Toutes les fois où j'ai failli mourir - Pierre-André Sand - E-Book

Toutes les fois où j'ai failli mourir E-Book

Pierre-André Sand

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Beschreibung

Un enfant des Trente Glorieuses. Un quartier populaire de Genève : Vieusseux. Une époque : les années 1950-1960. Une quête : devenir grand !
Le récit se développe autour du parcours de ce môme qui veut appréhender un monde plein de promesses et y trouver sa place. Il va même jusqu’à se mettre en danger pour tester ses capacités, défier les éléments et combattre ses faiblesses.  

Onze épisodes, onze moments de sa vie où, dans l’adversité́, il va apprendre à se forger une belle confiance en lui pour devenir adulte.
« Risquer sa vie pour une vieille boîte de conserve, est-ce que ça a un sens ? ... » L’auteur y répond avec sagacité et humour.

À PROPOS DE L'AUTEUR 

Pierre-André Sand est né à Genève en 1951. Comédien, musicien, auteur et producteur de spectacles d’humour, il a écrit de nombreux textes pour le théâtre, notamment pour la Revue genevoise qu’il a dirigée de 1996 à 2002. Toutes les fois où̀ j’ai failli mourir est son premier ouvrage.

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Seitenzahl: 160

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Conception graphique de la couverture:

Pierre-André Sand

Mise en page et réalisation:

Imprimeries Slatkine (Genève)

© Les Éditions du Chien Jaune

CoJPresse, Veyrier (Genève, Suisse)

Tous droits réservés pour tous pays.

Informations et contact:

[email protected]

ISBN 978-2-9701632-7-5 pour la version imprimée.

Cet ouvrage existe en format numérique: ISBN 978-2-9701632-8-2

À mon fils Julien, cet amoureux des défis.

Table des matières

Préambule

Six semaines

La guitare en carton

Blanche-Neige

La cabine téléphonique

Le cerisier

Les cosmonautes

Un haricot dans le haricot

La boîte de conserve

Le matelas pneumatique

La consigne, c’est la consigne

Silence, on tourne mal

Remerciements

Préambule

Risquer sa vie pour une boîte de conserve, est-ce que ça a un sens? Enfants déjà, nous avons tous fait des expériences au cours desquelles le risque faisait partie du jeu. Tester nos capacités, défier les éléments, essayer de repousser les limites, apprendre à mesurer la portée de nos actes. Être confronté au danger: n’est-ce pas là la manière la plus naturelle d’apprivoiser le monde et de légitimer sa propre existence?

En regardant par ma fenêtre qui donne sur un parc où s’égayent bruyamment des bambins, je me suis souvent étonné du nombre d’entre eux qui portent un casque, alors qu’ils jouent au bac à sable ou se poursuivent autour d’un ballon. Jusqu’à ce que j’aperçoive, abandonnés sur la pelouse, leur petit vélo ou leur trottinette qui justifient le port de cet accessoire «indispensable».

Ce tableau, paradoxal, m’a fait repenser à toutes les fois où, enfant dans les années 1950-60, j’ai été confronté au danger, et où j’ai même frôlé la mort, fût-elle réelle, hypothétique ou symbolique. Quelques scènes de cette époque me sont revenues sans nostalgie, mais avec fulgurance et clarté. Ces images m’ont amené à développer mon récit autour de la quête d’un enfant qui veut appréhender le monde pour y trouver sa place, avec sa naïveté et sa puissance créatrice.

Risquer sa vie pour une boîte de conserve, est-ce que ça a un sens? Peut-être que oui, si c’est pour accomplir le chemin le plus difficile, celui par lequel on devient grand pour soi-même.

Genève, juin 2023

1

Six semaines

«Merci, monsieur Fleming!»

1951, l’hiver est rude. Le pétrole manque et les radiateurs sont presque froids dans ce petit appartement de la cité Vieusseux, l’un des premiers quartiers périphériques de Genève. Je suis né cette année-là, fin octobre, six ans après mon frère qui allait déjà à ce qu’on appelait «l’école enfantine». Mon père, technicien dans une usine de compteurs électriques, et ma mère au foyer, artiste dans l’âme, ne s’attendaient pas à la surprise que je fus pour eux. C’est avec joie et application qu’ils veillaient sur ce fruit d’automne de trois kilos huit cents aux grands yeux noirs qui prenait bien, comme on dit. Heureusement!

À l’âge de six semaines, après une nuit agitée comme souvent chez les enfants qui ont des coliques ou des otites ou autre chose qu’on ne comprend pas toujours, bref, qui ne font pas leurs nuits, l’inquiétude de mes parents grandit lorsque la fièvre s’en mêla. Mon frère dormait encore. Puis, tôt le matin, toux sèche et respiration difficile. Il n’en fallut pas plus pour que ma mère décide d’appeler le médecin alors que mon père venait de partir au travail la boule au ventre et que l’aîné, qui ne se doutait de rien, était sur le chemin de l’école après un rapide petit-déjeuner – mes parents ont souvent évoqué cet épisode traumatisant.

Au bas de l’immeuble, la boucherie de M. Patry tenait lieu de cabine téléphonique. Il était le seul de tout le quartier à avoir un abonnement aux PTT, ou peut-être pas, mais en tout cas le seul qui autorisait les clients à s’en servir et qui transmettait les messages urgents aux habitants. Un vrai commerçant. Ma mère y appela le médecin. Puis, elle demanda à des amis voisins, les Ackermann du 34, de prendre mon frère pour le déjeuner. Ils le gardèrent jusqu’au soir vu la situation.

Vers 11h, le pédiatre arriva dans sa voiture Hillman Minx verte décapotable de 1950 et, au grand dam des gens de l’immeuble, la gara n’importe comment sur le trottoir du cordonnier d’en face. Ça ne se faisait pas! Derrière le pare-brise un carton «Urgence, Dr Vogt pédiatre» découragea toute rouspétance. À cette heure, les enfants du quartier qui sortaient de l’école commencèrent à se regrouper autour de cet engin mal parqué, une curiosité pour les gamins, dont certains se demandaient si une capote de toile pouvait supporter en plein hiver le poids de la neige sans s’effondrer sur les sièges et, en en parlant, mettaient le doute aux autres sur la solidité de ce toit de tissu.

Dans ce quartier populaire, les automobiles étaient rares et provoquaient toujours intérêt et fascination. Mes parents n’avaient pas de voiture, comme la plupart des habitants, et quand les Magnin du 36 firent l’acquisition d’une Renault 4CV le bruit courut que la famille, et surtout leurs marmots, n’avait pas mangé de viande pendant deux ans et qu’elle ne se nourrissait que de pâtes pour se la payer… La jalousie est un vilain défaut!

Après une rapide, mais experte auscultation dans ma chambre d’enfant, suspicion d’infection des bronches et des poumons. Le Dr Vogt n’hésita pas une seconde et nous prit dans sa voiture, ma mère et moi, direction l’hôpital cantonal. Je fus admis immédiatement et les examens confirmèrent une bronchopneumonie et un début de pleurésie. Le pronostic vital était engagé vu mon très jeune âge.

Dans la voiture qui traversait la ville direction l’hôpital, le Dr Vogt roulait vite et ne disait pas un mot. Il brûla même deux des rares feux rouges de la ville, certes avec prudence, mais aussi avec la détermination de celui qui doit honorer son serment, de celui qui, dans ce cas, est le seul à prendre les décisions salutaires pour le petit patient que j’étais. Le statut du médecin était respecté à l’époque, et il le savait.

Assise à l’arrière sur la banquette de cuir brun, ma mère suffoquait d’angoisse au rythme de mes gémissements et de ma bruyante et courte respiration. Elle me tenait emmitouflé dans une couverture patchwork qu’elle avait tricotée avec des restes de laine.

Elle tricotait souvent, assise sur une chaise devant la table du salon, se tenant bien droite, calme et concentrée. Ses doigts, en revanche, s’agitaient dans une sorte de chorégraphie bien réglée et vertigineuse. Ses aiguilles plongeaient dans les boucles, son index tournoyait autour de leur pointe, et poussé par l’autre doigt, le fil se dégageait créant les mailles qui s’alignaient à toute vitesse comme par magie. Les boules aux extrémités des aiguilles fouettaient presque ses flans. On aurait dit un essaim d’abeilles agité autour de sa taille, le tout dans un petit concert de cliquetis.

Donc, sous cette chaude couverture de laine, je n’allais pas bien du tout. Les mères s’en font toujours pour leurs bambins, mais là, elle ne savait plus comment s’en faire. Elle n’entendait que le bruit du moteur assourdi par l’anxiété, envahir l’habitacle et brouiller sa raison. Elle ne comprenait pas. Comment cela a-t-il pu arriver? Elle avait pourtant fait bien attention de me protéger de la fraîcheur de l’appartement, de bien me couvrir avant d’ouvrir les fenêtres pour aérer; une minute ou peut-être deux… Était-ce trop? Il faut bien aérer un peu, bon sang! Ne pas aérer, c’est mauvais pour la santé! Alors quoi, aérer c’est pire? Maudit hiver, maudit pétrole!

Sur les indications presque machinales de ma mère, l’hôpital fit appeler la direction de l’entreprise où travaillait mon père, lui demandant de venir rapidement sans autre explication. Il se doutait bien qu’il s’agissait de mon état de santé, mais l’hôpital…? Le pédiatre n’a donc rien pu faire? C’est donc grave? Les questions se bousculaient dans sa tête! L’entreprise lui commanda un taxi, ce qu’il n’avait jamais pris, mais le paternalisme bienveillant se devait de bien traiter les employés. Un taxi: ça devait être effectivement très grave. Il ne profita pas du privilège que lui offrait la course.

On m’avait pris en charge et dirigé vers le service des urgences pédiatriques. Ma mère était hagarde, assise seule dans un petit bureau d’infirmière. Mon père arriverait sous peu, mais même l’idée qu’il soit là ne la rassurait pas.

On l’avait séparée de moi, elle n’y pouvait plus rien, le mal était fait. Une mère doit toujours savoir quoi faire pour son nourrisson. Ne rien pouvoir faire: le pire pour une mère. On l’avait amputée de la partie d’elle-même qui grouillait de vie et d’espoir. La culpabilité se mêlait à la souffrance viscérale de perdre encore un enfant. Elle avait déjà subi deux fausses couches, je l’ai appris bien plus tard, et je ne peux qu’imaginer l’état dans lequel elle se trouvait à cet instant.

– Mon Dieu, mais qu’est-ce qui se passe? demanda mon père essoufflé par l’inquiétude et les interminables couloirs de l’hôpital.

Peu enclin aux effusions, il ne dévoilait que rarement ses émotions. Ma mère ne l’avait jamais vu comme ça. Elle ne put que hausser les épaules et fondre en larmes. Il la prit dans ses bras tremblants et la serra fort pour se rassurer lui aussi. Les deux, seuls dans cette petite pièce, restèrent silencieux pendant de longues secondes. Puis, essayant de se calmer, mon père demanda ce que les médecins lui avaient dit. Ma mère, en pleurs, ne put que secouer la tête.

Un étourdissement fit reculer mon père. Ses joues brûlaient et deux petits mots lui sortirent de la bouche.

– Il est…?

Voyant sa tête, ma mère comprit la terrible issue qu’il envisageait. Elle trouva là l’occasion de reprendre le dessus, de se sentir à nouveau utile, d’assumer son rôle de mère. Un «NON» catégorique et presque outré résonna dans la pièce. Mon père:

– Alors quoi?

Presque furieux de se faire enlever ses prérogatives de mâle protecteur. Son métier était de trouver des solutions, mais il lui fallait des éléments concrets:

– Qu’est-ce qu’il a, dis-moi?

Ma mère voulut lui dire le peu qu’elle savait, mais les sanglots obstruaient encore sa gorge.

Trois coups frappés vinrent à son secours, et la porte s’ouvrit. Le médecin-chef des urgences se tenait là, calme, sans expression particulière, insupportable de sérénité. Il portait une longue blouse blanche jusqu’à mi-mollet s’attachant à l’arrière par des lacets le long du dos tous les vingt centimètres, avec un petit col serré faisant le tour du cou, un col romain, oui c’est ça! On aurait dit un curé dans une soutane blanche, un stéthoscope lui servant d’étole.

Les médecins et les curés étaient respectés à l’époque… et ils le savaient. Il referma la porte calmement, trop calmement. Les secondes qui s’écoulèrent entre cet instant et sa première phrase semblèrent une éternité à mes parents qui n’osèrent pas interrompre ce quasi-rituel par leur anxiété. Le verdict était clair. Une infection gravissime des voies respiratoires ne me laissait que peu de chances de m’en sortir malgré les fortes doses de pénicilline préconisées.

Pourtant, la découverte du Dr Alexander Fleming, due à son inattention et au désordre dans ses boîtes de Pétri laissées en vrac dans son laboratoire pendant un mois de vacances, était devenue, dans les années quarante, le médicament miracle pour la médecine de l’époque. La pénicilline agit encore aujourd’hui sur la plupart des infections, contre la méningite, la gonorrhée, contre la diphtérie, le tétanos, la syphilis et la pneumonie précisément.

Les médecins, longtemps décriés par les pamphlétaires des siècles passés pour leur pédantisme – on connaît le célèbre M. Diafoirus –, pouvaient dès lors se revendiquer pédants sans subir les railleries, grâce à la science et surtout, chose curieuse, au hasard et à la sérendipité (un peu de pédantisme ne fait pas de mal).

Plus sérieusement, cette découverte changea radicalement le rapport qu’entretenaient les médecins avec la mortalité infantile, qui n’était plus une fatalité. La plupart d’entre eux avaient choisi cette voie pour sauver des vies, mais devaient souvent se contenter de soulager des souffrances. Là, ils devenaient des magiciens.

Mais je n’étais pas sorti d’affaire pour autant. Le médecin- chef ne rassura pas mes parents. Il fallait attendre que les injections du médicament, une toutes les six heures, produisent leur effet. Ma mère eut une montée instinctive d’indignation à l’idée qu’on doive me piquer si souvent pour espérer me soigner. Elle se mit à haïr tous ces médecins et leurs méthodes relevant, selon elle, de la maltraitance, et agrippa fortement le bras de mon père, qui ne réagit pas. Si je passais la nuit, c’était déjà ça.

On renvoya mes parents à la maison. En remontant de l’hôpital, ils passèrent prendre mon frère chez les Ackermann et ne s’éternisèrent pas. Juste quelques regards empathiques et ces mots:

– Alors?

– On ne sait pas, il faut attendre. Merci de l’avoir gardé.

– De rien. Courage. À demain.

Mon frère n’irait pas à l’école et retournerait chez les Ackermann pour la journée du lendemain. Dans l’appartement mal chauffé, ils le mirent au courant avec des mots rassurants et ma mère lui enfila un gros pull.

Le lendemain matin, mon père se rasa comme tous les matins. Mais cette fois, il prit conscience de lui. Il prit conscience qu’il était en train de se regarder pour la première fois depuis longtemps dans un miroir avec attention. Il avait les traits tirés. Il ne se reconnaissait pas. Pourtant, son honnêteté professionnelle le préparait à aller travailler, à faire avec application ce pour quoi on le payait. Il aimait son métier. Tout ce qui touchait au domaine de la technique, de la mécanique, le fascinait, bien que ce mot ne corresponde pas à son caractère. La fascination était un concept qui ne faisait pas partie de son vocabulaire.

Toujours est-il que, bien que l’hôpital leur ait autorisé des visites presque jour et nuit, qu’ils pouvaient prendre des nouvelles quand ils le voulaient, mon père était tiraillé en son for intérieur entre reprendre son travail normalement, certainement pour nier la gravité de la situation, ou être confronté à la réalité cruelle de mon état. Ce choix n’en était certainement pas un. Son cœur et l’état de déprime de ma mère lui firent oublier sa loyauté excessive envers son employeur et ils descendirent à l’hôpital tôt ce matin-là, déposant mon frère chez leurs bons amis.

Ils croisèrent Mme Janin du quatrième, gentille dame un peu trop croyante à leur goût. Elle était au courant de tout dans l’immeuble et même au-delà, et elle proposait toujours de prier pour le salut des gens qu’elle croisait. Ces gentilles attentions avaient le don d’exaspérer ma mère.

Il faut dire qu’il y avait dans cette coopérative d’habitation, composée d’une dizaine de petits immeubles construits entre les années trente et quarante, un système de chauffage centralisé révolutionnaire pour l’époque qui, en l’occurrence, ne fonctionnait pas bien, crise du pétrole oblige. Il se trouvait dans un bâtiment cossu d’un étage sur rez, surmonté de deux grandes cheminées carrées, où avait été installée, au sous-sol, toute l’infrastructure technique nécessaire à la distribution de l’eau chaude. Au premier étage se trouvaient les bureaux de l’administration de la régie et, en dessous, une lessiverie quasi industrielle que les habitants appelaient la buanderie.

C’était le lieu où se retrouvaient ces dames pour faire leur lessive et d’où se propageaient tous les ragots du quartier. Mme Janin, la bigote, excellait dans ce domaine et colportait des nouvelles souvent banales qu’elle dramatisait à outrance pour pouvoir les remettre entre les mains du Seigneur.

– Mon Dieu, s’exclama-t-elle en voyant mes parents sur le palier. Mes pauvres amis, je prierai pour le salut de votre petit, que le Seigneur le prenne en son sein.

Mon père, plus bas dans l’escalier, tenant mon frère par la main, ne voyait pas l’intérêt d’écouter ces jérémiades. Ma mère, par contre, se retourna et d’un ton sec lui répondit:

– Le seul sein qu’il va prendre, c’est le mien.

Et elle dévala l’escalier rejoindre mon père au bas de l’immeuble où M. Patry leur fit un petit signe gêné à travers la vitrine de sa boucherie. Tout le quartier était au courant, bien sûr!

Ils déposèrent mon frère chez les Ackermann et prirent l’autobus, un vieux Saurer de l’entreprise Tinguely, société privée qui desservait les quartiers périphériques en dehors du réseau des transports publics de la ville. Ils montèrent dans cette vieille machine au moteur ronronnant mollement qui sentait le carburant diesel à plein nez. À cette heure matinale, les gens étaient nombreux à se rendre au travail.

– Serrez sur l’avant de la voiture s’il vous plaît, ânonnait machinalement le billeteur embarqué à l’arrière dans sa petite loge surélevée, sur laquelle était plantée sa sacoche de contrôleur.

Mes parents payèrent les vingt centimes pour la course, restèrent debout tout le long du parcours jusqu’à la gare et changèrent pour le bus 33 qui les mena à l’arrêt le plus proche de l’hôpital. Ils firent à pied les quelque deux cents mètres qui les séparaient de l’entrée principale.

Après de longs couloirs labyrinthiques, ils me trouvèrent seul dans une petite chambre, le lit contre une paroi surmontée d’une baie vitrée, emmailloté, serré comme une petite momie au regard bien vivant. Le médecinchef arriva quelques instants plus tard. Il manifesta un enthousiasme inhabituel et répéta plusieurs fois que c’était un vrai miracle, que mon état s’était amélioré de manière spectaculaire, que tout l’étage en parlait et que j’étais devenu la coqueluche du service. Le terme n’était peut-être pas bien choisi, mais il ne s’en rendit pas compte. Ma mère à l’esprit vif eut un petit sourire et se ravisa aussitôt.

Bien sûr, les progrès que mon petit corps faisait ne dispensaient pas les soignants de rester prudents et de suivre le protocole. Je devais encore supporter les injections pendant environ deux semaines pour espérer une guérison. Cette idée rendit folle ma mère qui devait être quelque peu bélonéphobique (quand il existe un mot pour dire qu’il y a des gens qui ont horreur des aiguilles et des piqûres, autant l’utiliser).

Puis je devais rester encore quatre semaines en convalescence, donc six semaines d’hôpital en tout. Je ne repris enfin ma vie qu’à l’âge de trois mois, avec l’entrain et la vigueur propres aux enfants de mon âge en bonne santé, ce qui put donner à mes parents la certitude de pouvoir oublier pour toujours ce cauchemar.

Mais il est clair que sans le hasard, le désordre, l’étourderie et les vacances de monsieur Fleming, ce dernier n’aurait jamais reçu le Prix Nobel en 1945 et je ne serais pas là pour vous en parler. C’est sûrement pour ça que je suis devenu bordélique et que je laisse toujours tout en plan avant de partir en vacances. On ne sait jamais…

2

La guitare en carton

«La méchanceté n’est pas l’apanage des grands.»

J’avais 6 ans à peine. Mes parents écoutaient beaucoup la radio, la TSF, surtout ma mère qui maniait avec aisance les boutons du gros meuble combiné radio et tourne-disque. Fierté de la famille, cette acquisition coûteuse était le seul luxe que s’était permis mon père. Il estimait que ce monument qui trônait au salon était le symbole de l’émancipation ouvrière et du droit à l’information démocratique.