Trois mystères tibétains - Jacques Bacot - E-Book

Trois mystères tibétains E-Book

Jacques Bacot

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Beschreibung

Représentations théâtrales dans les monastères du Tibet.

Ces récits populaires qui racontent des histoires merveilleuses sont tout à fait comparables aux mystères joués au Moyen Âge sur le parvis de nos cathédrales.

Découvrez des récits populaires représentant un idéal de vie et qui se déploient autour d'un thème : l'impermanence des choses.

EXTRAIT

Comment serait-il l’incarnation d’un Bodhisattva ?
Je crains qu’il ne soit la forme maléfique d’un roi.
Le roi de l’Inde est juste et puissant,
Dès lors, il se peut que j’enfante un mauvais présage.
La loi du roi, la loi du Tibet et là loi de Hor s’appesantiront sur moi.
Faut-il me précipiter du sommet d’une montagne ?
Ou faut-il me jeter au fond d’un grand fleuve ?
Ou faut-il me frapper avec le glaive ?
A moi malheureuse, donne-moi un conseil. »
Elle parla ainsi et le brahmane dit :
« Femme, écoute-moi, ô brahmine Belle.
Om mani padme hom !
Au nord du Tibet neigeux, le Grand Compatissant demeure.
Son corps est blanc et vêtu de peaux de bêtes sauvages.
Et sa bouche répète la prière en six paroles.
Si nous avons un fils, il sera incarnation du Grand Compatissant.
Si c’est une fille, elle sera incarnation d’une Tara sage et volant dans l’espace.
C’est pourquoi mange de bonne nourriture et porte de bons vêtements.
Rejette la mauvaise nourriture et demeure en méditation.
Notre dernier espoir est réalisé. »
Il parla ainsi. Et la brahmine, suivant l’ordre du père, demeura dans une sévère méditation.
Alors, à la fin de la neuvième lune et au commencement de la dixième de l’année de la Terre du Singe2, le dixième jour, époque favorable, au lever du soleil, la mère n’étant pas malade, de son flanc droit une fille naquit. Aussitôt elle dit : « Om mani padme boum ! »
En même temps, dans les trois espaces, un arc-en-ciel forma une tente. Et les cinq déesses qui savent tout et volent dans l’espace appelèrent l’énfant Kahdjroma Djroazanmo (Bonne à Tous et Volant dans l’Espace). Elles lui présentèrent des offrandes et lui annoncèrent ces présages :
« Fille de brahmane, Djroazanmo, il y aura trois époques de ta vie : la jeunesse, l’âge moyen et la vieillesse.
Dans ta jeunesse, au pays de Mendralgan,
Le roi Kalaonbo et la reine Hachan te causeront en même temps une infortune maléfique.
A l’époque de ton âge moyen, tu n’aimeras ni ton père ni ta mère pleins de grâces,
Ni ton époux en face de toi,
Ni tes enfants nés de ta chair.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jacques Bacot (1877-1965) se prit de passion pour le Tibet au cours d’un voyage autour du monde qu'il effectua en 1904 puis d’une expédition dans ce pays en 1906. Spécialiste reconnu du Tibet, il fut nommé directeur d’études de tibétain à l'École pratique des hautes études en 1936, puis devint membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1947.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

4ème de couverture

Copyright

DU MEME AUTEUR

LE BOUDDHA,La nouvelle revue tibétaine, cahier 1.

MILARÉPA, SES MÉFAITS, SES ÉPREUVES, SON ILLUMINATION, Fayard.

LA VIE DE MARPA,Paul Geuthner.

GRAMMAIRE DU TIBÉTAIN LITTÉRAIRE,A. Maisonneuve.

©L’ASIATHEQUE,1987 ISBN 978-2-36057-099-7

Titre

Préface

BIENque pénétré pendant ce dernier demi-siècle par quelques voyageurs européens, le Tibet reste pour le grand public un pays à peu près inconnu. Peu connu géographiquement, à cause de frontières politiques et naturelles infranchissables, il ne cèle pourtant plus grand-chose des mystères que l’imagination lui prête. Le Bouddhisme que le Tibet a accueilli au VIIe siècle de notre ère, à la fois de l’Inde et de la Chine ; qu’il a transformé en lamaïsme, a élu le Tibet comme terre sacrée et comme refuge, et de là il a rayonné et rayonne encore au dehors.

D’autre part, les indianistes européens, devant la rareté des, textes sanscrits du bouddhisme dont la plus grande partie a disparu, se sont tournés vers les traductions tibétaines faites au VIIesiècle. Ces livres sacrés du bouddhisme dont quelques capitales de l’Europe possèdent un exemplaire, forment un ensemble de trois cent vingt volumes.

Mais ces traductions serviles ne constituent pas toute la littérature tibétaine. De celle-ci, de la littérature originale encore très ignorée, nous n’essaierons ici de mettre au jour que le théâtre.

Le théâtre tibétain est religieux et légendaire. Son répertoire, très restreint, se composerait d’environ douze mystères bouddhiques. Les uns sont tirés des fables indiennes, surtout des Jatakas1 ; les autres sont tirés de l’histoire et de l’hagiographie du Tibet2. Ces drames donneront, mieux qu’un traité technique, un aperçu de ce qu’est, non certes le bouddhisme pur du premier âge, mais le bouddhisme du Nord, tel qu’il vit actuellement et depuis bien des siècles.

Les mystères ou drames tibétains sont joués dans les monastères, sur le parvis des temples ou sur la prairie avoisinante. Certains monastères ont la spécialité de tel ou tel drame et jouent une fois l’an, pendant les tiédeurs de la sixième lune.

Les acteurs sont des moines. Des laïcs professionnels viennent jouer souvent les rôles de femmes. Les costumes et les postiches sont très fidèles : Les brahmanes portent le turban blanc volumineux et le pagne. Les rois par contre, fussent-ils de l’Inde, sont habillés en Empereurs de Chine3

Les ministres sont reconnaissables à leurs vastes chapeaux plats à franges, tout en soie rouge.

Le drame étant composé de récit et de dialogue, le récit, ainsi que le prologue, est dit par un narrateur. Le narrateur est un brahmane pour les pièces tirées de la tradition indienne, et, pour les pièces purement tibétaines, le narrateur est un personnage spécial appelé chasseur. Les chasseurs sont assez nombreux ; ils forment un chœur en même temps qu’un corps de ballet. Ils dansent et jouent les utilités. Ils portent un masque uniforme, triangulaire et entouré de poils de bête fauve. D’autres personnages un peu spéciaux portent un masque, tels le nègre, l’ogresse, etc.

Le format des livrets, qu’ils soient imprimés ou manuscrits, est petit(feuillets allongés et séparés les uns des autres) pour que les acteurs qui les tiennent à la main n’en soient pas incommodés. Beaucoup de ces moines, en effet, ne sachant pas leurs rôles, ont besoin de les lire. Sur les livrets, des marques de couleur sont collées au commencement des discours et avertissent l’acteur qui suit son texte, qu’il va prendre la parole.

Ces drames ne sont pas des dialogues tout prêts à être joués comme nos pièces de théâtre. Les différentes phases de l’action sont reliées par un récit généralement court, rapidement lu ou récité par le narrateur, ou bien joué simplement par les acteurs et mimé comme une indication de jeu de scène. Ce récit muet est en prose, alors que l’exposition et les parties un peu longues du récit sont souvent envers de neuf syllabes et deviennent les chœurs que chantent les chasseurs ou même tous les acteurs réunis autour du manuscrit. Ce procédé naïf est plein de charme.

Le dialogue, en vers de neuf ou sept syllabes, est également chanté et généralement dansé. Aussi la représentation est-elle fort longue. Le roi, toujours une sorte de roi des rois, est celui qui chante avec le plus de lenteur, ainsi qu’il convient à un personnage aussi auguste et aussi solennel. La fin de ses phrases est en quelque sorte bégayée.

La dernière syllabe(en tibétain le verbe qui renferme l’idée) ne peut sortir vulgairement de sa bouche et se précipiter ; mais elle en tombe, séparée, précieuse, comme un bienfait anxieusement attendu. Et toute la cour, en suspens pendant le discours, recueille cette dernière parole du roi et la chante avec lui. L’effet est admirable. Les voix d’hommes au Tibet ne crient pas comme ailleurs en Asie ; elles ont une gravité et une douceur qu’on ne retrouve que dans le peuple russe.

Ainsi les drames qu’on va lire ne sont pas joués tels quels. Le dialogue ne serait pas assez développé. Les spécialistes des monastères où on les joue les remettent en dialogue dans une forme qui ne semble pas être définitive. Des acteurs de profession ayant la spécialité de certains rôles, chacun a sa version, qui n’est pas celle de tel autre professionnel. Le drame tel qu’il est publié au Tibet et tel que nous le donnons n’est que le drame étalon pour ainsi dire, à la fois dialogué et raconté, dont le dialogue est respecté et augmenté,mais dont le récit est largement interprété.

Nous avons divisé les drames en chapitres alors que les textes sont ininterrompus. Cette division n’est pas absolument arbitraire. Elle existe virtuellement ; nous n’avons fait que l’indiquer. Les tibétains ne semblent pas se soucier de la division de l’action selon les pluralités de temps et de lieux. On commence la représentation quand les invités de marque sont arrivés et on s’arrête quand le jour tombe pour reprendre le lendemain. La représentation, toujours lente, psalmodiée, remplie de jeux de scène muets, coupée de repos, peut durer trois jours.

La scène est une enceinte que limitent la foule d’un côté, et de l’autre, les tentes somptueuses des invités et des abbés du monastère. Il n’y a même pas les coulisses du théâtre chinois. Un velum, au centre de l’enceinte, abrite les acteurs du soleil.

Un exemple de jeu de scène muet et de longue durée est donné dans la représentation de Tchrimekundan. Le texte ne fait que mentionner le mariage du prince Tchrimekundan. La représentation en donne toute la cérémonie. Un cortège sort même de l’enceinte, précédé de danseurs et de musiciens. Il s’ouvre un chemin dans la foule des spectateurs et circule à travers les tentes. Quatre moines formant carré entourent les jeunes mariés d’une longue pièce d’étoffe dont ils tiennent les angles. Et le couple royal avance entre les quatre murs de soie de cette enceinte qui marche avec lui.

Enfin de grosses farces et pîtreries improvisées viennent égayer la représentation. Les mendiants en sont les principaux acteurs et quelque démon ou génie malfaisant en est ordinairement la victime.

Pas plus que le théâtre chinois, le théâtre tibétain ne cherche à produire l’illusion par le décor et la machinerie, ce qui, si on y réfléchit bien, est le contraire de l’art scénique et ce qui est un peu enfantin. C’est par l’art que dans le simple jeu et dans la mimique des acteurs, le décor et l’accessoire grossier sont supprimés. Ce procédé varie naturellement beaucoup avec la nature de la scène. Sur la scène chinoise par exemple, construite comme la nôtre, un guerrier surgira de la coulisse, arrêtera son cheval d’un coup de rênes, en descendra, sans qu’il soit besoin d’un cheval, mais par une mimique qui le fera voir. Au Tibet, au plein air de la scène, sur le pré, on utilisera le cheval, puisqu’on l’a sous la main. Mais, par exemple, sans quitter la scène, on peut donner l’impression, la vision de fuir, avec plus de vigueur qu’en disparaissant dans une coulisse. Dans la représentation de Tchrimekundan on voit un exemple saisissant : Tchrimekundan donne ses trois petits enfants à trois brahmanes mendiants. Les mendiants s’emparent brutalement des pauvres petits, chacun emmenant le sien. Et ils sillonnent ainsi la scène en tous sens, en rasant le sol eten décrivant des arcs de cercle, de sorteque les enfants tirés à bout de bras, pour suivre avec leurs petites jambes, font des pas de géants ou se laissent traîner. Et ce jeu de scène, tout de mouvements stylisés, est des plus émouvants.

Il est encore des gestes, des façons de saluer, de parler, qu’expriment les mots tibétains, mots dont nos langues n’ont pas les correspondants. La richesse hiérarchique du vocabulaire et la politesse dans le langage tibétain, dépassent encore, et de beaucoup, les ressources de la langue chinoise. Le verbe dire, selon l’importance du personnage qui parle et selon la personne à qui il parle, ne compte pas moins de onze façons d’être exprimé, qui sont des termes différents et qui sont nuancés entre un sens voisin de commander et un sens voisin de prier. Les phrases telles que : « le roi dit », « un tel dit »,répétéesà chaque réplique de notre traduction, sont des expressions infiniment variées dans le texte tibétain. Tout le dialogue et la diction reflètent ces nuances. «Ecoute-moi », ne se dit pas de même selon que c’est le roi ou un sujets le père ou son enfant qui parle.

Nous n’ajouterons rien au sujet de la langue de ces drames, sinon que, comprise du peuple tibétain le moins lettré, certains termes abstraits doivent être rendus par leur acception concrète et populaire qu’ils ont de nos jours : religion pour loi ; ciel, enfer pour des expressions moins générales ou des périphrases plus recherchées. Le bouddhisme s’est transformé dans la mesure où le sens de ces mots a évolué et se rapproche de celui qu’ils ont de tous temps et en tous lieux.

C’est ainsi que nous avons été amené à traduire les termes spéciaux, concrets ou abstraits, par les analogues défectueux qu’offre le français et non par leurs équivalents exacts du sanscrit, ainsi qu’il est d’usage pour les traductions d’œuvres bouddhistes.

Les noms propres sont tantôt traduits, tantôt conservés dans leur prononciation ou leur orthographe tibétaines. Nous n’avons été guidé que par le souci d’offrir un texte lisible. La traduction d’un nom propre est quelquefois toute une phrase qu’il serait impossible de répéter et qu’on ne peut pas toujours abréger. D’autre part, la transcription ou la simple prononciation de noms propres composés de quatre, cinq ou même sept syllabes, seraient d’un poids excessif, incorporées dans du français. Nous avons donc fait un choix arbitraire pour faciliter la lecture. Nous l’avons fait sans scrupule, puisque l’index donne les noms propres dans leur transcription et leur traduction intégrale.

Et maintenant quels sont les auteurs, quelles sont les dates de ces drames ? Les Tibétains attribuent le Tchrimekundan et plusieurs autres mystères au sixième Talé-lama, Tsongs-dbyangs-rgyamthso (XVIIe siècle) qui fut un poète léger, amoureux des arts et de la beauté sous toutes ses formes, la féminine principalement. Pour lui attribuer les drames, peut-être s’autorise-t-on de certaine connaissance du cœur féminin, manifeste dans ces œuvres, connaissance qui dépasse peut-être l’expérience d’un moine ordinaire. De ce Talé-lama nous avons des poèmes tellement libertins, qu’on a peine à imaginer la même plume passant de leur galanterie et de leur impiété à l’édification compassée de nos drames.

Le colophon, quand il y en a un, ne nous donne que les noms des copistes et les dates antérieures à un cycle de soixante ans, sans préciser ce cycle. Beaucoup de livres, au Tibet, censés être l’œuvre des dieux, resteront à jamais anonymes.

1  Jatakas : Histoire des existences antérieures du Buddha.

2  J’ai donné dans le Journal Asiatique, septembre-octobre 1914, les titres de neuf de ces drames.

3  Il faut noter qu’au Tibet, jusqu’à ces dernières années, tout ce qui est influence spirituelle vient de l’Inde. Tout ce qui est influence politique vient de Chine.

De nos jours encore, le maharâja du Sikhim, prince lamaïste, dînant chez le Gouverneur du Bengal, porte le grand costume jaune chinois.

TCHRIMEKUNDANINTRODUCTION

CETTEhistoire se passe au Népal, à une époque fictive prodigieusement reculée. Elle est l’histoire de l’avant-dernière existence sur Terre de celui qui renaîtra Cakya-Muni. Vessantara « Tchrimekundan des Tibétains » est le futur Bouddha. Il traverse une vie d’épreuves remarquables qu’il s’est toutes attirées par sa passion de la charité.

Tchrimekundan est le fils du roi de Bétha, roi très riche et très puissant, lequel possède un joyau, le Cintāmani, dont la possession assure la réalisation de tous les désirs. Dès sa plus tendre enfance, le jeune prince montre pour toutes les créatures un amour merveilleux. Il donne aux pauvres tout ce qu’il possède. Son père lui ouvre le trésor royal dans lequel il puise sam compter, à la grande satisfaction de Daouazanpo le bon ministre et au désespoir de Taradzès le mauvais ministre. Les deux ministres représentent le Bien etle Mal, comme dans les mystères chrétiens. Le vertueux Daouazanpo porte même comme attribut, pendant les représentations, un moulin à prière et un chapelet. Taradzès, pour enrayer la prodigalité de Tchrimekundan, lui fait épouser la princesse Mendezanmo du royaume voisin. Mais la princesse est vertueuse et n’empêche pas son mari de distribuer à tout venant, sans distinction de patrie, les biens du trésor royal.

Un roi jaloux de la puissance du roi de Bétha envoie un brahmane demanderà Tchrimekundan le fameux joyau qui réalise tous les désirs. Tchrimekundan, craignant la colère du roi son père, refuse d’abord. Puis, ne pouvant tolérer les reproches du brahmane, il lui donne le joyau. Taradzès informe le roi de la disparition du joyau qui faisait la fortune du royaume. Le roi est d’abord incrédule ; mais, quand il a obtenu l’aveu de son fils, il entre dans une grande colère et réunit tous les ministres pour statuer sur le châtiment à infliger au coupable. Tous, sauf le bon ministre Daouazanpo, demandent des supplices. Daouazanpo demande que le jeune prince soit envoyé en exil pendant douze ans sur une montagne sauvage appelée Hachang des démons. Mendezanmo veut suivre avec ses enfants son époux en exil. Les adieux de Tchrimekundan et de sa mère sont un des plus beaux morceaux de l’ouvrage.

A peine en route pour l’exil, les voyageurs rencontrent trois pauvres brahmanes qui leur demandent l’aumône. Tchrimekundan leur donne ses trois éléphants qui portaient le viatique. Plus loin, à trois autres mendiants, il donne ses chevaux et ses chars. Les voyageurs n’ont plus rien ; ils vont à pied à travers une contrée sauvage et terrible, pleine de bêtes féroces et de fantômes. Trois mendiants se présentent encore qui demandent à Tchrimekundan ses enfants. Il hésite, puis il les donne. N’ayant plus que son épouse, il la donne encore à deux mendiants. Celle-ci lui est aussitôt rendue, car Indra, sous la forme des deux mendiants, avaitseulement voulu l’éprouver. Le couple arrive à la montagne des démons. Ils se construisent chacun une cabane et demeurent douze années dans la méditation. Leur temps d’exil écoulé, ils repartent pour le royaume de Bétha. En chemin, ils rencontrent un aveugle qui leur demande l’aumône. Tchrimekundan lui donne ses propres yeux. Le mendiant, devançant Tchrimekundan à Bétha, proclame partout sa générosité et annonce son retour. A cette nouvelle, le vieux roi chargé de remords envoie les ministres à la rencontre de son fils. Tchrimekundan, à qui ses yeux ont été miraculeusement rendus, retrouve encore ses enfants, puis le joyau que le roi voisin, plein de regrets, vient lui porter lui-même. Il arrive environné de gloire à Bétha ; il lègue le royaume à son fils et, sous la forme d’un lotus emporté par le vent, il s’échappe de la chaîne des existences.

On s’est demandé si tout est fiction dans cette légende, ou si le personnage fabuleux de Vessantara ne déguise pas un prince qui aurait existé. De rares pèlerins bouddhistes vont encore à la ville de Bettiah, près de la frontière du Népal. On y montrerait encore dans la cour du palais un vaste foyer autour duquel Vessantara réunissait et nourrissait les mendiants. Une vieille femme, il y a quelques années, se disait la dernière descendante de Vessantara. Les bouddhistes lettrés ne croient pas à l’authenticité de ces assimilations. Il y a, comme toujours, interpolation de personnages et de lieux historiques dans la légende, mais il ne semble pas qu’on ait pu identifier les uns et les autres.

Toutes les langues de l’Asie ont leur version de cette légende. Les Tibétains en ont tiré un mystère qui a l’avantage de se plier aux exigences de la scène, d’offrir moins de longueurs que les versions racontées, mais plus de vie et de simplicité. Elle a été mise par l’auteur tibétain lui-même à la portée des foules.

Le Tchrimekundan est le plus joué de tous les drames tibétains. J’en ai reconnu deux éditions imprimées ; il peuten exister d’autres. Le texte que j’ai traduit est manuscrit. Il me fut donné et commenté par un lama tibétain du monastère d’Ourga (Mongolie) en 1912. A la même époque, M. Denisson Ross1trouvait le texte imprimé à Darjeeling dans l’Himalaya, et il le publiait en caractères tibétains à Calcutta, dans la Bibliotbeca Indica. L’année suivante, M. Denisson Ross, voyant que je faisais du Tchrimekundan une traduction complète, a renoncé à publier la traduction résumée qu’il annonçait avec son texte et il eut l’amabilité de me la remettre. Elle m’a été précieuse pour éclaircir plus d’un point douteux ou pour en confirmer l’interprétation. La traduction qu’on va lire parut dans le numéro Septembre-Octobre 1914 du Journal Asiatique.

Cette légende de Vessantara est peut-être la plus touchante et la plus populaire de toute la littérature bouddhique. Elle a un grand succès de larmes au Tibet. Les rudes Tibétains ne peuvent l’entendre ni la lire sans pleurer. Des esprits forts, qui prétendent résister au charme, sont, dit-on, soumis à l’épreuve : ils font bonne contenance les premières pages, grimacent dès la dixième et, vaincus, fondent en larmes à la douzième.

Cette histoire, en montrant ce qui remue des hommes qui n’ont pas l’attendrissement facile, indiquera la nature même de leur sensibilité : celle-ci réside beaucoup plus dans l’imagination que dans le cœur.

Pareillement, je doute que le lecteur européen en arrive à pleurer comme le bouddhiste tibétain. La fiction ne l’émeut plus. La charité surhumaine de Tchrimekundan le laissera froid, l’indignera même. Elle dépasse son but ; elle ne peut qu’être orgueilleuse. Et elle est ce qui exalte l’auditeur asiatique : le merveilleux auquel celui-ci croit toujours. Le vrai bouddhiste vit assez loin des réalités pour que la vertusurhumaine, fausse par conséquent, lui semble à sa portée et pour qu’elle trouve un écho dans sa conscience.

1  Directeur de l’École des Études Orientales de Londres.

L’HISTOIRE DRAMATIQUE DETCHRIMEKUNDANO1

I

Om mani padme boum ! Salut au Bouddha sublime Chenresi2 !

Autrefois, il y a un nombre incalculable d’âges,

Dans la grande ville du pays de Bhéta,

Le roi nommé Protecteur de la Terre, Splendeur de la Gloire avait trois mille ministres,

Et il commandait à soixante petits rois.

Il possédait toutes les richesses qui assouvissent en variétés inconcevables,

Et un autre joyau supérieur encore, appelé Cintamani, celui qui réalise en un instant tout ce qu’on désire.

Ensuite ce roi puissant avait cinq cents femmes de noble lignage,

Cinq, cents femmes pourvues de grandes richesses,

Cinq cents femmes parfaitement belles,

De sorte qu’il avait mille cinq cents épouses.

Et le roi n’avait pas un seul fils et il souffrait dans son cœur.

Il consulta les devins

Qui lui dirent de prier les Joyaux,

D’offrir un sacrifice aux huit classes de démons.

De donner des aumônes aux indigents :

Et alors un fils, incarnation d’un Bodhisattva, lui naîtrait.

De cela le roi s’étant réjoui,

Il pria les Joyaux,

Il offrit un sacrifice aux huit classes de démons,

Et donna des aumônes aux indigents.

Alors, avant qu’un long temps fût écoulé, la princesse harmonieuse nommée Gedanzanmo (Vertueuse et Bonne),

Qui, exempte des huit défauts, était toute vertueuse,

Connut par un songe heureux qu’un fils lui naîtrait.

Étant allée en présence du roi, elle dit :

« O grand roi qui commandes aux hommes, écoute-moi.

Voilà ce que cette nuit même j’ai vu.

Pendant mon sommeil un songe heureux m’est apparu.

Par les trois cent soixante petites veines de mon corps,

J’ai rêvé que la roue du grand bonheur tournait au-dessus de ma tête.

J’en ai vu sortir un foudre d’or enflammé,

Et j’ai vu sa pointe tournée vers le Zénith.

Et sa lumière rayonnait dans les dix directions.

Un arc-en-ciel m’entourait comme une tente de lumière

Et une conque soufflait dans les trois mille mondes de l’espace.

Tels furent les présages de mon rêve.

Le palais immense et pur de mon corps

Sera l’origine d’un fils doué de science.

Un jour heureux par les planètes et les constellations,

Naîtra un enfant doué de bonheur.

Tel est le symbole. Partout il faut prier parfaitement. »

La princesse parla ainsi.

Et le roi, rempli de joie, dit ces paroles :

« O Vertueuse et Bonne, en harmonie avec mon âme,

Nous deux, sans plus nous séparer jamais, nous vivrons ensemble.

Si dans ton corps est la roue divine,

Sur la roue de la fortune, au-dessus de la tête,

Le foudre d’or enflammé qui croissait

Viendra pour être le plus grand des Sauveurs,

L’arc-en-ciel qui t’enveloppait comme une tente

Indique une incarnation de Bouddha,

Le souffle de la conque dans l’espace

Est le signe que les drapeaux à prières claqueront mélodieusement dans les dix directions.

Il annonce que par l’offrande de riches sacrifices au ciel,

Par le fruit des aumônes sur la Terre,

Un fils naîtra au roi sans enfants.

Il annonce que mon désir est par toi réalisé.

Je ferai célébrer des cérémonies ainsi que tu l’as dit.

Les trois lamas Savant, Noble et Bon,

Et cinq cents docteurs liront les Sutras et leur quintessence.

Un ordre scellé ira dans toutes les directions sans limites.

Cinq cents magiciens porteurs du poignard magique

Feront un grand murmure en prononçant Om et Pbat3.

On jettera aux esprits des armes et des offrandes chargées de malédictions terribles.

On réduira en cendres les ennemis violateurs du serment.

Et pour attirer la chance,

Je planterai mes armes magiques dans les offrandes. »

Ainsi qu’il avait dit, il fit ces cérémonies.

Alors, neuf ou dix mois étant écoulés,

L’enfant royal naquit.

Dès qu’il fut né, avant toute autre parole il dit :

« Om mani padme boum. »

Puis, ayant dit ces paroles, il pleura.

Il montrait pour tous les êtres une miséricorde pareille à l’amour d’une mère pour un fils unique.

Aussi les intendants du roi, enchantés, lui donnèrent le nom de Tchrimekundan (Immaculé).

Et après qu’on eut dit des prières en nombre inconcevable,

Il demeura dans le palais appelé Gaouaisamling (Séjour de l’âme qui se réjouit) pareil à un palais de pierres précieuses.

Ensuite, quand il eut cinq ans, étant très savant en écriture, en astronomie,

Et dans les cinq sciences, il apprit par cœur les Sutras.

Ayant dit qu’il avait tous les êtres pour père et mère,

Il prononça ces paroles :

« Hélas ! dans l’abîme des transmigrations

La douleur terrible qu’il renferme est la mienne.

J’ai de la compassion pour tous les êtres

Dont l’âme est entraînée par le désir ardent et trompeur des richesses.

Hélas ! toutes les douleurs de la transmigration,

Misère ! Misère ! comment les guérir ?

J’ai pitié de l’esprit qui ne peut s’affranchir de son égoïsme dans la ville incendiée par le feu des désirs.

J’ai pitié des êtres des trois mondes

Qui, partout où ils regardent, ne voient pas d’issue

Dans l’incendie sans fin des existences.

J’ai une commisération infinie pour le labeur du monde qui ne finit jamais.

J’ai pitié de la douleur des époux

Qu’illusionne l’espoir d’être toujours unis.

J’ai pitié de ceux que l’amour de soi attache à la patrie,

Car la patrie n’est qu’un campement dans le désert.

J’ai pitié des créatures, également issues d’un père et d’une mère,

Et qui font différence entre eux-mêmes et les autres.

J’ai pitié de l’avarice amasseuse de ce miel que sont les richesses

Dont jouira un autre possesseur.

J’ai pitié de ceux qui, sous le fardeau de leurs péchés,

Tombent dans le gouffre de l’enfer.

J’ai pitié des ignorants égarés

Qui n’ont pas cru la bonne parole.

Moi qui ai réalisé mon nom d’immaculé,

J’ai pitié de moi qui suis seul parmi ces créatures égarées.

Les biens de mon père patiemment amassés

Sont sans utilité ni valeur, ainsi rassemblés.

N’est-il pas convenable que je les donne en aumônes ? »

Il parla ainsi.

Alors le Père dit :

« O mon Tchrimekundan qui as réalisé ton nom,

D’abord, avant ta naissance, ma douleur était inconcevable.

Maintenant, tous mes biens amassés,

Tant que tu voudras, donne-les en aumône. »

Il parla ainsi.

Alors le fils du roi fit des aumônes sans nombre,

Et la douleur des indigents disparut.

Quand il eut fait cela.

L’intendant d’esprit mauvais, nommé Taradzès,

Étant venu en présence du roi, implora ainsi :

« Grand roi qui commandes aux hommes, écoute-moi.

Tous tes biens amassés

Sont dispersés par Tchrimekundan.

Roi privé de biens, tu es devenu le sujet des autres rois.

Au surplus, l’enfant royal Tchrimekundan,

Quand il aura épousé une princesse,

Sera attaché aux biens et ce sera mieux. »

Il implora ainsi :

Alors, tous les intendants royaux ayant tenu conseil,

Mendezanmo, fille du roi Daouazanpo, du pays des Lotus,

Aux belles formes et agréable à voir,

De couleur blanche et de suave odeur,

D’une grande dévotion et honorant la religion,

Charmant le cœur comme la fille d’un dieu,

Ayant été ornée de bijoux précieux,

Le fils du roi, Tchrimekundan, l’épousa.

Ce jour-là, cette jeune fille, saluant le fils du roi,

Courba son front devant lui comme devant son seigneur,

Et le cœur plein d’amour, elle lui dit ces louanges4 :

« Tu es pareil aux vainqueurs resplendissants de pureté,

Tu es doué de vertus qui dépassent la pensée.

Les biens dont tu jouis sont inconcevables.

Tu es semblable à la pierre philosophale, car tu accomplis tous les désirs.

Maintenant que je te vois le roi qui gouverne le monde,

Zanmo est heureuse et son cœur est ravi d’amour. »

Elle parla ainsi,

Et le fils du roi, ayant regardé Zanmo, dit ces paroles :

« O toi qui n’es pas née d’une mère, belle et charmante, au corps de déesse,

Ta voix est une musique harmonieuse à l’oreille, tes gestes sont charmants.

Zanmo très belle, maintenant que je te vois déesse,

Moi aussi je suis heureux, et mon cœur déborde d’amour.

Notre rencontre répond à nos vœux d’autrefois5.

Jouissons du bonheur dans la gloire. »

Il parla ainsi.

Alors le fils du roi et son épouse rentrèrent, pleins de joie dans le palais, et ils y demeurèrent en s’adonnant à la religion.

Trois enfants jumeaux naquirent tour à tour.

L’aîné fut appelé Vertueux.

Le cadet fut appelé Bon et Noble ;

La fille fut appelée Bonne et Belle.

Comme il y avait de grandes fêtes,

Un jour le roi avec les intendants étant allé dans le jardin pour admirer les fleurs,

Beaucoup d’hommes se tenaient assemblés à la porte du palais,

Pareils à des moutons renfermés dans l’abattoir et regardant vers le roi en écarquillant les yeux.

Alors le fils du roi ayant dit ceci : « O mon père, ô Grand Compatissant, tu le sais ! »

Et avec des pleurs et de longs soupirs, étant rentré dans le palais, il souffrit une grande douleur.

Et sans avoir pris de nourriture, il s’endormit.

Alors le roi le père, étant revenu près de son fils, lui dit :

« O Tchrimekundan qui as réalisé ton nom,

Dans le saint palais Gaouaisamling,

Tu peux jouir de tous les désirs de bonheur et de joie.

Et cependant, sans être joyeux ni faire réjouissance, tu demeures là sans bouger.

Quel malheur funeste est arrivé ?

Il faut me dire la vérité sans détour. »

Il parla ainsi.

Et le fils du roi dit alors :

« O Père qui commandes aux dieux,

Hélas ! quand je songe à toutes les douleurs des existences,

Cette pensée est la cause de ma peine.

Les créatures, poussées par leurs œuvres antérieures, sont aveugles.

Celles-ci et les autres et les six classes des êtres

Tombent dans l’abîme de la naissance, de la vie, de la maladie et de la mort.

Si elles n’y tombaient pas, je serais affranchi de la douleur. »

Il parla ainsi.

Alors le père dit :

« O fils très pur, écoute-moi.

La douleur des créatures est leur propre ouvrage.

Il est inutile d’en faire ton malheur.

Tchrimekundan, jouis de ton bonheur.

Si tu enfreins mes ordres, tu commets un grand péché. »

Il parla ainsi.

Alors le fils dit :

« Père qui commandes aux hommes, écoute-moi.

Aux portes du palais, j’ai vu la douleur d’un grand nombre d’hommes.

Si je donnais les biens patiemment amassés par mon père

Aux pauvres créatures privées de richesses,

Ma douleur disparaîtrait. »

Il parla ainsi.

Alors le père dit :

« O mon Tchrimekundan, accomplissement de ton nom.

Je n’ai pas d’autre souci que mon fils.

Fais tout ce qui te plaira, mais évite la douleur. »

Ayant ainsi parlé,

Il donna à son fils les clefs du trésor et dit :

« Fais de toutes mes richesses l’usage que tu aimeras. »

Alors, le fils du roi ayant réuni toutes les richesses du trésor

Et ayant convoqué tous les hommes de l’univers,

Une pluie d’aumônes tomba.

Puis il ordonna aux hommes de dire : « Om mani padme boum. »

Et ceux-ci furent affranchis de la douleur et de la pauvreté.

* * *

En ce temps-là, dans le pays voisin, appelé Confins du Désert de Sable.

Le roi Puissant Trône de Bois, dont l’âme était devenue mauvaise,