Thémidore - Claude Godard d'Aucour - E-Book

Thémidore E-Book

Claude Godard d'Aucour

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Beschreibung

Dans ce court roman publié en 1745, Godard d'Aucour ne ménage ni les puissants ni la religion.

POUR UN PUBLIC AVERTI. Thémidore raconte l’histoire d’un jeune conseiller au Parlement épris d’une femme rencontrée au cours d’une partie fine. Le père du garçon n’apprécie guère cette liaison et réussit à faire enfermer la gourgandine au couvent. Mais le fils rebelle s’ingénie, avec succès, à l’en libérer. Cette charge ironique contre la religion et les puissants a été interdite à deux reprises sous la Restauration, mais enchante Maupassant, qui y voit « une merveille de grâce décolletée » et « un impur chef-d’œuvre ».

Un petit roman libertin plein de fantaisie et de vivacité qui nous fait partager les grands dîners et les petits plaisirs de l'époque de Louis XV.

EXTRAIT

M. Thémidore est un jeune homme riche, beau, bien fait, d’un excellent caractère, plein d’esprit, & qui aime éperdument le plaisir : avec ces qualités il n’est pas étonnant qu’il ait recherché les occasions de s’amuser, & qu’il les ait rencontrées. Sensible à la vanité, comme il convient à son âge, il seroit très-singulier qu’outre le soin qu’il a dû prendre de raconter à Paris ses bonnes fortunes de vive voix, il eût manqué de les transmettre par écrit à ses amis, qui, par leur éloignement, ne pouvoient autrement en avoir la confidence. Ainsi c’est en partie à son amour-propre que l’on est redevable des descriptions que renferment ces deux parties de Mémoires.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Claude Godard d'Aucour (1716-1795) est un écrivain et dramaturge français, né à Langres comme Diderot. Il était fermier et receveur général des finances à Alençon, mais c'est aux lettres qu'il a consacré son temps libre. Dans ses œuvres érotiques, Les Mémoires turcs, avec l'Histoire galante de deux jeunes Turcs durant leur séjour en France (1745), Thémidore ou Mon histoire et celle de ma maîtresse (1745) et L'académie militaire ou Les héros subalternes (1749), l'auteur se plaît à instiller une critique de l'aristocratie et du clergé.

À PROPOS DE LA COLLECTION

Retrouvez les plus grands noms de la littérature érotique dans notre collection Grands classiques érotiques.
Autrefois poussés à la clandestinité et relégués dans « l'Enfer des bibliothèques », les auteurs de ces œuvres incontournables du genre sont aujourd'hui reconnus mondialement.
Du Marquis de Sade à Alphonse Momas et ses multiples pseudonymes, en passant par le lyrique Alfred de Musset ou la féministe Renée Dunan, les Grands classiques érotiques proposent un catalogue complet et varié qui contentera tant les novices que les connaisseurs.

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Seitenzahl: 169

Veröffentlichungsjahr: 2018

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AVERTISSEMENT

Lorsqu’on entre chez un Curieux, non-seulement on est charmé d’observer ses collections, mais on est encore flatté de savoir dans quel esprit elles ont été recueillies : l’histoire du cabinet intéresse en faveur des morceaux qu’il renferme. C’est précisément le cas où se trouvent ceux entre les mains desquels ces Mémoires se rencontrent. Il est juste de satisfaire leurs désirs.

L’auteur des aventures que l’on communique ici au Public est un Conseiller au Parlement : il est inutile d’exposer son nom ; comme son ouvrage paroît sans son consentement, ce seroit lui déplaire que de l’en faire connoître pour l’auteur.

M. Thémidore est un jeune homme riche, beau, bien fait, d’un excellent caractere, plein d’esprit, & qui aime éperdument le plaisir : avec ces qualités il n’est pas étonnant qu’il ait recherché les occasions de s’amuser, & qu’il les ait rencontrées. Sensible à la vanité, comme il convient à son âge, il seroit très-singulier qu’outre le soin qu’il a dû prendre de raconter à Paris ses bonnes fortunes de vive voix, il eût manqué de les transmettre par écrit à ses amis, qui, par leur éloignement, ne pouvoient autrement en avoir la confidence. Ainsi c’est en partie à son amour-propre que l’on est redevable des descriptions que renferment ces deux parties de Mémoires. Monsieur le Marquis de Doncourt, à qui ils sont adressés, les a lus avec plaisir, & me les a envoyés pour m’en amuser : ils ont fait sur moi l’impression qu’ils avoient faite sur lui : ils méritent de plaire à tout le monde.

Ce n’est point ici un Comte imaginaire, qui en donnant ses prétendues confessions, ment hardiment à confesse ; c’est un jeune homme qui entre à peine dans le monde, & qui s’imagine souvent que le plaisir est une découverte de son invention ; qui en conséquence en entretient les autres avec transport : c’est un jeune homme qui, par l’usage qu’il a de parler exactement, écrit de même ; qui réfléchit quelquefois, & donne à ses pensées une tournure qui lui est propre : enfin c’est un esprit un peu impétueux, & qui n’ayant pas encore eu le temps de devenir sage, fait avec feu l’éloge de l’égarement, & peint avec force les occasions où il a pu se livrer à la volupté : ses portraits sont d’après nature, & méritent une place dans le Recueil des Miniatures galantes.

Nous avons jugé à propos de déguiser le nom de ceux dont on fait mention ; ce soin sera approuvé de toutes les personnes raisonnables. Nous ne conseillons point aux âmes scrupuleuses de jeter les yeux sur ces aventures ; elles sont quelquefois chatouilleuses & capables d’exciter des idées extrêmement éveillées. Elles ne sont faites que pour être lues par les esprits revenus de la bagatelle, ou qui vivent avec elle : ainsi ne doit-on communiquer l’histoire d’un naufrage qu’à ceux qui en sont échappés, ou à ceux qui sont dans le cas de s’y exposer. Au reste, ces Mémoires sont écrits avec retenue : il n’y a aucun mot qui puisse blesser la modestie ; mais on ne répond pas des idées qu’ils peuvent faire naître. Ils sont semés de sentences très-sages & aisées à retenir ; ils sont dans le goût actuel du public, puisqu’ils ne contiennent que d’aimables bagatelles, bien dictées, & plus propres à amuser l’esprit qu’à nourrir le cœur.

PREMIÈRE PARTIE

Ce que je désirois depuis si long-temps, cher Marquis, s’est offert de lui-même ; & je n’ai pas fait les avances du hazard. Enfin j’ai possédé la belle Rozette. Voici son portrait : jugez si je sais attraper la ressemblance.

Elle a de l’esprit, du jugement, de l’imagination, & se plaît dans l’exercice de ses talens. Faisant tout avec aisance, elle fait faire aux autres tout ce qu’elle veut. Extérieur éveillé, démarche légère, bouche petite, grands yeux, belles dents, grâces sur tout le visage ; voilà celle qui a fait mon bonheur : prude par accès, tendre par caractère ; dans un moment son caprice vous désespère, dans un autre sa passion vous enivre des idées les plus délicieuses. Rozette entend au mieux le coup d’œil, elle part à votre appel, & vous rend aussitôt votre déclaration. Elle folâtre avec le plaisir, mais elle l’éloigne le plus qu’elle peut de sa véritable destination : goût singulier d’aimer mieux caresser un beau fruit, que d’en exprimer la liqueur !

Trois jours s’étoient passés depuis votre relation de la prise de Menin, lorsque plein de vous, & inquiet de votre santé, cher Marquis, je reçus de vos nouvelles. Je fus au Palais-Royal les communiquer à nos amis, & ensuite me promenai dans une allée un peu écartée. Je vis arriver le Président de Mondorville. Il étoit pimpant à son ordinaire ; la tête élevée, l’air content : il s’applaudissoit par distraction, & se trouvoit charmant par habitude. Il badinoit avec une boîte d’or d’un nouveau goût, & y prenoit quelques légères couches de tabac, dont, avec certaines minauderies, il se barbouilloit le visage. Je suis à vous, me dit-il en passant : je courus au Méridien. Il y fut ; je fis en l’attendant quelques tours seul, & considérai avec un plaisir critique un groupe original de Nouvellistes, qui politiquoient profondément sur des choses qui ne doivent jamais arriver. Je m’approchai d’un vieux Militaire qui parloit fort haut & fort bien, chose assez rare à son espèce : il fit noblement le panégyrique de notre illustre Monarque ; & peut-être pour la première fois de sa vie il ne trouva point de contradicteur.

Le Président revint du Méridien, en grondant de ce que sa montre retardoit de quelques minutes : il promit que jamais Julien le Roy ne travailleroit pour lui, & qu’il feroit venir exprès de Londres une douzaine de répétitions. Tel qui ne veut pas que sa pendule se dérange d’une seconde, est perpétuellement en contradiction avec lui-même.

« Mon cher Conseiller, me dit-il, une prise d’Espagnol ? C’est ce marchand Arménien qui est là-bas sous ces arbres qui me l’a vendu. C’est un nouveau Converti : on le dit bon Chrétien ; mais ma foi il est Arabe avec les curieux. Vous voilà beau comme l’Amour : on vous prendroit pour lui, si vous étiez aussi volage ; mais on sait que la jeune Baronne vous tient dans ses chaînes. Votre père est à la campagne. Divertissons-nous à la ville. Quel désert que Paris ! Il n’y a pas dix femmes : ainsi celles qui veulent se faire examiner ont des yeux à choisir.

Je vous fais dîner avec trois jolies filles ; nous serons cinq, le plaisir fera le sixième : il sera de la partie puisque vous en êtes. J’ai renvoyé mon équipage, & Laverdure doit m’amener une remise.

Argentine est du dîner : c’est une fille adorable ; au libertinage près, elle a les meilleures inclinations du monde. »

Ne reconnoissez-vous pas bien-là, cher Marquis, le Président ? Il a du génie, de l’honneur, mais il tient furieusement au plaisir. La nuit au bal, à sept heures du matin au Palais : il n’est ni pédant en parties, ni dissipé à la chambre. Charmant à une toilette, intègre sur les fleurs-de-lis : sa main joue avec les roses de Vénus, & tient toujours en équilibre la balance de la Justice.

Nous sortîmes insensiblement du jardin. Laverdure n’étoit pas encore arrivé. Depuis quelque-tems nous entendions les propos de deux jeunes gens qui se confessoient mutuellement leurs bonnes fortunes, mais qui, à leur air, m’avoient bien celui de mentir au tribunal.

Nous appercevions à leurs fenêtres plusieurs Vestales, dont la réputation est excellente dans le quartier, & embaume tout le voisinage ; elles étoient parées comme pour des mystères : nous jugeâmes qu’elles ne pouvoient allumer que des feux d’artifice.

Nous considérions d’un côté de la place le Café de la Régence, si brillant autrefois ; nous plaignions la maîtresse de ce lieu, qui a été forcée de fuir un époux qui ne sera jamais choisi pour servir le nectar à la table des Dieux.

De l’autre côté nous appercevions le Café des beaux Arts, Café nouveau, orné très-galamment, bien fréquenté ; & qui, s’il continue, ne sera pas sitôt le Café des Arts défendus.

La maîtresse de ce cabaret étoit sur sa porte en négligé. Souvent il y a plus d’art dans cette simplicité que dans les ornemens précieux. Elle est prévenante & gracieuse : sans être belle, on plaît quand on lui ressemble. Elle est bien faite, a la peau fort blanche, parle avec aisance, & l’esprit accompagne ses reparties. A sa façon propre de se mettre on imagine qu’elle doit être sensuelle dans le particulier. Sa jambe est fine & déliée à ce qui paroît. Je connois un autre sens que la vue qui auroit plus de satisfaction à en décider.

Cependant arriva Laverdure : il descendit de carrosse ; nous y montâmes.

« Tout est prêt, dit-il, mademoiselle Laurette &mademoiselle Argentine vous attendent ; mais mademoiselle Rozette est indisposée, & vous fait ses excuses. »

Cette nouvelle, que Rozette devoit être de la partie, & n’en seroit pas, me rendit chagrin. J’ignorois la surprise qu’elle nous ménageoit. On s’afflige souvent de ce qui nous doit être le plus agréable dans la suite.

Le Président ne déparla pas jusqu’au logis de nos Demoiselles. Il est permis de ne pas garder le silence quand on s’exprime avec sa variété. Il n’y a pas un petit-maître ou une petite-maîtresse qu’il ne connoisse par nom, surnom, intrigues, qualités, mœurs & aventures : il sait la chronique médisante de tout Paris.

« Voici, me disoit-il, ce grand Flamand au teint pâle, qui joue si gros jeu. Il est au-dessus & au-dessous de nous de toute sa tête. Voyez-vous le sage Damis au regard ingénieux & spirituel ? On croiroit qu’il pense, il donne bonne idée de lui lorsqu’il ne dit mot ; sa physionomie est une menteuse, & cet homme-là n’est bon qu’à être son portrait.

Vous voyez le petit Duc dans son équipage. Il joue le galant & le passionné auprès des Dames, mais on sait son goût, & l’on est persuadé qu’il triche toujours en de telles parties.

N’avez-vous pas aperçu la Comtesse de Dorigny ? Elle est toujours dans son vis-à-vis seule ; elle court de maison en maison pour annoncer une pièce que l’on donnera ce soir aux Italiens pour la première fois : elle dit à tout le monde qu’elle en est très-contente, & ne l’a pas lue ; c’est le secrétaire de son frère qui en est auteur, elle en jugera en faisant des nœuds. Voici le jeune Poliphonte ; il court à toute bride dans son phaëton bleu-céleste : fils d’un riche Marchand de vin, il se croit un Adonis ; il est bien le favori de Bacchus, mais il ne le sera jamais de l’Amour.

Je n’ose, continuoit-il, regarder la porte d’Hebert ; il me vend toujours mille choses malgré moi : il en ruine bien d’autres en bagatelles. Il fait en France ce que les Français font à l’Amérique, il donne des colifichets pour des lingots d’or. »

Nous arrivâmes à la porte de nos Demoiselles, après avoir attendu assez long-tems : Laverdure descendit avec elles.

Pensez-vous comme moi, Marquis ? Je n’aime pas qu’un domestique soit si fort dans la confidence de mes secrets, ou de mes plaisirs. En gardant un bijou on le regarde ; en le regardant de trop près on en est tenté, & quelquefois le gardien devient larron : d’ailleurs une fille qui se vend à vous par intérêt, peut se donner par goût à votre confident.

Laurette & Argentine monterent avec nous : les stores tirés, nous partons. Le Président de prendre les mains à nos compagnes, elles de lui recommander d’être sage ; lui de les embrasser, elles de se défendre ou d’en faire la cérémonie. Bientôt j’eus fait connoissance, à l’exemple de mon ami : nous badinons, le tems s’écoule, nous nous trouvâmes à la Glaciere.

Le dîner étoit préparé. Donnez vos ordres à un domestique entendu, qu’il soit le maître de votre bourse, il en fera les honneurs par-delà vos vœux : plus vous serez content, plus il y aura trouvé son avantage. Qui est-ce qui n’est pas industrieux sur le plaisir, lorsque les frais en sont faits par un autre ?

La maison où nous étions est louée par le Président ; on y trouve toutes les commodités désirables.

L’extérieur n’en est pas brillant, mais l’intérieur vous en dédommage. C’est au dehors la forge de Vulcain ; mais le dedans est le palais de Vénus.

Ces petites maisons-là sont d’une idée charmante, le mystère en est l’inventeur, le goût les construit, la commodité les dispose, & l’élégance en meuble les cabinets. On ne rencontre là que le simple nécessaire ; mais c’est ce nécessaire cent fois plus délicieux que tous les superflus. On ne trouve jamais là de parens au degré prohibé, ainsi jamais de trouble. La sagesse est consignée à la porte ; & le secret, qui y fait sentinelle, ne laisse entrer que le plaisir & l’aimable libertinage.

Le dîner servi nous en profitâmes. Passez-m’en la description. Imaginez ce que peut offrir la volupté, quand la finesse vous sert à petits plats. Je me plaçai auprès de Laurette, & le Président choisit Argentine. Laverdure nous fit attendre après la bisque ; cet intervalle fut rempli par une dispute qui s’éleva sur le savant & ennuyeux Opéra de Dardanus. Déjà nous étions animés, lorsqu’on nous présenta deux entrées, auxquelles Martiolo eût donné un nom très-apetissant. Ce service calma notre ardeur, & nous remit dans notre assiette & sur notre assiette.

Vous ne connoissez pas beaucoup nos deux convives ; en voici une esquisse.

Laurette est encore jeune, mais moins qu’elle ne le dit, & moins aussi qu’elle ne le pense : la bonne foi des femmes est admirable sur cet article. Elle est une de ces grandes filles bien découplées, dont la taille & la jambe dénotent des dispositions excellentes pour plus d’une danse. Elle est brune, très-sémillante, & se pique de faire naître des désirs.

Argentine est une grosse maman ragoûtante, qui a le nez un peu retroussé, la bouche jolie, la main potelée, & une gorge en faveur de laquelle la nature n’a pas été ménagere. Le plaisir est sa divinité chérie ; aussi lui sacrifie-t-elle le plus souvent qu’il lui est possible. Leur conversation se ressemble assez ; elle est brillante lorsqu’elle roule sur la bagatelle : ces filles-là possèdent bien leur matière.

Le dîner se passa assez tranquillement ; j’en fus surpris, connoissant l’humeur impétueuse du Président. J’ai toujours soupçonné que pendant un moment d’absence avec Argentine, sous prétexte de rendre visite à un cabinet nouvellement meublé de Perse, il s’étoit précautionné contre les effets du vin de Champagne. Au reste je le plains, s’il a été si long-tems sage sans préparation. Pour moi je m’aperçus bien que l’on n’est pas réservé quand on le veut. Est-ce un si grand mal de n’avoir pas un empire absolu sur la nature ? On dit qu’il y a de la gloire à prendre sur elle ; je trouve qu’il y a plus de plaisir à lui laisser prendre sur nous.

Déjà les propos enjoués avoient animé notre repas ; quelques couplets de chansons assez libres avoient fait naître des désirs agréables, plusieurs baisers avoient, en conséquence, effleuré les charmes de nos convives, qui ne résistoient qu’autant qu’il le falloit pour se donner une réputation de s’être défendues. Nous ne songions à personne lorsque Laverdure nous annonça que l’on pensoit très-fort à nous, & nous remit une lettre de la part de Rozette.

Le Président la décacheta avec empressement : elle étoit badine, & nous félicitoit sur l’aimable désordre où elle supposoit que nous devions être, & nous avertissoit qu’avant une demi-heure elle partageroit nos amusemens. On but à sa santé ; je le fis d’une façon trop marquée. Le cœur se trahit aisément, on le prend sur le fait à chaque rencontre. Cette façon découvrit à Argentine & à Laurette que je lui donnois la préférence. Toute femme est jalouse ; les filles du genre de ces Demoiselles ne le sont pas précisément & en forme ; mais elles ne sont point insensibles. Pourquoi, ayant des agrémens, l’orgueil ne seroit-il pas aussi leur apanage ? Sans se dire mot elles se le donnerent pour empêcher que Rozette à son arrivée ne profitât de ce qu’elles avoient mérité comme premières occupantes. Ce systême ne portoit pas à faux. En punissant l’amour que j’avois pour Rozette elles avoient deux satisfactions : la première de se procurer de l’amusement ; la seconde d’en priver une rivale : ce dernier motif suffisoit. Les femmes font quelquefois le mal pour le mal ; mais leur malice est bien industrieuse lorsqu’elle doit être récompensée par le plaisir.

On remit le dessert à l’avénement de Rozette. J’ai oublié de vous dire, cher Marquis, que c’étoit elle-même qui avoit apporté la lettre ; & que, de concert avec Laverdure, elle s’étoit cachée dans un appartement voisin, d’où elle étoit témoin de ce qui se passoit dans le nôtre. Que n’en fus-je informé ! J’aurois été mettre le secret de sa retraite à contribution : bien différens de vous autres Militaires, nous n’en levons que dans les pays qui nous sont les plus chers.

Quelques raisons ayant obligé Argentine à sortir, le Président lui donna la main : nous restâmes seuls Laurette & moi.

Argentine étoit en robe détroussée de moire citron, avec une coëffure qui demandoit à être chiffonnée. Laurette étoit parée, avoit du rouge & un ajustement des plus lestes. La simplicité embellissoit Argentine, & Laurette trouvoit mille avantages dans sa parure. Rien ne peut enlaidir une jolie femme ; & on peut se flatter d’être passable quand on n’est point changée par l’affectation de la parure.

Le Président tardoit un peu dehors. Nous en badinâmes & rîmes entre nous de ce qui probablement ne les désespéroit pas alors. Suivant le caractere des absens, nous jugions que l’emploi de leur tems étoit leur plus sérieuse affaire ; & que s’ils avoient quelque compte à rendre ce ne seroit pas d’y avoir laissé un grand vuide à remplir.

Ceux qui badinent des autres sont toujours punis. En critiquant son prochain on agit souvent de même ; la morale est très-foible vis-à-vis le plaisir.

« Otez cette palatine, dis-je à Laurette ; elle doit vous gêner. Cette garniture de robe est bien gaie. Il faut avouer que la Duchap a un grand goût pour ces riens-là, si elle a le talent de vous les vendre au poids de l’or. Que vous êtes charmante, continuai-je ! Le vin de Chably vous a mis un feu divin dans les yeux. Votre gorge est toute couverte de poudre : que je l’ôte ! »

J’y portai le doigt légérement ; j’aurois voulu alors être un autre Jonathas.

« Que je voie votre bague : vous avez les doigts bien pris ! »

Je saisis sa main, je la baisai ; elle prit la mienne, elle la serra : une main qui serre veut quelque chose, je lui donnai un baiser de tout mon cœur, & redoublai à plusieurs reprises, en faveur d’une belle bouche qui s’offroit toujours à mon passage. Mon ardeur augmentoit, son feu se communiquoit au mien ; déjà nos yeux fixés les uns sur les autres se demandoient ce qu’ils ne peuvent qu’indiquer : nous nous approchâmes d’un canapé qui étoit auprès de nous, & vers lequel le parquet ciré conduisit, peut-être malicieusement, nos sieges. Ce fut alors que, sans rien détailler, je m’occupais essentiellement de mon devoir. Je m’oubliai comme elle ; nous nous égarâmes ensemble : ce que je sais, c’est que nous tombâmes dans une espèce de précipice où elle aidoit à m’ensévelir, & dans lequel je serois encore, si, au contraire de ce qui arrive ordinairement, il ne falloit pas être extrêmement fort pour y demeurer longtemps. Nous sortîmes de notre léthargie, & en rougissant de ce que nous sentions, nous désirions d’en sentir encore davantage. C’est bien-là le temps d’avoir de la pudeur ! Vous me la passez, cher Marquis : il n’est pas permis à un homme de Robe de penser aussi généreusement qu’un Colonel de Hussards. Nous rîmes un instant après d’avoir été si fous ; mais nous en fûmes si peu fâchés, que, par un baiser mutuel, nous convînmes de recommencer au premier moment à perdre la raison.

Argentine rentra en bon ordre : elle étoit en habit de combat, & se mit à éclater de rire en regardant la robe de Laurette qui avoit l’air d’avoir été de quelque partie. La physionomie n’est pas toujours trompeuse. Elle plaisanta sur ses yeux, sur les miens, & se tournant vers le canapé & l’examinant avec soin, elle assura que si je faisois une carte des lieux où j’aurois combattu, celui-ci seroit marqué en rouge. Pourquoi, disoit-elle d’un ton ironique, n’a-t-on point de foiblesses sans que les autres s’en apperçoivent ? La faute se peint dans les yeux ; voyez les miens, ne sont-ils pas le miroir de l’innocence ? Apparemment que pour cette fois Argentine nous avoit fait faire un jugement téméraire, ou plutôt qu’elle n’étoit troublée que lorsqu’elle avoit combattu dans les règles.