Trous Noirs - Christophe Thierry - E-Book

Trous Noirs E-Book

Christophe Thierry

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Beschreibung

Décembre 2012. Marc Jansen est un professeur apparemment sans histoire qui a rendez-vous avec les parents d'un élève. L'entretien ne se déroule pas comme prévu et Marc se retrouve, dès le lendemain, dans le cabinet d'un médecin-psychiatre qui veut lui faire découvrir les bienfaits de l'écriture thérapeutique. Il se lance alors dans la rédaction d'un journal qui va bouleverser le cours de son existence en le précipitant dans les trous noirs de son passé. Entre chronique d'une vie ratée et épopée tragi-comique d'un narrateur déterminé à aller jusqu'au bout de son histoire, Trous Noirs est l'Odyssée moderne et décalée d'un homme ordinaire qui traverse les épreuves de la vie avec un détachement salvateur.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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« Nous vivons dans un Univers étrange et merveilleux. Il nous faut une imagination extraordinaire pour pouvoir apprécier son âge, sa dimension, sa violence et même sa beauté. »

Stephen Hawking

Une Belle Histoire du Temps

Sommaire

Prologue : 13 décembre – Ordonnance

Chapitre 1 : 15 décembre – Rencontre

Chapitre 2 : 16 décembre – Cricri

Chapitre 3 : 27 décembre – Deutschland über alles

Chapitre 4 : Janvier – Edson Arentes do Nascimento

Chapitre 5 : Janvier – Retour Gagnant

Chapitre 6 : 13 janvier – Concessions

Chapitre 7 : 16 janvier – Monsieur Bourkache

Chapitre 8 : 22 janvier – Nouvelles technologies

Chapitre 9 : 2 février – Rugby

Chapitre 10 : 12 février – Beaucoup de bruit pour rien

Chapitre 11 : 22 février – Desperate husbands

Chapitre 12 : 1er mars – Baston

Chapitre 13 : 25 mars – Pâques à St-Jean de Luz

Chapitre 14 : 28 mars – Vandales

Chapitre 15 : 14 avril – Olivier

Chapitre 16 : 17 avril – Le Monde Flottant

Chapitre 17 : 19 avril – Enterrement

Chapitre 18 : 20 avril – 3 + 2

Chapitre 19 : 26 avril – Mission impossible

Chapitre 20 : 28 avril – Boum

Chapitre 21 : 9 mai – Panzer

Chapitre 22 : 11 et 12 mai – Évacuation

Chapitre 23 : En mai – Amnésie

Chapitre 24 : 18 mois plus tard – La Ponderosa

Prologue

13 décembre – Ordonnance

— « Tu ne devineras jamais à qui elle a appartenu ! » Voilà ! Ce sont les derniers mots de mon père. Enfin, les derniers mots qu'il a prononcés en ma présence. D'ailleurs, il n'a pas dû en produire des masses entre ce jour-là et l'accident … c'était pas un bavard ! Je revois la scène comme si c'était hier. Il venait de me glisser dans la main une montre à bracelet que je voyais pour la première fois. Il avait dû la rapporter de son dernier périple à travers l'Europe. Vu l'engin, certainement d'un pays de l'Est. On aurait dit une montre de grand-père : un bracelet en cuir marron, un énorme cadran rond et bombé et, comme si ça ne suffisait pas, de bonnes grosses vieilles aiguilles !

Vous imaginez la honte, à l'époque, si je m'étais baladé avec ça au poignet ! En plus, j'avais déjà une Casio en plastique avec un cadran lumineux. Une waterproof.

Bref, je n'ai rien trouvé à répondre, j'ai pris mon sac et je suis parti.

C'est dans le train, quelques heures plus tard, que j'ai remarqué en quoi cette montre sortait de l'ordinaire.

Tout était monté à l'envers, le mécanisme et le cadran.

Les aiguilles tournaient dans le sens inverse. J'avais l'impression de remonter le temps. À même pas vingt ans, c'est une sensation franchement déprimante.

C'est certainement la raison pour laquelle j'ai très vite perdu cet objet et que je n'y ai jamais repensé jusqu'à hier soir !

— Ah, nous y voilà !

— Comment ça : « Ah, nous y voilà ! » C'est vous qui m'avez demandé de tout raconter depuis le début. Si ça vous ennuie tant que ça, je peux faire plus court :

Hier soir, je me suis un peu laissé aller. J'avais rendezvous avec les parents d'un élève qui pose problème et ça s'est plutôt mal passé.

— C'est à dire ?

— Eh bien, je les ai virés en les traitant de bas du plafond, de connards, et puis de deux ou trois autres trucs pas très sympas.

— Ah oui, quand-même !

— Ils l'ont bien cherché, c'est pas trop mon genre de réagir comme ça.

— Bon d'accord, mais je ne vois pas bien le lien avec votre histoire de montre.

— Ah, ça vous intéresse maintenant ?

— …

— Bon, comme ça faisait plus d'une demi-heure que je me coltinais les Grandin et que l'entretien ne menait nulle-part, j'ai regardé l'heure sans faire preuve d'une grande discrétion, et comme vous pouvez le constater, ma montre est du genre arrache-poils, c'est un bracelet métal stretch.

— Oui mais enfin là ça devient …

— Attendez, vous allez comprendre. Après m'être lavé les mains, j'avais remis ma montre à l'envers et quand j'ai voulu lire l'heure, j'ai rien compris … et c'est à cet instant-là que j'ai eu comme un flash. Je me suis retrouvé ailleurs, à Saint-Jean-de-Luz, il y a une trentaine d'années … le jour où mon père m'a donné cette montre bizarre.

Je ne sais pas combien de temps j'ai déconnecté, quelques secondes certainement, mais ils n'ont pas eu l'air d'apprécier. C'était curieux, je les entendais râler, mais c'était comme un bruit de fond.

Et puis le retour a été violent … je n'ai pas supporté leurs gueules de travers, leurs aboiements … alors je les ai virés !

— Bien, bien … effectivement, ça n'est pas très gentil !

— Bon, alors, c'est grave docteur ?

— Non, pas vraiment. Je crois que vous êtes un splendide cas de « pétage de plombs » …

— Ça fait pas très scientifique !

— Je peux vous le dire en latin si ça vous rassure. Bon, je ne pense pas que vous ayez besoin d'un traitement. En revanche, je vous mets au repos quelques jours pour que vous puissiez recharger les batteries et penser à autre chose …

— Hmmm !

— …

— …

— Vous devriez peut-être essayer d'écrire.

— Écrire ? À qui ?

— À personne en particulier … à tout le monde … à vous !

— Vous voulez dire un truc genre journal intime ?

— Par exemple … mais vous pouvez aussi tenir un blog ou vous lancer dans la poésie … enfin, peu importe la forme, mais le passage par l'écrit peut vous aider à reprendre le contrôle … et puis ça peut aussi vous plaire … j'ai plusieurs patients qui fréquentent un atelier d'écriture et ça leur fait le plus grand bien.

— Les écrivains anonymes … bonjour l’ambiance ! Je me vois bien lire mes textes en public … la honte assurée !

— Alors comme ça c'est juste une question d'amour propre !

— Non … Enfin, un peu. Maintenant, vous avez raison, ça ne peut pas faire de mal … et puis comme vous m'offrez du temps libre, je crois que c'est le bon moment pour se jeter à l'eau.

— Ça fera cinquante-sept euro cinquante.

1

15 décembre – Rencontre

La journée d'aujourd'hui s'est déroulée bizarrement.

J'étais sur pied à cinq heures et demie, comme tous les matins depuis la naissance d'Hélène, il y a 19 ans. Cinq heures et demi, c'était l'heure du premier biberon.

Je ne sais pas pourquoi j'ai continué à me lever si tôt quand elle a commencé à prendre le rythme jour-nuit. Après, il y a eu Andreas, et puis Nina. Ils ont grandi, ils sont partis et j'ai continué à me lever aux aurores.

J'ouvre les yeux, j'enfile ma tenue de coureur de fond, je bois un verre d'eau et je sors.

Habituellement, je couvre huit kilomètres en trois-quarts d'heure. Mais hier, je suis parti tout droit dans la campagne noire et gelée. J'ai repris conscience de ce que je faisais à 7h18 (j'ai regardé ma montre) il faisait encore nuit. Cette nuit orangée que l'on trouve à proximité des grandes agglomérations, sorte de halo blafard dont le seul objet semble être de masquer les étoiles.

Il y avait un village environ deux kilomètres devant moi. Quelques minutes plus tard, je passais la pancarte, surpris de constater que j'avais parcouru plus de vingt kilomètres et soulagé de reconnaître la commune d'un de mes collègues du lycée. Je ne ressentais aucune fatigue particulière, mais je savais que d'une minute à l'autre j'allais foncer dans le mur.

Je trouvai facilement la bâtisse imposante, le long de la rivière. C'était un moulin en ruine que les parents d'Olivier avaient acheté pour faire un gîte rural il y a quinze ans. Son père avait commencé à faire les travaux de réhabilitation, et puis il était mort alors que la toiture était couverte de bâches et les murs à moitié rejointoyés. Il n'y avait ni eau ni électricité. Olivier a immédiatement souhaité poursuivre l'œuvre paternelle, une bien curieuse idée morbide.

Depuis plus de dix ans maintenant, il retape cet énorme édifice. C'est son unique passe-temps.

Toutes proportions gardées – ma maison est bien plus petite et la motivation m'a quitté au bout d'à peine deux ans – j'ai aussi eu ma période démolition et maçonnerie. En cela, nous nous ressemblons un peu. C'est sûrement pour ça que je l'apprécie.

Et puis il y a Sarah.

C'est elle qui m'a ouvert la porte. Je crois qu'elle a eu peur. Son visage s'est disloqué.

— Marc ? A-t-elle fini par articuler.

Derrière elle dans l'entrée, un grand miroir reflétait la scène. J'avais l'air d'un fantôme en combinaison de plongée, et le bas de mon visage était maculé de sang. Avec le froid je ne sentais rien, j'avais dû faire une petite hémorragie nasale. Je comprenais sa réaction, j'avais l'impression de voir Mah-to-he-ha1 peint par George Catlin. J'ôtai ma cagoule.

— Désolé de t'avoir effrayée, je ne savais pas que j'étais aussi moche.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? Tu as eu un accident ?

Elle me fit entrer prestement et j'expliquai du mieux possible comment j'étais arrivé jusqu'ici.

Olivier venait de partir au travail et les enfants étaient chez leur grand-mère depuis la veille au soir. Elle n'avait prévu d'aller en ville qu'à partir de dix heures pour faire quelques courses de Noël.

— Tu me reconduis à la maison maintenant et je t'offre le petit déjeuner, je pourrai même t’accompagner dans tes emplettes, je suis déjà en vacances.

Voilà comment une heure plus tard, j'étais à la maison, douché, habillé avec un peu plus de soin qu'à l'accoutumée, et en compagnie d'une très jolie femme que j'avais aimée dix ans plus tôt.

La tension était palpable, nous parlions de tout et de rien. Chacun évitait soigneusement et pudiquement de lancer l'autre sur un terrain trop personnel. Dix années s'étaient écoulées mais le corps a une mémoire redoutable.

Soudain, le téléphone vint interrompre mon récit des événements de l'avant-veille. C'était madame Pinguet, la secrétaire du proviseur. Elle avait bien reçu le fax de mon arrêt de travail, mais monsieur le Proviseur souhaitait me voir au plus vite pour que je lui explique comment j'avais pu en arriver à de tels débordements. Ton autoritaire, voix insupportable : sèche et désagréable.

— Monsieur Jansen, vous m'entendez ? Monsieur le Proviseur souhaite comprendre …

— Dites à votre patron que ce n'est pas à deux ans de la retraite qu'il faut chercher à comprendre comment faire son travail.

J'ai raccroché. Sarah me regardait avec une expression d'amusement énigmatique. J'aurais pu l'embrasser mais je ne l'ai pas fait.

Nous sommes sortis en ville pour faire les boutiques. Je me sentais bien.

1 Mah-to-he-ha : Vieil Ours, chef indien ou sorcier suivant les représentations effectuées par G. Catlin (1796-1872)

2

16 décembre – Cricri

J'ai passé toute la matinée d'hier avec Sarah. C'était comme dans un rêve, mais j'étais épuisé en la quittant vers midi et demi. Je vis seul depuis si longtemps que je n'ai plus l'habitude de ces longues discussions en tête à tête.

Je peux difficilement oublier le jour exact où j'ai plongé dans ce monde de solitude et de silence. Hélène avait six ans, Andreas venait de prendre quatre ans et la petite dernière, Nina avait dix-huit mois. C'était mon anniversaire et Ute avait déposé le cadeau dans mon assiette. Les enfants tapaient dans les mains pour que je déchire au plus vite le papier rouge vif qui le ceignait. Je ne partageais par leur empressement. Les yeux fixés sur ma femme, je la voyait se déliter à mesure que mes mains lacéraient l'emballage. Lorsqu'il fut en pièces, je n'eus d'autre choix que de diriger mon regard sur ce qu'il renfermait, croisant au passage celui des enfants, qui semblaient partagés entre déception et effroi. Même si je m'y étais préparé, le choc fut rude. Je résistai tant bien que mal. Ute, debout derrière les petits, était à présent en larmes. Hélène semblait perplexe.

— Il est drôle ton cadeau !

Mes défenses se sont écroulées d'un coup. J'ai plongé la tête dans le T-shirt collector de Motörhead et je me suis disloqué. Et puis j'ai entendu la petite voix d'Andreas.

— Je crois que ça lui plaît pas !

Alors je me suis mis à rire, j'ai reposé le cadeau, je me suis levé et je suis allé les embrasser tous les trois. Je les ai serrés contre moi longuement … et puis ils ont commencé à gigoter pour se libérer de l'étreinte. Je les ai laissés disparaître.

Ute et moi avons longuement parlé, c'était mieux pour tout le monde. Elle retournerait en Allemagne avec les enfants et je pourrais venir les voir autant de fois que je voudrais.

À la même époque, je commençais à perdre toutes mes illusions professionnelles. Quelques grèves et manifestations pour rien avaient eu raison de mes espoirs de guérison d'un corps dans lequel la gangrène des indicateurs chiffrés s'était installée. L'inefficacité du combat syndical m'a rendu plus amer encore. Petit à petit, je me suis muré dans un silence désengageant. J'appelle ça ma manifestation permanente et je me rends compte, aujourd'hui, que ça n'est pas très malin.

Aujourd'hui c'est dimanche, mais on se croirait samedi car tous les magasins sont ouverts et la ville ressemble à une gigantesque fourmilière. Chacun des membres de la colonie semble animé d'une énergie vitale mécanique qui lui permet de se glisser dans le flot. Malheur à celui qui ne suit pas le rythme, après s'être fait tamponner plusieurs fois, il se retrouve écarté du mouvement collectif.

La terrasse du café où j'ai mes habitudes, recueille souvent certains de ces bannis. J'aime bien les observer derrière mon journal.

Parfois, je les vois se détendre, reprendre apparence humaine.

Souvent, je suis déçu. Les refoulés du flux échouent sur une chaise avec à la main le téléphone qui leur permet de garder contact avec la colonie. L'échange qui s'en suit est alors d'une brièveté monotone :

— T'es où ?

— …

— OK, on se retrouve à la FNAC.

Eh bien moi je n'y vais plus depuis que j'ai compris l'origine de mon affliction : L'adolescence.

C'est une période abominable pour l'être humain : physique disgracieux avec son cortège de complexes en tout genre, capacité de raisonnement annihilée par des libérations hormonales incontrôlables, égocentrisme qui surtout chez les filles confine à la démence.

On peut difficilement imaginer la souffrance de l'individu qui est condamné par son travail à subir les assauts répétés chaque année de ces hordes cosaques.

Quand vous en croisez un dans la rue, rien ne se passe jamais naturellement. Soit il vous ignore maladroitement s'il est seul, soit il transpire à profusion s'il est accompagné de ses parents, priant pour qu'aucune des deux parties n'entame une discussion à son sujet. Le pire cependant, et cela arrive de plus en plus souvent, c'est quand il est avec sa bande de potes, alors là, le spectacle est garanti. Des cris, des éclats de rire, beaucoup de désordre, certains sortent leur téléphone mobile pour faire mine de se faire prendre en photo avec vous, pensant ainsi faire preuve d'un sens de l'humour hors du commun.

Voilà pourquoi j'évite la FNAC qu'ils occupent en nombre.

Heureusement, Il y a une alternative. Une grande librairie qui a fait le choix inconcevable de ne vendre que des livres. On n'y rencontre en règle générale aucun élève, mais de nombreux professeurs.

Je me demande d'ailleurs comment certains lieux culturels pourraient survivre en province sans le concours du corps enseignant.

C'est une infographiste à qui j'avais donné des travaux à effectuer pour un projet d'échange scolaire, et avec qui j'entretiens une aventure à épisodes, qui m'a ouvert les yeux à ce sujet.

Je l'avais invitée à un spectacle de danse contemporaine. Dans le hall du théâtre tout le monde se saluait de façon plus ou moins chaleureuse avant de se diriger vers les escaliers. Dans la salle, des mains s'agitaient en réponse aux hochements de têtes et autres sourires que chacun expédiait en tout sens.

— Tu connais tout le monde ici ? m'avait lancé Cricri, ma belle infographiste.

— On croise un peu toujours les mêmes personnes quand on va au théâtre, aux vernissages, ... dans ce genre de truc, tu vois ?

— Mais, vous vous connaissez un peu, ou c'est juste bonjour-bonsoir ?

— Bah, à vrai dire la plupart sont des collègues, d'anciens collègues, d'anciens collègues de collègues, des collègues d'anciens collègues ou d'anciens collègues d'anciens collègues. Et là j'avais ajouté un peu désespéré, en fait, il n'y a que des profs ici !

À la fin du spectacle, nous prenions un verre avec un couple d'anciens collègues quand Cricri avait glissé dans la conversation :

— c'est bien un truc de prof ça !

— Qu'entends-tu par ça ?

— Bah votre manière de parler du spectacle, c'est super intello, vous compliquez tout. Moi, je ne suis pas une intello.

— Ça n'est pas grave, tu as d'autres atouts à faire valoir, avais-je bêtement répliqué. Étrangement, elle avait semblé flattée, et alors qu'elle se serrait contre moi en me malaxant la cuisse gauche sous la table, je n'arrivais pas à reprendre le fil de la conversation. Je venais d'entrevoir un terrain d'exploration plein de promesses. Le couple d'intellos s'était d'ailleurs éclipsé très rapidement suite à notre échange.

Nous étions restés encore un peu dans ce bar branché, ne parlant qu'avec nos mains. Elle s'était levée brusquement et m'avait agrippé le poignet. Sans un mot, elle m'avait entraîné jusqu'à la porte cochère de son immeuble à quelques rues du bar, là elle s'était tournée vers moi et m'avait soufflé :

— Je ne suis pas une intello, si tu me veux, il faut que tu me prennes comme je suis.

Je ne m'étais pas fait prier plus que cela pour m'exécuter deux étages plus haut.

Avec Cricri, c'est assez particulier comme relation, on se croise de temps en temps, on prend un café et puis quand on décide de sortir ensemble un soir, ça se termine toujours dans son lit. C'est pratique et agréable. Cricri ce qu'elle veut c'est du sexe simple et direct, elle n'aime pas quand je tourne autour du pot, elle n'aime pas non plus quand je tente des postures.

— Si je veux faire du sport, je vais à la salle de gym, pas dans mon lit, me lance-t-elle parfois pour refroidir mes ardeurs acrobatiques. Elle est nature et directe. Ça a aussi ses bons côtés.

3

27 décembre – Deutschland über alles

Thalys fonce à travers la Somme. Un bien curieux département qui se résume à deux interminables talus se faisant face et que seule la voie TGV sépare. Hommage de la SNCF aux poilus ? Cette tranchée rend la translation hypnotique. C'est probablement la raison pour laquelle je trouve naturel d'effectuer ma métamorphose sur cette portion du trajet.

Pendant les deux premières années qui ont suivi la séparation, je me suis débrouillé pour rendre visite aux enfants à chaque période de congés. J'ai cependant vite compris que ça ne pourrait pas durer. Tout mon salaire y passait et mon rôle auprès d'eux me laissait perplexe.

J'ai donc limité à deux par an le nombre de mes voyages, et pendant quelques étés les enfants sont venus camper avec moi en Bretagne.

Ensuite, la multitude d'activités auxquelles ils s'adonnaient, ainsi que la féroce concurrence des grand-parents Kempf en matière de loisirs estivaux, ne m'ont laissé que la période de Noël pour les réunions familiales.

Ute s'était installée dans l'énorme maison dynastique près de Göslar. Son père lui avait bien entendu trouvé un emploi de cadre dans une filiale de son groupe industriel. Elle était chef de projet dans une boîte de marketing d'Hanovre et gagnait dès la première année environ cinq fois plus que moi.

Les enfants passaient davantage de temps avec le personnel de maison qu'avec leur mère, mais leurs chambres étaient plus spacieuses que mon séjour.

Ils avaient insisté auprès de leur grand-père – une idée certainement soufflée par leur mère qui connaissait mes moyens financiers – pour que je puisse loger dans une des dépendances du parc, afin de pouvoir passer plus de temps en ma compagnie. Parfois ils passaient la nuit avec moi dans le pavillon de chasse reconverti en maison d'amis que l'on m'avait attribué. Herr Kempf m'avait cependant bien fait comprendre qu'il n'était plus question d'amitié, et qu'un homme qui n'était pas capable de garder sa femme ne lui inspirait que du mépris. Il gardait en travers de la gorge mes rejets de toutes ses propositions d'embauche qui m'auraient, disait-il, assuré une position sociale honorable. Je brûlais d'envie de lui dire que le spectacle qu'il donnait de lui-même en Kaiser de famille était si grotesque que je préférais mendier plutôt que devoir subir son diktat. Mais je ne disais rien car sans son hospitalité je n'aurais pas pu voir mes enfants aussi régulièrement.

Ute me rendait souvent visite, le soir, pour les récupérer. Parfois, lorsqu'ils insistaient pour jouer un peu plus longtemps dans le parc, nous parlions comme avant. Je lui disais qu'elle avait l'air plus heureuse qu'en France et que nous avions fait le bon choix, qu'il fallait faire attention à ne pas trop gâter les enfants, que son père était un vrai tyran. Elle me parlait de son travail, de ses collègues, de ses anciens amis qu'elle avait retrouvés avec plaisir. Un jour, elle m'a même montré une photo prise à l'Emporio sur laquelle elle posait en compagnie des trois camarades qui l'avaient accompagnée au Brésil. Ils étaient assis autour d'une table ronde une caipirinha à la main.

— Tu te souviens d'eux n'est-ce pas ?

Pendant qu'elle me donnait des nouvelles détaillées de trois personnes que j'avais croisées bien plus de dix ans auparavant, j'observai avec curiosité la photographie à la recherche de visages connus ou oubliés dans l'arrière plan. Dans le miroir derrière le bar, on voyait le reflet du photographe, pas suffisamment pour l'identifier mais assez pour reconnaître mon maillot bleu.

Je ne savais pas quoi penser. Devais-je me réjouir d'avoir été celui qui avait permis à quatre amis de garder une trace d'un bon moment de leur existence ? Devais-je me lamenter d'être le larbin de service à qui on demandait de prendre la photo et qui venait faire le babysitting de ses propres enfants contre un logement ?

Je me rendais compte que nos longues séances de conversation nous éloignaient plus qu'elles nous rapprochaient. Ute me décrivait un monde qui me paraissait creux, prétentieux et stérile et moi je ne lui disais pas grand-chose, bien conscient du fait que mes silences lui étaient moins pénibles que les histoires de mon quotidien de prof.

C'est elle qui, un soir – les enfants refusaient de descendre d'un arbre dans lequel ils s'étaient cachés – a abordé pour la première fois le sujet. Par ennui, certainement, ne sachant plus que dire pour meubler les longs silences qui marquaient nos rencontres. Elle a hésité, juste un peu, puis dans un souffle.

— Tu as toujours le Semtex ?

J'ai tourné la tête lentement dans sa direction. Je n'étais pas sûr d'avoir bien compris. En plus, elle n'était pas censée savoir que je détenais des explosifs à la maison. Je n'avais jamais jugé opportun de la mettre au courant. Plusieurs secondes se sont écoulées et puis j'ai senti la colère, la jalousie, la méchanceté et aussi la mort s'emparer de moi.

Sans le savoir, Ute avait ouvert la boîte de Pandore. Elle venait de déterrer tous les souvenirs que j'avais mis des années à enfouir profondément. Tout ce qui avait causé mon malheur et qui pouvait encore amener son lot de souffrances.

Je suis resté silencieux un long moment encore. Ute ne savait plus quelle contenance adopter. La sensation de malaise qu'elle avait tout de suite éprouvée s'était muée en une peur sourde. Je ne pouvais pas ignorer le plaisir pervers que me procurait cette situation nouvelle. J'ai fini par acquiescer avec la plus grande sobriété.

J'ai tout de suite vu naître sur son front cette petite ride verticale que je connaissais bien. C'était la marque de son trouble. Et puis son regard. Ça n'a pas duré plus d'une seconde, mais j'ai compris.

Le lendemain, Ute est venue me voir après avoir couché les enfants, une bouteille de champagne dans une main et deux coupes dans l'autre. Elle portait une robe très courte et trop légère pour la saison.

Je n'ai rien dit, je ne savais pas quoi dire de toute façon.

Elle a servi le champagne puis au moment de me tendre la coupe elle m'a regardé droit dans les yeux.

— Je t'ai fait trois enfants. Je n'ai jamais osé te le demander, mais je crois que j'ai le droit de savoir si tu as du sang sur les mains.

Mon Allemand était un peu rouillé, et puis je ne m'attendais pas à une telle question. Il m'a fallu un peu de temps pour réaliser, et puis l'image a surgi d'un coup, j'avais devant moi ces deux malheureux broyés dans leur voiture. J'ai senti la colère me brûler les yeux.

Mon ex-compagne n'avait rien trouvé de mieux pour pimenter sa vie sexuelle que de fantasmer le père de ses enfants en vieux terroriste.

Je l'ai giflée, pas très fort mais assez pour lui faire lâcher la coupe qui s'est brisée sur la tomette.

Je voyais la tôle blanche broyée sous le camion.

— Ne me pose plus jamais cette question, c'est compris ?

Elle a parfaitement géré la suite. Elle a repris le contrôle de la situation en faisant glisser sa tunique sans esquisser le moindre mouvement. J'étais admiratif. La technique, la posture et la qualité de l'étoffe, tout concourait à rendre cet instant inoubliable. J'avais déjà accepté mon rôle.

Après, ça s'est un peu corsé. Elle s'est approchée à la manière d'un mannequin, nue et en talon. C'était terriblement grotesque mais très excitant. J'ai bien eu envie de rire quand elle s'est collée à moi, tremblante à s'en déboîter les articulations.

— Ne me fais pas mal, je ferai tout ce que tu veux, m'a-t-elle susurré à l'oreille. Nous faisions tous les deux de bien piètres comédiens, mais par la suite notre jeu s'est épuré.

Ce fut une nuit bizarre, où quantité d'émotions contradictoires se sont télescopées.

Au petit matin Ute a été très forte, avant même que je n'amorce un geste tendre, elle était déjà habillée et un pied dehors.

— Demain je te réserve une surprise ! a-t-elle lancé sans se retourner.

Depuis toutes ces années nous jouons avec plus ou moins de bonheur, à Carlos et Magdalena.

J'ai bien cru que tout cela prendrait fin quand Ute m'a annoncé qu'elle allait épouser Günter, il y a maintenant déjà sept ans. Un drôle de type ce Günter. Il est associé avec Herr Kempf dans plusieurs affaires, et en plus de cela il est l'un des plus gros armateurs de porte-conteneurs d'Allemagne.

Son énorme maison de la banlieue huppée de Hanovre est donc devenue la maison de mes enfants.

Je l'ai rencontré pour la première fois quelques semaines seulement après le mariage. Ute avait insisté pour que je m'installe chez eux pendant mon séjour, j'avais eu beau protester – un peu mollement, certes – elle avait opposé trop d'arguments solides à mon orgueil mal placé.

C'est en taxi que j'ai découvert pour la première fois le parc arboré de six hectares et l'imposante bâtisse blanche, sans charme, longue d'au moins trente mètres et haute de trois étages. Il pleuvait des cordes.

Avec l'accord du chauffeur, j'ai attendu une accalmie avant de tenter une sortie. Soudain, à travers la buée qui couvrait la vitre, j'ai aperçu une forme humaine. La portière s'est ouverte et un homme assez âgé pour être mon grand-père m'a invité à le suivre. Il était armé d'un parapluie de la taille d'un chapiteau de cirque. Je le remerciai avec profusion, surpris et un peu soulagé qu'il fut aussi vieux. Ute m'avais bien dit qu'il avait quelques années de plus que nous, mais je ne m'attendais pas à cela !

Une fois à l'intérieur, il ne me laissa pas le temps de me présenter, il tourna les talons et s'éloigna en lâchant :

— Je vais prévenir Monsieur de votre arrivée.

Ça n'était pas la première fois que je me sentais stupide, mais je me sentais vraiment stupide. J'étais dans mes petits souliers quand Herr Hahn m'est apparu enfin.

Je dois dire que si je n'avais pas affronté le Minotaure dans une autre vie, j'aurais pu être salement impressionné par ce beau spécimen d'anatomie teutonne. Une armoire à glace sur laquelle on aurait posé un tapis brosse.

Il a bien sûr essayé de me broyer la main, mais j'ai été plus rapide.

Il aboyait plus qu'il ne parlait – je ne me souviens pas de quelle région d'Allemagne il est originaire, mais on y parle bizarrement – vu le nombre de dents qu'il exhibait, j'ai compris qu'il disait qu'il était heureux de me rencontrer.

J'en doutais.

Enfin, Ute est arrivée dans ce que j'ai du mal à nommer l'entrée – cinquante mètres carrés et trois mètres de hauteur de plafond juste pour accrocher les manteaux et retirer les bottes, ça me semblait un peu excessif – elle était suivie de près par les enfants qui dévalaient un escalier monumental en poussant des cris de joie. Ça au moins, ça faisait plaisir.

Ils étaient surexcités, et malgré la fatigue du voyage j'ai dû me taper la visite du palais. C'était vraiment démesuré et j'ai rapidement perdu le sens de l'orientation.

Au deuxième étage, les enfants ont poussé une lourde porte de bois brut. C'était ma chambre. Elle était bien entendu immense, avec une salle de bain en suite, mais question décoration c'était Sissi Impératrice. Pour entretenir l'ambiance, j'ai menti :

— Oh, comme c'est joli !

Les enfants étaient aux anges. Hélène a pointé du doigt une porte à l'autre bout du couloir.

— Là-bas, c'est maman, vous ne serez pas loin !

— Maman et Günter, ai-je précisé, pour m'assurer qu'elle avait bien compris la situation.

— Non, non, Günter, sa chambre elle est au premier étage, mais maman elle dit que Günter et ses copains, ils font trop de bruit quand ils font la fête. Alors elle a décidé de monter avec nous au deuxième.

Je n'en croyais pas mes oreilles, c'était comme dans les films des années cinquante, quand les couples se souhaitaient bonne nuit dans le couloir avant de se séparer.

J'ai compris sa décision deux jours plus tard, quand Günter a invité une dizaine d'amis pour une soirée particulièrement bien arrosée. La fête battait son plein quand, visiblement épuisée par sa semaine de travail, Ute a salué l'assistance et a rejoint ses appartements. J'étais moi-même bien fatigué, j'essayais dans la journée de répondre à toutes les sollicitations des enfants – c'était bien là la moindre des choses – et le manque d'habitude se faisait sentir. Cependant, je me voyais mal lui emboîter le pas en sifflotant, l'air de rien. Je devais rester encore quelques minutes par simple correction. Il est vrai que je m'emmerdais fermement, chacun y allait de ses souvenirs de vacances dans les endroits les plus extravagants qui soient. Il y était souvent question de l'insignifiance des autochtones et de l'énormité des insectes. J'avais trop picolé, et je n'arrivais plus à supporter les explosions de rires gras que provoquaient leurs anecdotes affligeantes.

Je me levai le plus discrètement possible et m'esquivai en passant derrière un gros pilier.

— Oh oh, un français qui se sauve ! Incroyable, on n'a jamais vu ça ! Ah ah ah ! Günter était cramoisi, j'ai cru qu'il était en train de s'étouffer, mais non, il riait juste avec un peu d'emphase. Il traversa le vaste salon pour se planter devant moi. Ses amis, hilares, semblaient apprécier le petit numéro comique de leur hôte. Encouragé par autant de succès, il abattit sa grosse main droite sur ma nuque et entreprit de me secouer comme un prunier. Il était vraiment bourré.

— Lâche-moi la grappe gros connard !

C'est sorti tout seul, presque doucement. Il a arrêté de me hocher, mais la main sur ma nuque serrait plus fort à présent. Il s'est penché sur moi jusqu'à ce que nos fronts se touchent.

— Je pourrais te broyer d'une seule main …

La paume de ma main droite l'a atteint au menton, je l'ai ensuite attiré vers moi en chutant au sol, m'arrangeant pour que sa tête heurte le pavé. C'était un peu inutile, mais pour la beauté du geste j'ai terminé par une clef de bras.

Je ne m'étais pas senti aussi bien depuis longtemps. Ce fut un plaisir éphémère, Ute a fondu sur nous comme un rapace, tout le monde en a pris pour son grade et les invités se sont sauvés comme des lapins. Elle est remontée aussi rapidement qu'elle était descendue, me laissant seul avec l'estropié.

Il avait le visage un peu marqué. Il saignait du nez et de l'arcade sourcilière. Après une rapide discussion, nous avons opté pour un traitement local. Je suis allé chercher quelques rouleaux de papier toilette pendant qu'il prenait des bières dans le frigo de la cuisine. On a bien rigolé quand je lui ai bourré le nez de PQ pour arrêter l'hémorragie, on aurait dit Robert Dalban. Pour l'arcade, on a utilisé la même technique, sauf que pour boire les bières, c'était pas pratique de serrer la coupure avec les doigts. C'est Günter qui a eu l'idée du clips – style pince-à-linge – qui lui sert habituellement à accrocher les plans de bateau.

Pour l'épaule en revanche, il a jonglé.

À partir de ce jour, nous sommes devenus bons amis, et j'ai découvert en lui quelqu'un de beaucoup plus subtil qu'il ne voulait bien le montrer. Les hommes ont parfois recours à de curieux stratagèmes pour se protéger.

Ute a boudé quelques jours, mais la nuit précédant mon départ elle m'a rejoint dans la chambre Sissi. J'étais sous la douche, je ne l'ai pas entendu entrer, elle s'est glissée comme un serpent sous les draps et a attendu son heure. Je me suis mis au lit sans remarquer la très légère élévation de l'édredon près du bord opposé, j'ai éteint la lumière, et j'ai crié.

Ute venait de se jeter sur moi et elle avait planté les dents dans mon flanc gauche, juste entre la hanche et les côtes flottantes, et elle serrait. Je mis quelques secondes à localiser l'interrupteur de la lampe de chevet, quand enfin j'y parvins, j'eus un sacré choc.

L'attaque éclair avait fait voler les draps qui gisaient à présent au pied du lit et je pouvais voir mon agresseur dans toute sa splendeur, le corps entièrement gainé d'une dentelle bleue électrique, les cheveux blonds relevés en un chignon sage d'où descendaient deux anglaises coquines.

Elle mordait suffisamment fort pour mériter une bonne correction mais pas assez pour blesser sérieusement. Ça saignait quand même un petit peu.

Un peu plus tard dans la nuit, avant de regagner ses quartiers, Ute a collé ses lèvres à mon oreille et elle a murmuré :

— Ne t'inquiète pas pour Günter, notre union est amicale, mais avant tout industrielle. Question sexe on fait ce qu'on veut, mais discrètement. Bonne nuit !

Voilà comment, jusqu'à cette année, une activité sexuelle régulière nous a permis d'entretenir une excellente relation plutôt singulière, malgré une séparation vieille de treize ans. Mais maintenant il va falloir trouver autre chose. Les talus qui défilent de part et d'autre du TGV disparaissent brutalement, c'en est fini de Carlos et Magdalena.

Des trois enfants, c'est Andreas qui a toujours été le plus distant à mon égard.

Hélène, trop belle, silencieuse et mystérieuse. Un regard a suffi pour que naisse entre nous un amour évident, tout simplement naturel.

Nina, la petite dernière, a toujours réclamé davantage d'attention, elle a maintenant quatorze ans et insiste pour que nous communiquions ensemble par Internet deux fois par semaine, une fois en allemand et une fois en français, comme ça c'est bon pour nous deux. Elle est adorable, et elle a besoin que je le lui répète à chacune de nos sessions.

C'est donc avec Andreas que les relations ont toujours été un peu plus tendues. À l'époque où les enfants passaient encore l'été avec moi, il était le seul à me parler allemand. Quand il faisait la tête et que je voulais savoir pourquoi, il me répondait toujours en allemand :

— Je n'ai pas le droit de te le dire !

Ce à quoi je répondais : « Tu as le droit de dire ce que tu veux, tant que tu restes correct. »

La discussion s'arrêtait souvent là.

À chacune de mes visites en Allemagne, quand je distribuais les petits cadeaux les filles me sautaient au cou tandis que lui se forçait à cracher un «merci» à peine audible. En bref, il a toujours été chiant. Mais cette fois il s'est surpassé.

C'était la semaine dernière, je venais d'arriver chez Günter et Ute, et comme d'habitude il n'y avait que le personnel de maison pour m'accueillir. Je suis donc allé directement chez Sissi pour défaire mes valises et prendre une douche. Une fois rafraîchi, j'ai remarqué que j'avais un message sur mon téléphone portable, Günter était en Chine et ne rentrerait pas avant trois ou quatre jours, il me souhaitait un bon séjour.

Je restai étendu sur mon lit, nu, pendant de nombreuses minutes. Je me demandais ce qu'aurait été ma vie si j'avais accepté les offres d'Herr Kempf. J'essayais de m'imaginer en businessman signant des contrats avec le monde entier, mais je n'y arrivais pas. Rien de consistant ne me venait à l'esprit. J'avais le costard, les secrétaires, la suite dans l'hôtel – tout cela ne me posait pas de problème – mais les contrats : impossible. Ça n'était pas un manque d'inspiration, c'était un rejet pur et simple.

Je décidai d'arrêter là, je ferais une nouvelle tentative plus tard dans la semaine. Je n'allais certainement pas rester sur un échec mais pour l'heure, je venais d'avoir une idée de surprise pour Ute.

C'est vrai après tout, c'était toujours elle qui initiait nos petits jeux, à mon tour cette fois. Je plongeai la main dans mon gros sac de voyage et en sortis un plus petit dans lequel se trouvait ma tenue de course à pied. J'en extirpai le fuseau noir et le maillot col roulé spécial grand froid, noir avec sa cagoule assortie. Elle allait avoir sa petite montée d'adrénaline.

Une fois vêtu, je me glissai dans sa chambre avec l'espoir d'y trouver une cachette. Comme à chaque fois que je pénétrais son intérieur je marquai une pause à l'entrée. C'était délicieux, un temple de douceur et de féminité aux teintes beige et doré, mais aussi une ombre de dureté voire de froideur dans la structure de métal et de bois qui encadre le lit, et la cheminée fière et imposante mais prête à s'embraser à la première étincelle.

Je m'y sentais si bien que cela me rendait un peu mal à l'aise. Je repris le fil de mon plan et me dirigeai vers la porte qui donnait sur le vestiaire – la cachette idéale à en croire tous les thrillers – qui me résista. Elle était fermée à clef. C'était logique, la chambre était ouverte pour permettre le ménage et le dressing était bouclé pour protéger les objets de valeurs et bijoux qui devaient se trouver dans un coffre.

Ça compliquait pas mal les choses, j'allais devoir me cacher sur l'énorme balcon que desservait une porte-fenêtre coulissante. La nuit commençait seulement à tomber et il faisait déjà moins dix dehors. Mon idée me paraissait de moins en moins excitante. J'observais avec appréhension la surface gelée du balcon, battu par les vents, quand la grosse Mercedes grise s'est rangée sous l'avancée prévue à cet effet. Ute venait d'arriver et selon toute vraisemblance elle allait monter directement pour ôter ses vêtements du jour. Elle passerait ensuite une bonne heure dans sa salle de bain avant d'aller choisir sa tenue du soir. C'est l'instant que j'avais retenu pour agir, mais en attendant je devais passer sur le balcon sibérien avec pour seule protection contre le froid ma petite combinaison en lycra. J'avais un mauvais pressentiment.

Comme prévu, Ute a poussé la porte de sa chambre quelques minutes plus tard. Elle semblait crevée. À travers la petite ouverture de la porte-fenêtre, je l'entendis pousser un long soupir. J'attendis que la lumière inonde la pièce pour risquer un œil à l'intérieur. Elle avait déjà envoyé valdinguer ses talons et se dirigeait vers la salle de bain. J'allais pouvoir sortir du congélateur. Je plaçai les doigts sur le chambranle de la fenêtre pour la faire coulisser quand Ute fit volte-face et cria : « Entre ! »

Bon, c'était raté. En plus, le look ninja nylon, hors contexte ça allait être dur à rattraper. C'était à mon tour de pousser un soupir las. La porte de la chambre s'est ouverte et Andreas est entré comme seuls savent le faire les garçons de seize ans. En dix pas on pouvait lire l'épuisement, l'impatience, l'inquiétude, l'arrogance et l'éréthisme – quoique pour être honnête, celui-ci je ne l'ai pas vu tout de suite – je l'avais quand même échappé belle.

Il n'y eut pas de round d'observation. L'adolescent est silencieux ou direct. Là, c'était direct :

— Tu crois que je n'ai pas compris votre … [là je n'ai pas compris] … c'est pour toi qu'il vient ici, pas pour nous. Et puis ses cadeaux pourris je les balance dès qu'il est parti. Il … [là je n'ai pas compris non plus] … j'ai plus de fric que lui alors que je suis encore au lycée. Comment veux-tu que je le respecte ?

Et pan, une baffe, bien joué Ute ! Ça l'a calmé tout de suite, il s'est mis à geindre de façon un peu emphatique.

— J'arrive pas à comprendre, qu'est ce que t'as bien pu lui trouver ?

Il se tenait la tête à deux mains, assis sur le coin du lit. Ute s'est éloignée de lui, a saisi le sac qu'elle avait déposé sur la table basse près de la cheminée et après en avoir tiré une clef, elle a ouvert la porte de son dressing.

— Je vais te montrer quelque chose que tu n'as jamais vu. Je suis sûr qu'après tu comprendras.

J'étais gelé mais radieux. Avant d'entrer dans le vestiaire Ute a levé la main vers la rangée d'interrupteurs et a pressé quelques boutons, un petit ronronnement s'est fait entendre, très doux. Est-ce le froid intense ? La cagoule en lycra ? Je ne sais pas, toujours est-il que je n'ai pas réagi quand j'ai compris que ce que j'entendais était le moteur électrique du volet roulant.

Je ne pouvais tout de même pas mourir gelé déguisé en ninja sur le balcon de mon ex-femme. Je ne pouvais pas non plus tambouriner au volet et me trouver nez-à-nez avec mon fils de seize ans qui me trouvait déjà ultra nul. Il ne restait que la pire des solutions, la descente du pignon ouest à mains nues, et sans rappel. Après tout, quitte à se couvrir de honte, autant tenter quelque chose d'extravagant !

Un quart d'heure plus tard, je sonnais à l'entrée principale. J'avais ôté ma cagoule pour ne pas alarmer la bonne, mais je doutais que cela soit suffisant. J'étais couvert de boue et de glace fondue, et ma jambe gauche endolorie me lançait tellement que j'avais adopté la démarche des morts-vivants. Tout cela à cause d'une réception ratée lors du dernier saut, entre le balcon du premier et le sommet du petit talus qui courait autour de la maison. J'étais malgré tout soulagé d'avoir échappé au pire.

La porte s'ouvrit sur deux yeux noirs écarquillés, mais ça n'était pas ceux de la bonne. Mon fils me faisait face, il semblait frappé de stupeur. De mon côté, j'avais décidé de ne plus prendre d'initiative. Je n'ai même pas esquissé un geste quand il s'est jeté dans mes bras. J'ai alors réalisé qu'il m'avait dépassé en taille. Décidément, c'était ma journée !

Je restai muet, sur le pas de la porte, sans parvenir à comprendre ce qui pouvait bien provoquer cette manifestation d'amour filial plutôt inattendue. Il fit soudain quelques pas en arrière en observant avec inquiétude ses manches de chemise, elles n'étaient plus très blanches. Je n'ai pas pu m'empêcher de sourire.

— Mais, qu'est ce qui t'es arrivé ? Tu es couvert de boue ! S'exclama-t-il alors, les yeux toujours rivés sur ses avant-bras fangeux.

— C'est rien, j'ai glissé, fis-je négligemment. Puis je me dirigeai vers le grand escalier en pierre, là-bas, au fond du vaste hall. Au passage, je posai la main sur son épaule et lui demandai de bien vouloir attendre dans le salon que j'aie pris ma douche, nous pourrions alors discuter.