Tuer pour régner - Jean-Pierre Gagné - E-Book

Tuer pour régner E-Book

Jean-Pierre Gagné

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Beschreibung

Le chirurgien Jacques Poirier se remet à peine des événements de l’affaire Piège de Sang, qui ont failli lui coûter non seulement sa carrière mais sa vie. Une ancienne flamme le contacte, soupçonnant une irrégularité dans un protocole de recherche. Ce qui s’annonce comme un événement banal replonge le médecin dans une intrigue complexe et dangereuse; il devra, de nouveau, demander l’aide de son ami Marvin Sark, un avocat peu scrupuleux qui navigue sans cesse aux frontières de l’illégalité. Ensemble, les deux complices affronteront tous les dangers pour résoudre une affaire dont les ramifications semblent infinies.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Jean-Pierre Gagné a passé une partie de sa vie à Montréal et Drummondville. En 2005, il retourne à Québec qui est sa ville natale, il y mène une carrière active de chirurgien. Tuer pour régner est son troisième roman.

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Seitenzahl: 398

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Table of Contents

Crédits

Du même auteur

Citations

Dédicace

Remerciements

AVERTISSEMENT

Lundi 1er septembre 2008

Jeudi 11 septembre 2008

Vendredi 12 septembre 2008

Samedi 13 septembre 2008, très tôt le matin

Samedi 13 septembre 2008, matinée

Samedi 13 septembre 2008, fin de journée

Dimanche 14 septembre 2008, Avant-midi

Dimanche 14 septembre 2008, Soirée

Dimanche 14 septembre 2008, Fin de soirée

Lundi 15 septembre

Mardi 16 septembre, Avant-midi

Mercredi 17 septembre, Avant-midi

Mercredi 17 septembre, Après-midi

Mercredi 17 septembre, Soirée

Samedi le 11 octobre

Crédits

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre: Tuer pour régner / Jean-Pierre Gagné.

Noms: Gagné, Jean-Pierre, 1969- auteur.

Identifiants: Canadiana 20190032820 | ISBN 9782898090035

Classification: LCC PS8613.A43 T84 2019 | CDD C843/.6—dc23

2019©Éditions du Tullinois

www.editionsdutullinois.ca

Tous droits réservés.

Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’Auteur, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.

Auteur :Jean-Pierre GAGNÉ

Titre: Tuer pour régner

Graphisme Couverture :Mario ArsenaultTendance EIM

IBSN papier : 978-2-89809-003-5

IBSN E-PDF : 978-2-89809-036-3

IBSN E-PUB : 978-2-89809-037-0

Bibliothèque et Archives Nationales du Québec

Bibliothèque et Archives Nationales du Canada

Dépôt légal papier : 4e trimestre 2019

Dépôt légal E-PDF : 3etrimestre 2020

Dépôt légal E-PUB : 3etrimestre 2020

Imprimé au Canada

Première impression : Octobre 2019

Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.

SODEC - QUÉBEC

Du même auteur

L’Apprenti, 2004, Éditions JCL

Piège de sang, 2017, Éditions Pratiko

Citations

Ce métier-là, c’est dangereux

Plus on en donne, plus l’monde en veut

Ordinaire,Robert Charlebois

La monotonie apporte au chirurgien

ce que la chaleur confère au vin :

amertume et vieillissement prématuré.

Dédicace

À mon cher ami Martin

Remerciements

Je tiens à remercier les personnes suivantes pour leur aide dans la rédaction de ce roman : Dre Sophie Laberge, pour ses conseils fort utiles en pathologie; Bryan Beaulieu, pour avoir savamment  démystifié le domaine de la spéculation boursière; Alexandre Bérubé, pour son apport crucial à la portion informatique du récit; et Dean Di Maulo, pour son aide précieuse dans la révision des portions du texte écrites en italien.

AVERTISSEMENT

Ce livre est une fiction romancée, les propos prêtés aux personnages, les personnages eux-mêmes, et les lieux que nous décrivons, sont imaginaires.

Toute ressemblance de lieux, de décors, de situations, de faits évoqués ou de faits historiques, avec ceux-ci, ne serait que le fruit du hasard, et les ressemblances avec des personnes ou des événements réels sont, probablement, inévitables, et ne pourraient en aucun cas engager la responsabilité de l'auteur.

Lundi 1er septembre 2008

— Bonsoir, Jacques.

— Bonsoir, Marie-Ève. 

Poirier marqua une pause. Il n’avait pas vu Marie-Ève Bédard depuis plusieurs mois. Elle était toujours aussi belle; un peu plus à chaque fois, lui semblait-il. Pathologiste en fonction depuis peu, elle était spécialisée en cancer du sein. Poirier l’avait connue lorsqu’il était jeune patron en chirurgie, à l’Hôpital de Québec. Elle était alors externe. Il avait tout de suite été frappé, sinon happé par sa beauté; et il n’était pas le seul. Son collègue Réal Guérin en avait presque fait une maladie. Poirier se rappelait encore les propos de Guérin dans le vestiaire du bloc opératoire, après avoir vu Bédard la première fois. C’était probablement en 1999 ou en 2000; il ne se souvenait plus vraiment.

— Crisse,Jacques! As-tu vu ça? 

Fin politicien, Poirier avait feint l’innocence, connaissant trop bien son collègue et ami.

— De quoi tu parles? avait répondu Poirier.

— T’es vraiment plein! Tu sais très bien de quoi je parle! La petite externe au fond à droite, dans la salle de réunion ce matin. Maudite belle fille!

— Ouain, correcte.

— Ah ben tabarnak!Dis-moi pas que tu l’as pas vue! Je te connais, Poirier! Je te connais comme si je t’avais créé! ajouta Guérin, amusé.

Pressé, sachant que le personnel de la salle attendait qu’il vienne valider les derniers détails de l’intervention chirurgicale prévue sous peu, Poirier abdiqua.

— C’est bon. Tu as raison. Elle est très jolie. Je l’avais remarquée. 

Comme il terminait sa phrase, Bédard avait pénétré dans le vestiaire. Les deux chirurgiens avaient échangé un regard entendu. Sourire en coin, Guérin s’était esquivé vers le corridor, en route vers une première cigarette matinale. Poirier, quant à lui, avait cueilli ses vêtements de chirurgien dans l’étagère sise entre le vestiaire et le salon. À certaines heures de la journée, c’était parfois un défi de trouver la bonne taille. Certains médecins se constituaient même une petite réserve dans leur casier, ce qui n’aidait en rien la gestion des stocks. Tandis qu’il achevait de lacer son pantalon à la taille, Bédard était passée près de lui. Elle lui avait souri timidement; déjà conquis, il avait répondu d’un signe de tête maladroit. Elle sentait si bon. Il avait d’abord refusé de reconnaître à quel point cette femme lui plaisait, mais il dut se rendre à l’évidence par la suite.

À l’époque, Poirier était déjà en couple avec Sophie Castonguay depuis un certain temps. Ainsi, bien que subjugué par cette jeune femme au visage et au corps parfaits, il n’avait rien fait d’inapproprié. De toute façon, il était bien mal vu pour un patron de courtiser une externe, sans compter les risques d’accusations de harcèlement, nouveau sujet à la mode à l’époque. La ligne était parfois bien mince entre un compliment et une remarque àcaractère sexuel. Il avait néanmoins eu l’occasion de la connaître un peu au cours des quelques semaines passées dans l’équipe de chirurgie. Elle était à l’époque âgée de vingt-sept ans, ce qui en faisait une étudiante âgée dans son groupe. De fait, elle avait obtenu un baccalauréat et une maîtrise en biologie cellulaire avant d’entreprendre ses études de médecine. Poirier n’avait donc pas été surpris d’apprendre que Bédard se dirigeait en pathologie.

Par la suite, Poirier et Bédard étaient restés en contact, de très loin. Un rare courriel, un texto ici et là. Il n’avait jamais parlé à Sophie de Marie-Ève, n’en voyant pas la pertinence, sachant que malgré son caractère platonique, cette relation flirtait avec un potentiel adultère. Elle .était partie pour sa résidence en pathologie à McGill, puis unfellowship(Formation surspécialisée.)à New York. Ils ne s’étaient pas vus depuis près de trois ans lorsque Bédard commença sa pratique à Québec à l’automne 2007. À l’époque, Poirier se remettait péniblement de l’affaire des frères Truchon, dans laquelle il avait failli perdre sa vie et sa carrière. Finalement, il s’en était sorti avec un joli magot de près de six millions de dollars qu’il avait choisi d’envoyeroffshore, en attendant la suite. Il n’était pas prêt à cesser sa pratique chirurgicale. C’était intrinsèquement, viscéralement, ce qui le définissait le mieux et de la façon la plus permanente, presque d’une façon éternelle lui semblait-il. Chirurgien. Combien de fois avait-il entendu des histoires au sujet de personnes décédées cinquante ou cent ans auparavant et dont la première référenceramenait au statut même de chirurgien. Un seul mot qui suffisait à se présenter, commander le respect, la déférence, parfois jusqu’à laflatterie. Même s’il trouvait ces égards souvent hors de propos, il n’avait pu se résoudre à s’en défaire, pour diverses raisons. Entreautres, il savait combien ses parents avaient espéré et travaillé pour qu’il atteignît ce but. Dr Poirier. Néanmoins, il avait dû attendre quelques mois avant de reprendre le travail, le temps que les formalités administratives soient réglées. En effet, il avait été suspendu par l’hôpital et avait fait l’objet d’une enquête de la part du Collège des médecins. Il avait fallu attendre la conclusion de ces divers accrocs.

Le plus difficile avait été de renouer avec Sophie, sa conjointe médecin. Malgré toutes les explications, elle ne pouvait comprendre et accepter le déroulement des événements et ne manquait jamais une occasion de rappeler à Jacques qu’il était, à la base, responsable de ses propres malheurs. Ce dernier lui avait parailleurs caché le bénéfice financier tiré de l’affaire. De fait, Réal Guérin, son collègue chirurgien, son ami Marvin Sark, l’avocat qui avait permis une conclusion favorable de l’affaire, et lui-même s’étaient promis de garder secrète pour l’instant cette partie de l’histoire. Le risque était trop grand. Poirier, assis sur un pactole dont il ne pouvait même pas jouir pour l’instant, était donc, paradoxalement, dans une situation bien délicate et inconfortable à certains égards. Ce secret n’aidait en rien, à ses yeux, les relations avec Sophie qui s’étaient lentement dégradées au cours des mois suivants. Si bien que, lorsqu’il revit Marie-Ève en octobre 2007, il était prêt à plus. Assez rapidement, les deux avaient commencé à se voir, d’abord pour un café, puis un verre. En novembre, alors que Sophie était absente pour un congrès, il avait franchi la ligne.Seulement cette fois,s’était-il dit. Mais en vain. Marie-Ève devint sa maîtresse. Elle lui donna tout ce que Sophie lui refusait. Intoxiqué par tant de chair, il devint ce qu’il s’était toujours promis de ne pas être, un chirurgien adultère. Leur relation dura jusqu’au printemps 2008 puis, comme il s’y attendait tout en espérant que le moment ne vînt pas, Marie-Ève commença à lui parler de vivre ensemble, de fonder une famille. Après tout, elle avait trente-cinq ans; l’horloge biologique s’accélérait. Poirier n’était pas prêt, non pas que l’idée d’être en couple avec Marie-Ève lui parut désagréable, au contraire. Mais il y avait Sophie, qui pour l’instant, était encore dans sa vie, même si dans les faits, il y avait des mois qu’ils n’avaient pas fait l’amour. Devant son refus de s’engager, Marie-Ève avait mis fin à leur aventure.Elle n’avait pas toute la vie devant elle,lui avait-elle dit. Il était d’accord.

— Je ne m’attendais pas à te voir ici, dit Poirier en guise d’introduction. Sophie n’est pas là.

— Je sais ; elle prend des cours de yoga le lundi soir avec une de mes amies.

— Ah. Je me disais aussi. Que puis-je faire pour toi? Entre si tu veux. Les soirées sont plus fraîches en septembre.

— Merci. 

Elle pénétra dans le hall d’entrée et fit la bise à Poirier. Ils s’étaient quittés en bons termes. Elle sentait toujours aussi bon, remarqua Poirier, qui ne put s’empêcher de la revoir nue  dans ses bras quelques mois auparavant.

— Jacques, c’est très compliqué. Je ne savais pas où aller et j’ai pensé que tu pourrais peut-être m’aider. Je crois qu’il y a quelquechose de pas catholique avec un protocole de recherche sur le cancer du sein à l’hôpital. 

Poirier regarda Bédard avec étonnement.

— Je ne vois pas trop en quoi je pourrais t’aider, répondit Poirier. Le cancer du sein, ce n’est pas trop mon domaine.

— Je le sais, mais j’aimerais avoir ton avis. Je dois te raconter cela, si tu le permets, continua-t-elle. Depuis quelques mois, il y a un protocole de recherche de phase II(Lors d’un essai de phase II, les chercheurs tentent de savoir si un médicament est efficace contre un type particulier de cancer. Le médicament est étudié auprès d’un groupe de personnes atteintes du même type de cancer et chez qui le traitement standard n'a pas été efficace).à l’hôpital, destiné aux femmes atteintes d’un cancer du sein métastatique lors du diagnostic, et donc, par définition incurable. Je parle du projet SAVE(ÉtudeSAVE :SurvivalAfterVEry agressive breast cancer study).

— Il y a quand même de bons médicaments pour ça, non? demanda Poirier pour qui les notions sur le traitement du cancer du sein étaient bien lointaines.

— Oui, il y a la chimiothérapie et l’hormonothérapie, mais la maladie reste, comme tu le sais. Et les femmes peuvent en effet vivre très longtemps. Là, on parle d’un traitement potentiellement curatif pour des patientes condamnées! Tu imagines si ça marche?

— C’est quoi exactement? demanda Poirier qui, bien malgré lui, était intrigué par l’histoire.

— Écoute. Le médicament en soi, je n’en ai aucune idée. Ce que je sais, c’est qu’à ce jour, il semblerait que les dix ou douzepremières patientes ont eu une réponse complète après six cycles environ. Avec peu ou pas d’effets secondaires. Tout le monde enparle en oncologie.

— Je ne vois que du bon à toute cette histoire.

— Le problème n’est pas là. C’est au niveau du diagnostic. J’ai lu récemment les lames de biopsie d’une patiente sur protocole hier. C’était le deuxième cas que je voyais. J’avais lu les lames d’une première patiente il y a trois semaines environ. Quelque chose a attiré mon attention. Par intérêt, j’ai fait un test d’identification génétique, que l’on ne fait jamais en fait. Mais quelque chose m’agaçait.

En discutant, les deux médecins s’étaient dirigés vers la cuisine pour s’asseoir à la table.  Poirier regarda sa montre. Sophie revenait dans deux heures. Il servit deux verres de vin. Bédard prit une longue gorgée. Poirier remarqua qu’elle tremblait.

— Ça va?  demanda-t-il en lui prenant la main.

— Oui, merci. 

Elle retira sa main et replaça nerveusement ses jolis cheveux bruns.

— Donc. J’ai fait ce test qui sert plus en médecine légale en général.

— Pourquoi avoir fait ce test supplémentaire si ce n’est pas recommandé?

— Je n’en sais rien. Ça doit être mon passé de biologiste.

— Et donc?

— Et donc, les deux cas avaient unmatchparfait.

— Et?

— Eh bien, les deux prélèvements proviennent du même bloc tissulaire!

— Non! lança Poirier, qui avait tout à coup saisi où toute cette histoire s’en allait.

— Eh oui mon cher! cria Bédard. C’était le même cancer, provenant de la même patiente!

— Ah bencrisse.Et là t’as fait quoi?

— J’ai ressorti les biopsies de cinq autres cas. Toutes pareilles. Elles viennent toutes du même bloc tissulaire. Toutes ces femmes ont un diagnostic de cancer basé sur l’analyse du même spécimen! Je ne comprends pas.

— J’avoue que c’est particulier.

— Particulier! Tu es bien modéré, Jacques! Je t’ai connu plus vif, lui lança-t-elle avec un sourire à la fois complice et nerveux.

Elle avait repris la main de Jacques, en guise de réconfort. Il regarda sa montre.

— Je devrais y aller, dit-elle. Je ne voudrais pas être ici quand Sophie va arriver. Peux-tu réfléchir à tout cela et me revenir? J’ai pensé que tu aurais peut-être une idée, avec ton expérience passée. 

Elle était maintenant sur le seuil de la porte. Elle s’approcha pour lui faire la bise. Au dernier instant, elle posa ses lèvres sur celles de Jacques, qui ne fit rien pour les éviter.

— Tu me manques, tu sais, dit-elle.

— Toi aussi, répondit-il. Mais c’est mieux ainsi. On en a parlé, tu te rappelles? Je ne peux pas te donner tout ce que tu veux, tout ce que tu mérites.

— Je sais, abdiqua-t-elle, le cœur brisé.

Une larme coula sur sa joue, que Jacques essuya délicatement.

— Je vais réfléchir à tout cela et te revenir demain, d’accord? ajouta-t-il.

— D’accord, merci. 

Elle lui vola un dernier baiser, plus long, et partit rapidement. Poirier entendit le moteur de la voiture démarrer, puis le bruit du véhicule qui s’éloignait rapidement.

Il resta là un long moment. À l’émotion d’avoir revu Marie-Ève, pour qui il ressentait encore de l’amour, s’ajoutait la confusion liée à l’histoire qu’il venait d’entendre. Marie-Ève l’avait bombardé d’information pendant un long moment. Il n’avait pas saisi tous les détails histologiques et cellulaires auxquels elle avait fait référence, mais il avait retenu l’essentiel. Au moins sept des dix à douze patientes enrôlées dans ce protocole de recherche avaient, à première vue, reçu un diagnostic basé sur le même spécimen chirurgical. On pouvait donc présumer que toutes les patientes étaient concernées. Pourquoi? Que cachait cette histoire? Il n’en avait aucune idée et, pour tout dire, il eût préféré ne pas avoir entendu parler de cette histoire. Mais il savait. Et en plus, c’était Marie-Ève qui l’avait approché. Il devait l’aider. Il n’avait pas le choix.

Il regarda sa montre. Vingt et une heures. Sophie arriverait dans trente minutes. Il n’avait pas envie de lui parler ce soir. Il monta se coucher et s’endormit presque aussitôt.

Lorsque Sophie entra dans la maison vers vingt et une heures quarante-cinq, il n’entendit rien. Elle remarqua les deux coupes de vin sur la table, dont une portait des traces de rouge à lèvres. Elle les lava, les sécha et les rangea dans l’armoire. Puis elle prit un long bain et se coucha en prenant soin de ne pas faire de bruit. Elle n’avait pas envie de parler à Jacques ce soir-là, elle non plus.

Jeudi 11 septembre 2008

Les premières minutes, voire les premières heures, furent noyées dans une brume opaque, un brouillard quasi total. Et puis, il y eut ces douleurs intenses au thorax et à l’abdomen du côté gauche, et aussi l’inconfort au niveau de la vessie, causé par la sonde vésicale. Cela dura pendant une période de temps que Poirier aurait eu de la difficulté à définir, n’eût été ce que Guérin lui rapporta par la suite. Puis, lentement, Poirier vit de plus en plus clair, bien qu’alternant entre des périodes de lucidité et d’autres de complète confusion. Il voyait des visages, mais n’entendait pas les voix; à d’autres moments, il percevait des sons, mais ne voyait que des ombres. Finalement, il reprit contact avec la réalité. Il était couché dans un lit de soins intensifs, sous surveillance. Il était familier avec l’environnement, jusque dans ses moindres détails; le lit, les oreillers, la literie, mais aussi les pompes, les bruits, les alarmes. L’odeur même lui était familière. Cependant, le fait d’être l’objet de toute cette surveillance, de tous ces soins conférait à l’ensemble une certaine irréalité. En faisant l’inventaire de tout ce qui était connecté à son corps sous une quelconque forme, il fut en mesure d’apprécier l’état de la situation; une sonde, un soluté, un monitoring non invasif de la fréquence cardiaque. Pas de canule artérielle, pas de médication cardiaque. Ce n’était pas si mal. Sa vie n’était pas en danger. Du moins pas à l’instant, semblait-il.

Il regarda l’horloge. Sept heures trente. Du matin? Du soir? Il dut réfléchir un long moment, évaluer la position du soleil par la fenêtre et juger du niveau d’activité dans l’unité pour comprendre que c’était le matin. Un infirmier qu’il connaissait de vue sans pour autant pouvoir le nommer pénétra dans la chambre vers huit heures quinze.

— Bon matin, Dr Poirier. Je suis Patrick. Vous allez bien? 

Poirier acquiesça d’un discret mouvement de la tête.

— C’est dégueulasse ce qu’ils vous ont fait vous savez, ajoutaPatrick.

Puis l’infirmier prit les signes vitaux, éleva légèrement la tête du lit et approcha la carafe d’eau à portée de main de Poirier.

— Vous avez le droit de boire un peu d’eau. Si tout va bien, vouspourrez manger plus tard. Je vais repasser tout à l’heure. Il y a deux gardes à l’entrée de la chambre. Ne vous inquiétez pas.

Il sortit.

Poirier resta seul, le regard lancé dans le vide, creusant sa mémoire pour se remémorer les événements des derniers jours. De fait, il ignorait depuis combien de temps il était dans ce lit, mais son instinct lui disait que cela faisait quelques jours tout au plus. Il n’aurait pu dire pourquoi. Il se toucha le visage; il avait une barbe d’au plus deux ou trois jours. Il pouvait percevoir la silhouette d’un agent de police à la sortie de la chambre.

Neuf heures trente.

Son collègue Réal Guérin pénétra dans la chambre.

— Salut Jack! Comment ça va mon vieux? C’est pas possible ce qui t’est arrivé!

— Quoi?

— Tu ne te rappelles rien?

— Pas vraiment pour l’instant. Qu’est-ce qui s’est passé? insista Poirier.

— Avant-hier, quand tu as démarré ta voiture, elle a explosé. C’est miraculeux que tu sois encore en vie avec la force de l’explosion. La seule partie qui a tenu est le châssis sous les sièges avant. C’est solide ces BMW!

— Blindée.

— En effet, on jurerait qu’elle était blindée!

— Elle l’était, continua Poirier.

— Pardon? T’es pas sérieux! Veux-tu bien me dire ce que tu foutais avec une voiture blindée? T’es malade!

Poirier fit une pause, le visage crispé par la douleur. Guérin appela l’infirmier qui vint lui administrer un analgésique.

Il continua.

— C’est une voiture blindée qui appartenait à un collègue de Sark qui s’est fait pincer pour trafic ou complot ou je ne sais trop. Je l’ai eue pour trois fois rien. Le gars est en dedans pour trois ans. Très plaisant, mais ça boit de l’essence pas mal comme tu peux imaginer.

— En tout cas, celle-là, tu ne la conduiras plus. Elle est finie; il reste ton siège et le volant je crois.

— J’en trouverai une autre. Marvin a plein de connaissances qui font du temps sur une base régulière.

Il marqua une nouvelle pause. Guérin l’observait, à la fois amusé et perplexe, se demandant si son ami avait quelque chose à cacher. Après tout, on ne se promène pas avec une voiture blindée pour le plaisir!

— On est quel jour? demanda Poirier.

— Jeudi.

— C’est arrivé quand?

— Mardi matin avant ta salle d’opération, vers six heures trente. Ils t’ont amené inconscient. Au scan, tu avais une fracture de côte à gauche et une rupture de rate grade II. Tu t’en tires plutôtbien. As-tu vraiment une idée de qui a pu faire ça?

— Non pas du tout. Un retour de l’ascenseur pour 2007? Deschumsdes frères Truchon, ou du côté politique? demanda Poirier.

— Ça me surprendrait vraiment. Ils seraient venus me chercher aussi non?

— Right.À moins qu’ils y aillent par étape. Des disciples de Claude Morin?

— Un humour haut de gamme ce matin? lança Guérin, rassuré de voir que son ami avait gardé l’esprit vif.

Il donna une tape sur l’épaule de Poirier en signe d’amitié.

— Anyways…il y aura une enquête. La police attendait que tu te réveilles. J’ai vu un des types à la porte faire un téléphone tout à l’heure. J’imagine que l’enquêteur va rappliquer sous peu. Je te laisse te reposer. Je vais aller travailler compte tenu que tu as abandonné toutes tes activités cliniques sans préavis. Il faut bien que quelqu’un voie tes patients tabarnak!conclut Guérin en sortant de la chambre le sourire aux lèvres.

Une fois à l’extérieur, il se ravisa et fit demi-tour. Il s’approcha de Poirier et lui chuchota à l’oreille.

— Fais attention à ce que tu vas dire aux flics. N’oublie pas la version officielle des faits pour 2007, OK?

— Yes.Pas de problème, répondit Poirier. Marvin Sark est au courant?

— J’en doute. Veux-tu que je l’avise? ajouta Guérin.

— Non. Je m’en occupe.

— Sophie a passé la journée ici hier. Elle semblait très inquiète. Elle t’a laissé ton portable si tu veux t’occuper un peu. Il est sur latable. Elle devrait repasser tout à l’heure.

— OK. Merci. À bientôt. 

Guérin sortit définitivement.

Poirier était seul à nouveau.

Vers dix heures trente, un enquêteur du Service de police de la ville de Québec arriva. Il questionna longuement Poirier sur ses allées et venues au cours des semaines précédentes, mais surtout au cours des quelques jours ayant précédé l’événement de mardi matin. Poirier répondit de façon à satisfaire l’enquêteur.

— Avez-vous une idée de qui a pu faire ça, Docteur Poirier? demanda l’enquêteur en fin d’entrevue.

— Non. Pas du tout.

— Comment se fait-il que vous ayez une voiture blindée?

— Je collectionne les voitures. Elle m’a été vendue par un ami qui partage les mêmes goûts.

— Ah bon. 

Le policier ne parut pas convaincu.

— Écoutez. Nous allons pouvoir lever la surveillance policière. Nous n’avons aucune raison de croire qu’il y ait un danger pour vous à ce stade, surtout dans l’hôpital, aux soins intensifs. Nous verrons, lorsque vous obtiendrez votre congé, s’il y a lieu de vous assigner un agent. Je repasserai.

— Êtes-vous sûr? demanda Poirier, inquiet.

— Certain. Bonne journée, docteur. 

Il tourna les talons et sortit prestement. Il glissa un mot aux policiers à l’entrée de la chambre qui le suivirent hors de l’unité des soins intensifs.

Poirier était maintenant seul. Il sentit l’anxiété l’envahir. Plus de surveillance, Guérin parti. Il n’avait qu’un vague souvenir des quelques heures ayant précédé l’attaque. Puis il se rappela le bruit, la lourde et subite vibration, l’impression d’être poussé irrémédiablement vers le haut. Puis plus rien jusqu’à ce matin.

Que faire? N’allaient-ils pas revenir pour en finir? S’ils avaient fait sauter sa voiture dans la Haute-Ville, ils pouvaient certainement venir l’abattre ici, à Limoilou.

Le temps passa.

Dans l’après-midi, il reçut la visite de Sophie. Elle resta peu longtemps. Elle devait voir des patients aux différents étages et Jacques venait de recevoir un analgésique. La  discussion fut peu élaborée, presque froide. La dose plus forte de narcotiques qu’avait reçue Poirier juste avant l’arrivée de sa conjointe avait jeté un voile sur sa pensée. Il lui sembla cependant que Sophie était en colère. Peut-être lui en voulait-elle de s’être encore fait prendre dans une sinistre histoire. Il n’osa lui demander tant il était fatigué. Il laissa le temps filer et attendit qu’elle partît. Elle posa un baiser froid sur ses lèvres avant de partir.

Il finit par s’assoupir. Son sommeil fut agité, parsemé de cauchemars, de poursuites, d’agressions. Au réveil, vers dix-sept heures, il ne se sentait guère plus en forme qu’avant la sieste. Son infirmier, Patrick, était parti, remplacé par Sarah Robitaille, une infirmière qu’il connaissait depuis quelques années. Il l’avait connue au département d’endoscopie, dès le début de sa pratique. Sportive, rieuse, elle l’accueillait toujours avec une blague, parfois crue certes, mais toujours très drôle, qui faisait en sorte de bien mettre l’ambiance pour la journée de travail. Il fut très content de la voir, et elle aussi.

— Tiens! Docteur Poirier! Vous vous ennuyez tellement de moi que vous venez me voir même aux soins intensifs? lui lança-t-elle avec un sourire.

— Ne le dis pas à ma femme, répondit Poirier avec un sourire en coin.

— Pas de trouble, répliqua-t-elle avec un clin d’œil. Sinon, ça va? Les policiers sont partis ce matin?

— Ouain. Ça fait plus ou moins mon affaire, mais que veux-tu? En même temps, on est quand même aux soins intensifs. Ce serait quand même surprenant qu’ils reviennent ici.

— C’est sûr, continua-t-elle.

— Puis, le frisbee? continua Poirier pour occuper le temps.

Il ne voulait pas rester seul, comme si cela augmentait un quelconque risque.

— Ça va. Petite entorse au genou ce week-end, mais je vais m’en remettre.

— C’est bon. Moi, j’ai une entorse du corps au complet. Penses-tu que j’ai des chances?

— Pas inquiète à vous voir, répondit-elle en riant. Bon, je vais aller voir mes autres patients sinon ils vont bouder. À tout de suite.

Elle sortit, le sourire aux lèvres.

— D’accord, concéda Poirier, déçu de se retrouver seul.

C’était comme si elle partait pour un long voyage.

Il s’assoupit de nouveau et se réveilla en sursaut cette fois, vers vingt-trois heures trente. Les lumières étaient presque toutes éteintes dans l’unité. Même si, par définition, l’activité n’arrêtait jamais dans une unité de soins intensifs, on faisait en sorte de baisser la luminosité et de réduire au maximum le bruit pour permettre aux patients de prendre un peu de repos. Cela n’était pas un mince défi compte tenu de la quantité d’appareils de perfusion et de monitoring en fonction, tous émettant des bruits à intervalle plus ou moins régulier. Poirier était là depuis peu et il comprenait déjà pourquoi les patients plus âgés ou fragiles devenaient confus dans un tel environnement. Le bruit constant, l’activité ininterrompue, l’absence quasi totale de repères temporels conféraient à l’endroit un caractère surnaturel.

Il ferma encore les yeux quelques minutes. Lorsqu’il les ouvrit, il y avait, près de lui, à sa droite, un infirmier qu’il ne connaissait pas, en train de manipuler les pompes à perfusion accrochées sur des tiges métalliques près de la tête du lit.

— Sarah n’est pas là? demanda-t-il.

— Non. Elle est en pause. 

Poirier sut tout de suite que l’autre mentait. Il était vingt-trois heures quarante-cinq à l’horloge posée sur le mur devant lui. Ce n’était pas le moment des pauses mais plutôt celui des transferts. À cette heure, le personnel de soir et de nuit se réunissait au poste central pour faire un résumé de l’évolution clinique des malades et préciser le plan de traitement pour les heures suivantes. Ce n’était pas le temps, sauf pour des considérations majeures, d’administrer une quelconque forme de traitement à un malade. Poirier était tout à fait stable. La présence de cet homme à son chevet était suspecte. La porte avait été fermée et le rideau tiré. Personne ne pouvait le voir. L’infirmier s’apprêtait à injecter un médicament dans le soluté. Poirier était nerveux.

— C’est quoi ce médicament? demanda-t-il.

— C’est pour votre infection, monsieur.

— Savez-vous qui je suis?

— Monsieur Poirier, répondit l’infirmier, cachant difficilement son malaise.

— Savez-vous ce que je fais dans la vie?

— Vous savez, mon cher monsieur, nous ne savons pas ce quechacun des patients fait comme travail. Nous sommes là poursoigner. 

Cela acheva de convaincre Poirier. Tout d’abord, il ne souffrait d’aucune infection, mais plutôt d’un traumatisme thoraco abdominal. Ensuite, l’autre aurait dû savoir que Poirier était chirurgien dans l’hôpital. Tout le personnel le savait, surtout compte tenu des circonstances exceptionnelles entourant son accident. De toute évidence, l’autre était sous contrat et n’avait eu que les détails pertinents à sa mission : le numéro de chambre, le nom de la victime, la façon de la supprimer.

Les choses se déroulèrent très rapidement. L’homme était en train de piquer dans la tubulure du soluté pour y injecter un produit qui, jusqu’à preuve du contraire, allait tuer Poirier. Ce dernier n’eut que quelques secondes pour réagir, il regarda sur sa gauche et vit, sur la table de chevet, son ordinateur portable. Il le saisit.

— Pourriez-vous m’aider, s’il vous plaît? 

Instinctivement, l’autre se retourna tandis qu’il commençait à pousser sur la seringue. À cet instant, Poirier, à deux mains, lui assena un coup d’ordinateur en plein visage. La violence de l’impact envoya l’homme au plancher, semi-conscient. Poirier se leva aussi rapidement que possible, grimaçant de douleur en raison de sa fracture de côte. Il s’approcha de l’homme et lui donna un deuxième coup qui le laissa hors de combat. Puis il arracha violemment le cathéter inséré au niveau du pli de son coude gauche. Le médicament n’avait probablement pas eu le temps d’atteindre sa circulation sanguine. Il déposa le portable sur la table.

Le bruit causé par la chute de l’homme avait attiré Sarah qui craignait que Poirier fût tombé de son lit. Lorsqu’elle pénétra dans la chambre, elle ne put retenir un immense cri de surprise.

— Chut! s’exclama Poirier.

— Que se passe-t-il? demanda-t-elle.

— Bonne question. 

Poirier saisit les cheveux de l’homme inconscient et tourna son visage vers Sarah.

— Tu le connais? Il travaille ici?

— Non, je ne l’ai jamais vu. 

— C’est bien ce que je pensais. Je ne suis pas en sécurité ici. Il a essayé de m’injecter ça, dit Poirier en montrant à Sarah la seringueencore insérée dans la tubulure.

— Mon Dieu! 

Poirier retira la seringue et la donna à Sarah.

— Garde ça pour l’instant.

— Pour?

— Je vais vouloir savoir ce qu’il y a là-dedans, ajouta-t-il.

— D’accord.

— Il faut que tu m’aides à sortir d’ici. Tu vas m’emmener en voiture, d’accord? Il ne faut pas attirer l’attention. Il y a peut-être d’autres complices pas loin. Aide-moi. On va le mettre dans le lit et prendre ses vêtements. 

Avec beaucoup d’efforts, ils soulevèrent l’homme et le déposèrent dans le lit. Puis ils lui retirèrent son uniforme que Poirier enfila rapidement. Dans la poche du chandail, il trouva un papier qui portait l’inscription suivante :

Poirier. A5 113. Seringue dans soluté.

Aviser MB au 418-525-4153

Poirier remit la note dans sa poche. Puis il couvrit l’homme avec les draps. Il semblait dormir. Il couvrit partiellement le visage avec la couverture pour masquer la tuméfaction au niveau du front provoquée par les deux violents coups d’ordinateur portable. Puis il se retourna vers la porte.

— Bon. On sort comme si tout était normal? demanda-t-il, hésitant.

— Pourquoi pas? Ce n’est pas comme si vous aviez l’air d’un bandit, habillé en infirmier. Si ce gars-là est entré ici sans problème, vous allez sûrement pouvoir en sortir.

— En effet. OK. Allons-y. 

Poirier prit une grande respiration et sortit de la chambre, suivi de Sarah. Il tâchait de marcher d’un pas rapide, sans courir cependant, de crainte d’attirer les regards. Sarah, quant à elle, fit en sorte d’attirer un peu l’attention en se dirigeant vers le poste pour saluer le personnel qui commençait le quart de nuit. Le moment était idéal; chacun était affairé à ses tâches : revoir les notes de la soirée, réviser les plans de soins, valider les prescriptions médicamenteuses. Sarah salua le groupe. Certains levèrent distraitement la tête mais plusieurs ne remarquèrent même pas sa présence.

Quelques instants plus tard, ils étaient tous deux dans la cage d’escalier qui menait au premier étage. De là, sur la droite, la sortie était à quelques mètres. Poirier était épuisé, à bout de souffle, et souffrant. Chaque mouvement lui infligeait une douleur exquise au thorax gauche.

— As-tu une idée de mon taux d’hémoglobine?

— En fin d’après-midi, quatre-vingt-cinq(Le taux d’hémoglobine normal chez l’homme est de l’ordre de cent vingt à cent quarante grammes par litre (g/L).

— Calvaire. Ça a saigné plus que je pensais ma rupture de rate. Pas une super idée de descendre les escaliers deux par deux avec une rate fendue.

— Que voulez-vous? Ça va être ça pour l’instant non? Pas d’autre choix à ce que je sache.

— Right.  Toujours aussi perspicace Sarah.

Ils étaient maintenant dehors. Il faisait bon malgré la période de l’année. Septembre pouvait être tout à la fois froid un jour, chaud le lendemain. Mais Poirier n’était pas en mesure de l’apprécier. Sarah le mena jusqu’à sa voiture. Il s’assit du côté passager et boucla sa ceinture, par pur réflexe. Puis, rassuré, il poussa un grand soupir. Il se sentait en sécurité même s’il savait qu’il venait encore une fois d’être happé par une intrigue dont il saisissait à peine la source. Il devait parler à Marie-Ève Bédard. Il pensa aussi à Sophie, qui allait sans doute appeler à l’hôpital ou se présenter au cours des prochaines heures. Il l’appellerait plus tard. Il devait d’abord valider quelques points avec Bédard avant. Il était convaincu qu’il y avait un lien entre son histoire et l’attaque sauvage subie à deux reprises au cours des derniers jours.

— Tu peux me conduire sur Joseph-Rousseau, s’il te plaît?

— Ce serait gênant de dire non à ce stade je crois, répondit Robitaille avec un clin d’œil.

— Merci Sarah.

Ignorante a priori des détails ayant mené Poirier dans cette situation, Robitaille était néanmoins en mesure de saisir la gravité de l’affaire. Cependant, elle gardait un calme qui, dans les circonstances, impressionna Poirier sans pour autant le surprendre. Il connaissait peu cette femme mais avait toujours eu le sentiment qu’elle était solide, du type de celles qui ne se laissent pas facilement marcher sur les pieds. Il lui toucha délicatement l’avant-bras en guise de remerciement. Robitaille engagea la première vitesse et démarra rapidement.

— On est pressés? demanda-t-elle.

— Pas vraiment à ce stade-ci je dirais, répondit Poirier. Respecte les limites; ce n’est pas le temps d’avoir un accident avec un gars qui a déjà une craque dans la rate et une hémoglobine au seuil critique.

— En effet.Good call doctor.On va où?

— Voir une amie qui pourra peut-être m’aider à bien comprendre ce qui se passe.

— D’accord. 

Quelques minutes plus tard, la Toyota Camry de Robitaille s’arrêtait sur l’avenue Joseph-Rousseau, à Sillery. Poirier avait demandé à Robitaille de se stationner un peu en retrait du cossu duplex où habitait Marie-Ève Bédard. Toutes les lumières à l’intérieur étaient éteintes. Poirier ouvrit la porte du véhicule et sortit.

— Ce ne sera pas long. 

Robitaille acquiesça d’un discret signe de tête. Elle éteignit le moteur et posa la tête sur l’accotoir. Elle prit une grande respiration et ferma les yeux. Son instinct lui disait de s’en aller mais elle ne pouvait s’y résoudre. Elle ne pouvait abandonner Poirier.

Ce dernier rejoignit la maison et monta rapidement, en dépit de la douleur et la fatigue, les marches en pierre à gauche du stationnement. Celles-ci le menèrent sur le perron. Il regarda à l’intérieur. Tout paraissait normal. Il sonna. Pas de réponse. Une deuxième fois, toujours rien. Puis il cogna dans la vitre à plusieurs reprises, toujours sans aucun succès. Il marqua une pause, la tête penchée en avant, les yeux fermés. Il était essoufflé et souffrant. Il descendit les marches et fit le tour de la maison vers la gauche, pour se diriger dans la cour. Après avoir ouvert la clôture, il passa la main sous la galerie. Rapidement, il localisa le crochet sur lequel se trouvait la clef de la porte. Il revint à l’avant, débarra, et entra dans la maison. Le système d’alarme n’était pas activé. Un premier regard vers la droite lui permit de voir le salon au palier supérieur. Rien d’anormal à première vue. Mais il eut un mauvais pressentiment, sans savoir pourquoi. Il reconnut l’odeur particulière des lieux, le parfum qui flottait dans l’air en permanence, mais il sut qu’il y avait quelque chose d’anormal. Comme chez Claude Lemay, le 14 janvier 2007. Il gravit les quelques marches qui menaient au salon et parcourut la pièce du regard. Sur la table basse, faite de bois et de céramique, une bouteille de vin rouge aux trois quarts vide à côté de deux verres. Ceux-ci étaient à moitié pleins. Il s’avança encore, sur la gauche, vers la salle à manger qui était séparée de la cuisine par un îlot central. Sur le sol, près de la table, il vit du verre cassé. Il eut un mauvais présage. Il s’avança rapidement, n’osant imaginer la suite mais la connaissant tout autant.

Quelques pas encore et il aperçut, derrière l’îlot, des pieds immobiles. Encore un ou deux pas et ce fut la mare de sang dans laquelle baignait Marie-Ève Bédard. Elle avait eu le cou tranché par un couteau qui avait été abandonné sur le sol. Poirier crut qu’il allait vomir mais il reprit ses esprits. Il s’avança près d’elle, enémoi. Il se tenait entre Bédard et le comptoir. En état de choc, ne sachant trop que faire, il saisit machinalement le couteau posé près du corps et le regarda un long moment. Le sang sur la lame était sec. Il posa l’arme sur le comptoir et se pencha. Les jolis cheveux bruns étaient figés par le sang qui avait giclé de son cou lorsque le meurtrier lui avait lacéré la carotide droite. Son visage, si joli, était maintenant inerte, les yeux mi-ouverts. Avait-elle souffert? Sûrement pas. Peur? Probablement pendant une fraction de seconde. Rien n’était dérangé autour d’elle; aucun signe de lutte, sauf peut-être le verre brisé. L’assassin l’avait surprise. Il toucha sa main, puis son visage. Il était froid, de la froideur des morts dans un cercueil au salon funéraire. Il prit néanmoins son pouls carotidien gauche, par acquit de conscience. Rien. Le meurtre datait déjà de quelques heures. Poirier ne put retenir les larmes qui coulèrent sur ses joues. Il n’arrivait pas à y croire. Il avait encore perdu quelqu’un près de lui aux mains d’assassins sans scrupules. Il essuya son visage, se releva et jeta un coup d’œil autour de lui. Il vit l’ordinateur de Bédard sur la table. Par réflexe, il le saisit et se dirigea vers la porte avant, qu’il ouvrit délicatement. Il marqua une pause sur le perron, regarda tout autour de lui, puis descendit lentement les marches et se dirigea vers le véhicule dans lequel il s’engouffra. Robitaille l’attendait patiemment. Il prit une grande respiration, les yeux fermés. Tout allait très vite, trop vite. Il savait que quelque chose de majeur était en train de se passer. On venait d’attenter à sa vie à deux reprises au cours des dernières heures et voilà que Marie-Ève Bédard, sa collègue pathologiste, son ancienne amante, une femme qu’il aimait encore, était morte, froidementassassinée dans sa cuisine. Combien de temps resta-t-il ainsi, lesyeux fermés, à cogiter anxieusement sur sa situation? Il n’aurait su le dire.

— Ça va? demanda Robitaille, qui l’avait observé en silence, ne sachant trop quoi faire.

— Oui. Ça va.

— Vous êtes allé faire quoi? ajouta-t-elle.

— Rien. Juste voir quelqu’un. J’avais besoin de vrais renseignements. On peut y aller. Tu me laisses chez moi, s’il te plaît?

— Bien sûr.

Elle suivit les indications de Poirier et le mena devant sa résidence, à quelques rues de là, sur la rue du Bois-Joli. Il descendit de la voiture et la remercia.

— Vous oubliez cela, lui dit-elle en lui tendant l’ordinateur qu’il avait posé par terre devant lui durant le court trajet.

— Merci. 

— Et ça aussi.

Elle lui tendit la seringue qu’elle avait gardée dans sa poche en quittant l’hôpital.

— Ah oui, le médicament qui devait me tuer. Merci encore. Merci pour tout, vraiment. À bientôt.

Il referma la portière. La voiture démarra et s’éloigna dans la nuit. Il était maintenant seul. La rue était déserte, silencieuse. Il ne pouvait rester chez lui. Ils allaient sûrement venir pour terminer le travail. Ils savaient déjà sans doute que l’attaque à l’hôpital avait échoué. Le faux infirmier s’était sûrement réveillé ou avait été découvert par l’infirmière en fonction. Il était déjà près de deux heures du matin. Il n’avait pas le choix. Il devait agir, et surtout se protéger.

Il se dirigea vers l’entrée principale de la maison, en passant le long du garage. Sous le pot de fleurs, à droite de la porte, il y avait une clef; il déverrouilla la porte délicatement. Puis il l’ouvrit. Le système d’alarme émit une discrète tonalité. Il écouta. Sophie avait-elle entendu? Il en doutait. Après une quinzaine de secondes, il fut rassuré et s’avança, lentement. Le plancher craquait sous chaque pas. Il adorait le charme de sa vieille maison, mais pas cette nuit. Sur sa droite, la porte du bureau était ouverte. Il s’avança et jeta un coup d’œil sur sa table de travail. Son vœu fut exaucé, il y trouva son portefeuille que Sophie avait ramené de l’hôpital. Il pourrait au moins retirer un peu d’argent au guichet pour survivre quelques jours. Pour les cartes de crédit, il n’était pas sûr de pouvoir en faire usage. Il fouilla ensuite dans le sac à main de sa conjointe et y cueillit les clefs de son camion. Il saisit une feuille et griffonna rapidement un petit message.

Je dois partir quelques jours. Je prends ton camion. N’essaie pas de me rejoindre. Je vais t’appeler. Jacques

Il posa le stylo, hésita un moment puis le reprit.

Xxx

Il cueillit quelques vêtements qu’il glissa dans un sac avec l’ordinateur de Bédard. Puis il ressortit lentement de la maison,craignant de réveiller Sophie par un geste maladroit. Le bruit du système d’alarme, d’ordinaire si anodin mais combien dérangeant à cet instant, se fit encore entendre.

Il était maintenant dehors, soulagé. Il hésita un moment. Sophie était-elle en danger ? Allaient-ils venir et l’éliminer ? Il réussit à se convaincre que non. Les frappes étaient trop ciblées, presque chirurgicales. Sophie était plus en sécurité dans l’ignorance, pour l’instant.

Quelques instants plus tard, il roulait sur boulevard Laurier, en direction ouest. Il avait pris cette direction par réflexe, ne sachant trop encore où aller, à qui parler. Tout était si flou dans sa tête. Il avait du mal à se faire une idée précise de la situation, tant les événements s’étaient précipités au cours des dernières heures. À l’hôpital, en apprenant de la bouche de Guérin qu’il avait été victime d’un attentat, il n’avait pas immédiatement réalisé la gravité de la situation. Les sédatifs avaient probablement altéré son jugement. Cependant, à l’arrivée du faux infirmier, il avait repris ses esprits, heureusement. En eût-il été autrement, il n’osait imaginer la suite. Cela eût été la fin, un sommeil dont il ne se serait jamais réveillé.

Y avait-il un lien entre son agression et l’assassinat sauvage de Bédard? Sûrement. Mais il s’agissait peut-être aussi de représailles suite à l’affaire des frères Truchon. Après tout, Guérin son collègue, Marvin Sark son ami avocat criminaliste, et lui avaient fait échouer un plan qui devait rapporter trente millions de dollars aux frères Truchon. En plus, les deux bandits y avaient laissé leur peau. En théorie, personne ne savait que Poirier, Guérin et Sark étaient partis avec la caisse. Sark avait concocté un plan complexe avec des institutions financières suisses pour éliminer toute trace concernant les transferts d’argent. À échéance, une fois toutes les commissions et tous les pots-de-vin acquittés, les trois hommes avaient gardé chacun près de six millions de dollars. Il était donc tout à fait plausible que l’attentat dont il venait d’être victime soit lié à cette histoire. Si tel était le cas, qu’est-ce que l’assassinat de Bédard venait faire dans l’histoire? Il l’ignorait totalement. Tant de questions. Aucune réponse.

Il était maintenant près de l’extrémité des ponts. Il devait décider où aller. Il s’arrêta sur le bord de la route et éteignit le moteur. Il ferma les yeux et prit une grande respiration, incrédule devant le malheur qui semblait vouloir s’abattre à nouveau sur lui. Il semblait en proie à une malédiction. Heureusement, les choses étaient en apparence moins complexes que la fois précédente, sans être simples pour autant. Tandis qu’il ressassait les diverses options qui s’offraient à lui, une certitude s’installa lentement au fond de sa pensée. Après de longues minutes, il démarra le moteur, engagea la transmission et s’engagea sur la voie d’accès au pont Pierre-Laporte, direction autoroute 20 ouest.

Vendredi 12 septembre 2008

Toc toc toc.

Toc toc toc!

Toc toc toc!!!

— Ya ya fuck. Comin’!

Poirier fut soulagé. La porte s’ouvrit lentement. Marvin Sark dévisagea son ami. Il se frotta les yeux, se passa lentement la main dans les cheveux et regarda sa montre. Il était cinq heures du matin.

— Don’t tell me. Not again?ne put retenir Sark.

— Pour être bien honnête, je ne sais pas mais c’est possible. Je peux entrer?

— Bien sûr. Entre. Veux-tu un café?

— Pour être honnête, je prendrais bien un scotch. T’en as?

— What do you think?Assieds-toi. Je reviens. Il est quand même cinq heures du matin. Une chance que je n’ai pas de cour ce matin. 

Sark se dirigea vers le bar tandis que Poirier s’installait dans le salon. Malgré l’heure tardive, il n’était pas fatigué. La route entre Québec et Montréal avait défilé comme dans un rêve. À peine avait-il le souvenir d’être passé à Drummondville et Saint-Hyacinthe. Un instant plus tard, Sark revenait avec une bouteille de Macallan M Highland Single Malt. Il la déboucha et versa le précieux nectar dans deux verres en cristal. Poirier le regarda avec un sourire en coin.

— Un cadeau d’un client, encore? demanda-t-il, amusé malgré la gravité de la situation.