Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
« Cette exécution, il l’avait longuement préparée. Il avait procédé à un examen minutieux de l’instrument, avait réuni ses deux aides plusieurs jours à l’avance, pour assurer la répartition des tâches. Il avait même cru bon d’éprouver le tranchant du couperet en glissant dans la lunette, à la place d’une gorge humaine, deux ou trois fagots de bois. Les essais avaient été concluants. Chacun des fagots avait été brisé net, d’un seul coup et sans bavure. Après ces années de retraite, la guillotine, huilée et repeinte d’un beau rouge vif, pouvait reprendre du service ».
Les
Têtes coupées sont celles des condamnés à mort dont la tête roula sur l’échafaud à Bruxelles, à l’heure où la guillotine s’élevait encore sur les places publiques. A travers huit récits associant le souci de l’authenticité à celui de la narration,
Jérôme de Brouwer présente les vies de ceux qui furent livrés au bourreau.
Têtes coupées emmène le lecteur dans les rues populaires du Bruxelles d’autrefois, où se croisent miséreux et errants de toutes sortes, juges et policiers, journalistes et filles de joie, avocats et artistes. Jusqu’au pied de la guillotine.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jérôme de Brouwer est né en 1974. Juriste et historien, il a consacré une thèse de doctorat à l’histoire de la peine de mort en Belgique. Enseignant et chercheur à l’Université catholique de Louvain, il est également chroniqueur au
Journal des Tribunaux.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 293
Veröffentlichungsjahr: 2021
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
TÊTES COUPÉES
Jérôme de Brouwer
TÊTES COUPÉES
Récits
www.lecri.be
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6657-6
© Le Cri édition,
Avenue Léopold Wiener 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : Louis Gallait (1810-1887),Les derniers honneurs rendus aux comtes d’Egmont et de Hornes,1851. Connu aussi sous le titreLes Têtes coupées.
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
À Julie,
à Clémentine,
évidemment.
Au cours des premières années qui suivent
l’Indépendance, aucune condamnation à mort
n’est exécutée en Belgique. Comme si le jeune État
voulait montrer au reste de l’Europe son degré de
civilisation…
Mais en 1835, brusquement, l’échafaud est relevé
et les décapitations reprennent.
On avait aéré les pièces de grand matin, dès l’aube, pour gagner un peu de fraîcheur sur le soleil d’août. En vain. La chaleur de midi, brûlante, s’était répandue à travers les fenêtres. Plus oppressante encore dedans que dehors. Boutquin était en sueur. Il avait retiré sa redingote, déboutonné son gilet. Les manches retroussées jusqu’aux coudes, il se frictionnait les mains et les avant-bras avec du savon. Entièrement absorbé, tout à ses mains, tout à ses bras, à sa peau.
L’exécution s’était passée sans accroc. Dans l’ordre le plus parfait, sans contretemps, selon la mécanique la plus stricte. C’est vrai qu’on pouvait craindre une maladresse. Une hésitation, un flottement. Non. Rien qui ait révélé son inexpérience. C’était comme s’il accomplissait sa besogne ordinaire. Dans la banalité d’une pratique quotidienne. Pourtant, la tête de Lafosse était sa première tête. En poste depuis près de dix ans, Jean-François Boutquin n’avait jamais procédé à une décapitation. Comme si ce n’était plus dans l’air du temps. On avait d’abord guillotiné moins. Puis on n’avait plus guillotiné du tout. Désœuvrés, mais avec des émoluments confortables, les bourreaux avaient fini par jouer les rentiers. Mais voilà qu’on les avait brusquement poussés à reprendre du service. L’un ou l’autre crime avait défrayé la chronique, et on avait réclamé l’échafaud à grands cris. Son cousin de Bruges s’y était plié le premier, son cousin de Gand ensuite. De mois en mois, la guillotine retrouvait ses anciennes habitudes. Boutquin s’attendait à voir venir son tour. Depuis trois ans, chaque matin, il se plongeait dans la gazette, épluchait la rubrique des faits divers et la chronique judiciaire. D’un jour à l’autre, sa première tête allait se présenter. Ce jour arriva au mois de juin 1838. On annonçait l’arrestation de l’auteur du crime de la rue des Tanneurs. Un nommé Lafosse. Pas de doute, ce serait elle sa première tête. Il le connaissait, Lafosse. D’autrefois, lorsqu’il assistait son père. Ils avaient conduit Lafosse sur la Grand-Place. Son père l’avait alors marqué au fer du signe des forçats. Et voilà qu’il refaisait parler de lui.
Boutquin avait toutes les raisons de se sentir soulagé. Il s’était acquitté de sa besogne proprement. Et sans le moindre retard. Sept heures sonnaient à peine que la tête roulait dans le panier, que ses aides portaient le corps dans le cercueil. Mais la chute du couperet avait provoqué chez lui quelque chose d’inattendu. Il avait senti ses entrailles parcourues de tremblements. Et quoique tout fût fini depuis plusieurs heures, cette sensation ne le quittait pas. Cette exécution, il l’avait longuement préparée. Il avait procédé à un examen minutieux de l’instrument, avait réuni ses deux aides plusieurs jours à l’avance, pour assurer la répartition des tâches. Il avait même cru bon d’éprouver le tranchant du couperet en glissant dans la lunette, à la place d’une gorge humaine, deux ou trois fagots de bois. Les essais avaient été concluants. Chacun des fagots avait été brisé net, d’un seul coup et sans bavure. Après ces années de retraite, la guillotine, huilée et repeinte d’un beau rouge vif, pouvait reprendre du service. Boutquin était confiant. La machine était remise à neuf. Le reste suivrait. La guillotine avait beau avoir été remisée plusieurs années, s’être empoussiérée, les gestes ne s’oubliaient pas. C’est vrai qu’ils ne s’oubliaient pas. Lors des essais, il avait constaté avec une sorte d’excitation puérile combien chacune des opérations prenait son tour en toute simplicité, sans qu’il dût faire appel à ses souvenirs. Et pourtant, il n’avait jamais accompli ces gestes lui-même. Il n’avait fait qu’observer son père. Il l’y avait emmené lorsqu’il était encore enfant. Il y avait entendu les cris de bête, les injures, les prières, la rumeur de la foule. Les goguenardises du condamné, étranglant sa peur dans ses plaisanteries. Ou le silence. Malgré la précipitation, si long : abaisser la planche, ajuster la tête dans la lunette. Pouvait-on échapper à la nausée ? Au bouleversement des sens ? Enfant, il avait appris à refouler le vomissement de ses entrailles, à apaiser son ventre. Au prix de quel effort ? Il n’avait plus vu ce sang jaillir depuis quinze ans sans doute, et voilà qu’il sentait son estomac parcouru de tremblements. Comme ce premier jour, où son père l’avait emmené. Trop de temps, bien trop de temps. Trop de temps sans donner à son corps cet antidote dont il avait besoin : le sang pour oublier le sang. Il n’y avait plus eu d’exécutions depuis trop longtemps. Boutquin, peu à peu, s’était senti devenir un homme comme les autres. Un homme doué d’une sensibilité ordinaire. Un petit fonctionnaire, tout simplement. Aux mains propres et bien portant.
Boutquin s’attardait dans la cuisine. Il essayait de reprendre pied dans son quotidien. Il prenait son temps, se frottait soigneusement, faisait glisser et glisser encore le carré de savon, portait encore un filet d’eau sur sa peau. Comme tous les midis, les charrettes remontaient de la place du marché. C’était le vacarme habituel des marchands qui jurent en poussant leur étal, en le hissant contre le pavé. Qui vocifèrent. Hurlent. Contre une vieille carne. Contre leurs chiens. Ou eux-mêmes. Contre la chaleur et la fatigue. Épuisés par leur fardeau. Séparé du reste du monde par la croisée brûlante, il n’entendait plus rien, se sentait étranger aux sons de la rue et aux affaires des hommes. Dans la cuve, l’eau s’était à peine assombrie. Enfin il s’interrompit, saisit une serviette et s’essuya avec le même soin.
Depuis son entrée au greffe de la prison des Petits-Carmes, Lafosse n’avait cessé de fanfaronner. On l’assit pour lui faire subir la toilette. Il semblait prendre plaisir à se répandre en grossièretés. Jouir de ce moment où tous les regards étaient pour lui. Boutquin, armé de ses ciseaux, avait coupé son col de chemise et faisait place nette sous sa nuque. Son patient avait pris un air de connivence :
— Savez-vous que j’ai bien connu votre père ?
Devant l’aumônier, qui tâchait de le faire taire en lui présentant son crucifix à baiser, devant la petite troupe des spectateurs privilégiés qui encombraient le greffe, il s’était plu à raconter comment le père Boutquin l’avait emmené autrefois sur la Grand-Place.
— Douze ans de travaux forcés ! Et le carcan en plus ! Pendant trois bonnes heures ! Tout ça pourquoi ?
Ses yeux roulaient d’un côté à l’autre de la pièce. Ces messieurs l’écoutaient sans dissimuler leur dégoût. L’effroi se lisait sur les visages. Lafosse paraissait s’en délecter. Tant de forfanterie, tant d’indécence alors qu’on l’apprêtait pour le dernier supplice.
— Je vous le demande, messieurs… Pourquoi ?
Le directeur de la prison le pria de cesser, de se préparer religieusement. Il n’y prêtait aucune attention.
— Tout ça parce qu’une dame fort généreuse m’avait offert un service d’argenterie !
Le matin, avant de partir, Boutquin n’avait pris qu’une tranche de pain beurrée. Il n’avait pas beaucoup d’appétit. À présent la faim le tenaillait. Ou était-ce la violence de l’exécution dont l’écho se répandait encore en lui ? Il attendait le retour de sa femme. Où était-elle ? Elle seule pouvait, par sa seule présence, assurer l’apaisement de ce long frisson qui parcourait ses entrailles.
Il avisa son fils Pierre qui sortait dans la cour. Il répondit :
— Elle revient. Elle est allée acheter un lapin.
Boutquin se sentit ragaillardi. Un lapin. Quelle attention délicate. Il se réjouit. Elle va nous préparer un lapin aux pruneaux. Ou à la geuze. Impatient de la voir revenir, il guetta son retour par la fenêtre.
Avant-hier soir, entre huit et neuf heures, des malfaiteurs se sont introduits chez la veuve Lodders (Joséphine Delvaux), rentière, domiciliée rue des Tanneurs, près de la rue Saint-Ghislain. Après avoir traîné cette dame dans une cave où ils l’ont assassinée, ils ont fracturé plusieurs armoires et enlevé différents objets : un diadème, des pistolets, une paire de chandeliers, des boucles de chaussures, et quelqu’argent. Dans le cours de la nuit, la police est parvenue à faire quelques arrestations d’individus prévenus de ce crime.
Cette fois, la rubrique des faits divers avait retenu un peu plus longuement son attention. Lui qui, chaque matin, guettait dans la presse le moindre signe qui annoncerait le relèvement de l’échafaud, il s’était mis à suivre avec assiduité les développements de l’enquête. L’importance du forfait le rangeait parmi ceux qui pourraient pousser le ministre à ordonner l’exécution. Et lui rendre à lui, dans toute sa plénitude, l’emploi de ses pères. Dans les éditions du lendemain, on relatait comment le fils de la victime, Félix Lodders, avait fini par trouver sa mère étendue dans la cave. Il revenait du théâtre de Toone, où se jouaitLes quatre fils Aymon. Il avait été surpris de trouver la porte ouverte, et la maison plongée dans l’obscurité. Armé d’un bougeoir, il avait d’abord pris le chemin de la chambre à coucher. Sa mère n’y était pas. Son secrétaire était fracturé, les tiroirs ouverts. Pris de panique, il avait couru chercher de l’aide. L’inspection de la maison finit par porter ses fruits, lorsque Félix Lodders s’aventura dans la cave. Il y avait une forme sur le sol, au pied de l’escalier. Un corps étendu sur le dos, désarticulé.
Les premières recherches de la police avaient conduit à deux arrestations la nuit même du crime : celles de Bonnet et Hubleau, deux ouvriers qui travaillaient pour le compte de la victime. On les avait vus sortir de la maison. Leur arrestation avait pu un instant faire illusion. Il y en avait un au moins qui ne cachait pas sa satisfaction. L’instruction avait été confiée au juge Vandeweyer. Un homme que l’âge avancé et la santé fragile rendaient impatient. Chaque dossier pouvait être le dernier et il était trop consciencieux pour se laisser aller à passer l’arme à gauche sans avoir pu régler une affaire. Il fallait mener l’enquête le plus rondement possible, sans perdre un instant. Vandeweyer avait donc nourri l’espoir d’un dénouement rapide. Mais ce qui était apparu comme un pas décisif s’avérait de plus en plus fragile. Jour après jour, bien qu’il fût enclin à hâter la conclusion de ses dossiers, le juge sentait ses certitudes ébranlées. Plus il approfondissait ses investigations, plus il pressentait que cette affaire-ci ne se conclurait pas en un tour de main. Il ne pouvait rien tirer de Bonnet et Hubleau. Leurs interrogatoires, renouvelés inlassablement dans les jours et les semaines qui suivirent, ne livraient rien. Les deux ouvriers avaient été aperçus par les Stoller, la mère et la fille, qui tenaient une boutique de liqueurs en face de la maison de la veuve. Mais chacune des dépositions des deux femmes rendait un peu plus incertaine l’issue de son dossier. Interrogées l’une après l’autre, leurs témoignages avaient présenté des variations importantes. Et plus le temps passait, plus les contradictions semblaient se multiplier. Les recevoir ensemble ne devait pas s’avérer plus concluant.
— Parfaitement, monsieur le juge, ils sont entrés dans ma boutique un peu après huit heures trente. Ils sortaient tout droit de chez la veuve. Ils paraissaient bien pressés. Je les reconnaîtrais sans peine. Le plus gros des deux a jeté de l’argent sur le buffet. Ils ont vidé leur verre d’un coup puis ils sont repartis. Même que je suis sortie derrière eux, parce que le gros m’avait donné un centime de trop.
La mère Stoller était prête à faire face à la version de sa fille. Mais celle-ci se contenta d’apporter une précision.
— Le plus gros portait un frac bleu.
— Noir… Il était noir, rectifia la mère.
— Il me semble plutôt qu’il était bleu, insista la fille. Quant au deuxième, il portait un sarreau et une cravate noire autour du cou.
— Et il portait une casquette entourée d’une bande de peau au-dessus de la visière, précisa encore la mère Stoller.
La fille jeta un regard apitoyé sur sa mère, puis corrigea à l’adresse du juge, avec l’air de vouloir le prendre à témoin des dégâts de l’âge sur la mémoire.
— C’était l’homme au frac qui portait la casquette de peau…
Le juge Vandeweyer écoutait d’un air morne, en lissant ses favoris du bout des doigts. Il jetait de temps à autre un regard inquiet vers son greffier. Mellaert soupirait bruyamment. C’était mauvais signe. Comme chaque fois, Vandeweyer s’était plongé dans cette affaire-ci avec une curiosité, une sagacité et une sagesse renouvelées. Malgré ses ennuis de santé et malgré de longues années passées à remplir son office, il mettait un point d’honneur à ouvrir chaque dossier avec la même rigueur, le même entêtement. Vandeweyer continuait de porter la justice en son cœur comme une foi ardente. Mais ce dossier-ci ne laissait rien présager de bon. Voilà qu’on s’embourbait déjà dans les incertitudes. Que deux témoins de première importance se disputaient la vérité. Et qu’à part ça on n’avait franchement pas grand-chose à se mettre sous la dent. Les deux femmes se tenaient droites sur leur chaise, raidies par le froid. La fille se frottait machinalement les bras pour se réchauffer. Sur un signe du juge, Mellaert se leva. Il traîna les pieds jusqu’au poêle, l’ouvrit, versa un seau de charbon puis regagna son bureau. Il avait hâte que le juge en finisse. Il n’espérait pas trouver du plaisir dans la retranscription d’une déposition. Mais si en plus on lui rendait la tâche impossible… Il ne restait plus qu’à faire entrer les deux ouvriers. Ils patientaient dans la pièce voisine, sous bonne garde. Le juge les fit passer dans son cabinet. Bonnet et Hubleau entrèrent. Ils paraissaient accablés. Ils observèrent les deux dames avec une sorte de gêne, avec un air de vouloir les prendre à témoin de leur malheur. Ils ne restèrent qu’un court instant. Lorsqu’ils furent repartis, le juge interrogea à nouveau les deux femmes.
— Ce sont eux. J’en suis sûre, fit la mère Stoller.
La fille hésitait pour Hubleau.
— Et puis pour l’autre, le gros… je préférerais le voir dans sa redingote…
Le greffier tenait sa plume en suspens. Il chercha le regard du juge. Vandeweyer fermait les yeux. Le mieux à faire, c’était de chercher sa respiration, profondément. Chercher l’apaisement, ce coin de paix intérieure qui subsiste quelque part en vous, loin du tumulte. Un coin de soi épargné par les contrariétés et les incommodités de l’existence. Lorsque les deux dames furent parties, il saisit enfin sa plume, rédigea un billet : faire chercher la redingote de Bonnet. Il le confia à Mellaert. À faire porter au commissaire Van Beersel. Sa mission accomplie, le commissaire revint dès le lendemain, penaud. Il était trop tard.
— La compagne de Bonnet venait de la dépecer pour en faire des culottes pour ses petits…
Vandeweyer sourcilla. Il n’y avait décidément rien de bon dans ce dossier.
— Des culottes pour ses petits… ?
Comme le commissaire se frottait les mains vigoureusement, le juge parut embarrassé :
— Vous avez froid ?
Sur un signe du juge, le greffier se leva. Il alla remplir le poêle à charbon en traînant les pieds.
On avait beau retourner le dossier et le retourner encore, interroger les deux ouvriers et les interroger encore, faire revenir les deux marchandes de liqueurs, chaque jour le crime de la rue des Tanneurs se voilait d’une brume de plus en plus épaisse. Qu’avaient apporté les dépositions successives des femmes Stoller, sinon toujours plus d’incertitude ? Jusqu’à faire vaciller ce qui pouvait peut-être encore s’imposer : que Bonnet et Hubleau avaient assassiné la veuve. Ils ont de bonnes raisons, se martelait le juge. Toutes les raisons. Dans les jours qui suivirent, le juge fit rappeler le fils de la veuve, le jeune Lodders. Des raisons, Félix Lodders en avait fourni de bonnes. Deux ouvriers pressés par la misère étaient venus réclamer le prix de leur travail. La veuve avait repoussé leurs prières. Excédés, tenaillés par leur besoin d’argent, ils avaient fini par se jeter sur elle. L’avaient assommée, puis étranglée dans leur fureur. Ou plutôt non. Sans doute étaient-ils venus dans l’intention de l’assassiner et de se payer sur la bête. Froidement pensé, autour d’une bière ou d’un verre de liqueur. Exécuté sans colère, à l’esprit des chiffres et des chiffres, l’argent à voler, bientôt de l’argent pour vivre, manger, et boire. Sans doute. Peut-être. Vandeweyer pestait. Si les deux principaux témoins n’avaient pas tenu un magasin de liqueurs, si elles avaient plutôt tenu une mercerie, son enquête ne se serait peut-être pas enlisée dès les premiers jours. Dieu sait ce qu’elles pouvaient enfiler comme boisson en compagnie de leurs clients. Mais il y avait encore Félix Lodders. Et toutes ces bonnes raisons qui expliquaient le crime des deux ouvriers. Lorsque le fils Lodders revint dans le cabinet du juge, il répéta ce qu’il avait déjà dit : l’urgence pour Bonnet et Hubleau d’obtenir le paiement de leurs travaux. Leur visite à la maison le soir du crime. Il était allé embrasser sa mère dans le salon avant de se rendre au théâtre de marionnettes. Ils étaient là. La conversation était animée. Pourtant, il y avait quelque chose, un détail qui ne figurait pas dans sa première déposition. Intrigué, le juge sourcilla et interrompit le garçon. Il lui demanda de reprendre ses derniers mots.
— Elle m’a demandé de l’aider à monter le secrétaire…pour le mettre à l’abri.
— Elle les craignait ? Elle vous avait fait part de ses soupçons ?
— Ma mère se méfiait. Elle n’aimait pas les visiteurs. Jamais personne n’entrait dans la maison, sauf ce soir-là…
— Avait-elle peur de Bonnet et Hubleau ? insistait le juge.
— Bonnet, Hubleau et tous les autres…oui.
— Tous les autres… ?
— Oui… solliciteurs, colporteurs… les voisins, même les proches parents…
Le juge parut songeur. Il sentait confusément que le doute grandissant de ces derniers jours était en train de laisser place à quelque chose d’infiniment plus vaste. Une incertitude béante. Les évidences du lendemain du crime se craquelaient comme un vernis. Son enquête prenait une tournure de plus en plus vertigineuse. Bonnet et Hubleau se confondaient dans la brume, leurs silhouettes s’estompaient. C’étaient de simples ouvriers, des miséreux ordinaires. Le juge se représenta leurs visages, après leurs premières nuits aux Petits-Carmes, leurs mines ahuries, comme s’ils paraissaient frappés de stupeur. Et les jours suivants, comme cette stupeur s’était muée en colère, puis en abattement. Ils avaient été absorbés, engloutis dans le ventre de la justice. Elle les digérait, en prenant son temps, tout son temps. Bonnet et Hubleau, des innocents ? Ou des miséreux avides d’échapper à leur condition ? S’offrir un moment – un instant – d’aisance et se livrer tout entiers à l’ivresse de l’argent, pour aujourd’hui, pour demain, peut-être pour après-demain. Ces hommes étaient de ceux qui franchissaient la terrible frontière, passaient de l’autre côté, en force et dans le sang. Si ce n’était ce jour-là, si ce n’était cette vieille-là, c’eût été quelqu’un d’autre, un peu plus tard. Perdu dans ses pensées, le juge laissait le jeune Lodders poursuivre ses explications d’une oreille distraite. Il s’efforça enfin de reprendre le fil de l’entretien. Félix Lodders venait de soutirer à sa mémoire un nouveau détail.
— … Il s’est présenté comme agent d’affaires. Il était venu plusieurs fois ces dernières semaines. Avec des personnes intéressées par la maison. Il revenait envers et contre tout. Plusieurs fois. Et malgré ses refus. Il est encore revenu. Avec d’autres personnes. La maison n’était pas à vendre, ni à louer. Ma mère avait beau le répéter, il s’entêtait. Un jour il est venu avec un mètre ruban. Il est parvenu à passer la porte, il a insisté pour prendre les mesures des pièces. Il fixait le secrétaire dans l’entrée. C’est juste après son départ qu’on l’a monté dans sa chambre.
— Il avait un nom ? s’enquit Vandeweyer.
Félix Lodders réfléchit. Oui. Ce nom l’avait frappé. Parce qu’il lui avait paru fort laid et qu’il devait prêter le flan aux moqueries.
— Lafosse ! s’exclama-t-il.
Depuis le départ du jeune Lodders, Mellaert ne parvenait plus à s’en débarrasser. Ce nom résonnait sans fin, titillait sa mémoire. Comme tous les jours aux environs de treize heures, après avoir été chercher le déjeuner à l’estaminet voisin, Mellaert remontait la rue des Sols jusqu’au Palais de justice. Sa consonance lui était familière. Il répéta son nom à haute voix : Lafosse. Le fit rouler dans sa bouche : Lafosse.
— Du pintadeau sauce moutarde, fit-il en revenant dans le cabinet du juge.
Il alla ouvrir la gueule du poêle, enfourna un seau de charbon. Les deux hommes s’attablèrent autour du bureau. Le juge et le greffier mangèrent sans un mot, tout à leur affaire. Brusquement, comme s’il venait de se rappeler quelque chose d’essentiel, Vandeweyer se leva. Il s’approcha de la bibliothèque, plongea le bras derrière une rangée de livres et en sortit deux verres ainsi qu’un flacon.
— Un verre de notre madère, Mellaert ?
Repus, leur bonne humeur retrouvée, ils devisèrent enfin sur l’enquête. À nouveau soucieux, le juge jouait avec l’un de ses favoris. Lafosse lui trottait dans la tête à lui aussi. L’homme au mètre ruban. Trop curieux. La méfiance de la veuve qui fait monter son secrétaire. Tout cela pouvait bien faire un nouveau suspect. Fallait-il faire reposer l’instruction sur le témoignage des femmes Stoller ? Tout en l’écoutant, Mellaert s’appliquait autour d’un os pour en retirer le moindre morceau de chair.
— Le crime est découvert vers 9 heures du soir. Deux hommes sont entrés dans la boutique des femmes Stoller « un peu après huit heures trente ». Ces deux hommes ressemblent à Bonnet et Hubleau…
Le greffier corrigea :
— Il n’y a de certitude que pour l’homme au frac.
Vandeweyer leva les sourcils.
— De certitude… jusqu’à ce qu’elles en décident autrement.
Mellaert brisa l’os qu’il tenait entre ses dents.
— Et leur alibi… ? fit-il en débarrassant sa bouche des débris.
Bonnet et Hubleau prétendaient avoir quitté la veuve un peu après 18h30. « Nous sommes allés boire un verre chez Snellinckx, sur la Grand-Place », affirmaient-ils. Mellaert s’était levé. Il prit dans la bibliothèque, couché sur la dernière planche, presque hors d’atteinte, un registre poussiéreux.
— Vous faites du rangement, Mellaert ? ironisa le juge, contrarié de le voir abandonner la conversation.
Mellaert paraissait absorbé par une tâche urgente. Sans cesser d’écouter le juge, en manifestant son approbation d’un léger hochement de tête ou quelque chose qui ressemblait à un grognement. Il tournait fébrilement les pages du registre.
Bonnet et Hubleau y auraient bu un litre de faro. Ils en seraient repartis vers huit heures. L’épouse Snellinckx confirmait. Elle s’en souvenait, parce que la salle de ventes Kenettenorff, juste en face, venait de fermer. J’étais à huit heures chez moi. J’ai mangé et je me suis couché, affirmait Bonnet. Et la femme de Hubleau qui confirmait le retour de son homme : huit heures sonnaient à l’église de la Chapelle, monsieur le juge. Évidemment. Et pourtant, les Stoller, malgré leurs désaccords avaient vu entrer deux hommes pareils aux deux menuisiers, deux hommes qui avaient bu la goutte chez elles vers huit heures trente. Le juge vida d’un trait son verre de madère pour se donner du cœur à l’ouvrage. Il suivit son greffier du regard. Pour la troisième fois, il était reparti farfouiller dans la bibliothèque. Il revint à son bureau chargé d’un troisième registre.
— Le rangement ne peut pas attendre, Mellaert ? fit le juge, agacé.
Absorbé, le greffier tournait les pages du registre avec fébrilité. Enfin, il poussa une exclamation :
— Je le tiens !
Le registre dans les mains, il se leva d’un bond et le posa en évidence sous les yeux du juge. Il pointa son index au milieu de la page :
— … 1824. Condamné par la cour d’assises du Brabant pour vol qualifié, au préjudice de la veuve Vandervelde… Un vol d’argenterie !
« Quinze francs pour celui ou celle qui renseignera la justice sur le logement de Lafosse Nicolas.Quinze francs ! ». Le sonneur de la ville sillonnait les quartiers, s’époumonait à répéter son annonce. Quinze francs ! Le souvenir du jeune Lodders, éveillé au détour d’un entretien, un de plus, prenait l’allure d’une affaire pressante. Après avoir exhumé Lafosse de son registre, Mellaert avait mis la main sur son dossier. 1824. Un important vol d’argenterie. Quelques jours après le vol, ou le jour même, la vieille dame avait été retrouvée pendue. Les observations du juge qui instruisait l’affaire laissaient affleurer le doute. Lafosse s’était-il contenté de dérober l’argenterie ? N’avait-il pas aidé la veuve à se passer la corde au cou ? Il n’était pas parvenu à rassembler assez d’éléments pour le faire renvoyer devant les assises pour meurtre. Seulement pour vol. Sa tête y serait passée. Il y a donc une justice en ce monde, songea Vandeweyer. Ce sera peut-être pour cette fois. Ces pensées lui donnèrent du cœur à l’ouvrage. Le juge devait se tenir prêt à accueillir tous ceux qui allaient se présenter à son cabinet. L’offre de prime allait charrier son lot d’importuns, d’oisifs, de miséreux et de curieux. Le défilé qui commença au cours des jours qui suivirent finit cependant par porter ses fruits. C’était un homme que les quinze francs de prime n’avaient pas déterminé à se déplacer. Il tenait La Lunette, sur la place de la Monnaie. Son estaminet accueillait de nombreux habitués du théâtre qui y prolongeaient les entractes. Et comme le juge, il cherchait Lafosse.
— Il me doit trois semaines de loyer ! Et si ce n’était que ça…
Le juge l’encouragea à s’expliquer.
— Il est aussi parti avec un chandelier et avec un plat d’étain…
Il affirmait que Lafosse était un habitué de son établissement. Il ne l’avait plus vu depuis plusieurs semaines. Ni lui, ni son comparse.
— Son comparse ? s’enquit le juge.
— Un grand mince, quasiment chauve, avec des lunettes.
Une lueur de contentement s’attarda dans les yeux du juge. Un suspect de choix. Lafosse. Et peut-être même un complice. Rien ne lui avait paru plus pénible que cette suite ininterrompue de témoins douteux, à la recherche d’une bonne occasion d’empocher un peu d’argent, ou de se faire valoir. La venue du tenancier de La Lunette avait suffi à effacer ces heures d’ennui. Il donnait un peu de chair à Lafosse, le chargeait un peu plus, alourdissait son fardeau de suspect. Un Lafosse malhonnête, un Lafosse voleur. Celui du vol d’argenterie, toujours à l’œuvre. Un coupable se détachait peu à peu de la brume des derniers jours. Mais il s’agissait encore de mettre la main sur lui. Il n’apparaîtrait plus à La Lunette.Certainement. Le succès vint d’ailleurs. Quelques jours plus tard un cordonnier se présenta à son cabinet. Il avait lié connaissance avec Lafosse à la prison de Vilvorde, quelques années plus tôt. Depuis sa sortie, Lafosse était venu plusieurs fois pour faire raccommoder ses chaussures ou ses bottes.
— Il n’y a pas longtemps il a même voulu me vendre ses souliers, rajouta-t-il.
Il était venu un peu avant le crime. Quelques semaines peut-être. Le cordonnier n’avait que faire de deux godillots irrécupérables. Mais Lafosse était dans un état tellement pitoyable, il paraissait tellement affamé qu’il lui proposa une assiette de pommes de terre. Il était encore revenu, quelques jours après le crime. Il avait meilleure mine. L’allure correcte. Son humeur paraissait excellente. Il était revenu chaussé de ses vieux souliers, mais cette fois il ne souhaitait plus les vendre. La fortune semblait lui sourire à nouveau. Il était venu pour faire réparer ses bottes. C’était avant-hier.
— Je lui ai dit de revenir dans trois jours.
Vandeweyer jeta un coup d’œil rapide vers son greffier. Mellaert opina. Trois jours. Cela voulait dire : aujourd’hui.
Nicolas Lafosse entra dans la boutique. Il avait son air avenant des bons jours. Le cordonnier tâcha de se donner une contenance en lui tenant quelques propos insignifiants. Sur son étagère, derrière le comptoir, les bottes de Lafosse brillaient comme de neuf. Il les lui tendit. Lafosse fronça le sourcil.
— Qu’y a-t-il ? Tu parais gêné…
Le cordonnier évitait son regard. Lafosse retrouva son air bonhomme et sourit à nouveau.
— Tu crois que je vais partir sans te payer ?
Au moment où il fouillait ses poches pour donner son dû au cordonnier, les policiers se précipitèrent. Les uns par la porte d’entrée, les autres depuis l’arrière-boutique. Étourdi, Lafosse se laissa arrêter sans opposer de résistance. Il n’y avait plus rien à faire. Sans avoir eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait, il se laissa conduire jusqu’au poste de garde de la Porte de Louvain. Conduit le lendemain chez le juge d’instruction, Lafosse se montra d’une candeur imperturbable. Il conserva sa bonhomie coutumière. La veuve Lodders ? Il parut réfléchir un instant, se donna l’air de fouiller dans ses souvenirs. Non. Ce nom ne lui disait vraiment rien.
— Et la veuve Van de Velde, cela vous rappelle quelque chose ? ironisa Vandeweyer.
Lafosse se renfrogna, prit un air indigné.
— Ah, ça oui ! On m’a injustement accusé d’avoir volé son argenterie !
Le juge se garda de réagir. Même s’il restait encore à le confondre, il tenait son suspect. Lafosse jouerait les anguilles. Longtemps peut-être. Il se faufilerait, glisserait, se tortillerait. Et puis il se plierait, s’affaisserait. Il rendrait les armes. À un moment ou à un autre. Devant les jurés ou devant le bourreau. Pour parvenir à confondre Lafosse, il faudrait mettre la main sur son butin, ou sur ce qu’il pouvait en rester : le diadème, les pistolets, la paire de chandeliers, les boucles de chaussures ou l’argent. En attendant on pouvait encore se mettre sous la dent une nouvelle visite des Stoller. Et leur présenter Lafosse. Ce serait toujours ça de pris. La mère et la fille revinrent pour la troisième fois au Palais de justice. La multiplication des convocations les encourageait cependant à prendre plus de précautions. Elles parurent moins hâtives dans leur appréciation que les premières fois. Elles paraissaient avoir appris à se défier de leurs propres jugements. Par prudence, le juge les fit entrer l’une après l’autre. La mère Stoller entra la première. Elle resta plantée à quelques mètres de Lafosse, s’approcha lentement, s’assit. Elle hésitait. Elle réfléchit longuement. Engourdie par le froid, elle serra son manteau en jetant un regard du côté du poêle. Vandeweyer sentait la nervosité le gagner. Il s’empêcha de faire signe à Mellaert. Il n’y aurait pas un seau de charbon de plus pour les Stoller.
— Non, je n’ai jamais vu cet homme-là, conclut-elle.
Mellaert retranscrit en haussant les épaules. Le juge se lissa les favoris, l’un puis l’autre, à plusieurs reprises. Ses doigts allaient et venaient nerveusement dans les poils. Ce fut le tour de la fille. Elle prit son temps, elle aussi.
— Je ne sais pas. Je ne suis pas certaine.
Avant de se reprendre :
— Oui. Je pense que c’est lui qui portait le frac bleu, qui était avec l’autre, le mince… Hubleau.
Mellaert se mordit la lèvre, macula sa page avec de l’encre noire. Vandeweyer fit un effort pour éloigner ses mains de ses favoris, les porta sur le bureau. Ses doigts se mirent à pianoter. Il attendit que la fille Stoller ressorte, et qu’on raccompagne Lafosse aux Petits-Carmes, pour enfoncer sa tête dans ses mains. Si la fille Stoller reconnaissait Lafosse pour le complice de Hubleau, que faire de Bonnet ?
Le juge Vandeweyer tenait désormais trois suspects. Ce qui ne pouvait que le réjouir, du moins en principe, puisque tout portait à croire qu’un seul homme n’avait pu commettre le crime. Quel homme aurait été assez fort pour transporter le corps de la veuve jusqu’à la cave ? Elle avait beau se soumettre à un régime d’eau d’orge depuis quelques semaines, son embonpoint trahissait sa gourmandise. Une deuxième paire de bras s’était très certainement jointe à la première. Et voilà que Vandeweyer avait trois cartes en main. Pourtant, à première vue, aucune paire ne convenait avec certitude. À moins qu’un troisième complice se soit joint aux deux premiers ? Et que seuls deux d’entre eux étaient entrés chez la marchande de liqueurs ? Restait aussi à trouver l’homme qui partageait la table de Lafosse à La Lunette. L’homme aux lunettes et au crâne dégarni. Étrangement, contrairement à la résistance qu’il avait montrée jusque-là, Lafosse se montra plus coopératif.
— Pourquoi je le cacherais ? fit-il encore avec la même candeur. Il s’appelle Van Vreeckhoven. C’est un commis d’huissier. Mais je ne vois pas en quoi cela vous aidera, monsieur le juge.
Van Vreeckhoven fut arrêté près de son logement, à proximité du Marché aux Moules. L’homme n’était pas commis d’huissier. Enfin, il ne l’était plus. Sans emploi, dans le dénuement le plus complet, il occupait une chambrette avec sa femme et sa fille. Mais à part sa misère, que pouvait-on bien retenir contre lui ? Il est vrai que son emploi du temps ce soir-là ne garantissait pas son innocence. Il n’y avait que sa femme pour témoigner qu’il était resté dans leur chambre. Mais les interrogatoires ne pesaient pas plus lourd. L’ancien commis d’huissier paraissait très réservé, discret, presque effacé. Il traînait sa misère et son désespoir. Il n’avait pas la présence vigoureuse de son compère, ses rires tonitruants et sa façon de vouloir faire l’important.
Le juge voulut en avoir le cœur net. Il ne restait plus que le recours aux femmes Stoller. Il fallait y passer. Une fois de plus. La dernière fois, il l’espérait. Mais l’entrevue fut plus désastreuse encore qu’il ne l’avait redouté. Jamais peut-être il n’avait ressenti un tel désarroi. La mère Stoller confirmait. Oui, elle reconnaissait Van Vreeckhoven. Complètement dérouté, Vandeweyer la fit sortir, fit entrer aussitôt la fille. Celle-ci hésita un instant. Le visage de Van Vreeckhoven lui paraissait familier. Elle ne savait plus au juste si c’était ce soir-là, ou un autre soir. Mais il était déjà venu dans la boutique, oui, certainement. Mellaert, qui sentait le juge se perdre dans la région la plus sombre de lui-même, la fit sortir avant de s’approcher de lui avec bienveillance.
— Si nous allions aux Trois Colonnes, monsieur le juge. Un café vous changera peut-être les idées.
Le juge jeta un œil du côté de la fenêtre en se frottant les mains. Des flocons de neige tourbillonnaient mollement. Les deux hommes prirent leur manteau à la patère et sortirent. Quatre suspects et des combinaisons multiples. Qu’allait-il bien pouvoir en faire ?
Au grand dam du juge et de son greffier, cette visite ne fut pourtant pas la dernière. Les Stoller y prenaient goût. Prenaient-elles plaisir à torturer le juge ? Cette fois c’étaient la mère et fille qui demandaient à être reçues. Elles arrivèrent de bon matin. À force de se rendre au Palais de justice, le bâtiment leur devenait familier. Elles y évoluaient sans crainte, débarrassées de cette déférence inquiète qui pesait sur tous ceux qui y pénétraient la première fois. Leurs pas retrouvaient leur chemin en confiance. Vandeweyer les accueillit à contrecœur.
— Alors, mesdames ?
— Alors, fit la mère Stoller, ma fille m’a rappelé que le plus gros des deux, celui avec le frac noir…
— Bleu, coupa la fille Stoller.
Le juge fit un signe pour encourager la mère Stoller à poursuivre.
— … Celui avec le frac noir, il portait des favoris… Nous en sommes certaines.
— Et vous êtes toutes les deux parfaitement d’accord… ? risqua le juge.
