Terres lorraines - Émile Moselly - E-Book

Terres lorraines E-Book

Émile Moselly

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RÉSUMÉ : "Terres lorraines" d'Émile Moselly, lauréat du Prix Goncourt 1907, est une oeuvre magistrale qui plonge le lecteur dans le quotidien des paysans de Lorraine, région française riche en traditions et en paysages pittoresques. À travers une série de récits entrelacés, Moselly dépeint avec une précision remarquable la vie rurale au tournant du XXe siècle, mettant en lumière les relations humaines, les coutumes locales, et les défis de la modernité naissante. L'auteur excelle dans la description de la nature, peignant des tableaux vivants des saisons qui rythment la vie agricole. Les personnages, empreints d'une authenticité poignante, incarnent les valeurs et les luttes de cette époque. Moselly explore des thèmes universels tels que l'attachement à la terre, le passage du temps, et la quête d'identité face aux changements économiques et sociaux. En filigrane, il interroge la notion de progrès et ses impacts sur la communauté villageoise. "Terres lorraines" est une oeuvre intemporelle qui invite à une réflexion profonde sur le lien entre l'homme et son environnement, et sur la préservation des héritages culturels face à l'évolution inéluctable du monde. L'AUTEUR : Émile Moselly, de son vrai nom Émile Chenin, est né le 12 août 1870 à Paris. Issu d'une famille modeste, il passe une grande partie de son enfance dans la région de Lorraine, qui deviendra la toile de fond de ses oeuvres les plus célèbres. Moselly suit une formation académique rigoureuse, étudiant à l'École Normale Supérieure, avant de se lancer dans l'enseignement. Il s'illustre d'abord en tant que professeur de lettres, mais c'est sa passion pour l'écriture qui le propulse sur le devant de la scène littéraire. En 1907, il remporte le prestigieux Prix Goncourt avec "Terres lorraines", une distinction qui consacre son talent pour la description du monde rural et sa capacité à capturer l'essence de la vie paysanne. Bien que sa carrière littéraire soit relativement courte, Moselly laisse une empreinte durable dans la littérature française, notamment par son style poétique et sa sensibilité à la nature et aux traditions locales. Il décède prématurément le 2 octobre 1918, laissant derrière lui une oeuvre qui continue d'inspirer les lecteurs et les écrivains contemporains.

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Veröffentlichungsjahr: 2020

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Sommaire

Première partie

Deuxième partie

Troisième partie

Quatrième partie

Page de copyright

Première partie

Il pouvait être sept heures du matin, en novembre.

Une aube pluvieuse filtrait du ciel bas, noyait les champs d'une désolation infinie. Les chaumes grisâtres, lavés par l'automne, revêtaient la terre d'une toison hérissée, pareille à un vêtement de miséreux. La pluie cessait par moments ; alors une buée d'eau se levait des bois, dont le moutonnement ondulait dans les lointains ; puis une déchirure livide s'ouvrait au flanc des nuages ; la pluie tombait en un ruissellement de cataracte, comme si toutes les eaux du ciel s'étaient ruées par cette ouverture.

La route dévalait presque à pic. Par endroits des bancs de pierre affleurant le sol y faisaient des marches d'escalier pour des pas de géant, et ces pierres blanches étaient polies par la roue des chariots, par l'écoulement des eaux, par le glissement des sables.

Deux silhouettes s'ébauchèrent dans la grisaille du lointain, deux paysans qui marchaient côte à côte.

Ils s'arrêtèrent du même mouvement en haut de la montée, et s'étant adossés à des « landres » de bois sec, qui fermaient une friche, ils y appuyèrent les lourdes hottes d'osier qui leur sciaient les épaules.

Ils étaient tous deux étrangement pareils, vêtus de futaine grise que la pluie recouvrait d'une fine buée de gouttelettes, ayant le torse serré dans un tricot de laine brune. Leurs physionomies frustes et graves s'éclairaient du même regard bleu. Mais l'un était un jeune gars bien planté, dont les joues se recouvraient d'une barbe châtain, frisée et drue, tandis que l'autre, un vieux, tout courbé par le travail des champs, paraissait infirme, incapable de se redresser désormais pour regarder les nuages, le ciel lumineux, les spectacles qui égaient les hommes et les réconfortent.

Ils soufflèrent un moment, tandis qu'un pâle rayon de soleil, filtrant à travers la pluie, courait sur l'horizon, allumait des lueurs dans les buissons d'épine. Un roitelet, tout près d'eux, fit entendre quelques notes d'une chanson mouillée et frissonnante.

Puis l'averse redoubla.

- Pierre, dit le vieux, v'là qu'ça recommence.

Et l'autre répondit, haussant les épaules d'un air de lassitude : -c'est le temps de la saison.

Ils se remirent en marche, ayant dans leur allure le morne accablement des bêtes de somme. Tout un attirail de pêche dansait dans leurs hottes. Pour franchir les ruisseaux d'eau boueuse, ils sautaient sur les pierres branlantes, étendant les bras pour reprendre leur équilibre. Pierre avait le bras passé dans l'anse d'un pot de fonte ébréché, où couvait un feu de braise. Quand la rafale tournoyante passait sur les deux hommes, une mince colonne de cendre, sortant du vase, montait dans l'air, comme une fumée.

Ils arrivèrent au bord de la Moselle. La rivière coulait, rapide et glacée, sous des branches de saules garnies de « chatives » , brins de joncs et de roseaux secs, amenés par les crues récentes, que le vent agitait avec un long froissement triste. Une barque était amarrée à la berge, une vieille barque dont le fond était obstrué de gravats et d'herbes folles.

Les deux hommes y montèrent. Elle partit lentement, puis s'anima peu à peu, gagnée par la vie mobile et frémissante du flot. Les berges fuyaient de chaque côté d'un mouvement monotone, laissant apercevoir dans la profondeur des prairies inondées des saules étêtés qui levaient leurs têtes difformes. Et parfois aussi on côtoyait des tas de bois empilés à la lisière des forêts. Alors une odeur forte de tan courait sur l'eau : ce souffle pénétrant que les grands chênes exhalent après leur mort.

Puis la rivière s'élargit, devint un lac d'eau jaunâtre. Les deux hommes se mirent à pêcher.

Assis sur la planche à l'arrière, le vieux Dominique faisait décrire à sa barque des courbes lentes. Puis il jetait dans l'eau des poignées de son et de chènevis. De grandes traînées blanches filaient à la surface ; les coques légères des grains de chènevis se dispersaient en une poussière grise. Bientôt des ablettes attirées, montant des profondeurs, trouaient la nappe de leur frétillement léger, de leur pullulement innombrable. Pareille aux insectes sortis de la terre à la fin d'une journée chaude, toute cette vermine de la rivière grouillait, tournoyait, happait les menus débris emportés au fil de l'eau.

Pierre, debout à l'avant, plongeait dans la rivière le large filet, tendu sur deux bâtons en croix, qu'on appelle un échiquier. Puis il le relevait d'un vigoureux tour de reins, campé solidement sur ses jambes écartées au fond de la nacelle, qui vacillait à chacun de ses mouvements.

Les ablettes s'entassaient dans un coin, les ventres blancs jetant des lueurs pâles.

Un rude métier, cette pêche. Rentrés au logis, les deux hommes raclaient les poissons, mettant de côté les écailles qui luisaient comme des piécettes d'argent. Ils en remplissaient une grande boîte de fer-blanc, qu'ils allaient tous les quinze jours expédier à la poste de la ville. Ils savaient vaguement qu'on envoyait la chose à Paris pour fabriquer des perles fausses.

La pluie tombait toujours : on aurait pu tordre leurs vêtements. Une vapeur d'eau montait de leurs épaules, de leurs jambes, de leurs bras. Leurs mains, cinglées par l'averse, s'engourdissaient, devenaient si maladroites qu'ils s'empêtraient dans les besognes les plus simples.

Parfois ils pâlissaient, tout près de défaillir.

Mais ils ne se plaignaient pas, retenus par une sorte de pudeur, craignant de passer pour des femmelettes. Des pensées tristes, de lentes obsessions tournoyaient invinciblement dans leurs cerveaux. Le vieux Dominique songeait à la vie qui se faisait plus âpre chaque jour. On trimait toute sa chienne de vie pour amasser quatre sous et on n'y arrivait pas. Mais il finirait bien par se reposer ! On le coucherait auprès de sa femme, la Marie-Anne, dans le petit cimetière de campagne dont les croix s'effritent sous les hâles desséchants, sous le ruissellement des pluies d'automne.

Pierre, plus jeune, regrettait simplement le bon gîte, la pipe qu'on fume au coin de l'âtre ; une vision obsédante ramenait devant ses yeux la « taque » de fonte dressée dans la cheminée, une plaque venue des temps anciens, couverte de dessins qu'on ne comprenait plus. La suie qui la revêtait s'enflammait parfois dans le feu clair des bourrées, et des rougeoiements y couraient, pareils à des chenilles lumineuses.

Le soir tombait sur les eaux livides. Cela vint lentement, doucement, ce crépuscule blême qui terminait le jour, comme il avait commencé, le noyant d'une clarté indécise. Une coulée d'ombre envahissait les champs, la rivière, la prairie inondée. La houlée furieuse du vent se déchaîna subitement. Il n'y eut plus rien que ces deux immensités mouvantes, la fuite des eaux sous le glissement de la nuit.

C'était la même vie pendant toute l'année, chaque jour ramenant le même labeur persévérant et vain.

Ces pêcheurs étaient pareils aux rocs calcaires dont leur visage avait la couleur terne et rude. à force de se pencher sur la rivière, leur regard usé avait l'éclat fondu, la transparence des eaux qui coulent.

Jamais ils n'auraient imaginé une existence différente, une façon moins pénible de gagner leur vie. Ils pêchaient comme leurs pères, pris par cette étreinte de la routine qui emporte les générations rustiques dans les mêmes chemins battus, coupés d'ornières profondes. Ils accomplissaient leur lourde tâche sans réfléchir, avec une lenteur de machines bien remontées, se hâtant vers un but qu'elles n'entrevoient pas.

Leur effort rude, simple, toujours renouvelé, se perdait dans le grand rythme des forces universelles. Ils peinaient sur les eaux, comme les sables qui coulent au flanc des monts, comme les souffles qui courbent les forêts, comme les sources qui rongent les rocs, sans avoir de leur vie autre chose qu'une conscience obscure.

En vain les longs hivers finissant en pluies tièdes apportaient au flanc des monts de mouvantes parures de fleurs, en vain les saules retombant sur les courants d'eau les effleuraient de la laine jaunâtre de leurs chatons, ils restaient insensibles à cette séduction que la nature indifférente semble prodiguer en de certains jours.

Un soir de novembre, là-bas, en Lorraine... dans le village de vignerons, une petite place s'ouvrait, obstruée de fagots entassés, bordée par les pignons aigus des vieilles maisons, auprès des chenevières fermées de murs croulants.

Il avait dû pleuvoir tout le jour, mais le ciel s'était lavé subitement à l'approche de la nuit, les vents froids balayant les nuages. Des flaques d'eau luisaient, étrangement brillantes dans le noir des maisons, dans le noir des choses. Des étoiles s'y reflétaient, frissonnant soudain, quand des souffles ridaient la surface de l'eau immobile.

Tous les bruits se taisaient. On entendait par instants le grincement d'une poulie de fer surmontant un vieux puits, quand une voisine venait tirer de l'eau pour la soupe du soir. On voyait la forme vague de la femme se pencher sur la margelle de pierre, où le frottement des cordes avait creusé des rigoles.

Une fenêtre était ouverte dans la façade d'une maison. Deux jeunes filles se penchaient sur la barre d'appui, et causaient, s'arrêtant par moments, pour respirer les odeurs de terre qui montaient des champs assombris.

L'une était une belle fille aux joues roses, aux lèvres fraîches, dont le rire sonnait : un rire un peu naïf de personne bien portante qui trouve de la gaieté dans toute chose.

Alors sa compagne la regardait d'un air étonné, ayant l'air d'admirer et de blâmer à la fois cette insouciance.

Celle-là véritablement ressemblait à une demoiselle de la ville, avec son col blanc rabattu, sa robe d'étoffe grise dessinant sa taille souple, ses bandeaux plats séparés par une raie. On voyait bien à la fraîcheur de son teint qu'elle restait à la maison, loin des hâles desséchants et des soleils qui mordent la peau. Sous ses longs cils noirs, son regard avait une douceur soyeuse, une profondeur pensive qui attirait. Jolie ? On n'en savait rien.

Mais à la regarder longuement, de toute sa personne s'exhalait un charme qui finissait par vous prendre. Ainsi poussent, dans les haies, des fleurs chétives, maltraitées par les vents, mais dont l'odeur tenace, inoubliable, fait chanter dans notre coeur des rêves infinis de tendresse.

Leur conversation traînait, gagnée peu à peu par le silence, par la nuit qui s'épaississait.

Elles parlaient de chiffons, de robes, de bals prochains. Leurs amies allaient se marier, et ce mot de mariage seulement prononcé, comme par un mystérieux enchanteur, les rendait rêveuses.

La rieuse, qui s'appelait Jeanne et était la fille d'un riche fermier de l'endroit, avouait que son choix était fait depuis longtemps. Puis, curieuse, elle interrogeait sa compagne, avec des détours habiles et précautionneux. Une fièvre les gagnait à parler d'amour : leurs voix tremblaient, chuchotantes, et leurs mains, furtives, se cherchaient dans la nuit pour des caresses destinées à d'autres.

La brune, Marthe Thiriet, fille du garde forestier, se dérobait aux interrogations, gardait son grand sérieux de personne réfléchie, qui ne confie pas ses secrets à la légère.

Se marier ! Elle n'y pensait pas. Son père et sa mère avaient besoin d'elle dans leur ménage.

Jeanne leva le doigt, fit trois tours de valse dans la chambre, et, prenant ce ton mi-sérieux, mi-plaisant qui lui était habituel, elle dit : -pas de cachotteries. Le jour où Pierre Noel te demandera, tu ne feras pas tant de façons.

Puis elle sortit dans un éclat de rire.

Marthe avait tressailli.

La nuit venait. Une bande d'or rayait le couchant et les sapins de la côte se détachaient si vigoureusement sur ce fond de lumière, qu'on aurait pu compter leurs branches une à une.

Marthe restait à sa fenêtre, appuyée à la vitre froide, dont le contact rafraîchissait son front.

C'est vrai qu'elle aimait ce Pierre Noel. Elle n'avait pas quinze ans, qu'elle faisait des détours pour le rencontrer dans les chemins, étonnée de sentir en elle quelque chose de doux, de profond et de fort, qui peu à peu remplissait sa vie.

Elle revoyait tout au fond de ses souvenirs, étrangement lumineux et précis, ces soirs du mois de Marie, où filles et garçons se retrouvent à la sortie de l'église, après la prière du soir. Le curé se démène, tempête, tonne dans sa chaire, qu'importe ! Ces beaux soirs de mai, pleins de clartés errantes, sont des rendez-vous d'amour. Que ce soit une profanation de faire servir à des usages si peu recommandables une cérémonie religieuse, on ne s'en met guère en peine dans les campagnes. L'église était encore vibrante de chants ; et l'harmonium laissait traîner par la porte son nasillement mélancolique, qu'ils étaient tous dehors, faisant claquer leurs sabots sur les marches du vieil escalier, se poursuivant et se bousculant dans la nuit claire. Alors c'étaient des poursuites éperdues, des bourrades robustes, de longues étreintes qui se terminaient par des baisers gloutons, appliqués aux bons endroits, dans les cheveux et dans le cou. Les pauvrettes se défendaient mollement et toute leur résistance tombait dans le rire pâmé des filles qu'on chatouille. Marthe fuyait comme les autres, vaguement peureuse et charmée, et quand un souffle brutal effleurait sa nuque, elle souhaitait presque que Pierre fût là, derrière elle, lancé sur sa trace. Quand ce n'était pas lui, elle résistait, décontenancée et furieuse, en fille qui ne cherche pas les aventures. Pierre, dame, n'était repoussé que mollement et avec toute sorte de timidités qui s'offraient presque. Comme ils lui avaient pris son coeur, ces soirs de mai, encore si froids dans ces pays du nord, ces soirs où l'odeur des jacinthes montait des terres fraîchement remuées dans les jardins ! Une grande clarté blanche restait suspendue dans tout le ciel. La bande joyeuse galopait, galopait par les rues sombres, et des garçons de ferme, allant soigner le bétail, pénétraient dans les étables chaudes, portant à bout de bras des lanternes, dont les carreaux étaient de corne par crainte des incendies.

Hélas ! Coureur de filles, ce Pierre !

Elle était si désolée, si meurtrie, par ce grand amour qui avait envahi tout son être, par cette conviction qui se faisait chaque jour plus accablante, qu'elle serait impuissante à le garder pour elle, rien que pour elle. Il fallait le voir ce Pierre Noel, le dimanche matin quand il traversait le village pour se rendre à la grand'messe. Il avait une façon à lui de prendre un air crâne, de rejeter son chapeau en arrière, de marcher les mains dans les poches, faraud, les épaules balancées. Il portait des cravates voyantes, une blouse bien repassée dont il laissait le col entr'ouvert, il ramenait sur son front ses boucles soigneusement arrangées. Et il regardait les filles sous le nez avec une telle effronterie que les plus délurées baissaient les yeux ; et on chuchotait sur son compte toutes sortes d'histoires.

Ah, si Marthe avait su faire comme les autres, les rieuses et les coquettes, qui s'offrent d'un regard et se reprennent l'instant d'après, qui par leurs manèges et leurs mines friandes, appâtent les hommes et les retiennent ! Mais non, elle ne savait que rester dans son coin, heureuse d'un rien, d'un sourire jeté au passage, résignée à souffrir, gardant l'espoir inavoué qu'elle finirait par triompher de cette humeur vagabonde, par le fixer pour toujours auprès d'elle, à force de dévouement et de tendresse silencieuse.

S'il venait à savoir un jour qu'elle avait tant pensé à lui, n'aurait-il pas un peu de pitié, cette pitié qui réchauffe le coeur et l'achemine doucement vers l'affection ?

Elle ne voyait pas toutes ces choses, bien sûr, car elle n'était qu'une pauvre fille, qui n'avait pas l'habitude de se regarder vivre. Elle les sentait plutôt vaguement et fortement, et il se faisait en elle un mélange confus de tristesse et d'espérances.

N'avait-elle pas réussi déjà une première fois à faire surgir en lui un grand élan d'amour sincère ?

C'était encore à la fin d'un jour de printemps, par un crépuscule baigné de lumière blanche. Le soir s'attardait sur les prés, l'air était bleu, des branches d'églantier effeuillaient au vent des pétales roses, qui tourbillonnaient. On avait fêté ce jour-là sainte Walburge, la patronne du village. Chaque année, il y a une heure exquise, quand la fête bruyante retombe à l'intimité d'une réjouissance familiale. La cohue de soldats, de citadins qui se bouscule dans la poussière s'est évanouie, les détonations des tirs forains se sont tues, et les chevaux de bois ne tournent plus, cachés par la toile blanche qui enveloppe le manège.

Toutes les visions du passé lui revenaient une à une.

Par les fenêtres ouvertes à la tiédeur du soir, on voyait des familles attablées, des gens en bras de chemise. Des enfants soufflaient dans des trompettes : on choquait des verres pour des santés interminables. Parfois un paysan descendait l'escalier de sa cave, une cruche de faïence bleue à la main, allant tirer au tonneau le vin des récoltes fameuses. Un reste de jour bleuâtre traînait dans la rue, et l'on n'entendait plus rien, rien que la nappe de la fontaine, dont le ruissellement se tordait au vent du soir. Le marronnier géant de l'église était fleuri de girandoles pâles.

Lassés tous deux d'avoir tant dansé ce jour-là, ils étaient venus respirer la fraîcheur dans le petit jardin attenant à l'auberge. Les bruits du bal parvenaient jusqu'à eux, mais lointains, fondus, étouffés par l'épaisseur des murs. On distinguait le ronflement sonore de la basse, s'essoufflant à suivre le nasillement de la clarinette. Un calme immense tombait sur le jardin, sur les bouquets d'arbres, sur la côte de vigne : et dans l'air planait par moment une vague tiédeur, un souffle alanguissant de tendresse.

Pierre était venu l'inviter à la danse plus souvent que de coutume. Les commères faisant tapisserie, alignées sur des bancs, devaient en causer pour sûr. Elle n'y pensait pas, dans son ravissement.

S'étant assis sur un banc, ils causaient tous deux gentiment, en vrais amoureux de village. Des paysans jouaient aux quilles avec des clameurs, des contestations, des disputes à chaque coup douteux.

On entendait la boule sonnant contre les quilles cerclées de fer, quand elle arrivait au but.

Sur leurs têtes pendaient des grappes de lilas, du « mirguet » , comme on dit là-bas. L'odeur forte des corolles épanouies se mêlait aux senteurs venues des jardins.

Marthe fit un gros bouquet de lilas qu'elle attacha à sa ceinture. Prenant une branche, elle la passa à la boutonnière de la veste de Pierre, trouvant un geste si tendre qu'il en fut tout ému.

Il lui mit le bras autour de la taille et l'embrassa.

- Vrai, Mademoiselle Marthe, c'est pas pour dire, mais je vous aime bien.

Elle répondit, dissimulant sa gêne dans un éclat de rire.

- Vous l'avez dit à tant d'autres que ça ne tire pas à conséquence.

Il insista : -vous avez tort de vous imaginer ça : les autres, c'est pour l'amusement ! Mais vous, c'est pas la même chose.

C'était peut-être vrai, ce qu'il disait. Elle défaillait sous le poids d'un bonheur trop lourd pour ses forces. Ils avaient causé longuement, ne se décidant pas à se séparer, vaguement remués par la tombée de la nuit. La lune jaillit des entrailles de la terre, énorme et toute blanche, versant une lueur sur les pousses des jeunes ceps, trempés de rosée...

Pierre se leva, ayant terminé sa besogne, ce soir-là, plus tôt que de coutume.

- J'vas faire un tour, dit-il au vieux Dominique, qui, une aiguille de bois aux doigts, réparait quelques mailles de l'échiquier, qu'une branche de saule avait rompues.

Il descendit la côte, fumant sa pipe avec satisfaction, savourant le repos bien gagné, après une journée de travail.

Arrivé sur la place, il s'arrêta.

Il avait plu tout le jour, mais la pluie avait cessé vers le soir. De grands souffles passaient dans la nuit, de grands souffles froids charriant l'humidité, qui stagnait sur les labours d'automne. Un toit s'égouttant quelque part, au-dessus de sa tête, faisait entendre un clapotement triste. Au-dessus des maisons, la Grande Ourse, le « chariot de David » allongeait son timon d'étoiles scintillantes.

Tout au fond de la rue, une lueur trouait l'ombre.

Des portes s'ouvraient sur des conversations interrompues ; une procession de lanternes s'avançait par les rues, courait au ras du sol, projetait sur les façades endormies de grands rais de lumière.

Les femmes allaient au veilloir.

Par moment la lumière faisait sortir de la nuit le soc blanc d'une charrue, la silhouette trapue d'un tombereau, mis au rancart. Sur le passage des femmes emmitouflées, des ombres gigantesques couraient le long des murs, montaient jusqu'aux toits, se perdaient dans les étoiles.

- Tiens, on veille chez les Lardonnet, se dit Pierre, je vais pousser jusque-là.

Sous la grande cheminée lorraine, dont le manteau était si élevé qu'un homme aurait pu y entrer tout debout, le veilloir était rassemblé. Un feu couvait dans l'âtre, un de ces feux d'hiver faits pour durer longtemps, et qu'on entretient avec des marcs de raisin et des tas de chénevottes. Des vieilles, au profil anguleux, assises à des rouets, filaient le chanvre, trempaient leurs doigts dans un gobelet d'étain pour mieux saisir le fil, qu'elles tiraient des quenouilles chargées d'étoupe. Des enfants se promenaient, portant haut dans l'air des croix de chanvre nu, frêles assemblages qu'un mouvement un peu vif éparpillait sur le sol. Des vieux, somnolents, fumaient leur pipe en crachant dans les cendres du foyer d'un air songeur, et sur toute cette scène le « coupion » , un lumignon du temps passé, pendu à la cheminée par une crémaillère de fer, jetait une lumière vacillante, qui ne pénétrait pas dans les coins grouillant d'ombres.

Tout le monde s'écarta pour faire place à Pierre, car il ne comptait que des amis dans le village, à cause de sa bonne humeur, de sa large prestance qui en imposait.

On lui offrit un verre de vin cuit, un vin qu'on prépare après la vendange, en mêlant au jus du raisin un peu d'eau-de-vie.

Un plaisant, un petit homme au visage goguenard, travaillé par toutes sortes de mines, de froncements d'yeux, de sourcils, racontait une « fiaue » , un de ces récits de veillée interminables, avec des péripéties terribles ou grotesques, variant au gré du conteur.

Tout à coup un choc ébranla la vitre. Un enfant, levant sa tête ébouriffée, s'écria joyeusement : « on va dailler. » et il se fit un grand silence, dans l'attente d'une chose mystérieuse.

C'est en effet une très vieille coutume en Lorraine, un usage qui vient du passé profond, que d'aller « dailler » le soir aux fenêtres. Et cette coutume se meurt doucement par l'indifférence des générations nouvelles, qui méprisent ces vieilleries.

Antique cérémonie, avec un rituel et des règles, qu'on n'abandonnerait pas, une fois qu'on l'a commencée !

Mystère bizarre et compliqué qu'on accomplit avec une sorte de gravité recueillie.

Une voix s'éleva, une voix comiquement déguisée, la personne qui parlait de l'autre côté de la vitre, dans la nuit, s'efforçant de ne pas être reconnue.

- Voulez-vous dailler ?

Toute la chambrée répondit : oui.

- Mariez-nous ?

- Avec grand Charles.

- On dirait un échalas !

- Avec le fils de la Goton.

- Il est trop bête !

Ce fut une revue amusante, une critique pittoresque des mots familiers, des travers et des attitudes de chacun. Encore un usage où l'esprit satirique et la malignité propres au caractère lorrain trouvent leur compte. Rien ne saurait rendre la drôlerie de certaines reparties, la vivacité gaillarde et joliment troussée de certains portraits, esquissés au hasard d'un dialogue rapide, aiguisés de pointes perfides et d'insinuations qui vont loin. Et le mystère ajoute aux moindres propos une saveur, un intérêt extraordinaires.

Toute la vie du village qui passe dans la nuit, les scandales, les événements de chaque jour.

Les jeunes filles surtout courent à ce divertissement ! Combien ont senti, quand on leur jetait un nom, se révéler un amour qu'elles ignoraient, qui avait germé et pris racine au plus profond de leur coeur !

Combien de coeurs ont battu contre les vitres froides, par les nuits blanches de gelée et fourmillantes d'étoiles ! Pauvres murs lorrains, lézardés de crevasses béantes, battus de pluie, comme vous savez de ces histoires d'amour, dont personne n'a gardé le souvenir !

Ce soir-là, une vieille qui filait dans un coin dit tout bas, mais de façon à être entendue de toute l'assistance, ayant jeté un regard malin par-dessus ses lunettes : -c'est Marthe Thiriet qui daille.

Pierre leva la tête, mais voyant les yeux fixés sur lui, il s'efforça de prendre un air détaché, entamant une conversation sérieuse avec son voisin, tout en ne perdant pas un mot : le dialogue reprit : -mariez-nous.

- Avec Coliche !

Un rire éclata derrière la vitre, Coliche étant le berger de l'endroit, un garçon à demi idiot, hirsute et dépenaillé, traînant toujours sur ses talons deux grands chiens efflanqués, tout pareils à deux loups. Le beau parti pour une fille !

Puis on se piqua au jeu, et on proposa à la jeune fille des individus invraisemblables, des carrieurs de sable, ou des dragueurs de la Moselle.

Elle disait non, d'une voix amusée.

Les vieilles riaient dans le veilloir, arrêtant le mouvement de leurs pauvres mains tremblantes, qui tricotaient des bas ou filaient de l'étoupe. Et les tout petits, qui n'ont pas encore le sens des choses d'amour, riaient eux aussi, pour faire comme les autres, amusés par les reparties et le son bizarre de la voix mystérieuse, qui montait dans la nuit.

Il se fit un silence ; on se regardait ; la vieille qui avait reconnu Marthe la première secouait la tête d'un air entendu, s'apprêtant à dire une chose d'importance : -mariez-nous ?

- Avec Pierre Noel.

Marthe répondit : -il est trop coureur.

Mais le son de sa voix était changé. à l'émotion qui la faisait trembler, toute l'assistance eut la sensation qu'on avait touché juste.

Pierre s'était levé brusquement ; se dirigeant vers la porte, il l'ouvrit toute grande.

Toutes les filles qui daillaient avec Marthe ce soir-là prirent la fuite, comme un vol d'oiseaux effarouchés par un bruit. Les coiffes de leurs bonnets mettaient au fond de la nuit une vague palpitation de blancheur. Seule Marthe restait appuyée contre les ais de la fenêtre, le coeur battant, et les jambes si cassées par l'émotion qu'il lui était impossible de faire un pas.

Pierre la prit dans ses bras et baisa longuement ses cheveux fins.

Elle résistait, se débattait, faisait tous ses efforts pour échapper à cette étreinte qui, d'instant en instant, devenait plus robuste. Mais toute sa résistance tomba soudainement ; elle devint une petite chose inerte, qui s'abandonnait délicieusement à cette caresse, se faisait molle et confiante.

Ils causèrent de choses et d'autres, puis ils se séparèrent, Marthe ayant fait remarquer que l'heure s'avançait.

Elle rentra dans sa maison à pas lents, lourds de rêverie. Il se faisait en elle un tumulte de sentiments contraires. Certes, il fallait que cet amour fût bien fort pour qu'il se trahît malgré elle, pour qu'on en parlât. Maintenant c'était un bruit qui courait le village...

Mais lui n'ignorait plus rien, et dans le coeur de la pauvre fille vivait le souvenir vibrant de cette caresse dont la douceur se prolongeait, doucement émouvante...

Le village dormait ; accroupis au fond de la nuit, les toits de tuiles allongeaient leurs grandes silhouettes paisibles. Dressant son timon d'étoiles, le chariot de David s'était incliné un peu...

Rentré dans le veilloir, Pierre avait presque oublié cette aventure.

Le lendemain, les deux pêcheurs se reposaient, car c'était jour de dimanche.

Un grand silence enveloppait les campagnes, le silence d'automne, avant-coureur du sommeil hivernal. Les bois lointains, les vignes, l'horizon des côtes reposaient dans un calme infini, une sérénité baignée de lumière. Et les fils de la vierge, se détachant des buissons, se déroulaient dans leur chute molle et sinueuse.

Les dernières feuilles tombaient des arbres, emportées par des souffles froids. Au fond d'un verger, quelques cerisiers, touchés par les gelées précoces, semblaient revêtus d'un rouge éclatant, pourpre somptueuse qui détonnait dans la nudité des campagnes.

Une rumeur de vie courut de l'horizon, dans une flambée de soleil. Le vent léger charriait des sons de cloches, des claironnements de coqs, des appels de bateliers. Ce mystérieux appel réveillait la terre lorraine, suscitait la force fécondante endormie au creux des sillons, donnait l'illusion d'une splendeur fugitive de printemps.

Dominique défonçait un carré de terre dans son jardin. Il s'arrêta, et croisant ses mains sur le manche de sa bêche, il dit tout haut, les yeux clignotant dans la lumière : -c'est l'été de la saint-Martin.

Il souriait, ragaillardi par cette chaleur d'automne qui ranimait ses vieux os, et il faisait de temps à autre un petit signe d'amitié dans la direction de Pierre, dont la haute taille s'encadrait dans la fenêtre.

La maison, elle aussi, semblait réchauffée par cette dernière flambée de soleil. La façade luisait, éclaboussée de rayons, la façade ventrue que les pluies d'automne avaient rayée de taches grises, qui, lassée par la vie, elle aussi, se laissait à demi crouler au bord du chemin, avec un air d'abandon. Le faîte des tuiles moussues, s'incurvant comme l'échine d'une bête lasse, se découpait joyeusement sur le ciel d'un bleu profond. On avait planté à l'angle du mur une borne massive pour le préserver de la roue des chariots. Et sous l'auvent du toit, une perche suspendue à deux bouts de filin supportait ces rangées de mottes qu'on fabrique avec du marc de raisin, et qui servent à entretenir les feux de l'âtre, à la veillée.

Pierre allait et venait dans la chambre, maussade, s'abîmant dans une morne contemplation. C'était toujours ainsi depuis quelque temps. Une tristesse vague répandue dans tout son être l'appesantissait, le laissait inerte et somnolent sur une chaise, pendant des heures.

La monotonie de son existence pesait lourdement sur lui.

Il n'avait plus de goût à rien, retombant à tout moment dans d'incohérentes rêvasseries, échafaudant des projets, des rêves de vie aventureuse, qui s'écroulaient, se reformaient, goûtant une sorte de douceur triste et voluptueuse dans cette agitation de ses pensées. Il aurait voulu s'en aller, voir du pays, s'évader de sa misère. Et la route qui s'allongeait, s'enroulait au flanc des vignobles, révélait sa fuite à l'horizon par l'ondulation des peupliers, dont on n'apercevait que les cimes, exerçait sur lui une étrange fascination.

Il bâillait, ne se décidant pas à sortir.

En même temps, les liens qui l'attachaient aux choses, ces humbles choses contemplées depuis l'enfance, aux meubles familiers, s'étaient rompus. La maison n'était plus emplie de ces petites voix fluettes, cassées, chevrotantes qui parlent du passé avec une exquise douceur. Tout lui paraissait pauvre, muet, froid. La grande cuisine blanchie à la chaux, immense pour ses premiers pas, n'était plus qu'une pièce humide, dont la fraîcheur glacée vous prenait aux épaules. Il regardait avec dédain le petit poêle, dressant sur trois pieds branlants son cylindre de fonte, rongé par la rouille, amenuisé par le feu.

Et la pompe de la « pierre à eau » s'égouttant dans une bassine de zinc, un long chantonnement de source montait, dont la mélancolie faisait écho au murmure de sa rêverie désolée.

Dominique le suivait du coin de l'oeil. Qu'avait Pierre à se manger les sangs, à se tourmenter comme ça, depuis quelque temps ? D'ordinaire le vieux coupait court à ces rêvasseries, et le faisait sursauter en l'interpellant brusquement : « voilà encore que tu fais ta tête ! » mais cette fois il n'osa pas.

Le vieux s'effarait, sentant son fils si inquiet, si tourmenté, prêt à se détacher de leur vie, à tous les deux. Et la clairvoyance de son affection lui faisant pressentir un avenir de tristesse, il ne se décidait pas à provoquer de franches explications, dans la crainte d'un désastre.

Cette fois encore, il s'avisa d'un détour. Les mains toujours croisées sur le manche de sa bêche, il dit lentement : -c'est ça qui vous remet d'aplomb, un temps pareil. Fallait ce brin d'chaleur pour les semailles. Quand je bêche dans mon jardin, je ne donnerais pas ma place pour un empire...

Pierre ne répondait pas.

Le vieux continua, loquace, larmoyant, attendri : -on n'est pas riche, mais on est son maître. On mange à sa faim, après tout. J'ai rudement trimé, mais j'ai fait honneur à mes affaires. Je ne changerais pas mon sort pour celui des gens en place, dans les bureaux. On peut aller loin, on ne trouvera pas un pays plus plaisant, ni des gens plus affables...

Et son geste enveloppait tout le pays. Vus de cette hauteur, les toits du village s'entassaient, dégringolaient la pente dans une mêlée joyeuse à l'oeil et cahotée. Des vols blancs de pigeons animaient le vide du battement sonore de leurs ailes. Des chats dormaient dans les gerbières, guettaient sournoisement les moineaux piaillards, sautillant sur les tuiles moussues. Et tout au loin on voyait les prés, les chènevières, la rivière coulant au fond du val en sinuosités vagabondes.

Elle était toujours là, comme si elle avait voulu se montrer aux deux pêcheurs, promener à travers leur vie son onde égale et monotone.

Pierre haussait les épaules, visiblement ennuyé.

Le vieux se remit à bêcher la terre, marmottant des choses à part lui, secouant la tête d'un air triste.

Ce n'était pas un mauvais garçon, ce Pierre ; seulement sa mère l'avait gâté, en lui répétant sans cesse qu'il était beau, qu'il était fort, que les filles seraient trop contentes de l'avoir. Une confiance, un sentiment de supériorité sortait de ses yeux, s'exhalait de sa personne, de ses gestes, de ses silences.

Il portait beau. Il avait une façon de toiser le monde qui déplaisait au premier abord, mais on s'y habituait, et on était séduit par un certain air d'honnêteté qui tenait de la race.

Le service militaire aussi l'avait perverti, l'initiant à une mollesse d'existence, qu'il n'avait pas connue auparavant. On était bien nourri et on ne travaillait pas. C'est un dicton des paysans dont la vie est si dure, qu'on devient « feignant » à faire des métiers pareils. Et le séjour dans une grande ville de l'est lui avait révélé le goût des distractions, les habitudes d'oisiveté, les stations dans les cafés, toute une vie molle dont la nostalgie lui gonflait le coeur.

Ses succès auprès des femmes ne se comptaient plus.

Elles tournaient autour de lui, affolées par sa mine robuste, par ses airs farauds et conquérants.

Les besognes pénibles de la terre n'ayant pas déformé son corps, parmi tous les paysans déjetés, noueux, pareils à des souches, il avait l'air d'un monsieur de la ville.

Il avait eu une liaison qui avait duré deux ans, pendant son service militaire à Nancy, avec une fille de brasserie, une blonde un peu fanée, aux yeux tristes, qui versait à boire aux clients dans un café voisin de la pépinière. Elle s'était jetée à sa tête, séduite par sa prestance, heureuse dans son isolement de retrouver un camarade pour parler du pays. La rivière séparait leurs villages ! Les dimanches, ils allaient se promener le long du canal, hantés par la mélancolie que les eaux semblaient charrier, alourdies par le reflet des ormes touffus, entre les rangées de roseaux bruissants. Ils s'entretenaient des choses des champs, de l'état des récoltes, du prix des vins de la dernière cuvée. Ils s'aimaient, retrouvant des souvenirs d'enfance qui leur étaient communs, se comprenant, parce qu'ils avaient des mots, des façons de parler identiques, jetés aux bras l'un de l'autre par cette sensation d'isolement, qui les effarait au fond d'une grande ville. La fille, que sa profession mettait au courant de ces détails, initiait le soldat aux raffinements de la toilette, au luxe à bon marché des odeurs de bazar. Il s'enorgueillissait de l'avoir à son bras, vêtue d'une robe de soie bruissante, et des camarades qui l'avaient rencontré, l'avaient complimenté sur sa conquête. Elle se dévêtait lentement, fredonnant un refrain de café-concert entre ses lèvres serrées pour retenir les épingles de sa coiffure. Elle lui promenait sur les lèvres ses bras nus, sa chair un peu affaissée, luxueusement rehaussée par des odeurs de musc et de patchouli. Elle l'avait quitté comme elle l'avait pris, sans lui donner d'explications, le mettant de côté comme une ombrelle qui a cessé de plaire. Mais elle l'avait marqué pour la vie, le flétrissant d'une tare indélébile, lui ayant révélé l'usage du linge fin, des dessous neigeux, de la poudre de riz et du fard. Désormais, il fut incapable de goûter la simplicité des amours rustiques, l'odeur saine des corps fleurant bon le foin. Les filles de la campagne lui paraissaient des souillons auprès de cette femme, dont la peau de blonde éraillée exhalait des odeurs troublantes.

Rentré au pays, il avait continué, prenant des maîtresses un peu partout.

Il avait été choyé cette année-là par la femme d'un maître dragueur, dont le bateau était amarré dans une anse tranquille de la Moselle ; une belle femme brune, aux yeux ardents, approchant de la trentaine, et qui dès le matin se tenait sur le devant de sa cabine, vêtue de camisoles d'une blancheur irréprochable, ayant l'air d'attendre, on ne savait quoi, dans sa mise de femme entretenue.

Elle souriait, quand Pierre passait dans sa barque, roulant sur ses reins, montrant ses bras nerveux et musclés, sa nuque que le soleil dorait d'une teinte chaude. Elle s'était donnée à lui, un soir d'été qu'elle l'avait attiré dans sa cabine, à l'heure où les pourpres du couchant ensanglantaient le fleuve, où les crapauds au fond des mares poussaient leur complainte monotone. Et elle s'était mise à l'aimer éperdument, lui faisant connaître l'émoi des rendez-vous furtifs, la volupté des étreintes rapides, avivées d'un frisson de terreur, dans la crainte du mari, un alsacien pas commode, dont le revolver était accroché à un clou, sur le mur de la cabine. Leur liaison avait continué, roulant cahin-caha à travers des scènes de jalousie, des ruptures, des reprises tendres qui fondaient les nerfs de Pierre, lui ôtaient toute énergie, le laissaient défaillant à l'idée de rompre sa chaîne. Des soleils éclatants flambaient sur l'eau ; la réverbération des houles lumineuses chauffait la cabine, faisait courir sur les planches une moire papillotante. Alors la femme le prenait dans ses bras, comme un enfant, l'attirait sur sa chair lourde, le soûlait de voluptés. Puis, un soir qu'il venait au rendez-vous, il avait trouvé la place vide, la drague disparue, la cabine envolée.

Seules quelques herbes fluviales, visqueuses et molles, tournoyaient à l'endroit où il avait vécu des joies si puissantes. Et il était resté là jusqu'au soir, effaré, ne comprenant pas, luttant contre la démence qui montait en lui, avec le soir enténébrant les têtes difformes des saules.

Les autres payeraient pour la gueuse !

Et toutes ces aventures, qui avaient passé sur son coeur, l'avaient usé peu à peu, le rendant plus banal que la pierre d'un seuil qui s'effrite sous les pas. De toutes ces liaisons, il lui restait un invincible mépris de la femme, et il s'était habitué insensiblement à ne voir en elle qu'un objet de plaisir.

Sortir de ce pays ! La vie de jour en jour se faisait plus dure ; la misère tombait sur les campagnes, amenée par les grêles, les gelées précoces, les mauvais vouloirs du ciel, acharnés sur les hommes. Le bien ne se vendait plus et la main-d'oeuvre était hors de prix. Toutes ces doléances, ressassées au long des jours par les paysans, créaient autour de Pierre une atmosphère de mécontentement et de malaise.

La mère morte, la maison autrefois si vivante était retombée à une sorte d'abandon. Cela venait de partout, cette lente tristesse qui planait dans le logis, l'emplissait d'une poussière grise. Elle s'exhalait des lits défaits, laissant traîner leurs draps sur le plancher, de la vieille armoire lorraine dont les cuivres, n'étant plus astiqués, ne luisaient plus. Et l'âtre, cette joie de la maison, était lamentable avec ses bouts de tisons à demi consumés, enfouis dans des monceaux de cendre qu'on ne balayait pas.

Jusqu'au vieux Dominique qui l'ennuyait maintenant avec ses continuelles jérémiades, ses pleurnicheries regrettant le temps passé, les forces disparues, déplorant les rhumatismes qui ankylosaient ses vieilles jambes. « on n'est plus bon à rien, quand on est vieux ! Pour ce qu'on fait sur la terre, vaudrait mieux crever tout de suite ! » Pierre l'aimait pourtant d'une affection rude et droite, un peu par devoir, comme aiment les paysans. Mais la vie n'était pas gaie tous les jours, avec un compagnon aussi maussade ! Avec cela qu'il retombait en enfance, s'embarquait dans de longs récits cent fois entendus, qu'il ressassait, s'embrouillant dans les détails, confondant les noms, répétant les mêmes mots avec une obstination monotone. Pierre souriait : « on la connaissait celle-là. -il la savait par coeur. » -le vieux « fonçait » droit devant lui, comme un sourd. Pierre avait beau se raisonner : le vieillard aurait fait damner un saint, avec ses rabâchages, où les mots revenaient, comme des bornes le long d'une route poussiéreuse. Comme si l'âge avait brisé en lui le dur ressort de l'égoïsme, il était pris à tout moment d'accès de sensiblerie, de mouvements attendris, presque comiques à force de répétitions, qui provoquaient chez Pierre un haussement d'épaules.

Lui, il était dans la force de l'âge, au moment où la poussée irrésistible de la sève rend les hommes forts, triomphants, insensibles, où la splendeur de la vie, le magnifique égoïsme de la santé leur dissimule la misère, la maladie et la mort.

Aussi les longs épanchements du vieux avaient le don de lui déplaire, et quand Dominique s'apitoyait, lui parlait de sa naissance, de son baptême, souhaitait la venue de petits enfants qui égayeraient ses vieux jours, Pierre lui coupait nerveusement la parole : -c'est bon, père. Assez de rengaines. On n'a pas de temps à perdre !

On était misérable.

Le métier devenait chaque jour plus mauvais, au dire du vieux qui ne cessait pas d'établir des comparaisons entre les gains d'autrefois et la maigre paye d'aujourd'hui.

Frappées dans leur fécondité, la terre et les eaux ne nourrissaient plus les hommes. Ils avaient bien quelque bout de champ, une maigre vigne. Encore ce bien, grevé d'hypothèques, les écrasait-il sous le poids d'une dette à payer, sans cesse grossie par l'accumulation des intérêts, un fardeau qui sans cesse retombait sur eux, comme une pierre qu'on roule sur une pente.

Que de fois, ayant travaillé pendant des semaines, quand il leur arrivait de toucher un peu d'argent à la poste, ces pièces de monnaie ne faisaient que passer entre leurs mains, et s'en allaient tout de suite chez le notaire ! Ils les alignaient au bord de la table, sous le regard indifférent du tabellion, qui leur griffonnait une quittance sur un bout de papier et les congédiait aussitôt, avec sans-gêne, ayant l'air de réserver son temps pour des affaires plus considérables.

Et ce sans-gêne, qui rendait les paysans respectueux d'ordinaire, suscitait chez Pierre, à chaque fois, un mouvement de mauvaise humeur.

On ne vivait pas, on ne mangeait pas, on se privait de tout. Le moindre objet à acheter, comme un vêtement neuf, un paquet de ficelle pour faire des filets, était la cause de calculs sans fins, de marchandages compliqués.

Il faudrait bien que ça finisse.

Toute la journée s'était passée dans ces rêveries.

Le soir tombait, le soir qui vient si vite après la toussaint, qui apporte à l'âme toutes sortes de regrets et de tristesses.

Il était venu s'échouer dans la belle chambre qu'on trouve dans toutes les maisons lorraines. Une odeur d'ennui s'exhalait des meubles. Sur les murs, des photographies de parents défunts, accrochés sans symétrie, promenaient dans le vide leurs regards sans âme. L'ombre endeuillait le lit à baldaquin, les solives du plafond où l'on avait suspendu des branches de chasselas de la dernière récolte, des grappes fripées et poussiéreuses.

Pierre restait assis à la même place, les yeux errant dans le lointain, la tête perdue dans un tourbillon de désirs, le coeur gonflé de choses inexprimables.

Les deux pêcheurs dormaient encore. La nuit était noire ; le chant des coqs enroués, se répondant d'une basse-cour à l'autre, déchirait le silence.

Un coup ébranla les ais de la fenêtre, tandis qu'une grosse voix, joyeuse et bourrue, criait au dehors : -ben quoi ! La coterie ! Tout le monde roupille là dedans ; y a pu d'amour ?

Pierre se leva, alluma à tâtons la lampe de cuivre suspendue au plafond, et dit à son père, par manière de réflexion : -Poloche est bien matinal aujourd'hui.

La porte ouverte, Poloche entra.

C'était un vieux colporteur qui, tous les quatre ou cinq jours, venait charger sa hotte de tout le fretin pris dans les derniers temps, et allait le vendre dans les côtes, où les habitants sont friands de semblable denrée.