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À partir de quinze nouvelles, l'auteure nous entraîne dans la forêt des liens qui constituent l'être de chacun. Ils sont familiaux, s'illustrant dans l'ambivalence d'un départ ou la quête d'amour paternel. Ils deviennent électifs, au travers de la complicité amicale ou de l'attachement à un pays. Ils se font intimes, plongeant dans la profondeur de soi ou la rencontre amoureuse. Faits pour relier, les liens se font parfois chaînes ou se distendent jusqu'à la dé-liaison.
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Seitenzahl: 308
Veröffentlichungsjahr: 2020
« Ce que je suis,
ce sont les liens que je tisse avec les autres. »
Albert JACQUARD (1925-2013)
Les textes gais ou tristes qui suivent pourraient paraître comme autant d’histoires banales s’il ne s’agissait d’histoires de vies, de moments d’existence importants pour ceux qui les vivent.
Il y est question de liens. Ces liens interpersonnels qui fondent les relations, les affects, mais aussi les représentations, les statuts ou les situations. Ils sont liens de filiation, fraternité, famille, amitié, de travail ou de société. Ils s’exposent dans la proximité entre individus ou l’appartenance à un groupe, quelles que soient la période de la vie des personnes ou l’époque de l’Histoire.
Chacun établit un mode particulier d’être à l’autre, aux autres, et d’abord à soi-même. L’image de soi devient l’interface de l’histoire entre soi et les autres. Le lien avec soi-même se construit dans le rapport à l’autre, dans la relation, l’altérité.
Parce que la vie c’est le mouvement, les fils entrelacés de nos liens constituent la chaîne et la trame de l’étoffe de notre être en perpétuelle évolution. Cela que l’on éprouve plein ou vide, rupture ou harmonie, qu’ils nous entraînent dans l’ordre ou le désordre, l’amour ou la contrainte, le consensus ou la violence.
À chacun sa stratégie selon sa fragilité, sa dépendance, son rythme, sa capacité à prendre en charge sa destinée. Pour certains, il s’agit parfois de stratégie de survie. Un jour, un destin, une rencontre permettent la création de nouveaux liens qui seront importants pour la personne.
Ces liens, on les voudrait irréprochables, traits d’union qui attachent, nouent, relient, libèrent, alors que parfois, dans la « dé-liaison », ils se distendent, lâchent, cassent et nous cassent, ou semblables à des laisses nous enchaînent.
Liens ou chaînes ? À chacun sa réponse.
Frère de cœur
Ennemis déclarés
Un lieu, un temps, un fait
Au pays des souvenirs
Chemins croisés
Chercheur de bonheur
Au bout du couloir
Connivences
Mutation
Tentation
En quête
Patience
Fait divers
Voyage vers soi
L’embarras d’un choix
Arrivée devant l’entrée, je marque un temps d’arrêt.
Instinctivement, je respire amplement avant d’aller plus loin, puis j’entre.
La porte vitrée poussée avec précaution, sans bruit, comme si déjà il était question de se mettre en harmonie avec l’atmosphère des lieux, je pénètre dans un autre monde.
Aussitôt une légère odeur de cuisine du repas passé ou à venir se mêle à celle du chocolat du goûter et arrive jusqu’à moi.
À ma gauche, une inscription sur le mur se détache en gros caractères :
« Toute personne étrangère au service est priée de se faire connaître ».
Comment en serait-il autrement, le bureau de la secrétaire est largement ouvert sur ce vestibule, véritable sas de transition entre le dehors et le dedans.
Pour la ixième fois depuis quelques semaines que je fréquente ce lieu, je dois annoncer mon intention de visite et pour la ixième fois, un demi-sourire lunaire s’offre à moi :
« Chambre 305, 3e étage »… avec quelques variantes, « mais je crois qu’elle est dans la salle ».
Autre éventualité : « elle est dans sa chambre », ou bien le plus souvent en désignant Charlotte, « elle est là, elle vous attend ».
Tout est calme, silence dans cette salle commune.
Seul le grincement d’un fauteuil roulant qui avance lentement vers moi anime les lieux, bientôt suivi du bruit d’une canne qui claudique dans un couloir tout proche.
Pourtant plusieurs personnes sont là, installées, habitant cet espace, les mains sagement sur les genoux ou les bras croisés.
Jetant un coup d’œil autour de moi, je constate en effet que cette pièce d’entrée semble, au fil du temps, se transformer en salle d’attente, ou d’attentes pour quelques-uns, toujours les mêmes. Tandis que les autres pensionnaires restent dans la salle commune, assis devant la télévision ou intéressés par les activités proposées, les occupants des lieux paraissent avoir choisi cette pièce, chacun ayant une place qu’on pourrait croire réservée.
Qu’ont-elles en commun toutes ces personnes réunies là ?
La solitude ou l’isolement vécus à l’extérieur les ont probablement amenées à intégrer la résidence, dernier lieu d’accueil de vies bien remplies.
Le plus souvent silencieuses, elles sont là, de faction, guettant, prévoyant, escomptant, espérant.
Rester là, attendre la venue de quelqu’un, compter sur cette venue, attendre que se produise un fait, que quelque chose se passe. Patienter un temps, un moment, une éternité.
Qui saurait dire ?
Espérer un signe de l’extérieur dans une pièce qu’on nomme « entrée » alors qu’elle fait aussi sortie.
Une phrase de Cesare Pavese me revient alors en mémoire comme si elle était destinée à ce lieu, à ces personnes assises là devant moi.
« Attendre est encore une occupation.
C’est ne rien attendre qui est terrible. »
C’est dans ce lieu, qu’aujourd’hui, je vais retrouver Charlotte, mon ancienne voisine que je viens visiter.
Juste face à moi, assis sur une chaise plaquée contre le mur et en aplomb de la pendule, l’homme dit « le professeur » est là. Il attend impassible, l’improbable venue d’un parent, d’un ami, mais plus sûrement le passage d’un « n’importe qui », un visage nouveau, un bonjour poli, peut-être avec un peu de chance, un sourire.
Il y répondra du bout des lèvres, distant, comme s’il n’était pas concerné. Souvent mutique, il reste des heures dans cet endroit, sans doute le plus animé des lieux par ses allées et venues incessantes, ne cesse de regarder sa montre, 10, 20 fois comme si ce geste allait accélérer le temps.
Il passe pour avoir « un foutu caractère », peu aimable avec les autres pensionnaires, toujours à reprendre l’un ou l’autre sur sa façon de s’exprimer, d’où son surnom. L’autre jour, pour la première fois, c’est à moi qu’il s’est adressé. Charlotte m’avait accompagnée jusque dans ce lieu de passage incontournable et, hésitant à remonter dans sa chambre pour quelques minutes avant le goûter, s’était inquiétée de l’heure.
« Presque 5 heures », lui ai-je répondu.
« Non, Madame, on dit 17 heures, 5 heures, c’est le matin », a rectifié « le professeur » dans mon dos, se mêlant à la conversation.
« Vous avez parfaitement raison, Monsieur, c’est une erreur de ma part », ai-je rapidement répondu avant de dire au revoir à Charlotte et, gentiment malicieuse, je me suis retournée :
« Je vous dis bonsoir, Monsieur, il est 17 heures précises… je pense que c’est le moment du goûter. »
Quelque chose qui ressemblait à un grognement et se voulait, peut-être, être « un bonsoir » m’a répondu. Je sais depuis ce jour pour l’avoir observé que, désormais, avant de détourner la tête en signe d’indifférence devant ma main tendue pour le saluer, une légère lueur éclaire ses yeux sombres lorsqu’il me voit. J’ai même eu droit à un semblant de sourire la dernière fois que nous nous sommes vus.
C’est un peu comme un jeu entre nous, un jeu dont nous créons les règles au gré de nos rencontres, un jeu qui ne va pas de soi. J’ai le sentiment d’apprivoiser cette relation et pourtant, lui reste maître de ce jeu comme s’il me disait : « ma confiance se gagne ».
Je finis par repérer les habitués des lieux au fur et à mesure de mes visites.
Je m’inquiète de la santé de Charlotte quand « la cantatrice », ancienne chanteuse du Grand-Théâtre, toute de rouge vêtue, traverse le hall d’un pas aussi alerte que le lui permettent ses 94 ans bien portés. Mettant sa main sur sa bouche, elle envoie un baiser à la ronde comme en représentation. Chacun des occupants du lieu y a droit. Elle part, dit-elle, chez sa fille pour la journée, accompagnée de son gendre dont elle tient le bras avec cérémonie.
Au passage, montrant la teinte noir de jais de sa coiffure qu’elle estime très réussie, elle recommande à l’une des pensionnaires assises là d’utiliser les soins de la coiffeuse :
« Ça ne vous fera pas de mal. Vous ne devez pas souvent vous regarder dans la glace. »
C’est dit, sans trop de ménagement, mais c’est dit. À la suite de quoi elle obtient un haussement d’épaules, sitôt le dos tourné, et un commentaire inaudible par le reste de l’assistance, mais qui ne semble pas en sa faveur.
Se ravisant, elle fait quelques pas en arrière et s’adresse à Charlotte qui a toute son amitié, lui parlant dans le creux de l’oreille. Je crois comprendre qu’il s’agira avec quelques autres de ses relations choisies de se retrouver dans sa chambre le jour suivant pour fêter ensemble son anniversaire, bien sûr, « au champagne » qu’elle vient de recevoir.
Le calme retombe quelques secondes, le temps de reprendre une conversation pas toujours aisée. Je m’aperçois que si je ne faisais pas preuve d’imagination avec mon amie les sujets se limiteraient à quelques banalités, à un univers de plus en plus restreint où chacun des interlocuteurs ne serait plus à sa place. Deux mondes différents qui se rencontrent et dont l’interface se réduit avec le temps.
Elle me téléphone pour réclamer ma visite. Elle est impatiente et heureuse de me rencontrer, pourtant, très vite, elle semble être distraite par ce qui se passe autour d’elle malgré ma présence ou feint de l’ignorer.
L’autre jour, alors que j’avais dû batailler avec mon emploi du temps pour lui rendre visite, à peine avions-nous échangé quelques mots qu’elle me quittait sans rien dire, faisant aller les roues de son fauteuil roulant avec une certaine dextérité.
Où allait-elle ? Saluer une pensionnaire qu’elle n’avait pas encore vue de la journée. Ne la voyant pas revenir, au bout de dix longues minutes, je les rejoignais continuant ainsi la visite à trois, Charlotte m’expliquant « que la personne était quelqu’un d’adorable ».
Je pensais avec plaisir que mon amie s’intégrait bien, sa venue dans les lieux étant encore récente. Peut-être est-ce ce qu’elle voulait me faire comprendre, elle qui refusait jusqu’alors de quitter son « chez elle », mais que, malgré tout, elle avait accepté de faire par manque d’autre solution.
Avait-elle créé quelques liens ? Tentait-elle de se détacher des anciens ? Ou bien était-ce une façon de dire que malgré toutes les contraintes qu’on lui imposait et qu’elle ne pouvait maîtriser, elle restait maîtresse des relations à établir ?
À cet instant, du bout du menton, elle me désigne quelqu’un à qui je n’avais pas encore prêté attention :
« C’est le clodo. Ici, on l’appelle comme ça ».
Quittant l’ascenseur, le « clodo », sous-entendu le clochard, qui porte sur son visage les marques de sa vie passée, celles d’une existence trop arrosée et sur son corps boiteux les restes de quelque bagarre, ne fait que passer. Il n’a d’ailleurs pas sa place parmi les occupants du hall car nouvellement arrivé.
Il n’a pas eu le temps d’être « classé » par son entourage.
« On le situe pas bien encore, il est bizarre, celui-là. »
Charlotte semble se faire l’écho du jugement des autres pensionnaires et détourne rapidement son regard du « personnage ».
Au fil de la conversation, je crois comprendre qu’un classement est établi parmi ceux qui résident dans les lieux : au ressenti, à l’impression. Comme chez les enfants, il y a les « gentils » et les « méchants ». Cela a pour conséquence d’adresser la parole aux uns et d’ignorer volontairement les autres. Ces derniers sont à différencier de la tranche intermédiaire, ceux avec qui on ne peut établir aucune relation, perdus dans leur monde ou isolés de par leur infirmité.
Les premiers sont ceux avec qui il est possible de discuter un moment, éventuellement de se faire des confidences, d’établir quelques liens parfois au moment du repas et qu’on reprend après la sieste. Les seconds sont ceux vus comme hargneux, capricieux ou qui, me dit-on, « se croient descendants de la cuisse de Jupiter », des gens infréquentables, à moins que n’interviennent une révision fort aléatoire de ce jugement.
Parmi les premiers, il y a Jean-Louis, le plus valide de tous, grand, fort. Il vient de s’asseoir quelques minutes plus tôt près du fauteuil de Charlotte.
« Un homme toujours prêt à rendre service, un homme au grand cœur et qui de ce fait est souvent mis à contribution par les pensionnaires et les employés », me dit Charlotte lors de notre présentation. Voyant le professeur se pencher sur sa montre, prévenant, il lui donne l’heure et croit le rassurer :
« Il y a encore 2 heures avant le repas. »
L’autre lui répond qu’il a bien remarqué, qu’il sait encore lire l’heure et la conversation ne va pas au-delà.
« Je n’ai pas de chance aujourd’hui », me dit Jean-Louis, « c’est pourtant un homme très intéressant quand il se donne la peine de parler. »
J’apprends que « le professeur est de bonne famille, qu’il a laissé sa maison pour les œuvres du lieu, mais qu’il ne veut pas que tout le monde le sache. »
Charlotte semblant apprécier la présence de Jean-Louis, nous restons exceptionnellement dans le hall d’entrée tandis qu’une grande dame mince se déplaçant avec un déambulateur vient s’asseoir près de nous, légèrement essoufflée :
« On peut pas toujours regarder le journal, de toute manière, moi, j’y vois plus », dit-elle à notre adresse comme pour excuser sa présence près de nous.
« J’attends personne, je me promène, ça m’occupe… Le kiné dit qu’il faut marcher. Je vais doucement, je fais un arrêt et je repars. »
D’ailleurs sa phrase est à peine terminée qu’elle est déjà repartie sans entendre la tentative de présentation de ma voisine :
« Madame tenait un manège et faisait aller la queue de Mickey au-dessus de la tête des enfants. Tu as connu ça, toi, non ? », me demande Charlotte, affectant d’avoir l’air intéressé, puis plus bas, « Tu sais, ici, on voit de tout. »
Un petit silence et elle reprend tournant son fauteuil vers moi pour plus de confidentialité :
« C’est comme celle d’en face, elle dit qu’elle était mariée à un banquier et habitait sur l’avenue, tu parles, c’était la bonne du banquier. Je le sais parce que Mme Bertrant la voyait faire ses courses et… ses patrons n’étaient pas commodes. »
Je comprends aussi qu’on peut se refaire une histoire, parfois en travestissant un peu la réalité ou en l’embellissant lorsqu’on entre dans la maison de retraite.
« Ça ne fait de mal à personne et on se refait une autre image, un peu comme si on refaisait sa vie aux endroits les plus moches », conclut Charlotte avec philosophie et indulgence. Puis, marquant un temps d’arrêt, elle ponctue d’un air convaincu :
« Cependant, si à ce moment-là, par malheur, on trouve quelqu’un qui vous a connu "avant"… alors, celui-là, ou celle-là, il vaut mieux l’éviter !… Sinon tu es rayé de la carte et au banc des délaissés. »
Charlotte, elle, a un passé bien rempli dont elle est assez fière et dit ne pas avoir à s’inventer une histoire. D’ailleurs, les diplômes qu’elle a tenu à afficher sur le mur de sa chambre attestent que la Régie des Tabacs lui a reconnu toutes les qualités nécessaires à son commerce.
Elle a tenu un bar - bureau de tabac qui lui a permis des rencontres nombreuses et variées. Aussi, rencontrer une « ancienne connaissance » d’avant son entrée à la maison de retraite est matière à établir des liens à partir de ce bout de vie commun. C’est l’occasion de passer et repasser le film dans sa mémoire parce que le passé, c’est ce dont on se souvient le mieux.
Charlotte m’interroge alors pour savoir si je connaissais déjà Jean-Louis qui, me dit-elle, a habité notre quartier quelques années, mais peut-être était-ce avant que je n’y vienne ? Celui-ci, très poli, fait mine de se lever afin que nous puissions profiter de notre rencontre à deux. Cependant, il prolonge encore sa présence, car Charlotte se lance dans des explications sur l’ancien lieu d’habitation de Jean-Louis et le prend à témoin sur la vie du quartier à cette époque-là.
Ensemble, ils brassent leurs souvenirs.
Deux employées de services poussent un chariot rempli de produits ménagers et de balais. Elles regagnent l’ascenseur tout en disant quelques mots gentils à l’assistance, notamment à une personne à forte corpulence, mais très valide qui se dirige vers le petit groupe que nous formons Charlotte, Jean-Louis et moi-même.
Elle tend une main chaleureuse à chacun. Il s’agit de la directrice de l’établissement. Charlotte me présente avec tous les qualificatifs élogieux possibles, fière de pouvoir souligner les liens d’amitié forgés au cours des années précédentes.
« Voyez, c’est presque ma seule visite, si je l’avais pas, qui se soucierait de moi, Madame ? J’ai plus personne. Elle est comme ma sœur. »
La directrice ne relève pas la remarque, mais d’une manière positive souligne la bonne intégration de Charlotte dans son nouveau lieu de vie. Elle lui propose de faire partie de quelques groupes internes, pourquoi pas le « Conseil social » créé dans l’idée de responsabiliser chacun pour le bien de tous. Elle pourra y faire quelques propositions améliorant la vie des pensionnaires. Se tournant vers moi, et profitant du fait que ses deux autres interlocuteurs ont repris leur conversation, elle me dit son souci de faire participer chacun et en particulier ceux qui ont peu de contacts avec l’extérieur afin de créer ou maintenir des liens sociaux.
Un homme qui semble encore jeune, quelque peu « simplet » et qui n’a pas trop les faveurs des autres pensionnaires, arrive et vient s’asseoir en face de moi contre l’autre mur.
Charlotte m’explique que depuis que sa mère l’a rejoint comme pensionnaire dans la maison de retraite, il est beaucoup plus calme et se tient plus correctement. Il faut dire qu’il y a quelque temps, attendant dans le couloir que Charlotte descende de sa chambre comme elle me l’avait fait dire, j’avais alors eu droit aux assauts affectueux du garçon. Il insistait pour me caresser le visage et au-delà, prenait ma main afin que nous allions ensemble nous promener.
« Il fait ça à toutes les personnes nouvelles, sa mère lui manque », m’avait-on dit comme pour l’excuser.
Je lui avais alors gentiment expliqué que son attitude n’était pas possible, que cela ne se faisait pas.
« Non ? », m’avait-il répondu l’air surpris et interrogatif semblant étonné de ma réaction.
Cela ne l’empêche pas de renouveler sa tentative lorsqu’il me voit. Aujourd’hui, sa mère ne tarde pas à le rejoindre, s’assoit près de lui et affectueusement lui tapote la jambe de pantalon en lui faisant remarquer qu’il ne fait attention à rien. Il a encore sali son pantalon. Puis elle cherche mon regard espérant y lire sans doute approbation pour son attitude et indulgence pour ce fils qui semble avoir une soixantaine d’années.
La conversation est à nouveau interrompue par le passage de deux animatrices soutenant « la grand-mère du second », « une gentille personne, c’est une ancienne institutrice » qui souffre d’une jambe, mais tient à rejoindre les autres pour le goûter.
« Elle est rigolote et a toujours le moral », m’assure Charlotte tout bas.
J’ai alors droit aux présentations auxquelles je réponds de bonne grâce en me levant.
Au fur et à mesure de mes visites, je finis par connaître le petit monde des relations privilégiées de Charlotte, je dis bien relations, me souvenant de l’une de ses remarques quelques jours plus tôt. L’un des pensionnaires avait dit à Charlotte, en parlant d’une personne qui prenait ses repas à la même table :
« Alors elle est souffrante votre amie, elle ne mangera pas avec vous ? », espérant peut-être prendre sa place.
Charlotte lui avait vertement répondu :
« Ici, monsieur, je n’ai pas d’amis, je n’en aurai jamais. Je n’ai que des relations ! », le « monsieur » accusant volontairement la différence et la frontière à ne pas franchir.
Quelque temps après, lors d’une nouvelle visite, je rejoins Charlotte dans sa chambre. Elle m’attend sur son fauteuil, prête à prendre l’ascenseur qui conduit à la salle de réception. Je remarque le joli foulard qu’elle a posé pudiquement à l’emplacement de sa jambe absente ainsi que sa nouvelle veste jetée négligemment sur les épaules. Je lui fais part de mon observation et du fait que je trouve l’ensemble ravissant. Ce à quoi elle répond qu’il s’agit de vieilleries pour ne pas avoir l’air d’avoir fait quelques frais superflus, mais s’en montre très heureuse.
Au cours des mois précédents, mon amie, alors encore ma voisine, avait été hospitalisée à maintes reprises pour les conséquences de son diabète. L’amputation d’une jambe n’avait pu être évitée ainsi qu’une partie du pied restant, ce qui la rendait totalement dépendante.
Les différentes structures qui l’avaient successivement accueillie au cours de l’aggravation de sa maladie n’étaient pas fâchées de la voir partir tant elle avait des exigences et faisait tout pour être désagréable, espérant chaque fois être renvoyée chez elle. Malgré toutes ses tentatives et les essais de plusieurs solutions pour rester à son domicile, finalement, elle avait dû se résoudre à partir dans une maison de retraite qu’en plus elle n’avait pas choisie.
Ce temps de recherche et la mutilation de son corps l’avaient rendue agressive, révoltée, préférant, disait-elle, « en finir plutôt que de se retrouver avec les vieux » et rendaient ses soins problématiques.
Puis le moment venu, elle avait dû accepter l’évidence : il lui était impossible de vivre dans son appartement bien que le voisinage lui ait été temporairement d’un grand secours. Mais les bonnes volontés s’usent et finalement je me retrouvais à être une des rares personnes à lui rendre visite.
Ce jour-là, aussitôt l’entrée passée, je remarque Charlotte et Jean-Louis assis l’un près de l’autre, elle sur son fauteuil roulant, lui sur une chaise lui faisant face. Je fais semblant d’ignorer la main de mon amie posée sur le genou de son compagnon et le regard tendre qu’ils échangent.
J’arrive en pleine évocation du temps où, jeune, elle ne manquait aucune des opérettes présentées au Grand-Théâtre. C’était, disait-elle, son « péché mignon » en évoquant certains airs qui semblent connus de son voisin et cette évocation paraît créer une grande connivence entre eux.
Charlotte m’explique que son compagnon a fait du théâtre, joué du piano et connaît tous les airs d’opéra, « ayant fait le conservatoire ». Après quoi, Jean-Louis poliment fait mine de se retirer, « afin, dit-il, de nous laisser converser librement ».
Finalement, il n’en fait rien, retenu par Charlotte qui tient absolument à vanter tous les mérites de Jean-Louis, tandis que celui-ci me confie qu’il va voir toutes les semaines sa mère, ancienne institutrice, dans sa maison de retraite. Il est accompagné par un ami médecin qui le véhicule.
Pressentant que la conversation peut se dérouler sans ma présence, j’écourte ma visite, programmant ma prochaine visite pour le jeudi suivant, car j’ai compris au cours de nos échanges qu’à ce moment-là Jean-Louis sera auprès de sa mère.
Je me présente donc le jeudi suivant.
Habituellement, mon amie est quelque peu décoiffée, à force de poser sa tête sur l’appui-tête du fauteuil. J’observe du coin de l’œil qu’elle a probablement eu recours à la coiffeuse qui vient une fois par semaine. Je trouve Charlotte légèrement maquillée, les ongles vernis, et lui dis combien elle est charmante ainsi.
Coquette, elle minaude un peu et semble ne pas vouloir parler de ce changement, trouvant une explication à tout, niant l’avoir fait de son propre chef. Ses lèvres sont rosies pour les avoir pincées avant mon arrivée sans faire attention, dit-elle, ses ongles ont été colorés par l’esthéticienne pour la remercier d’avoir accepté de servir de modèle pour la coiffeuse. Cette attitude de déni, elle l’aura plusieurs fois, trouvant toujours un prétexte comme si elle ne voulait pas montrer son implication dans les changements survenus sur sa personne.
Par contre, elle s’étend longuement sur l’idée de Jean-Louis de l’amener avec lui voir sa mère, accompagnés de l’ami médecin. La chose se fera dans quelque temps. Elle est toute joie, tout sourire, tout lui semble merveilleux pendant que je m’interroge sur la possibilité d’une telle éventualité. Et nous en restons là de ses projets, d’ailleurs souvent interrompues par l’un ou l’autre des pensionnaires en quête d’un peu d’attention et d’échanges.
Prise par de multiples occupations, j’avais laissé passer quelque temps après cette rencontre, mais Charlotte m’avait téléphoné, s’inquiétant de ma santé et de ma prochaine visite qui lui paraissait bien lointaine. Je devinais que les raisons que j’avais évoquées lui semblaient secondaires par rapport à ma présence auprès d’elle et elle m’avait dit :
« Les choses matérielles peuvent toujours attendre, je croyais le contraire quand j’étais jeune… et j’ai perdu beaucoup de temps à les faire. »
Je n’avais pas osé demander à quoi elle aurait pu occuper son temps, mais je pensais avoir compris. Aussi avais-je raccourci mon emploi du temps pour la retrouver le lendemain.
Sur les indications de la secrétaire, je rejoins à nouveau Charlotte dans sa chambre et nous descendons ensemble. Jean-Louis attend à la porte de l’ascenseur et nous accueille avec un large sourire. Tout semble d’une parfaite coordination, comme si le rendez-vous avait été pris et l’habitude engagée.
Désormais, Jean-Louis tutoie Charlotte et elle me dit en le regardant :
« Voilà mon ange-gardien. C’est comme ça que les autres l’appellent parce qu’il vient toujours me voir, c’est mon frère de cœur. »
Je trouve cette formule sympathique et pleine de tendresse.
L’entretien dure peu de temps dans ce lieu, car très vite tous deux m’entraînent dans le couloir menant au réfectoire. Les murs nouvellement peints d’une couleur coquille d’œuf supportent, alignés, de nombreux cadres assez imposants par leur taille où, en noir et blanc, je reconnais sur les photos quelques têtes déjà rencontrées.
Le photographe a mis tout son talent, et un talent certain, à montrer la beauté de ces visages sous ces cheveux blanchis, jouant subtilement avec la lumière, soulignant contrastes et lignes. Parmi ces portraits à l’occupant unique figurent ceux de mes amis, mais ensemble, comme le sont ceux des deux seuls couples pensionnaires de l’établissement. Sur la photo, Jean-Louis, en arrière-plan, pose les mains sur les épaules de Charlotte dans un geste protecteur.
Avec ce cliché qu’ils me montrent, veulent-ils officialiser la relation de grande proximité qui les unit et semble les rendre inséparables ? C’est ce que j’en conclus tout en admirant le rendu de la photo. Le photographe a su rendre toute la tendresse qui ressort de ce couple préparé et endimanché comme un jour de fête.
Les jours de visite suivants, je retrouve Charlotte et Jean-Louis toujours très proches, elle de plus en plus rayonnante et lui de plus en plus attentif à ses moindres souhaits, devançant même ses désirs, toujours prévenant.
Chacun met l’autre en valeur dans les faits du quotidien ou ceux de leur vie antérieure respective.
Finalement, je visite les deux sous les regards quelque peu envieux de ceux qui nous entourent. Jalousement, Charlotte privilégie ces rendez-vous, chassant presque les importuns qui osent les interrompre par quelques tentatives que ce soit. Pour mieux les écarter, elle peut parfois même se montrer agressive et presque cruelle dans ces propos. Mal à l’aise, je tente alors d’atténuer la décharge verbale par un sourire, un mot gentil.
Charlotte est dans sa bulle à l’abri de tout, heureuse.
Ce bonheur va durer trois ou quatre mois.
Ce jeudi après-midi, à peine ai-je franchi le seuil de la porte d’entrée que Jean-Louis s’avance vers moi, seul, le visage ravagé par l’inquiétude : Charlotte, le matin-même, a fait un malaise grave.
Elle m’attend dans sa chambre.
Je me penche sur elle, elle balbutie quelques paroles à peine audibles :
« Merci d’être venue. Ils m’ont droguée pour que je n’aie pas mal », et à peine les a-t-elle prononcées qu’elle tombe dans un sommeil profond au souffle hésitant.
Après avoir passé un court moment avec Jean-Louis, je m’informe auprès du personnel de l’état de santé de Charlotte. Elle doit être hospitalisée le lendemain.
Il n’y aura pas de lendemain pour Charlotte.
Jean-Louis, lui, toujours vaillant, a repris son service auprès des pensionnaires les plus démunis, mais « plus rien n’est pareil, maintenant », m’a-t-il confié :
« Je n’ai été le frère que d’un seul cœur. »
Dans le paysage riant et coloré de Chalosse était un petit village bien calme où il semblait faire bon vivre. Enfin, chacun le croyait, ou presque, jusqu’à ce que le fait qui va suivre ait apporté un certain désordre dans la commune.
L’agglomération présentait au visiteur deux parties : ainsi, le vieux bourg regardait de toute sa hauteur de colline le quartier du bas où régnaient des habitations plus récentes. L’un et l’autre lieu étaient fiers de posséder une église ancienne du XVIIe siècle. Un cimetière entourait au plus près chacun des édifices.
Ce matin-là, c’était dans le cimetière du bas que se passait un évènement inhabituel. Sur le côté droit, juste à l’entrée, à côté d’un if majestueux, une tombe restait béante à l’intention d’Alphonse.
Tenue à distance du lieu, la foule du cortège toute de noir vêtue écoutait, médusée, les propos de son maire empêtré dans des explications gênées. En substance, chacun avait fini par comprendre l’incroyable nouvelle.
« L’enterrement d’Alphonse ne peut avoir lieu », entendait-on chuchoter.
Une interdiction d’inhumer ce « pauvre malheureux du Peyrat », c’était le nom de sa maison, venait d’être confirmée. Le convoi funèbre ne pouvait approcher des nouvelles concessions où se trouvait celle portant le numéro 31.
Le maire, un papier à la main, avait pour la circonstance ceint son écharpe et usait de sa fonction de responsable de la police des cimetières, fonction qu’il espérait bien conserver avec quelques autres si les prochaines élections lui étaient favorables. Et cette histoire d’interdiction n’allait pas arranger ses affaires, avait-il pensé, mais son devoir le guidait. Il avait donc engagé ses concitoyens à rejoindre, à l’opposé des concessions nouvelles, le dépositoire communal où étaient accueillis les cercueils attendant leur transfert.
La dépouille du défunt y serait donc acheminée.
Entre le refus du maire et la procédure engagée par la famille d’Alphonse en la personne de son fils Ernest parti en guerre contre la commune, l’affaire allait durer près de 24 mois.
De mémoire de villageois, l’évènement n’avait jamais eu son pareil !
L’histoire avait ses racines de nombreuses années en arrière.
« C’est pas très beau tout ça », avait dit l’Augustine qui avait fait sa communion solennelle avec le défunt et toujours entretenu de bonnes relations avec lui.
« Je vous le dis, même jeune, son frère Albert avait le diable au corps, toujours à faire des histoires et maintenant, ça continue, aucun respect pour la famille. »
En vaillants défenseurs de ce dernier, plusieurs voisins s’étaient réunis et bientôt deux camps s’affrontaient verbalement, tandis que monsieur le maire cherchait à ramener le calme.
Que s’était-il passé pour ainsi dresser la moitié du village contre l’autre à travers les partisans d’Albert, d’où semblait venir le mal, et ceux partageant des sentiments d’apitoiement pour ce dernier épisode de la fin d’Alphonse en ce bas monde ?
Ils avaient les mêmes initiales, A.L., mais la similitude entre les deux hommes ou, pour plus de précision, entre les deux frères, s’arrêtait au nom partagé, Lostalet.
L’un s’appelait Albert, l’autre Alphonse.
Le premier, Albert, était l’aîné. Tous connaissaient sa grande taille qui le faisait remarquer les jours de marché sur la place du chef-lieu de canton. Mince, ou plutôt maigre, il avait l’allure dégingandée et traînarde comme s’il portait sur ses épaules tous les péchés du monde. Son béret, vissé sur la tête et toujours en avant qu’il vente ou qu’il fasse soleil, faisait partie intégrante de sa silhouette.
Il faut dire qu’Albert avait eu du mal à venir au monde. Il avait fallu des années d’attente de la famille au grand complet, partagées entre espoir et désespoir, auxquelles s’était ajoutée la grossesse difficile de sa mère.
Enfin, il était venu ce chérubin, objet de tous les soins et de toutes les projections paternelles, car pour « le Père » avoir un héritier et transmettre sa terre était d’une importance capitale.
Pendant quelques mois, la famille, sur une idée de « la Mémé » qui en avait vu d’autres, allait tenter de combattre l’aspect chétif de l’enfant.
« Donnez-lui donc le bon lait de la vache, la rousse qui avait remporté le concours des comices agricoles de la sous-préfecture », avait-elle conseillé, cette proposition entérinée par tous n’avait pas, hélas, donné les résultats attendus.
Malgré les diverses attentions prodiguées, le garçon grandissait « un peu souffreteux », disait-on. Monopolisant l’intérêt de chacun, il en tirait malgré tout de multiples avantages.
Et voilà que, quelque six ans plus tard, l’arrivée d’Alphonse avait mis un terme à cette période bénie. Albert n’avait jamais pardonné à son frère cette venue que l’on n’attendait même pas, mais qui avait désorganisé son monde en détournant toute la sollicitude qui lui était réservée. Il lui en voulait terriblement à ce nouvel arrivant si petit alors que lui-même s’étirait à n’en plus finir avec ses genoux cagneux qui lui faisaient mal à force de grandir.
Quant à Alphonse qui, disait-on « poussait comme un champignon », il ne posait aucun problème et se montrait satisfait de tout. Il était jovial, rondelet et petit. Sa taille, dès son jeune âge, l’avait fait surnommer « lou petiot » par sa grand-mère et ce surnom lui était resté, même dans le voisinage. Lorsque « la Mémé » prononçait le terme de « petiot », Albert voyait là un surcroit de tendresse de la part de l’aimable aïeule vis-à-vis d’Alphonse et il enrageait.
Les années passant, le cadet trouvait qu’avoir l’âge d’Albert était précieux pour faire un détour à la sortie de l’école avec les copines. Il aurait bien voulu traîner un peu lui aussi avec les grands, mais il était aussitôt renvoyé vers les plus petits ou chassé du groupe. Si lors de sa tentative il trouvait cela injuste, il haussait les épaules, faisait quelques grimaces et s’en satisfaisait finalement, rejoignant le tas de foin de la grange pour quelques cabrioles ou, mieux encore, sortait de sa poche sa bourse de billes. C’était, disait-on autour de lui, « une bonne pâte » et sa réputation s’était bâtie ainsi.
Ces quelques années qui séparaient les deux frères avaient fait d’eux des « enfants uniques » : pas les mêmes droits, pas les mêmes fréquentations et pas les mêmes secrets. À chacun son monde. Avançant en âge, l’un et l’autre se trouvaient désavantagés et envieux, mais avec des nuances.
Albert, cela le rendait « aigri », il ruminait les situations où il se trouvait désavantagé et elles lui semblaient nombreuses. Si au début il ne voyait en son frère qu’un « emmerdeur », au fil du temps, Alphonse était devenu « celui qui lui voulait du mal », le mal n’ayant pas toujours un objet défini, mais « c’était comme ça ». Aussi alternait-il entre relations d’agressivité ou d’ignorance feinte à son égard.
Alphonse reprochait à son frère son mauvais caractère, cherchait par des mimiques à l’exciter, le provoquer comme il le faisait avec le petit chien. Parfois, c’était le manque d’intérêt d’Albert vis-à-vis de lui qui était en cause, se trouvant « transparent » à ses yeux. Il s’en plaignait à « la Mémé » qui compensait les faits par quelques petites pièces de monnaie et tout rentrait dans l’ordre pour lui.
Chacun campait sur ses positions.
Aucun des deux frères n’aurait tenté un quelconque rapprochement de crainte d’y perdre sa place, y trouvant malgré tout quelques avantages, persuadés chacun d’avoir raison en se croyant la victime de l’autre.
À cela, plus tard, était venue s’ajouter la séparation géographique des frères à l’âge adulte.
Albert, célibataire endurci et toujours aussi grincheux, habitait la maison familiale dans le village du haut. Il avait vécu avec ses parents et n’avait jamais quitté la ferme, même pas pour le service militaire pour lequel il avait été reconnu inapte. En tant qu’aîné, le droit d’aînesse s’appliquant, il lui revenait de s’occuper du bien-être de ses géniteurs en même temps que de la ferme.
D’aucuns auraient pu voir dans cette position et cette situation des avantages, mais pas lui. Albert aurait aimé suivre la proposition du maître d’école qui le jugeait apte à continuer une scolarité après le certificat d’études et aller à la ville. Au lieu de ça, il était resté à la ferme et en avait tiré quelques dépits inavoués.
Alphonse, lui, vivait dans le village du bas depuis qu’il avait épousé « la Paulette », il y avait déjà bien longtemps. Sa position de cadet l’avait obligé à chercher ailleurs une situation. Alphonse avait le choix d’épouser rapidement une héritière si l’opportunité se présentait, ou de continuer quelques études pour lesquelles il ne se sentait pas de grandes dispositions… à moins qu’il n’obtienne un emploi de manœuvre « en ville ». Il avait choisi la première solution et s’était marié avec Paulette.
Paulette n’était pas n’importe qui. Il se trouvait qu’Albert avait quelques vues sur la jeune fille depuis son adolescence, mais celle-ci n’avait jamais répondu à ses avances lui préférant Alphonse, danseur émérite les jours de fêtes locales.
Ces orientations et ces choix n’avaient fait que cristalliser les différends qui opposaient les deux frères dès leur plus jeune âge.
Depuis le mariage d’Alphonse, les relations entre les deux hommes restaient tendues. La proposition faite à Albert de devenir le parrain du petit Ernest à la naissance de ce dernier, quelque trois ans plus tard, n’avait rien arrangé. Bien au contraire, elle avait été perçue comme une provocation par le frère aîné alors qu’Alphonse y voyait une façon de faciliter les liens fraternels. C’était tout au moins ce qu’il avait expliqué à sa mère qui tentait de jouer les arbitres à moins que ce ne soit elle qui le lui ait suggéré.
