Les chasseurs noirs - Jean Bury - E-Book

Les chasseurs noirs E-Book

Jean Bury

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Beschreibung

Deux adolescents soldats, Christian et Baudouin, tentent de survivre dans une Europe en proie au chaos.

Christian et Baudouin ont quatorze ans. Mais ils ne vont pas à l’école. Ils ne jouent pas au foot avec leurs copains. Ils n’ont jamais vu de film au cinéma, jamais acheté un jeu vidéo. Dans une Europe en proie au chaos où les pays n’existent plus, les bandes militarisées dopées aux drogues high-tech, les milices des corporations et les débris d’armées sans nation enrôlent les enfants de gré ou de force.
Christian et Baudouin sont soldats. Deux adolescents qui vont devoir se battre, une fois de plus... mais aussi se demander quelle cause ils veulent servir.
Car dans le sud de la France, un État de loi, d’équité et de liberté tente de renaître dans les ruines. À Toulon, on essaie de démobiliser et de réinsérer les enfants combattants.
Mais est-ce possible, quand une conflagration générale est sur le point d’embraser toute la région ?

Entre fantastique et science-fiction, plongez-vous au coeur d'un roman à l'intrigue prenante dans lequel les enfants combattants sont appelés à défendre leur pays. A découvrir dès 16 ans !

EXTRAIT

L'orée du bois approchait rapidement. Le bruit des combats, lui, ne s'éloignait pas d'un iota. Comme si la distance ne pouvait pas atténuer le fracas des clameurs et des grenades – et les soudains silences qui aspiraient tout dans un vide où plus rien ne palpitait, pas même un bruissement de branches ou une fauvette indifférente, avant de se dilater comme une explosion dans un nouveau chaos.
Le groupe de combat courait. La lisière était presque à portée.
Derrière eux, sur la ligne principale des combats, les obus s'espaçaient. Baudouin savait ce que ça signifiait : leurs munitions lourdes s'épuisaient avant que les compagnies n'aient réussi leur redéploiement. Les derniers groupes en déplacement étaient de plus en plus vulnérables. Pas eux quatre, bien sûr. C'était pour eux que la Section de Flanc faisait diversion, au risque de se faire étriller. Eux quatre, ils n'étaient censés tomber sur personne.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Tour à tour apprenti lapidaire, enfant de troupe et bénévole auprès d'adolescents en difficulté, Jean Bury travaille comme traducteur dans une micro-entreprise proche de la SCOP. Il a publié une quinzaine de nouvelles et six romans dont Triton sur le rivage de sable"(Prix Alain Le Bussy 2017), Terre Zéro (Otherlands, 2016), Faon (Mots & Légendes, 2016 ), Et la mort perdra tout empire (House Made of Dawn, 2015 ) et Tous les robots s'appellent Alex (Mots & Légendes, 2015 ).

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Veröffentlichungsjahr: 2019

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Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Pour Nicholas ;

Pour Frédéric – ça fait longtemps, mais les années de paix ne comptent pas.

« La phalange est morte, mais pas le chasseur noir : traqueur nocturne, il combat sans être hoplite et ne respecte pas les lois ; il n'est plus de la cité.

Mais il se pourrait qu'il y revienne un jour. »

(Pierre Dervaux – Dissection comparée de trois mythes antiques)

Passer dans un autre univers ? Et après ?

(Anthony Boulanger, Écosystématique de fin de monde)

1.1

L'explosion était presque un hurlement humain. Baudouin avait l'habitude, désormais, suffisamment pour savoir que ce nouvel obus était tombé trop loin d'eux pour être dangereux – ils en ressentiraient juste le souffle chaud et âcre fouettant le visage et faisant claquer la toile des chemises comme des focs en mer. Ils seraient rejoints, ensuite, par le nuage de poussière soulevé par la déflagration, piqueté de particules de terre, de chair parfois, mais ils ne risquaient rien. Pourtant, à chaque fois, l'éclatement de l'obus tordait le ventre du soldat. Le mélange d'impact grave et de sifflements suraigus lui paraissait toujours un hurlement humain. Un cri de femme, plus précisément. Une agonie.

— Debout !

Christian n'avait pas besoin de hurler pour être cinglant. Inutile de vociférer, de toute façon, ils s'étaient jetés tous les quatre côte à côte dans le renfoncement poussiéreux. Le groupe de combat se releva vigoureusement. Christian, premier debout, filait devant les trois autres. Baudouin fermait le dispositif : son caporal tenait à ce que les deux anciens encadrent les nouveaux.

Ils couraient. La terre sèche montait sous leurs semelles, stagnant très brièvement pour retomber aussitôt dans la chaleur dure. Ils étaient passés en tenue d'été une semaine plus tôt, chemisette de toile et short, harnachement réduit en opération, pataugas. Leur uniforme était moite de sueur mêlée de poussière blanche et de sang (pas forcément le leur). Ils progressaient sans faire de bruit, le fusil d'assaut coincé en position de course et prêt à l'épaule, allégés de tout sauf de leur cartouchière, de leur carte à boussole, d'un coutelas et d'un talkie au ceinturon. Ils fonçaient sous la chaleur implacable qui desséchait le maquis dans le vacarme du combat – un vacarme étonnamment clair, distinct, instrumenté, dont on pouvait discriminer chaque son, chaque impact, chaque cri, chaque rafale. Ils s'éloignaient du cœur de l'affrontement, mais les feulements des combats et la canicule étouffante leur faisaient toujours pulser le sang aux tempes. Tant mieux. Ils avaient pour mission de repiquer sur les arrières ennemis. Ils devaient rester efficaces. Ne pas s'endormir, même s'ils contournaient pour l'instant le danger direct.

Christian ne disait jamais rien : Baudouin ne connaissait pas le plan d'action de son chef. Ça n'avait pas d'importance, il lui faisait confiance. D'autant qu'avant d'atteindre l'objectif, du sang coulerait sous les ponts, ils avaient le temps de changer cinq fois de trajectoire. Les trois soldats suivaient leur caporal sans poser de question, pleine course vers la lisière du bosquet, tâchant de casser autant que possible leur file indienne pour ne pas donner prise à une rafale – mais à la vérité, il n'y avait personne pour les viser et les ronces sèches jaunies brunes de la garrigue cachaient partiellement leur progression.

Coup sur coup, deux nouvelles roquettes sifflèrent sur leur gauche ; vrombissements rauques à déloger l'estomac => quasi-ultrasons => détonation mate. Baudouin vit hésiter le jeune soldat devant lui, mais le caporal, rapide en tête, ne donnait pas signe de se jeter une fois encore à terre, et c'est lui qui décidait.

— Continue ! lança sèchement Baudouin, plaquant sa paume entre les omoplates du nouveau.

L'orée du bois approchait rapidement. Le bruit des combats, lui, ne s'éloignait pas d'un iota. Comme si la distance ne pouvait pas atténuer le fracas des clameurs et des grenades – et les soudains silences qui aspiraient tout dans un vide où plus rien ne palpitait, pas même un bruissement de branches ou une fauvette indifférente, avant de se dilater comme une explosion dans un nouveau chaos.

Le groupe de combat courait. La lisière était presque à portée.

Derrière eux, sur la ligne principale des combats, les obus s'espaçaient. Baudouin savait ce que ça signifiait : leurs munitions lourdes s'épuisaient avant que les compagnies n'aient réussi leur redéploiement. Les derniers groupes en déplacement étaient de plus en plus vulnérables. Pas eux quatre, bien sûr. C'était pour eux que la Section de Flanc faisait diversion, au risque de se faire étriller. Eux quatre, ils n'étaient censés tomber sur personne.

Ils franchirent l'orée du bosquet sans avoir ralenti. Ils obliquèrent en file à soixante-quinze degrés, se divisèrent pour progresser en tiroir, coururent deux cents mètres dans les arbres secs et peu denses. En quelques secondes, ils atteignirent la lisière ouest. Christian s'accroupit, l'épaule contre un tronc comme pour se caler, le visage tourné vers l'horizon. Son groupe se tassa comme lui au sol.

Au loin, la cataracte sonore accélérait, comme si le staccato de monosyllabes hurlés raturés de tirs épars et de feulements sporadiques de lance-roquettes entrait de nouveau en crescendo – Baudouin avait appris, depuis qu'il combattait, ces brefs reflux d'intensité dans la violence qui préludaient toujours à une éruption plus brutale, par paliers.

Tournant le dos au vacarme des déflagrations, les deux plus jeunes soldats observaient la garrigue déserte, essayant de voir dans le paysage ce que leur chef y lisait. Baudouin, lui, ne s'intéressait pas au décor. Il regardait le visage aux yeux mobiles de Christian : les traits de son supérieur en analyse tactique le fascinaient toujours. Le corps figé en félin à l'affût, les narines frémissantes d'un animal qui cherche une odeur, la respiration ample, inconsciemment contrôlée, pas perturbée par leur longue course, les prunelles suivant d'un mouvement fluide les crêtes et les arrondis des collines, il avait quelque chose d'un prédateur – mais d'un prédateur qui pense. Christian n'était pas beaucoup plus ancien que Baudouin dans l'unité, mais il semblait avoir combattu toute sa vie.

— Ils sont en train de se replier vers nous, murmura soudain le caporal.

— Qu'est-ce qui te fait croire ça, chef ?

— Suis les bruits des combats. Ils approchent. C'est pas nos F.A.S.E. qui font ce genre de cliquetis en rafales. Ils sentent qu'on est bientôt à court d'obus. Ils veulent en profiter pour reprendre les mamelons et couvrir leurs flancs. Il a eu du nez de nous envoyer ici, le pitoune, on doit prendre la crête avant eux. Seulement…

Le reste du groupe de combat était suspendu à ses lèvres. Lui ne quittait pas l'horizon du regard.

— Seulement ? demanda doucement Baudouin.

Une seconde, Christian resta immobile, sans répondre. Brusquement, son bras se détendit. Il montrait quelque chose, droit devant lui.

— Mouvement ! s'écria l'une des jeunes recrues.

— Ouais. Y a quelqu'un, là-haut. J'ai aperçu aussi du matériel, des éclats de métal. Je suis à peu près sûr qu'ils sont en train de monter un nid de mitrailleuse. C'est ce que je ferais à leur place.

— Alors, c'est râpé ! fit l'autre jeune. S'ils ont déjà la crête, on arrive trop tard !

— Bof. Une position, ça se prend, ça se perd, fit tranquillement Baudouin.

Christian lui jeta un bref regard.

— Le 1re classe a raison. La Section de Flanc prend des risques pour faire diversion et vider les approches de la colline à notre profit. On va pas se replier passe qu'y a tout à coup un obstacle qu'on n'avait pas prévu.

— Alors on fait quoi, chef ?

— On fixe l'ennemi à deux pendant que les deux autres contournent. Baudouin, tu prends Claude avec toi. Vous partez les premiers et vous vous glissez jusqu'à la corniche, là-haut, tu vois ?

— Ouais. C'est le seul point plus élevé que la crête.

— Exact. Ils ont peut-être déjà l'œil dessus, d'ailleurs, mais je crois pas. On n'a pas tant de retard que ça.

— Et s'il y a déjà quelqu'un ?

— Débrouillez-vous. Mais vous devez déclencher un feu d'enfer dans dix minutes. Je vous demande pas d'éliminer les mecs, juste de faire un maximum de boucan. La mitrailleuse, on va la prendre par en dessous, l'autre bizut et moi, faut que les gars d'en face regardent dans votre direction pendant qu'on grimpera. Compris ?

— Compris. On fait diversion. Cela dit, ils sont bien tassés derrière les rochers, ces salauds. Vous allez le prendre comment, le nid de mitrailleuse ?

— Au couteau.

— Au couteau ? Chris, sérieus…

— T'as des grenades ? Moi non plus. Au couteau. Reçu ?

— Reçu.

— Et toi, Claude, compris aussi ?

C'était la première opération de combat du jeune soldat. Il n'essayait pas de cacher son anxiété, mais il semblait tenir.

— Compris, chef.

— Tu suis à la lettre les instructions du 1re classe. O.K. ?

— O.K., oui.

— Dans dix minutes, je décolle avec Esteban. Vous avez intérêt à être parés pour la diversion d'ici là. Foncez !

Le binôme s'élança, Baudouin en tête. Claude suivait le 1re classe, chaque pas dans les siens, aussi scrupuleusement que s'il traversait un champ antipersonnel derrière le démineur.

Christian les regarda s'éloigner quelques secondes. Son adjoint n'était pas un soldat exceptionnel, mais il était intelligent, vif, capable d'initiative, équilibré. Surtout, il était calme. Christian aussi était calme, mais froidement : il avait une réputation de machine.

— Christian… Heu… Chef ?

Le caporal tourna la tête vers son subordonné.

— Qu'est-ce qu'y a ?

— On va vraiment prendre le nid de mitrailleuse au couteau ?

— Oui.

Esteban se mordit les lèvres. Il semblait au bord de dire quelque chose, mais n'osait pas. Le caporal eut un mouvement indéchiffrable du menton et reprit pour lui :

— Tu t'es jamais servi de ta lame, hein ?

Le nouveau ne se donna ni la peine de répondre ni même d'approuver de la tête. Christian l'observait avec des prunelles claires et impénétrables, métalliques. De temps en temps, malgré le plein soleil de l'été sec, le reflet d'une déflagration brûlait l'angle de ses tempes.

— Il faut qu'on prenne cette crête. Si t'arrives pas à trancher la gorge de ton ennemi, tu seras mort et la milice filera en nous infligeant des masses de pertes supplémentaires. C'est clair ?

— Oui, chef.

Esteban avait répondu sans hésitation. Christian l'observa encore quelques secondes, comme pour voir si ses raisons avaient pris l'ascendant sur la répugnance au sang. Lui, d'un timbre parfaitement égal, n'avait pas trahi d'émotion.

— Bien, lâcha-t-il enfin. Prépare-toi. On fonce dans trois minutes.

* * *

Quand ils jaillirent du bosquet, les seuls bruits de combat étaient ceux du front mouvant, loin en contrebas. Ils n'avaient pas parcouru quarante mètres qu'un feu nourri éclata à leur droite, proche, en rafales de trois maîtrisées. Baudouin et Claude avaient atteint sans encombre leur position et, à l'heure dite, ouvraient leur tir de diversion.

Tout en courant, Christian leva les yeux vers la crête. Difficile de dire ce que ses camarades touchaient, sauf quand volait un éclat de rocaille, mais les ennemis étaient visiblement pris par surprise. Après s'être redressés une seconde sous le tir venu de nulle part, par réflexe, ils s'étaient de nouveau plaqués au sol. Désormais, ils étaient face aux tirs, dos à la ligne de front qu'ils étaient censés couvrir avec leur mitrailleuse – dos à Christian et Esteban. Ils avaient replongé aussi rapidement qu'ils s'étaient dévoilés, mais le caporal était maintenant sûr de leur nombre.

Deux, comme eux.

Christian obliqua sur la gauche. Le nouveau modifia sa trajectoire dans ses pas. Le mitraillage de leurs camarades continuait, détournant l'attention des adversaires : aucune chance qu'ils jettent un regard en bas et repèrent leur progression.

Les ennemis finirent par répliquer. Difficile de dire s'ils avaient aperçu Claude et Baudouin ou s'ils devinaient leur position (il n'y avait qu'un surplomb à l'horizon). En tout cas, à leur tour, ils tiraient – et pas au hasard.

Christian avait atteint la base du piton, Esteban une seconde derrière lui. Ils calèrent leur fusil dans le dos, serré, en bandoulière. Le caporal dégaina son couteau et mordit la lame. La première fois qu'il l'avait vu faire, Baudouin avait rigolé et lui avait demandé s'il se prenait pour Barbe-Rouge. Mais Esteban n'était pas Baudouin. S'il fut surpris, il n'en laissa rien paraître. Il imita son chef et, le coutelas entre les dents, commença à grimper derrière lui.

La paroi était raide, mais offrait assez de prises pour monter facilement. Vite. Les deux soldats se hissaient, poussant de la semelle et se tirant des doigts crispés sur les arêtes, le roc frottant la poitrine à travers le tissu mince de la chemisette, les genoux s'écorchant comme ceux des gosses qui jouent sur le goudron des cours de récréation. Parce qu'il était proche, Christian entendait Esteban souffler sous lui (un halètement épisodique et bref, aussitôt réprimé et durci mâchoire close), mais le brouhaha lointain de la ligne de front et les rafales qui s'échangeaient couvraient leur progression. Le sommet de la pente, de plus en plus verticale, était presque à portée. Les dents toujours serrées sur sa lame, le caporal ralentit juste assez pour laisser son subordonné remonter à son niveau. Il ne se préoccupait plus de le savoir prêt ou pas au corps à corps : ça ne dépendait plus de lui et il ne servait à rien de se laisser manger le cerveau par des aléas incontrôlables. Il allait seulement s'efforcer d'éliminer son adversaire le plus vite possible, pour seconder son camarade s'il flanchait.

Il posa la main sur le rebord de la crête et se hissa de tout le buste, s'arc-bouta sur un roc saillant, remonta le genou à hauteur de la main la plus haute, se propulsa sur le sommet du piton.

À côté d'une mitrailleuse sur trépied, deux soldats ennemis lui tournaient le dos. Accroupis derrière la pierre, face aux tirs de diversion. Ils se hissaient, rafalaient, se planquaient de nouveau. Exactement comme Christian l'avait espéré.

Il se courbe. Pourtant il n'a pas besoin de se camoufler, c'est un réflexe inconscient, pour avoir l'impression de fendre l'air, de jaillir, de foncer plus rapidement.

Esteban le suit. Christian a beau se concentrer devant lui sur l'ennemi qui comprend enfin quelque chose, il perçoit Esteban du coin de l'œil. Le nouveau aussi est un peu courbé et lui se met à grogner sans s'en rendre compte – tant pis, ça prouve au moins qu'il a son coutelas en main, plus entre les dents.

Les deux soldats adverses se sont retournés. Baudouin doit tout voir de son monticule : il ne tire plus – la diversion est devenue inutile et maintenant il a des copains sur la crête qu'il ne veut pas blesser. L'un des ennemis est plus vif que l'autre, il épaule déjà dans leur direction.

Esteban accélère aussi. Il hurle maintenant (comme dans les films, comme un cri de guerre). Il faudra lui apprendre à se battre sans

Christian est assez penché pour draguer un galet au sol. Il le propulse au jugé vers le plus rapide des miliciens – pas pour lui faire mal, juste pour le retarder. Une seconde, juste une seconde, il lui faut encore une seconde pour être au contact.

Le second ennemi se réveille enfin et lui aussi relève son arme. Trop tard – si Esteban ne roule pas comme un imbécile sur un caillou, ne perd pas son sang-froid, a le courage d'aller au bout

La pierre atteint le milicien au front (coup de veine, trois centimètres plus haut elle se perdait dans le vide) | il hurle/il titube en arrière. Il a un réflexe : il lève la main sur sa blessure au lieu de stabiliser son arme et de tirer – ça y est, Christian est au contact.

L'autre milicien est tétanisé. Il voit Esteban débouler sur lui et il écarquille les yeux sans plus rien faire.

Christian heurte l'ennemi de tout son poids [avant-bras gauche en barrage sur la gorge]. Il le repousse, le déstabilise, le fait basculer vers l'arrière. L'autre geint, le sang dégouline déjà sur son front.

La lame du caporal s'enfonça profondément entre deux côtes, aussi simplement que lors des exercices sur sacs de sable. Il ressentit dans ses doigts, sa paume, sa main, son bras jusqu'au coude la légère résistance de la peau, le coup brièvement ralenti qui crevait l'épiderme et accélérait de nouveau, les organes enfoncés, le raclement de la pointe sur l'os (il avait failli rater son coup), il perçut aussi clairement qu'un aveugle qui touche un texte en braille la lame qui pénétrait dans le cœur, le fouaillait et (un simple coup de poignet) tranchait. Le milicien, tué net, s'effondra sur lui. Christian dut le repousser et faire effort pour récupérer son couteau cranté.

Esteban avait égorgé le sien. Dans les circonstances, pas la meilleure méthode, l'égorgement, mais efficace contre un ennemi passif dont la peur a dissous les réflexes. Le soldat s'était désarticulé au sol, mais les cadavres n'intéressaient pas Christian. Lui regardait son subordonné qui restait droit, le regard verrouillé sur son ennemi de plus en plus rouge, la main fermée sans crispation sur le manche de son coutelas.

— Esteban !

Le nouveau releva les yeux. Il paraissait détendu, mais le regard était un peu vide.

— Esteban, reviens sur terre.

— Ça… Ça va, chef…

Un cri attira leurs regards. Sur son escarpement, Claude un pas derrière lui, Baudouin se hissait sur la pointe des pieds et agitait le bras. Christian lui savait une vue d'aigle, le 1re classe devait savoir que le binôme ennemi était éliminé et la mitrailleuse à eux.

— Dis-leur de rappliquer, lança le caporal. Maintenant qu'on a la crête, on la garde.

1.2

Le crépuscule tombait. Pas assez tôt pour les goûts de Christian, mais il n'était pas de la région, il ne savait pas grand-chose des étés du sud. Sans apporter de vraie fraîcheur, le soir avait une texture spéciale, ici, quelque chose de doux mais de vivant, de clair, de frémissant, coloré par une nature qui ne s'engourdissait pas et chantait, vibrait, palpitait dans l'air assombri comme si rien ne distinguait le jour de la nuit.

Les débris de la milice étaient en fuite : deux compagnies encore assez fraîches étaient parties sur leur trace. Difficile de dire si elles pourraient éliminer les vestiges de l'unité ennemie ou si elles perdaient leur temps. De toute façon, la journée était bonne : l'ORA avait contenu ses pertes, disloqué l'adversaire, sécurisé l'ancien département – au moins pendant un temps.

La tente médicale fonctionnait à plein. On soignait les blessés sans distinction de camp : le toubib gardait une conscience d'avant les Grands Troubles et, du moment que ses hommes passaient avant, le colonel laissait faire. Les chefs de section synthétisaient les pertes, la gravité des incapacités, le matériel et les munitions pris et perdus. Le champ de bataille s'installait en camp. Le terrain s'y prêtait, protégé par des plaines et des dénivelés faciles à surveiller. L'intendance achevait de fourrager et des repas étaient servis : chauds, pour la première fois depuis Dieu sait quand. Les sous-officiers du matériel recensaient avec inquiétude les obus tirés et les chargeurs vidés : c'étaient des comptables, d'excellents comptables, mais le résultat tactique ne leur paraissait jamais justifier la diminution des réserves. L'idée qu'un chargeur qui ne tire pas ne permet pas de remporter un combat leur paraissait un concept absurde : le stock avait sa justification en soi.

En tout cas, ils accueillirent le groupe de Christian avec enthousiasme : non seulement le caporal et ses hommes rapportaient une pleine gibecière de chargeurs et plusieurs grenades prises à l'ennemi, mais aussi une mitrailleuse avec son trépied. Revenir avec avait pris du temps. Après les combats, quand les coups de sifflet et les grenades éclairantes avaient signalé la débandade de l'ennemi, les deux gradés l'avaient descendue de son piton rocheux, mais c'étaient Esteban et Claude qui se l'étaient cognée, suant et ahanant, jusqu'au camp.

— Portez, les jeunes, portez ! C'est pour vous aguerrir ! avait ricané Baudouin.

Ça n'avait pas fait rire les nouveaux, mais ils n'étaient pas assez stupides pour croire que le ton badin du 1re classe autorisait les protestations. Si l'Organisation de Résistance de l'Armée ne se durcissait pas dans la hiérarchie brutale (sanglante même) de certaines milices, la discipline y était militaire.

— Où vous avez trouvé ça ? demanda le sergent Caleb en voyant les deux plus jeunes poser la mitrailleuse à ses pieds.

— Cadeau de la milice, sergent ! sourit Baudouin. Il a fallu les convaincre, ça a un peu éclaboussé le métal avec du sang, faudra nettoyer avant que ça rouille. Mais après, ils ont été gentils comme des civils qui voient des trous de 5,56 pour la première fois.

Pendant que l'intendant notait la prise dans son registre, Christian fit un geste du menton en direction des deux jeunes recrues.

— Vous, vous êtes libres. Shampooing et lessive avant de vous coucher. En attendant, allez manger.

Claude et Esteban filèrent. Ils souriaient, secoués par leurs douze heures de combat, mais soulagés d'être en vie et apaisés par un brouhaha de camp qui retrouvait la routine.

— Et nous, Chris, on fait quoi ? demanda Baudouin.

— On rend compte. Dès que le sergent nous aura lâchés.

— Oh, vous pouvez y aller, les gars. J'ai plus besoin de vous. Merci pour ce joli cadeau, ce soir je bois un fond de gnôle à votre santé.

Christian et Baudouin laissèrent l'intendant à ses plaisirs de collectionneur et remontèrent le camp. Au milieu des soldats qui allaient et venaient, ils avaient assez d'expérience pour comprendre au premier coup d'œil la destination de chacun : ceux qu'on avait lâchés pour la nuit et qui allaient nettoyer leur arme, jouer aux cartes ou s'effondrer épuisés dans leur sac de couchage, ceux qui ventilaient les médicaments, ceux qui transportaient de quoi monter des tentes (on allait donc rester sur place au moins quelques jours). Il y avait aussi ceux qui bricolaient un poste pris à l'ennemi pour remplacer les communications déficientes de leur compagnie. Ceux qui, venant des confins de la zone de combat, arrivaient maintenant seulement, un blessé abruti de morphine sur un brancard improvisé. L'ambiance était calme, presque estivale, une atmosphère typique des fins de combat optimales, mais, si on faisait attention, on reconnaissait facilement les soldats qui avaient perdu un camarade ou n'oubliaient pas un corps à corps éprouvant.

Baudouin suivait Christian qui se dirigeait vers la tente de commandement. Le lieutenant Dewaele les intercepta en route.

— Eh, les gars, foncez pas comme ça, je suis là.

Les deux soldats se tendirent et saluèrent.

— Manquait plus que vous pour que j'aie retrouvé tous mes hommes, continuait Dewaele. Mais je sais déjà que ça s'est bien passé pour vous, hein ?

— Affirmatif, mon lieutenant, fit allègrement Baudouin – tout le monde savait que Christian détestait parler et le lieutenant ne se formalisait que le 1re classe réponde à la place du caporal.

— Mortier ou mitrailleuse sur la crête, comme le soupçonnait le capitaine ?

— Mitrailleuse, mon lieutenant. Pas une mauvaise idée de leur part, mais ça s'est retourné contre eux. Le caporal a pris le piton pendant qu'on faisait diversion. Du coup, la mitrailleuse était bien placée, mais à notre profit.

— Oui, on a vu ça de notre côté. Ceux qui se repliaient s'attendaient à être couverts, au lieu de quoi ils ont été tronçonnés. Ils auraient dû vérifier. Faut toujours vérifier.

— Ouais, enfin, avec une seule cracheuse on serait pas allé loin, mon lieutenant. On a été bien content de voir débarquer le reste de la Section de Flanc. Après, ils avaient plus une chance de passer.

— Et c'est tout ce qu'on vous demandait : fermer la nasse. C'est bien, les gars, vous vous êtes bien débrouillés. Et les deux nouveaux ?

Baudouin ouvrit la bouche, mais Christian le devança :

— Adéquats, mon lieutenant.

— C'est pas si mal. Pour le reste, ils s'aguerriront. Tu veux les garder, Chris ?

— Oui, mon lieutenant. Mon groupe de combat fonctionne correctement.

— Adjugé.

Un fin sourire se dessina sur le visage du lieutenant Dewaele. Il dominait d'une tête ses deux subordonnés et il se pencha un peu vers le caporal.

— Mais vous n'avez pas encore quartier libre, tous les deux. Vous allez venir vous enfiler une bibine avec nous autres, les grands de ce monde, les maréchaux d'empire. Il faut plus d'une journée de combat pour me plomber la mémoire. J'ai pas oublié que c'était ton anniversaire aujourd'hui, caporal.

Baudouin ouvrit des yeux en soucoupe :

— Sans blague ? Tu n'nous dis jamais rien, Chris, on savait pas ! Bon anniversaire, chef ! Ça te fait quel âge ?

— Quatorze ans, répondit Christian.

Il rechercha les solitudes.

Mais le vent apportait à son oreille comme des râles d'agonie.

(Gustave Flaubert, Trois contes)

2.1

On avait donné un nom collectif à ces bâtiments : « le Havre ».

Évidemment, ça n'était pas très original, et Capdevielle se disait qu'appeler ainsi un complexe parce qu'on espère en conjurer les troubles, c'était plus proche de la magie vaudou que de l'urbanisme. Cela dit, maintenant qu'il s'y trouvait, il voulait bien reconnaître que l'endroit était paisible. Le parc n'était pas immense, mais l'agencement habile des édifices semblait l'agrandir. Le terrain alternait pentes douces et plans à l'herbe rase, bosquets et terrains de sport, avec des recoins perdus dans les arbres qui permettaient de s'isoler – sans jamais rester complètement hors de vue des surveillants. De petits pavillons à un étage, dont l'architecture étrange mais harmonieuse évoquait tout ensemble le mas, la maison japonaise et l'écoconstruction d'avant-garde, se reliaient par des chemins de pierre plate qui serpentaient entre des parterres de fleurs provençales. Difficile de deviner ce qu'ils abritaient : l'infirmerie, la bibliothèque, des activités de détente ou des pistes d'escrime, allez savoir. L'ensemble, en tout cas, avait un côté calme, verdoyant, retranché dans la ville comme un couvent de trappistes : « le Havre », après tout, pourquoi pas ?

Et puis, au centre, le grand bâtiment principal : un vaste parallélépipède qui accueillait les dortoirs, le réfectoire, l'administration et le plus gros de l'énergie des gosses. On en voyait plusieurs près de la porte principale : des garçons de onze à seize ans, adossés au mur et parlant avec des camarades accoudés à une fenêtre du rez-de-chaussée, fonçant quelque part avec un ballon de rugby, s'éloignant en petits groupes avec des sécateurs et des binettes, assis sur une marche et silencieux. Un peu plus bas, un match de foot s'était improvisé entre deux petites équipes des plus jeunes.

Capdevielle grimpa les marches sans jeter un coup d'œil aux gamins. Il était en uniforme et il sentit que ça intéressait les garçons. Ils hésitaient, l'officier se demanda même si l'idée ne les travaillait pas de se raidir au garde-à-vous, mais ils se contentèrent de le laisser passer en silence – et leur conversation reprit, sur le même rythme, dès son départ. Visiblement, les inconnus ne les intéressaient pas longtemps.

Les bureaux administratifs étaient à droite dès l'entrée, bien éclairés par les fenêtres ouvertes, envahis par un peu trop de plantes vertes – le décorateur avait eu la main lourde. Un jeune homme se tenait dans la pièce, sur la pointe des pieds, farfouillant dans les dossiers d'un antique classeur métallique. Occupé, il n'avait rien entendu ; l'officier dut taper deux fois sur le chambranle pour se faire remarquer.

— Oh, pardon, je ne vous avais pas vu. Bonjour, heu… mon lieutenant, c'est ça ?

— C'est ça, lieutenant Capdevielle, 1er Bataillon d'Infanterie Prétendument Mécanisée. Mais appelle-moi Marc. On doit avoir le même âge.

L'éducateur remonta de fines lunettes de fer rondes que la chaleur faisait glisser au bout de son nez et sourit : ce premier contact semblait lui plaire.

— Marc, alors, adjugé ! Moi c'est Michel. J'aimerais bien me présenter avec un titre, moi aussi, enfin un grade, j'en sais rien… une fonction. Mais bon, ici, en dehors du patron, on est tous interchangeables et du même rang.

— Et c'est quoi, comme rang ?

— Le rang des amateurs qui font ce qu'ils peuvent avec ce qu'ils ont. Tu n'as pas encore ton insigne, mais je suppose que si tu es là, c'est qu'on vient de te bombarder officier-éducateur ?

Capdevielle se contenta d'une grimace éloquente.

— Oui, je te comprends. C'est un peu spécial, cette histoire d'officier-éducateur, hein ?

Le ton du jeune homme n'avait rien de méfiant ni d'agacé, mais l'officier comprit brusquement qu'il était un soldat marchant sur les plates-bandes de civils formés et expérimentés. Jusqu'alors, tout à son déplaisir d'avoir été nommé pour cette mission, il ne s'était pas demandé ce qu'en penseraient ses nouveaux collègues.

— Un peu spécial, on peut dire ça. Tu en penses quoi, toi, Michel ?

— De quoi ?

— Des militaires délégués par l'armée dans les centres de la DDR. De moi débarquant chez toi sans qu'on t'ait demandé ton avis. Tu en penses quoi ?

— Si ça marche, je prends. Je prends toute l'aide que je trouve.

— Ah… Ils sont durs, les mômes ?

— Avec nous, tu veux dire ? Oui, bien sûr, mais pas seulement. À la limite, c'est le moindre de nos problèmes.

— Ils se rentrent dans le lard ?

— En fait… non. Pas tellement. Ce n'est pas ça non plus, le problème. On les surveille, faut dire, et puis on s'efforce de canaliser leur agressivité contre nous. Aussi longtemps que l'ennemi, c'est les adultes civils, ça leur laisse moins de temps pour se retourner les uns contre les autres. « Maximum d'utilisation de l'ensemble de nos ressources », comme dit le patron, même si ça aide pas des masses, comme doctrine.

Capdevielle en était le premier surpris, mais le jeune homme volubile et très à l'aise qui discourait devant lui l'intéressait, bien plus qu'il ne l'aurait cru. Il ne chercha pas à l'interrompre, du reste, Michel était lancé et semblait décidé à poursuivre.

— C'est bizarre, j'ai parfois l'impression que, chez eux, avoir été enfant soldat prend le pas sur le fait d'avoir appartenu à telle ou telle unité spécifique. Du coup, ça les unit. Au moins un peu. Qu'est-ce que tu en penses, toi qui es du métier ?

— Je ne m'y fierais pas trop. L'esprit de bouton, c'est costaud, chez les soldats. On tient à nos pucelles comme à la prunelle de nos yeux.

— À vos… quoi ?

— Nos pucelles. L'insigne métallique héraldique qu'on a sur la poitrine, qui explique à quelle unité on appartient. Je les connais pas, tes gosses. C'est peut-être pas des soldats comme on entend ça, nous autres. Mais je me méfierais, à ta place. Je suis sûr qu'il suffirait d'une étincelle pour qu'ils commencent à s'égorger simplement parce que certains viennent d'une milice libre et d'autres d'une milice corpo.

L'éducateur soupira.

— Merci pour cette revigorante description de notre avenir inéluctable. Je vais faire passer le mot, ça requinquera mes collègues.

Le jeune homme avait soudain l'air si juvénile dans son dépit que Capdevielle, qui ne souriait jamais, sourit.

— Ils se sont encore jamais battus, tes mômes ?

— Oh si, tu penses ! On a soigné plus d'un coup de couteau, même si généralement ils s'en tiennent aux mains. C'est plutôt des bagarres de gosses nerveux qui ont l'habitude de tout régler aux poings.

— Et pas de lutte entre eux pour savoir qui va prendre le commandement de tous les autres ?

— Curieusement, non. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'ils s'entraident, mais… Non, pas de lutte de pouvoir, je ne sais pas pourquoi. Pour des tas de raisons, j'imagine. Entre autres parce qu'ils n'ont pas l'impression qu'ils vont rester longtemps ici. Ils se sentent… en transition.

— Et ce n'est pas le cas ?

— Si, bien sûr. Mais pas en transition vers une nouvelle unité.

Michel se brossa les mains, comme si son exploration interrompue des papiers administratifs les avait couverts de poussière.

— Ce qui nous ramène à ta présence ici. Tu viens pour qui ?

— Loïc, il s'appelle.

— Un seul ? Tant mieux. Tu verras, ça occupe déjà pas mal. Loïc, tu dis ?

Pour la première fois depuis l'arrivée de l'officier, Michel s'était un peu rembruni.

— Loïc, oui. Il y a un problème ?

— Non, non. Enfin, pas plus que pour les autres. Pas beaucoup plus. C'est compliqué. Viens, on va passer au Foutoir.

L'éducateur ouvrait une porte au chambranle de bois blanc et faisait signe au fantassin de le suivre.

— Au « Foutoir » ?

— Ah ! Oui, c'est comme ça qu'on appelle les archives. Je suppose que je n'ai pas besoin de te dire pourquoi…

Malgré les sous-entendus du travailleur social, les archives présentaient plutôt bien. La grande pièce était éclairée par deux hautes fenêtres ouvertes qui laissaient entrer autant de lumière que de chants de cigales. Sous l'une d'elles, un bureau permettait de travailler sans avoir à sortir de documents : assez dégagé, il était équipé de stylos billes/plumes, de règles, de colle, de carnets de notes, de toute la papeterie nécessaire depuis que les Grands Troubles avaient raréfié l'informatique. Pour le reste, la salle était sillonnée d'étagères métalliques grimpant jusqu'au plafond qui formaient un labyrinthe géométrique. Les dossiers cartonnés étaient multicolores, parfois passés, la reliure si vite rédigée à la main qu'elle frôlait parfois l'illisible, mais tout semblait raisonnablement rangé et classé.

— Pose-toi sur le bureau, c'est encore ce qu'on a de mieux comme siège. J'ai besoin de deux/trois minutes.

Capdevielle s'assit vaguement au bout de la table et regarda Michel s'enfoncer dans le dédale. Il fut vite camouflé par les rangées de dossiers compacts, mais malgré les bruits qui montaient du parc le soldat n'avait aucun mal à suivre sa déambulation au son de ses semelles. Il revint rapidement avec une pochette bleu roi à élastique blanc. Il le tendit à Marc en se posant face à lui.

— Tiens. Loïc. Dossier K-04. Épaisseur moyenne. Pour un gosse qui n'est pas chez nous depuis bien longtemps, ce n'est pas bon signe.

— Ah bon ? C'est à ça que vous évaluez l'état de vos bonshommes ? À l'épaisseur de leur dossier ?

Michel se contenta de sourire : il savait discriminer fiel et humour chez les interlocuteurs les plus inexpressifs. Capdevielle lui rendit son sourire. Il n'attendait rien des civils de la DDR, la surprise était plutôt bonne. Il compulsa rapidement le dossier : pur réflexe, il l’étudierait en détail chez lui. Il s'arrêta seulement une seconde sur la photo d'identité tromboné en première page. C'était la première fois qu'il voyait le garçon qu'on lui avait confié. Étonnamment juvénile, même pour un adolescent, avec ses yeux limpides qui absorbaient tout le visage et ses cheveux doux de bébé, et pourtant dur comme un roc.

— Alors, reprit Capdevielle en relevant la tête ; pourquoi il est plus épais qu'il devrait, son dossier ? Pourquoi tu m'as dit, tout à l'heure, qu'il n'y avait pas de problème avec lui, enfin si, enfin un peu, enfin c'est compliqué ?

— On a de tout chez les enfants soldats qu'on récupère, tu sais. Les volontaires et les raflés, les petits garçons et les presque adultes (les filles sont pas chez nous), ceux qui se souviennent de tout et ceux qui ont tout traversé dans un nuage de drogue et de terreur, ceux qui paraissent se remettre à toute vitesse, t'as qu'à croire, et ceux qui essaient de te frapper dès que tu leur adresses la parole. Tous pareils, pourtant, tu sais ? Et tous différents. Cela dit, Loïc, lui, il est encore plus différent que les autres.

— Tu n'es pas clair, Michel.

— Je veux dire que chacun d'entre eux est un mystère, mais qu'il y a des lignes directrices, de vagues schémas auxquels on peut se raccrocher, nous autres, pour essayer de comprendre ce qui se passe dans leur dure petite tête en mousse. À force d'en voir défiler, on développe… une espèce d'expérience, un embryon d'instinct.

— Et vous vous en sortez mieux ?

— Bah, nous, on se blinde, donc je suppose qu'on devient plus rationnels, moins émotifs, moins hésitants. De là à dire que ça aide les gosses…

— Et Loïc, il n'entre pas dans les schémas ?

— Si on peut parler de schémas… Non, il n'entre pas. Il est calme, beaucoup plus que la moyenne. Même quand il est arrivé, il était calme. Pas de bagarre, pas de révolte, rien de tout ça. Je ne sais même pas s'il avait pour les civils la méfiance qu'ils ont tous en débarquant ici. Un démobilisé de rêve, qui fait ce qu'on lui dit et qui ne dévaste pas l'infirmerie quand on examine ses cicatrices. Pourtant, les gars qui nous l'ont ramené l'ont déniché dans la cambrousse, tout seul, c'est généralement pas les gamins les plus faciles…

— Pourquoi ? C'est des déserteurs ?

— Oui, la plupart du temps. Et vu ce que les milices leur font quand elles les retrouvent, leurs déserteurs, pour qu'ils se barrent il faut vraiment qu'ils en puissent plus…

Un court silence dans la conversation. Capdevielle baissa de nouveau les yeux sur le dossier, feuilletant et ne captant ici ou là qu'une phrase, qu'un bout de paragraphe, comme si une illumination pouvait surgir de ce survol. L'éducateur, lui, laissait son regard vagabonder vers le parc par la fenêtre ouverte. Il faisait chaud, pas trop, presque doux, les cris/jeux/courses des enfants parvenaient assourdis de l'autre pan du bâtiment et c'étaient les cigales qui semblaient proches, les oiseaux dans leurs solos éclatant soudain en polyphonies rutilantes.

— Il ne dit rien, reprit Michel rêveusement, comme s'il se parlait à lui-même. Même les plus mutiques d'entre eux se lâchent de temps en temps. Pas lui. Tu m'as demandé ce que je pensais d'avoir des soldats dans les pattes à la DDR, Marc. Je n'en sais rien, honnêtement. Je ne sais pas s'il faut démobiliser de force les gamins en les arrachant à tout ce qui est militaire ou s'il faut les détacher lentement de leurs années de guerre en gardant des uniformes dans leur champ de vision. Quand même, j'étais sincère quand je t'ai répondu que toute aide était la bienvenue. Tu te débrouilleras peut-être mieux que nous avec lui…

Depuis le début, l'échange était détendu entre les deux jeunes gens, une conversation sérieuse mais décontractée qui évoquait les étudiants en pause discutant de leurs prochains oraux. Une seconde, Capdevielle fut tenté de poursuivre sur le même ton, de remercier ironiquement l'éducateur du poids qu'il venait de placer sur ses épaules, de lui demander s'il devait prendre conseil auprès d'un pédopsychiatre ou d'un médium.

Tout à coup, il n'eut plus envie. Il était fantassin et l'absurdité de se trouver ici le frappait de nouveau, sans prévenir. Il lutta pour ne pas trop se raidir, mais il se releva néanmoins, pleinement soldat de nouveau, et il désigna le dossier d'un geste bref du menton.

— Je peux garder ce dossier ?

— Bien sûr. Il est là pour ça et on les a tous en double.

— Il est là, le Loïc ? Je peux le voir ?

— Non, il suit des cours de rattrapage au collège. Il ne sera pas là avant une heure environ. Tu veux l'attendre ?

Capdevielle hésita, pas longtemps.

— Non, finalement, ce n'est pas plus mal. Autant le prévenir que je veux le voir, il sera moins surpris quand je repasserai. Tu pourras lui dire que je suis venu ?

— Je lui ferai dire par un copain. Ils préfèrent.

— Comme tu veux. Merci de ton accueil, Michel.

— À ton service.

L'officier s'éloignait vers la porte quand Michel le rappela – brusquement, comme s'il pensait soudain à quelque chose.

— Marc ! Si tu as envie de parler de lui, de Loïc, n'hésite pas à venir me voir. Je ne pourrai pas beaucoup t'aider, j'en sais pas plus que toi sur ce gosse. Mais tu verras, on finit toujours par avoir besoin de parler d'eux.

2.2

Capdevielle consulta sa montre. Comme il débutait dans ses fonctions d'officier-éducateur, son nouvel emploi du temps était encore lâche. Jusqu'à la fin de sa mission auprès de la DDR, son unité ne l'attendait plus qu'à mi-temps pour des tâches administratives, un peu d'entraînement, du sport, rien de bien prenant. Comme il n'était pas du genre à se promener ou à fréquenter les bars seuls, le mieux lui parut de rentrer chez lui et d'étudier en détail le dossier K-04. « Loïc » avec une tasse de café.

Il franchissait la porte qui clôturait le parc du Havre quand sa convocation chez son chef de corps lui revint en mémoire. Il n'aimait pas ruminer, mais il ne put s'empêcher de repasser le film de l'entretien. Il s'était fait piéger sans avoir rien vu venir.

Il connaissait pourtant les rumeurs sur les officiers que l'armée déléguait auprès des travailleurs sociaux. Dans la mesure où il l'avait cru, il avait conclu que ça concernait le service de santé, les psychologues, les aumôniers, qui vous voulez, mais pas les chefs de section de l'infanterie mécanisée.

Il se revit entrer dans le bureau du colonel Crivelli, se mettre au garde-à-vous et saluer. Le chef de corps n'était pas seul : un homme, assez jeune encore, se tenait à ses côtés, habillé simplement mais proprement, ni débraillé ni cravate politicienne aux couleurs municipales. Son attitude aussi était simple et propre : il n'avait pas tenu à s'asseoir et restait debout sous le drapeau du régiment encadré au mur, dans un calme ni servile ni arrogant. Capdevielle comprit aussitôt : c'était à cause de ce curieux civil qu'il était convoqué.

Crivelli achevait de compulser un dossier, il fit signe distraitement à son subordonné de s'asseoir. Quelques minutes de silence. Les pages tournaient. Capdevielle attendait et le civil le fixait, sans agressivité, comme pour l'étudier. Le lieutenant le savait et s'en moquait. L'homme l'intriguait vaguement, mais au fond ne l'intéressait pas.

Crivelli finit par relever la tête.

— Capdevielle, vous savez pourquoi vous êtes ici ?

— Pas la moindre idée, mon colonel.

— Vous avez été réquisitionné par la DDR.

— La DDR, mon colonel ?

Le chef de corps leva les yeux vers le civil, pour l'inviter à répondre. L'homme remercia d'un geste du menton.

— Je m'appelle Alain Grevet, lieutenant. La DDR, c'est un service créé conjointement par le ministère de la Défense et celui de la Santé Publique. Ça veut dire « Démobilisation, Désarmement, Réintégration ».

— Ah, je vois… C'est vous qui vous occupez des gosses qu'on récupère dans les milices…

— Exactement. C'est parfois vous qui nous les ramenez, les enfants soldats ; parfois c'est nous qui allons les chercher…

— Vous faites des parties de chasse ?

Le chef de corps pinça légèrement les lèvres, mais laissa l'échange se poursuivre. Loin d'être vexé, du reste, Grevet sembla s'amuser de l'attaque.

— Il n'y a pas de comte Zaroff, chez nous, lieutenant. Mais de temps en temps, on a des renseignements sur des gamins errants qu'on peut intercepter nous-mêmes. On ne va pas déranger l'armée à chaque fois qu'un enfant se promène dans la garrigue, vous ne croyez pas ?

— Vous dérangez davantage l'armée en lui volant ses officiers…

— On dérange tout le monde et pas seulement l'armée, lieutenant. Pas mal d'éducateurs aussi, figurez-vous, qui préféreraient se passer de grossir leurs rangs avec des militaires. Ils pensent que confier la démobilisation des enfants soldats à des soldats, c'est contre-productif.

— Ils ont raison, monsieur Grevet. Je suis d'accord avec eux. Après tout, nous, on ne confie pas les batteries d'artillerie aux assistantes sociales.

Capdevielle n'avait pas pour habitude de lâcher la bride à sa mauvaise humeur, mais l'idée lui était insupportable de passer, même pour quelques semaines ou quelques mois, du côté civil et administratif des services de l'État. Et la bonne humeur de Grevet, qui encaissait sans frémir et les yeux pétillants, poussait à la roue.

— Le problème, lieutenant, c'est que ça n'est pas vous qui décidez, ni mes collègues, ni moi. Ce sont les ministères, les deux, le mien et le vôtre.

— Et on peut savoir pourquoi les plus hauts représentants de l'autorité s'obstinent dans cette idée, puisque personne n'en veut ?

— Qui vous dit que personne n'en veut, lieutenant ? Moi, je suis d'accord avec cette approche. Oui, l'idéal, c'est que la démobilisation se passe en pur milieu civil. Seulement il n'y a jamais rien d'idéal sur cette planète, alors je me moque de ce qui embête les officiers ou de ce qui chiffonne les éducateurs, c'est les gosses qui m'intéressent. C'est à cause des gosses que je suis pour. J'en ai vu défiler un paquet, lieutenant. Ils sont tous différents, mais ils sont tous difficiles. Et figurez-vous que la plupart d'entre eux, on ne peut pas les démobiliser rien qu'en leur enlevant leur uniforme et en leur fourguant un tee-shirt. On en a un, en ce moment, au centre médical de transition. Il vient juste d'arriver. Tarek, il a quinze ans. Trois ans dans une milice indépendante, il refuse de nous dire laquelle, même si on a notre idée sur la question. Il a l'air à peu près normal, la plupart du temps, du moins aussi normal qu'on peut l'espérer compte tenu des circonstances. Cela dit, de temps en temps il pique des colères épouvantables, des accès de rage complètement hystériques. Il renverse tout ce qu'il peut, les assiettes sur les tables, les lampes sur les bureaux, tout ce qui est à portée, il balance des dégelées de coups de poing et de coups de pied sur les murs ou les portes. D'habitude, dans ces cas-là, on se contente de maîtriser le gosse, c'est le plus urgent, le reste on voit plus tard. Mais l'autre jour, l'un de nous a eu la bonne idée de lui demander ce qui lui prenait. Il nous a répondu qu'un éducateur lui avait dit de balayer sa chambre, ou de rejoindre les autres pour mettre la table, je ne sais plus, un truc de ce genre.

Malgré lui, Capdevielle commençait à s'intéresser à l'anecdote.

— Et alors ? Il est fainéant?

— Alors il ne supporte pas d'entendre un civil lui donner des ordres. C'est inacceptable, pour lui. Les civils, quels que soient leur âge et leur fonction, ils sont faits pour trembler au bout de son canon. Pas pour lui donner des instructions.

— Oui, je vois. Et c'est ce genre de gosse que vous voulez me confier, monsieur Grevet ? Ceux que vous n'arrivez pas à gérer ? C'est bien gentil à vous.

Capdevielle aurait voulu le camoufler, mais son timbre avait un peu perdu en ressentiment, en agressivité. Il basculait insensiblement dans la simple défensive.

— Pour un garçon comme Tarek, on est des civils. Pas vous. Vous, vous êtes soldat. C'est peut-être une très mauvaise idée d'insérer des officiers dans la DDR, mais c'en est une pire de laisser des gosses s'automutiler parce qu'on répugne à mélanger les civils et les militaires. On arrivera à le gérer, lieutenant, ne nous sous-estimez pas. Mais on perdra du temps bêtement et, avec ce genre de garçons, c'est très nuisible de perdre du temps. Ça remue dans leur crâne, j'aime autant vous le dire. Ça remue beaucoup trop. Il faut les calmer, et vous pouvez aider.

— Enfin, c'est ridicule ! Je ne suis pas éducateur, je ne connais rien aux mômes. J'ai vingt-quatre ans, pas d'enfant, pas de petit frère, pas de cousin, pas la moindre idée de ce que ça mange l'hiver, les gosses !

— Vous êtes militaire d'active.

— Ça ne suffit pas à faire de moi un spécialiste de la réinsertion des enfants soldats !

— Un « spécialiste de la réinsertion des enfants soldats » ? Si vous en rencontrez un, lieutenant, prévenez-moi. Parce que moi, je n'en connais pas.

— Enfin, c'est votre métier, quand même, vous devez savoir faire !

— On accumule de l'expérience sur le tas, et du reste vous ne serez pas livré à vous-même, on travaillera avec vous de notre mieux. Ce qu'elle me dit, en attendant, mon expérience sur le tas, c'est que pour certains garçons on a besoin d'autorités en uniforme. Si je me trompe… eh bien, ce ne sera pas le premier gosse dont je salope la cervelle par incompétence.

Capdevielle lança un rapide coup d'œil à son supérieur, mais le colonel Crivelli écoutait sans un geste, presque indifférent. C'était logique, du reste. Il avait ses ordres, il voulait bien laisser le lieutenant se débattre quelques minutes pour défouler la frustration, mais le scénario était écrit d'avance et il n'était pas homme à s'agiter pour rien.

— Bon, fit Capdevielle, plus sèchement qu'il n'aurait voulu. Je suppose que le bureau du régiment me fera savoir comment ça se passe, concrètement, cette délégation à la DDR ?

Le chef de corps approuva d'un simple geste du menton.

— Et je le récupère quand, votre Tarek ?

— Jamais, lieutenant. Enfin, sans doute jamais. Il a fait le mur, Tarek, il est en cavale. Il n'est probablement déjà plus à Toulon et, dans ces conditions, on n'a statistiquement qu'une chance sur cinq de le récupérer. J'ai pensé à un autre garçon pour vous. Ne vous en faites pas, ce n'est pas ce qui manque.

— Un hystérique, aussi ?

— Non, au contraire. L'autre extrême. Un bloc de glace. C'est embêtant aussi, dans un genre différent.

— Et quand est-ce que je dois…

— Le plus tôt possible, lieutenant.

Capdevielle avait absorbé le choc. Ses nouveaux ordres lui déplaisaient souverainement et il ne s'était pas engagé pour ça, mais un soldat accomplit ses missions sans sourciller, qu'elles lui plaisent ou non. Avant de mettre un terme définitif à ses récriminations, il ne put tout de même s'empêcher une dernière protestation :

— Vu la situation militaire, j'aimerais quand même qu'on m'explique pourquoi on mobilise des officiers pour des opérations sans intérêt stratégique. C'est pas comme si on avait trop d'effectifs…

Cette fois, sans une hésitation, c'est le chef de corps qui répondit :

— Rien de ce qui sort l'humanité de la barbarie n'est jamais inutile, Capdevielle. Y compris sur le plan stratégique.

Son sourire était aussi narquois que ses prunelles graves.

2.3

— Loïc…

Le jeune garçon rentrait à l'internat du Havre. Il avançait assez vite, sourd à ce qui l'entourait. Il avait encore son sac scolaire sur l'épaule : les dernières classes avaient cessé longtemps plus tôt, mais comme beaucoup d'enfants démobilisés il suivait des cours de rattrapage avec ce que les services sociaux pouvaient mobiliser d'éducateurs peu regardants sur les horaires et d'étudiants bénévoles.

— Loïc !

Cette fois, il se retourna, un pied déjà sur l'escalier du dortoir. Surgissant de la salle de loisirs, un de ses camarades courait vers lui – un gosse plus jeune, plus mince, frêle, blond blanc, nom d'angelot : tout tranchant sur la cicatrice de baïonnette qui reliait bien droite sa tempe à la commissure de ses lèvres.

— Qu'est-ce que tu veux ?

— Un type est venu te voir.

— Un type ? Quel type ?

— J'en sais rien. Un officier, un lieutenant. J'sais pas encore lire leurs insignes d'unité. Un fantassin.

— I' me voulait quoi ?

— Pas la moindre idée. Te voir, c'est tout. I' repassera, qu'il a dit.

L'aîné hésita une seconde, mais son camarade n'en savait sûrement pas plus. Il rajusta son sac sur l'épaule et reprit la montée vers l'internat.

— Merci, Gabriel.

— Eh ! Tes cours en plus, ça s'est bien passé ?

Sans ralentir, Loïc haussa les épaules.

— Ouais, je sais, moi aussi j'ai du mal. Les maths surtout. Le français, ça m'intéresse encore, mais les maths…

Gabriel était bavard. Étonnamment bavard, pour un petit démobilisé, c'était de loin le moins laconique d'entre eux tous. D'ordinaire, ça ne dérangeait pas son camarade, c'était même reposant, un garçon qui fait seul la conversation et n'attend aucune réponse. Mais ce soir, il n'avait pas envie. Il continua de grimper sans ralentir. Le plus jeune le comprit et coupa court :

— On mange dans vingt minutes ! cria-t-il. J'te garde ton entrée si t'es en retard.

Le dortoir était à peu près désert. L'adolescent entendit bien une douche fonctionner quelque part, mais ne croisa personne jusqu'à sa chambre : c'était l'heure de détente pure avant le repas, après les derniers cours, les études, les visites médicales et les entretiens psychologiques. Les garçons étaient tous en salle de loisirs, autour de la console ou du baby-foot, dehors derrière un ballon, quelques-uns assis sur les marches extérieures du bâtiment, discutant, ou seuls, le regard nulle part. Loïc entra dans la chambre qu'il partageait avec quatre autres démobilisés : vide, elle aussi, comme le reste de l'étage. Il jeta son sac sur son bureau, se déchaussa du bout des orteils et s'allongea sur son lit, les mains derrière la nuque.

Il n'était pas très grand pour ses quinze ans, mais un peu râblé, taillé comme un rugby-boy de mêlée, avec pourtant quelque chose d'encore gamin dans certaines attitudes, comme s'il ne maîtrisait pas parfaitement ce corps qui écossait l'enfance sans être encore pleinement viril. Il avait un visage doux ouvert par deux yeux grands à la couleur indéfinissable (un genre de châtaigne clair) ; comme tous les anciens enfants soldats il n'aimait pas les cheveux longs, mais le coiffeur du Havre avait instruction de ne pas trop trancher. Des mèches d'un châtain clair blondi, qui cuivrait sans être roux, éclairaient les traits fins de l'adolescent. Il ne semblait pas porter de cicatrices, mais la chemisette et le short de toile fine qu'on donnait aux anciens enfants soldats pouvaient couvrir bien des marques.

Loïc entendit son camarade inconnu, celui qui se douchait, fermer l'eau, se sécher vite et clapoter jusqu'à sa chambre. Cinq minutes plus tard, le temps de s'habiller sans doute, il dévalait l'escalier vers la salle de jeu. Loïc n'avait pas bougé de son lit, immobile et inexpressif comme un gisant, les yeux fixés au plafond que fermait métronomiquement un long battement de paupière. De temps en temps, incontrôlable, un frémissement léger le secouait des pieds à la tête, venu du plus profond, glacial.

Pourtant, il était couvert de sueur.

 

Il y a dans le monde assez de gens qui donnent de la voix pour que l'un d'entre nous se taise sans dommage.

(Julien Green,Le Revenant)

3.1

Baudouin s'était assis sur son barda, au milieu du campement, au périmètre de la zone affectée à la Section de Flanc – il empiétait presque sur le territoire d'une des Sections de Pointe ; pour être franc, c'était un peu fait exprès. Le lieutenant Capdevielle, qui lisait tout ce qui lui tombait sous la main, prétendait qu'autrefois, dans leurs colonies, les patrouilles des anciennes nations n'hésitaient pas à déplacer les bornes des frontières au fond des déserts et des steppes, quand ils en croisaient une, pour gagner quelques mètres d'empire en rognant sur celui d'en face. La Section de Flanc, c'était bien assez impérial pour un enfant soldat, ça justifiait ici aussi qu'on grappille pour lui un bout de pelouse supplémentaire.

Il écrivait. Il transportait partout avec lui un cahier d'écolier, un peu écorné forcément, mais pas trop : il en prenait soin. Il le protégeait, aussi, et lui qu'on connaissait pour sa distance ironique et son humour mettait la main à la baïonnette si quelqu'un tentait de lire par-dessus son épaule.

S'ils savaient qu'à une époque, ce n'est pas au stylo à bille que je faisais mes pages d'écriture, mais avec un Sonnet Ciselé en argent massif et plume or. Baudouin haussa les épaules. Son Parker à poinçon ne lui manquait pas plus que celle qui le lui avait offert.

De temps en temps, comme pour chercher l'inspiration, il relevait la tête et regardait vaguement autour de lui.

Les deux nouveaux de son groupe de combat étaient assis sur l'herbe en tailleur, quelques mètres plus loin : Claude et Esteban, qui venaient de vivre leur premier affrontement et pas de la manière la plus confortable. Ils ciraient leurs brodequins. Ce n'était pas totalement absurde : en tenue d'été, les enfants soldats troquaient leurs chaussures lourdes contre des pataugas, mais la doctrine du moment voulait qu'on entretienne d'autant plus les rangers qu'on ne les mettait pas – pour nourrir le cuir, pour l'assouplir, un truc du genre. Cela dit, Baudouin n'était pas stupide, il voyait que les deux garçons, muets, frottant sans trop de conviction, n'avaient sorti leur cirage que pour avoir l'excuse de se retrancher dans un coin, pour ruminer en silence. Quelque chose leur pesait, assez pour les tenir éloignés des autres soldats qui, s'ils n'étaient plus de service, se réunissaient en petits groupes pour bavarder allongés dans l'herbe, jouer aux osselets, échanger des souvenirs civils tous plus fabriqués les uns que les autres. Incorporés de fraîche date sans se connaître, les deux bleus de son groupe de combat n'étaient même pas assez proches pour vider leur sac entre eux ; de toute façon, Baudouin savait d'expérience qu'un bizut ne trouve jamais de réconfort auprès d'un autre bizut.

Il rebaissa les yeux sur son cahier, relut sa phrase interrompue et la termina, rangea son cahier au fond de son sac et vint tranquillement s'asseoir à côté de ses deux subordonnés. Comme eux, assis dans l'herbe en tailleur, mais droit, détendu, les prunelles un peu moqueuses, alors que Claude et Esteban semblaient porter sur les épaules le poids du monde.

— Alors, les gars, vous en tirez, une tête. Qu'est-ce qui vous arrive ? Vous avez trouvé une portée de chatons dans les buissons et le sergent vous a ordonné de les étouffer ?

Les deux nouveaux se jetèrent un rapide coup d'œil. Inutile d'être psychologue ou devin pour comprendre leur réticence. Baudouin était jovial, souvent amusant, amical, mais ni l'un ni l'autre n'étaient assez bêtes pour s'y fier. C'était leur supérieur, le second de leur groupe, l'adjoint du caporal Christian Gris – leur chef direct.

— Vous avez peur que je vous mange ? Vous avez tort. Enfin, c'est vous que ça regarde. Si vous préférez déprimer au milieu des brosses à cirage, c'est pas moi qui vous en empêcherai.

Baudouin fixait Claude. Si quelqu'un devait parler, ce serait lui. Esteban n'était que d'un an plus vieux et pas plus aguerri, mais il faisait partie de ces jeunes adolescents affamés des ruines qui se laissent engager sans illusion, sans vocation, parce qu'ils ont faim, parce que même si le régiment est dur, c'est quand même mieux que ce qu'ils avaient avant. Claude avait douze ans, il était timide, effacé, mais il avait davantage de bonne volonté, le désir de s'intégrer : inconsciemment, il espérait davantage de l'incorporation que son camarade, pas seulement une protection contre la misère solitaire, mais une voie vers quelque part. Il ne se contentait pas d'obéir sans discuter, comme Esteban, il cherchait à suivre l'exemple de ses aînés. Ce n'était pas par faiblesse qu'il allait parler le premier. Il s'intégrait plus vite que son binôme.

— C'est le caporal, chef.

— Eh bien quoi, le caporal ?

— Ben… On s'est bien comporté, non ?

— Sur le terrain, tu veux dire ? Oui, vous vous en bien tirés, tous les deux. Pour une première opération sérieuse, c'était pas mal.

— Alors, pourquoi…

Le jeunot hésitait. Esteban restait muet, frottant son brodequin, le visage fermé – il semblait désapprouver les confidences de son camarade. Mais peut-être pas : les visages clos se prêtent à toutes sortes d'interprétations, même les plus fausses.

— Pourquoi ils nous a… Je sais pas, parlé comme ça ?

— Comment ?

— Quand on a pris la mitrailleuse, il était content, il nous a dit que c'était bien. Mais depuis la fin de l'opération, il nous gouspille…