir l’unique Vérité, il devait évoquer ce personnage, fait rarissime, il ne manquait pas d’utiliser le vocable péjoratif dont on affublait ces protestants calvinistes, huguenot, qui claquait alors cinglant et sec comme un coup de cravache.

Ils étaient nombreux ceux de cette prétendue religion réformée, véritable État dans l’État, éminemment craints et pourchassés dans de nombreuses villes françaises, de la Saintonge à la Guyenne, du Béarn au Languedoc, sans omettre leur ville emblématique, ville rebelle, ville martyrisée par le siège de Richelieu, sur ordre du roi Louis XIII. La Rochelle, inscrite en lettres de feu dans la culture protestante quelques années avant ma naissance, bastion aidé financièrement par la Hollande et l’Angleterre, mais contraint de capituler après tant d’horreurs.

Mon père n’ignorait rien de ces malheureux évènements, mais il avait la dignité du silence devant ses enfants. Je ne peux que supposer quelques confidences d’alcôve : son pire cauchemar eût été, certainement, une alliance familiale avec l’un d’entre eux.

 

Le Précepteur

 

Ma douce innocence enfantine s’interrompit un après-midi d’été, chaud et lourd, à l’arrivée d’une calèche inconnue sur notre chemin de terre; elle stoppa net devant le perron tel un char de triomphe dans un épais nuage de poussière; un cocher la conduisait, correctement vêtu : manteau d’écarlate à gros boutons, bottes noires et grands bas; j’en ai bien le souvenir. De l’arrière en descendit un homme grand et mince, vêtu d’une soutane noire légèrement froissée, ornée d’un col dur blanc brillant qui montait haut, très haut sur un cou aussi maigre qu’un col de bouteille. Abrités sous un chapeau sombre à larges bords, je remarquais ses sourcils touffus et broussailleux sous lesquels, avec une particulière intensité, des yeux de jais illuminaient un long visage barbu d’une coupe désordonnée de plusieurs jours, au milieu de laquelle on devinait une lippe épaisse et rosâtre à demi cachée par les arceaux retombant de sa moustache. Je revois ton oncle, alerté par les abois caverneux de notre vieux Fellow, descendre les quelques marches du perron dont les fissures avec l’âge s’étaient ornées de petites herbes folles, sèches et courbées comme les vieux domestiques. Arrivé sur le gravier de la cour, mon père l’accueillit d’une chaleureuse tape amicale sur l’épaule, comme il aimait le faire avec ses amis et, sans attendre, me présenta d’une voix claironnante pendant que le religieux ôtait son volumineux couvre-chef.

«Eh bien, mon Père, voici votre élève Tomas, mon fils aîné!

Très intimidé, je ne savais plus où me mettre.

Me rassurant d’un franc sourire, il serra la main que je lui tendais et me salua :

– Je suis heureux de vous connaître, Tomas. Nous nous entendrons sûrement très bien, n’est-ce pas?»