Terre Zéro - Jean Bury - E-Book

Terre Zéro E-Book

Jean Bury

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Beschreibung

Que cache la volonté d'Impérium Industries de développer la première intelligence artificielle ?

Christophe Vrécourt est un chercheur qui se voit proposé un poste important par une entreprise concurrente de celle dirigée par sa mère. Le but de sa mission ? Développer la première intelligence artificielle... mais le projet semble être déjà bien abouti à son arrivée. Pourquoi lui cache-t-on des choses ? Quel est le véritable but de Impérium Industries ?

Plongez dans un thriller de science-fiction haletant et découvrez, aux côtés de Christophe, les conséquences d'une avancée scientifique mal maîtrisée.

EXTRAIT

La sensation de froid grandissait encore. Elle en était sûre. Elle entra dans le salon. Sans allumer ici non plus, elle avança, aux aguets, jusqu'à la baie vitrée. Elle ouvrit les rideaux. La même lumière chaude, dorée, rassurante, nettoya la pièce de ses ombres. Elle était vide, normale, paisible.
Clémence se força à respirer profondément et ressortit dans le couloir. Elle ne parvenait pas à contrôler le tremblement de ses mains. Elle allait ouvrir la salle de bain quand elle entendit un bruit dans la cuisine. Un choc net et sonore. Son cœur s'emballa brusquement et se mit à cogner sauvagement dans sa poitrine. La gangue de froid qui l'écrasait se transforma soudain en grande coulée de lave, irradiant du creux de l'estomac dans tout son corps, comme si elle avait avalé trop vite un alcool fort. Jamais, dans aucune de ses visions, elle n'avait éprouvé une telle sensation. Elle passa le revers de sa main sur un front brûlant. Il était en sueur. Mais elle ne pouvait pas reculer. Elle n'avait jamais pu fuir aucune de ses visions. Elle savait qu'elle était sur le point de voir un monstre. Mais elle savait qu'elle ne pouvait pas y couper. Même si, pour la première fois depuis vingt ans, elle avait le sentiment que c'était dangereux.
Elle remonta le couloir jusqu'à la cuisine. Sous la porte close filtrait un rai de lumière. Clémence fut prise d'une crise de tremblement et dut inspirer de nouveau, profondément, plusieurs fois, pour retrouver un semblant de maîtrise. Elle serra les poings et poussa la porte.
Le monstre était tranquillement assis, les pieds croisés sous la chaise, en short et tee-shirt, les cheveux ébouriffés, devant un bol de chocolat chaud. Il leva vers Clémence des prunelles glacées qui n'avaient rien d'humain. Un démon dans un corps d'adolescent.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Le roman est bien construit avec une première étape qui est la description de la fuite et qui nous permet d’être accroché très rapidement. Par la suite, ce rythme ne baisse pas et l’auteur sait garder le suspens jusqu’à la fin, nous plongeant dans des complots dans le monde de l’industrie, du gouvernement, navigation aussi dans le monde de l’armement, de la recherche androïde et des recherches sur le clonage. Un bon thriller de science-fiction pour résumer. - Allan, Fantastinet

Ouvrage de science-fiction, ce récit traite de sujets, en partie, actuels : clonage, lutte de pouvoir pour garder la tête des dernières technologies, jeux politiques… Le récit est mené comme un bon thriller, liant les événements du temps du récit (2040) à ceux du passé, quand la guerre entre les deux industries a commencé. On ne décroche pas facilement, on s’attache aussi au petit Thomas… Bref, très bon moment de lecture, même pour quelqu’un comme moi, pas fan de science-fiction à la base. - Tulisquoi

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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JEAN BURY

TERRE ZÉRO

Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2è et 3è a, d’une part, que les « copies ou reproduction strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective », et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). 

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Dédicace conditionnelle : 

pour Matthieu, s'il finit son histoire de zombies...

Prologue (Paris, février 2048)

Il était tôt, même pour le quartier général d'Imperium Industries, qui ne dormait jamais. L'immense immeuble jetait sur l'esplanade de granit l'ombre de sa double tour conique : le soleil levant dessinait des filaments autour du bâtiment. Dans moins d'une heure, c'est tout le quartier des affaires qui s'éveillerait – et Christophe devait être reparti avant. Il maîtrisa un tremblement.

Les portes automatisées s'effacèrent devant lui tandis qu'une voix féminine choisie pour son timbre et son rythme lui souhaitait la bienvenue à la maison-mère d'Imperium Industries. Il traversa le vaste hall circulaire. La jeune hôtesse d'accueil, impeccable de mise, reconnut Christophe d'un regard et lui sourit :

— Bonjour monsieur Vrécourt. Vous êtes matinal.

— Pas autant que vous, Alix…

Parfait. Malgré sa tension, Christophe parlait avec calme.

— C'est mon métier, monsieur, reprit l'hôtesse – elle effleura du doigt son clavier tactile pour entrer l'heure d'arrivée du jeune chercheur.

Christophe maîtrisa sa furieuse envie de foncer jusqu'aux ascenseurs et attendit en feignant la nonchalance que la jeune femme relève la tête :

— Merci, monsieur Vrécourt, je vous souhaite une bonne journée.

— À vous de même.

Christophe se dirigea vers les seize ascenseurs en demi-cercle au fond du hall, derrière le mini-jardin japonais. Il salua au passage la sécurité en uniforme : deux femmes et trois hommes jeunes, sveltes et sportifs. Pas des amateurs ni des préretraités blasés.

Christophe s'engouffra seul dans l'un des ascenseurs réservés aux chercheurs. Tandis que la cabine d'amboine et de métal filait vers les derniers étages au son d'un quatuor, le jeune homme inspira lentement, comptant ses battements cardiaques. L'ascenseur fonçait sans un bruissement, sans une vibration. Il atteignit le département de recherche en quelques secondes, sans avoir eu l'impression de bouger.

Christophe se força à sortir calmement, avec une esquisse de sourire. L'immeuble high-tech était plus bardé de caméras qu'une prison, et les postes de surveillance étaient aux aguets en permanence. Imperium prenait la sécurité de ses données très au sérieux, et les anciens du GIGN ou des services Action qui contrôlaient les installations de la société n'avaient pas pour réputation de pantoufler.

Rester calme, naturel. Jusqu'à ce que ça ne serve plus à rien. Là, mon petit vieux, il sera toujours temps de courir comme si tu avais le diable aux trousses.

Christophe fit glisser sa carte magnétique dans la fente de la première porte : illumination vert Empire de l'écran tactile, scan de la prunelle et la voix, féminine toujours, mais moins charmeuse qu'à l'entrée :

— Bienvenue, monsieur Vrécourt.

Le jeune chercheur évitait de consulter sa montre. Il veillait aussi à contrôler son souffle et son rythme cardiaque. Il avait entendu la sécurité, un jour, plaisanter sur les capteurs installés dans les étages de recherche, pour surveiller la température du corps et les battements de cœur. Pour repérer les nervosités inhabituelles. C'était grotesque, évidemment.

Probablement.

Christophe traversa plusieurs couloirs sécurisés, prit un nouvel ascenseur, fut scanné encore deux fois – et il pénétra enfin dans les locaux du projet Syllabaire.

Il entra sans frapper dans l'appartement de Thomas. Le garçon était assis au sol, en tailleur, un livre ouvert à plat sur le lit. Il entendit Vrécourt et se leva. Comme toujours, l'adolescent dardait sur lui un regard neutre. Vrécourt consulta sa montre. Sept heures dix. Il était pile dans les temps. Fin de la comédie. C'était parti.

— Tu as un blouson, Tom ?

Un bref regard d'étonnement, à peine perceptible.

— Oui.

— Prends-le. Dépêche-toi. Et mets tes chaussures.

Thomas obtempéra sans protester. Incroyable, l'obéissance du garçon. Heureusement. Christophe comptait massivement dessus.

— Bien, tu ne me lâches pas d'une semelle.

Ils sortirent. Ils ne quittaient jamais les locaux du projet Syllabaire : il ne faudrait pas dix minutes pour que la sécurité ne réagisse. Christophe s'engagea dans le dédale qu'il connaissait par cœur en direction des ascenseurs d'évacuation. Éviter les ascenseurs principaux était anormal, évidemment, mais la mascarade arrivait à son terme. Il s'agissait maintenant de sortir aussi vite que possible. Le jeune chercheur avançait aussi rapidement qu'il le pouvait sans paraître suspect en cas de rencontre impromptue. Le garçon s'était réglé sans rien dire sur son rythme.

La porte des Archives optiques coulissa. Un homme âgé en sortit, les bras chargés de capsules hermétiques.

— Tiens, professeur Vrécourt ! Bonj… Oh, et l'enfant ? Vous… Vous sortez ?

— Pensez-vous ! Visite médicale. La moelle, vous savez, toujours la moelle.

Maîtrisant son impatience et une sérieuse attaque d'agacement (mais qu'est-ce qu'il fiche ici, cet abruti ?), Christophe s'était poliment arrêté, dans la position nonchalante de l'homme qui a toute la matinée pour papoter. Thomas s'était arrêté aussi et observait de son regard impénétrable.

— Vous… Vous le conduisez à l'aile médicale ?

— C'est ça.

— Avec son blouson ?

— … Oui. Il part de zéro, vous savez. Alors il faut lui apprendre toutes les règles. Saluer, remercier. Ne pas oublier son mouchoir. Mettre sa veste.

— Ah ? Oui, oui, bien sûr. Bon, je… Je dois y aller. Bonne journée, professeur.

— À vous de même.

Le binôme repartit. S'ils n'étaient pas encore repérés, c'était vraiment un miracle.

— Donne-moi ton blouson, fit Christophe dès qu'ils eurent passé l'angle.

Il le jeta dans le premier débarras d'entretien. Quelle idée idiote, ce blouson. Anne avait raison, il n'était qu'une mère poule.

— Tu dois me suivre comme une ombre et être prêt à réagir au quart de tour, Tom. Nous n'allons pas au centre médical. Nous quittons l'immeuble.

— Je comprends.

Une courte seconde, Christophe se demanda ce que l'adolescent comprenait vraiment. S'il savait que cette escapade était une fuite qu'Imperium Industries ferait tout pour empêcher. S'il collaborait en connaissance de cause. Mais il chassa les questions. Ce n'était vraiment pas le moment.

Ils n'étaient qu'à deux couloirs de rejoindre les ascenseurs de secours quand un garde en uniforme surgit du secteur de recherches sismographiques. À cinquante mètres au plus. Sans prêter attention aux signes de l'agent, Christophe força le pas, oubliant les ascenseurs, et obliqua dans le premier escalier. Il referma vivement la porte coupe-feu derrière eux et la bloqua avec la hache d'incendie. Deux secondes plus tard, un coup de boutoir sur la porte : on essayait violemment de l'ouvrir. Maintenant, c'était sûr : ils étaient repérés. Et poursuivis.

— Fonce ! hurla Christophe en dévalant l'escalier.

Ordre inutile. Thomas le suivait et devait même se freiner pour ne pas le dépasser. Tout en avalant les marches, le jeune savant se demandait que faire. Il avait bien sûr étudié plusieurs scénarios avec Denant, Peyrefitte et le Limier, mais il avait été repéré vraiment tôt – et réfléchir à l'avance, tranquillement, sur les aléas de l'évasion, ce n'était pas la même chose que de cavaler dans les derniers étages d'un immeuble hautement sécurisé. Il ne pouvait pas rester dans cet escalier. Outre qu'une équipe de sécurité pouvait surgir à n'importe quel étage, il y était repéré et facile à suivre. Changer aléatoirement d'escalier dans tel ou tel bloc ne lui laisserait au mieux qu'un répit.

Il devait rejoindre l'ascenseur privé de Frédéric Lhomme.

Lorsque Peyrefitte, pendant la planification de l'opération, avait proposé cette solution, tout le monde l'avait traité de fou. Seul Denant l'avait soutenu, après un temps de réflexion. S'introduire dans l'aile privée du PDG d'Imperium Industries ne serait pas facile : il allait falloir en briser le code. Mais si c'était possible, c'était la meilleure carte qui lui restait à jouer. Personne ne pouvait prévoir un coup aussi audacieux. Les ascenseurs, les monte-charges, les escaliers, les ascenseurs de secours : aussitôt le kidnapping de Thomas repéré, tout serait hermétiquement verrouillé. Mais personne ne penserait à immobiliser l'ascenseur privé du grand patron. Personne n'oserait : Frédéric Lhomme était un maître terrible. Non seulement le commando avait des alliés au sein d'Imperium, mais il bénéficiait du passe pirate conçu par le Limier. Contourner le cryptage de l'ascenseur ne devait pas être insurmontable.

Christophe pila au quarante-quatrième étage. Thomas l'imita avec une souplesse de puma.

— Reste là jusqu'à ce que je t'appelle.

Le chercheur ouvrit doucement la porte coupe-feu. C'était un étage insignifiant, des bureaux administratifs, des salles d'archives microfilmées. Le couloir était désert. Il y régnait un silence total. Les lumières avaient été baissées jusqu'à noyer l'étage dans une demi-pénombre. L'équivalent chez Imperium de l'alerte rouge. Christophe avança lentement dans le couloir jusqu'à la première intersection, à la recherche de tout ce qui pouvait signaler un danger. Aucun bruit de poursuite. Sur la moquette Havane, il n'entendait même pas ses propres pas. Il fit signe à Thomas de le rejoindre.

Brutalement, trois hommes sortirent de nulle part. Lourdement armés, parfaitement coordonnés, absolument silencieux, ils formèrent un triangle autour des fuyards, le canon de leur fusil d'assaut pointé vers leur tête. Christophe évalua les chances de briser l'encerclement. Elles étaient nulles – d'autant qu'il venait d'apercevoir, à quinze mètres, dans la pénombre, une quatrième silhouette. Mince, presque gracile. Une femme probablement. Qui, fusil en main elle aussi, verrouillait la sortie en couvrant ses camarades.

— Vous allez mettre les mains derrière votre nuque, fit tranquillement l'un des agents de sécurité – le chef, probablement ; les doigts entrecroisés. Et pas de mouvement brusque.

Thomas leva la tête vers Christophe. Son visage restait absolument impassible, mais ses yeux gris avaient viré au noir pur. Le garçon quémandait son approbation pour agir.

— Non, Tom. C'est justement pour t'arracher à tout ça que je veux te faire partir d'ici.

Et il donna l'exemple, remontant ses doigts croisés derrière sa nuque. Thomas n'eut pas le temps de l'imiter. Une détonation sèche et mate claqua brusquement. Au bout du couloir, dans un cri suraigu, la femme s'effondra en lâchant son arme. Sa cuisse rougissait rapidement. Elle râlait de douleur. Une nouvelle silhouette déboula d'un couloir latéral, pistolet en main, dépassa l'agent à terre et tira avec une précision diabolique un deuxième coup qui fracassa l'épaule du chef. Il poussa un cri, mais maîtrisa sa souffrance et dressa son arme dans la direction de l'assaillant. Dans un réflexe dont il ne se savait pas capable, Christophe le frappa au visage d'un coup de poing explosif. Le chef s'effondra sur son épaule brisée en lâchant un feulement.

Surpris par la rapidité des événements, les deux autres agents avaient hésité une seconde. Pour Thomas, c'était plus que suffisant. Agrippant le premier par son harnais, il le propulsa d'un geste derrière lui. Dix mètres plus loin, l'homme s'encastra contre le mur dans un fracas sourd et retomba inanimé. Le dernier garde tenta d'ajuster sa visée sur Thomas mais d'une détente prodigieuse le garçon venait de s'élancer. Il frappa le plexus de l'agent avec une violence de boulet de canon.

Les quatre adversaires étaient neutralisés.

— Anne ! s'exclama Christophe.

La silhouette qui avait déclenché le combat les avait rejoints.

— On prendra le thé plus tard ! répondit la jeune femme ; il va en venir d'autres, on fonce !

— Vers où ? L'ascenseur du patron, toujours ?

— Non, changement de plan. Ils ont réagi beaucoup plus vite que prévu. On descend encore trois étages. Vite, quoi, on n'est pas au Louvre !

Ils cavalèrent vers l'escalier.

— On fait quoi, alors ? haleta Christophe.

— On se sépare au quarante-et-un. À cause de la passerelle vers l'aile droite. J'ai de quoi faire assez de boucan pour les attirer vers moi. Tu files avec le petit. Compris ?

— Tu restes derrière en diversion ? Pas question !

— Ne t'en fais pas, j'ai prévu un chemin pour moi aussi. Et puis il faut faire sortir Thomas, c'est la priorité, non ?

Anne parlait avec une autorité, presque une exaltation de combattant qu'on n'aurait pas attendue d'une chercheuse en sciences cognitives. Elle avait l'air de très bien savoir ce qu'elle faisait – et elle avait raison : avant tout, il fallait mettre l'adolescent à l'abri.

— Bon. C'est bien joli, tes histoires de diversion… Il y a des caméras partout. Ils nous suivront à la trace, quoi que tu…

— Non. Avec le virus qu'on a injecté dans le système de surveillance, ils sont sourds et aveugles pour au moins une demi-heure. Tais-toi et cours.

Au quarante-et-un, la jeune femme colla silencieusement l'oreille à la porte coupe-feu. Elle fit signe qu'il y avait de l'agitation de l'autre côté et qu'il fallait attendre.

— On attend que ça se tasse et on fonce. À la deuxième intersection, tu pars à droite vers la passerelle. Je reste, je vous donne trente secondes, et je déclenche les feux de l'Apocalypse. Compris ?

— Oui. C'est clair.

Quelques secondes s'écoulèrent. Les clameurs vagues continuaient de l'autre côté de la porte mais semblaient s'assourdir lentement.

— Au moins vous êtes partis légers, chuchota encore la jeune femme, comme pour meubler ; je craignais que tu lui fasses prendre ses petites affaires et sa parka, au gamin. Bon… Je pense que ça va. Vous êtes prêts ?

Christophe approuva du menton. Thomas ne disait toujours rien, impénétrable. Mais ses prunelles restaient noires. Anne vérifia rapidement le chargeur du fusil d'assaut qu'elle avait ramassé au quarante-quatre. Elle ouvrit brusquement la porte et jaillit droit devant elle, suivie par les deux garçons. Deux personnes seulement en vue, deux techniciens de catégorie Cinq en combinaison grise. La jeune femme tira une balle, bien au-dessus de leurs têtes. Ils détalèrent. Le trio reprit sa course farouchement et atteignit la deuxième intersection en quelques secondes.

— Allez, décampez !

— Merci, Anne, bonne chance !

— À vous aussi.

Christophe et Thomas ne s'étaient arrêtés que deux secondes. Ils repartaient déjà vers la grande passerelle Gustave Eiffel de fer et de verre qui rejoignait à cent vingt mètres du sol la tour conique jouxtant le bâtiment principal. Ils avaient à peine parcouru deux corridors qu'ils entendirent une rafale, suivie de hurlements indistincts. Anne jouait son rôle et cherchait à attirer les poursuites jusqu'à elle.

— Elle va s'en sortir ! jeta Christophe à un Thomas dont il aurait été incapable de dire s'il se posait la question.

Ils tournèrent encore à droite, pour tomber sur deux hommes. Pas des agents de sécurité, des archivistes. Mais visiblement prévenus et décidés à stopper les fuyards. L'un d'eux était baraqué. C'est vers lui que fonça Christophe, sans ralentir. Usant de sa vitesse, il parvint à renverser son adversaire pendant que Thomas évinçait l'autre comme s'il n'existait pas – mais l'homme réussit à l'agripper à la cheville en s'écroulant. Christophe chuta. Thomas revint d'un bond et étourdit l'archiviste d'un coup de pied dans la mâchoire. Il releva son professeur comme s'il ne pesait rien – mais ils avaient perdu vingt précieuses secondes. Devant eux, dans la direction de la passerelle, un bruit de cavalcade. Les semelles frappaient mat sur le plancher, cette fois : des gardes en uniforme.

— Par ici ! lâcha Christophe en prenant Thomas par le bras.

Il ouvrit une porte derrière eux. C'était l'une de ces grandes salles de réunion qu'on trouvait à tous les étages du QG d'Imperium, avec sa table de chêne poli, ses tablettes tactiles pour la prise de notes, les lampes individuelles, les oreillettes pour les traductions.

La cavalcade se rapprochait.

Dans une illumination, Christophe trouva la cachette qu'il cherchait : une cloison de bois, de l'autre côté de la salle, un simple lambris pour le non-initié. Mais pour lui qui avait assisté à plusieurs réunions dans les salles de ce genre, c'était une paroi coulissante qui dissimulait un bar capable d'étancher n'importe quelle soif. Et de cacher deux humains sveltes.

Une clameur juste devant la porte de la salle de réunion. Les gardes étaient arrivés, avaient trouvé les archivistes assommés. L'ordre était sûrement donné de fouiller l'étage. Christophe bondit vers le bar. Il n'avait pas lâché le bras de Thomas. Ils se plaquèrent contre les rayonnages de bouteilles et de verres et le jeune chercheur referma la cloison sur eux au moment où il entendit la porte de la pièce s'ouvrir.

Thomas était parfaitement calme dans l'obscurité. Il ne semblait même pas respirer. Christophe, lui, devait soigneusement contrôler son souffle. La cloison était épaisse comme du papier Bible, tout pouvait s'entendre. Il perçut lui-même distinctement deux hommes parcourir la salle lentement, méthodiquement. Le bruit de pas approchait, s'arrêtait, repartait. Ils exploraient en professionnels.

Un glissement : les deux hommes venaient d'ouvrir la porte-fenêtre de la baie vitrée. Ils allaient fouiller la terrasse. Trente secondes de silence. Christophe continuait de se concentrer sur sa respiration. Thomas était impavide. Les gardes rentrèrent et approchèrent lentement. Le chercheur les entendait clairement, maintenant, de l'autre côté de la fine cloison déguisée en lambris. Ils ne parlaient pas mais leurs semelles étaient audibles sur le plancher.

Un choc contre la cloison du bar.

Coincé dans son anfractuosité, Christophe serra les poings, prêt à bondir. L'un des agents avait repéré le faux mur, ou palpait le bois par acquit de conscience. Le mécanisme d'ouverture était facile à repérer. Les deux fuyards étaient découverts. Ils ne pouvaient compter que sur l'effet de surprise pour neutraliser leurs poursuivants – et sur les réflexes fulgurants de Thomas. Cinq secondes s'écoulèrent dans un silence de sépulcre.

— Allez, grouille-toi un peu !

Un fort accent corse. Un ton impatient.

— Une seconde ! répondit tranquillement le garde adossé à la cloison ; tu sais comme moi que quand ça commence comme ça, on en a pour la journée. La salle est vide. Alors laisse-moi en griller une, tu veux ? J'en ai pour cinq minutes, c'est pas la mort.

L'odeur du tabac s'infiltra dans le bar. Pour la première fois, Christophe sentit Thomas frémir à côté de lui. Il n'avait sans doute jamais senti la fumée d'une cigarette, et le chercheur connaissait l'extrême sensibilité de l'adolescent aux stimuli nouveaux. Mais le garçon récupéra aussitôt toute son impassibilité. Les secondes s'écoulaient avec une lenteur de supplice chinois. Christophe tentait d'imaginer et de calculer la durée de la combustion de la cigarette, de mesurer dans le noir l'écoulement du temps. Ce n'était qu'une diversion, une manière de tenir. Encaisser dans le noir les cinq minutes de la pause cigarette sans faire un mouvement, sans faire un bruit. Thomas était capable de se fossiliser. Lui non, et il sentait lentement monter en lui une impatience fébrile, presque une colère irrationnelle. Ses poings tremblaient à force de serrer.

— Bon, ça y est, oui ?

— Oh, ça va, tu es pénible à la fin ! C'est bon, je vais l'éteindre.

Nouveau détour par la terrasse pour se débarrasser du mégot. Les poings de Christophe se relâchaient lentement.

— Allez, on y va. On a le reste de la section à fouiller.

Les pas s'éloignèrent et la porte de la salle de conférence se referma dans un petit bruissement luxueux. Christophe se contraignit à compter trente secondes sans bouger. La patience immobile de Thomas était surnaturelle. Vidant enfin totalement ses poumons, le jeune chercheur escamota la cloison électrique. La salle était vide. Une mince odeur de cigarette imbibait l'air et, juste devant le bar, des traces de cendres perdues grisaient le plancher.

— Viens ! fit Christophe à voix basse en entraînant le garçon vers la grande baie vitrée.

C'était l'une de ces vastes terrasses qui cerclaient l'immeuble tous les cinq étages, à chaque palier plus large et plus profonde pour conférer au bâtiment la silhouette globale d'une pyramide. La rambarde de pierre contenait une végétation touffue mais habilement contrôlée, comme une micro-forêt vierge domptée à la française. Christophe se pencha : de balcon en balcon, d'étagement en étagement, on pouvait regagner le sol.

— Approche, Tom. Regarde… Tu vois les terrasses ? Ça doit faire… quoi ? Entre quinze et dix-sept mètres de l'une à l'autre.

— Seize mètres quarante.

— Tu peux sauter, ça ?

— Oui.

— Bon. Écoute, à l'évidence, l'étage est bouclé. Tout l'immeuble sera une prison de haute sécurité avant une heure. Je vais tenter de m'exfiltrer, mais honnêtement je n'ai pas une chance de m'en sortir. Et Dieu seul sait ce qui est arrivé à Anne. Mais toi, tu peux filer. Si vraiment tu peux encaisser un saut de seize mètres…

— Je peux.

— Alors tu vas sauter jusqu'en bas et là, tu courras sans te retourner jusqu'à la place Escaich.

— C'est où ?

— La fontaine en granit blanc, là-bas, tu vois ?

Ce n'était qu'un point microscopique pour Christophe.

— Oui.

— Là, une grosse voiture noire t'attend, avec un bouchon de radiateur en forme d'archer. Tu comprends ?

— Oui.

— Tu monteras à bord et tu obéiras à la dame qui est dedans comme à moi-même. C'est bien clair ?

— Oui.

Christophe inspira et expira longuement. Il était absolument calme, malgré le sang qui lui battait aux tempes, mais il savait qu'il ne reverrait probablement plus jamais l'adolescent.

— Tu ne veux pas savoir pourquoi je te fais fuir d'ici ?

— Non.

De la part du garçon, c'était une marque de confiance aveugle. À sa manière. Christophe souhaita une microseconde qu'il y mette un peu plus de chaleur, mais il chassa aussitôt ce sentimentalisme absurde. Il savait bien à qui il avait affaire, tout de même.

— Bon. Alors bonne chance, Thomas.

Le garçon approuva de la tête, grimpa sur la rambarde et se lança dans le vide sans une hésitation. Christophe ne prit même pas la peine de se pencher pour observer l'adolescent. Il ne pouvait plus rien y faire désormais. Il ne lui restait plus qu'à donner à Imperium Industries le maximum de fil à retordre avant que la corporation ne mette la main sur lui.

Il approcha de la porte de la salle, colla son oreille pour tenter de percevoir un bruit. Il n'entendit rien. Il inspira à fond et bondit dans le couloir.

Un

Christophe Vrécourt avait beau être chercheur, pédagogue, titulaire d'une chaire à vingt-six ans à peine, il bossait chez lui en tennis et bermuda, dans la moiteur chaude de Paris, face à une table à dessin disproportionnée. Les fenêtres étaient grandes ouvertes – il avait du mal à travailler sans musique, et il faisait profiter les voisins, aléatoirement, de Lutosławski, des Brewers, de Stéphane Kerecki et de Kenji Kawai. Il avait commencé de très bonne heure. Les cours du samedi avaient été annulés pour permettre à l'université d'accueillir un vague symposium sur la neuro-traductologie. Une parfaite fumisterie, mais qui dégageait assez de temps à Christophe pour reprendre ses notes en retard. Il s'y était mis à l'aurore, avec une tartine et un broc de café. Il n'avait pas l'impression d'avoir écrit plus d'une heure quand le carillon sonna. Il était presque midi.

Christophe, jovial, n'était jamais agacé par une interruption, et il se leva sans regimber – mais il était encore trop pris par son travail pour se souvenir de sa tenue. C'est donc en bermuda qu'il ouvrit à un homme élégant, qui portait avec un parfait naturel un costume trois-pièces à gilet ivoire assorti au pommeau de sa canne. L'homme avait la soixantaine, solidement campé, mais il boitait légèrement. À deux pas derrière lui attendait un homme beaucoup plus jeune, bien mis aussi mais moins racé d'attitude.

— Monsieur le professeur Vrécourt ?

— En personne. À qui ai-je l'honneur ?

— Emmanuel de Tinguy, directeur des recherches chez Imperium Industries. Mon secrétaire, Maurice Fréton. Pourriez-vous nous accorder un entretien ?

— Certainement, monsieur, répondit Christophe en dégageant l'entrée – il venait de réaliser le laisser-aller de sa tenue, mais il ne se laissa pas démonter et continua d'agir avec un naturel de prince du sang. On a beau râler à l'adolescence contre les éducations pointilleuses, s'amusa-t-il intérieurement, il y a parfois quelque chose à en tirer.

Tinguy entra dans le salon et jeta un coup d'œil rapide, intéressé. L'appartement n'évoquait ni le rejeton gâté de la haute bourgeoisie, ni le fêtard attardé qui ne s'est jamais remis d'années d'études dissipées, ni le jeune chercheur drogué au travail qui ne prend plus le temps d'ouvrir Thucydide ou de boire un coup avec les copains. La pièce était de taille moyenne. Plusieurs fenêtres laissaient passer une lumière torrentielle, en contraste avec les La Tour aux murs. Des rayonnages surchargés. Au milieu, une table basse en damier blanc et noir : un échiquier où une reine gardée par deux tours et un cavalier résistait à l'encerclement. Fauteuils simples et sobres.

Christophe s'amusa de l'inspection de Tinguy et fut presque tenté de lui demander s'il avait réussi l'examen. Il se contenta d'inviter les deux hommes à s'asseoir.

— Je n'ai que du café à vous offrir, messieurs, mais c'est mon propre mélange. Je vous promets que vous en parlerez encore dans trente ans.

Il n'y eut que le minimum de mondanités. Emmanuel de Tinguy avait visiblement envie d'entrer dans le vif du sujet et Christophe ne l'en empêcha pas : il était intrigué.

— Je suis vraiment désolé de me présenter ainsi chez vous, sans m'être annoncé. Mais j'ai un maître impatient qui sait ce qu'il veut et n'a pas l'habitude d'attendre.

— Un maître ?

— Je suis ici sur requête directe du président d'Imperium Industries. Frédéric Lhomme, en personne.

Le jeune chercheur se montra raisonnablement impressionné, mais il n'était pas vraiment surpris : si son visiteur était effectivement en charge des recherches de la corporation, il ne se dérangeait certainement pas pour des broutilles.

— Et qu'attend de moi monsieur Lhomme ?

— Votre collaboration, monsieur le professeur.

— Christophe, s'il vous plaît. Je suis flatté mais surpris, monsieur. Je suis biologiste post-béhavioriste, spécialiste de génétique comportementale. Je vois assez mal en quoi je peux aider un puissant groupe industriel comme le vôtre.

— Vous comprendrez que les renseignements que je peux vous donner seront limités aussi longtemps que vous n'aurez pas officiellement accepté notre offre. Mais ce que je suis en mesure de vous révéler dès à présent, c'est qu'il s'agit de cybernétique.

— Vous construisez des robots ? Quoi, l'Ève future ?

Tinguy sourit.

— Pensez-vous, la technologie actuelle n'est pas assez avancée pour concevoir des androïdes. Je m'étonne qu'un savant de votre trempe trahisse une telle faiblesse pour la littérature de science-fiction.

— Je plaide coupable ! Mais de toute façon, je ne vous serais d'aucune utilité dans un projet de ce genre. Je suis à peine capable de changer le filtre de ma machine à laver. Alors, construire un androïde…

— Construire un androïde, monsieur le professeur, ce n'est pas seulement fabriquer ses articulations ou son épiderme. C'est aussi le faire penser.

— Oui, bien sûr. Mais ça, c'est affaire de programmation, non ? Une équipe d'informaticiens me paraît plus indiquée.

— Pas si on veut qu'il apprenne tout par lui-même. Qu'il apprenne… comme un enfant.

Ce fut le premier silence. L'envoyé d'Imperium reprit une gorgée de café pour cacher la satisfaction d'avoir réussi son effet. Son secrétaire observait sans rien dire, au fond de son fauteuil. Christophe, lui, ne vit aucune raison de cacher son subit intérêt.

— Vous voulez partir d'une intelligence artificielle vierge, et l'enseigner comme on enseigne un humain ? Pas par la programmation, on appuie sur un bouton, et hop ! Il avale le programme, mais par l'apprentissage, l'expérience, l'interaction avec les autres ? Comme un enfant ?

— C'est l'idée. Nous voulons partir d'une cire nue et laisser s'inscrire ce que notre I.A. reçoit de l'existence. Évidemment, c'est un peu plus compliqué que ça. Il faudra bien programmer des routines d'apprentissage, des mécanismes de déduction, des grilles d'analyse. Notre cerveau mécanique sera immédiatement capable de tirer une leçon de ses expériences, contrairement au nouveau-né qui n'est que sensations. Mais, à la naissance, il ne saura rien.

Tinguy tendait sa tasse en discourant. Christophe le resservit machinalement. Il était captivé.

— Imaginez, non pas un bébé… Mais disons : un enfant de quinze ans qui surgirait brusquement du néant, pleinement doté de toutes les facultés de réflexion et d'analyse d'un être humain de son âge, mais n'ayant aucune expérience de la vie, aucun souvenir, aucun réflexe. Il ne saurait rien, et ne saurait même pas qu'il peut savoir. Un adolescent qui verrait avec une parfaite acuité sans savoir ce qu'est la vue, sans avoir jamais eu à traiter d'information sensorielle. Voilà, c'est ça, notre expérience.

Christophe réfléchissait à toute vitesse. Il relança sans un battement :

— Et où en êtes-vous de votre robot ?

— Pas un robot, monsieur le professeur, juste une intelligence artificielle.

— Je m'appelle Christophe. Et où en êtes-vous de votre intelligence artificielle ?

— Nous estimons qu'il nous faudra encore un an d'essais pour obtenir un premier prototype.

Christophe bouillonnait de questions, mais il voulait ordonner la discussion. Il se força à sérier ses interrogations :

— Bon, déjà, pourquoi est-ce que vous menez ces recherches ? C'est tout de même plus logique de travailler à la programmation efficace et rapide d'une intelligence artificielle que de perdre du temps à la laisser se former toute seule. Dans le premier cas, il suffit d'appuyer sur une touche et d'attendre la fin du téléchargement. Dans l'autre, votre robot devra tâtonner des années avant d'être fonctionnel.

— Christophe, la raison pour laquelle Imperium Industries est l'une des plus importantes sociétés industrielles au monde est que nous travaillons toujours, non sur la prochaine révolution technologique, mais sur la suivante. Cela ne devrait pas vous surprendre, du reste. La compagnie de madame votre mère fonctionne exactement de la même façon.

Christophe grimaça : il ne voulait pas que Vrécourt & Leduc soit mêlé à la conversation.

— À quoi au juste faites-vous allusion, monsieur de Tinguy ?

— À l'exploration spatiale.

— Ah… Je vois. Les galaxies lointaines, quasi-inaccessibles aux mortels impatients. Trop froides. Trop solitaires. Vous avez besoin d'androïdes parce que les voyages spatiaux sont trop longs.

— Oui, c'est exactement ça.

— Vous voyez que cela sert, de lire de la science-fiction. Pour le coup, vous ne m'avez pas pris au dépourvu.

— Dommage, j'étais assez content de mon petit effet, rétorqua Emmanuel de Tinguy sans l'ombre d'un sourire ; mais vous avez compris notre projet. Fournir à l'exploration spatiale des équipages intelligents, réactifs, capables d'analyser une situation inconnue, de s'adapter. Mais qui ne connaissent ni la solitude, ni la peur, ni l'angoisse devant le vide profond des espaces infinis.

Christophe opina.

— Bien. Je vous suis, monsieur. Laisser une intelligence artificielle se développer par l'apprentissage est un processus long, mais le seul capable de conférer à votre robot une véritable capacité d'improvisation, d'adaptation. Bon. Et où voulez-vous que j'intervienne là-dedans ?

— Voyons, monsieur le professeur, ce n'est pas moi qui vais vous résumer vos propres travaux.

— Mes recherches portent, en termes profanes, sur les mécanismes génétiques de l'apprentissage. Donc sur les mécanismes de l'apprentissage humain.

— Qui sont précisément ce que nous voulons répliquer.

Christophe ne put retenir un petit rire, à la limite de l'impertinence.

— Eh bien, au moins, vous êtes optimistes.

— Alors, disons, que nous voulons imiter. Votre travail serait précisément d'introduire dans la programmation la part humaine, la part…

— Irrationnelle ? suggéra Christophe avec un sourire.

— Eh bien, mais… Oui, pourquoi pas ? Nous souhaitons mettre en place une collaboration active entre les équipes de programmation et un département de recherche sur l'humain, dont vous seriez le directeur.

— En somme, intervint pour la première fois Maurice Fréton ; vous devez leur enseigner à humaniser leurs schémas de pensée, tout en adaptant les vôtres à une forme révolutionnaire d'informatique.

Christophe hocha lentement la tête, probablement sans même s'en rendre compte.

— Messieurs, lâcha-t-il enfin ; vous m'intéressez. Mais je ne peux pas vous répondre de but en blanc. D'autant que j'ai d'autres obligations professionnelles.

— Naturellement.

— Nous avons préparé un document de travail assez complet, dans les limites de ce que nous permettent les règles de confidentialité, ajouta le secrétaire en faisant cliqueter sa serviette ; nous souhaiterions vous le laisser. Vous y trouverez des considérations générales sur notre projet, et des détails plus techniques.

— Merci. J'aurais également une requête à formuler avant de prendre ma décision.

— Je vous écoute.

— Je veux visiter les locaux d'Imperium consacrés à ce projet. Rien de secret, bien sûr. Je veux juste rencontrer quelques personnes déjà au travail. Voir les installations.

Tinguy sembla réfléchir une seconde.

— Je ne pense pas que cela pose problème. Mais je consulterai d'abord mes supérieurs, si cela ne vous fait rien.

— Nullement. Aurai-je le plaisir de le rencontrer, d'ailleurs ?

Le directeur des recherches d'Imperium Industries parut sincèrement surpris.

— Le rencontrer ? Qui ? Frédéric Lhomme ? Je suis navré, mais ça ne sera pas possible. Ne le prenez pas en mauvaise part. Personne ne rencontre jamais Frédéric Lhomme.

— Ah ! Même pas vous ?

— Moi, si, bien sûr, mais c'est un peu différent.

Il se leva. L'entretien était terminé, et Christophe raccompagna les deux hommes.

— Je vous recontacterai dans quelques jours, monsieur le professeur. J'espère qu'entre-temps vous aurez compulsé notre document.

— Ce sera le cas, je vous le promets. Je suis intrigué par votre projet.

Tinguy tendit la main au jeune chercheur sur le pas de la porte.

— Syllabaire.

— Je vous demande pardon ?

C'est le nom que nous avons donné à cette expérience. Le projet Syllabaire.

* * *

Un nouveau cycle de vision avait commencé.

Au début, Clémence avait refusé de le croire. Il ne s'agissait que de coïncidences, au fond presque amusantes par leur obstination. Dans le métro, des affiches promettaient la reprise de l'Apocalypse de Jean Françaix à Pleyel. Pas très loin de la bibliothèque, dans une salle d'art et d'essai, on diffusait La fin absolue du monde de Hans Backovic. La Comédie Française, par de superbes affiches au fusain, signalait la prolongation d'Un long voyage dans la nuit. Sur les colonnes Morris, c'était L'Enfer de Sartre qu'on annonçait et les affiches de l'Opéra Garnier engloutissaient dans les flammes Les Troyens de Berlioz.

Évidemment, hasard que tout ceci. Mort et pestilence, destruction et fin du monde, après tout, l'art et la littérature en regorgeaient, non ?

Mais au fond, Clémence savait que non. Elle avait des visions depuis si longtemps que leur lente éclosion, étape par étape, lui était devenue un processus familier. Elle ne pouvait pas le confondre avec un autre. Toute la journée, à la bibliothèque, elle avait été poursuivie par les phrases à double sens, apparemment aussi banales qu'une conversation sur le temps, et pourtant lourdes de sous-entendus. Uniquement pour elle, d'ailleurs, mais c'était elle la visionnaire, non ? Une phrase saisie sur un livre qu'on range, une remarque anodine d'un collègue, une requête de lecteur.

— Excellent, votre nouveau système de duplicata virtuel ! l'avait félicitée un habitué réjoui ; on n'a plus besoin d'attendre jusqu'à la fin des temps !

Pourquoi les lecteurs ne réclamaient-ils que Dante aujourd'hui ? La partition du Requiem de Verdi ? La guerre des mondes ?

— Quelle chaleur, hein ? lui lança gentiment un lycéen en embarquant La fin des temps de Murakami ; on dirait que le soleil va exploser.

Et puis, rapidement, la phase suivante du cycle des visions avait commencé. Les objets inanimés semblaient soudain avoir une âme. Certains, en tout cas. Ceux qui modifiaient d'eux-mêmes leurs inscriptions, par exemple. En pleine conversation avec un jeune chartiste, elle avait soudain lu MORT ET VIRUS gravé en devise sur la pierre de la grande salle de lecture. Pas VALOR ET VIRTUS, comme d'habitude. MORT ET VIRUS. Et elle l'avait lu clairement, distinctement, lettre à lettre, sans aucune ambiguïté. Ce n'était pas un coup d'œil trop rapide, une lecture globale paresseuse, ni une illusion d'optique, ni un effet d'éclairage, ni un mirage, ni même une hallucination. L'inscription avait bel et bien changé. Pour elle uniquement, bien sûr.

Dès son enfance, Clémence avait dû s'habituer à ces phénomènes aussi brusques que terrifiants. Elle ne trahit rien de sa soudaine angoisse et continua de parler et de sourire avec un naturel de vétéran. Mais elle savait. Ce qu'elle nommait « la phase des libelles » venait de commencer. Les écrits, tous les écrits, à tout moment, étaient susceptibles de se travestir, de se distordre, de se métamorphoser pour son seul bénéfice. À dix-neuf heures, son écran d'ordinateur clignota ironiquement : « Si vous ne vous sauvez pas, vous mourrez comme du bétail ! ».

— « Si je ne sauvegarde pas, je perdrai mon travail », gros malin, murmura Clémence avant de l'éteindre.

Tout cela était grotesque. Pourquoi fallait-il toujours que ses visions les plus graves commencent par des facéties de collégien, des jeux de mot minables, des calembours d'almanach Vermot ?

Sur la trajectoire du retour, ce fut constamment la même chose. Le magasin de cycles ne vendait plus des « Armatures & Guidons ». Il promettait l'Armaggedon. Un inconnu l'aborda :

— Pardon, mademoiselle, je cherche la Mutuelle Générale.

— Juste à votre droite, monsieur. On voit d'ici l'inscript…

L'inscription, oui, qui appelait en grandes lettres rouges à La Tuerie Générale.

Clémence, pour rentrer chez elle, avait utilisé sa vieille méthode de concentration. Ne pas laisser son regard dériver sur les panneaux du métro. Ne pas accrocher de l'œil les slogans des affiches publicitaires. Ne rien lire. Pas de regard panoramique. Pas de vue d'ensemble. Se focaliser sur sa main agrippée à la barre de soutien de la rame. Ne fixer que la pointe de ses chaussures, au risque de bousculer quelqu'un sur le trottoir. Tout ceci était illusoire, bien sûr, et n'empêcherait pas la vision, au bout du compte, la vision complète, la grande vision qui la plongerait progressivement au cœur d'un événement futur dont elle ne voulait rien savoir. Mais en attendant, elle parvenait à filtrer son don. À l'endormir.

Elle rentra dans son appartement encore tendue, mais presque rassérénée. Aucun autre « message » ne lui était parvenu pendant le trajet. Elle avait sans doute un répit devant elle. Peut-être même une nuit de sommeil paisible.

Elle jeta son manteau sur un fauteuil du salon et alluma le plafonnier.

Il y avait quelqu'un dans la pièce. Debout près de la bibliothèque, immobile et silencieux. Un jeune homme en veste de chasse, pas très grand, au visage juvénile et sympathique. Il était en noir et blanc. Et non seulement en noir et blanc, mais un peu granuleux, comme filmé sur une pellicule à gros grain. Il ne semblait pas voir Clémence, comme s'il n'était pas vraiment là.

La jeune femme était paralysée. Elle savait que la vision commençait. Commençait vraiment. Et elle avait beau savoir depuis sa plus tendre enfance comment ça fonctionnait, elle était toujours prise par surprise.

Un autre personnage apparut soudain, comme matérialisé au milieu du salon, du même noir et blanc granuleux de vieux film Pathé qui tranchait sur les couleurs vives du salon. Une petite fille en robe d'été ancienne, avec une frimousse espiègle et des yeux perçants. Elle gambada jusqu'au jeune homme et s'inclina dans une révérence ironique qui fut récompensée par un salut de la tête indulgent.

— Monsieur le vicomte ! fit-elle en mono ; vous étiez à la recherche de champignons ?

— Sûrement pas, chère enfant. À la chasse.

— Oh ! Et ça a mordu ?

— À la chasse, mon enfant, pas à la pêche. Même mon chien n'a rien mordu.

Une immense foule d'éclats de rire monta autour de Clémence, comme si elle assistait à une pièce de boulevard au milieu d'une audience invisible.

— Alors ? bouda la petite fille ; pas le moindre gibier ?

— Non, mon enfant, sauf si vous me considérez comme un faisan, bien sûr.

Dans un nouveau rire général, le jeune homme fut soudain éclaboussé par une immense giclée de sang écarlate.

— Quelle malchance, monsieur le vicomte, vous vous êtes tiré dessus ?

— Non, c'est mon invité : d'une maladresse, le pauvre ! Noblesse de robe, il faut dire…

La grimace de dégoût exagérée fit se tordre l'assistance imaginaire. Clémence regardait sans bouger. Les deux silhouettes en noir et blanc, elles, se tournaient autour dans la chorégraphie délibérément grotesque des vaudevilles. Sur leurs tréteaux invisibles, ils prenaient à partie d'un geste les spectateurs inexistants puis virevoltaient pour se remettre en position face à leur interlocuteur.

— Alors vous êtes mort, monsieur le vicomte ?

— Je trouve ce terme déplaisant. Disons que je suis différemment vivant.

— Et votre invité ? Celui qui tire mal ?

— Lui a survécu. Pour le moment. Mais soyons honnêtes : dans fort peu de temps, il sera différemment vivant, lui aussi.

Rires.

— Et pourquoi cela, monsieur le vicomte ? Vous allez vous venger posthumement ?

Nouveau petit ballet grotesque suivi d'une dénégation spectaculaire.

— Pensez-vous, ma chère petite ! Il n'est pas question de cela ! Ai-je vraiment l'air d'un assassin ?

— Mais alors, monsieur le vicomte, pourquoi votre invité sera-t-il bientôt « différemment vivant » ?

L'assistance partit d'un nouvel éclat de rire, mais le vicomte, grave brusquement, leva la main – et le silence se fit en une microseconde, un silence écrasant, en si violent contraste avec les ricanements de l'instant précédent que Clémence sentit son cœur s'arrêter.

Le jeune homme en noir et blanc la regardait. Droit dans les yeux. Avec une intensité épouvantable.

— Parce que bientôt tout le monde sera mort. Tout le monde.

Le silence s'imposa de nouveau, trop profond pour être normal, terrifiant. Et les deux personnages disparurent après un bref clignotement, comme si on éteignait une vieille lanterne magique. Clémence était seule dans le salon. Les bruits étouffés de la ville lui parvenaient tranquillement par la fenêtre. C'était une nuit paisible.

* * *

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent, et Christophe ne chercha pas à cacher qu'il était impressionné : en plein Paris, sous le quartier général d'Imperium, la corporation avait bâti une cité industrielle. Sous cinquante mètres de plafond, à perte de vue, de gigantesques turbines à pales brunes tournaient dans un vrombissement calme, presque inaudible. Une forêt parfaitement ordonnée de câbles, de tuyaux, de fibres biomécaniques et de tubes de cuivre rampait sous la voûte et sur les murs. Des panneaux de contrôle tactiles, des écrans de surveillance à rafraîchissement instantané, des consoles mécaniques curieusement datées d'apparence mais flambant neuves : à chaque poste travaillaient deux ou trois hommes serrés dans une combinaison blanche, certains dans une combinaison complète à visière qui évoquait l'astronaute. Des chaînes d'assemblage robotisées, avec une précision et une vitesse ahurissantes, construisaient, soudaient, assemblaient, emboîtaient des cartes électroniques, des mécanismes articulés, des pièces d'acier découpées et embouties au micron, fusionnaient des matériaux composites. Cette activité frénétique et pourtant silencieuse, presque calme à force de précision, se poursuivait bloc après bloc au-delà de ce que le regard percevait.

— Saisissant, reconnut honnêtement Christophe.

— Voulez-vous visiter ? demanda Emmanuel de Tinguy avec un geste obligeant de la main.

— Je ne crois pas que ce soit nécessaire. Je vous soupçonne de me montrer ceci pour m'impressionner, et c'est réussi. Que fabriquez-vous ici ?

— Tout, mon cher Christophe. De l'énergie d'abord, comme les turbines que vous voyez partout vous le montrent. Mais notre grand secret, c'est qu'au lieu de consacrer une usine à un type de produit particulier, nous avons rationalisé les étapes de fabrication d'éléments complètement disparates, partant du principe que même deux produits radicalement différents peuvent passer par des machines-outils similaires. Notre efficacité en la matière est inégalée, je vous prie de le croire.

Emmanuel de Tinguy eut un geste qui parut légèrement méprisant à Christophe :

— Évidemment, rien de ce que vous voyez ici n'est destiné au grand public. Tout ce que nous fabriquons dans ce complexe est conçu pour de grosses sociétés industrielles de production, de minage, de raffinage, de retraitement et de recyclage. L'art noble.

Christophe jeta un bref coup d'œil à son guide : il avait l'air parfaitement sincère. Savait-il combien le jeune chercheur se foutait des machines-outils d'Imperium ? Christophe sourit :

— Monsieur de Tinguy, pensez-vous possible…

— Vous voulez rencontrer l'équipe du projet Syllabaire ?

— Si vous voulez bien.

Au rez-de-chaussée, les deux hommes abandonnèrent le vaste ascenseur sobre et métallisé qui remontait du sous-sol pour une cabine nettement plus élégante, décorée de motifs celtiques gravés sur des panneaux argent.

— Retenez le chemin, Christophe, l'immeuble est vaste et vous allez devoir apprendre à vous y déplacer.

— Vous êtes sûr que je vais rejoindre votre projet, monsieur de Tinguy, n'est-ce pas ? sourit le jeune chercheur.

— Ce n'est pas le mien, c'est celui du président en personne. Je ne suis pas naïf, Christophe, je vois bien que la vision de nos sous-sols de production vous a, au fond, laissé indifférent. Mais ça n'a pas d'importance. Je suis certain que vous avez lu le dossier que je vous ai fait parvenir dans ses moindres détails : les quelques questions que vous m'avez d'ores et déjà posées sur le projet Syllabaire me le prouvent. Vous êtes mordu. Nos recherches vous passionnent.

— C'est un peu plus compliqué que ça, Emmanuel. Mais je vous concède que votre dossier m'a accroché. Plus que jamais, je souhaite rencontrer l'équipe avec laquelle… je suis censé travailler.

Ayant quitté l'ascenseur, les deux hommes marchaient maintenant dans un couloir à moquette persane et murs gris Trianon.

— Je vais vous faire voir quelques personnes, Christophe, mais pas toutes les équipes, loin s'en faut. Tant que vous n'êtes pas des nôtres et que vous n'avez pas signé nos clauses de confidentialité…

— C'est naturel. Alors qui vais-je voir ?

Tinguy sourit et ouvrit la porte devant laquelle il venait de s'arrêter. Elle débouchait sur une grande pièce dominant Paris : des fauteuils, une table basse recouverte de publications scientifiques récentes, une bibliothèque mêlant traités de physique quantique et séries noires, un percolateur. C'était une salle de détente pour les chercheurs de l'étage. Trois personnes étaient présentes, l'une debout qui préparait le café, les deux autres assises qui bavardaient énergiquement et se turent à l'entrée des nouveaux venus. Après une seconde, tout le monde s'approcha main tendue.

— Les professeurs Luc Lormier, Jacques Chartrain et Anne d'Aulnoy.

Lormier et Chartrain, relativement âgés déjà, avaient le sourire chaleureux mais vaguement contraint des savants un peu routiniers, un peu trop accoutumés à ménager conjointement les intérêts de la science et ceux de leurs commanditaires : depuis son plus jeune âge, Christophe rencontrait de tels hommes chez Vrécourt & Leduc. Pourtant, chez ces deux-là perduraient un pétillement de prunelles, un intérêt pour le visiteur, quelque chose de moins blasé qui était encourageant. Leur poigne était sincère et leur salutation amicale.

Anne d'Aulnoy semblait très différente. Elle était nettement plus jeune – pas beaucoup plus âgée que Christophe lui-même, probablement. Elle regardait le nouveau venu avec un sourire qui n'était pas dénué de sympathie, mais qui ne cachait pas une joyeuse ironie. Elle avait une poignée de main de déménageur :

— Christophe Vrécourt, hein ? De Vrécourt & Leduc ?

— Non, mademoiselle. Christophe Vrécourt, de l'Université des Sciences Cognitives de Paris.

La jeune femme éclata de rire :

— Oui, probablement. En matière de sécurité, Imperium a développé des pathologies généralement réservées aux directeurs du contre-espionnage, je suppose qu'ils ont longuement enquêté sur vous avant de vous considérer comme propre.

Christophe eut le sentiment qu'Emmanuel de Tinguy, à ses côtés, se crispait insensiblement. Il l'aimait bien, mais cela l'amusa.

— Pas de conflit d'intérêt, rassurez-vous.

Le petit groupe s'installa tranquillement pendant que Lormier retournait à la cafetière servir tout le monde. Anne d'Aulnoy ne semblait pas prête à se rendre :

— Nous travaillons sur le projet Syllabaire depuis un certain temps, Vrécourt. Vous permettez que je vous appelle Vrécourt ?

— Vrécourt, Christophe, comme vous voulez.

— Moi ça fait six mois seulement, mais certains de mes collègues étaient déjà sur les prémisses de Syllabaire il y a cinq ans. Qu'est-ce qui vous fait croire que vous pouvez débarquer subitement et prendre utilement notre tête ?

— Je ne peux pas vous répondre sans m'être vraiment plongé dans vos travaux. Mais vu l'importance qu'Imperium attache à ce projet, je soupçonne que tout est déjà parfaitement huilé.

— En d'autres termes ?

Christophe sourit avec toute la fraîcheur enfantine dont il était capable :

— En d'autres termes, vous n'êtes pas des enfants et je n'ai pas été sollicité pour faire le garde-chiourme. Je suis parfaitement capable de commander une unité de recherche. Mais si c'est ça qu'Imperium attend de moi, ça ne m'intéresse pas. Maintenant si l'on me propose de travailler sur vos travaux, de les coordonner, de leur apporter ma touche personnelle, tout en me laissant guider dans des voies que je n'aurais pas envisagées seul, c'est tout de suite plus séduisant.

— Vous comprenez que vous m'aurez toujours dans les pattes ? J'ai mes propres opinions sur les finalités du projet et l'organigramme de l'équipe, et j'ai la ferme intention de les défendre. Si vous n'aimez pas les oppositions ou les confrontations d'idées, vous feriez mieux de renoncer immédiatement.

Les yeux de Christophe pétillèrent : Anne lui plaisait bien.

— Pourquoi ne pas tester ça immédiatement ? Discutons un peu. J'ai pas mal de questions à vous poser. Avec la permission de monsieur de Tinguy, bien sûr…

L'intéressé s'appuya du menton sur le pommeau ivoire de sa canne et sourit finement :

— Je vous en prie, Christophe. Bien sûr, en chaperon dûment mandaté, je veillerai à ce que cet entretien demeure dans les limites de ce que, pour l'instant, vous êtes autorisé à entendre.

— Alors j'attaque, lança Vrécourt.

Le crépuscule violaçait le ciel de Paris quand la conversation prit fin.

* * *

Christophe sortit son casque de la sacoche de la moto. La journée avait été passionnante. La visite des locaux d'Imperium Industries, sans doute, mais surtout l'entretien avec les trois représentants du projet Syllabaire. Anne d'Aulnoy s'était montrée la plus diserte, la plus énergique, la plus vive, mais Lormier et Chartrain, à leur manière, étaient intervenus dans la discussion avec une remarquable clarté de vue et d'exposition. Christophe était rassuré – jusqu'à un certain point. Les chercheurs du projet Syllabaire n'étaient pas des expérimentateurs fous, des savants sans scrupule. Leurs vues témoignaient d'un équilibre finement réglé entre enthousiasme spéculatif, cahier des charges et déontologie.

Emmanuel de Tinguy savait que le jeune homme cherchait une assurance morale. Un antidote contre sa méfiance envers les grands groupes industriels et leurs idéaux de puissance anomiques. Il comprenait que c'était le passage obligé pour obtenir l'approbation du jeune homme. Et il l'avait eue, bien sûr. Christophe avait accepté de prendre la direction du projet Syllabaire.

Il enfila son casque et enfourcha la moto. Avant de démarrer, il jeta un dernier coup d'œil au quartier général d'Imperium Industries qui étendait sur l'esplanade de granit sa silhouette massive et pourtant élégante, ses verres luminoréactifs encastrés dans la pierre de taille et les branches exotiques qui pendaient de chaque terrasse arrangée en jardin d'hiver. Il repensa aux sous-sols, à cette ville immense, fascinante et inhumaine ou des turbines géantes feulaient comme des gueules de dragons endormis et où plus d'une centaine d'hommes travaillaient en silence. Son cœur se serra une seconde. Il se demandait s'il avait eu raison de signer.

Deux

Anne d'Aulnoy entra sans frapper dans le laboratoire et se plaça derrière Christophe pour observer son travail. Elle resta là un moment, en silence, avant de lancer de son timbre éternellement ironique :

— Je ne vous dérange pas, Vrécourt ?

— Pas le moins du monde, répondit le jeune chercheur avec bonne humeur, l'œil fixé sur son écran ; dix centimètres plus à gauche vous me cacheriez la lumière, mais là ça va. Du reste, j'ai fini mon analyse.

D'un appel du pied, il fit rouler la chaise vers le plan de travail où pulsaient des teintes bleues, presque phosphorescentes : un assemblage complexe de microcircuits, de tubes fins en matériaux composites et, au centre, une matière semi-liquide qui paraissait palpiter insensiblement, comme une méduse.

— Tenez, regardez ça, Anne. Pendant que vous passiez la semaine chez les joyeux drilles du service de projection mathématique, les poètes surréalistes des recherches physiologiques m'ont apporté ça. Joli, hein ?

La jeune femme observa l'ensemble une seconde et siffla comme un docker :

— Et qu'est-ce que c'est que ce machin ? Un clafoutis radioactif ? Je reconnais certains éléments épars, mais…

— Ce truc-là, c'est Georges. Bon, la dénomination officielle est un sigle idiot compliqué mélangé à des chiffres, des tirets, des barres, et les concepteurs de ce machin l'appellent « bio-IA », ce qui est pratiquement imprononçable. Donc pour moi, c'est Georges.

— Une intelligence artificielle biologique ?

— Mélangée, oui, hybride. Une chimère, autant dire. La partie biologique est conçue pour ajouter une part d'impulsivité, un filtrage émotionnel au traitement mécanique des données. Une tentative pour créer de l'aléatoire sans passer par un programme aléatoire. De l'incertain non informatique.

— C'est brillant !

— Dans la réalisation, oui. Voilà deux jours que je papote avec Georges et que je tente de tirer un modèle fiable de ses réactions. Bien sûr, sans le pouvoir vraiment. Les stimuli identiques ne le mènent jamais au même endroit : presque, mais jamais complètement. Pourtant il y a une certaine invariance dans la manière dont Georges traite les données. Ils ont donc bien réussi à créer une matrice de raisonnement mathématique tempérée par une intelligence biologique primitive, à la fois instinctive et émotionnelle.

— Bravo ! Mais je vois à votre moue que vous n'êtes pas convaincu.

— Oh, je ne doute pas que ce soit une avancée scientifique extraordinaire et blablabla. Mais honnêtement, je suis convaincu qu'ils font fausse route. En ce qui concerne notre projet à nous, bien sûr. Mais bon, je ne vais pas repartir là-dessus, vous connaissez mes positions.

Anne sourit :

— Oui, vous êtes probablement le premier chercheur à prendre la direction d'un projet que vous pensez impossible à mener à bien.

— Non, pas nécessairement impossible. Mais deux choses sont indispensables si nous voulons progresser. Se rendre à l'évidence qu'une intelligence artificielle sera toujours artificielle, et abandonner l'idée idiote de répliquer un cerveau humain. Nous tentons d'avancer sur des prémisses fausses. Un peu comme les premiers aviateurs, qui bricolaient de fausses ailes de chauve-souris et essayaient de les faire battre en pédalant. Nous essayons de construire de fausses ailes de chauve-souris. On ne volera jamais comme ça.

— Ah, mon cher, c'est que vous êtes chez Imperium.

Cette fois, le timbre de la jeune femme n'était pas seulement narquois. Christophe en fut intrigué, sans en rien laisser paraître.

— Tout m'incite à le croire, en effet. Et alors ?

Anne était jusque-là appuyée sur le bord du bureau. Elle happa le deuxième fauteuil roulant et s'assit à côté de son supérieur, comme pour observer ses expériences de plus près.

— Pour commencer, il faut comprendre qu'aucune expérience financée par la corporation n'est jamais perdue. Georges ne sert peut-être à rien dans le cadre du projet Syllabaire, mais s'il y a la moindre chance que ça puisse servir à quelque chose, technologiquement ou financièrement, Imperium ne lâchera pas le morceau. Même s'il faut pour ça continuer à faire plancher des ingénieurs et des chercheurs théoriquement affectés à un autre projet.

— C'est pas très rationnel. Comme perte de temps et d'efficacité, on fait pas mieux.

— Rationnel ? Soyons sérieux ! La société est à l'image de son maître. Et Frédéric Lhomme est tout ce qu'on voudra, génial, intuitif, visionnaire, calculateur, froid. Mais rationnel, sûrement pas.

— Allons, on ne conduit pas un groupe comme Imperium Industries en étant irrationnel…

— Vous plaisantez ? Mais je pense que nous devrions laisser tomber cette discussion. Je doute que vous ayez envie de débattre de la théorie des structures.

Christophe rit avec bonne humeur :

— Non, pour être franc ça ne m'intéresse pas, et je suis sûr d'avoir le dessous si je vous affronte. Mais vous n'avez pas fini votre exposé.

Anne soutint un instant le regard de Christophe, semblant le jauger comme on mesure la fermeté d'un melon.

— Je ne suis pas chez Imperium depuis des temps immémoriaux, mais tout de même depuis assez longtemps pour saisir certaines choses. Un peu de musique, vous voulez bien ? Qu'est-ce que vous avez par ici ?

La jeune femme se leva et s'approcha de la mini-chaîne.

— Ravel, Szymanowski… Non, pas dans le ton. Chausson ? Encore moins. Ah, Nuclear Power Plant, ça, c'est bien.

Les premières notes de Don't die so often s'élevèrent, bien trop fort, comme pour couvrir une conversation intime. Christophe était éberlué.

— Qu'est-ce qui vous prend ? fit-il à la jeune fille quand elle revint s'asseoir à ses côtés ; vous vous croyez à Tapiola ?

— Tapiola ? Oh ! Vous voulez dire Tapioca : vous confondez Tintin et Sibelius. Et puis Tapioca, c'est un général. Le pays s'appelle San Theodoros. Mais non, rassurez-vous, je ne me crois pas au milieu d'un roman d'espionnage. J'aime mon intimité, c'est tout, pas vous ?

— Et vous croyez qu'on est sur écoute ? Sérieusement ?

— Oh, moi, je ne crois rien. Mais vous savez combien Imperium est… disons, suspicieuse quand il s'agit de ses recherches. Et Syllabaire, vous pouvez me croire, c'est du lourd pour nos employeurs.

Christophe haussa les épaules. Il trouvait tout ça un peu ridicule, mais après tout, qu'est-ce que ça pouvait lui faire qu'Anne préfère lui parler sur fond de pop-rock.

— Bon, mais qu'est-ce qui vous chiffonne avec la « bio-IA » ? Avec Georges ? demanda-t-il.

— Le côté « bio », justement. Qu'on cherche le secret de l'Ève future, de l'androïde parfait ou de l'intelligence artificielle ultime, pourquoi pas ? Tenter de reproduire l'humain par la machine, vieux rêve, pas de problème. Mais je trouve qu'Imperium se lance avec trop d'enthousiasme dans le processus inverse. L'interfaçage du biologique avec l'artificiel semble chez eux… presque une obsession. Pas l'androïde : le cyborg.

— Oh, et c'est cela qui vous dérange ? L'utilisation du vivant comme base d'expérimentation ?

— Du vivant d'abord, de l'humain bientôt.

Christophe plissa légèrement les yeux. Il était intrigué, un peu méfiant :

— Qu'est-ce qui vous fait dire qu'Imperium est obsédé par les études sur le vivant ?

— J'ai mes entrées dans plus de services de la boîte que l'élégant Emmanuel de Tinguy ne l'aimerait.

— Un cyborg, hein ? Organes humains et système d'exploitation cybernétique... La perspective en est effectivement assez répugnante.

— Oh, rassurez-vous, on n'en est pas encore là. Mais si Imperium peut avancer dans cette direction, rien ne l'en empêchera. Que vous trouviez l'expérience de bio-IA dénuée d'intérêt pratique, je veux bien, mais n'allez pas croire que Frédéric Lhomme partage votre point de vue. Ni que ça restera une simple expérience, un simple bout de matière vivante phosphorescente reliée à des interrupteurs.

Le disque continuait tranquillement : une ballade nostalgique détendit l'atmosphère, et c'est exactement ce dont Christophe avait besoin pour intégrer ce qu'il venait d'entendre. Il réfléchissait vite et la pause ne dura que quelques secondes. Il se força à soupirer et se retourna délibérément vers ses modèles mathématiques, comme si tout ceci n'était au fond que futilité.

— Je vous trouve tout de même bien soupçonneuse envers la maison qui vous emploie. Vous avez déjà songé à démissionner ?

— Mais pourquoi donc ? sourit la jeune femme ; j'adore mon travail chez Imperium, et je ne reproche rien à cette vénérable entreprise. Nous discutons innocemment, rien de plus.

Anne fit trois pas vers la porte :

— Bon, je vous laisse, Vrécourt. Je devrais déjà être chez ces messieurs de la cybercognition. Ils vont finir par envoyer une équipe de secours.

— Mmm... À bientôt, Anne.

Christophe était de nouveau seul. Il lui fallut presque trois minutes de silence méditatif pour se rendre compte que le disque tournait toujours, beaucoup plus fort qu'il n'était nécessaire. Il se leva presque agacé pour éteindre la chaîne. Pas agacé par la musique, bien sûr. Agacé par le discours finaud de sa collègue, qui soufflait le chaud et le froid avec un art consommé. Depuis qu'il avait commencé à travailler pour Imperium Industries, Christophe s'était laissé captiver par l'ampleur des recherches entreprises par la compagnie, par le défi qui lui avait été lancé. Il avait plongé dans le travail avec une ardeur extraordinaire, avec cette capacité de passion juvénile pour la découverte qui ne le quittait plus depuis l'adolescence. Et soudain, ses doutes étaient réactivés. Il se souvenait brusquement du serrement de cœur qu'il avait ressenti le jour où il avait signé, après la visite organisée par Emmanuel de Tinguy. Il était de nouveau saisi par l'idée qu'il s'était égaré.

* * *