Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Comment devenir père ou mère ?
Trinité, comme son nom l'indique, est un triptyque : le premier tableau figure un homme qui ne veut/peut pas devenir père ; le deuxième présente une femme qui s'envisage mère comme on prévoit une carrière; le troisième dessine les affres d'une maman bouleversée par sa responsabilité.
Comme une comédie contemporaine, Trinité évoque le désir de maternité non partagé et les chantages, mises à l’épreuve et autres lâchetés qui minent le couple, révélant fêlures et contradictions.
Trois portraits justes et acides sur les affres de la maternité et de la paternité.
EXTRAIT
- Quoi ? Mais tu es folle ! Tu n'es pas en train de me dire que tu veux un enfant d'Abel juste dans l'éventualité où il te quitte, pour avoir un souvenir de lui ?
Nola arbore un sourire d'amusement confus.
- Mais si. Pourquoi pas ?
- Mais Nola, enfin, tu es complètement inconsciente !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Claire Aronica est née à Dijon en 1977. Enseignante et chercheuse en littérature à Lyon, elle prépare actuellement une thèse de doctorat sur Corneille et le personnage du héros dans le théâtre du XVIIe siècle. Elle est par ailleurs l’auteur de deux romans, parus aux éditions de l’Armançon, ainsi que de plusieurs articles et nouvelles. Son troisième roman est actuellement en cours d’écriture.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 53
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Claire Aronica
À Paul et Louise.
À tous ceux qui font leur joie des enfants.
Il tire la porte, donne deux tours de clefs, éprouve d’un geste sûr que tout est bien verrouillé. Puis il glisse le trousseau dans sa poche et se tourne pour descendre l’escalier. Ce sont les habitudes de chaque matin.
L’escalier de pierre est frais. Il est aveuglé en poussant la porte cochère. Le vif soleil de juin joue dans ses yeux. Il a pourtant chaussé ses lunettes de soleil. Les seules qu’il porte, mais qu’il ne quitte guère. Les branches appuient un peu fortement derrière ses oreilles. Il n’a pas de lunettes pour la vue. On l’en plaisante volontiers. Sans lunettes, sans cheveux blancs, n’est-il pas un cas à part ? Les femmes surtout disent cela. Il reçoit le compliment d’une moue jadis étudiée, à présent presque machinale. Abel apprécie la louange, mais tient tout autant à son apparente modestie. Il aime que l’on pense de lui qu’il est au-dessus de toute frivolité, ce que l’on ne croit guère. Il se réjouit, d’avoir, à quarante-trois ans, gardé ses cheveux noirs, ses bons yeux, son sourire espiègle. Mais qu’il ne soit pas non plus soupçonné de légèreté. Un savant dosage, pense-t-il en tournant le coin de la rue.
Les femmes ne lui disent pas qu’il a la tête plate. Qu’à le contourner, ou à le voir s’éloigner, on perd brusquement la sensation de sa ténébreuse beauté parce que, de dos, son corps long ne paraît plus qu’un ruban mou sans fin.
Au feu, Abel traverse et atteint le trottoir à l’ombre. Il ressent la fraîcheur des murs de pierre, qu’il longe. L’été approche, décidément. Cela lui rappelle qu’il doit depuis trois jours fixer un rendez-vous à Mme Delbart pour les projets de septembre. Mardi peut-être, parce que dans la matinée il lui sera facile de trouver une heure. Il lui enverra un mail dès qu’il arrivera à son bureau. Elle l’a déjà relancé une fois. Il se moque un peu de l’empressement de Mme Delbart. Mais pas de ce qu’elle peut penser, encore moins de ce qu’elle peut répandre.
Au tournant droit de la rue, il se retrouve dans le soleil. Il change sa serviette de main.
Mme Delbart… Elle doit bien être à l’âge où l’on regarde les hommes qui n’ont pas encore de cheveux blancs. D’ailleurs, elle lui en a fait la remarque et il a su faire mine de rien. Il a très légèrement souri et pris un air détaché. Un rien supérieur, peut-être.
De cette supériorité-là, Nola est d’ailleurs convaincue. Elle le connaît bien, son Abel. Non qu’elle se prévale, ou même qu’elle se soucie, de le connaître mieux que quiconque. Elle désire qu’il soit là, avec ses bras et ses yeux pleins d’elle. Elle aime qu’il soit si réfléchi, si mûr. Il gagne bien sa vie, il fait bien l’amour. C’est suffisant. Et puis, il est grand. « Je ne me verrais pas avec un homme petit », répète-elle à l’envi. Abel voudrait croire qu’il y a un sens symbolique à de tels propos. Mais dans le tourbillon de son existence, Nola n’a pas de temps pour les symboles. Elle aime sa haute taille, elle le lui dit. Ce n’est pas fréquent. Les femmes, habituellement, cultivent les mystères et les allusions opaques. Nola, pour sa part, dit les choses. Abel a aimé cela en elle. Qu’elle dise les choses et qu’on sache à quoi s’en tenir.
Une bicyclette passe, qui l’oblige à reculer d’un pas tandis qu’il s’apprête à traverser. Il relève vivement ses lunettes de soleil. Il suit des yeux les roues qui filent dans un chuintement silencieux. Puis il hausse imperceptiblement les épaules.
Il porte sa chemise de lin bleue. La rugosité du lin lui plait. Son épaisseur, qui l’habille d’un drapé. Il a toujours vu son père en porter. La première chemise de lin de l’année marque pour lui l’ouverture de la belle saison. Les chemises et les rideaux de lin blanc dans le soleil. Il rabaisse ses lunettes, traverse.
Le rideau blanc, ombre et soleil, de La lettre de Vermeer. Il avait dû insister pour que le tableau fût intégré à l’exposition. Convaincre François.
- Je ne te comprends pas. C’est une exposition dont tu as fixé toi-même le thème. Tu as choisi « Les lectrices », alors je ne vois pas ce que vient y faire ce tableau, certes magnifique, mais d’une femme rédigeant une lettre. Ce sont deux thèmes différents !
Abel avait soupiré, non de l’opposition à ses vues, mais de la lassitude qu’il entrevoyait à expliquer ce qui paraissait si évident. L’écriture n’était-elle pas indissociable de la lecture, comme le recto et le verso d’une feuille de papier ? Elle en formait un préalable qui contenait la même retenue, le même mystère, le même silence.
- Si tu le dis… avait finalement concédé François dans une moue sceptique.
Le Vermeer ferait partie de l’exposition ; il n’était pas envisageable qu’il en fût autrement. Elle serait donc là, cette femme au regard tourné vers la fenêtre, baissé sur le papier, et ce rideau de lin blanc, ombre et soleil, qui voletait dans la lumière.
Par la fenêtre ouverte, tandis qu’ils discutaient, un bourdon était entré. Tendu, Abel l’avait chassé. Il avait senti qu’en cela aussi il avait déplu à Nola.
- Nous en avons déjà parlé, avait-il soupiré – mais d’un soupir contenu, à peine marqué – quand le sujet s’était esquissé dans la bouche de sa femme.
Elle n’avait pas relevé le soupir.
- Eh bien, on en reparle !
Elle était nerveuse, passait son irritation sur un bracelet malmené, avec de grands gestes et une voix qu’elle adoucissait jusqu’à l’aigu.
- On en reparle parce que le débat est loin d’être clos.
Il sentait monter en elle une vraie colère qui le surprenait presque. Une colère antérieure à la conversation. Une colère douloureuse.
Elle se tenait debout, dans sa large jupe blanche. Elle le fixait d’un regard perçant.
- Tu comprends, tout de même, que c’est important ? Dis-moi que tu comprends au moins ça.
- Nola, c’est parce que je mesure l’importance de la chose que j’ai pris cette décision.
- De la chose !
Elle relevait le mot péjoratif, mais en réalité, Abel le savait, c’était toute la recherche de la phrase, peut-être même autant que l’idée qu’elle exprimait, qui excédait Nola.
