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La colère comme dernier moyen d'expression.
Au fil d’une déambulation composée de plusieurs tableaux, parfois fantasmagoriques mais toujours ancrés dans la réalité, Christos Chryssopoulos enquête et observe les symptômes d’un mal qui nous ronge. Il y pose le constat d’une société de surveillance, qui isole et oppose. Où l’incommunicabilité grandit au point que la colère s’impose (à nous) comme ultime possibilité de sortir de soi et fait de nous sa première victime.
Nous sommes ainsi tour à tour confrontés aux idéologies racistes, à la violence au travail, aux relations entre hommes et femmes, à la cellule familiale, au milieu scolaire, à travers un subtil jeu de dialogues qui rend compte des difficultés de communication entre ceux qui possèdent la parole et ceux qui ne l’ont pas.
L’auteur-narrateur apporte un commentaire à la manière d’un chœur antique entre chaque tableau et finit, dans le dernier tableau, par prendre corps en tant que personnage, en suivant un autre à son insu et rendant ainsi compte au lecteur de son mode opératoire.
Cette courte fiction montre que nous sommes victimes de la violence et de l'incommunicabilité dont souffre la société.
EXTRAIT
Il y a des moments où la colère vous emprisonne. On veut éviter qu'elle n'éclate, on essaie de trouver une issue, mais il n'y a pas d'autre moyen pour échapper à la colère que la colère même. Mieux vaut alors que tout aille vite, en espérant que ça passera d'un coup. Sans douleur. Sans que subsiste aucune trace de rage.
Voyageur n°1 : Qu'est-ce que t'as à me regarder, hein ?
Voyageur n°2 : Pardon ?
Voyageur n°1 : Je dis : qu'est-ce que t'as à me regarder ?
Voyageur n°2 : Mais rien.
Voyageur n°1 : Ah ouais, rien ? Alors baisse la tête, OK ?
Voyageur n°2 : Je ne comprends pas ce que vous dites.
Voyageur n°1 : Tu vas voir si tu comprends pas, enfoiré. Je te dis de baisser les yeux, OK ?
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Contemporain et visionnaire,
Terre de colère est un espace fermé, sans pitié, d'où sourd la douleur des Grecs, et qui préfigure l'avenir de tous les peuples placés sous le joug du totalitarisme économique. -
Le Matricule des anges
Parce qu’il est écrivain, Chryssopoulos met de la vie là où l’on ne voit plus que de l’actualité - et encore. -
Le Monde des Livres
À PROPOS DES AUTEURS
Né en 1968,
Christos Chryssopoulos est l’un des jeunes romanciers et nouvellistes le plus remarqué de la littérature néo-hellénique. Ses livres sont traduits en cinq langues. En 2009, il reçoit le prix de littérature européenne.
Anne-Laure Brisac est responsable éditoriale à l’Institut national d’histoire de l’art (INHA). Elle est traductrice de grec moderne (littérature contemporaine : romans et théâtre) et d’anglais (essais en histoire de l’art, revue Histoire de l’art, Perspective, actes de colloque…).
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Seitenzahl: 51
Veröffentlichungsjahr: 2016
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TERRE DE COLERE
© ( Éditions ) La Contre Allée ( 2015 )Collection Fictions d'Europe.
Christos Chryssopoulos
TERRE DE COLERE
Traduit du grec par Anne-Laure Brisac
La collection « Fictions d'Europe » est née d'une rencontre entre la maison d'édition La Contre Allée et la Maison européenne des sciences de l'homme et de la société. Désireuses de réfléchir ensemble au devenir de l'Europe, La Contre Allée et la MESHS proposent des récits de fiction et de prospective sur les fondations et refondations européennes.
Martine Benoit,directrice de la MESHS.
C'est le matin, tôt, et la rue est déserte. Cette heure-là a ses fidèles. Ils se tiennent debout, les mains dans les poches, le dos collé au mur de la gare de chemin de fer. Alignés comme pour une cérémonie religieuse. Raides et silencieux – comme devant un peloton d'exécution. Ils ne se regardent pas. Ils ont les yeux braqués devant eux, ils balayent la rue du regard d'un air farouche, mais leur tête reste immobile. Seuls les globes oculaires s'agitent fébrilement dans leur cavité, à l'affût du moindre mouvement sur l'avenue : une voiture qui passe, le bus qui dessert la gare, un taxi ou le vélo d'un immigré qui travaille de nuit.
Le rythme intérieur de la rue, ils le connaissent bien. L'autobus passe toutes les demi-heures. Le responsable Trafic passe la main à son collègue à 4 h 30 du matin. Les femmes de ménage arrivent avec la voiture de service peu avant l'aube. Quelques minutes plus tard, c'est la distribution des journaux, les livraisons aux magasins, la police qui fait sa ronde dans la gare. Les balayeurs, le personnel d'accueil de l'hôtel d'en face, les alcooliques et les junkies, chacun a son heure, son itinéraire, sa façon de marcher, son rythme. Les trajets des passants anonymes sont définis eux aussi par la routine et la répétition.
Pour eux, c'est la même chose. Chacun a sa propre place le long du mur. Son heure d'arrivée et sa manière de se tenir. Si l'un d'eux tarde ou manque à l'appel, l'emplacement reste vide. Non qu'ils aient convenu d'un code et y obéissent, mais par la force de l'habitude et d'une hiérarchie implicite. Pour certains, cela fait des années qu'ils se postent là, pour d'autres, c'est récent. L'origine géographique compte aussi. Mais c'est surtout l'ancienneté qui détermine l'emplacement le long du mur.
C'est l'hiver. Ils ont les jambes serrées, leurs cuisses se touchent. L'air glacé enveloppe les corps et ils ne font qu'un avec l'enceinte de la gare. On dirait des statues et, si l'on ne distinguait leur souffle dans l'air humide, on pourrait les prendre pour des statues de pierre.
Homme n°1 : Il est là-bas en face, tiens.
Homme n°2 : On y va, te dégonfle pas, c'est juste un enfoiré.
Homme n°1 : Il a une caméra ?
Homme n°2 : Qu'est-ce que tu me parles de caméra, Ducon ? On y va, il est tout seul, je te dis.
Homme n°1 : OK, vieux.
Homme n°2 : Avance, un seul coup et c'est bon, tu te dégonfles pas, voilà.
Ils connaissent si bien le rythme de la nuit que leur attention se porte uniquement sur les petits événements qui sortent de la routine. Le passager qui interrompt sa marche pour les observer. Un téléphone portable à la sonnerie inhabituelle. Un groupe de types en sweatshirt noir et au crâne rasé. Chaque apparition de ce genre peut faire naître l'espoir ou les tenir en alerte. Si aucun événement ne survient, alors de nouveau le silence enveloppe tout. Mais si quelqu'un s'approche tout près de la gare, les corps se raidissent, les yeux se lèvent et les poings se serrent. Mais toujours en silence…
Homme n°1 : Qu'est-ce tu fous là ?
Immigré : …
Homme n°2 : Parle ! Ta mère t'a bien appris à parler, enfoiré ?
Homme n°1 : Regarde-le, il a l'air de dormir.
Homme n°2 : Ils sont où, les autres ? T'es le seul à avoir dormi là, par terre ?
Homme n°1 : Tout à l'heure il y en avait plein, ils sont partis où, tes copains, hein ?
Homme n°2 : C'est ça, colle-toi au mur, macaque, comme si t'allais passer à travers.
Homme n°1 : Pfff ! l'enfoiré.
Immigré : …
Homme n°2 : Regarde-moi cet enfoiré, il tremble de trouille.
Homme n°1 : Eh oh, Ben Laden, tu vas pas te chier dessus et tout nous saloper, t'entends ?
Homme n°2 : Tu vas le payer, si tu salopes tout avec ta merde.
Homme n°1 : Ils ont tous foutu le camp, les autres, putain, ils ont laissé que ce pygmée.
Homme n°2 : Tu perds rien pour attendre…
Homme n°1 : C'est des bêtes, je te dis, dans leur pays, ils vivent dans des étables.
Homme n°2 : Et ils sont venus chez nous pour voir comment ça vit, un humain.
Homme n°1 : Ils nous ont envahis, mon vieux, ils sont partout, ces faces de singe, putain.
Il est rare que les clients viennent à pied. En général une voiture s'approche, elle roule moins vite que les autres. Elle s'arrête et le conducteur les regarde droit dans les yeux. Les premières secondes, ils ne manifestent aucun signe. C'est juste la phase d'évaluation. Mais si cela se prolonge, alors l'évaluation laisse place à l'invitation. Nul mot échangé. Aucun signe de connivence. Rien d'explicite. La rémunération est fixée par le conducteur. Tout passe par le regard, et la transaction n'admet qu'une réponse : oui, ou non.
L'immigré a quelques secondes pour décider. Soit il acquiesce, soit (plus rarement) il refuse. La plupart du temps il se contente de faire un pas en avant, il ouvre lui-même la portière et se glisse rapidement sur le siège arrière. Il a peu le loisir de refuser. Décliner éventuellement la proposition implique que la voiture en question ne s'arrêtera plus devant lui. La réalité, c'est que personne ne peut s'offrir le luxe de dire non. Ceux qui viennent d'arriver à la gare ne mettent pas longtemps à l'apprendre.
La voiture est repartie, laissant les places vacantes. Une place, parfois plusieurs. Les rangs ne se resserrent pas après le départ de la voiture. L'emplacement de ceux qui ont été choisis reste vide. En général ceux qui sélectionnent savent qui est placé où (ou quelqu'un peut leur avoir recommandé tel ou tel en particulier) et ainsi, les endroits vacants leur permettent de repérer facilement si celui qui les intéresse est disponible.
