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Après avoir subi de nombreuses péripéties et des déboires amoureux en tout genre, Vanhi se retrouve enfermée à Wyce, prisonnière de son bien aimé Caliel qui règne d'une main de fer au service du roi vampire. Sombrant peu à peu dans la folie, elle cède à l'emprise de la mystérieuse entité qui habite son esprit, et se laisse aller à des aventures plus que dangereuses pour sa propre survie... Pendant ce temps, Masha a réussi à monter une véritable armée de rebelles, prête à en découdre avec la domination foudroyante des rois. Sa transformation est toute proche et la rend hors de contrôle. Aidée de son amie Luce et du beau Théodran, parviendra-t-elle à mettre ses démons de côté afin de mener l'ultime bataille et de délivrer Vanhi ? Roman fantastique - avec illustrations à l'intérieur Jeunesse / jeunes adultes (scènes explicites)
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Seitenzahl: 444
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Chapitre 1 : De Larmes et de Sang
Chapitre 2 : De Folie et d’Amertume
Chapitre 3 : D’Anges et de Démons
Chapitre 4 : De tourmentes
Chapitre 5 : De Guerre et de Paix
Chapitre 6 : De Méfiance et d’Alliances
Chapitre 7 : De Force et de Faiblesse
Chapitre 8 : De Menaces Tacites
Chapitre 9 : De l’Humanité
Chapitre 10 : De Devoirs et d’Illusions
Chapitre 11 : De Tactiques et de Diplomatie
Chapitre 12 : D’Ententes et d’Engagements
Chapitre 13 : De Ruptures et de Défis
Chapitre 14 : De Valses Apocalyptiques
Chapitre 15 : De Transformations
Chapitre 16 : De Métamorphoses
Chapitre 17 : D’Offrandes et de Péchés
Chapitre 18 : De Vies Brisées
Chapitre 19 : D’Aide et de Dépendance
Chapitre 20 : De Calme et de Tempêtes
Chapitre 21 : De Retrouvailles
Chapitre 22 : De Fin et de Commencement
Aux odeurs de lys que dégageaient les plantes grimpantes présentes sur toutes les toitures se mêlaient les effluves de soufre. Un soufre qui la prenait à la gorge, qui s’infiltrait dans ses poumons d’une force invisible presque douloureuse. La fumée était dense et omniprésente, elle les encerclait de son manteau épais. Et puis il y avait ce goût de fer, cette impression métallique qui triturait son palais. Le goût du sang. C’était un véritable délice. À ses côtés, Lycan se tenait courbé, les bras posés sur les genoux, encore tout essoufflé. Il la toisa d’un rictus satisfait avant de s’accorder un rire perçant :
- Tu as bien combattu, ma fille !
Masha resta stoïque. L’entendre l’appeler « ma fille » était encore un peu trop étrange à son goût. Leurs regards azur se croisèrent un instant et le loup-garou tapi en elle remua dans son âme, à la fois ravi et impatient. Relevant la tête, la jeune fille observa le spectacle apocalyptique qui s’étendait sur des kilomètres à la ronde. Le village de Nymu’r était complètement dévasté. Les corps fumants des mécènes du Royaume des Ténèbres gisaient partout : il n’y avait aucun survivant parmi ces vermines. Masha et Lycan avaient tué de leurs mains près des trois quarts des soldats ennemis. Leurs forces et leurs rapidités conjuguées dépassaient de loin celles de n’importe lequel des rebelles, qui étaient d’ailleurs pour la plupart de simples paysans ou commerçants enrôlés à la va-vite dans l’armée de fortune qu’ils avaient montée. À l’aube de ses dix-huit ans, Masha allait bientôt se transformer en loup, comme son père, lui qui l’entrainait et la préparait d’arrache-pied tous les jours. Cela l’effrayait, l’intriguait, la rendait folle. Heureusement, Lycan lui enseignait tout ce qu’il y avait à savoir, et à en croire ses dires, elle avait toutes les capacités pour devenir le plus puissant de tous les loups-garous qui n’ait jamais existé. Rien que ça. C’était en partie dû à son sang d’hybride, fille d’une humaine et d’une créature fantastique d’Elwinah. Pour les habitants de ce monde, les progénitures comme elle n’étaient rien d’autre qu’un mythe. Et pourtant…
Lycan donna des ordres. Il était question de rassembler les villageois survivants. Masha sut ce que cela signifiait : le temps était venu pour elle de tenir son rôle et d’entrer en scène. Une foule de créatures se massa peu à peu autour d’eux. Certains semblaient effrayés, d’autres furieux. Un silence gênant s’installa lorsque tout le monde fut rassemblé, que seul le crépitement sauvage des flammes destructrices vint troubler. Lycan jeta un coup d’oeil insistant à Masha pour l’inciter à commencer son discours. Elle frôla discrètement des doigts le cuir usé du carnet qui se trouvait au fond de la poche de son pantalon. Le carnet de sa mère, qu’elle avait étudié pendant de longues nuits d’insomnies, et qui regorgeait de renseignements très précieux pour la guerre qu’ils avaient lancée. Le but ? Convertir un maximum de créatures à leur cause. Et la meilleure pour les convaincre, c’était Masha.
Elle monta sur le rebord d’un puits au centre du village. Autour d’elle, des familles d’elfes noirs, de lutins, quelques centaures. Et d’autres dont elle n’avait aucune idée de ce qu’ils pouvaient être.
- Peuples d’Elwinah ! commença-t-elle.
Du sang, qui n’était pas le sien, perlait sur ses bras nus couverts de tatouages de serpents. Elle serra les poings et laissa son regard agité se poser sur la foule attentive, endossant cette attitude de chasseresse qu’elle savait redoutable.
- Voici révolu le temps de votre servitude. Depuis trop longtemps, les rois vous assouvissent et vous empêchent de vivre décemment, et pourquoi ? Pour que le roi vampire, la reine des fées et le roi des esprits se délectent dans leurs conforts et leurs richesses ! Ce temps est fini ! Nous pouvons y mettre fin. VOUS pouvez y mettre fin ! Notre armée de rebelles est déjà grande et sa masse ne fait qu’augmenter de jour en jour. Rejoignez-nous pour défendre vos vies et battez-vous pour que cette ère de terreur et de famine cesse enfin !
Un des rebelles, un nain trapu qui combattait à leurs côtés depuis le tout début de cette campagne, prit la parole pour répéter son discours en langage elwinien, pour ceux et celles qui ne comprenaient pas l’Humain. Elle prit quelques secondes pour reprendre son souffle. Ce texte écrit de la main de son amie Luce, elle le connaissait par coeur et le récitait avec véhémence comme le monologue d’une tragédie antique. L’assemblée commençait peu à peu à être captivée, à boire ses paroles. Tous ces pauvres gens n’étaient vraiment pas difficiles à convaincre vu la déchéance dans laquelle ils vivaient depuis des années. Dans ce village en particulier, les rebelles n’étaient pas arrivés à temps pour sauver les maisons des flammes et un trop grand nombre d’habitants avaient péri après le pillage des mécènes du Royaume des Ténèbres.
- Je viens de l’autre côté du monde, non pas pour vous mener à votre perte comme beaucoup d’entre vous le croient, mais pour vous sauver ! Acceptez mes présents en guise de bonne foi. Ceux qui combattront à mes côtés ne manqueront plus jamais de rien et pourront faire vivre dignement leurs familles. Voyez cela comme une avance sur la vie qui vous attend à mes côtés. Que vous soyez démons, elfes, anges, issus de races de tout horizon, aidez-moi à redonner une vie digne de ce nom à ce monde. Oui, il y a bien une prophétie. Oui, nous sommes les Humains qui allons bouleverser Elwinah, mais pas au détriment de ses peuples. Uniquement au détriment de ses esclavagistes. Je suis Masha, je suis la fille de l’autre monde, et je suis la malédiction des rois !
Lycan et les autres rebelles de son armée levèrent le poing gauche à l’unisson et l’acclamèrent. Masha sauta du puits et traversa la foule pendant que les troupes rebelles distribuaient de l’or et des pierres précieuses pillés dans plusieurs trésoreries de campagnes des rois. Au début, les rebelles avaient découvert par hasard ces réserves de richesses éparpillées un peu partout dans les royaumes et avaient supposé que leur utilité résidait dans le fait que les rois n’avaient pas à faire déplacer l’argent en long et en large de leurs terres en cas de dépenses nécessaires. Ils avaient tellement de richesses qu’ils en stockaient un peu partout en province, avec seulement quelques gardes pour les surveiller, c’en était écoeurant ! Dans tous les villages qu’elle avait traversés, Masha n’avait pu que constater la misère et la pauvreté, que ce soit dans la puanteur du Royaume des Ténèbres ou dans la fausse humilité du Royaume des Lumières. Les souverains vivaient de luxure et d’or tout en gardant leurs peuples plus bas que terre, l’espoir vidé et résolu de cette existence misérable. L’idée de les redistribuer au peuple était venue à Masha tout naturellement. Petite, l’histoire de Robin des Bois était sa préférée parmi toutes celles que lui contait sa tante chez qui elle avait toujours vécu. Voler aux riches pour donner aux pauvres, en plus d’être jouissif, était une arme supplémentaire pour rassembler le plus de monde possible autour de la guérilla qu’elle et Luce étaient en train de monter.
Masha avança sans se retourner sur la foule de miséreux qui venait de subir une des pires batailles qu’ils avaient eu à endurer de toute leur vie. Elle savait que ces gens avaient toujours vécu dans la crasse et la pauvreté, constamment malmenés par les mécènes du Royaume des Ténèbres qui avaient l’habitude de traiter leur petit peuple comme du bétail et de se servir dans leurs maigres richesses sans que cela rebute personne. Mais cette fois, les mécènes avaient été trop loin. Ils avaient tué, égorgé, volé tous ces pauvres gens. Peut-être même sur ordre de leur souverain, qui aurait pu le savoir ? Et ce qu’elle leur promettait, ce n’était rien d’autre qu’une guerre. Une longue croisade contre les rois, dans laquelle les attendait pour la plupart une mort certaine. Elle soupira et redressa la tête. S’adossant contre un arbre mort, elle tira délicatement le carnet abimé de sa poche et le feuilleta en caressant les pages. Aux textes écrits de la main de sa mère et à ses stratagèmes et plans, suivaient les propres croquis et annotations de Masha, qui avait trouvé bon de continuer l’oeuvre de cette femme qui l’avait mise au monde et qu’elle n’avait jamais connue. Elle détailla du bout des yeux ses derniers dessins : des portraits assez réalistes des gens qui l’entouraient de près ou de loin dans cette expédition presque suicidaire. Une légère brise se leva. Encore cette odeur de soufre. C’était reparti pour un tour.
***
Le campement des rebelles était installé aux abords de la forêt des âmes, à la frontière des trois royaumes. Un endroit hanté par des esprits perdus qui terrorisaient la plupart des habitants du monde d’Elwinah. Un endroit parfait pour ne pas être dérangé. Au milieu de ce campement, un cercle de grandes tentes dignes d’une armée romaine avait été installé spécialement pour les deux humaines et leurs proches. Des drapés magistraux aux teintes écarlates s’étendaient en volupté de toutes parts comme une forteresse révolutionnaire, avec toute la splendeur et l’impact psychologique que cela insufflait aux rebelles. L’intérieur y était très douillet et meublé comme de véritables petits appartements, ce qui n’était pas pour déplaire à Luce. Tout autour, une véritable cité de tentes et de petits cabanons étaient dressés stratégiquement pour contrer les ennemis en cas d’attaque. Des plus élégants aux plus rustiques, mais selon ce que lui avait expliqué son ami l’elfe Théodran, ce campement était plus luxueux pour la plupart de ces occupants que les maisons de taules ou de terre qu’ils avaient quittées pour les rejoindre. Il avait fallu beaucoup de travail de logistique et d’organisation pour dresser un tel bivouac, mais un accomplissement de longue haleine avait permis à la petite légion de convaincre des seigneurs mécontents des gouvernements et d’autres marchands de rejoindre leur cause et de les aider. Désormais, le nombre de rebelles s’élevait à plus d’un millier de combattants. Des créatures de toute sorte, de toute origine et de tout royaume, unis dans l’espoir d’abolir l’obscurantisme de leurs souverains.
Les mains dans une boue violacée d’une préparation magique, Luce soupira. C’était Masha et elle qui avaient soufflé cette idée folle à tous ces gens qui étaient venus les rejoindre. Son coeur palpita un peu plus vite en pensant à tout ce qui pourrait leur arriver si les rois en venaient à véritablement s’énerver. Car jusqu’à présent, les rebelles n’avaient fait qu’attaquer des bourgades et repousser un tout petit peu les mécènes du Royaume des Ténèbres qui pillaient les villages. Mais ils n’avaient jusque-là jamais eu à subir d’attaques frontales de l’une ou de l’autre armée. Comme si les rois n’en avaient que faire de leurs occupations, comme si une rébellion de leurs propres peuples, menée par deux humaines, ne les affectait même pas.
- Toi, fini ?
Luce releva la tête vers la voix qui interrompit le flot de ses pensées. Issia se tenait devant elle, la dominant de sa hauteur. Ses longs cheveux blancs flottaient dans le vent de manière féérique, contrastant avec son allure de guerrière.
- J’ai fini, oui, répondit Luce. Que dois-je faire de ça maintenant ?
Les yeux bridés de la femme se plissèrent un peu plus tandis qu’elle essayait de traduire silencieusement les paroles de l’humaine, puis son regard s’illumina.
- Manger, lui lança-t-elle en lui tendant une petite fiole contenant de la poussière violette.
- Euh…
Cela faisait quelque temps qu’Issia et Luce ne se quittaient plus. La jeune humaine lui apprenait son langage, et vice-versa. Mais il y avait encore du chemin pour que l’une et l’autre puissent converser de leurs préparations magiques sans embuches.
- Tu veux dire, mélanger ?
Issia mima le geste en renversant la fiole dans la marmite et en agitant vivement le poing en cercle. Luce éclata de rire et s’exécuta. Issia versa ce que l’humaine devina être de la poussière de fée et toutes deux créèrent une pâte rosâtre qui devait servir d’explosifs aux rebelles. Apprendre la magie était une chose fantastique ! Luce avait découvert qu’il n’y avait pas besoin d’être native de ce monde ou d’être hybride comme Masha pour l’exercer. Un peu d’étude et d’entrainement suffisaient : et cela tombait bien, elle était animée d’une soif d’apprendre intarissable ! Si Masha se moquait d’elle en la qualifiant d’intello, peu importe. Elle préférait nettement mieux être au milieu du campement à concocter des potions magiques, plutôt que de combattre aux côtés de son amie. Ici, elle avait rencontré des créatures plus passionnantes les unes que les autres. Des elfes comme Théodran ou encore des ogres comme le patron de taverne Rugdar, ses amis qui les soutenaient depuis le début ; mais aussi de sages centaures avec qui elle aimait converser ou encore des nymphes merveilleuses. Et puis il y avait Issia, cette grande et mince femme qui ressemblait à une princesse asiatique cosplayée en une héroïne de manga, avec tous les drapés que cela incluait. Luce n’avait pas encore compris à quel genre de créature ils appartenaient, elle et son frère jumeau qui lui ressemblait comme une copie masculine aux cheveux noirs. Mais tous deux venaient d’un peuple de guerriers de terres reculées du monde d’Elwinah, bien plus loin que les Royaumes des Ténèbres ou des Lumières. Selon le peu qu’elle avait compris, ce peuple était en guerre depuis bien longtemps contre les rois et aux prémices de la formation de l’armée rebelle, ils avaient envoyé des guerriers pour renforcer les troupes, gonflant d’un coup les rangs et réussissant en même temps à convaincre les autres peuples éloignés, sceptiques à la promesse d’une guerre. Constater que toutes les créatures de ce monde n’étaient pas soumises à l’horrible joug des rois rassurait quelque peu Luce qui avait encore parfois du mal à assumer cette nouvelle vie, bien loin de sa Terre natale. Ses parents lui manquaient, tout comme la vie normale qu’elle avait jusque-là connue. Elle savait que le temps sur Terre et sur Elwinah ne s’écoulait pas de la même façon et tentait d’étudier en secret ce phénomène pour le comprendre, lorsque Masha avait le dos tourné. Car si son amie s’énervait à la moindre évocation de leur monde, Luce quant à elle, était paniquée à l’idée que ses proches et que tous les gens qu’elle connaissait aient pu vieillir sans elle ou pire, être déjà un lointain souvenir oublié. Une sensation amère l’enivra à cette idée et elle se leva précipitamment sous le regard ahuri d’Issia. La jeune humaine bredouilla quelques excuses en langage local et prétexta se sentir mal en mimant des douleurs d’estomac. La guerrière acquiesça et replongea à deux mains dans sa préparation occulte. Luce se hâta de rejoindre le cercle des grandes tentes rouges qui leur étaient dédiées. Elle ne voulait montrer sa tristesse et les larmes qui commençaient à lui inonder le visage à personne. Elle avait déjà l’impression d’être considérée comme la plus faible du groupe, constamment protégée et couvée par ses compagnons qu’elle inquiétait de jour en jour, alors se mettre à pleurer à n’importe quel moment de la journée n’était pas la meilleure stratégie à tenir. Sa précipitation l’amena bien vite à pousser l’épaisse tenture qui servait de porte d’entrée à sa propre tente, un magnifique pavillon relativement vaste qu’elle partageait avec son ami ogre. Masha n’avait pas voulu se séparer de Lycan, avançant l’argument de son enseignement de loup-garou qui demandait une attention particulière, de jour comme de nuit. Soit. Rugdar s’était gentiment proposé, « en tout bien tout honneur », avait-il ricané. Sa présence ne la dérangeait pas, bien au contraire. Même si elle l’avait trouvé rustre et bourru lors de leur première rencontre à la taverne, elle s’était depuis rendu compte qu’en plus d’être extrêmement compréhensif, il était d’un naturel bienveillant et attentionné. Il laissait souvent trainer ses affaires en plein milieu de la tente, mais rien de bien méchant dans le fond. Luce s’avança vers son coin à elle et s’étendit en douceur sur son lit de plumes de dasham1. Elle ferma les yeux un instant et chercha à vider son esprit de toutes ses pensées. Mais l’image de ses parents et de tous les gens qu’elle avait laissés derrière elle sur Terre était beaucoup trop imprimée en profondeur dans ses souvenirs. C’était trop difficile de résister. Elle plaqua ses deux mains sur son visage et se laissa aller à sa détresse, des larmes salées glissant en torrent jusque sur ses lèvres sèches et noyant les petits coussins brodés que lui avait offerts Issia.
1 Créature ressemblant à un cheval, élevé pour ses plumes et pour servir de monture.
Un vent du sud aux relents de soufre fouetta la peau de son visage. L’air était humide et la balustrade du balcon, recouverte d’une mousse verdâtre, glissait un peu. Il allait pleuvoir. Vanhi regarda pardessus en se penchant légèrement, les jambes ballantes dans le vide. Cela faisait presque une heure qu’elle était assise sur le rebord du balcon, à plusieurs dizaines de mètres du sol, à se demander si une éventuelle chute lui serait fatale. En contrebas, la cour du château de Wyce grouillait de créatures qui se négociaient les prix d’esclaves venus du nord ou qui vantaient les mérites de leurs combattants. Quelques échoppiers trimballaient des cabrouets remplis de choses que Vanhi n’apercevait pas d’en haut, mais qui semblaient attirer foule. Le long de la cour circulaire, quatre autres tours aussi grandes que la sienne brisaient l’horizon infini de montagnes escarpées noyées dans la brume. Et puis, juste en dessous du balcon, un petit groupe de vampires ricanait, mimant la fin tragique qu’ils réserveraient à l’humaine de leur dynaste si elle osait s’aventurer hors de la tour ouest. Vanhi soupira. Elle attrapa quelques caillasses qui s’effritaient de la balustrade et leur jeta une pleine poignée, exprimant par ce geste toute la haine qu’elle vouait à ce château, à ses habitants et à sa condition. Elle se releva et se mit debout sur le rebord, en équilibre face au vide, et hurla à qui voulait l’entendre qu’elle les tuerait la première. Les vampires d’en bas poussèrent des grognements inhumains. La foule de la cour du château resta un instant immobile et incertaine, puis le tintamarre reprit comme si rien ne s’était passé. Ce qui ne fit qu’accentuer la colère de Vanhi.Elle retourna d’un bond sur le balcon et le traversa d’un pas ferme. À peine eût-elle franchi le seuil de la chambre royale de Caliel qu’elle se mit à crier de rage et à renverser tout ce qui se trouvait sur son passage. Elle arracha les tentures, fit basculer chaises et fauteuils, ôta les draps de satin du lit qu’elle jeta sur le balcon pour finir par détruire tout ce qui n’était pas assez massif pour lui résister. Enfin elle se retourna à la volée et tendit ses deux mains crispées vers l’extérieur en hurlant. Le ciel se déchira en deux et une pluie diluvienne s’abattit d’un coup sur la cour du château, faisant fuir toutes les créatures qui s’y trouvaient.
Quand la chambre ne fut plus que ruine, elle s’effondra à genoux et prit sa tête entre ses mains en gémissant. En se lamentant à voix haute, elle tenta difficilement de se remémorer sa vie d’avant. Elle pensa à Masha et à Luce, se força à se souvenir de la forme de leurs visages. Luce était brune, petite et... Et quoi d’autre ? Masha avait les cheveux noirs et des yeux d’un bleu foncé. Son regard était étrange, mais pourquoi au fait ? Elle avait des tatouages. Des tatouages de dragon ? De serpent ? Elle n’arrivait plus à se souvenir. Elle chercha plus loin dans sa mémoire. Ses parents étaient morts. Tous les deux. Sa mère s’était suicidée. Et son père… ? Est-ce qu’elle les avait aimés ? Pourquoi est-ce que tout disparaissait de sa mémoire ? Elle releva le visage vers l’un des seuls éléments de la chambre qu’elle n’avait pas détruit. Sur un des murs s’étalait un imposant miroir aux contours de bois doré, dans lequel son reflet l’observait en souriant. Alors qu’elle était prostrée au sol, son image était debout et la toisait de ses yeux jaunes étincelants.
- Pourquoi m’empêches-tu de me souvenir ? gronda Vanhi, à la limite de la folie.
L’Autre ne lui répondit pas tout de suite, trop content de laisser ses moments de flottement faire leur petit effet. L’entité qui vivait en elle, celui qu’elle appelait l’Autre, avait fait son apparition peu de temps après son arrivée sur Elwinah. Une des prêtresses du Royaume lui avait certifié que cette chose possédait son âme et son corps depuis sa naissance, mais que ce monde l’avait éveillé. Et il était d’une puissance surdimensionnée, comme avait pu le constater Vanhi. Par sa main, il avait tué des dizaines de mécènes, dévasté le paysage et détruit la maison de Caliel. Et pas plus d’une minute auparavant, il lui avait fait invoquer la pluie. Seule une drogue issue d’une plante locale avait jusque-là réussi à le tenir en respect, mais Vanhi ne la consommait plus en secret depuis que Caliel lui avait une énième fois menti sur ses intentions.
- Les souvenirs sont néfastes. Ils t’affaiblissent.
Sa voix était métallique, irréelle. Jour après jour, il devenait de plus en plus puissant, et ils réussissaient maintenant à communiquer de vive voix. Vanhi le voyait quand elle s’observait dans le miroir : son reflet prenait vie, mais ce n’était pas elle. Ses yeux étaient effrayants, ses rictus et ses expressions bien loin de ceux de la jeune humaine.
- Si tu continues à m’empêcher de me souvenir de mes parents, je prendrai une dose de Céladon Impérial si grande que tu disparaitras à jamais… souffla Vanhi, mauvaise.
- Tu en mourrais, répondit simplement l’Autre. Pourquoi t’obstines-tu à vouloir ressasser le passé et te rappeler la douleur qu’a provoquée la mort des tiens ?
Le reflet posa les deux mains de l’autre côté du miroir, comme s’il voulait la toucher. Elle baissa la tête et lança d’une voix tremblante :
- La douleur me rappelle que je suis vivante. Que j’étais une fille normale, avec une famille, des amis… Ici, je ne suis qu’un fantôme enfermé dans une tour ! La peine, la joie, l’amour, les souvenirs… Tu me voles tout !
- J’étais déjà en toi lorsque tes parents sont morts, reprit l’Autre. Tu as pleuré tous les jours pendant un an la mort de ton père. Tu n’avais aucun contact social digne des humains sains d’esprit, tu négligeais ton éducation et ta santé. Quant à l’acte de ta mère, cela t’a incité à traverser le passage pour revenir sur Elwinah sans réflexion, sans arme. Tu t’es jetée dans la gueule du loup sans aucune protection. Tu es faible. Donc je réitère : tous tes sentiments t’affaiblissent plus que tu ne l’es déjà.
Vanhi ne chercha pas à répondre. Elle était fatiguée de cette vie. Elle ne comptait même plus les jours pendant lesquels elle avait été prisonnière de ce château. Plusieurs mois s’étaient écoulés, peut-être même une année ? Au début, Caliel était aux petits soins avec elle, il venait la voir dès qu’il le pouvait, dormait avec elle chaque nuit. Désormais, il ne daignait se montrer qu’à peine une fois par semaine, parfois en coup de vent, juste pour lui demander si elle n’avait besoin de rien. Mais d’un autre côté, elle lui avait tellement hurlé dessus lorsqu’elle avait appris qu’il lui avait menti… Ce mensonge-là avait été celui de trop. Il lui avait certifié que Masha et Luce, ses deux amies pour qui elle avait accepté de le suivre, étaient retournées vivre sur Terre auprès de leurs familles. Or, sa servante lui avait dit l’inverse. Les deux humaines étaient restées bloquées de ce côté-ci du monde, avec Lycan, Théodran et l’ogre Rugdar. Vanhi n’avait aucune nouvelle d’elles, ni aucune idée de ce qu’elles pouvaient faire pour survivre dans ce monde hostile. En fait, plus rien de tout cela ne la touchait. L’Autre la vidait de toute émotion. Elle avait beau mettre toute l’ardeur qu’elle voulait à essayer de se souvenir et d’exister, elle savait que bientôt tout ceci allait s’évaporer à nouveau et la faire revenir à l’état végétatif d’une simple larve qui survit. Malgré ces états d’âme, depuis cette révélation, la jeune fille peinait à retrouver confiance en Caliel. Elle n’en avait pas même envie. Lorsqu’il venait la voir, elle restait distante, elle ne lui adressait pas la parole. L’enfermement, si douillet qu’il fût, la rendait amère et solitaire. Même Lilith, la petite servante qui était attitrée à son service avait l’air de rechigner à monter tout en haut de cette grande tour, lassée d’endurer les plaintes et le courroux de la jeune humaine.
- D’accord… souffla l’Autre. Je veux bien consentir à débrider petit à petit tes souvenirs. Je te prête également quelques infimes parties de mes pouvoirs, que tu apprendras à manier grâce à tes sensations. Mais concentre-toi, et ne fais pas n’importe quoi si tu ne veux pas réduire ce château en un tas de cendres comme tu l’as fait avec la cabane du dynaste… Tu es très sujette à la colère…
- Ce… Ce n’était pas moi qui contrôlais mon corps à ce moment-là… ni tes pouvoirs.
- Bien sûr que si, ricana l’Autre. Je t’ai juste donné un coup de pouce. Mais n’oublie pas, Vanhi. Nous ne sommes qu’un. Je vais t’aider à t’enfuir de ce château.
- Pourquoi m’aiderais-tu ? Je ne sais même pas qui… ou ce que tu es.
- Je suis simplement l’Autre… L’autre partie de toi. Je veux ce que tu veux. Aucun de mes pouvoirs ne fonctionne sans toi ni sans ton consentement. Aie confiance en moi, Vanhi, et à nous deux nous pourrons faire de grandes choses… À commencer par punir tous ceux qui t’ont fait souffrir…
Le reflet de l’Autre pressa sa main sur l’autre côté du miroir, un rictus diabolique sur le visage. Ces yeux jaunes fixaient Vanhi sans sourciller, le regard planté dans celui de la jeune fille, comme liés par un fil invisible. Tout ce que l’entité avait dit raisonnait dans la poitrine de la jeune humaine comme un hurlement sourd. Elle était incapable de savoir si ce coeur qui palpitait lui ordonnait de se méfier et de refuser la proposition de ce parasite ou si au contraire c’était l’envie furieuse de contrôler la magie et de s’enfuir qui la faisait trembler. À son tour, elle posa la main contre le miroir froid, comme si elle scellait un pacte avec le diable. L’Autre eut un sourire satisfait, puis le miroir se fissura doucement de part et d’autre de leurs mains réunies.
- Et en voilà un qui arrive, murmura-t-il.
La jeune fille resta au sol tandis que l’Autre s’effaçait dans le miroir, pour laisser place à son véritable reflet qui s’avérait être désastreux. Sa chevelure sauvage était emmêlée comme si elle ne l’avait jamais brossée de sa vie et sa peau était blanchâtre. Les os saillants de ses côtes ressortaient douloureusement à travers sa chemise de nuit et son regard vide était mis à rude épreuve par des poches et des cernes d’un noir absolument irréel. La porte s’ouvrit avec fracas, Caliel dut y donner un coup d’épaule pour dégager la table basse renversée qui condamnait l’entrée. Il pénétra dans la pièce, suivi de Lilith qui retint un soupir d’effroi. Sans broncher, le jeune homme s’avança et s’accroupit aux côtés de Vanhi. Il l’observa, mais elle détourna son regard, comme à chaque fois. Derrière lui, Lilith trottinait en tenant toujours le plateau de victuailles qu’elle ne sut pas où poser dans tout ce désordre. Elle resta debout, attendant les ordres de son dynaste qui avait l’air de l’avoir oubliée en un quart de seconde. Il ne faisait qu’observer l’humaine sous toutes les coutures, cherchant la moindre trace de blessure. Depuis deux longs mois, elle ne lui parlait plus et la folie semblait s’être emparée d’elle. La chambre était très souvent retrouvée dévastée. Comment une si frêle créature pouvait-elle mettre tant d’énergie à tout casser aussi régulièrement ? Caliel passa sa main sur sa joue et un semblant de désolation obscurcit son regard.
- Lilith. Va chercher cinq valets de chambre, qu’ils nettoient ce bazar.
La démone fit demi-tour sans broncher et disparut aussi vite qu’elle était entrée. Caliel chercha de nouveau le regard de sa bien-aimée, mais elle s’y refusa. Il l’attrapa alors d’un mouvement brusque par le menton et tourna son visage vers le sien sans ménager son geste.
- Il faudra bien que tu me reparles un jour… susurra-t-il d’un ton rude.
Vanhi, bloquée par sa main, le détailla d’un regard dédaigneux. Ses cheveux avaient un peu poussé, mais ils étaient toujours d’un noir ténébreux impénétrable. Des mèches ondulaient jusque dans sa nuque et autour de ses oreilles, et une barbe de quelques jours faisait son apparition sur son menton, lui donnant un aspect encore plus négligé que d’habitude. Par mégarde, elle croisa son regard cristallin. Le bleu de ses yeux angéliques la fit tressaillir. En un clignement de paupière, des souvenirs qui le concernaient ressurgirent. Leur rencontre mouvementée au château de la plaine, l’aide qu’il lui avait apportée lors de son retour sur Elwinah, les deux fois où elle l’avait contraint de la sauver… Et les mensonges, la manipulation. Quelque chose comprima sa poitrine un instant, et elle sentit une larme chaude couler sur sa joue sans qu’elle en comprenne vraiment la cause. Elle tourna le regard vers le miroir, derrière lui. L’Autre l’observait de l’autre côté, la tête inclinée sur le côté et la bouche traversée d’un sourire aux petites dents aiguisées. Sa voix métallique retentit dans sa tête :
- Les souvenirs font mal, n’est-ce pas…
Intrigué par la direction de son regard, Caliel tourna la tête vers le miroir. Mais il n’y vit que le reflet de la chambre en désordre et une fissure qui ternissait sa surface. Il soupira en se retournant à nouveau vers la jeune fille. Il avait beau y mettre toute sa volonté, il n’arrivait plus à calmer sa folie. Elle s’était enfermée dans son propre esprit, elle restait froide et lointaine, comme si elle était dénuée de tout sentiment. Une carapace émotionnelle que même lui ne parvenait plus à fissurer.
- Qu’est-ce que je peux faire pour que tu redeviennes comme avant ? tenta-t-il une dernière fois en se relevant.
Elle ne répondit pas, alors il amorça un pas vers la sortie. C’était trop difficile de la voir comme cela, trop exténuant d’essayer de la sortir de sa torpeur. Il préférait de loin choisir la facilité et l’abandonner à son sort pendant que lui s’occupait l’esprit avec les affaires du Royaume. Il allait s’enfuir une fois de plus, quand contre toute attente, Vanhi lança d’une voix enrouée :
- Commence par me laisser sortir d’ici.
Il s’arrêta net. Entendre sa voix, l’entendre s’adresser à lui de cette manière, sans prévenir, lui envoya une décharge électrique dans la colonne vertébrale. Il tenta de se ressaisir et de lui faire face, en ne la regardant pas tout de suite dans les yeux pour qu’elle ne devine pas son trouble. Quant à elle, elle le toisa de son air décidé. Les paroles de l’Autre avaient fini de la convaincre. Il fallait qu’elle sorte de ce château, et pour ce faire elle allait devoir la jouer fine avec Caliel.
- Nous en avons déjà parlé. C’est trop…
- Dangereux ? Parce qu’hésiter à sauter du balcon ne l’est pas, peut-être ?
- C’est pour cela que tu étais debout sur la balustrade il y a quelques minutes ?
- Je vois qu’une fois de plus, tes sbires t’ont bien renseigné… marmonna Vanhi d’un air mauvais.
Caliel resta un moment pensif. Est-ce qu’elle avait réellement pensé à sauter du balcon ? Cette idée le terrifiait, mais c’était peut-être le but recherché. Elle le testait, cherchait une manière de sortir de cette chambre en inventant une énième stratégie. Mais si elle ne mentait pas ? Si elle préférait vraiment en finir avec la vie plutôt que de rester cloitrée dans la tour ouest ? Il frémit. Stratégie ou pas, il ne pouvait pas prendre le risque de la perdre de cette manière… La jeune fille comprit par son silence qu’il hésitait. Elle le fixa droit dans les yeux, attendant sa décision.
- D’accord, murmura-t-il.
- Quoi ?
- Je t’autorise à sortir, pour ce soir. Mais je veux que tu ne me quittes pas d’un pouce. Et tu obéiras à tout ce que je dirai !
Vanhi eut un tremblement nerveux. Elle avait tellement espéré voir ce moment arriver qu’elle n’y croyait plus. Elle hocha la tête doucement.
- Bien. Nous allons diner. Habille-toi.
Elle acquiesça et enfila en un éclair une blouse en lin trop grande pour elle et un pantalon en toile grisâtre. Elle jeta sa chemise de nuit sur le lit en pagaille et Caliel la devança pour ouvrir la porte. C’est à ce moment-là que Lilith revint, accompagnée de cinq valets de chambre, reconnaissables à leurs plastrons d’acétates délavés. D’un geste de l’index, Caliel leur intima l’ordre de commencer le travail. Ils s’exécutèrent en évitant soigneusement le regard des deux humains, pendant que Lilith observait une Vanhi habillée et trépignante. Celle-ci avança jusqu’à la porte à petits pas. Elle posa ses deux mains sur le chambranle en bois et osa un regard timide vers Caliel, comme si elle avait peur qu’il change brutalement d’avis. Il se contenta de l’observer sans sourciller, alors elle tourna la tête et analysa le couloir sombre qui se profilait devant elle. Relativement long, la porte de sa chambre était la seule ouverture du couloir. À environ cinq mètres devant elle descendait un escalier aux marches imposantes, recouvertes d’une moquette bordeaux poussiéreuse du peu de passage qui animait cette partie interdite du château. Vanhi s’avança d’un pas dans le couloir. Les cheveux poisseux de Lilith balancèrent entre ses cornes en même temps qu’elle sursautait d’effroi. Mais Caliel ne broncha pas. À la place, il se tourna vers la petite démone et d’une mine grave s’adressa à elle :
- Est-ce que tu serais prête à sacrifier ta vie pour elle ?
- Je n’irais peut-être pas jusqu’à mourir pour une humaine…
Lilith déglutit en réfléchissant à ce qu’elle venait de dire. Elle eut du mal à soutenir le regard effrayant de son dynaste. Ses iris clairs la toisaient calmement d’une menace silencieuse qui la terrorisait. Elle ne savait que trop bien de quoi il était capable.
- Mais… reprit-elle. Je me suis attachée à elle… Donc si tu me demandes si je me battrais corps et âme pour lui éviter de se faire bouffer, la réponse est oui.
- Trop sympa, planche à pain ! lança Vanhi, moqueuse.
Elle avait du mal à imaginer la démone adolescente faire face à n’importe laquelle des créatures massives du château. Malgré cela, Caliel lui faisait confiance. Il s’avança jusque Vanhi et lui tendit le coude. La jeune fille s’accrocha à son bras et ils commencèrent à descendre les escaliers, suivis de près par Lilith qui fermait la marche et surveillait leurs arrières. Plus ils descendirent la tour ouest, plus le tintamarre et l’agitation quotidienne de la vie au château devenaient audibles, comme un murmure dérangeant. Ils déboulèrent tout en bas de l’escalier sur un immense hall complètement vide. À la place d’un plafond solide se mouvaient des nuages noirs opaques, ponctués d’éclairs silencieux qui se reflétaient sur les armoiries argentées disposées sur les murs. Aucune trace d’une quelconque autre voûte que ce plafond magique, irréel, qui pourtant les protégeait du monde extérieur. Les grandes dalles d’ardoises au sol étaient usées et des fissures blanches visiblement très anciennes les sillonnaient de part en part comme si cette pièce aujourd’hui laissée à l’abandon avait jadis été très fréquentée. De la poussière en grosses couches s’agglutinait sur les meubles et étagères vides et quelques insectes se promenaient tranquillement ici et là sans être inquiétés.
- C’est l’ancienne salle de bal du château, souffla Caliel en voyant que Vanhi analysait l’endroit où ils se trouvaient. La tour ouest a été abandonnée il y a un siècle, après qu’elle ait été déclarée maudite.
- Maudite, pourquoi ? demanda Vanhi.
- Parce que c’est ici que s’est fait tuer le roi de feu Cassius, intervint Lilith. Assassiné par la main de son dynaste de l’époque.
Elle accompagna ses dires d’un geste vers un tableau dont la vieille peinture avait grassement dégouliné jusqu’au cadre de bois miteux. Sous les filaments de toiles d’araignées, on devinait la silhouette massive d’un roi au visage parsemé d’écailles.
- C’était l’époque où le Royaume des Ténèbres était prospère. Les anciens nous racontent que la vie y était facile, que ses habitants n’étaient pas tous des parias et des vauriens… Aujourd’hui, tout n’est que misère, continua Lilith d’une mine déconfite.
- Qui était ce dynaste ? demanda Vanhi, curieuse.
Caliel la tira jusqu’à lui doucement et se pencha vers son oreille.
- Le roi actuel…Wulgrin, murmura-t-il.
Un frisson la traversa et elle se détourna du tableau, toujours collée à Caliel. Il la mena jusqu’à la porte du fond, un battant de plomb austère qui contrastait avec le prestige passé du hall de la tour ouest. Vanhi découvrait absolument tout ici : lorsqu’elle était arrivée au château de Wyce quelques mois plus tôt, elle était totalement inconsciente et Caliel l’avait portée jusqu’à la chambre où elle s’était réveillée le crâne endolori. Elle n’en était plus jamais sortie jusqu’à ce moment précis.
Le jeune homme s’immobilisa et hésita un instant. Son regard jongla entre Lilith, visiblement pétrifiée, et Vanhi qui releva les épaules, nullement impressionnée. Elle attendait ce moment depuis bien trop longtemps. La porte grinça lorsque Caliel l’ouvrit. Vanhi l’observa se raidir et reprendre son masque figé de prédateur : un regard glacial, les sourcils froncés et la mâchoire serrée, inébranlable. Elle redécouvrait chez lui ce comportement à chaque fois qu’ils n’étaient plus seuls, comme s’il voulait écraser les autres de son aura impressionnante, en se donnant l’image de l’être le plus effrayant possible. Vanhi ne voyait cette attitude que comme une façade, elle ne voulait pas croire l’Autre qui lui répétait qu’il s’agissait en réalité d’un aspect concret de sa personnalité… En une fraction de seconde, Caliel avançait d’un pas assuré à travers des couloirs remplis de créatures qui cessèrent leurs activités, surpris. Vanhi les regarda tous et ne chercha pas à passer inaperçue. Au contraire, elle était là et elle comptait bien le faire savoir à tout le monde. Elle ne savait pas encore si elle parviendrait à maîtriser de près ou de loin la force des pouvoirs de l’Autre, mais le savoir de son côté lui donnait une dose d’adrénaline et lui insurgeait le sentiment d’être invincible. Elle releva le menton et calqua ses pas sur ceux de Caliel. Derrière, Lilith sentit un frisson lui traverser l’échine. Le spectacle de deux humains bras dessus bras dessous, qui se promenaient sereinement au beau milieu de vampires et de démons, c’était juste invraisemblable. Les créatures qui s’arrêtaient pour observer le tableau n’avaient d’yeux que pour Vanhi, pour sa chair, pour son sang. Si Caliel était intouchable depuis plusieurs années, c’était loin d’être le cas de la jeune humaine qui agrémentait les fantasmes des trois quarts du château… La petite démone ne comprenait vraiment pas pourquoi son dynaste s’était décidé à la sortir de sa chambre. C’était inconscient. Et dangereux. Pour elle, comme pour lui…
Au bout d’un long moment de parade à travers des couloirs et des halls sans fin, ils arrivèrent au niveau d’un escalier en colimaçon qui tournait autour d’une tour sculptée à l’intérieur même d’une immense salle. Des gardes mécènes étaient postés un peu partout, guettant Vanhi de leurs regards convoiteux. Caliel lui fit grimper l’escalier jusqu’à arriver sur une balustrade qui contournait la tour et ouvrit l’unique porte qui menait à l’intérieur. La pièce avait une forme de polygone où une porte close couvrait chaque pan de mur, décoré de moulures d’inspirations gothiques très travaillées. Des symboles surement démoniaques étaient peints sur les six façades de la salle étrange, d’un liquide noir qui avait coulé un peu partout sur le plancher abimé. Au milieu de la pièce, trois personnes étaient assises à une grande table aux pieds d’or, sur laquelle quatre couverts attendaient d’être servis. Lorsqu’ils aperçurent leur dynaste en compagnie de l’humaine, deux d’entre eux stoppèrent leur conversation et se levèrent, surpris. La troisième resta stoïque et ne daigna même pas tourner la tête dans leur direction. Mais Vanhi savait déjà de qui il s’agissait. La porte se referma derrière Lilith dans un claquement sourd et plus aucun bruit ne se fit entendre, hormis le crépitement des centaines de bougies qui illuminaient la pièce d’une lueur cireuse particulièrement angoissante.
- Lilith, ordonna Caliel, fais apporter un couvert de plus. Vanhi, je te présente mes chefs de factions mécènes.
La jeune humaine lâcha le bras de Caliel pour observer les autres occupants de la pièce pendant que la petite démone s’éclipsait discrètement par une autre porte, ce qui fit sursauter Vanhi. Visiblement, les autres portes n’étaient pas que des éléments de décoration, mais de véritables passages. Mais où menaient-ils ? De l’extérieur, une seule ouverture était visible… La première des créatures, un démon à la longue chevelure noire tressée et à la peau grisâtre s’avança vers elle en lui souriant.
- Bonjour, princesse, lui lança-t-il d’une voix enjouée.
- Princesse ? balbutia Vanhi. Mais, je…
Caliel eut un sourire en coin moqueur et elle n’insista pas.
- Je m’appelle Arran, chef des factions mécènes sud, reprit le démon.
- Arran ? Le frère de Lilith ?
Il hocha la tête en souriant. Son allure décontractée et ses grands yeux rubis rappelaient en tout point les caractéristiques physiques de la servante de l’humaine. Ses cornes striées asymétriques s’enroulaient près de ses oreilles d’un mouvement harmonieux. Vanhi lui sourit en se disant qu’il n’était pas du tout déplaisant à regarder pour un démon. Ce qui n’était pas le cas du deuxième chef de faction. Il s’avança et saisit délicatement la main de Vanhi pour la lui baiser à la manière des gentilshommes d’autrefois en susurrant :
- Mon nom est Cobalt. Ma chère, c’est un plaisir de vous rencontrer enfin. Nous avions presque fini par croire que votre présence au sein de ce château n’était qu’une rumeur…
Ses yeux étaient tuméfiés, leurs contours cisaillés de cicatrices profondes qui partaient dans tous les sens sur ses paupières et jusqu’au teint mat de ses joues, comme une mosaïque de peau craquelée. Il n’avait pas d’iris, uniquement une pupille noire déformée et des yeux d’un blanc sale, traversés de partout par de minuscules vaisseaux ensanglantés. Son regard vide d’émotions ressemblait à celui d’un cadavre, mais le reste de son visage et de son corps paraissaient tout à fait normaux. Il se tenait très droit, un bras derrière le dos, dépassant Vanhi d’à peine quelques centimètres et la toisait en souriant. La jeune fille se racla la gorge et s’excusa en marmonnant, prenant soudainement conscience qu’elle devait le défigurer de manière totalement irrespectueuse.
- Ne vous excusez pas, très chère, clama-t-il. Les anges déchus font souvent cet effet-là sur les humains.
Un ange déchu. Vanhi n’était même pas surprise. Toutes ses croyances et ses non-croyances s’étaient envolées lors de son premier passage dans le monde d’Elwinah. Elle avait jusque-là rencontré des elfes, des ogres, des fées…. C’était tout juste si elle s’attendait à croiser le Père Noël en train de cuver au détour d’un couloir de ce château sordide. Lilith revint, chargée d’une assiette et de couverts qu’elle déposa sur la table.
- Le repas va être servi, dit-elle.
- Tu ne manges pas avec nous ? demanda Vanhi avant qu’elle ne s’éclipse.
Lilith la reluqua du bout des yeux sans souffler mot. Elle qui d’habitude se comportait comme une véritable petite effrontée ne faisait plus la fière devant les trois chefs de guerre du Royaume des Ténèbres. Caliel s’assit en soupirant.
- Ne dis pas n’importe quoi. Assieds-toi, ordonna-t-il. Et tu as intérêt à manger si tu ne veux pas retourner pressément dans ta chambrée.
Vanhi le fusilla du regard, se retenant de lui lancer une réplique acerbe. Visiblement, il n’y avait pas que Lilith qui changeait de comportement en compagnie d’Arran et de Cobalt. La jeune fille obéit sans un mot et s’installa en face de celle qui n’avait pas bougé d’un millimètre, la tête baissée vers son assiette vide. Morwën releva vers elle son unique oeil valide et la dévisagea d’un regard qui aurait pu la tuer dans l’instant. La démone devenue borgne depuis leur précédente rencontre portait désormais un cache-oeil noir à demi enseveli sous sa tignasse de cheveux rouges en désordre, et même si elle ne se doutait pas que Vanhi était directement impliquée dans cette infirmité partielle, elle ne la tenait pas dans son coeur. Ajouté à cela le fait que Morwën était éperdument amoureuse de Caliel et ne s’en cachait pas, elle et Vanhi ne risquaient pas de devenir amies de sitôt. Lilith disparut par une des portes tandis qu’une horde de servants déboulèrent de toutes parts pour poser des plats particulièrement garnis sur toute la table. Le ballet de va-et-vient dura près de cinq longues minutes pendant lesquelles personne ne broncha. Puis un dernier petit servant, un jeune démon d’à peine une dizaine d’années servit du vin aux cinq occupants de la table avant de déguerpir, laissant ses maîtres profiter de leurs repas, seuls. Vanhi baissa les yeux vers les plats majestueux : sur l’un d’eux trônait le cadavre d’un cygne garni de petits légumes colorés et entourés de volailles grasses brillantes. La plupart des plats étaient à base de viande, d’aspect et de couleurs appétissantes et agrémentés de végétaux et d’herbes qui magnifiaient ce tableau directement sorti d’une fresque royale. Une table digne d’un banquet pour seulement quelques personnes. Ce ne fut que lorsque Caliel daigna remplir son assiette d’un morceau du cygne, qu’il découpa avec sa dague d’un geste particulièrement brutal, que ses chefs de factions et l’Éparque osèrent toucher au repas. Vanhi resta un moment immobile, jusqu’à ce que le regard de Caliel devienne insistant. Elle se servit quelques mets soigneusement choisis dans ceux qu’elle pensait deviner l’origine et tâtonna timidement un légume du bout de sa fourchette avant de le goûter du bout des lèvres. Le contact avec sa langue fut brulant et elle s’empressa de boire une lampée de vin pour apaiser la piqure des épices. Elle essaya de faire bonne figure, mais sentit le feu lui monter aux joues, ce qui ne manqua pas de faire sourire Arran qui était le seul à avoir remarqué son malaise. Amusé, il lui jeta un morceau de gros pain blanc qu’elle attrapa au vol en toussotant. Elle en grignota le quignon, ce qui la soulagea immédiatement et remercia le démon d’un hochement de tête entendu. Ils mangèrent ainsi en silence pendant quelques minutes, leur tranquillité glaciale seulement perturbée par le cliquetis des fourchettes et de mastication. Enfin, ce fut Cobalt qui prit la parole.
- Alors, princesse. Pardonnez mon inconvenance, mais vous me semblez très… livide. Vous n’êtes pas malade au moins ?
Morwën ricana. Caliel ne leva pas les yeux de son assiette, mais visiblement cette remarque l’agaça. Vanhi elle aussi prit mal la réplique. Certes, elle n’était pas belle à voir après ces mois d’enfermement, mais le lui rappeler n’était pas vraiment d’une galanterie hors norme. Et puis, il avait vu sa tête ce type ? Elle en profita pour arrêter de manger – activité qui ne l’intéressait pas plus que ça depuis ses trois grèves de la faim dans le but d’attirer l’attention de Caliel – et se redressa pour répondre de manière dédaigneuse :
- Disons que l’air putréfié de ce château miteux ne me réussit pas. Enfin, je ne dis pas ça pour vous.
Arran recracha tout le vin qu’il venait d’ingurgiter et se mit à éclater de rire. Ayant peur d’avoir été un peu trop loin, Vanhi jeta un regard furtif à Caliel, mais la posture du jeune homme n’avait pas changé. Il releva la tête pour observer Cobalt qui était visiblement plus que vexé.
- Celle-là, tu ne l’as pas volé Cobalt, souffla-t-il. On ne t’a jamais appris que les femmes étaient très susceptibles ?
- Enfin quelqu’un qui ose te remettre à ta place ! lança Arran en jetant un clin d’oeil à Vanhi.
Vanhi eut envie de sourire. Décidément, elle aimait bien Arran, qui semblait ressembler à Lilith encore plus que ce qu’elle ne pensait. Le reste du repas se passa sans autre encombre et dans une relative bonne humeur, puisque Cobalt ne daigna plus ouvrir la bouche. Lorsque Caliel se leva pour ramener Vanhi à sa chambre, elle l’attrapa par le bras.
- Peux-tu me faire visiter le château ? S’il te plait Caliel…
Le jeune homme fronça les sourcils, énervé par l’attitude enfantine de Vanhi devant ses sous-fifres.
- Ce soir, ça n’est pas possible. Arran, Cobalt et moi avons un conseil dans un peu moins d’une heure.
- Demain alors ?
- Arrête, Vanhi.
La jeune fille eut envie de crier, mais se ravisa. Aller dans le sens de Caliel ne pouvait lui être que bénéfique, et il lui avait déjà prouvé par le passé que ses crises larmoyantes n’avaient aucun effet sur lui. Elle acquiesça d’un air triste bien maîtrisé et le suivit jusqu’à l’une des portes en saluant les deux chefs d’armée. Elle n’eut aucun regard pour Morwën, qui ne leva d’ailleurs pas la tête vers eux. Lorsque les deux jeunes humains traversèrent la porte, ils se retrouvèrent comme par magie dans le hall déserté de la tour ouest.
- Mais, que… ? balbutia Vanhi.
- La salle du pentacle est cernée de sortilèges démoniaques, répondit simplement Caliel en commençant à avancer vers l’escalier qui menait à l’unique chambre de la tour. Les portes te mènent là où tu veux aller…
- Là où je veux aller, hein ? pensa Vanhi.
- …Il convient de savoir s’en servir, bien sûr, rétorqua Caliel en lui lançant un regard plein de sens par-dessus son épaule.
Sans un mot, elle le suivit jusqu’à sa chambre. Comme prévu, tout était propre et chaque meuble avait été remis à sa place. Les rideaux et les draps avaient été changés, remplacés par du linge frais et neuf. Des douceurs sucrées étaient disposées sur un plateau d’argent sur la table de nuit. Digne d’un hôtel de haut standing. Avec des vampires en plus. Elle s’assit sur le lit et observa Caliel. Il resta debout, mal à l’aise, et lui souhaita une bonne soirée en tentant de s’éclipser.
- Attends, Caliel, susurra Vanhi.
Il se retourna vers elle.
- J’ai une question à te poser, mais je ne sais pas comment tu vas le prendre.
- Si c’est à propos de la visite du château, c’est hors de qu…
- Non, l’interrompit Vanhi. Non, c’est que… je me demandais… Est-ce que tu vois quelqu’un d’autre ?
Caliel fut déconcerté par cette question à laquelle il ne s’attendait pas du tout.
- Mais… non. Pourquoi me demandes-tu cela ?
- Et bien… Ça fait longtemps que tu m’évites, et tu ne dors plus ici les nuits, donc j’ai supposé que…
- Bien sûr que non, soupira-t-il en s’asseyant à ses côtés.
Peut-être que ce fut sa réponse inattendue, ou le fait qu’il la frôla légèrement en s’asseyant, mais Vanhi sentit un agréable frisson caresser sa peau. L’Autre n’avait pas menti : il lui rendait peu à peu l’usage de ses émotions. Et Caliel faisait naître en elle une foule de sensations plus contradictoires les unes que les autres.
- C’est juste que… reprit-il, tu étais si distante. J’ai cru que tu avais perdu l’esprit à rester enfermée. Lorsque tu ne hurlais pas après moi, tu restais prostrée dans un coin de la chambre, je ne savais plus quoi faire et te voir ainsi me brisait le coeur.
- Où dors-tu alors ?
- Ici et là… Le château regorge de chambres vides. La plupart des gens ici préfèrent éviter à devoir y séjourner la nuit.
- Et ce soir ? Tu dors plutôt ici… ou là ?
Il l’étudia, stupéfait de ce changement soudain de comportement.
- Est-ce que tu me demandes de passer la nuit avec toi ?
- C’est ta chambre après tout, répondit-elle en haussant les épaules.
- Alors… je verrai.
Vanhi prit une minute pour remettre de l’ordre dans le flot de souvenirs et de sentiments qui déferlaient en cascade dans son coeur. Un sourire bien triste lui redessina le contour de ses lèvres roses, et elle se mit à murmurer, comme pour elle-même :
