THX2022 - Vendarion d'Orépée - E-Book

THX2022 E-Book

Vendarion d'Orépée

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Beschreibung

En hommage à l'œuvre de Georges Lucas - 15 récits dystopiques
Malgré la menace d'un guerre nucléaire, les mânes de Churchill et de Jean Jaurès peuvent dormir tranquille car nos plus grands philosophes ont bravé tous les dangers pour écrire "liberté, égalité fraternité" sur les murs de Kiev avant de rentrer dans le pays ou les droits de l'homme ne veillent que d'un oeil... l'autre ayant été malencontreusement crevé après la rencontre d'un LBD.
En partant d'une pandémie mythologique, découvrez avec nous un panel de gouvernements surréalistes, de sociétés qui contrôlent les citoyens par le jeu vidéo, par des armes soniques ou par des amours virtuels. Au final, vous rencontrerez Grand Zeus, souverain mythique annoncé par Nostradamus. Car une anthologie qui commence par un mythe doit se terminer par un mythe.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Passionné de jeux de rôles, Vendarion d'Orépée a commencé par écrire des scénarios de jeux de rôle et des nouvelles relatant les aventures de ses personnages avant de sauter le pas et d'écrire ses premiers romans après avoir été diagnostiqué Autiste Asperger.
2012: "Les assassins ont-ils une âme ?" - scénario Pathfinder pour "JdR Mag"
2016: "L'Âme de l'Assassin" - première edition, Editions Stellamaris -- 2022 deuxième édition, Editions du Zebrycorne
2019: "Les Portes de l'Agartha" - première version, Editions Kelach -- 2022 deuxième édition, Editions du Zebrycorne
Nouvelles:
2015 "Falcochyrotymachia" - Créatures des otherlands - volume 2
2016 "La Dame Ecarlate" - Blitzkrieg (Otherlands)
2019 "L'Inconnu de la Hunelle" - Fantastique en Pays de Chièvres
2019 "Les Masques du Sultan" - Fantastique en Pays de Chièvres
2022 "Civic Warlord" - THX2022
2022 "Le Dernier Titan" - THX2022
2022 "Nom de Zeus" - THX2022

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Seitenzahl: 353

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Collectif

THX 2022La fin d’un monde ?

 

15 récits dystopiques

 

© 2022Éditions du Zebrycorne137 chaussée de Valenciennes, 7801 Irchonwelz, Belgique

 

Illustration : Charles Bonvalet

ISBN : 978-2-931210-01-7

Dépôt légal :Avril 2022

D/2022/15459/06

 

Les auteurs se mobilisent…

Pendant que les eurocrates se demandent s'ils seront écrasés par les chars russes, empoisonnés par le gaz de schiste américains, envahis par les migrants d'Afrique ou réduits à la misère par les industries chinoises, un collectif d'auteurs atypiques s'est rassemblé pour proposer une anthologie de dystopies hors du commun.

Par des auteurs hors du commun.

 

Car ces auteurs, qui ont osé participé à cette aventure un peu folle, ne se sont pas contenté d’écrire un texte et d’attendre. Chacun d’eux s’est investi dans la relecture de tous les textes, chacun d’eux m’a apporté le soutien nécessaire pour supporter jusqu’au bout les tribulations d’un éditeur débutant et les conseils avisés pour surmonter les nombreux obstacles qui se dressaient sur notre route.

Je tiens également à remercier les membres de l’association « Autisme en Action » dont le soutien moral a été déterminant. En particulier, Flora, Anne Sophie, Michel, Stéphanie, Thierryet tous les autres.

 

 

 

 

Avant-proposHomo homini lupus est

 

En 1942, le très respectable Hans Asperger, icône de la psychiatrie moderne et découvreur du syndrome qui porte son nom, participait activement à la sélection de 200 enfants dotés de traits autistes et considère 35 d’entre eux « inéducables », les envoyant directement camp d’Am Spiegelgrund, là ou furent éliminés plus de 800 personnes dont l’Allemagne nazie ne souhaitait pas l’existence.

 

Qu’en est-il aujourd’hui, 80 ans plus tard ?

Le terme « autiste psychopathe » – très utilisé par Monsieur Asperger à l’époque ou ce genre de vocabulaire était de rigueur pour les médecins ayant l’ambition de récupérer les postes dont les médecins juifs avaient été écartés – n’est plus utilisé. On parle plutôt de troubles du spectre autistique dans le meilleur des cas, d’autisme « sans déficience intellectuelle » dans le pire… une bien curieuse manière de désigner des gens dont le QI dépasse souvent les 130 et dont le seul trouble vient du rejet des « neurotypique ». Mais curieusement, ces termes généralement dénigrants n’offrent aucun droit à une reconnaissance de handicap. Les listes d’attente du CRAL s’allongent au fur et à mesure que les connaissances sur l’autisme progressent dans la population alors que l’administration s’obstine à remplir de questions obsolètes les questionnaires de handicaps et multiplie les embûches sur le parcours des autistes qui doivent se battre pendant plusieurs années avant d’être officiellement reconnus ou rejetés… ou écarté pour recommencer la procédure à zéro.

Hier, lors de la journée Nationale de l’Autisme, nous découvrons avec stupeur que le gouvernement belge vient de fermer le seul centre de Belgique qualifié pour la reconnaissance des autistes, et d’écarter de l’équipe les psychiatres les plus qualifiés, comme si le simple fait d’être déjà en retard sur tous les pays du monde ne suffisait pas à illustrer ce qu’on appelle pudiquement « le surréalisme belge ».

Comme à toutes les époques, et dans tous les pays en guerre, le Prince se débarrasse discrètement des sujets indésirables, car un autiste reconnu est un autiste qui a des droits – entre autre à un revenu de subsistance – et un autiste qui a des droits est un autiste qui coûte de l’argent.

Or l’argent, nous en avons besoin pour alimenter en armes de guerre les vaillants défenseurs de l’État Ukrainien. La plupart d’entre eux sont issu du parti « social national » qui arborait fièrement la rune Wolfsangel – identique à celui de la division SS « Das Reich » – jusqu’à une période très récente où il a été curieusement remplacé par un « V » de la victoire (ou de Vendetta?) aux couleurs de l’Europe… À défaut d’être clairvoyants, les eurocrates ne sont pas daltoniens.

Ce choix de couleur est particulièrement incongru pour un parti ouvertement néo-nazi, raciste, antisémite et anti-européen.

C’est ce dernier point qui m’interpelle le plus… car si livrer des armes à un mouvement raciste et antisémite n’est contestable que d’un point de vue moral1, que l’Europe livre des armes à un parti anti-européen, associé à tout ce que l’Europe compte de mouvements néo-nazis et terroristes et d’une totale irresponsabilité.

Et voir cette politique irresponsable financée par une politique antisociale jamais vue depuis 80 ans est d’autant plus bouleversant.

Dans le cas des autistes, une reconnaissance officielle n’est pas seulement une question de revenus – même si c’est la conclusion la plus courante dans la mesure ou nos dirigeants n’ont pas les capacités nécessaires pour imaginer autre chose –, c’est aussi la possibilité d’utiliser leur haut potentiel intellectuel là ou ces qualités font le plus défaut.

Je vous laisse deviner lesquelles…

 

Vendarion d’Orépée

 

Irchonwelz,

40e jour d’une guerre causée le refus de l’OTAN de renoncer à installer des armes de destruction massive à portée de Moscou.

 

Cette introduction est purement fictive, toute référence à des personnages, pays ou situations existantes ou ayant existé ne saurait être qu’une coïncidence.

1Comprenons nous biens, je trouve totalement ignoble le soutien de l’Europe à un mouvement raciste, antisémite et/ou islamophobe, mais la Communauté Européenne pourrait survivre avec un tel « soutien ». Par contre, sa stabilité est fortement remise en cause si des armes de guerre circulent parmi les partis anti-européens qui veulent sa destruction.

                Ça tombe sous le sens, mais je tenais à le préciser.

 

Aux Racines Mythiques d’une pandémie

 

 

© EMCEE (texte) & Modelaine AMBLARD (illustrations)

 

« L'imagination seule reste insuffisante, entraînée de façon consciente elle saisit infiniment plus de « vérité » que la perception. Pour être à la hauteur de l'empirique, justement, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, il nous faut mobiliser notre imagination.  C'est elle la perception d'aujourd'hui. »

 

Günther ANDERS

« Et si je suis désespéré, que voulez -vous que j'y fasse » entretien accordé à Mathias Greffath en 1977, Ed. Allia.

 

 

 

La fin de l'empereur Li

L'Empereur Li était fatigué, désabusé.

Un grand feu brûlait le monde, par ailleurs l'eau potable se raréfiait de plus en plus.

La plupart de ses sujets avaient soif et faim, au-delà de la satiété, jusqu'à dévorer leur monde. Rien n'arrivait à les freiner, même pas la peur de l'anéantir. Li avait essayé de leur faire entendre raison, mais leurs oreilles étaient sourdes par l'effet de la saturation, et leur vision s'était obscurcie.

C'était la fin de l'année dans le calendrier astrologique de l'empire. Elle se terminait le 24 janvier. Malgré cette nouvelle année qui pointait son nez, l'empereur Li se sentait de plus en plus las.

Un matin de ce mois tragique, désirant évacuer ce sentiment de déprime en lui, il sortit du palais en quête d'un signe de la Vie, en quête d'une flamme d'émotion qui le vivifierait : il lui suffirait de surprendre sur les branches d'un prunier quelques petites pointes imperceptibles, présages des bourgeons, ou quelques perles d'eau glissant sur le saule.

Il n'y avait rien. Ses espoirs furent vains. De plus, un spectacle épouvantable s'imposa à lui.

Un cochon énorme et difforme gisait à l'entrée du palais. Il était agonisant, un rat obèse commençait à lui dévorer le ventre. Cette scène extrême dans sa cruauté lui fut insupportable. Par ailleurs, elle était un mauvais présage. L'accablement l'envahit.

Dans un grand désespoir, il saisit sa couronne et la lança au loin.

Par ce geste, il ébranlait l'ordre du monde.

Li était le gardien de l'harmonie, le garant de la préservation de l'équilibre, de la justesse, du savoir. Dans cette fonction suprême, il n'était pas seul ; il s'appuyait sur un grand Conseil de sages et de savants. Cette gouvernance parvenait à contenir les aléas et les vicissitudes  du pays, jusqu'à ce jour fatal.

 

 

En renonçant à sa couronne, Li allait favoriser une nouvelle puissance qui se développait sournoisement. Cette dernière était inapparente car elle se tapissait dans l'infiniment petit. Or cette période était celle d'une prospérité farouche et d'une richesse impitoyable : les vertus prévalentes étaient celles de la grandeur,  de l'ostensible et du multiple. On se souciait plus guère des choses minuscules et invisibles, n'ayant aucun poids!

Personne ne se souciait de l'invisible ou de l'infiniment petit ! Si quelques incursions de germes se manifestaient, elles n'étaient que des choses considérées comme dérisoires et rapidement terrassées: On pouvait les contrôler et les soumettre avec la puissance des moyens acquis. Les dragons n'existaient plus.

Mais voilà que ce monde aveuglé de suffisance allait se retrouver dans une déroute imprévue. Son ignorance orgueilleuse et son outrecuidance avaient ouvert une voie impériale à un nouveau souverain et à ses armées ; c'était une voie invisible certes, mais bien réelle. Les conséquences allaient le surprendre.

Depuis déjà quelques années, l'empereur et ses conseils de lettrés redoutaient un tel épisode. Pour faire face aux événements ils continuaient à étudier les Cinq Classiques et à observer le monde avec vigilance. La sagesse millénaire leur commandait aussi de consulter les Ancêtres et les Invisibles. Pour eux, ces entités imperceptibles gardaient une grande importance dans leurs examens du monde, et les signes qu'ils avaient perçus étaient fâcheux.

Dans chaque foyer du peuple cette observance était préservée autrefois, certes plus simplement mais sous forme de rite traditionnel: un petit autel était assigné aux ancêtres, afin de ne pas les oublier, pour les respecter, leur rendre hommage, leur demander conseil et obtenir leur protection. C'était une croyance protectrice ; toute action sur le milieu, qui entraîne des modifications dans l'équilibre – comme par exemple couper un arbre, tuer un animal, célébrer un mariage – devait être soumise à l'approbation des esprits des ancêtres. Cela autorisait à agir avec circonspection, avec le respect de ce qui a précédé, et cela était fait dans le but d'éviter des conséquences néfastes. Les sujets, dans le peuple, n'avaient donc aucun sentiment de toute puissance et ils savaient qu'aucune action n'est innocente.

Cependant, depuis plusieurs décennies une ère de prospérité et de suffisance, alliée à un esprit général devenu très terre à terre, avait évincé tout respect et toute modestie.  

A l'opposé, pour l'empereur et les lettrés, il restait toujours essentiel de transmettre des savoirs, de se conformer à un ordre du monde, à des équilibres, à des énergies et des forces contraires autant que complémentaires. On ne peut s'affranchir de cela sans risquer de profonds désordres ou des catastrophes. Ils n'ignoraient pas que les Invisibles sont toujours présents.

Parmi ces entités imperceptibles se trouvent des ancêtres très lointains ; certains sont même ceux qui virent le jour au tout début de la création ; ils sont toujours clapis ici ou là dans l'espace et les milieux. Ils sont partout où les sujets vivent et interviennent dans leur vie quotidienne : dans les familles, dans les maisons, dans les cultures, dans les forêts, chez les animaux, sur les marchés. Ils circulent, invisibles, mais actifs. Ils agissent si cela est nécessaire, et si on les y contraint comme lorsque leur espace de vie est perturbé ou malmené. Ils deviennent palpables lorsque les effets de leurs actions sont venimeux et envahissants, lorsqu'ils provoquent des destructions.

Certes, on ne les voyait plus. Ou plutôt, on ne voyait plus leur importance. Les sujets pensaient que les seules choses vraies sont les choses visibles et matérielles dont on devient maître et possesseur. Les esprits des ancêtres étaient devenus bien secondaires, considérés avec désintérêt et même avec dérision.

De nombreux empereurs avant le règne de Li, eurent aussi affaire à des périodes difficiles, à des calamités. Toutes les dynasties ont traversé des épisodes compliqués.

Ces situations entravent la vie, tout comme le règne des souverains et des conseils de savants. Il faut faire front aux déséquilibres causés, faire face aux sujets qui n'ont pas tout le savoir et les connaissances nécessaires pour les appréhender.

Dans ces épisodes de péril, les sujets se raccrochent à des bouts d'explications, à des fables, à des idées merveilleuses ou tragiques. Des harangueurs éloquents et adroits montent sur les estrades des places publiques, ils offrent des causes secrètes et des explications radicales, et ils donnent le sentiment de comprendre. Tantôt on leur raconte qu'il est évident qu'ils sont châtiés, qu'une malédiction leur a été envoyée, ou qu'on veut les tromper et les manipuler, et toujours des histoires faciles et rapides qui consolent l'impuissance et la peur.

Ces moments-là sont de belles occasions pour les ambitions de tout poil, qui veulent en découdre et aspirent à prendre le pouvoir ou à s'enrichir.

Pendant son règne, l'empereur Li avait lui-même connu des événements difficiles, des malheurs, des mécontentements; son règne ne fut pas toujours facile. Mais cette fois-là, il se sentait totalement dépassé. Comment arrêter cet incendie en train de dévorer la terre, alors que la plupart des sujets restaient butés, fermaient les yeux et les oreilles, et inconséquents continuaient à entretenir leurs bûchers !

Ils méprisaient trop l'esprit invisible des ancêtres. Oublieux et insensés ils avaient d'ailleurs mutilé la représentation sacrée des trois singes de la Sagesse. En de nombreux endroits les sculptures, des fresques et des estampes avaient été vandalisées; ils ne laissaient que deux singes, celui qui se couvre les yeux pour ne pas voir et celui qui se couvre les oreilles pour ne pas entendre, mais ils saccageaient celui qui se couvre la bouche ! Ce peuple avait sombré dans une consommation maniaque, la bouche s'était transmuée en gueule dévoratrice ; il ne supportait pas cette bouche dissimulée.

 

… Il ne voyait  

ni n'entendait

ce que la bouche commettait 

Voilà où l'on en était !

 

Lorsque dans son désespoir, l'empereur Li jeta sa couronne au loin, l'ordre du monde se dirigeait à grande enjambées vers un effondrement.

Sa couronne, lancée en l'air, s'envolait droit vers le puits tout proche comme pour s'y engloutir. C'était justement le puits de la concubine Zhen, dans les Jardins de la Longévité tranquille! ce puits où autrefois cette égérie y fut jetée, à une époque dramatique où l'empire était assailli et proche de la fin.

A la seconde même qui suivit son geste impulsif, Li eut une vision incroyable. Il se demanda si elle était une hallucination ou si elle était réelle. Il vit la silhouette d'un petit être râblé jaillissant  des profondeurs invisibles de l'air: il semblait en sortir d'une commissure. Cet être était vêtu d'un ancien hanfu, et avait une tête d'amibe bulbeuse et olivâtre. Li eût le sentiment glacial que surgissait là un ancêtre très primitif, une créature élémentaire  venant du temps de la Création.

Cet être appartenait en effet à la peuplade Invisible ; il était un ancêtre très lointain. Il s'agissait d'un Kouwo Nà, le 19ème d'une longue dynastie venant du fin fond de la Création. Infiniment petit, il était cantonné dans son milieu d'où il ne sortait que rarement et brièvement. Cependant, les frontières de son univers étaient à présent attaquées par le grand feu, et elles commençaient à éclater: leur grande muraille se fissurait. Ces circonstances poussaient quelques ancêtres invisibles à sortir de leurs réserves. Le monde visible les aspirait, les incitait à  s'y introduire.

Leur invasion allait rappeler à ce monde que culbuter des limites apporte son lot d'imprévisibles…

Par une faille dans les confins de son territoire, Kouwo Nà le 19ème venait d'apercevoir une nef providentielle s'offrant à lui pour conquérir un nouveau monde. Cette nef était un hôte prodigieux: une couronne vide qui était propulsée dans l'air; elle semblait passer par là pour accueillir le passager aventureux et audacieux qu'il était. L'occasion était bienvenue pour une incursion dans le monde visible et, peut être plus si les lieux étaient propices pour s'y installer…

Kouwo Nà le 19ème se précipita et bondit pour pénétrer dans la couronne, juste avant qu'elle ne disparaisse dans le puits.

Et voilà que sur le champ, tel un anneau magique la couronne l'enceignit, se réduisit et s'ajusta à sa tête, très engageante à son égard ! Elle lui seyait comme un gant !

Sur le coup, il fut un peu embarrassé car il était devenu visible. Kouwo Nà le 19ème se trouvait face au Grand Li dont le visage était devenu aussi obscur que l'entrée du puits ; avec déférence il se pencha pour saluer l'ex-empereur. La couronne ne chuta même pas: cet événement fort insolite fit sursauter le grand Li et le tira de sa torpeur.

Li était époustouflé, éberlué, il en avait le souffle coupé. Cette vision stupéfiante le sortit aussi de sa sombre humeur: cela lui apparut immédiatement comme «Le» Signe, «La» Chance, et peut-être...  «La» Solution.  

Voilà que maintenant, la formule magique du vivant, qui est symbolisée et codée dans la couronne, faisait de Kouwo Nà le 19ème... LE souverain! Car la couronne n'est pas un objet anodin, une simple parure pour faire beau et impressionner la galerie. Non ! C'est beaucoup plus ! Entre autres, elle contient l'obscurité et la lumière, le Yin et le Yang. Elle est constituée à partir d'une équation qui figure le schéma cosmique, l'harmonie et la fonction du Vivant.

Évidemment, cette couronne ne sacre qu'un être unique : un élu, prêt à la recevoir et apte à agir.

Bien souvent, il n'est pas toujours évident de trouver cet élu. Une grande compétence, celle qui correspond aux besoins des circonstances, joue un rôle essentiel.

Autrefois par exemple, Li avait succédé à son oncle, car il était poète, calligraphe et lettré: il fut choisi car c'était ce dont la société d'alors avait besoin. Son autorité était juste et reconnue, elle rénovait tout en respectant la tradition. Li acceptait les critiques et choisissait des ministres loyaux et talentueux qu'il consultait chaque jour.

Cependant, petit à petit, le monde qu'il administrait avait perdu toute considération à l'égard du savoir et de la sagesse.

 

Demeurant loyal, le grand Li, à présent ex-empereur, fit une révérence à Kouwo Nà le 19ème: il se pencha vers lui les bras en arc, dans le geste symbolique contenant la sphère terrestre. Ainsi il le reconnaissait comme étant celui qui devait prendre sa place et les fonctions souveraines dans le monde.

Li abdiqua, se retira, et se soumit au fait que revenait à ce Kouwo Nà le pouvoir de rappeler l'Ordre du Vivant.

La couronne lui ayant échu il devait accomplir cette mission, avec son caractère propre, en utilisant ses qualités et ses pouvoirs spécifiques.

Or, Kouwo Nà était un Invisible, un des premiers ancêtres sur la Terre, parmi les premières formes de la Vie et donc aussi à l'origine des sujets humains. C'est pour cette raison que sa constitution était très simple et rustique. Par contre son habileté principale tenait à sa nature volatile; comme tous les Invisibles, lorsque sa détermination était mobilisée, il avait une prodigieuse puissance d'action. Et on ne le voyait pas venir…

Au début personne ne croyant à la fin de la dynastie de Li, on ne  prit pas en compte ce nouveau souverain. La mission de Kouwo Nà était colossale, lui-même l'ignorait car il était très primitif et n'avait pas de conscience. Il se mit en action impulsivement, son instinct lui dictant de persévérer pour augmenter sa puissance de vie.

Il ne possédait même pas d'organe pour transmettre son message; d'ailleurs il était presque sans organes de base, sans paroles. Comme muet. Mais la couronne lui permit de lancer sa mission. Elle en était l'outil magique. Il s'agissait de propager les injonctions qui s'imposaient alors pour le monde des Vivants. En l'enceignant et en s'ajustant à son anatomie singulière, elle avait pris l'aspect d'une couronne rostrale; elle était hérissée de rostres précieux, comme des éperons d'abordage.

Le premier mouvement du Souverain Kouwo Nà fut de se précipiter sur cet horrible rat obèse qui dévorait le ventre du cochon. L'élan du nouveau souverain prit le relais du pouvoir, sur la scène tragique qui avait provoqué l'abdication impulsive du grand Li. La nécessité première était de lancer une offensive pour endiguer ce carnage et cette voracité sinistre.

Subtil et léger Kouwo Nà avança. Sa constitution et son anatomie originelles lui commandaient de prendre une voie d'eau pour progresser plus aisément. Le rat bavait hargneusement. C'était une Grande Porte s'ouvrant à lui sur le monde visible, la voie royale.

 

Début du règne et premières conquêtesde Kouwo Nà le 19ème

Kouwo Nà avança, les éperons de sa couronne en avant. Il fendit les flots, se lança dans l'écume de bave du rat. Il était infiniment petit et invisible mais cette providentielle voie d'eau l'introduisait dans l'empire du monde visible. Et son règne allait s'y instaurer.

Il n'avait aucune idée de ce qu'il devait faire, comment agir. Il avançait au petit bonheur l'instinct, décidant sur le coup ce qu'il devait faire pour avancer, car il savait seulement qu'il devait avancer. Il était sans arrière-pensées puisqu'il n'en avait pas.

 

 

Il avança, par la voie des eaux, toujours plus loin. Il croisa des nefs, des jonques, des pirogues, des caïques, des barques, des canoës, des canots, nombre d'embarcations qui transportaient des matériaux, des substances, des sèves et des parfums, et des créatures vivantes.

Pris dans le flux de ces circulations effrénées, par mimétisme, il fut incité à se déplacer plus rapidement. A cette fin, il se mit à l'abordage. Utilisant les rostres de sa couronne, il harponna une petite jonque. Dès qu'il en prit possession il découvrit l'ingénieuse machinerie de l'embarcation, et l'utilisant se rendit compte qu'elle le rendait beaucoup plus puissant, plus rapide. Il en pirata les matières contenues, et ma foi, il perçut que cela aussi le développait bigrement…

Un butin, une belle conquête, sont choses qui ont généralement un pouvoir subjuguant.

Le nouvel empereur, Kouwo Nà 19e, commençait à sentir son pouvoir augmenter. Ce pouvoir, de surcroît, se révélait doublé de la capacité à se reproduire! En effet, son ventre ayant beaucoup grossi il sentit qu'il était sur le point d'engendrer ! Cela était une aubaine pour sa mission: donner naissance à un semblable et en faire un auxiliaire qui le seconderait !

Assez rapidement un Kouwo Nà junior sortit d'un pli de sa peau.

Ce nouveau-né était tout lumineux, alors que Kouwo Nà géniteur était sombre. Une brillante génération s'annonçait. A peine né, il était déjà tout prêt à commencer la conquête du monde, comme un néo-Gargantua.

L'empereur Kouwo Nà le 19ème dénomma ce premier né Excellence. Les grandes fonctions honorifiques de Second lui furent  conférées.

Ensemble, très vite, toujours par la voie des eaux, ils se lancèrent dans la conquête du monde.

Voilà donc comment à la faveur d'un monde boursouflé et en danger, à la faveur de l'abdication de l'empereur Li impuissant, Kouwo Nà surgissait de l'oubli. Il avait percé une ouverture invisible, qui allait provoquer le chaos dans le monde visible.

La création et la recréation du monde nécessitent des règnes intermittents de démolition. Or Kouwo Nà était un ancêtre primordial: il avait un statut privilégié, il était un de ceux qui pouvaient  ramener le monde aux fondamentaux de la vie, en quelque sorte repartir du début.

La couronne lui avait providentiellement conféré le pouvoir de cette mission. Et c'était juste la faute du hasard; le hasard, cet inconnu qui batifole dans le cosmos, est bien étourdissant lorsqu'il se manifeste! Il est si étonnant et si immense qu'il fait toujours dégringoler les sujets du haut de leur arrogance. Ce fut bien le cas à ce moment-là : la chose était inacceptable, car le hasard anéantissait les pouvoirs que ces sujets croyaient avoir; c'est pourquoi donc ils le refusaient mordicus! Ils étaient furieux, accusaient les savants et les lettrés d'avoir provoqué cette débâcle.

Kouwo Nà n'avait ni plan, ni intention malveillante ou bienveillante, il se trouvait juste là, à un moment où la Porte s'était ouverte. Très primitif, il était sans pensée ni conscience; il avait juste des germes prêts à s'agripper sur tout ce qui bouge, pour croître et se multiplier.

Le monde était troublé, engorgé de substances et de détritus de toutes sortes. Kouwo Nà s'y immisça, il devint un pirate dans ce gigantesque tumulte. La conséquence en fut un chaos chevauchant  le chaos précédent... comment cela allait-il se passer, et quels allaient être les dénouements ?

 

Des premiers hauts faits de la grande invasion

Une petite jonque remplie d'étoffes, de simples, et de remèdes, voguait sereinement. Le capitaine et les membres de l'équipage étaient assez replets, assez sûrs d'eux et confiants dans leurs marchés et leurs négoces en cours et à venir. Le business était florissant, la demande de produits exotiques augmentait beaucoup.

La petite jonque fut brutalement harponnée, et abordée par Kouwo Nà et son Excellence.

Le duo souverain se jeta sans pitié sur l'équipage qui appela en vain les secours.

L'équipage n'était pas du tout préparé contre ces nouveaux pirates inconnus, qui étaient apparus sans l'ombre d'une menace. Comment soupçonner ce danger! Fort de leur droit et en vertu de leurs pouvoirs acquis, Kouwo Nà et son Excellence fondirent sur les matériaux et les plantes, se les approprièrent sans scrupules.

Après avoir dévoré les fournitures trouvées dans la première jonque qu'ils avaient ainsi assaillie, Kouwo Nà et son Excellence formaient un duo galvanisé.

Fort de leur mainmise, enhardis et avides, ils se lancèrent alors à l'abordage des jonques qu'ils aperçurent à proximité.

Leur conquête démarra ainsi, sur des embarcations prises par surprise, ignorantes de l'existence de ce souverain envahisseur.

Les flottes n'étaient pas préparées à cette rencontre, et se trouvaient sans armes de contre piratage.

Dès la saisie de leurs premières embarcations, leur force s'accrut considérablement et cela leur permit de se reproduire et de donner naissance à leurs premiers semblables. Chemin d'invasion faisant, ils pouvaient se décupler, et… proliférèrent !

Après cette attaque initiale, suivirent ainsi d'innombrables détournements, dans un rythme accéléré et nourri par l'augmentation de leur puissance et de leur nombre. En une semaine, il y avait déjà eu un millier de naissances ; c'était un développement exponentiel.

Dans un premier temps, Kouwo Nà délégua son pouvoir à des commanderies. Il nomma des gouverneurs qui étaient chargés d'avancer sur des affluents pour entrer dans de nouvelles terres. Les gouverneurs furent choisis parmi les meilleurs éléments de cette première vague de naissances.

Un jour, Les armées de Kouwo Nà arrivèrent au bout du fleuve. Le spectacle en amont était assez sombre : des milliers de jonques explosées flottaient, ou sombraient dans les flots.

L'affluence fébrile et l'agitation opulente qui s'y déployaient avant cette brutale offensive, s'étaient transfigurées : il n'y avait plus qu'un panorama désert et diaphane.

Parvenus au bout de ce fleuve, il n'y avait eu aucune résistance. Devant eux, une vaste étendue d'eau offrait une perspective illimitée à leur flotte conquérante. Elle était si large qu'ils n'aperçurent pas tout de suite les embarcations qui la parcouraient. Ils eurent un temps de sidération, se mirent à l'arrêt, ils observèrent, puis bondirent. En effet ils s'avisèrent que d'immenses vaisseaux, des palais flottants croisaient sur cette immense étendue. Un horizon providentiel se découvrait devant eux.

Leur progression fut alors foudroyante, leur assaut ne rencontrait que peu de résistance. Ils saisirent et s'appropriaient un très grand nombre de ces bâtiments lourds et non armés. Cet océan prodigue les emmena fort loin, sur des rivages et dans les estuaires de nouveaux mondes.

Au bout de quelque temps, une alerte fut envoyée depuis les territoires soumis : quelques sujets transmettaient des témoignages sur les ravages commis par les armées de Kouwo Nà. Cela fit naître quelques velléités de défenses. Ainsi, une commanderie envoyée à l'assaut de l'Ouest rencontra la première résistance digne de ce nom.

L'escadre de cette commanderie était assez importante en nombre, sous les ordres de Zheng Hù, un général en chef ; il était surnommé le général  Eclair car il s'était révélé être un attaquant acharné qui multipliait très vite les conquêtes. Kouwo Nà l'avait envoyé vers l'Ouest pour cette raison: ces régions lointaines étaient opulentes, comblées et donc puissantes, il fallait par conséquent les prendre par surprise. Les sujets y étaient indépendants dans les terres situées au Nord, et indociles dans les terres du Sud. La stratégie de conquête devait par conséquent être furtive dans un premier temps, puis fulgurante, de manière à dérouter leurs populations d'enfants gâtés, sûr d'eux et désinvoltes.

Dans un premier temps l'attaque leur paraîtrait anodine et ils en dédaigneraient le danger. Cette stratégie était adroite, et l'invasion de Zheng Hù fut couronnée de succès. Toutefois, Lorsque sa troupe parvint à la sortie d'un détroit, vers le Nord, dans les eaux froides de l'Hyperborée, une flottille de coriaces drakkars, organisée et disciplinée, faisait impassiblement barrage devant la flotte de Zheng Hù. Pour tenter de percer malgré tout cette résistance locale le Général ordonna de lancer discrètement à l'eau quelques canots, dans lesquels il fit embarquer une poignée de ses meilleurs archers. La stratégie là aussi réussit assez bien. Modestement et avec grande prudence cette petite flottille d'archers fit son chemin; elle s'installa en tapinois dans un premier temps, à l'affût. Sur le terrain, ces archers disséminés, attendaient que la vigilance des locaux diminue et que le climat leur soit favorable. Après une saison pendant laquelle patiemment ils restèrent embusqués, tout en discrétion, laissant croire qu'ils avaient été tenus à distance, ils lancèrent soudainement leur assaut: grâce à cette ruse leur stratégie s'avéra efficace.

Une résistance s'organisait, certes, dans ces territoires conquis, mais elle restait inefficace et inorganisée au début. On tergiversait, on se disputait pour mettre en place des protections et des défenses. Malgré le haut niveau de civilisation que ces contrées avaient atteint, malgré leur créations sophistiquées, les armes dont elles disposaient étaient inadaptées pour répondre à cette attaque. C'était là leur talon d'Achille.

Dans de nombreux laboratoires, des maîtres chevronnés s'affairèrent alors pour inventer et élaborer des armes nouvelles: il fallait aussi rapidement que possible combattre les armées de cet empereur invincible qui semblait si prêt de son but. Il les avait paralysé et il était sur le point de les ruiner.

A partir de ce moment, l'apogée du règne de Kouwo  Nà le 19ème commenca à atteindre son acmé.

 

 

 

Le règne de Kouwo Nà, l'empereur Eboueur

A ses débuts, le règne de Kouwo Nà fut fulgurant mais il fut aussi un pouvoir intermittent. Ce nouvel empereur avait surgi des fissures qui lézardaient la terre aride, celle d'un monde calciné et desséché, qui suffoquait sous ses déchets.

Dans sa phase offensive et expansive, ce règne engloutit les débordements, réduisit les déchets et le trop plein, expurgea de nombreuses purulences qui infectaient le monde. Cela entraîna nécessairement des ruines, des destructions, car au bout de quelques mois, les attaques des armées de Kouwo Nà avaient anéanti presque toutes les matières; les combustibles qui alimentaient la fièvre des hommes, et les feux, étaient aussi dévastés. Des sujets disparaissaient, des activités s'épuisaient, des fabriques se désintégraient. Ce règne fut comme une inondation après la rupture d'un barrage ; la muraille de l'invisible avait cédé.

Cette inondation submergea tout, et mit le monde visible à genoux. Les populations subirent des dommages considérables, notamment les sujets les plus vulnérables. La plupart d'entre eux avaient été atteints par la contagion maligne, cette contagion qui finalement avait conduit le monde à être assujetti à ce nouvel empire. Leurs corps avaient été possédés par une rapacité maniaque, englués dans la voracité : le lucre et le sucre les avaient engourdis. La fièvre avait empoisonné leurs cerveaux : elle avait provoqué une quasi cécité et surdité de leur conscience, ce qui ne leur avait pas permis de pressentir ce danger.

Mais par ce cataclysme furent aussi touchés des innocents qui en subirent durement les effets: c'était en particulier le cas des enfants et des jeunes, qui, pour leur part étaient des êtres sains et lucides, mais encore impuissants et fragiles. Pour eux, le monde devint comme un désert, hostile et dépourvu des bienfaits qui favorisent le développement des jeunes pousses ; les jeux, les badinages, les exercices, les découvertes, les instructions, toutes ces ondées nourricières pour eux semblaient retenues au ciel. Le ciel semblait être un justicier intransigeant. Dans la tradition des dynasties millénaires, l'empereur est considéré comme étant fils et représentant du ciel. Or, à ce moment-là le fils du ciel, c'était en effet Kouwo Nà le purgateur, un cadet invisible qui avait accédé à la couronne  grâce à l'abdication du grand Li.

La brutale ascension de Kouwo Nà avait contribué à dégorger les voies envasées de matières et de scories. C'était en cela que résida le  bienfait de son règne. S'il fût providentiel pour cette raison, il ne pouvait néanmoins être le fondateur d'une nouvelle dynastie. En effet, un Invisible ou un ancêtre, a un rôle fondamental de tutelle et de protection, mais cela ne suffit pas pour régner, car le trône a la tâche complexe de pourvoir à la perpétuation de l'Ordre et à l'évolution du Vivant. Un Invisible, un ancêtre, tout honorable qu'il soit, ne peut donc assurer l'Ordre du monde… D'autant plus que dans la durée, les conséquences d'un tel pouvoir sont pernicieuses. C'est un retour en arrière, un ordre primitif.

D'ailleurs les dangers commencèrent à poindre après deux années d'invasion et de conquêtes; certains territoires étaient épuisés, d'autres ruinés, leurs finances et leurs trésors avaient fondu, la faim et la misère, le désespoir frappaient de nombreuses populations. L'empire de Kouwo Nà commença en grand éboueur et progressa en grand épurateur.

 

 

La distension du règne de Kouwo Nà.

Au fur et à mesure de l'avancement de ses armées, Kouwo Nà se trouva dans la nécessité de nommer des Chefs pour commander ses divisions, et leur déléguer son pouvoir. Il choisit les meilleurs combattants qu'il promut Généraux. De simples soldats devenaient généraux, et en étaient reconnaissants et tout dévoués à l'Empereur. Au début du règne, fidèles, ils obéissaient au doigt et à l'œil de l'empereur.

Après quelques grandes conquêtes et la soumission de plusieurs territoires, Kouwo Nà attribua aussi à ces généraux le pouvoir de commander les régions et pays lointains colonisés. Il leur confia l'administration des provinces.

Les Généraux acquéraient donc un pouvoir important, tout en étant loin de l'empereur. Ils s'étaient installés et vivaient sur place, ce qui leur permettait de comprendre les difficultés locales. Ils étaient donc autorisés à prendre des décisions ajustées pour faire face aux troubles, tenir au mieux dans leurs contrées. Inévitablement, l'exercice du pouvoir devenait souvent exaltant, tout en offrant quelques agréables profits.

Enivrés par ces privilèges, certains généraux furent pris d'ambition. Certains avaient bien envie de s'affranchir de l'Empereur. Ils avaient le sentiment de mieux connaître la réalité de leur territoire.

Dans certaines des contrées colonisées, émergeaient des irritations locales, des hostilités et des agressions se manifestaient contre l'envahisseur. Des indigènes de ces contrées réagissaient contre l'empire Kouwo Nà. Pour les contrecarrer des généraux appliquaient une stratégie de ruse pour détourner ces adversités. Ils avaient été instruits et initiés dans le subtil et millénaire savoir des 36 stratagèmes, ce qui leur inspirait des manœuvres ingénieuses.

Le général Tan Daoji, qui était installé dans des terres du couchant avait usé du  stratagème « Traverser la mer sans que le ciel le sache ». Ce stratagème consiste à se travestir pour ressembler au milieu dans lequel on se trouve, car ce qui est familier n'attire pas l'attention. C'est ainsi qu'il revêtit le costume local et assimila leurs croyances. Habile et silencieux il muta, et en quelques mois il  neutralisait la situation à nouveau.

Au bout d'un certain temps, évidemment ces pouvoirs locaux commencèrent à affaiblir l'autorité centrale de l'empereur. Plus les généraux étaient nombreux à devenir autonomes, plus l'empire s'étendait mais en outre la dynastie tendait à se fragiliser.

L'empire Kouwo Nà, comme tous les grands empires, finirait par s'affaiblir.

C'est bien là une loi à laquelle sont assujettis tous les empires. Une grande expansion est toujours entropique, telle une élastique qui se tend un peu trop : les particules qui la constituent s'écartent, s 'écartent, en même temps des vides s'élargissent entre elles… Au bout d'un certain moment les particules se détachent carrément; elles s'échappent par les trous de cet espace trop détendu élimé comme une vieille chaussette. Et alors… les particules partant dans tous les sens, l'élastique se casse.. l'empire trop distendu se casse lui aussi !

Par contre, l'infiniment petit subsiste. Les particules invisibles qui ont fichu le camp ont une vie éternelle, pas comme l'élastique, ou la chaussette… et elles sont toujours gagnantes dans l'affaire : libres, elles continuent à lutiner dans l'espace, prêtes à repartir et se réaglutiner pour recréer un monde, comme les empires.

L'affaiblissement d'un pouvoir avec des grands cycles qui se succèdent: la tradition millénaire connaît cela et en transmet poétiquement le savoir.

Une ancienne complainte de l'Empire se récitait et le perpétuait dans les campagnes. Comme partout, tous les enfants l'apprenaient, et tous les adultes l'oubliaient :

Une fois la conquête bien large et replète,

répartie grassement à la surface de la planète

en plusieurs bourrelets charnus et rebondis,

Le pouvoir alors repu s'assoupit. il oublie, il dénie.

Alors un ancêtre lointain, invisible, une vétille clapie

sans crier gare surgit, le dépouille et l'assujettit.

Ainsi s'effondre une vieille et longue dynastie !

Le roi est mort ? Vive le roi !

Le trône et la table des lois sont de l'infini

mandarin ou régent à l'affût toujours tapis.

Une régente était prête et surgit

la dynastie des mâles était finie

La puissance de la grande Gaï

en catimini était bien établie

le monde elle avait déjà ravi

quoi qu'il en soit…

 

Les germes d'un nouveau règne

A l'époque du Grand Li, seuls quelques sujets avaient su se protéger de la grande fièvre fatale ayant occasionné l'accession à la couronne de Kouwo Nà : il s'agissait des sages des Grands Conseils, et plusieurs Aréopages de lettrés au sein desquels étaient recrutés ces sages. Les Aréopages étaient des groupes spécialisés, certains étudiaient la géologie, d'autres la biologie, d'autres la culture, d 'autres les mathématiques et la physique, tous les savoirs avaient leurs guides.

Sous le règne de Li, tous ceux-là demeuraient dans des enceintes  hors des lieux où tout brillait, brûlait et s'agitait dans la fumée. Certes ils y pénétraient et y circulaient régulièrement pour les observer, mais ils n'y résidaient pas et ne partageaient pas le même mode de vie que celui des sujets du grand peuple. Leurs aspirations et leurs besoins matériels étaient beaucoup plus sobres et rationnels, mais néanmoins ils étaient plus libres.

Les Sages cachaient et protégeaient l'Arche d'Harmonie. l'Arche renfermait une outre contenant l'eau d'éternité et les formules sacrées de l'Ordre du Monde. Elle recelait les équations magiques pour trouver une Voie, pour utiliser le grand Chaos afin de recréer. C'était d'ailleurs grâce à cela que la résistance face à l'invasion de Kouwo Nà avait pu  modestement se constituer, puis s'accroître doucement.

Lorsque la fumée commença à se dissiper sur un monde balayé, Les sujets restés vivants étaient en plein désarroi. Leurs lucres et leurs sucres avaient fondu dans la gueule des envahisseurs! Ils se demandaient comment ils pourraient sortir de ces malheurs, restaurer et retrouver leur monde d'avant, abondant et ardent…

Le règne de Kouwo Nà commençait à s'étioler, les Sages et les divers Aéropages renforcèrent leurs divulgations pour dispenser des conseils et projets de création d'un nouveau monde.

Leurs paroles intéressèrent petit à petit de plus en plus de sujets. Mais il avait quand même fallu la misère, la faim, la souffrance, et ce grand désespoir, qui avaient brisé leur carapace et les avait rendus faibles et bien vulnérables. Alors l'intérêt et la nécessité les rendirent enfin attentifs; face à l'apocalypse qu'ils vivaient, ils y voyaient la voie de secours, pour se protéger et retrouver au moins un moyen de survivre.

Or il se trouvait qu'une figure nouvelle allait sortir de l'ombre.

Aux côtés du Grand Li, avant son abdication, il y avait un grand Ministre.

Fait inédit et novateur dans l'histoire de la dynastie Li, ce Grand Ministre était féminin, c'était une Grande Ministre. Elle avait assisté le Roi Li, y avait la fonction de Grand Conseil et une autorité reconnue.

Issue du Conseil des Savantes et Savants, des Grandes Inventrices et Inventeurs de l'Empire, la Grande Ministre Aï avait présidé à l'invention d'un vaste réseau invisible. C'était un immense cerveau terrestre matérialisé par une Toile parcourue d'influx invisibles et qui permettait de faire circuler en tous sens des volontés et des désirs. Ce réseau avait comme objectif de contribuer à l'évolution et à la cohésion du monde, à le solidariser, et le consolider; car depuis plusieurs décennies, le monde d'alors se fissurait de plus en plus.

De manière immatérielle et donc sans souiller et infecter la terre, pouvait se propager tout ce qui nourrit le corps, l'esprit et le cœur.

Lorsque Li avait abdiqué, la Grande Ministre Aï s'était retirée dans le Palais d'été. Dans son bureau cependant, elle continuait à travailler d'arrache-pied.

 

 

 

 

 

L'avènement de la Générale Aï fondatriced'une nouvelle dynastie

Un beau matin de printemps, pensant que l'heure est venue d'intervenir, Aï décide de proposer une entrevue au vieil empereur Li. L'ex-empereur réside dans le Pavillon des Esprits Réalisés, la demeure réservée aux souverains en retraite.

La Servante de Aï se rend aux Esprits Réalisés; à l'entrée du Pavillon, mains posées devant la poitrine elle salue les gardiens et leur demande de remettre à Li la calligraphie qu'elle leur confie :

 « L'humble Aï souhaite s'entretenir avec le très Honorable Li, elle le convie à un entretien dans le jardin de la longévité tranquille ».

La servante attend sur la terrasse d'entrée.

Li déplie le papier de riz et son visage s'illumine. L'invitation de la générale Aï embaume d'abord sa pensée d'une grande félicité, puis un espoir fougueux avec des turbulences grisantes, y submerge même sa tempérance de souverain… Ses yeux, son cœur et son esprit se sont défroissés dans l'instant, et se sont déployés avec l'audace immortelle des premiers bourgeons, ceux qui défient les ressauts de l'hiver finissant et rancunier.

Li se dirige vers son bureau, saisit son pinceau et le fait danser sur le papier, y traçant avec ardeur sa réponse. Il demande à son serviteur de remettre aussitôt son rouleau à la servante messagère de Aï. Le jour même comme convenu dans l'échange calligraphié à l'heure du singe, c'est-à-dire après 15h, Li sort de son pavillon pour aller retrouver la Générale Aï. Il passe devant les protecteurs, longeant le mur des neuf dragons, et arrive dans le jardin de la Longévité tranquille.

Aï est déjà présente, et s'incline devant le vieux Li, s'adressant comme il se doit au souverain qu'il est resté même sans le trône et la couronne:

 

 

— Fils du Ciel, le temps du monde est bien critique. Il apparaît nécessaire de reprendre le sceptre. * Il est l'heure de reposer le jade à côté du pilier de la terre.

Le langage utilisé par Aï suggère symboliquement les actions qu'elle propose à l'ex-empereur, en se référant aux préceptes et à la sagesse millénaire. Le jade est une pierre protectrice qui écarte le mal et apporte une meilleure vie, il symbolise le pouvoir absolu ; dans les cérémonies l'empereur doit arborer le sceptre de jade. Le jade s'écrit avec un signe dessinant l'arbre cosmique: trois traits horizontaux reliés par un pilier, représentant le ciel, la terre, la royauté intermédiaire, et accompagnés d'une goutte posée au pied du pilier.

Li lui répond dans le même registre symbolique, en utilisant une formule empruntée au Tàiji, l'art martial de « l'élévation suprême » :

— Honorable Aï, quelle voie vous semble se manifester pour  avancer, fendre, et repousser le rat fou ?