Touche pas à mon cœur ! - Oriane - E-Book

Touche pas à mon cœur ! E-Book

Oriane

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Beschreibung

Touche pas à mon cœur ! est une romance contemporaine poignante qui explore la reconstruction après des violences conjugales, mettant en scène une héroïne résiliente et un héros patient et bienveillant.

Chloé aspire à une vie libre et indépendante. Après avoir survécu à une relation toxique, elle refuse toute forme de dépendance affective ou financière. Mais son passé la hante, et les séquelles émotionnelles l'empêchent d'avancer.

Mathieu, un homme attentionné et sincère, croise sa route par hasard. Touché par sa fragilité dissimulée derrière une façade de force, il lui propose son aide. Mais Chloé, méfiante, doute de ses intentions. Peut-elle faire confiance à un homme, aussi bienveillant soit-il ?

Entre slow burn et enemies to lovers, cette romance aborde avec justesse des thèmes sensibles tels que le traumatisme, la résilience et la quête de soi. L'auteure, Oriane, romancière belge engagée, signe ici une histoire d'amour authentique et bouleversante, en partenariat avec le Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion (CVFE).

Points forts :
  • Une héroïne forte et indépendante, en quête de reconstruction
  • Un héros patient et respectueux, loin des clichés
  • Une romance ancrée dans la réalité, traitant des conséquences des violences conjugales
  • Une plume sensible et engagée, qui offre une lecture émotive et inspirante
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À PROPOS DE L'AUTEURE

Romancière belge, Oriane a écrit une vingtaine de romans. Elle publie Touche pas à mon cœur ! en partenariat avec le Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion (CVFE), qui milite dans le domaine des droits des femmes et de l’égalité.

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Seitenzahl: 490

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Chapitre 1 : Le passage Lemonnier

« Oh flûte, c’est le temps de midi, le Pont d’île va être bondé ! Va falloir que je traverse l’allée des bourges ! »

Chloé dévie sur les pavés d’un pivot sec et celui-ci manque de la renverser : elle peste sur ces hauts talons qu’elle s’oblige à porter aujourd’hui, en passant sous l’arcade. Même si elle lance aux lumières clinquantes « Passage Lemonnier » une moue désapprobatrice, elle n’est pas mécontente d’arpenter un sol lisse et bien dallé. Cet endroit est toujours désert, alors que la rue parallèle est vite surchargée. Et pour cause ! Qui donc irait s’acheter des bijoux luxueux, des timbres de collection, des objets de décoration « Art moderne » super épurés à prix coûtant ou encore des produits dérivés de B.D. tous les jours ? Dans la rue d’à côté, au moins, on trouve des sous-vêtements, des bas, des chaussures et du savon à prix abordable. Cette galerie du 19e siècle surmontée d’une verrière est un coin habité par une atmosphère particulière qui empêche les moins de 2500 € par mois d’entrer.

Sauf Chloé. Elle préfère encore braver ça que la foule. Vivre à Liège, quand on a tendance à être solitaire, c’est assez contradictoire, mais elle s’y fait. Ce à quoi elle ne se fait pas, c’est sa jupe noire si collante qui couvre ses cuisses en se fendant légèrement aux genoux et ces fichues chaussures assorties qui la font grandir de dix centimètres. Elle a eu tellement peur d’arriver en retard à son rendez-vous à cause de ça ! Lorsqu’elle passe devant la devanture de « 100 000 chemises », elle vérifie l’heure sur son vieux GSM1.

Ah, cool ! En fait, j’ai le temps de boire un coup et de relire mes pense-bêtes avant !

Elle chasse sa chevelure noire d’une main leste et traverse cahin-caha la Place de la République française pour rejoindre l’Îlot Saint-Michel. Argh, encore des pavés délabrés à cause des bus ! Manquant de se casser la pipe, elle serre ses lèvres pâles soulignées au gloss d’un air digne. Son nez droit se dresse et sa main resserre son sac en cuir avant de se lancer dans la grande traversée de la mort. Mer de blocs en pierre bosselés, droit devant ! Et quelques Léviathans sur roues autour en prime ! Face à la ruelle commerçante surplombée d’une arcade moderne, Chloé balade ses yeux bleu gris à la recherche d’un café. Devant, rien du tout ! Vêtements et parfums, une vraie balade shopping comme elle les hait ! Soudain, sur sa gauche, elle remarque une brasserie assez bondée. Ah, la Place Verte ! Ce sera parfait… elle a juste assez pour deux petits cafés.

À peine installée en terrasse, elle sort des feuilles pliées de son sac et relit l’offre d’emploi ainsi que son CV, entourée de gens qui profitent de leur temps de midi autour d’un bon plat, sous le soleil délicat du mois d’août. Il lui faudra bien ça pour déstresser, elle joue sa vie, là !

1. Portable en France.

Chapitre 2 : Rue Haute-Sauvenière

« Bon, plus que quelques mails à réceptionner, ensuite je prends ma pause-midi. De toute façon, elle va durer trois heures au lieu d’une, comme d’hab’ ! C’est pas comme si j’avais encore beaucoup à faire avant de réceptionner une énième postulante à la Région wallonne cet après-midi. »

— Mathieu ! gueule son voisin de couloir.

Merde, c’était trop beau.

— Oui, Fabrice ? répond l’employé en chemise bleu craie bien repassée.

Le dénommé Fabrice surgit devant la paroi en verre, une feuille et une clé USB coincées entre ses gros doigts. Il a l’air bien plus nerveux que son collègue, qui jurerait de voir sa barbe brune se défriser bientôt. Mais Mathieu a l’habitude ; son comparse de la sous-direction est un rien soupe au lait et parfaitement explosif. Il le suit de ses yeux bruns jusqu’à ce que le massif homme en costard ouvre la bouche, devant son bureau.

— L’intérimaire a franchement une orthographe de chiotte ! Lui répète pas, inutile de l’emmerder, elle ne va pas rester longtemps ici. Enfin, je compte sur toi pour que ce soit le cas. En attendant, faut passer derrière elle, je ne peux pas envoyer une telle défense de dossier à Namur, regarde ça !

Mathieu se penche vers son doigt collé à la feuille posée devant lui, découvrant un « document si-joint » dans la lettre. Il soupire, étirant à Fabrice un sourire en coin rassurant.

— Pas de soucis, Fab’, je m’en charge. Tu m’as mis le dossier sur la clé, je suppose.

— Ouais, faut que j’envoie le tout pour demain matin, sinon ce ne sera pas réglé avant le week-end. Et moi, j’ai trop à faire pour passer derrière mademoiselle Bescherelle !

— Je te le rendrai avant fin de journée, va continuer tes trucs, c’est bon.

Bon ben, on dirait que je vais aller manger à midi et demi, cette fois-ci !

Il branche la clé et termine ses mails avant de se pencher sur le dossier. Ouais… si ça continue, il va obliger chacun de ses postulants à lui rédiger une lettre pendant l’entretien, histoire de trouver un secrétaire potable. Elle est jolie, la remplaçante, mais elle ne vit pas une grande histoire d’amour avec la langue française. Espérons que les trois personnes prévues aujourd’hui soient dans les conditions pour récupérer le poste de José. Que des femmes… comme hier… le sexisme a la vie dure.

Lorsqu’il a fini sa tâche, il est même midi quarante-cinq. Au moins ainsi, il va directement descendre manger avec son collègue, tout en lui remettant la clé. Il laisse là sa blouse et glisse ses effets personnels dans son jean étroit : il fait plutôt chaud en ce moment. Mains dans les poches, il garde son corps élancé oblique pour lutter contre la forte pente de la rue Haute-Sauvenière. Fabrice accepte de manger « Au Point de Vue », histoire de se détendre en terrasse après ses habituels pics de stress au travail. Il faut dire que, même si le trafic est dense sur le boulevard, la vue dégagée sur l’opéra y est agréable.

— Je te jure, Mathieu, je ne tiendrai plus longtemps comme ça, y a intérêt à ce que les postulantes soient correctes.

— Zen, c’est toi qui as sélectionné les CV, non ? Elles seront compétentes.

— Un CV, ça fait pas tout !

Ils abordent les escaliers pour rejoindre les brasseries de la placette avant le boulevard Sauvenière. Mathieu n’est pas très confiant en parcourant ces marches étroites de ses grands pieds et ses chaussures classiques peu adhérentes. Avec son bol d’enfer, il est capable de…

— Je compte les tester, me prends pas pour un im-Oh là !

M’en doutais, ils sont impraticables ces escaliers, à part par des nains ! Merci la rambarde. Et l’autre qui se marre, là…

Sa glissade a eu le mérite de faire ricaner Fabrice, pendant que son collègue se redresse en lissant sa chemise, aplatissant en passant ses cheveux brun foncé drus. Le genre de geste réflexe qui s’empare de tout homme pressé de récupérer une image sympathique, quitte à sembler fan de tecktonik.

— Je ne te prends pas pour un imbécile, seulement pour un maladroit !

— Ah, te fous pas de moi ou je te laisse seul à ta table !

— Va déjà falloir qu’on en trouve une de libre dehors…

Chapitre 3 : La Place Verte

Quelles sont vos trois qualités ? Alors… organisée, ouverte d’esprit et… qu’est-ce qu’ils veulent entendre surtout ? Accueillante ! Non, trop dirigé…

Chloé se crispe devant ses questions préparées en vue de cet entretien d’embauche. Assise au milieu de la terrasse, elle se félicite d’être mince, tant le passage est étroit entre les fauteuils en osier. Quand elle voit un serveur passer, d’abord, elle le plaint en l’observant pirouetter entre les clients, ensuite, elle l’envie, car lui a un travail. Un toit assuré.

Putain, faut pas que j’y pense ! Ça va me casser avant mon entretien ! Et il ne me reste qu’une bonne demi-heure…

Alors, elle reprend ses lectures silencieuses. Ou plutôt non, sa vessie la rappelle à l’ordre. Dans un long soupir, elle pose ses documents, resserre sa queue de cheval faite à la va-vite et demande à sa voisine de table de garder un œil sur ses affaires. D’un hochement de tête, la vieille face à son dessert lui donne le signal de départ.

Mathieu et Fabrice viennent d’achever leur repas. Enhardi par le soleil éclatant en son zénith et sa deuxième bière fraîchement servie, Mathieu s’embarque dans des anecdotes sur ses vacances dans sa seconde résidence à Knokke.

— Les Flamandes sont vraiment plus impudiques sur les plages, c’est quelque chose ! Ce n’est pas en Côte d’Azur que tu verrais partout des monokinis, mais des fois, on tombe sur de drôles de spectacles, par exemple des mamies avec des nibards comme ça, j’te jure… !

* SBAF !*

— Monsieur, attention !

* CLING ! * *PLAF ! *

— Ahh aïe ! Ah p’taiiin…

Un ensemble de cris de la clientèle achève ce spectacle désolant, où le serveur s’est retenu comme il a pu à la table la plus proche avec ses assiettes en mains, où Chloé est affalée à terre dans une sale grimace entourée de couverts sales, et où Mathieu s’est redressé d’un bond coupable pour contempler les résultats de son mouvement de bras trop ample. Fabrice ne peut s’empêcher de grogner, sous les regards effarés de la petite foule du commerce :

— T’es vraiment insortable hein, toi !

Ah merde, il ne va pas en rajouter quand même, aide-moi plutôt à sauver ma face… Ouais, je peux rêver. Bon, il va falloir réagir vite là, active !

Mathieu sort de sa léthargie de Domino Boy poissard et se penche vers le serveur qui a déposé sa vaisselle, le temps de masser l’arête de son nez. Mais ce dernier hoche la tête pour signifier que ce n’est rien et, aussitôt, l’homme désolé se penche vers Chloé, qui vient de se hisser sur son coude en se frottant le crâne. Une jeune rousse installée derrière Mathieu lance avec inquiétude :

— Mademoiselle, tout va bien ? Rien de cassé ?

— Non, juste assommée. Satané serveur, quelle idée de reculer comme ça ! peste Chloé en se remettant assise.

Mathieu s’accroupit face à elle, mais se fige dans son élan. D’abord, parce qu’il se sait capable de prononcer un mot de travers quand il est aussi anxieux. Ensuite, cette angoisse s’enfuit à la vue du spécimen soudain découvert, réquisitionnée par le trouble, au poste de coupeur instantané de voix.

Oufti2 ! Déjà que je passe pour un bourreau, mais il fallait en plus que la victime soit charmante ! C’est vraiment pas ma veine…

Mais sa fierté déjà atteinte a tôt fait de le secouer et il pose une main sur l’épaule de la femme en dos nu bleu.

Eh mais qu’est-ce que… Il me veut quoi le preux chevalier, là ? Pourquoi je chasse pas sa main, à ce type ? Merde, il m’a trop prise de court, je peux pas me défendre ! Enfoiré… distingué, mais enfoiré !

Malgré l’impossibilité du trentenaire de se détacher des yeux bleu gris, d’autant plus contrastants avec la chevelure noir corbeau autour, il trouve le moyen de casser le silence installé. Bien sûr, ça n’a duré que trois secondes. Et elles étaient d’un bruit insoutenable.

— Ne vous en prenez pas au serveur, mademoiselle, dit Mathieu d’un ton qu’il espère très doux, c’est de ma faute, je l’ai cogné sans faire exprès, je… je vais vous aider.

Elle a l’air prête à me sauter à la gorge, j’ai intérêt à ne pas la froisser davantage… à propos de froisser, sympa le dessus sexy ! Le peu qu’il révèle donne envie.

Il la redresse, mais directement elle chavire et se rattrape à sa table à peine quittée. Lui a agrippé plus fort son bras sans réfléchir, tant il craignait de la voir rejoindre à nouveau le pavement.

— Ah ! s’exclame-t-elle en baissant les yeux. Oh dites-moi que c’est pas vrai !

Sa main aux ongles bleutés collée à sa joue, Chloé est tellement absorbée par l’état de ses chaussures qu’elle ne songe pas plus que ça à écarter le bonhomme surpris. Il suit son regard et découvre ce qui a fait bondir la jeune femme bien sapée : un talon solitaire s’est enfoncé entre deux pierres taillées, quittant sa semelle de toujours.

— Je suis désolé, mademoiselle, je…

— Non mais vous vous rendez compte de ce que ça signifie pour moi ? le coupe-t-elle avec véhémence sans se soucier des spectateurs. J’ai un entretien d’embauche dans une demi-heure ! Je vais avoir l’air de quoi avec un putain de talon cassé, hein ? Vous croyez que vos excuses y changeront quelque chose ?

Mazette, quel caractère ! Elle est sulfureuse quand elle s’énerve, c’est ça le pire, on voudrait l’étreindre ! Je vais la calmer avec ma voix en mode Crooner, cette donzelle.

Mathieu compte bien rattraper sa bourde sans perdre sa contenance. Ce qui a pour effet de clouer le bec à Chloé, encore une fois désarçonnée par le blocage que suscitent chez elle les yeux perçants et sombres de cet étranger bien rasé. L’attrait du sombre inconnu… c’est connu.

— Il a lieu où, votre entretien ? demande-t-il gravement.

— À… à la médiathèque, répond-elle d’un ton bien plus bas.

Arf, pas de bol ! Je la voudrais bien face à moi dans mon bureau, la bichette ! Mais faut que j’arrête de mater ses lèvres pulpeuses quand elle parle, ça me donne de sottes idées. Je ne me fais pas d’illusions, elle a autre chose à faire que me laisser regarder sa bouche de gamine privée de poupée, et plus si affinités.

Non mais c’est quoi son problème à ce mec ? Il a l’air complètement lunatique !

L’employé a gardé sa main sur la courbe de son épaule et l’utilise pour la forcer à se rasseoir, sans brusquerie, mais sans la lâcher du regard.

— OK, dans ce cas restez ici, je vais essayer de ne pas traîner. Vous faites quelle pointure ?

— Pardon ?

Chloé va de surprise en surprise, ça doit bien faire un moment qu’elle est restée figée avec des sourcils levés et des yeux plus très en amande. Mais là, c’est le bouquet ! Il ne veut pas ses mensurations, non plus ? Avec sa grimace d’embarrassé et ses petites dents blanches, ça lui donne une allure de requin aux yeux de renard.

Pas vite gêné, le gars, et après il joue le type timide, mais il va reposer sa main quelque part sur moi à la bonne occasion, j’en suis sûre !

Ce dont elle est se sent moins sûre, c’est si ça la dérange. Les contacts chauds et apaisants, ça fait belle lurette qu’elle ne les pratique plus. Elle croise les bras en tordant les lèvres d’un air sceptique parfaitement assumé. Mathieu s’en justifie sans grand habilité :

— Écoutez, vous devez être prête pour très bientôt, et… c’est de ma faute si vous ne l’êtes pas, je vais vous trouver d’autres chaussures. Je vous jure de revenir à temps et de sélectionner une belle paire.

— Attendez, vous me demandez de faire confiance ici, maintenant, au crétin qui vient de me salir de la tête aux pieds et que je ne connais même pas, pour me trouver des shoes en un temps record ? Vous êtes sérieux, là ?

— Tout à fait sérieux.

Il a de nouveau utilisé une voix plus sûre et plus grave. Non, ça ne la liquéfie pas sur place ni ne lui picote l’entrejambe, il ne faut pas charrier ! Mais cela a le mérite de le rendre plus crédible. De toute façon, il est sur son nuage, le mec, inutile de lui faire comprendre en quoi ça la fiche mal à l’aise de lui confier pareille tâche. Et puis il a raison, elle n’a pas le temps pour une autre option.

— Bon d’accord, soupire-t-elle, mais laissez-moi un truc en gage. Si jamais vous ne revenez pas dans les bons délais, je me casse avec le tout, je vous préviens.

Soulagé de l’avoir convaincue un minimum de sa bonne foi, Mathieu se décrispe et ne peut réprimer au passage un bref rire devant la mine hautaine de la femme méfiante.

— Ne vous en faites pas, ce ne sera pas nécessaire. Allez, dites-moi votre pointure.

— Trente-sept. Et j’ai des pieds grecs.

— Pourquoi cette précision ?

Chloé hausse les épaules et ose étirer ses lèvres dans un sourire en coin.

— On ne sait jamais que ça vous soit utile pour les choisir.

— Je note, je note…

Il retourne auprès de Fabrice qui l’observe avec perplexité remettre sa veste, lancer sa clé de voiture à Chloé et poser un billet de 20 sur la table.

— Tiens, pour ma part, et file le reste au serveur que j’ai bousculé. T’as qu’à boire ma bière avant qu’elle ne devienne tiède.

— Tu vas où, là ? Moi dans dix minutes je remonte, fî3 !

— Ben remonte sans moi, conclut Mathieu en filant vers le boulevard.

Chloé aussi le suit des yeux avec ahurissement. Ses doigts tapotent nerveusement la table et son pied mal chaussé s’agite près de ses jambes entrecroisées. Elle échange un regard avec le pote de cet étrange type et le dévie immédiatement vers une des plantes en pot qui bordent la brasserie, camouflant une gêne. Quand il a ricané ou balancé ses clés d’un geste leste, mine de rien, il n’avait pas le charisme d’une huître. Bon, ce n’était pas Brad Pitt non plus, mais sérieusement, quelle femme se dirait encore « Brad Pitt sinon rien » ? Chloé est persuadée que la moitié des nanas en couple de cette terrasse n’ont même pas choisi un instant sur quel troufion leur cœur a jeté son dévolu ! C’est pas pour elle, ce genre de fantasmes. L’amour serein à lui seul en est un, tout particulièrement inaccessible. Pour meubler ses journées, comme pendant cette attente interminable, elle évalue le sex-appeal des passants, le trousseau de clés entre les doigts.

Potentiellement baisable… pas mal… laideron… juste pour un soir… sex friend éventuel… Ah mais casse-toi, abruti !

Elle chasse de son esprit les images du mec aux manches de chemise retroussées et le bras plus bronzé que le sien qui le longeait il y a peu. Retenant son envie pressante, elle se reconcentre comme elle peut sur ses réponses préconçues pour son entretien et règle l’addition. Toutes les deux minutes, elle consulte son smartphone en serrant les lèvres. Il va grouiller ses puces, le gentleman ? Son cœur n’en peut plus de subir un pareil stress ! Elle s’imagine déjà se rendre pieds nus à son rendez-vous, lorsqu’elle l’aperçoit à l’autre bout du passage pour piéton, tenant un long sac plastique. Il court jusqu’à la brasserie d’un pas élancé et vif, dont la demoiselle ne loupe aucun détail.

Malgré son essoufflement et ses joues rosies par l’effort, Mathieu étire un sourire fier et tend sa trouvaille dans un « tadaa ! » burlesque.

Il s’est fait détartrer, ce gars, c’est pas possible de les avoir blanches comme ça ! J’ai l’impression de pouvoir le coller à côté d’un slogan pour Aquafresh ©… ou une société de crédit louche, au choix.

Un peu bouche bée, Chloé saisit le sachet du bout des doigts et en sort la boîte. Il a couru jusque chez Gérard ?

— J’espère qu’elles vous iront bien ! halète Mathieu, une main sur son abdomen.

D’un geste tremblant, Chloé soulève le couvercle. Elle y découvre des escarpins d’un noir brillant, aux talons aussi hauts que la paire restée à ses pieds, sans aucun pli, la semelle noire également. Elle appuie dessus pour en découvrir tout le moelleux. Puis son regard recroise celui du coursier. Le type paraît tellement craindre un mauvais choix, exprime tant d’anxiété dans ses plis de front dégagé et ses lèvres crispées, qu’elle décoche un sourire amusé.

— Elles sont très belles ! Mais vous auriez pu aller à un magasin plus proche, je ne vous en demandais pas tant !

— Je voulais de la qualité. Gardez toujours le ticket, au cas où elles seraient trop inconfortables pour… vos pieds grecs.

La réflexion bizarre fait rire la jeune femme, qui camoufle sa bouche et détourne la tête vers le ticket. Soudain, elle perd toute envie de rire.

Putain, elles coûtent 100 euros ! Il est fou ! Y a des gens comme ça, qui rencontrent des femmes et les demandent en mariage le lendemain, j’ai dû croiser un de ces dingues !

— Oh là là, mais il faut que je vous rembourse voyons, c’est une fameuse somme !

L’homme chasse sa réflexion d’un geste agacé et se penche devant elle.

— Ah, laissez tomber, quand vous obtiendrez votre poste vous en aurez bien plus, si je ne faisais pas ça, vous n’y seriez pas allée.

— Si, mais en va-nu-pieds.

Accroupi, il lève une tête vivement surprise, néanmoins accompagnée d’un grand sourire.

Elle a un de ces aplombs, cette nana ! Rien qu’à l’entendre on sent qu’elle l’aurait vraiment fait. Mais à ce jeu-là, je peux rivaliser.

Ensuite, il s’empare des lanières des chaussures abîmées, crispant Chloé de la tête aux orteils.

— Eh ! Mais… enfin ! s’offusque-t-elle comme elle peut.

— Mademoiselle, si vous voulez arriver à temps à votre rendez-vous, ce n’est plus l’heure des conventions. Je n’ai pas traversé le piétonnier4 en vitesse pour que vous preniez du retard maintenant !

Évidemment, il ne les ôte pas en deux-trois mouvements de doigts comme un habitué des déshabillages hâtifs. Il triture comme il peut les attaches, sous l’œil exaspéré de la porteuse, qui veille à serrer ses jambes nues. Ah ça, il profite bien du paysage ! Et lorsqu’il découvre enfin les pieds, il lui prend l’envie impromptue de les caresser. Bien sûr, il le camoufle sous un semblant de nettoyage, évitant de remonter ses doigts fébriles plus haut que les chevilles bien rasées.

Quelle peau douce ! Ça m’aurait bien plu d’y poser les lèvres.

Je rêve où il m’évalue, là, le pervers ?

— La vue est belle ? ironise Chloé, histoire de le mettre en faute.

— Tout à fait ! Bon, ces chaussures, vous les voulez, ou vous préférez y aller finalement pieds nus ?

Chloé fronce les sourcils, plongée dans ses réflexions tout en lui tendant la paire neuve.

Il n’en a rien eu à foutre de ma pique, en fait… Ce type est encore plus dans son monde que je ne le pensais. Mais ça ne me fait pas flipper. Pire, le passage de ses doigts me provoque des frissons. Ce qui est encore plus tordu que les attitudes de cet homme.

Elle rassemble ses papiers, pendant qu’il enfile les escarpins à la hâte.

— Ça me dérange vraiment d’accepter votre cadeau comme ça, sans vous rendre un cent !

Mathieu ne lui jette pas un regard pour lui répondre, pivotant légèrement les pieds garnis pour en estimer l’harmonie.

— On va dire qu’en guise de remboursement vous allez maintenant me tutoyer et m’appeler Mathieu. Ou Mat’, si vous préférez. Ça fait « so english » et Matt Damon, j’en serais flatté.

— Mouais. Tu es fétichiste des pieds, « Mat », ou tu songes un jour à les lâcher ? interroge-t-elle avec cynisme.

Il retire ses doigts de son œuvre du jour et se remet debout devant elle, tentant par un sourire un dernier tour de charme.

— Je vous laisse, mademoiselle… ?

Elle obéit à l’invitation de sa main souple.

— Chloé, achève-t-elle froidement.

— OK, mademoiselle Chloé, et… bonne chance pour votre entretien. J’ai le droit de vous faire la bise ou je deviendrais alors fétichiste de vos joues ?

Chloé esquisse un bref sourire sardonique en marmonnant :

— On va dire que ça fait partie de mon remboursement, pas vrai ?

Elle tend à peine la joue, mais au-delà du baiser chaste sur son visage, Mathieu lui chuchote à l’oreille :

— J’ai glissé ma carte de visite dans le sac. À vous de déterminer si nos échanges s’arrêtent ici ou non. Bonne continuation, belle demoiselle.

Oh putain l’enfoiré, il vient de me décocher un frémissement de poitrine ! Et là il se casse, comme si de rien n’était ! Pourquoi je tombe toujours sur des types barjots ? OK, il ne m’a pas demandé mon numéro, mais s’il croit acheter la reconnaissance éternelle d’une femme niaise en chaleur après m’avoir donné une paire de godasses, il se fourre le doigt où je pense ! Faut vraiment être tordu pour offrir une paire de chaussures à cent balles à une inconnue ! Tordu… ou plein de fric. Du pareil au même.

2.Juron très répandu à Liège, qui s’emploie pour signifier quelque chose d’énormément surprenant ou de déstabilisant.

3. Fî et Fey veulent dire « fils » et « fille » en wallon liégeois, ils s’emploient encore pour s’adresser à n’importe qui de façon familière.

4. En Belgique, on préférera parler de « piétonnier », réservant « zone piétonne » au seul contexte des termes techniques de code de la route.

Chapitre 4 : Au bout de l’Impasse Nihard

Chloé déboule dans son studio, en trébuchant à moitié sur la dernière marche de l’escalier en bois étroit qui le mène à son deux pièces5 mansardées. Elle jette aussitôt son sac à terre et détache les talons de ses chevilles douloureuses.

Oh yeah, libérée délivrée, enfin ! J’espère que le proprio a réparé la douche.

Mais elle a peu d’espoir et celui-ci s’évapore à la vue du pommeau tordu. Dans un soupir, elle bouche le lavabo en colonne vieillot et rikiki pour le transformer en bassin d’eau tiède. Elle se déshabille, se repassant son entretien en boucle pour analyser ce qui y était bon signe ou non. Mais ça ne sert à rien, elle est bien incapable de déceler dans le « bonne fin de journée, mademoiselle » un signe de décision prise.

Elle se rhabille plus à son goût : cheveux relâchés, jean déchiré aux genoux taille basse et un t-shirt noir ample qui recouvre le tatouage tribal triangulaire dessiné sur ses lombaires. Enfilant ses vieilles baskets, elle se lance un film sur son ordinateur pour se changer les idées. Sa télé, elle l’a revendue. À vrai dire, plusieurs meubles ont été remplacés par des cartons empilés. On dirait qu’elle vient d’emménager, alors qu’elle est là depuis plusieurs mois. Mais sa vie n’est que pertes et perdition : de sa dignité, de sa liberté, de son doux foyer, de ses repères, de ses affaires, récupérées puis disséminées à coup d’annonces « Deuxièmemain »6. Elle jette un œil à la fenêtre aux châssis abîmés, soudainement prise de remous intérieurs en songeant à son récent parcours du combattant et le peu de résultats obtenus. Mais il lui faut oublier ça et, d’un clic sur le titre du long métrage, elle s’évade.

Enfin, jusqu’à ce qu’on frappe à sa porte. Ce n’est jamais une bonne chose. Un recommandé ou encore le responsable de la redevance télé. Et en effet… c’est un vieil homme bien soigné, en chemise à carreaux, qui la salue d’un étirement tendu.

— Bonjour mademoiselle Dumont, je viens voir cette douche.

— Oh, bonjour monsieur Loumet ! Oui, entrez. Bien sûr.

Il soulève sa boîte à outils et son ensemble tuyau plus pommeau neuf en la remerciant. En bon pingre qui ne restaure qu’à moitié ses immeubles, il ne s’embarrasse pas d’appeler un plombier, même s’il met dix minutes à virer une vis. Agenouillé dans la douche, sous l’œil de la locataire aux bras croisés qui s’adosse à la seule porte du lieu, il marmonne tout en bricolant :

— Avez-vous trouvé une solution pour vos impayés ?

— Mon dossier est toujours en cours de validation au CPAS, mais j’ai récolté deux cent vingt euros pour vous les donner, regardez ! Je devais les déposer à la banque, mais… ce sera plus rapide ainsi.

Elle va chercher une boîte de conserve nettoyée qui lui sert de range-billets et en sort une petite liasse qu’elle montre au soixantenaire. Celui-ci regarde sa monnaie, puis lui adresse une mine dépitée.

— Mademoiselle, je peux à peine payer un tiers du cadastre avec ça, voyons ce… ce n’est pas comme ça que ça fonctionne, enfin, vous ne me devez pas un demi-loyer, vous me devez deux mois ! Et chaque fois, c’est la même réponse ! Je veux bien qu’ils soient lents au CPAS, mais allez les trouver, je ne peux pas m’endetter pour vous, non plus.

— J’ai dû attendre que l’agent de quartier passe, puis que la Ville valide mon changement d’adresse et avoir une composition de ménage en ordre avant-hier, en plus au CPAS7 ils m’ont demandé de prouver mon absence de revenus, avec la lettre de coupure du chômage dont j’ai dû demander un duplicata à l’ONEM8 et les extraits de rôle 2014 que j’ai dû recommander auprès des Contributions, ça prend du temps tout ça, je n’y peux rien, monsieur.9 Vraiment, si je pouvais aller plus vite pour vous rembourser, je le ferais ! Mais mon dossier n’a été complété qu’il y a quelques jours et maintenant ils font une enquête pour vérifier qu’je mens pas, je devrais bientôt avoir leurs retours ! Et puis j’ai passé un entretien d’embauche aujourd’hui, je ne me tourne pas les pouces !

Son cœur bat à cent à l’heure. Et lorsque Monsieur Loumet prend la parole, il bat à mille.

— Écoutez, je… je vous ai fait une fleur déjà, en acceptant de vous louer ce studio malgré votre absence de salaire et de chômage, je suis déjà gentil aussi de ne pas exiger de personnes garantes pour vous, je ne peux pas en plus accepter un tel retard ! Je veux bien entendre que vous effectuez des démarches, mais alors, convenons de ceci…

Il interrompt son travail et la fixe droit dans les yeux, ce qui provoque chez Chloé une torsion de bouche craintive.

— … Nous sommes le vingt-quatre du mois, d’accord ? Vous me dites que vous postulez et que vous attendez une réponse définitive de votre dossier… Il me semble donc que vous serez tout à fait en mesure de vous retourner avant la fin de ce mois-ci pour trouver une solution. Si jamais, pour le trente-et-un, je n’ai confirmation ni d’une réponse positive du CPAS ni d’un employeur, alors il vous faudra loger ailleurs en septembre et libérer cet endroit. C’est bien compris, mademoiselle Dumont ?

La gorge de Chloé se noue, mais elle garde le menton levé pour lui répondre que oui. Elle s’éloigne aussitôt afin de grignoter nerveusement un spéculoos dans l’espace cuisine. Enfin, disons, le meuble qui porte ses deux taques et son micro-onde. La vaisselle ? Dans le lavabo, voyons ! Rien que de se savoir dans de telles conditions de logement, avec un type qui lui réclame le moindre euro, elle sent ses tripes s’autodigérer férocement. Manger la calme un peu, au moins le temps qu’il reparte.

Dès que son propriétaire s’en est allé, Chloé se chauffe une lasagne bas prix dans son micro-onde, lâchant un énième soupir.

Pff, même un film ne me détend pas ce soir, il m’a trop fait flipper, le vieux ! Qu’est-ce que j’en peux moi, si l’administration est merdique ? Ou si on ne m’engage pas alors que je me donne à fond aux entretiens ?

Ce qui lui rappelle ses chaussures cassées, bonnes à mettre à la poubelle. Elle sort la boîte à chaussures et les bazarde d’un air las. En vidant le sac plastique pour le récupérer, elle tombe sur la souche du magasin et la carte de visite. Un carton épais et brillant, d’un blanc sobre sur lequel quelques épis bleus accompagnent les coordonnées. Mathieu Lambert…

Il vit à Embourg-eoisé, tiens ! Doit pas être mal né, lui. Dommage qu’on n’indique pas les dates de naissance sur ses cartes. Ah mais y a son Facebook ! Je vais parcourir ses informations publiques avant de le recontacter. Vaut mieux être certain de sur qui on tombe… Si je vois que c’est un pro-FN, il pourra toujours rêver pour que je le contacte… Haaan il n’a pas de photos librement consultables, zut !

5. On n’emploie pas les termes T2/T3 en Belgique, on dit « 2 pièces », « 3 pièces ».

6. « Le bon coin » version belge

7. CPAS : Centre public d’action sociale

8. ONEM : Office national de l’emploi

9. Si on touche du chômage en Belgique en 2015, c’est l’Onem qui donne droit aux allocations, si on n’est pas ou plus au chômage, on doit monter un dossier pour prouver notre droit aux allocations sociales du CPAS. C’est la dernière allocation mensuelle possible.

Chapitre 5 : Embourg

Mathieu a encore revêtu son masque de sourcils hautains, de visage neutre et d’attitude distante face aux candidates du jour. Même s’il a manqué plusieurs fois de ricaner, à la vue de leurs réactions lorsqu’il leur a demandé de rédiger deux phrases sur une machine à écrire ancestrale. Au moins là, pas de correcteur orthographique pour camoufler son réel niveau, sans compter la trace écrite qu’il en garde ensuite, pour le joindre au CV. Fabrice l’en félicitait encore en partant, de cette idée tordue mais efficace. C’est devenu son slogan au bureau, ça : « Monsieur Lambert, tordu, mais efficace ! ». Enfin, efficace…

Bordel, elle a rien envoyé. Je n’ai même pas une demande d’amis ou un follow de sa part. J’ai dû trop la bousculer. Mais quel con ! Je ne suis vraiment pas un exemple de sérénité et de self contrôle. Y a que ça qu’elles aiment, il suffit de voir les séries. C’est toujours des méchants, les instables. Ou bien des gentils qui en ont trop bavé, alors on leur pardonne. J’ai même pas cette excuse pour leur donner envie de me materner en compensant mes malheurs, comment pourrais-je donc éviter de les faire fuir ? Pff, un échec de plus ou de moins…

Pour la peine, il se lance une série téléchargée. Ouais ! C’est pas parce qu’on a les moyens qu’on agit avec droiture ! Y a même une étude qui prétend l’inverse…

Il se commande un menu asiatique sur une application et règle ça en restant affalé sur la méridienne de son canapé d’angle, encore un peu éclairé par le soleil à travers les vitres de la véranda. Il doit être aux alentours de vingt et une heure. Il n’a plus trop d’espoir. Au bout d’un épisode et demi, il coupe sa série. C’est comme pendant les entretiens, se concentrer est devenu une tâche plus complexe depuis que « Mademoiselle Chloé » s’est invitée dans ses songes, furtive et imprévisible.

Il l’imaginerait bien lui renvoyer l’ascenseur avec un sourire tendu et sarcastique à la fois, lors des questions d’entretien. Mais même la relation « Patron – secrétaire sexy » ne lui est semble-t-il pas permis. Qu’est-ce qu’elle allait foutre à la médiathèque, cette bombe ? Un attentat culturel ?

Il parcourt ses boîtes mail, ses doigts mollement baladés le long du clavier. Toutes les dix minutes, il consulte son compte Facebook et Twitter. Chaque fois avec moins d’attente. Lorsque, enfin, son repas arrive, il relativise : ça fait bien deux ans qu’il n’a plus eu de relations sérieuses, ça ne va pas changer grand-chose de patienter encore des mois. À ce stade, un de plus un de moins…

*Toudoum* !

Il lève les yeux de son dim sum, dont il cesse la morsure à la lecture du message privé apparu.

« Bonjour Matt Damon Lambert, si t’es toujours sûr de vouloir garder mon contact, réponds à ma demande d’amis. À tes risques et périls. Chloé »

Dans un petit « hm ! » victorieux, la bouche pleine, Mathieu se sent revigoré par les mots cinglants de la charmante méconnue. Il lâche ses baguettes, au point d’en faire tomber une à terre, pour filer valider la récente demande, avant de lui répondre :

« Je prends ces risques. »

Il termine son ravier, le temps de digérer la nouvelle de cette ouverture attendue, puis l’interroge tout en allant voir son profil.

« Alors, cet entretien ? Vous êtes arrivée à temps ? »

« Ouais. Ce qui ne veut pas dire que j’ai obtenu le poste. Réponse vendredi. »

Mathieu sourit. Il s’en fiche pas mal finalement qu’elle l’obtienne, lui est déjà récompensé de ses efforts de charme. Il consulte les photos récentes de la demoiselle avec envie. Elle a vingt-six ans et une allure plus rock’n’roll qu’elle ne l’a laissé paraître au « Point de Vue ».

« Sinon, vous savez que je bosse en sous-direction et qu’on cherche quelqu’un ? Je peux négocier votre candidature. »

On peut toujours rêver, hein !

La réponse n’est pas donnée aussi vite que les autres, ce qui le laisse sottement y croire quelques secondes.

« Et t’apporter le café tous les matins en risquant de me faire renverser le truc sur moi ? Non merci ! Tu serais capable de m’offrir un tailleur à 300 euro si je tombe dans une flaque, en plus ! »

Mathieu éclate de rire. Au moins, il aura essayé. Elle ajoute derrière :

« D’ailleurs, arrête de me vouvoyer quand je te tutoie, t’es pas mon boss ! »

Mathieu envoie un smiley qui pleure alors que, devant ses nouilles, il ricane sans retenue.

« Ah comment tu casses mon rêve là, t’es méchante ! »

« Ouais, je sais. Faudra t’y faire. Rêve de quoi ? D’être mon boss ? »

Chloé se marre sur son lit et le fait savoir par un gros smiley.

« Bah ouais ! Qui refuserait une belle peinture vivante dans son bureau ? À part un aveugle ! »

Ça y est, il a encore répondu par-dessus son clash et remplace encore son rire par une montée de gêne chaude. Chloé se félicite de ne pas être en conversation vidéo. Elle serre les lèvres en comprenant que, avec de telles affirmations, elle pourrait les coller aux siennes si elle le voulait. Et le plaquer sur son oreiller moelleux où elle se prélasse ? Le voudrait-elle ? Le voudrait-il ? Ha, lui, sûrement ! Vu comment il matait ses gambettes à la terrasse… Dans le doute, toujours choisir de faire de l’humour. Ça offre le bénéfice de celui-là.

« Toi t’es un gentil. Moi je suis une méchante. Incompatible. »

« Mdr ne me mets pas au défi, ma jolie. Les aimants, ça se retourne. »

Et paf ! Prends ça dans les dents, Chloé !

Et paf ! Prends ça dans les dents, Chloé !

La jeune femme s’étrangle sur place et ses jambes se resserrent instantanément. Merde, même ces piques-là ne lui font rien ! Comment va-t-elle lui foutre une barrière, à celui-là ? Bon OK, elle le cherche un peu, à le darder de cette façon alors qu’il lui a sauvé la mise pour la médiathèque, mais il est hors de question de se laisser happer par le premier intéressé venu.

J’en reviens pas de son culot, je lui fais juste une demande d’amis Facebook et il croit déjà qu’il va me glisser sous sa couette ! Mais il vit dans quel monde ?

« En me mettant mal à l’aise ? J’ai des doutes ! »

De son côté, Mathieu a étiré un sourire narquois, sûr de son effet, vu le temps qu’elle a mis à lui répondre cette maigre phrase sèche. Il a peut-être une chance… même si la femme a l’air chaque fois tendue, au mauvais sens du terme. Ça doit cacher un truc.

« Te dire que t’es belle, c’est te mettre mal à l’aise ? C’est juste la vérité, à moins que la femme de la terrasse que j’ai vue ne soit qu’un gros masque en plastique d’Isabelle Adjani. »

Chloé pouffe. Mais ça ne dure pas. Elle se rembrunit et contemple autour d’elle les preuves de ses nouveaux déserts intérieurs, dans ce studio presque vide. Autre soupir. Oh elle en a un de masque, comme tout le monde ! Mais quand elle le retire, il ne reste plus grand-chose.

« Ha ! Non. Mais laisse tomber. D’accord ? »

Mathieu perd à son tour l’envie de sourire et relit sa réponse avec sérieux.

Je confirme, c’est un vrai roquet : elle gueule fort pour compenser sa faiblesse ! Me demande bien à quoi c’est dû… Bon ! Chaque chose en son temps. Tant qu’elle ne me vire pas de ses contacts.

« Ok. Au besoin, t’as encodé mon num, j’espère ! »

« Hmm pas encore. Je verrai bien comment tu te comportes ! Bise »

Elle ponctue sa réplique d’un personnage rocambolesque qui pointe un doigt vers Mathieu tel l’Oncle Sam. Cela lui ramène le sourire : la guerrière vient de renfiler un bout de son armure ! Elle fait de la résistance ? Tant mieux, ça donne du piment au duel. Quand il la vaincra d’une poigne à la hanche, il n’en sera que plus fier. Si elle l’a recontacté, c’est qu’elle lui montre de l’intérêt, non ? Va falloir jouer fin. Elle le trouve gentil ? À voir…

Chapitre 6 : Ronde dans le Carré

J’en ai maaarre…

C’est tout ce qui traverse la tête brumeuse de Chloé en ce vendredi funeste. Aucun appel reçu de la part de l’employeur potentiel. Pas de courrier du CPAS. Sur sa boîte mail, vide intersidéral. Là, c’est sûr, dans 3 jours, elle est dehors. Affalée par terre, elle regarde ses caisses entassées. Au moins, le déménagement sera vite fait. Elle n’aura qu’à lui léguer ses maigres meubles en guise de compensation. Ce qui n’empêchera sûrement pas ce gars de la poursuivre pour récupérer ce fric qu’elle n’a pas encore. Ou qu’elle n’aura jamais. Elle finit par ne plus y croire.

[Salut copine ! Alors, cette réponse ?]

Chloé jette un œil au sms reçu. Ah, tiens donc… Miss sorteuse professionnelle réapparaît. Sa meilleure amie ? La chanteuse Lorie a dû la lui piquer depuis bien longtemps, elle n’en a pas. Mais il y a quelques bonnes compagnies dans son entourage, elle l’admet. En voici un exemple type : Sophie Dubois. Elle lui répond que non et devine déjà quelle solution elle va lui proposer. Peut-être même qu’elle ne l’a contactée qu’avec cette idée en tête. On est vendredi soir, après tout.

[Oh ma choupette, tu dois être dans tous tes états ! Ne reste pas chez toi, je te connais, tu vas déprimer toute la soirée ! Viens avec moi dans le Carré, c’est moi qui t’invite ! Tant que tu ne te rends pas ivre à coup de pékets10, c’est dans mon budget, t’en fais pas.]

Chloé soupire. Au fond, elle a raison, Sophie. Parfois, elle la trouve un peu trop olé olé, mais là, un changement d’air s’impose. Si elle regarde ces cartons une minute de plus, elle va s’effondrer en larmes. Son cœur refroidi a besoin d’un peu d’alcool, de danse et de foule pour se réchauffer. Ah ! Et hors de question d’y aller habillée comme un sac en montrant le moindre indice sur sa situation actuelle. Elle n’a pas envie d’en parler longuement. De toute façon, Sophie n’écoutera ses déboires que d’une oreille et se concentrera sur ce qui est cool, ici et maintenant. Par exemple, que le DJ décide de lancer « Love is gone » de Guetta sur ses platines est pour cette gonzesse frivole un instant d’extase totale.

Ouais. THE copine conforme, l’amie qui vous change les idées et qui s’en contente. Qu’a-t-elle à perdre, de toute façon, Chloé ? Un abri, un copain, un travail ? Ha ! Rien de tout ça. Ça peut avoir des avantages…

Allez… advienne que pourra.

[OK. À 22 h devant le Palace. Merci de ton invit’, c’est sympa.]

[D’acc ! Tu vas voir on va bien rigoler ! Et si t’as chopé un mec depuis la semaine dernière, dis-lui de venir !]

Chloé étire une grimace amère : elle parle d’un couple ? Elle n’a donc pas compris à quel point on n’a surtout pas envie d’un couple après ce qu’elle a traversé ? Son cerveau a encore dû faire abstraction des trois-quarts de son parcours de malheur. De toute façon, personne ne comprend. Nul n’en est capable. Il faut le vivre pour en saisir toute l’horreur. Par contre, un petit plan cul… Ce ne serait pas de refus. Tiens, à propos de mec qui lui court après… Mathieu ne lui a pas envoyé trop de messages privés depuis qu’elle a établi le contact. Bien sûr, ils s’envoient quelques piques, mais il ne semble pas pot de colle et égocentrique, à croire que tout le monde est disponible à volonté, comme ces tarés qui profitent d’obtenir votre contact pour vous bombarder de messages. Sérieux, y a des filles qui trouvent ça trop chou ? Vraiment ? Des apprentis-m’as-tu-vu sans limite qui ont peur qu’on les oublie au bout de dix minutes, c’est glamour ? Chloé trouve ça carrément glauque, ouais ! Elle a envie de s’amuser, ce soir. Alors peut-être pourront-ils s’invectiver toute la soirée par sms ? L’idée la fait sourire.

C’est le moment de passer à une autre phase, petit sapeur de cynisme en puissance. Je vais te tendre le bâton pour te battre.

[Salut Mathieu, c’est Chloé. Je cède, c’est bon, j’ai encodé ton numéro. Que fais-tu de beau ?]

Faire semblant d’être une sainte-nitouche candide, c’est tellement le pied. Les bons côtés du modèle patriarcal à la sauce judéo-chrétienne qui s’écoule sous nos rapports hommes-femmes. Mais elle, elle n’est pas une héroïne de film d’amour et encore moins une vierge effarouchée. Ce soir, elle n’aura rien à faire de tout. Même pas des phrases boomerang de Mister Shoes.

*

Épuisé par sa journée, Mathieu rentre à Embourg en sommeillant sur le canapé tel un blasé de la vie, à même pas vingt heures. Il vient de passer la journée à coacher la nouvelle, qui n’en aligne pas une évidemment en administration publique. Procédure complète pour introduire un dossier d’intervention sur l’installation de châssis, primes existantes, démarches pour des obtentions de subsides, tout y est passé. Et tout ça en fin de semaine ! Ah mais quel coup vache ! Lundi, il refile ce sale boulot à Fabrice. C’est lui qui l’a choisie, qu’il assume !

Je suis tellement sur les nerfs là… Merde, on est vendredi, demain je bosse pas, je sens que je vais me bouger le cul loin d’ici ! Si Candice peut me laisser son canapé et son double de clés, ce sera parfait ! Ça me ferait chier de jouer au bob… encore plus quand t’as personne à reconduire à part toi-même.

Il engloutit son croque-monsieur devant le journal télévisé, puis téléphone à son ancienne voisine qui vit en plein centre-ville, sa bouche galbée encore pleine de miettes.

— Allô Candice, c’est Mathieu, je ne te dérange pas… ? C’était pour savoir si je pouvais t’emprunter ton double de clés pour squatter chez toi cette nuit, je ne compte pas rester tard le lendemain matin, c’est juste pour éviter de prendre le volant, vu que je sors ce soir… Ah, tu pars dans trois quarts d’heure ? Bah écoute, je vais descendre maintenant, alors. C’est vraiment sympa, merci ! … Ouais, faudrait qu’on se prenne un verre un de ces quatre… Bise, à tantôt.

Il change vite de chemise pour en enfiler une noire classique, gardant son jean et ses chaussures. Inutile de se prendre la tête, il ne va que boire un coup dans une ambiance décontractée et décontractant.

Du moins, il imaginait la soirée ainsi. Assis sur un tabouret proche du bar à l’Escalier dans le Carré, une heure et demie plus tard, il commence à la trouver un poil plus trépidante : un sms de la mystérieuse Chloé pleine de charme. Oh mais quel miracle ! Lui qui jurait l’importuner plus qu’autre chose. Il ricane, boit une gorgée de Mojito, avant de répondre d’un doigt fébrile.

[Hmm sympa la surprise, à quoi dois-je ce changement de position ? Là je me prends un rafraîchissement en profitant de musiques surpuissantes, et toi, beauty ?]

Il balaye du regard les personnes en train de danser, certaines bien entamées, tout en achevant son verre. Accoudé au meuble sombre, il redresse le récipient pour en gober un glaçon, sans lâcher son smartphone qui ne tarde pas à vibrer.

[Je suis avec une copine dans le Carré, je danse et je picole pour oublier.]

Tout son corps sursaute et son glaçon avalé de travers est propulsé hors de sa bouche tandis que ses yeux deviennent ronds dans un haussement de sourcils fins. Il a l’air d’un toutou baveux.

Quoi, elle est dans le coin ? Mais merde, je tente un truc là, l’occas’ est trop belle ! J’aurai qu’à lui faire croire que je la croise par hasard en soirée et… oh non elle n’y croira jamais, ça fait tellement conte de fée dirigé par un dieu tout-puissant et miséricordieux !

[Tiens, pas de retours galants ? Mon soudain aveu d’alcoolisme t’a fait fuir ?]

Mathieu se ressaisit, passant une main songeuse le long de son visage. Il plisse les paupières, sans regarder les clients du café, plongé dans ses réflexions. Il s’offre le temps de répondre à son message.

[Ton aveu de danse me donnerait plutôt envie de venir ! Pour oublier quoi ? Un truc grave ?]

[Dans ce cas, je te détaillerai mes déhanchés rien que pour te faire chier haha !]

L’homme s’assombrit : elle n’a pas répondu à sa question. Elle doit trouver ça trop personnel pour en faire part à un individu qu’elle connaît peu, comme lui. Pourtant, ça le peine, il aimerait bien comprendre, car sûrement cela a-t-il un rapport avec ce rejet systématique de compliments. Ah, il faut qu’il sache où elle se trouve ! Sinon elle va passer sa soirée à le bombarder d’informations sur les balancements de son petit cul et il finira par bander comme un con dans son coin. Il est venu pour évacuer les frustrations, pas en générer ! Bien que celles-ci soient agréables, elles le seraient encore plus s’il pouvait lui aussi la surprendre et la chauffer.

[Lol, vilaine ! C’est quoi ton café préféré du Carré ? J’aimais bien l’Orange Givrée, mais je ne suis pas sûr qu’il existe encore.]

Astuce de dragueur malicieux : se faire passer pour un ignorant. Les femmes adorent répéter à quel point les mecs pensent avec leur bite et jamais leur vrai cerveau, en plus d’étaler volontiers leurs sciences, aussi orgueilleusement qu’un homme. Lui, connaît des femmes qui réfléchissent aussi avec leur chatte, y a pas de règle universelle sur la question. Mais le préjugé permet de faire le faux con. Mathieu se sait peu gâté par la nature sur sa corpulence, il a bien le droit de se rattraper d’autres façons !

[Je ne sais pas, je n’allais pas à celui-là, je vais plus souvent au Déluge et au Pourquoi pas. D’ailleurs, en ce moment, je me dandine sensuellement sur du David Bowie, si tu savais… !]

Arf, saligote ! Tu ne perds rien pour attendre, je ne vais pas me laisser mener de cette manière à la braguette toute la nuit. Maintenant que je sais où tu es… reste plus qu’à vérifier une donnée et…

[Et aucun mâle pour profiter de tes petites fesses ? À quoi ça sert de te déhancher, alors !]

[C’est justement d’être intouchable qui est drôle ! Un petit show pour monter les températures et après, je fais mon marché. Tu serais là, je suis sûre que tu essayerais aussi de m’attirer à ton étalage.]

Mathieu se fend d’un sourire confiant : décidément, le chemin de sa soirée est tout tracé, désormais.

[Oh oui, je te vendrais une bonne banane 100 % bio qui ne s’achète qu’en nature. À déguster sans aucune sagesse.]

[Mdr pitié oui, ne causons pas d’achat ce soir, je te dois déjà assez comme ça ! Han, ils ont mis les « Démons de Minuit » trop bieeen ! Je bondis partout en mini-jupe !]

Alors là, c’en est trop ! Elle commence à lui crisper l’entrejambe avec les images délicieuses qu’elle lui impose à l’esprit ! Rendu audacieux grâce à son whisky et ses deux mojitos, il se faufile entre les gens pour traverser une ruelle du Carré où les musiques et néons de chaque café-discothèque se mélangent. Il file à grandes enjambées, tout en déboutonnant le haut de sa chemise. Mais pas trop bas hein, la petite tonsure sur le torse, c’est pas très sex’ !

*

Chloé sautille sur les notes du synthétiseur, plus joyeuse après cinq pékets et trois tangos11, le corps bouillonnant. Sophie rit de la voir motivée sur la petite piste du fond, assise à une des tables à proximité. La blonde a attaché ses cheveux, contrairement à Chloé qui les agite au moindre grand coup de guitare électrique, son ample blouse rouge dénudant à loisir son épaule gauche ou droite, selon comment elle retombe sur sa propriétaire. Bien sûr, Chloé n’a pas mis ses talons, elle n’est pas suicidaire : une paire de ballerines noires suffit pour s’amuser. Et puis, avec ses petites pertes d’équilibres par moment, elle a intérêt à garder de bons appuis. La détonation musicale suivante lui fait tout de suite comprendre qu’elle va avoir droit à Shania Twain : Chloé enchaîne donc dessus en chantant le peu qu’elle connaît de « Man ! I feel like au woman ! ». Elle adresse cette phrase à sa copine de soirée qui s’esclaffe et la rejoint pour délirer avec elle. Chloé récupère aussitôt près d’elle sa veste, qui contient trop de choses précieuses pour la laisser seule à trois mètres d’elle.

Tout en effectuant une danse plus légère sur la musique suivante, elle vérifie la réponse de Mathieu. Elle était prête à envoyer un autre message provocateur, mais ce qu’elle a reçu lui coupe le sifflet. Son sourire s’élargit et elle montre à Sophie le message en lui criant à l’oreille à quoi il ressemble.

[Yeah, you feel really good like a woman, miss Chloé ! C’est amusant de te voir avec des cheveux en pétard. Me reconnaîtras-tu dans la foule ? Moi aussi je peux te tester, jolie lady.]

Sophie éclate de rire en envoyant à Chloé un regard complice.

— Oh ma belle, t’as une touche, dis donc ! C’est un beau gosse j’espère !

— Non je ne dirais pas ça, affirme Chloé d’un air faussement nonchalant. Il a surtout du répondant complètement fou, on ne va pas s’emmerder avec lui, je le sens bien !

Mais derrière son sourire, Chloé palpite dans un mélange d’excitation et d’anxiété.

Mais comment a-t-il pu… ? Putain ce type est incroyable ! Il recule devant rien, cet esprit tordu. Où est-il ? Oh j’en ai le cœur qui s’emballe, c’est pas normal ! J’ai passé l’âge de jouer la collégienne enamourée, c’est bien plus viscéral. Mon organe ne fait qu’agiter le sang dans mes veines en vue de le titiller jusqu’à ses pires retranchements. C’est tout ce qu’il mériterait, à me prendre à revers ainsi, l’enfoiré !

— Là ! C’est lui, là ! crie Chloé à son amie.

Si je veux la convaincre ce soir d’être plus que potes, va falloir la jouer cool. Allez, en pause « homme trop classe » : on relâche les épaules, on s’appuie bien contre le bord du muret bras croisés, regard enjôleur, tête penchée sur le côté et sourire en coin de petit vicieux. Faut que je parvienne à lui donner envie de me rejoindre sans l’y forcer : là, ce sera bingo… j’aurai le feu vert pour l’approcher.

Sophie aperçoit à son tour le trentenaire bien rasé en chemise noire qui les fixe derrière une partie de la piste, proche du bar. Elle glousse en suivant Chloé qui gonfle la poitrine et adopte un oscillement du bassin calculé lorsqu’elle vient le rejoindre, veste pliée sur son bras et smartphone à la main. Mathieu est le premier à jeter légèrement la tête vers l’autre par défi.

— Surpriiise ! T’as de beaux yeux, tu sais, taquine-t-il d’une voix plus grave que son habituelle, pastichant Jean Gabin.

— T’espères quand même pas que je te réponde « Embrasse-moi » ? ricane Chloé sans lâcher le regard soutenu du gars.

Mathieu hoche la tête en se penchant pour lui faire la bise. Il glisse une nouvelle fois vers son oreille en passant, le temps de souffler un « Vilaine », d’une voix sensuelle tout à fait naturelle. C’est au tour de Chloé de croiser les bras pour lui adresser une mimique sceptique tranchée par un sourire en coin. Ça n’empêche pas l’homme de garder son étirement de lèvres moqueur.

— Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu étais là ? interroge-t-elle.

— J’ai hésité entre ça et me taire pour observer en vrai tes rapports sur tes déhanchés à ton insu, mais ça avait un côté « pervers psychopathe super louche » de prendre la seconde option, rétorque-t-il sans s’éloigner des filles.

Sophie éclate de rire et même Chloé ricane, preuve que l’alcool a déjà entamé son rôle de désinhibition.

— Tu vois, je te l’avais dit ! lance Chloé à son amie. Ah, les présentations oui ! Sophie, Mathieu, Mathieu, Sophie… Voilà, c’est fait.

Mathieu salue de la tête la petite blonde, puis la dévie vers sa cible en précisant son tir d’un plissement de paupières et d’un basculement du cou.

— Que lui as-tu dit à mon sujet, toi ? Sûrement des méchancetés, n’est-ce pas, petite diablesse ?

Oh merde, Chloé, t’aurais pas pu fermer ta grande gueule ?

— Huhu, glousse Sophie, non non, je te rassure.

— Haaaan… mais j’ai encore plus envie de savoir comment tu me perçois, maintenant !

Chloé n’a rien répondu, elle est bien trop occupée à écouter son corps verrouiller toutes les portes avec des astuces de dernière minute qualité MacGyver. Mathieu reste très proche d’elle pour lui parler et, vu comment il la regarde, c’est tout à fait délibéré. Ce n’est pas parce qu’elle a un manque à combler qu’elle doit jouer les filles faciles ! Un peu de mérite s’impose. Aussi n’écoute-t-elle pas les affolements divers sous ses côtes éveillés par son murmure, auxquels se sont mêlés des battements effrayés à l’idée que son amie ne fasse à sa place un aveu de son appréciation. Elle se dépêche de réaliser un pas de recul symbolique en raccrochant à son visage un air narquois, qui étire ses lèvres rendues écarlates.

— Hmmm non ! T’as qu’à le deviner tout seul. Je retourne danser, moi !

Ah, garce ! Tu te dérobes, hein ? Elle a décidé de me frustrer encore plus, cette Jasmine délavée ! Je le vois rien qu’à sa façon de se dandiner ostensiblement… Respire, mec, y en a qui ont eu la trique pour moins que ça. Elle est moins distante et froide, déjà, c’est un bon point. Il faut se faufiler dans l’interstice !

Sophie passe son regard de Chloé à Mathieu d’un air songeur un peu amusé. Puis crie à sa copine de soirée :

— Moi je vais au bar, Chloé !

— OK, tiens, je te confie ma veste ! hurle-t-elle à un mètre en lui jetant ses affaires.

— Tu fais quoi toi, bar ou danse ? demande Sophie à Mathieu.

Devant la pote inconnue, il perd soudain un peu contenance.

— Euh… danse !

Sophie passe à côté de lui en lui adressant un sourire éloquent.

— Amusez-vous bien, lui balance-t-elle.

Oh ça, je pense que ce sera le cas, qu’importe l’issue !

10. Alcool blanc typique de la région et très populaire, à base de genièvre.

11. Un tango est une bière avec de la grenadine dedans.

Chapitre 7 : Pourquoi pas ?

Quand Mathieu rejoint Chloé sur la petite piste, les yeux rivés sur son cou puis ses lèvres, la demoiselle lui crie par-dessus « Born to be alive » :

— Évite de me faire tomber, cette fois !

— Même sous le charme ?

La réplique du tac au tac arrache une esquisse souriante à la demoiselle, qui hoche la tête dans un élan de faux dépit. Ce qui fait sourire plus largement le trentenaire.

Yes : Mathieu, one point !

Je ne gagnerai pas par les mots, avec lui ! Mais je crois pouvoir rivaliser sur un autre moyen de communication.

Elle lui tourne délibérément le dos en adaptant ses mouvements à la musique. Un pivot sec des fesses, un roulement d’épaule, une chasse de chevelure… Et surtout, sans lui adresser un regard, c’est le principe ! Mathieu prend des couleurs sur ses pommettes marquées, le rouge s’insinue dans ses joues creuses, tandis qu’il tente au mieux de se faire davantage imprégner par la musique que par la chorégraphie presque nuptiale de la jeune femme.