Terre mon corps - Michelle Fourez - E-Book

Terre mon corps E-Book

Michelle Fourez

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Beschreibung

Éléonore, François et Jane ont tous trois, pour des raisons diverses, décidé de «quitter Babylone», de changer de vie. Ils vivent maintenant en Andalousie et se rencontrent tandis que la forêt proche se consume. Éléonore, une femme d'âge mûr, est célibataire. Jane et François sont mariés, ils ont deux jeunes enfants, Helios et Salomé. Entre eux et avec la nature se tissent des liens tout en nuances...

Terre mon corps est un roman inquiet, où les questions de l’amour et de la transmission font écho aux dégâts infligés à l’environnement. Un roman où le climat importe par-dessus tout, qui fréquente les non-dits sans craindre pour autant la révolte. Terre mon corps est le début d’un chant de gratitude espagnol, Tierra mi cuerpo, agua mi sangre...


À PROPOS DE L'AUTEURE

Michelle Fourez est professeur de lettres. Après une enfance vécue au plus près de la terre et des arbres, elle étudie la philologie romane et la philologie hispanique à l’Université libre de Bruxelles. Terre mon corps est son dixième roman.

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Seitenzahl: 89

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Partie I Le feu, l’eau

Alors, elle le voit.

Il porte en triomphe l’enfant blonde et bouclée, ange inconsciente de sa beauté. Il la porte haut dans ses bras. Elle doit avoir trois ans et lui trente, un peu plus, peut-être.

Leurs visages presque gémellaires. Lui à peine moins blond qu’elle, les cheveux longs, le front déjà dégarni.

Il marche vite par les allées du grand magasin, à la recherche de quelque chose qu’il ne trouve pas. On sent dans la démarche son agacement, sa hâte d’être dehors.

Je déteste Babylone, répète-t-il à l’enfant indifférente à ses propos, tant la sollicitent les regards, les sourires de tous ces gens incapables de résister au charme de cette enfant aux yeux clairs, aux cheveux de lumière.

C’est si rare, ici, en Andalousie.

Son pantalon à lui est sale, largement troué à l’arrière. Il ne porte pas de slip et on voit son cul, un beau cul mince, galbé, d’homme ardent et tenace.

Elle, de passage. Une année sabbatique, a-t-elle annoncé à tout le monde.

Dans la force de l’âge, cinquante ans, un peu plus peut-être. Femme d’affaires. Affairée. Célibataire. Pas d’enfant.

Un choix, prétendait-elle.

Business woman, disait-on, dans une entreprise pharmaceutique. Séjours à Hong Kong, New York, Buenos Aires. Retours à Bruxelles, dans le quartier européen où elle était propriétaire d’un appartement. Des amours de passage, beaucoup d’amours de passage, à Bruxelles, Hong Kong, New York, Buenos Aires. Parfums Chanel achetés dans les aéroports, montres Cartier, sacs Vuitton, carrés Hermès, comme d’autres s’achètent un paquet de biscuits. Ni plus ni moins de bonheur qu’un paquet de biscuits. Robes Armani, haut perchée sur des chaussures Louboutin. Les enlever aux contrôles douaniers. Se sentir moins que rien sous le portail si ses bijoux de métal précieux l’obligeaient à s’arrêter. À écarter les bras, à se laisser tâter par une femme gantée de plastique bleu. Amoindrie. Vous pouvez passer, Madame.

Rechausser les Louboutin. Glisser dans sa pochette de cuir l’ordinateur qu’un homme en uniforme et au regard vide vient de scanner.

Vous pouvez passer, Madame. Pass, please.

Dormir pendant tout le vol. Pas de bagage en soute. Elle est là pour quelques jours seulement. Des réunions et toujours des réunions.

Le nom de sa compagnie pharmaceutique, imprimée en grand sur une feuille A4, tenue bien droite par celui qui l’accueille d’un signe de tête.

Taxi vers l’hôtel. Bain de bulles. Peignoir blanc en coton peigné. Design italien pour la table, le lit, le fauteuil. Cognac et whisky dans le mini-bar.

Et l’ennui. Et l’angoisse, debout face à la fenêtre, debout devant les tours de Hong Kong. Une infinité de tours où sans doute grouille la vie. Ici, debout pieds nus sur l’épaisse moquette, une solitude qui vous prend au cœur comme un chien silencieux et traître vous mordrait au mollet. Ville porc-épic que domine l’immeuble de la Bank of China.

Bank of China. Bank of China pour tout paysage.

Éléonore s’évanouit. Sa tête heurte le bord du lit. Quand elle revient à elle, du sang continue de couler de son front sur la moquette. Elle se relève. La blessure est superficielle.

Alors, elle annule la réunion de travail prévue le lendemain, à dix heures. Appellera la société pharmaceutique demain aussi – il fait nuit, maintenant, en Belgique. Réserve aussitôt un billet de retour. Vide dans les toilettes son flacon de Chanel N°5.

Elle donnera sa démission.

Une nouvelle vie.

Ici, en Andalousie, dans la petite maison louée à l’ombre de trois oliviers, Éléonore apprend à vaincre autrement.

Vaincre le qu’en dira-t-on, cette plaie venue du regard des autres. Des hommes, des femmes surtout, toutes celles avec qui elle a grandi. Là-bas, en Belgique. Dans ce petit pays étrange, au coin d’un bois, au cœur des prairies et des champs.

Ces paysannes tôt endeuillées, tôt entrées en vieillesse, comme d’autres entrent en religion.

Éléonore, celle qui étudie loin. Celle qui ne parle pas comme on parle ici. Qui, à quinze ans, prend seule un bateau puis un train pour l'Angleterre, sac sur le dos, et qui revient des étoiles dans les yeux. Elle parle de la Vénus au Miroir, du Mariage des Arnolfini, vus à la National Gallery. Quelle mijaurée. On ne comprend rien à ce qu’elle dit. Qu’elle aille ramasser les pommes de terre, plutôt, qu’elle porte des jupes plus longues !

Une voix lui dit que ce n’est pas là son chemin, les pommes de terre à ramasser, les pieds dans la terre argileuse, les yeux tournés vers les nuages menaçants.

Alors, il y avait eu l’entreprise pharmaceutique, la tour orgueilleuse de la Bank of China dans le ciel de Hong Kong, pas loin de son hôtel, toujours le même.

Puis cette chute à l’hôtel.

Et maintenant, la maison sous les oliviers.

Son refuge.

Au cœur d’un village déserté.

Les jeunes s’y comptent sur les doigts de la main. Il n’y a pas d’autres étrangers.

Éléonore mange peu, se nourrit de figues, de fromage de chèvre acheté aux voisins, d'oranges, de pois chiches. Elle mange à même la table de bois brut, sans nappe, tous volets clos, tant la chaleur est vive encore, l'après-midi.

On l’appelle la Extranjera, l’Étrangère. Elle l’a entendu au bar où elle est entrée, la seule femme dans ce bar, le dimanche à onze heures, après la messe. Elle comprend tout ce que l’on dit. ¿ Francesa ? ¿ Y su marido, dónde está ?

Éléonore sourit, leur parle. No soy francesa, soy belga. Alors ils se tournent vers elle, font cercle et leurs visages s’éclairent. Elle les regarde. Se rappelle, mais juste quelques instants, comme si cette pensée était dangereuse. Qu’elle vient du même univers qu’eux, le même univers de mains calleuses, de dos courbés, de peaux tannées par des vents trop forts.

Comment a-t-elle pu oublier ?

Mis padres eran campesinos. Mes parents étaient paysans. Alors le cercle se resserre un peu plus autour d’elle. On lui offre du vin rouge, des olives. On l’appelle Eleonora.

Reste à apprivoiser les femmes.

Leur jalousie. La rivalité venue du fond des âges. Éléonore est belle encore. Dangereuse. Elle entend leurs chuchotements à son passage par les rues étroites du village.

Elle tente de se débarrasser de sa peur et affronte leur regard, le visage ouvert et confiant.

Elle s’arrête devant l’une d’elles en train de tresser un panier, assise à l’ombre d’un figuier. La tresseuse aux mains expertes s’appelle Providencia. Avec elle, Eleonora apprend à tresser son propre panier.

Providencia est patiente. Éléonore découvre que ses mains, dont on a toujours dit qu’elles ne savaient rien faire, sont habiles. Capables de tordre les fibres rouies à l’eau de mer, de les courber, de les lisser.

Au bout de quelques jours, son panier est fini. Il est petit et rond. Providencia y dépose trois œufs de ses poules.

Aux autres femmes, Providencia dit qu’Eleonora a tressé son propre panier. Les chuchotements cessent.

C’est un vendredi de septembre. Il souffle un vent chaud venu d’Afrique.

L’harmattan, se dit Éléonore. Elle sait très bien que l’harmattan ne souffle pas en Andalousie, mais harmattan est un très joli mot, et le nom de ce vent-ci, elle ne le connaît pas.

Elle va, insouciante, scandant sa marche au rythme des trois syllabes, harmattan, harmattan, la tête penchée vers le sol.

Une peur vague, indistincte, lui fait soudain lever les yeux : d’abord, comme un nuage blanc, un seul nuage blanc, à l’est, au-delà de la montagne. Personne ne semble inquiet, ni les paysans dans les vignes, ni les femmes récoltant tomates et poivrons. Éléonore ne sepréoccupe donc pas et continue de flâner du côté de la rivière, en contrebas du village. Une rivière vive, malgré la chaleur et le vent sec dont elle ignore le nom.

Une rivière précieuse.

Personne ne s’inquiète, comme si on ne voulait pas voir, et il a grandi doucement, le nuage. À quinze heures, le feu atteint la première colline, à l’est. Déjà, il dévore les pins, les mimosas, les eucalyptus. On a cru que ce n’était rien, voulu croire que ce n’était rien.

Maintenant, c’est sûr, il viendra jusqu’ici, jusqu’aux maisons, jusqu’au cœur du village blanc.

Alors, tous rentrent des champs, des jardins, des prés. Tous en silence sortent les lances à eau, aspergent les murets de pierre. Tous savent que personne ne les secourra. Car le feu est partout, sur des dizaines de kilomètres. On le dirait plus tard à la radio, à la télévision. Pompiers débordés. Pompiers volontaires et désarmés. Plus loin, du côté de Cordoue, des gens seraient pris au piège, plusieurs dizaines de personnes brûlant comme des allumettes dans leur voiture, au cœur des forêts d’eucalyptus.

À dix-huit heures, quand la nuit commence à tomber, le village entier est encerclé. Seules des lances à eau dérisoires pour éloigner l'enfer.

Éléonore, d’abord prostrée et fascinée, rentre chez elle. Elle reste debout à la fenêtre et ne peut éloigner de son cœur la honte de trouver cela beau. Cet enfer sur terre, ces flammes rouges tout autour du village, ce feu dévorant jusqu'à la rivière où tous enfin se sont rassemblés, et elle aussi. Car, affolée à l'approche des flammes, elle a fini par y rejoindre les paysans, les paysannes, les enfants, les vieux ; tous priant, certains à genoux, au bord de la rivière salvatrice, seul recours contre la puissance de l'enfer.

Le feu épargne les maisons. Quelques bergeries sont léchées par les flammes, d’autres dévorées, avec au-dedans les chèvres, les moutons, les réserves de fèves et de pommes de terre. Détruits, les vergers de reinettes, les vignes. Le vent chaud amène jusqu’à la rivière le parfum douceâtre des fruits brûlés. Et l’odeur âcre des sangliers pris au piège.

Toute la nuit, le feu s’étend aux collines alentour. Toute la nuit, on reste près de la rivière. Cela dure trois jours. De temps à autre, on perçoit le bruit d’une explosion, là où un vigneron a laissé dans quelque abri une bonbonne de gaz. Il faudra attendre plusieurs jours encorepour aller constater l’ampleur des dégâts.

C’est là, près de la rivière, le soir du feu, qu’Éléonore revoit l’homme du supermarché. L’homme au pantalon troué.

L’enfant blonde est perchée sur ses épaules. Une femme, grande, aux longs cheveux bruns, tient par la main un autre enfant, un petit garçon de deux ans à peine. Sa femme, sans doute.

L’homme s’approche ; de toute évidence, il est comme elle, Éléonore, un étranger.

Ainsi donc, eux aussi vivent ici, non loin du village. Jamais encore Éléonore ne les y a croisés.

Avec la femme, il parle anglais ; français avec les enfants.

Je m’appelle François. Je suis belge. Comme vous, n’est-ce pas ?

Oui, notre accent.

Ils éclatent de rire.

Ils parlent un peu. Bien sûr, de l’incendie.

Et François, comme chaque saison, cherche des volontaires pour leur ferme, là-bas, sur la colline. C’est de l’autre côté de la rivière. Cela intéresserait-il Éléonore ?

L’homme aux cheveux bouclés n’a pas demandé son avis à la femme, apparemment, quand il a proposé à Éléonore de venir, quelques jours plus tard, les aider pour la récolte des pommes.

Lui n’est pas là. Pas un mot de bienvenue de la femme lorsqu’Éléonore arrive à la ferme avec son sac à dos, quelques vêtements et des gants de travail.

Juste un signe de tête. Elle est occupée à émincer des oignons rouges, dehors sur une table en bois, son petit garçon debout à ses côtés.