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Liane est brillante. Etoile montante du milieu très fermé de la chasse de tête, elle fait et défait les carrières des puissants de la finance mondiale. Son parcours de météorite, elle le partage avec ses deux "frères" des galères passées : Baptiste, aujourd'hui conseiller spécial du Président de la République et Gaspar, un hacker surdoué. Quand son ex-grand amour est retrouvé mort et que la chance commence à lui sourire un peu trop pour être honnête, il ne reste plus à Liane que ses deux compères vers qui se tourner pour la sauver du guet-apens aux effets cataclysmiques vers lequel des forces mystérieuses et terriblement bien informées semblent inexorablement la pousser. Lorsque le mystérieux Xeo est invité par Baptiste et Gaspar à prêter main forte au trio, Liane n'est pas du tout disposée à le laisser remettre en question l'échafaudage de faux semblants et de demi-vérités qu'est devenue sa vie. S'il suffit parfois d'un détail pour détruire le plus parfait des mécanismes, Liane sera-t-elle ce grain de sable capable d'enrayer la plus impitoyable machination?
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Seitenzahl: 386
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Pour A, H et D
CHAPITRE 1
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
CHAPITRE 11
CHAPITRE 12
CHAPITRE 13
CHAPITRE 14
CHAPITRE 15
CHAPITRE 16
CHAPITRE 17
CHAPITRE 18
CHAPITRE 19
CHAPITRE 20
CHAPITRE 21
CHAPITRE 22
CHAPITRE 23
CHAPITRE 24
CHAPITRE 25
CHAPITRE 26
CHAPITRE 27
CHAPITRE 28
CHAPITRE 29
CHAPITRE 30
CHAPITRE 31
EPILOGUE
Liane
Liane plia son journal avec une infinie précaution, prenant garde à ne pas faire ni trop de bruit, ni à laisser la marque de son passage entre ses pages. Pendant une seconde élastique, elle se demanda pourquoi la presse écrite s’obstinait à lancer des défis de dextérité à ses lecteurs, qui plus est, de moins en moins nombreux.
Puis, n’y tenant plus, elle se ressaisit des célèbres pages couleur saumon afin de lire encore une fois l’entrefilet dont elle avait un moment craint la disparition.
Pas de tour de passe-passe, pas d’encre sympathique, les quelques lignes riches d’une vie étaient toujours bien là.
Certes, se réjouir de la disparition d’autrui était un faux pas d’ordre karmique. Mais tant pis, celui-ci en valait la peine et il aurait été hypocrite de sa part d’ignorer la satisfaction honteuse qui l’envahissait. Harry était bel et bien mort.
Une petite semaine avant son soixantième anniversaire, Dieu ou plutôt le diable l’avait rappelé à lui. Il le privait ainsi, à sept jours près, des millions qu’il avait méticuleusement accumulés dans les plans de stock-options des sociétés qu’il avait dirigées et surtout dégraissées afin de rendre la mariée plus aguichante et son compte en banque inversement proportionnel à la sveltesse toujours plus vertigineuse de ses secrétaires.
– Je devine que Madame a reçu de bonnes nouvelles. Madame aurait-elle été à nouveau élue « chasseur de têtes » de l’année ?
Liane lui décrocha un coup d’œil faussement assassin.
– Colin, s’il te plaît. Arrête de me parler comme si j’étais la Belle au Bois Dormant. C’est moi, ta petite princesse, celle que tu faisais sauter sur tes genoux hier encore.
– Hier, encore ? Madame a dû rester endormie bien longtemps.
Colin était l’impeccable barman du Hemingway Bar, lieu de rencontres mythiques du palace parisien où Liane avait ses habitudes. Son véritable « chez elle » était un concept virtuel qui n’était défini que par l’endroit qui avait l’infinie chance de recevoir le paiement de ses impôts. Londres avait cet honneur pour le moment mais cela aurait pu être Paris, New York ou encore Hong Kong, îlots des mers agitées de la finance entre lesquels elle naviguait à longueur d’année.
Dans un quartier choisi de la capitale britannique, elle possédait un appartement d’apparat et d’apparence, décoré avec un goût qui n’était pas le sien mais qui avait fait le bonheur des magazines de décoration et une publicité en or à son architecte d’intérieur. Son duplex dans Kensington avait l’âme d’un show-room. Elle-même avait du mal à s’asseoir sur ses canapés de tissu grège sans chercher le plastique de protection qu’elle s’attendait à trouver, comme si elle était encore chez sa mère. Son chat, pourtant nourri et dorloté par la gouvernante philippine quotidiennement à son service, avait fini par mettre ses croquettes bio derrière lui. Il l’avait quittée pour une famille plus accueillante où les enfants lui tiraient les poils et où la maîtresse de maison lui parlait comme à son plus jeune fils. Finalement, les chats et les hommes de sa vie ne différaient pas tant que cela.
– Pardon Colin. Non, le World of Finance n’a pas encore voté cette année pour désigner le chasseur de têtes de l’année, du moins pas officiellement. Mais merci de croire toujours en moi. Qui sait, ce serait la troisième année de suite et cela serait inédit.
– Raison de plus, ma Liane. Je suis sûr que ce sera toi la première à accomplir ce prodige.
Le sourire de Colin était illuminé d’une fierté quasi paternelle et Liane se sentait pitoyable. Elle avait rougi puis baissé les yeux, dans un mouvement de gêne adolescente. D’un coup de fil, elle avait le pouvoir de faire et de défaire une carrière. Pourtant un compliment authentique, venant du fond du cœur, lui faisait toujours cet effet-là. Par chance ceux-ci étaient rares dans les hauts sommets où elle évoluait et où les sentiments, comme l’oxygène, se raréfiaient au fur et à mesure que l’on grimpait.
Colin poursuivit comme si de rien n’était :
– Accepteriez-vous, chère Madame, de goûter pour moi une de mes toutes nouvelles créations ?
Liane n’était pas un pilier de bar et l’alcool avait mauvaise presse dans sa famille où la branche paternelle avait été pratiquement éradiquée par le ratafia et le gros rouge. Mais Colin la connaissait bien, mieux que la plupart. Il avait discerné derrière son chic cool de façade quelque chose en elle qui se fissurait sous ses yeux. Entre Liane et Colin, la relation toute en retenue était fondée sur une compréhension mutuelle viscérale qui s’accommodait mieux des non-dits que de l’excès de verbe.
C’était il y a quinze ans. Elle avait franchi le seuil de l’Hemingway Bar défraîchie après un entretien d’embauche qui avait mal tourné. Au sommet d’une de ces horreurs de la Défense, un jeune cadre qui se croyait arrivé l’avait reçue les pieds sur son bureau, l’appelant « ma poulette » et lui donnant de la « gonzesse ». Les diplômes de la jeune fille d’alors, dorés à l’or fin des grandes écoles de la République, ne lui suffiraient donc jamais à être traitée en égale. Ce n’était pas tant le vocabulaire méprisant que cette certitude qui l’avait révulsée. Elle avait dû se faire violence pour ne pas lui écraser sa petite gueule de fils à papa satisfait sur son bureau de galérien des temps modernes. D’où elle venait, on ne tendait pas l’autre joue, on faisait passer à la caisse sans faire crédit.
Mais elle avait fait du chemin la petite gamine de banlieue, déjà plus chez elle là-bas et pas encore une des leurs ici. Elle avait contrôlé son geste mais son ton avait été assassin, révélant une louve au lieu de l’agnelle qu’il se préparait déjà à sacrifier. Les autres associés du prestigieux cabinet de conseil présents à l’entretien s’étaient transformés en statue de sel tandis que la jeune diplômée avait exposé avec efficacité les raisons pour lesquelles leur firme, plutôt qu’une autre, devait condescendre à accepter le sacrifice de son corps, de son sang et surtout de ses plus belles années.
Après cet épisode mémorable, elle avait fait à pied le chemin de la Défense à la Place Vendôme, économisant l’argent du transport pour s’offrir un dernier rêve. Elle était persuadée que sa carrière était morte dans l’œuf tant elle voulait ce poste. Pour la première et elle en était sûre la dernière fois, elle allait prendre un verre dans le bar mythique d’un de ses auteurs favoris. Colin l’avait accueillie sans familiarité, sans chaleur feinte mais en quelques mots bien pesés, il l’avait reconduite aux portes de ce monde qui, certes, ne lui appartenait pas de naissance mais qui la supplierait bientôt de devenir le sien.
Les années s’étaient déroulées tel un énième scénario hollywoodien, le vilain petit canard était devenu un cygne redoutable. Liane avait eu la peau et le job du prétentieux phallocrate. Elle était connue et reconnue dans les milieux de la finance internationale où son intelligence et son physique en faisaient un prédateur avec lequel mieux valait ne pas chercher le combat. Quelle surprise que le prince charmant, lui, ait persisté à faire un grand détour pour l’éviter !
– Pur Hasard, Madame. Champagne, framboises fraîches en purée, feuilles de menthe écrasées au mortier, un soupçon de liqueur de framboises… Et des secrets.
– Merci Colin. C’est tellement gentil. Je crois que c’est l’occasion ou jamais de donner une chance à ce Pur Hasard.
Colin approuva d’un mouvement de tête.
– Avons-nous une raison de célébrer ce soir ?
– Oui, Colin. Une nouvelle, la meilleure depuis bien longtemps. Harry est mort. C’est tellement bon que je vais te le redire.
Mais bien sûr, Liane n’exprima rien de cela. Le plus posément du monde, elle répondit :
– Un vieil ami vient d’être récompensé pour l’œuvre d’une vie.
Elle vida son Pur Hasard d’un trait puis félicita Colin pour ce nouveau cocktail qui deviendrait, c’est sûr, une de ses signatures. Puis, s’assurant que personne ne les observait, elle lui décrocha un clin d’œil avant d’ajouter :
– Les autres ne devraient plus tarder maintenant, comme au bon vieux temps.
Colin frémit légèrement. Tel le père qu’il ne serait jamais, son cœur battait à l’idée de retrouver sa singulière portée rassemblée sous son toit.
Baptiste
Trois heures que ce cirque durait. Réunis autour de la table Louis XV en bois de rose et marqueterie de la salle du conseil, experts, responsables associatifs et résidents triés sur le volet dessinaient, à grands coups de lieux communs, le futur de la politique d’intégration des banlieues.
– Et vous monsieur le conseiller, qu’en pensez-vous ?
Le ministre s’était tourné vers Baptiste avec un soupçon de déférence qui n’avait pas échappé aux vétérans de la cause politique présents pour l’occasion.
Depuis que Baptiste avait l’oreille du Président, plus rien ne se décidait dans les ministères sans sa bénédiction. Ses journées s’étireraient donc au rythme de réunions aussi creuses que longues. Imperturbable, son immobilité mettait ses interlocuteurs mal à l’aise d’autant plus qu’elle se déroulait sur un physique d’athlète éblouissant.
De sa mère touarègue, il avait reçu ce regard énigmatique et insondable qui voyait tout mais ne donnait rien en retour. De son père peul, il avait hérité du sourire qui se faisait d’abord enjôleur pour mieux devenir carnassier. Mais c’était surtout son allure qui faisait se retourner sur son passage, avec une égale prévisibilité, femmes et hommes. À présent qu’il était habillé sur mesure, on aurait pu mettre sur le compte de l’étoffe et de la coupe son allure sidérante mais ce n’était pas rendre justice à sa beauté. Sa peau d’un noir si beau et profond qu’elle en paraissait bleutée courait sur presque deux mètres d’une plastique parfaite avec son fameux dos, droit comme celui d’un héros grec et taillé dans de l’obsidienne. C’était d’ailleurs ce dos qui avait changé le cours de sa vie sur un escalator de la Gare Saint-Lazare.
Sous son hoodie dépenaillé, il avait fallu l’œil expert d’une talent-scout hors pair pour repérer le corail dans l’oursin de banlieue. Jeannine s’était armée de courage car, ce jour-là en particulier, Baptiste était loin d’être avenant avec son T-shirt sale, ses baskets sans lacet et cette rage qui sourdait jusqu’à la surface de son indifférence. Après tout, il venait de sortir de prison le matin même. Mais cela, Jeannine ne le savait pas. Sans doute aurait-elle renoncé à interpeller le jeune homme, mais heureusement, elle se lança.
En professionnelle de la publicité, elle avait su être persuasive et persévérante. Méfiant, il croyait à une embrouille, un truc d’escortes masculins dont ses voisins de cellule lui avaient parlé comme un moyen sûr de se faire un peu d’argent, si chevaucher la rombière ne lui faisait pas peur. Jeannine avait su trouver les mots, être patiente jusqu’à le conduire elle-même à faire quelques photos qui s’étaient immédiatement avérées prometteuses.
Le jeune homme avait non seulement du potentiel mais surtout la clairvoyance de reconnaître Dame Chance quand celle-ci s’était enfin présentée. Jeannine était devenue son Pygmalion et le succès avait rapidement été au rendez-vous. Le corps parfait de Baptiste s’étala bientôt sur les abribus de France et de Navarre et aucune fête branchée ne l’était plus vraiment sans la présence de ce corps magnifique au visage impassible de sphinx.
Quand un soir, un invité plus têtu que les autres était parvenu à le faire parler, il avait découvert que l’éphèbe savait non seulement aligner trois mots mais qu’en sus, il pouvait réciter des passages entiers des Classiques de la langue française. Ayant mis à profit ses quelques mois passés aux frais du contribuable, Baptiste avait obtenu un bac littéraire avec mention très bien. Usant de beaucoup de tact afin d’éviter le malentendu qu’un tel physique ne manquait jamais de créer, l’invité inquisiteur avait placé sa carte de visite au creux de la paume du jeune homme en le priant, respectueusement, de le retrouver à son bureau le lendemain.
Nouvellement coopté à la tête de la poussiéreuse école des Sciences Politiques, Jeffrey Darrel était un rebelle qui avait fait sa mission d’ouvrir sa vénérable mais ennuyeuse institution à la vraie vie et à ses habitants. Il avait convaincu Baptiste de se présenter à son concours d’entrée que ce dernier entreprit de réussir haut-la-main. Ce n’est qu’une fois convaincu de sa légitimité, que Baptiste s’était autorisé à devenir l’amant de Jeffrey. Quand il intégra l’ENA, ce couple paisible et heureux se maria en toute discrétion.
Le redoutable caïd de banlieue avait toujours été gay, une préférence qui aurait raccourci considérablement son espérance de vie là où il avait grandi, s’il n’y avait pas eu Liane. C’est elle qui lui avait proposé d’être, selon le terme consacré, sa « meuf ». Alors que se méprenant sur ses avances, Baptiste allait lui offrir une parade maintes fois répétée, Liane lui avait fait un clin d’œil en ajoutant :
– Tes fesses, tu pourrais en avoir besoin un jour pour autre chose que t’asseoir dessus. Les miennes aussi d’ailleurs. Alors, c’est donnant, donnant.
Elle avait tout deviné. Leur petit sketch du couple enamouré avait duré près de vingt ans, jusqu’à Jeffrey à qui elle avait passé le relais, heureuse de savoir son ami enfin assagi.
Et justement Liane était à Paris et, comme c’était un vendredi soir, ils devaient se retrouver dans leur repaire habituel.
Jetant un coup d’œil à sa Panerai, Baptiste jaugea qu’il lui restait trente minutes. Moins qu’il n’en fallait pour porter l’estocade.
Le ministre se racla la gorge, visiblement agacé.
– Monsieur le conseiller, vu votre expérience… très personnelle de ce sujet, auriez-vous l’amabilité de nous donner votre avis ?
Baptiste sembla se déplier pour soudain occuper toute la pièce. Il sourit, ce qui n’augurait rien de bon pour la partie adverse.
– Je vous remercie, Monsieur le ministre. C’est avec attention que j’ai écouté l’exposé de nos experts… bla-bla-bla-bla bla-bla-bla… Pensait-il alors qu’il régurgitait le sirop anesthésiant des platitudes polies que les trois lascars encravatés et leur troupe bigarrée avaient répandu toute l’après-midi.
Il se sentait prêt à en découdre, ivre de lieux communs et de solutions éculées.
– Monsieur le ministre, permettez-moi d’avoir cinq minutes de votre temps et de celui de nos experts… En privé s’il vous plaît. Sous l’onctueuse politesse, Baptiste ne faisait rien de moins qu’ordonner au ministre de se retirer dans son bureau avec les interlocuteurs qu’il avait lui-même désignés.
Alors qu’un frisson d’excitation à la promesse d’une remontrance assassine faisait s’accélérer les cœurs battant sous les cravates en soie ciglée, le ministre obtempéra. Derrière les portes closes, le conseiller spécial du Président mena la charge sans plus attendre.
– Donc, Messieurs les experts, vous suggérez le lancement des dix projets pilotes dans les zones sensibles sélectionnées sur cette carte.
– C’est cela monsieur le conseiller.
L’autre allait de nouveau se lancer dans une diatribe sur le bien-fondé de son choix. Baptiste ne lui en donna pas l’occasion.
– Que vous financerez en grande partie par des dons privés rassemblés au sein des antennes locales de « Soleil d’Espoir ».
– C’est cela ! L’association « Soleil d’Espoir » est active depuis plus de vingt ans dans nos quartiers où elle fait un travail remarquable.
L’autre se tut quand Baptiste gronda.
– Nos quartiers ! monsieur l’expert, je ne vous ferai pas l’injure de vous demander votre adresse.
L’autre enfla du torse.
– C’est une attaque personnelle, monsieur le conseiller. Être né du bon côté du périphérique ne m’interdit en rien de vouloir faire le bien pour ces pauvres gens.
Baptiste allait lui en coller une, ou tout du moins on pouvait lire dans son regard que cette possibilité n’était pas à exclure.
– Depuis combien d’années avez-vous dit que « Soleil d’Espoir » était à pied d’œuvre ?
– Plus de vingt ans, monsieur le conseiller.
– Donc, cela fait plus de vingt ans que « Soleil d’Espoir » recycle, pour ne pas dire blanchit, l’argent illégal de la drogue, fléau de « nos » banlieues. Ce secret, qui n’en est pas un pour quiconque a déjà dépassé la zone 3 du RER, a enfin franchi les portes de la capitale et est tombé dans l’oreille d’un juge moins conciliant que les autres. « Soleil d’Espoir » va être à la une des médias d’ici quarante-huit heures, malheureusement pas pour les raisons que vous auriez pu espérer, Messieurs.
Le ministre avait blêmi. Dans son regard affolé, on pouvait nettement lire qu’il n’ignorait pas que sa réputation et sa crédibilité politique fussent en jeu.
– Baptiste, vous êtes sûr de ce que vous avancez ?
Il l’avait appelé Baptiste, il avait donc besoin de lui.
Le temps d’une conversation avec la Brigade Financière, le ministre avait compris le gouffre dans lequel des adversaires avaient tenté de le précipiter. Le teint terreux et la voix tremblante de colère, il invita les futurs ex-experts et son chef de cabinet à demeurer dans son bureau. S’empressant de raccompagner son nouvel ami sur le perron, il lui donna l’accolade.
– Mon vieux, je ne vous remercierai jamais assez. Puis le fixant dans les yeux, il ajouta.
– Cela reste entre nous, Je compte sur vous.
Baptiste avait quinze minutes pour rejoindre le Hemingway Bar et prendre Liane dans ses bras. Il ne prie donc pas la peine de savourer son triomphe.
– Cela va sans dire, Jean-Pierre.
Puis il partit d’un pas léger. Encore un qui lui mangerait dans la main, tout en essayant de la lui mordre à la première occasion.
Gaspar
– Vas-y, abats-le !
Le ton de Gaspar ne laissait aucune place à l’ambiguïté.
Nella plaida.
– Je ne peux pas faire cela. Viktor est notre allié, notre ami depuis si longtemps. Ce serait le trahir, le réduire à néant. Tout cela pour une toute petite virgule.
Le temps pressait. Gaspar perdait patience mais son ton demeurait le même, doux et crémeux, comme un kolompeh aux dattes de Karman, la ville iranienne où il était né. Seule une pointe d’accent perse, d’habitude enfuie, trahissait la tension qui montait en lui.
– Abats-le ! Maintenant.
Ses yeux mélancoliques et tendres étaient devenus durs comme du silex. Nella hésitait encore. De son seul geste, elle pouvait annihiler Viktor et tout son travail en le révélant au monde entier. Dans l’univers des hackers, c’était la mort assurée.
Gaspar eut le geste vif. Il se détendit avec la précision et la rapidité du cobra, fidèle au reptile dont deux spécimens gravés à l’encre colorée se déroulaient depuis l’intérieur de ses poignées jusqu’à l’arche de son dos. Trois touches effleurées et c’était la fin. Tout le code du software de protection envoyé par Viktor se déroulait sous les yeux de Gaspar et de Nella, atomisé au fur et à mesure par le software de défense Tigre, né de leurs esprits de codeurs géniaux qui travaillaient si bien en équipe.
Nella n’eut même pas le temps d’être furieuse, de lui hurler que personne n’avait le droit de piloter son clavier, qu’il était un dangereux parano, un malade qui venait d’injecter un virus redoutable dans les machines d’un compagnon d’armes. La jeune femme allait se lever quand Gaspar lui appuya rudement sur les deux épaules.
– Tu restes et tu regardes.
Gaspar pointa une série de virgules qui se démarquaient du reste du code.
– Ces virgules sont des fausses notes, elles ne riment à rien. Elles brisent la mélodie et ne vont pas avec le reste de la partition.
– Oh ça suffit, Mozart ! C’est du code, pas une symphonie.
– Tu te trompes, ma belle. Ce n’est pas Viktor qui a écrit cette partition. Ce n’est pas son tempo, ce n’est pas son style.
Les yeux de Nella, maintenant tournés vers lui, lançaient des dagues empoisonnées.
– Tu m’emmerdes, le DJ star. Tu passes tes nuits à te griller le cerveau dans tes soirées à cent mille balles devant des filles qui n’attendent qu’un mot de toi pour chauffer autre chose que tes platines. Tu es non seulement devenu sourd Gaspar, tu es aveugle aussi.
Gaspar inspira très fort pour mieux contrôler la rage qui le gagnait. Le milieu opaque des hackers avait eu du mal à tolérer que l’un des codeurs les plus doués de sa génération soit aussi un des DJs les plus médiatiques de la scène électro française. N’était-il pas communément admis qu’un vrai hacker devait vivre caché, retranché, misanthrope des temps modernes, épris de ses seuls écrans ? Mais voilà, Gaspar n’avait rien de commun.
Diagnostiqué haut potentiel avec un déficit de l’attention à l’âge de quinze ans, il avait fait de sa condition un atout. Au grand dam du monde médical prompt à lui dérober son individualité et à le gaver de neuroleptiques, Gaspar avait toujours refusé tout traitement chimique. Il revendiquait le droit d’avoir deux vies : DJ star la nuit et hackeur le jour, ses deux activités unies sous l’égide de son unique passion : la musique. Pour Gaspar, un code et une note sonnaient à l’identique. Si certains synesthètes associaient les chiffres à des couleurs, Gaspar percevait les lignes de code comme de véritables mélodies, aussi réelles qu’un mouvement de Dvorak dans son casque qui ne le quittait jamais.
Il entendait les fausses notes d’un code avant qu’un œil exercé ait même commencé à débusquer la moindre anomalie. Virus, résidents, chevaux de Troie sonnaient telle une abominable cacophonie qui ne le trompait jamais. Hors-norme mais tellement efficace, Gaspar était le superhéros auquel grandes entreprises et gouvernements faisaient appel en premier lieu pour les protéger des menaces technologiques ou même parfois pour en devenir une, eux-mêmes. Souvent Gaspar refusait de mettre son art au service des puissants. De ses parents communistes qui avaient fui la révolution des mollahs, il avait gardé des idéaux et donc des principes inaltérables.
Son don devait servir le bien et combattre le mal. Au fur et à mesure des scandales révélés par les lanceurs d’alerte, si mal récompensés de leurs bonnes intentions, il en venait parfois à se demander où le bien et le mal avaient arrêté leurs frontières. Quand il ne savait plus, qu’il approchait de cet état de dégoût du monde qui annonçait une nouvelle de ses crises d’angoisse qui pouvaient l’amener au bord du gouffre, il trouvait alors immanquablement refuge auprès de son frère et de sa sœur de cœur : Baptiste et Liane, ses amis d’enfance qui ne l’avaient jamais lâché.
Ces trois-là étaient de brillantes étoiles dont chacune était indispensable au rayonnement des autres. Quand l’une palissait, le temps s’arrêtait dans leur galaxie jusqu’à ce qu’elle retrouve à nouveau le chemin de la lumière. Gaspar se sentait, à nouveau, glisser vers un trou noir qui se résorba à la sonnerie de son téléphone crypté. Il fit signe à Nella que Viktor était en ligne. S’en suivi un long silence où ne se distinguait que la voix lointaine de leur ami déversant dans un anglais haché un flot de paroles. Quand enfin il se tut, Gaspar eut juste le temps de lui confirmer « qu’ils s’en occupaient » avant de raccrocher.
– On s’occupe de quoi ? aboya la jeune femme.
– Viktor a été piraté. En détruisant le cheval de Troie, nous avons sauvé son code source. Je vais maintenant le sécuriser.
Gaspar prit possession de ses claviers et se mit au travail. Nella, assommée puis honteuse, cherchait les mots justes pour s’excuser, un exercice auquel elle était loin d’exceller.
– Viktor…
– Ne dis rien, Nella, s’il te plaît. Tu ne pouvais pas savoir. Maintenant, excuse-moi mais j’ai du travail.
– Tu retrouves les autres, ce soir ?
Nella avait sa petite voix contrite où transpirait une goutte acide d’acrimonie. Amoureuse de Gaspar depuis dix ans, elle enviait à Liane le privilège d’être la seule femme qui ait duré plus d’une nuit dans la vie sentimentale agitée de son associé. Gaspar faisait comme s’il ne remarquait rien, une stratégie qui leur avait garanti une relation sinon sans nuage, au moins d’une loyauté inaltérable. Nella était une codeuse surdouée, un beau brin de fille et une emmerdeuse attachante mais elle n’était pas Liane. C’était là son moindre défaut.
Gaspar fut le troisième à franchir les portes de l’Hemingway Bar. Il s’apprêtait à rejoindre Liane et Baptiste quand il croisa le regard légèrement désapprobateur de Colin qui semblait chercher quelque chose juste haut dessus de sa tête. Il passa sa main dans ses cheveux et immédiatement se sentit penaud comme s’il avait dix ans. Il avait encore oublié d’enlever le bonnet informe qui sa marque de fabrique.
Il fut accueilli par ses amis avec force d’embrassades et de petites piques amicales. Même si cela faisait des semaines qu’ils ne s’étaient pas retrouvés tous les trois à Paris, tout retombait dans l’ordre, les pièces s’emboîtaient à merveille et chacun d’entre eux se sentait enfin complet, véritablement lui-même avec les autres.
C’est Baptiste qui annonça la nouvelle au dernier arrivé :
– Tu ne le croiras jamais. Cette pourriture d’Harry a cassé sa pipe hier soir.
En entendant ces mots, Colin laissa échapper un verre à Martini qui s’écrasa sur le sol à ses pieds.
Une heure du matin. Liane avait le bureau parisien de Morgan Richfield pour elle toute seule. Elle aurait pu y photocopier ses fesses comme nombre d’autres qui y avaient amené leurs amants pour réaliser ce vieux classique du fantasme à col blanc, personne ne l’aurait su.
Sauf que dans le cas de sa collègue Éléonore, cela s’était su et vu. Éléonore était une bonne gagneuse alors les pontes de New York avaient détourné leur chaste regard de faux derches de la côte est et Éléonore ne s’était pas fait virer. Avec deux millions de dollars d’honoraires par an, New York l’aurait même recommandée à l’Opus Dei : elle, la plus grande salope de Paris. Mais tant qu’Éléonore baisait à droite et à gauche indistinctement, elle ne se mariait pas et donc ne risquait pas de faire des enfants, ces antidotes à dollars qui en avaient stoppé plus d’une dans sa course folle. Du jour au lendemain, New York perdait des honoraires juteux qui ne viendraient plus gonfler l’enveloppe de bonus des associés. Il fallait alors identifier, former et coacher une autre pouliche prête à tout sacrifier et qui mettrait plusieurs années avant de pouvoir fournir le retour sur investissement nécessaire pour financer ce nouveau yacht ou plus modestement, cette nouvelle piscine dans une propriété du Connecticut.
Alors qu’Éléonore ait photographié son maigre postérieur alors qu’elle se faisait empaler par l’un des sexes les plus conquérants de l’Assemblée Nationale, c’était pain béni. Ce moyen de pression bienvenu permettrait de garder sous contrôle l’indomptable Éléonore et de s’assurer que Morgan Richfield demeurerait le chasseur de têtes de choix auprès de quelques députés priapiques et influents.
Jamais Liane ne s’était fait attraper à ce jeu-là, mais y jouait-elle ? Elle était un mystère et ses activités sexuelles inconnues ajoutaient à son aura. Liane était méfiante de naissance et précautionneuse d’expérience. Jamais elle n’aurait fait entrer un inconnu dans les bureaux de la place Vendôme car sur chacun des bureaux design trônait un ordinateur dernier cri qui donnait accès à la base de données de Morgan Richfield, la plus convoitée du monde des affaires.
Bien sûr ce n’était ni le MI5, ni la CIA, mais les confidences passées d’un jeune cadre montant aujourd’hui PDG d’un leader des télécoms y côtoyaient la référence codée de l’ex-maîtresse d’un jeune loup d’une banque d’affaires. La base de données de Morgan Richfield était un sphinx qu’il fallait nourrir quotidiennement de rumeurs et d’informations fraîches afin qu’il reste en vie. Et y introduire un ver aurait été se condamner à perdre l’exclusivité de l’information et donc du pouvoir.
À une heure dix du matin, le téléphone sonna.
– Bonjour Akiko, je t’attendais, tu vois.
Le recrutement que Liane et Akiko avaient mené pour un grand nom de la cosmétique nipponne les avait rapprochées. Même parcours académique brillant qui avait mené au même désert personnel désolant.
– Bonjour Liane. Le client est fou de joie et s’il n’était pas japonais, il danserait nu dans les rues de Tokyo avec ton nom badigeonné sur le corps et un écriteau à ta gloire autour du cou. Mais cela n’arrivera pas, alors va te coucher.
Akiko avait raison. À près de quarante ans, Liane avait déjà abattu plus d’heures de travail que ne le ferait jamais un employé normalement constitué dans toute sa vie. Elle commençait pourtant à fatiguer et les nuits passées au bureau sans dormir se faisaient payer de plus en plus cher.
– Tu as raison Akiko. Je rentre dormir.
Puis avec une pointe de culpabilité dans la voix elle ajouta :
– Tu sais que tu peux me joindre à tout moment sur mon BlackBerry…
Akiko soupira :
– Liane, nous ne sauvons pas des vies et c’est malheureux. Tu peux donc dormir sur tes deux oreilles et éteindre ton foutu BlackBerry. Je te promets qu’il y a des gens très bien qui le font et qui n’en sont pas morts pour autant.
Akiko assenait parfois des vérités terriblement abruptes mais qui susurrées d’une voix douce comme une étoffe de kimono, faisaient immanquablement mouche. Non seulement Liane ne sauvait pas des vies mais elle perdait la sienne à la gagner, selon la formule consacrée des magazines de développement personnel à la mode.
Elle prit soin de fermer les bureaux, mit l’alarme et salua le gardien de nuit. Le vent frais qui l’accueillit sur les pavés de la place Vendôme l’accompagna sans ménagement jusqu’au perron de l’hôtel comme pour s’assurer qu’elle ne ferait pas demi-tour. Elle se démaquilla comme tous les soirs avant de s’effondrer dans un mauvais sommeil dont elle émergea le ventre serré.
Depuis l’accident, tous ses réveils se ressemblaient et même la présence d’un autre corps chaud à ses côtés n’y aurait rien changé. Elle le savait, elle avait essayé. Il y avait même des matins où elle se réveillait, prise d’un tremblement incontrôlable, alors qu’une boule acide se formait dans son ventre pour mieux le labourer. La partie de flipper qui se jouait dans ses entrailles ne s’arrêtait que lorsqu’elle était aux commandes de son bureau, juste après sept heures du matin, quel que soit le fuseau horaire. Elle consultait alors le planning de la journée : rendez-vous, interviews de candidats, briefing client, déjeuner et dîner d’affaires qui ne lui laisseraient aucune minute pour penser. Penser à quoi d’ailleurs ? À la vie, à elle-même, à l’accident, à cette silhouette derrière la paroi vitrée du bureau de Harry qui la contemplait alors qu’elle gisait à terre, brisée… Elle ne connaissait personne, sain d’esprit cela s’entend, qui se plaise à contempler des ruines.
Mais ce matin était un samedi et, fidèles à des coutumes ancestrales, aucun de ses collègues français n’aurait accepté de venir travailler un week-end. Celui-ci était donc à elle.
Encore au lit, elle consulta sa boîte mail avec l’espoir d’y trouver de quoi occuper son temps libre. Rien, c’était la déception. Aujourd’hui elle ne manquerait à personne. Tout en bas de la page un courriel clignotait de la part d’un certain Robert Berger. Des Robert Berger, elle en connaissait des tas. C’était un de ces noms qui appartenaient à toutes les langues : français, anglais ou allemand. Tout le monde connaissait un Robert Berger. Dans la famille Robert Berger, je demande… Elle ouvrit le mail un peu comme on ouvre une enveloppe à la loterie de la fête foraine. Qui avait-elle gagné ? Elle resta interdite. Paul Habber, caché derrière un alias, lui envoyait un petit message anodin. Comme si de rien n’était.
Posant son ordinateur portable, elle composa le numéro du portable de sa mère. Essayer de l’attraper à la maison était une cause perdue d’avance.
Après trois tentatives, sa mère décrocha alors que derrière elle le bruit d’ambiance rappelait plus la Fête de l’Humanité, où elle avait d’ailleurs traîné Liane l’année dernière, qu’un atelier « tricot tantrique » à la MJC du quartier.
– Ma biboune, j’étais en train de dire à Raymond qu’il nous faudrait plus de tracts et je ne t’ai pas entendue.
Liane préféra ne pas en demander plus et marqua une pause d’hésitation gênée avant de se lancer.
– Maman, je peux venir passer le week-end chez toi. Je sais, c’est un peu à la dernière minute mais j’ai besoin de te parler. Non rien de grave, je me sens juste un peu seule.
Voilà c’était dit. L’éléphant caché dans la pièce pouvait gambader librement. Liane adorait sa mère autant qu’elle l’admirait, un sentiment entièrement partagé par cette dernière qui n’était que bienveillance pour sa fille unique, si douée mais que le bonheur s’évertuait à éviter. Elle aussi avait connu une première moitié de vie difficile et qui l’aurait été encore plus si elle n’avait pas effacé du bout menaçant de son 22 long rifle l’erreur de casting qu’était le père de Liane, le jour où pour la première fois, cette pourriture avait tenté de s’en prendre à la petite. Par la suite, elle avait su leur créer une vie riche et joyeuse malgré une existence de labeurs. Quand sa retraite était arrivée, elle s’était alors armée de pinceaux qu’elle avait dégotés au vide grenier dominicale du parking du Super U local et avait entrepris de donner de la couleur à sa vie. Elle s’était lâchée et avait rattrapé les années perdues à coups de voyages improbables, de stages saugrenus et de spiritualité débridée. Elle était à soixante-dix ans capable de traverser les Andes en autobus local pour apprendre à peigner l’alpaga ou de se retirer dans un monastère zen sur le plateau du Ladhak pour y créer un potager bio à même la rocaille.
– Paul Habber m’a écrit ce matin.
– Sacré Paul, je l’ai toujours bien aimé.
– Et lui aussi, maman.
– Ma biboune, tu viens quand tu veux. En plus j’ai organisé une soirée de prières, comment te dire… Ce sera divin. En tous les cas, cela te fera le plus grand bien.
Liane se racla la gorge, prête à lui rappeler que ne croyant à rien, « sa petite soirée » ne lui ferait que le bien de la bonne rigolade qu’elle allait immanquablement lui causer. Bonne fille, elle se tue.
Une heure plus tard, Liane arpentait le hall de la gare Saint Lazare où son train tardait à s’afficher. Sac de voyage au luxe discret au bras, jeans et veste sur mesure, l’art d’être maquillée comme si elle ne l’était pas, c’est sûr qu’elle dépareillait. Mais elle en avait l’habitude. Jeune boursière de quinze ans, elle avait emprunté, quotidiennement pendant des années, ce même trajet. De la banlieue jusqu’au prestigieux lycée de la capitale qui l’avait accueillie à bras ouverts, le curseur était en état de grand écart permanent. À naviguer entre ces deux extrêmes, elle ne s’était jamais arrêtée sur un point d’ancrage qui lui convienne. À force de n’être bien nulle part, elle en était arrivée à avoir l’air de conformer partout.
Elle prit enfin place dans le train bien fatigué qui l’emmenait vers la grande banlieue. Si le gratin du monde des affaires qu’elle côtoyait l’avaient vue assise sur les sièges maculés, il en aurait sans doute avalé le capuchon de leur stylo en laque. Ce trajet, c’était son passé, c’était son secret.
Une bande de jeunes encapuchonnés s’approcha d’elle, goguenards et jouant des épaules. C’était une saynète qu’elle connaissait par cœur et dont la répétition était devenue usante. Mais ce matin, elle se sentait d’humeur joueuse.
Étape un, ils allaient envahir son espace pour l’impressionner. Jambes écartées marquant dix heures dix, attributs à la dérive dans leurs pantalons trop grands, sillon fessier apparent exposant un paysage vallonné de gras et de peau distendue, ces garçons ne pouvaient même pas excuser leur bêtise par un physique attrayant. Deux se postèrent dans les sièges face à elle, le reste dans le carré situé de l’autre côté du passage. Liane décida de leur faire plaisir. Le regard perdu dans le vague pour mieux éviter le leur, elle jouait à merveille le rôle de la proie, faisant tout pour ignorer que quelque chose de très désagréable allait inexorablement lui arriver. La bande de voyous se délectait.
Étape deux, ils lui demanderaient des cigarettes qu’elle n’aurait naturellement pas. Puis fondu enchaîné sur l’étape trois où ils se feraient carrément menaçants et lui taxeraient son portefeuille et son téléphone.
Tout se déroulait comme prévu dans l’ignorance totale des autres voyageurs qui soudain se trouvait frapper du syndrome d’Helen Keller, née aveugle, muette et sourde, sans en acquérir ni son courage, ni son intelligence.
Les petites frappes, persuadées que leur victime était à point, en rajoutaient. Sur leur territoire et en surnombre, leur assurance était à l’égale de leur lâcheté. Tout pouvait déraper et Liane jugea que le moment était venu de faire cesser la plaisanterie. Elle s’adressa à sa future victime, le petit teigneux qui faisait office de meneur, dans un langage fleuri qui le fit se rasseoir encore plus vite qu’il ne s’était levé pour la menacer. Évidemment, venant d’une femme en blazer bleu marine, cela sonnait bizarrement. Il faut dire qu’elle y avait mis l’intonation, celle qu’elle s’était donnée tant de mal à perdre. Elle trouvait que cela faisait plus authentique.
– Comme ça, t’es la meuf à Baptiste, espèce de mytho ! Moi j’te dis que tu connais même pas la mère de Baptiste, tu connais même pas son chien. Bitch !
– Approche, petit. Tu vas mourir moins bête.
D’un geste vif, elle prit son long carré de soyeux cheveux bruns à pleine main et dégagea sa nuque. Un minuscule tatouage niché à la base de l’occiput arracha un juron au petit caïd qui fit signe à son gang devenu soudain pitoyable de dégager le terrain. Le regard mal assuré sorti à peine du trip d’herbe du matin, la peau aussi grise que leurs rêves, ces gosses lui faisaient pitié. Elle rangea ce noble sentiment de côté car, jaugeant sa montre, sa bague et son sac, ceux qui n’avaient pas aperçu le tatouage en salivaient encore.
Elle aboya.
– Tu joues avec ta vie. Barre-toi.
Le train marqua un arrêt à l’une de ces gares au nom sémillant et à la réalité flasque. Tel un seul homme, la bande dégagea du train non sans avoir copieusement insulté Liane depuis la sécurité du quai tandis que leur meneur les faisait taire. Au klaxon qui indiquait la fermeture des portes, ces condisciples voyageurs levèrent enfin le nez de leur gratuit, manifestant là un courage qui avait dû plus d’une fois leur avoir sauvé la vie. Ils devaient se sentir bien minables le soir au fond de leur lit.
Mantes-la-Jolie. Liane y avait grandi, dans un petit pavillon écrasé par les barres d’immeubles. Quand son père était parti, il leur avait au moins laissé cela, assorti d’un emprunt sur vingt ans. Sa mère s’était trouvé un emploi comme secrétaire dans une grande société d’assurance dont le président était le noble cousin d’un de ses collègues de Morgan Richfield à Paris. Quelle ironie ! À sa retraite, elle avait revendu le coquet, lire « minable » pavillon pour une vieille maison pleine de charme au pied de l’église de Vétheuil.
Liane sauta dans l’unique taxi qui attendait à la sortie de la gare et de son bistro attenant. Quinze minutes plus tard, sa mère l’accueillait en sarouel et liseuse multicolores. Cette dernière s’était dévêtue de ses frusques grises d’employée modèle le jour de ses soixante ans et depuis ne se parait plus que d’arc-en-ciel. Elles se serrèrent fort.
– Entre Liane. Je te prépare un thé. Les autres n’arrivent qu’à dix-sept heures. Tu auras tout le temps pour me raconter.
Elle recula d’un pas et, comme toutes les mères du monde, conclut.
– Tu as une petite mine, ma fille. Il faut que tu manges plus et que tu te reposes.
Il faisait bon chez Mathilde Montigny. Cela sentait l’encens et les vitres plein sud laissaient passer une douce chaleur. Dans la théière en fonte japonaise que Liane lui avait ramenée de Tokyo, sa mère versa l’eau à 70° sur son thé vert préféré.
Sur le buffet, Liane s’arrêta devant la photo de Baptiste et d’elle enlacés au bal annuel d’HEC riant de leur supercherie et celle, plus ancienne, des trois amis dans leur année de CM2, déjà inséparables. À défaut de famille, elle avait bien choisi ses amis.
Mère et fille étaient assises à la table de la cuisine, la même qui avait été le témoin d’heures de devoirs studieuses au son de la radio grandes ondes, ses heures de travail industrieuses qui avaient ouvert à l’élève surdouée, les portes du meilleur collège, du meilleur lycée, de la meilleure classe préparatoire et enfin de la meilleure Grande École.
– Harry est mort, Maman.
– Je suis heureuse que cette ordure ait enfin décampé de ce monde. Je vais prier le ciel afin qu’il n’y revienne jamais.
– Je sais maman. Moi aussi, cela m’a fait plaisir même si je sais que je ne devrais pas.
– Taratata ! Mais raconte-moi, Paul…
Le visage de Mathilde s’était illuminé. Après qu’il ait quitté Liane sur un coup de tête, Paul était revenu la tête basse et l’avait demandée en mariage. Elle avait refusé, consciente qu’épouser un électron libre n’était pas la recette du bonheur conjugal. Il ne s’était jamais marié, elle non plus et sa mère gardait toujours le secret espoir de réécrire leur histoire avec une fin plus heureuse. Docteur en biologie marine, Paul avait créé un site d’information sur le climat parmi les plus vocaux. Ardent défenseur de la planète, cet introverti avait développé un réseau tentaculaire qui savait qui influencer quand une espèce, un village, un homme était en danger. On ne savait jamais où était Paul Habber mais lui savait toujours vous retrouver.
– Alors, Paul ? Interrogea à nouveau sa mère
– Je n’en sais pas plus que toi. Mais cela fait bien deux ans que je n’avais plus entendu parler de lui et près de dix ans que je ne l’ai pas vu. Alors pourquoi maintenant ?
Le carillon de la porte retentit.
– Déjà l’heure ! Je n’ai pas vu le temps passer avec toi.
Puis se levant pour aller ouvrir à ses invités, la mère de Liane ajouta :
– Je suis sûre que mes amis te plairont.
Un joyeux brouhaha fit suite à des bises claquantes et de chaleureuses embrassades. Liane s’attendait à rencontrer un gentil couple vêtu de ponchos et sentant bon la chèvre. C’était un célèbre animateur de télévision et sa talentueuse compagne, une actrice tout en finesse, qui se trouvaient debout devant elle. Ils lui souriaient d’ailleurs avec chaleur et sincérité. C’était sûr, elle allait se réveiller.
– Liane, votre maman nous a tant parlé de vous. Alors qu’il l’enveloppait chacun dans une douce accolade, elle se sentit fille prodigue, accueillie enfin par les siens. Ce sentiment d’abandon et de plénitude ne lui était pas familier mais il était bienvenu et elle se laissa faire.
Elle n’avait pas encore refait surface que d’autres invités s’annonçaient suivis d’autres encore, tous manifestement ravis de se retrouver réunis. Un footballeur, qu’elle aurait calomnieusement classé dans la catégorie des décérébrés à chignon discutait de Saint Thomas d’Aquin avec l’ancien proviseur du collège local. Cet homme jadis gris et desséché semblait avoir été colorisé pour l’occasion. Un chef réputé, un marchand de fleurs, un fonctionnaire, une avocate… Que faisait cette liste de Prévert dans le salon de sa mère ?
L’avocate se tourna vers elle. Elles étaient du même âge et son allure faisait écho à sa réussite. Mais ce qui brillait le plus chez elle n’était pas tant sa montre en or rose que son regard.
– Quel bonheur d’avoir rencontré votre maman au cours de notre week-end Alpha. Nous étions des centaines mais notre groupe de prière improvisé s’est uni d’une façon phénoménale.
– C’est vrai, ajouta l’actrice. Nous avons même reçu des messages en langues.
En langues ! Mais quelle langue ? Et de quoi parlait-il tous ? De foi, de parole divine, de miracle d’amour et d’Alpha. Où sa mère s’était-elle encore fourrée ? D’habitude, sa spiritualité avait des arrière-goûts de curry et d’encens mais là, elle n’avait eu qu’à traverser la rue pour rencontrer Jésus. Liane connaissait de renom le parcours Alpha, ce séminaire d’introduction à la Bible qui avait ses racines dans le quartier de Brompton Road, voisin du sien à Londres.
Au début elle l’avait jeté dans le panier de crabes évangéliste, imaginant des prêcheurs en chemise et col « pelle à tarte » haranguant le chaland naïf et déboussolé. Bientôt, des centaines de fidèles avaient pris d’assaut chaque dimanche la petite église de quartier au point qu’il était devenu impossible pour les mécréants dont elle faisait partie de garer leur voiture à moins d’un kilomètre à la ronde. L’église étant voisine des temples mercantiles Harvey Nichols et Harrods, nombre d’accros au shopping s’en étaient plaints. Le pasteur, un théologien remarquable dont l’érudition n’avait d’égal que le charisme et l’écoute, leur répondait toujours aimablement. Les accros au shopping finissaient immanquablement à la messe plutôt qu’à la caisse.
Rapidement, telle la dernière esthéticienne à la mode, le nom d’Alpha s’était échangé sous le manteau dans tous les dîners en ville. Une collègue avait un jour suggéré à Liane de l’y accompagner, c’était juste après sa séparation de Harry. Elle l’avait arrêtée net. Elle ne mangerait pas de ce pain-là, aussi béni fût-il. C’est donc contre toute attente et à son corps défendant qu’elle se retrouvait à présent au milieu d’une bande de ravis de la crèche aussi éloignés que possible de l’image de crédules paumés qu’elle s’en était faite.
Le carillon de l’entrée résonna à nouveau. Liane se leva. Elle avait besoin d’une excuse pour prendre l’air. Au milieu de ces gens lumineux et joyeux, elle ne se sentait pas à sa place et d’ailleurs elle les enviait même un peu.
Ce qu’on remarquait d’abord chez l’homme sur le pas de la porte, c’était son regard, bleu glacier, franc. La musculature sèche et le costume gris anthracite qui le serrait aux entournures la firent pencher pour un officier militaire. Alors qu’elle s’apprêtait à lui donner du « Général », son regard s’arrêta sur une toute petite croix en métal à son revers. La cerise sur le gâteau…
– Veuillez entrer, père…
Il lui tendit une poignée de main ferme et chaleureuse. Elle s’était plutôt attendue à ce qu’il lui broie la main.
– Merci, je suis le père Francis. Et vous devez être Liane.
Il lui sourit. Cet homme était une caricature vivante de la bienveillance.
