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Ce recueil de nouvelles vous invite au voyage avec une partition de la vie impactée par les actes manqués de chacun.
Nouvelles : un couple franco-belge séjourne à Copenhague… Une jeune Camerounaise s'apprête à fêter la journée de la femme… Au Canada, un adolescent en quête de ses origines découvre l'amour… Ce chassé-croisé de personnages à travers trois nouvelles souligne la complexité de l'immigration, du déracinement et de l'intégration. En quête d'un monde meilleur, chacun poursuit le bonheur en employant les moyens dont il dispose.
Trait d'Union, du Nord au Sud est une invitation au voyage, une partition de la vie impactée par les actes manqués de chaque être.
Trois nouvelles où se croisent des personnages différents, mais qui se rejoignent par les problèmes et les actes manqués rencontrés lors de leur voyage. Un recueil qui souligne la complexité de l'immigration, du déracinement et de l'intégration.
EXTRAIT
Après avoir fait le tour des lieux, le jeune couple joua avec l’enfant, visiblement ravi de voir de nouvelles têtes souriantes et attentionnées occuper son espace de vie. Puis, ils remercièrent leur hôtesse et se retirèrent dans leur chambre pour se reposer de leur exténuant voyage.
Six heures plus tôt, ils avaient quitté leur appartement d’Arlon, une petite bourgade belge, grisâtre et lugubre, ville dortoir pour les employés des localités environnantes pour Luxembourg-ville. Ensuite, ils avaient pris un bus express de la gare de la capitale financière en direction du Findel, son petit aéroport, pour embarquer à bord d’un avion de la compagnie nationale à destination de Copenhague. Pour la saison du printemps, ce transporteur aérien proposait des tarifs préférentiels sur certaines destinations pour concurrencer les vols low cost.
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Seitenzahl: 126
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Octobre 2018
Collection Mbongi
ISBN : 979-10-95999-30-0
Les Lettres Mouchetées
91, rue Germain Bikouma
Pointe-Noire – Congo
Illustration de la couverture : Guillaume Makani
Hem’sey Mina
TRAIT D’UNION
Du Nord au Sud
Nouvelles
Les Lettres Mouchetées
DU MÊME AUTEUR
Sur la photo, c’était presque parfait, Doxa Éditions, 2016
J’ai rêvé d’une entreprise « 4 étoiles », L’Harmattan, 2014
Ce recueil de nouvelles est une œuvre de pure fiction. En conséquence, toute ressemblance ou similitude avec des personnages et des faits existants ou ayant existé, ne saurait être que coïncidence fortuite.
En hommage à tous les damnés de la Terre, entre Abidjan, Bruxelles, Berlin, Copenhague et Gorée.
L’enfant pleurait à grands cris. Le volume de sa voix stridente s’amplifiait à mesure que ses larmes coulaient et que son menu visage se couvrait de morve. Sa mère le retira de son lit douillet, le prit dans ses bras avec précaution et s’assit avec lui en lui murmurant une chanson douce en danois. Il était déjà dix heures du matin. Elle essuya son visage trempé de larmes, berça gentiment son bébé et le posa contre sa poitrine en tapotant légèrement son petit dos.
Le père s’était réveillé bien plus tôt et se reposait sur le canapé-lit noir du salon en écoutant un vieux disque de Fela Kuti aux sonorités afro-beat. La torpeur qui l’envahissait peu à peu ramenait à sa mémoire de vieux souvenirs refoulés. Le son limpide de la trompette résonnait légèrement dans le salon, bourdonnait dans ses oreilles et lui rappelait l’atmosphère bouillonnante de Durumi, le quartier de son enfance à Abuja, au Nigeria.
Il s’enfonça sous la couette moelleuse s’abîmant sous le poids des images retraçant le chemin parcouru.
Son épouse, sortant de leur modeste chambre, ouvrit discrètement la porte du salon. Elle toucha légèrement le front de l’enfant qui dans ses bras avait cessé de pleurer et dit :
—Ils vont bientôt arriver. Es-tu prêt ?
—Oui, presque…
Obayana repoussa sa couette avec paresse, découvrant son corps bien conservé, à moitié nu, et se leva du canapé pour se traîner lentement vers la douche. Il posa ses mains sur le lavabo et se dévisagea devant le grand miroir. Il avait pris un sacré coup de vieux depuis le jour où il avait quitté Abuja, la capitale fédérale, dans un camion déglingué pour s’évader de sa vie insatisfaisante.
Les poils secs de sa barbe démangeaient fortement sa peau rugueuse. Il portait désormais une épaisse moustache et avait pris des joues. Il sortit un rasoir neuf de son emballage, prit de la mousse épaisse qu’il appliqua nonchalamment sur sa gorge irritée et se mit à se raser délicatement. Puis, il prit une douche rapide, s’essuya avec une serviette propre et prit les vêtements soigneusement pliés dans une petite bassine bleue pour se vêtir.
Il se rendit dans leur chambre et s’adressa à son épouse, un peu inquiet :
— Je dois y aller. Tu crois qu’ils vont trouver facilement ?
— Oui, tout était bien indiqué dans l’annonce. S’il y avait eu un problème quelconque, ils me l’auraient déjà fait savoir.
— Je rentrerai tôt aujourd’hui, termina-t-il.
Elisabeth resta seule avec l’enfant qu’elle installa dans un coin du salon, entouré de figurines de Lego. Elle entrouvrit légèrement la porte du balcon pour aérer l’espace confiné de l’appartement. Elle était occupée au rangement de ses bijoux dans sa chambre lorsqu’elle entendit le bruit de la sonnette. Elle prit l’enfant pour l’asseoir sur une petite chaise, se mira dans la glace pour se refaire rapidement une beauté et se pressa à la porte pour l’ouvrir.
Un couple hésitant se présenta devant elle, une ravissante jeune femme accompagnée d’un homme un peu renfrogné. Ils ne portaient pas d’alliances, elle supposa donc qu’ils n’étaient pas mariés. La jeune femme était vêtue d’une chemise bleu clair en jean dont elle avait retroussé les manches, laissant apparaître plusieurs bracelets et un tatouage à l’avant-bras, et d’un pantalon beige. Des boucles en forme de pyramide embellissaient ses petites oreilles et mettaient en valeur son visage peu maquillé, entouré de fines tresses. Une écharpe blanche négligemment glissée autour de son cou laissait entrevoir un pendentif en or. Son compagnon portait un blouson marron, une grosse écharpe en laine dorée, un jean gris et une paire de baskets noires. Il avait les cheveux courts et un fin piercing au nez. Ils s’adressèrent à elle avec une légère hésitation :
— Bonjour Madame ! Nous sommes bien chez Elisabeth ?
—Oui, je vous en prie, entrez !
Le jeune couple traversa le petit couloir à sa suite jusqu’au salon. Elisabeth leur montra la chambre qui leur était réservée afin qu’ils puissent y déposer leurs affaires, puis elle leur fit visiter les lieux. L’aménagement de l’appartement était plutôt sobre, emprunt du style scandinave, blanc et épuré. Quelques touches de couleurs africaines égayaient l’ensemble de manière harmonieuse.
— Voici votre chambre, équipée d’un canapé-lit comme indiqué dans l’annonce, un fer à repasser et un meuble pour ranger vos vêtements. Vous avez un plan et les horaires des bus sur le bureau. Le chauffage se trouve ici, dit-elle en montrant l’interrupteur. C’est le printemps mais les soirées sont encore fraîches. Ici, c’est le salon. Nous avons un téléviseur et une sono. Voici la cuisine. Vous pouvez vous servir dans le frigidaire, nous avons prévu des boissons. N’hésitez pas à prendre votre petit déjeuner le matin avant de sortir. Mon mari, que vous aurez très vite l’occasion de rencontrer, est actuellement au travail. Mon bébé est un peu malade mais rien de bien grave, c’est juste un petit rhume. Voici votre jeu de clés, il n’y a pas de couvre-feu. Je vous demanderais simplement d’être discrets.
Après avoir fait le tour des lieux, le jeune couple joua avec l’enfant, visiblement ravi de voir de nouvelles têtes souriantes et attentionnées occuper son espace de vie. Puis, ils remercièrent leur hôtesse et se retirèrent dans leur chambre pour se reposer de leur exténuant voyage.
Six heures plus tôt, ils avaient quitté leur appartement d’Arlon, une petite bourgade belge, grisâtre et lugubre, ville dortoir pour les employés des localités environnantes pour Luxembourg-ville. Ensuite, ils avaient pris un bus express de la gare de la capitale financière en direction du Findel, son petit aéroport, pour embarquer à bord d’un avion de la compagnie nationale à destination de Copenhague. Pour la saison du printemps, ce transporteur aérien proposait des tarifs préférentiels sur certaines destinations pour concurrencer les vols low cost.
Ils avaient minutieusement préparé leur voyage. Le trajet de l’aéroport au domicile d’Elisabeth leur avait pris environ une heure, en métro et en bus.
Patrice retira sa grande écharpe en laine et s’assit sur la chaise de bois en observant Nipcia qui s’activait pour arranger leurs effets personnels :
— Pas mal cet appartement. Qu’en penses-tu ? demanda-t-il.
— Il est bien, mais j’aurais préféré un endroit plus près du centre…
— Pour le prix, c’est déjà bien… Tu veux te reposer avant de sortir ?
— Oui, accorde-moi une petite heure, s’il te plaît. Je n’ai pas assez dormi.
Hormis le canapé-lit, la chambre disposait d’une petite bibliothèque et d’un bureau. Un tapis aux motifs fleuris de couleurs vives embellissait le sol et recouvrait une partie du parquet. Nipcia bloqua la serrure de la porte, se déshabilla complètement, activa le chauffage et s’allongea sur le lit, bientôt rejointe par son ami.
— As-tu vu des photos de son mari sur l’annonce ? demanda-t-elle.
— Oui, ils ont mis une photo de leur couple. Ils ne sont pas du tout assortis… Nous avons beaucoup de choses à visiter, tu sais. Il ne faudrait pas tarder.
— Les week-ends sont faits pour profiter. Nous avons quatre jours devant nous, c’est largement suffisant. Repose-toi.
Patrice, après avoir retiré son encombrant blouson et son jean, la prit dans ses bras vigoureux. Il les couvrit du drap blanc qui était rangé sous le coussin et ils fermèrent les yeux, profitant ainsi de leur premier séjour en amoureux.
Patrice et Nipcia s’étaient liés un jeudi soir d’after-work, au Dock’s, un pub en vogue à Esch-sur-Alzette, la ville dans laquelle ils travaillaient. Elle était avocate-fiscaliste pour le cabinet Arendt & Medernach, tandis que lui était comptable dans la holding d’une entreprise familiale de diamantaires d’Anvers. L’évolution de leur relation fut telle qu’ils passèrent en quatre mois de la rencontre au flirt puis à la cohabitation.
À la demande pressante de Nipcia, il avait quitté sa sordide colocation de Thionville, le reflet parfait d’Arlon en terre française, pour emménager avec elle dans son studio neuf. Ils décidèrent de profiter de ce long week-end pour s’assurer que leurs sentiments étaient incontestables, mais aussi afin de découvrir les charmes glacés de la légendaire Scandinavie. Patrice avait tout organisé, imposant un emploi du temps militaire alliant visites et balades, au grand désarroi de Nipcia qui voulait surtout se reposer après les heures lassantes qu’elle effectuait quotidiennement au cabinet. Mais Patrice ne l’entendait pas de cette oreille, les congés étaient pris pour découvrir, et non se reposer.
Une heure plus tard, il réveilla doucement Nipcia :
—Prépare-toi… Nous devons aller à Norrebro aujourd’hui, dit-il.
— Qu’y a-t-il de si important là-bas ? demanda-t-elle en marmonnant.
— Il y a un magasin de Lego géants, ça va te plaire.
La première chose qu’ils remarquèrent en se promenant dans le centre-ville fut la présence massive d’Africains de l’Est. Le jeune couple qui passait sa vie entre trois pays était plutôt habitué à la compagnie d’Africains francophones. Ne souhaitant plus marcher, ils prirent un bus. Le conducteur, vêtu d’une polaire bleue, les cheveux ébouriffés, les interpella :
— Bonjour, vous êtes Français ?
— Oui, enfin, moi je suis Français et mon amie est Belge. Et toi ? Tu as l’accent danois. Cela doit faire un sacré bail que tu es ici.
— Carrément. J’ai quitté Cachan depuis plus de dix ans maintenant.
— Dix ans ! N’as-tu jamais voulu repartir ?
— Si… mais… Je me suis construit une vie ici... On s’habitue à tout avec le temps, philosopha le conducteur.
— On s’habitue à tout, répéta Patrice, songeur.
Patrice avait passé toute son enfance dans une maison traditionnelle bleue, entièrement bâtie de bois et de tôles à Bas-de-la-Source, un quartier populaire de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. Jusqu’à son adolescence agitée, il avait eu l’impression étrange d’être un acteur de second rôle qui tournait les scènes répétitives d’une séquence de film dramatique. Il était habitué à la vue des façades de tours grises, vétustes et sinistres ou d’immeubles orange, bleu et jaune fluo de la cité Mortenol Nord, à quelques kilomètres du centre-ville. Les vastes cités qu’il traversait pour se rendre aux matchs de foot, barbecues géants et concerts de ragga, étaient toutes des « aspirateurs de misère sociale » dans lesquels le chômage, la drogue et les armes s’étaient infiltrés sans vergogne. Des quartiers malfamés entouraient les cimetières, quelques palmiers se balançaient au-dessus du macadam pour attifer le paysage, des poteaux électriques étaient abattus, des barrages se formaient dans des dédales de rues réputées chaudes, des tours glauques recouvertes de crasse noire supplantaient les cases traditionnelles en tôles rouillées par la pluie. Le coût élevé de la vie, le chômage et un devenir misérable se profilaient bien loin de l’image paradisiaque des Antilles vantée par les tours opérateurs là-bas en métropole. Pressentant un avenir sombre pour leur fils qui vadrouillait avec des personnes infréquentables, ses parents l’envoyèrent poursuivre ses études en sciences de gestion à l’Université de Nancy. Patrice supporta très mal la Lorraine à son arrivée, mais finit par s’y habituer peu à peu, décidé à se forger une destinée. Son objectif premier était de trouver un emploi avec un salaire satisfaisant. Il y parvint et put ainsi aider ses parents et les éloigner du quartier populaire de son enfance qu’il avait tant détesté. Il avait désormais un regard empreint d’un sentiment de revanche sur ses amis d’enfance qui avaient failli l’entraîner sur la mauvaise pente et ces bâtisses qui lui avaient donné l’impression de tourner en rond pendant trop longtemps. Un an après sa prise de fonction, il retourna à Pointe-à-Pitre pour les vacances et profita de l’occasion pour offrir une machine à laver à sa mère, pour ne plus qu’elle se déchire la peau des mains à frotter de toutes ses forces des vêtements sales…
Malgré la fraîcheur de l’air marin, le soleil diffusait ses rayons lumineux. Ce jeudi commençait agréablement avec une petite promenade sur Stroget, la grande rue commerçante de la ville où Nipcia retrouva les joies de l’enfance en s’émerveillant dans le magasin Lego, un paradis pour les amateurs. Ils prirent un brunch copieux et déambulèrent dans le quartier Nyhavn, main dans la main, longeant le canal pour photographier les maisons multicolores, les petites rues pavées et les bateaux amarrés. Ils grimpèrent à bord d’une barque pour traverser la rivière Syhavnen qui parcourt Copenhague, puis se rendirent au Palais Amalienborg devant lequel de nobles gardes faisaient solennellement les cent pas devant les entrées, coiffés d’un casque en poils d’ours et vêtus d’une veste et d’un pantalon bleu rayé de blanc, les mains gantées, le fusil solidement ancré dans le bras gauche avec un sac en bandoulière accroché à l’épaule droite. Leurs pas les dirigèrent ensuite vers la citadelle de Copenhague, le Kastellet, une forteresse étonnamment bien conservée qu’ils découvrirent en traversant le Parc Churchill et ses couleurs du printemps, sa verdure et ses moulins à vent. Patrice fut très déçu en arrivant devant la statuette en bronze de la petite sirène, érigée sur un grand rocher au bord de l’eau. Il avait imaginé cette statue toute sa vie à travers des livres. Elle était bien moins imposante que sur les photos qui faisaient le tour du monde. Les touristes se précipitaient pour admirer l’insignifiante gardienne de la ville. Patrice s’indigna :
— Toute cette publicité pour si peu !
— Moi, j’aime bien. Par contre, il fait super froid !
Le couple gagna alors une petite île abritant de nombreuses manufactures. Nipcia passa une bonne heure à nourrir les magnifiques chevaux d’un musée d’écuries et de carrosses royaux, avant de reprendre le chemin du retour.
*
Obayana, employé au port comme docker intérimaire, termina sa journée plus tôt que d’habitude. Il enfourcha son vélo et traversa les différents quartiers silencieux, s’arrêta près d’un débit de boisson dans lequel il siffla deux cannettes au goût de malt avant de rentrer chez lui.
Elisabeth était sortie avec l’enfant et avait laissé un bout de pizza qu’il avala aussitôt avant de prendre une cannette de bière et de regagner le canapé qu’il affectionnait particulièrement. Il laissa l’obscurité envahir la pièce et s’enivra de la musique spirituelle de son pays.
Il repensait aux folles années 70, à ses grands-parents qu’il avait perdu de façon dramatique alors qu’ils étaient encore dans la force de l’âge au cours de la guerre du Biafra, sa jeunesse dans des quartiers surpeuplés, son amour d’enfance qui avait succombé aux avances d’un riche homme d’affaires de Lagos pour fuir la pauvreté. Lui n’avait rien eu à lui offrir.
Bien que titulaire d’un diplôme secondaire, Obayana, qui vivait principalement de petites combines, ne souhaitait pas poursuivre d’études supérieures et s’était mis à rêver d’Europe, se remettant difficilement d’avoir laissé sa jolie promise se consoler dans les bras d’un homme plus puissant que lui. Nul n’étant prophète en son pays, il lui avait fallu fuir cet horizon obscurci par cette cuisante déception et s’aventurer chez les Blancs pour y jouer sa partition et en revenir grandi.
