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Découvrez les trépidantes aventures gasconnes d’un groupe de pèlerins du Moyen-Âge sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle.
1453 : La guerre de cent ans vient de se terminer à Castillon. Des pèlerins subissent des meurtres inexpliqués au sein de leur groupe. Ils sont défendus sur le chemin de Bordeaux à Mimizan, allant vers Saint-Jacques-de-Compostelle, par Lodonis et Mathous, deux amis d’enfance ordonnés par l’Archevêque de Bordeaux Pey Berland, qui croit voir dans ces forfaits une série de crimes masquant un secret.
Tout au long de leurs pérégrinations, ils vont vivre des aventures mouvementées mêlant religion, meurtres, amours, humour, bonne chère et traditions.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Ancien agent commercial et chef d’entreprise, voyageur infatigable, passionné par la vie et les gens, Jean-Guy Duluc écrit par amour de l’aventure, de l’histoire et du monde, notamment du Sud-Ouest où il a puisé son inspiration pour ce livre imaginé dans la Gascogne du Moyen-Âge.
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Seitenzahl: 483
Veröffentlichungsjahr: 2022
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UDOS
D’où je viens et qui je suis, jamais n’oublierai.
Roman historique
Jean-Guy DULUC
Titre : Udos.
Sous-titre : D’où je viens et qui je suis, jamais n’oublierai.
Auteur : Jean-Guy Duluc.
Éditeur : Éditions Plume Libre.
À mes parents,
mon épouse, mes enfants et mes petits-enfants,
à Jacques, Marie-Claire, Jean-Jacques et Florianne,pour leur aide précieuse,
à tous ceux que j’aime.
Préambule
Jean-Guy était mon beau-père, il était leur père, leur grand-père, il était son époux.
À ces quelques mots, vous comprenez déjà l’impérieuse nécessité de ce préambule. Il faut que je vous parle de lui pour que vous puissiez mieux apprécier l’histoire qu’il a écrite. Il faut que je vous prévienne aussi, parce que ce livre ne s’adresse pas à tous les publics!
Lorsqu’il a commencé à parler de son idée d’écrire un livre sur le Moyen-Âge, nous sommes plusieurs à avoir souri. Tout en l’encourageant dans son projet, j’avoue que je n’y croyais pas plus que ça. Mais finalement, c’était bien mal le connaître!
Après avoir travaillé plus que de raison pour faire grandir son affaire est venu le temps de la retraite. Il aimait profondément son métier d’agent commercial, mais il s’est résolu à prendre du repos et à nourrir de nouveaux projets. Des projets de voyage, d’expatriation peut-être. Tandis qu’il travaillait à prendre soin de sa santé qui montrait quelques signes de faiblesse, il s’est lancé le pari un peu fou d’écrire un livre. Je dis un peu fou parce que, malgré le nombre de livres qui sortent chaque année, je crois profondément que ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir inventer et écrire une histoire. Et quelle histoire! Il avait toujours aimé écrire, mais cela se matérialisait plutôt dans les courriers qu’il envoyait à ses enfants pour raconter des vacances. Vous en conviendrez, il y a tout de même une marche à gravir pour en arriver à un livre de quelques centaines de pages!
Jean-Guy était un être entier, qui parlait fort et qui prenait de la place. Nous n’étions pas souvent d’accord… politique, environnement, mesures sanitaires… là où j’espérais de la nuance, il enfilait de gros sabots. C’était, je crois, une façon de me faire sortir de mes discours convenus. C’était un homme de débat. On s’engueulait, mais on ne se fâchait pas. Il n’y voyait pas d’intérêt. Et heureusement! L’écriture de ce livre nous a rapprochés, lui et moi. Voilà enfin un sujet sur lequel nous étions d’accord. Il pouvait passer des heures à nous parler de Lodonis, Mathous et des autres. Mais sans rien dévoiler de l’intrigue, il fallait garder le suspense! Il savait attiser la curiosité de ceux qui l’écoutaient, c’est une certitude!
Alors, c’est tout naturellement que je lui avais demandé de faire partie de son équipe de relecteurs. Le livre était presque fini. Enfin… il est resté presque fini pendant de longs mois. Il avait sans doute du mal à se séparer de ses personnages. Peut-être avait-il aussi un peu d’appréhension de les soumettre au jugement de lecteurs extérieurs.
Malgré une apparente confiance, je crois que Jean-Guy était un homme qui doutait beaucoup et qui avait besoin de l’appréciation de ceux qu’il aimait. Il demandait souvent leur avis aux uns et aux autres et avait besoin de se rassurer. Sa femme, ses enfants, ses plus proches amis ont joué un rôle déterminant dans sa vie et, très certainement, dans la naissance de cette histoire.
Dans Udos, vous trouverez des personnages forts en caractère, aussi bien les hommes que les femmes (sa façon à lui d’être féministe!) parce que c’est ce qu’il aimait dans la vie. Il aimait qu’on lui réponde, qu’on ne se laisse pas impressionner. Lodonis, Mathous, Guillermine, Gemma et les autres sont taillés dans ce moule.
Il aimait la bonne chère, il aimait la vie et ne s’encombrait pas des convenances ou de la bienséance. Il a mis tout cela dans son livre. De nombreuses scènes sont décrites crûment, des scènes d’amour, des scènes de meurtre, des épisodes de ripailles. Il n’y a pas de détour, vous saurez tout!
Âmes sensibles, s’abstenir! La vie au Moyen-Âge sur le chemin de Saint-Jacques n’était pas un long fleuve tranquille…
Vous voilà prévenus!
Jean-Guy était également passionné d’Histoire. Il était très curieux et lisait beaucoup.
Il a dû faire beaucoup de recherches pour ce livre afin qu’il soit crédible. Il s’est rendu en bibliothèque pour travailler, a sillonné la région pour s’imprégner des lieux et les retranscrire au mieux, s’est mis au gascon pour faire parler ses personnages. Udos a grandi en lui, pendant de longs mois, avant de pouvoir être couché sur papier.
Environ deux ans après s’être lancé dans cette folle aventure, fin octobre 2021, Jean-Guy mettait sous pli des exemplaires de son manuscrit à destination de quelques éditeurs. J’étais à côté de lui ce jour-là. Je devinais l’immense fierté d’être parvenu jusque-là, l’immense espoir aussi que l’un d’eux réponde.
Il est décédé assez soudainement, cinq semaines après cela, en laissant évidemment un grand vide dans sa famille et chez ses amis. Avant qu’il ne s’en aille, ses enfants lui ont fait la promesse d’éditer son livre, quoi qu’il arrive, comme il avait prévu de le faire.
Alors quand Sylvie et Marie ont montré leur intérêt pour Udos, nous savions que nous allions pouvoir tenir parole.
Nous savions que nous pourrions transmettre ce formidable souvenir de leur grand-père à nos enfants qui, finalement, n’auront eu que peu de temps auprès de lui.
La personnalité de Jean-Guy se retrouve dans chacun de ses personnages, sa manière de parler, son rire, sa manière de gérer des situations critiques, sa façon d’interagir avec les autres et de prendre sa place dans la société. Il est là, sur chacune des pages. Nous sommes extrêmement heureux de pouvoir prolonger son rêve de devenir écrivain.
Cher lecteur, il est temps pour vous de rencontrer Lodonis et de l’accompagner dans sa quête.
Je vous laisse avec Jean-Guy…
Saludos, Florianne.
UDOS
D’où je viens et qui je suis, jamais n’oublierai.
I – Mimizan, juin 1429.
La route était longue jusqu’à Mimizan. Le voyage avait été périlleux, surtout pour un solitaire, ça l’avait conforté dans sa quête. Passant les villes et les campagnes, il avait dû se battre contre des brigands, pour éviter de se faire détrousser et il avait manqué se faire dévorer par des loups affamés, en traversant la grande forêt vierge.
Il se demandait s’il n’avait pas commis une erreur en voulant accomplir ce voyage harassant.
Heureusement de constitution robuste, il avait passé toutes les embûches et avait même fait fuir les bandits et les loups!
Aussi Jan1 avait-il persévéré, depuis qu’il avait rencontré ce vieux mendiant devant une église, qui lui avait raconté une histoire invraisemblable.
«Il faut aller à Mimizan et t’immerger dans l’océan, si tu veux l’amour!»
Le vieux lui avait dit :
«Pars tout droit, fixe-toi un point, toujours vers le soleil couchant et tu arriveras à l’éden bleu, le paradis du ciel et de la terre. Là, tu te mettras complètement nu, tu penseras fortement à ton vœu et tu courras dans l’eau en criant : sans attendre, je le veux!»
Au début il n’y croyait pas trop, mais au fur et à mesure que le vieux aux yeux perçants racontait ce qu’il pensa d’abord être une légende, Jan se prenait à rêver.
S’agissait-il d’un sortilège ou d’un enchantement?
Enfin, il arriva dans le village. Les petites maisons basses y étaient faites de briques et de bois, espacées par des chemins d’arène.
Il n’avait jamais vu ni entendu la mer.
Alors quand il arriva en haut de la dune, après un dernier périple de presque deux lieues2 de sables, de fourrés et de marais salants depuis le bourg, il fut bouleversé par tant de beauté et de puissance. Devant lui s’étalaient l’immensité et la beauté de l’océan, sauvage et indomptable. Le fort clapotis des vagues, le piaulement des mouettes, le parfum salé des embruns, la plage dorée à perte de vue, le ciel bleu se mélangeant à l’eau, lui firent penser qu’il était au bout du monde. Il se mit nu comme Adam, courut vers l’océan et plongea dans l’écume argentée tête baissée, en criant dans le vent à gorge déployée :
«Sans attendre, je le veux!» suivi par un rayon de soleil plus intense qu’un autre.
Jan disparut dans les flots.
Dix bonnes minutes se passèrent. Peut-être en faisait-il trop et risquait-il de se noyer? Mais il sortit quelques brasses3 plus loin.
Alors il l’aperçut, sur le bord, telle une sirène qui l’attendait.
Depuis les brisants, il n’avait rien vu. Elle était apparue tout d’un coup, comme surgie de nulle part.
Encore ruisselant, il l’aborda sans hésiter. Nue, elle aussi, elle ne parut pas étonnée de le voir et elle l’accueillit avec un grand sourire.
«Bonjour! lui dit-elle, comment allez-vous?
— Très bien. Je vous attendais.
— Ah! Mais comment?
— Je suis tombé sur un vieil original, peut-être un vieux sorcier qui m’a dit de venir ici, de me baigner et qu’alors, je connaîtrais l’amour.
— Ah bon! Mais où étiez-vous?
— Dans l’eau.»
Le vieux s’était sans doute entremis pour les réunir.
Il avait l’impression de rêver.
Ils avaient, devant eux, l’amour qu’ils attendaient. Il prit ses mains et ils s’embrassèrent passionnément.
La prédiction s’était accomplie :
À la Saint-Jean, tu iras
À Mimizan, te baigneras
Et l’être aimant, tu trouveras.
Maria était assise sur le bas ventre de son amant, dos à lui, caressant adroitement son sexe de ses mains expertes.
Ils avaient déniché une petite clairière dans la forêt longeant l’océan et couché à la belle étoile. Jan avait partagé un morceau de pain et de jambon sortis de sa besace. Le repas fut complété par quelques figues cueillies sur l’arbre et un peu de vin.
Ils avaient fait l’amour toute la nuit et ils se reposaient, maintenant, somnolant à moitié, seulement à moitié, parce qu’encore excités par la nuit de folie qu’ils avaient vécue.
C’était incroyable comme Maria se comportait en furie de sexe, tantôt douce, tantôt extravagante, lascive puis maîtresse, elle ne s’arrêtait plus. Lui, restait l’amoureux toujours prêt, sexe raide, actif et imaginatif. Il était le guide ou le mené, selon les actes successifs qu’ils se donnaient, dessus, dessous, sur les côtés, devant, derrière, toutes les positions imaginables avaient été essayées. Nous en étions à la dernière scène, celle où l’amoureuse folle le caresse, l’embrasse, l’aime et lui murmure des mots doux. Il éjacula une dernière fois entre ses mains, tandis qu’elle jouissait sur lui, son sexe frotté et mouillé collé à son ventre.
Exténués, ils s’endormirent dans les bras l’un l’autre, comme s’ils mouraient d’amour.
Ils se réveillèrent au petit jour, le soleil déjà haut.
Ils partirent se baigner à deux pas de leur couche improvisée. L’océan était comme un lac, sans vague, une mer d’huile. Ils se glissèrent doucement dans l’eau fraîche, mais pas froide.
Jan apprit à Maria à flotter comme une planche et à nager en faisant quelques mouvements de bras et de jambes, comme une grenouille qui avance dans l’eau.
Sortis de bain et séchés au soleil sur le sable blond, ils se rhabillèrent, avant de rejoindre l’auberge du village, manger un morceau et trouver un logement pour le soir.
Ils s’installeraient dans les environs, au début vivant d’amour et d’eau fraîche. Mais ensuite, ils travailleraient.
Elle ferait venir des poules, des œufs, des chèvres, du lait et du fromage. Lui ramènerait et vendrait du poisson.
Peut-être même s’achèteraient-ils un petit lopin de terre et vivraient-ils heureux dans leur conte de fées?
II – Castillon, lundi 16 juillet 1453
Le jour se levait sur le champ de bataille encore fumant.
L’atmosphère était irrespirable.
Un déluge de feu et de flèches, des odeurs de poudre, de sang et de mort… Des centaines de cadavres, d’hommes et de chevaux encore chauds, éparpillés, jonchaient le sol, selon leurs chutes ou leurs camps.
La guerre, ses morts et ses blessés se tamponnaient dans son cerveau. Il était devenu fou…
Les Français, mieux armés, avaient vaincu l’armée anglo-gasconne de John Talbot, lui-même transpercé d’un carreau4 d’arbalète.
Une bataille se termina, une guerre aussi, une guerre longue sur plus de cent ans, ayant fait trop de dégâts et trop de morts!
La France récupéra définitivement ses terres de Normandie et de Gascogne, au détriment de son adversaire britannique.
Celui-ci avait perdu la plus grande bataille de son histoire et s’en souviendrait longtemps. Jeanne d’Arc était vengée…
Féroces, les deux armées comptaient bien triompher, mais bien organisés et surtout mieux armés de canons, les Français avaient déjoué le siège de leur citadelle, les attaques successives de leurs ennemis, les massacrant sans pitié à coups d’épée, d’arbalètes et de canons.
La bastide improvisée des Français avait tenu bon, malgré le feu et le fer des Anglais.
Les derniers vaincus encore vivants avaient fui dans tous les sens, voulant sauver ce qui pouvait encore l’être. Les vainqueurs exténués n’en revenaient pas et le vin commençait à couler à flots pour fêter la victoire qui signifiait la fin de la guerre.
John Talbot mort, cela signifiait que Bordeaux et la Guyenne étaient récupérés par les Gascons.
Une histoire nouvelle les attendait.
III – Retour de guerre
Lansquenet5 de guerre dans les rangs des Anglais, il revint indemne de la dernière bataille de Castillon qui scellait des milliers de morts anglais et la victoire des Français.
La Guienne6 passait sous le règne du roi de France Charles VII, alors qu’elle était britannique depuis 300 ans.
Il avait regagné les rangs des Anglais pour combattre pour l’Aquitaine anglaise, estimant que ce pays était prospère avec eux. Les Français, beaucoup plus nombreux, avaient combattu férocement, mais intelligemment et taillé en pièce l’armée anglaise. Il s’était retrouvé hagard et s’était imaginé transpercé par un boulet de canon… Voyant la défaite, le jeune bougre avait filé à l’anglaise et s’était vite carapaté sans demander son reste aux vainqueurs avinés…
Ah! Ah! Ah! Il les avait bien eus! De toute façon, l’auraient-ils tué? Après beaucoup de pintes7 de bon vin, ils l’avaient laissé partir sans le voir…
Il en voulait à tout le monde : aux Anglais évidemment, qui n’avaient pas su combattre et encore moins, vaincre.
Mais il en voulait surtout aux Bordelais et aux Gascons, qui étaient allés chercher le vieux Talbot pour le jeter dans la gueule du loup. Les Anglais avaient perdu, mal équipés, mal défendus et mal soutenus par les Gascons, dont le gros des troupes, à Libourne, n’avait pas eu, soi-disant, le temps d’arriver…
Il ne pouvait pas rester avec cette défaite dans le cœur.
Il allait se venger. Comment? Il ne le savait pas encore.
Il allait revenir à Bordeaux, se cacher, réfléchir à son plan et ensuite, il verrait, selon son humeur. Il tuerait des Gascons, au hasard de son inspiration. Tuer, il savait faire. Il l’avait fait maintes fois quand il était en Angleterre. Il recommencerait pour la bonne cause, celle de l’Angleterre…
Il se dirigea à pied vers la Dordogne. Il avait l’idée d’aller jusqu’à Libourne, puis il prévoyait de revenir à Bordeaux. Il s’engagerait sur le port, en attendant de réfléchir à son propre avenir.
Arrivée sur les berges de la Dordogne, une petite gabarre chargée de barriques vides était arrêtée sur la rive pour réparer la coque, abîmée par une souche flottante. Le lieu était sauvage. Les herbes hautes envahissantes lui permirent de se cacher pour voir et écouter.
Les deux gabarriers bergeracois s’affairaient à colmater la fissure avec de la poix. Pensant qu’ils n’étaient pas au courant des hostilités castillonnaises, il les aborda en articulant le français tant bien que mal et se présenta comme un client anglais de Saint-Émilion cherchant à regagner Bordeaux. Il les aida à badigeonner le fond de la barque comme il l’avait appris au port. Il n’y avait pas grand mal et la réparation fut vite exécutée. Pour le remercier, les marins l’embarquèrent jusqu’à Libourne.
Il dormit dans une grange du côté d’Arveyres, en compagnie d’un âne placide et de deux chevaux de trait, imperturbables, qui lui avaient donné chaud, mais l’air frais de la porte ouverte lui avait fait du bien et la nuit s’était bien passée, crevé qu’il était par la chaleur de l’été. Ses pieds pleins d’ampoules, surchauffés eux aussi, avaient apprécié l’eau fraîche de la Dordogne. Il s’était lavé dans le fleuve avant de se coucher et avait récupéré. Pour un peu, avec ses amis d’une nuit, il se serait pris pour Jésus-Christ dans son étable…
Le lendemain, arrivé à Bordeaux, il traversa la Garonne à La Bastide, transporté par le bateau de traverse et il continua par les quais.
Il trouva sur son chemin une prostituée avenante, dodue à souhait, qui le harangua sans équivoque et l’invita à la monter sans plus de cérémonie. L’espace d’une ou deux minutes, il eut envie de se laisser faire. Après tout, on ne vit qu’une fois…
«Mille dieux! Tu me tentes, mais je n’ai point la tête à la bagatelle en ce moment – et, recouvrant ses esprits, il refusa crûment par une bonne claque sur les fesses de la mignonne – oui… non… Allez, ma poule va donc voir ailleurs si j’y suis!
— Comme vous le souhaitez, Messire, mais sachez que vous pouvez me retrouver ici quand vous voulez. Comme vous êtes mignon, je me laisserai faire pour pas cher. Demandez Margot et je courrai jusqu’à vous à perdre haleine!
— Margot, je me rappellerai sans difficulté, car tu m’es agréable à l’œil… et on ne sait jamais!»
Il ne se refusait pas quelques plaisirs de temps en temps…
Vue d’une partie du port et des quais de Bordeaux - les Chartrons et Bacalan
IV – Bordeaux, jeudi 8 novembre 1453
Lodonis se laissait faire dans les bras de Bruna, la prostituée favorite du jour, dont il était presque tombé amoureux, surtout en se faisant prodiguer une turlutte de qualité.
Le baiser mondain consommé, il s’étendit de tout son long aux côtés de la dévergondée professionnelle, sous la couette de plumes et de lin. La chambre était cossue, quasiment digne d’un prince de la cour anglaise. Le feu crépitait dans la cheminée, diffusant une douce chaleur dans toute la pièce. De riches tentures couvraient les murs, laissant la vue libre sur le port et la Garonne par une haute fenêtre. Le grand lit à baldaquin trônait au milieu de la pièce, couvert d’un matelas en feuilles de lin bourré de duvet d’oie. Quiconque s’y allongeait, à défaut d’y copuler, pouvait s’y endormir…
Ce luxe affiché attirait nombre de notables et Bruna avait de quoi payer le loyer.
Son client de l’instant s’y attardait en réfléchissant.
«À quoi penses-tu, lui demanda la délicate?
— Je pense à la suite, dit-il. Pas de tes bons services, mais de nous.
— Et alors?
— Alors, je n’en sais rien. Peut-être qu’on va se faire éliminer, peut-être qu’on va survivre.
— Si j’ai le choix, la deuxième solution me paraît nettement meilleure.
— À moi aussi! Et c’est pourquoi nous devons faire attention, bien réfléchir et nous acheter une conduite, dit-il en se levant.»
Ses parents avaient disparu dans une tempête d’anthologie à Mimizan lorsqu’il avait trois ans. Il avait été récupéré et élevé par son oncle et sa tante sans enfant, qui le considéraient comme leur propre fils. Passé par l’école municipale à Bordeaux et par des études à l’école renommée de l’archevêché, intelligent et érudit, il savait lire, écrire, compter, connaissait également l’histoire et la géographie.
Admiré par son oncle et sa tante, tenanciers d’une auberge située près du port, il s’était dirigé, tout naturellement, vers la profession de cuisinier, pour aider au travail d’aubergiste. Bon vivant, il était physiquement gâté par la nature. Beau brun de vingt-trois ans, visage d’ange fini au pinceau de Dieu, corps mince et musculeux comme les femmes aiment, il était connu partout comme un homme libre de ses faits et gestes, apprécié par tout le monde : les clients de l’auberge, les commerçants et familles riches de Bordeaux, comme des bas-fonds de la ville où il avait su se faire respecter, ou pareillement des prostituées qui lui octroyaient, le plus souvent gracieusement, les parties de choix de leur anatomie…
Autant son cas personnel ne lui faisait pas de soucis, autant l’avenir de la Gascogne restait scabreux.
À Castillon, l’armée française n’avait fait qu’une bouchée des Anglo-Gascons.
Charles VII ne leur ferait pas de cadeaux, une nouvelle page s’ouvrait et tout était encore possible. Le Capet avait peu apprécié que les Bordelais fassent appel à la garde britannique et leur chef. Mais Dieu avait été généreux en lui accordant cette bataille et ce territoire si important pour la France et son roi. Il fallait maintenant poursuivre l’histoire dans le bon sens et il comptait bien y arriver. Les négociants bordelais devraient s’y conformer, et les autres suivraient, de gré ou de force. Beaucoup de commerçants devraient choisir le gré. Il faudrait négocier.
Le roi voudrait traiter, naturellement à son avantage, mais il appellerait à la paix et à la considération de chacun.
Les deux mois de siège de Bordeaux qui suivirent Castillon avaient fait leur effet.
Malgré les murs d’enceinte et la vingtaine de tours de garde et de défense, la ville portuaire se rendit au roi de France le 19 octobre, après le traité négocié par neuf notables bordelais.
Malgré sa victoire, Charles se montra magnanime.
L’administration de la ville restait aux Bordelais, le maire, cinq jurats et le clerc de ville étaient toutefois nommés par le roi.
Il laissa tranquille l’archevêché, contre lequel il ne pouvait rien, représenté par le vieux Pey Berland, qui avait pourtant œuvré en faveur du retour de Talbot.
Mais le chanoine était le conseiller protégé du Pape et le pouvoir religieux, puissant, gouvernait les cathédrales, abbayes, églises, monastères et surtout, leurs fidèles catholiques. Dans le domaine de la santé, de nombreux hôpitaux et asiles étaient gérés, dans toute la Gascogne, par le clergé.
Jusqu’à ce jour, la ville avait tenu son rang de capitale d’un État pratiquement indépendant.
L’Angleterre était loin et Bordeaux s’autogouvernait depuis longtemps. Jusqu’à quand? Nul ne savait, mais sa presque indépendance s’achèverait sous la tutelle du roi de France. Elle subirait bientôt les répercussions de son insubordination.
Pour l’heure, les Bordelais s’en tiraient avec les cuisses relativement propres, malgré une taxe sur le vin qui devait s’appliquer immédiatement et les nombreux privilèges que la Couronne anglaise avait accordés aux Gascons et qui tombaient.
De nombreux nobles et bourgeois avaient déjà émigré vers l’Angleterre, laissant des terres et propriétés libres et les accords commerciaux avec les Anglais, caducs.
À son tour, Lodonis s’était imaginé quitter la Gascogne. Mais il n’avait pu s’y résoudre. Il ne se voyait pas laisser sa famille, ses amis, son métier, ses habitudes, les us et coutumes du pays, l’esprit et le caractère des gens du Sud-Ouest. Il ne voulait pas non plus renoncer à ses amours, ni à la bonne chair des filles comme à la bonne chère des spécialités gasconnes dont il se régalait!
Après trois siècles sous protection anglaise, une nouvelle ère s’ouvrait.
Lodonis se demandait ce qui allait se passer maintenant. En se rhabillant, il laissa les quelques sous de la somme convenue à Bruna.
«La prochaine fois, c’est pour moi! dit-elle en se pendant à son cou.
Ses yeux de braise dénotaient son émotion.
— Dans ces conditions, je reviendrai certainement… dit-il laconiquement.»
Un dernier baiser, puis il prit la porte et dégagea prestement.
Dehors, le temps gris noircissait. Le grouillement habituel du port commençait à se calmer. La nuit allait tomber et il valait mieux ne pas s’attarder.
Le contexte de fin de guerre et la nuit tombante étaient propices aux agressions diverses. Tout le monde n’avait pas de quoi vivre et les malfrats n’hésitaient pas à s’offrir un bourgeois, en l’allégeant de sa bourse et quelquefois, de sa vie…
V – Arrivée à l’auberge
Il arriva à l’auberge des Remparts qui se trouvait un peu plus loin et se dirigea directement vers l’arrière de l’établissement.
Située à l’angle de la Rue de Mamizan et de la Rue des Remparts, paroisse de Saint-Paul, c’était une petite taverne où l’on donnait de quoi manger et de quoi boire aux voyageurs et travailleurs pour quelques sous. On y mangeait fort bien et les gourmands raffriolaient8 des plats servis au gré des saisons : du tourin à l’ail à la soupe de courges, de la tourterelle ou bécasse rôtie, oie farcie aux marrons, aux tricandilles grillées, civet de marcassin, chou farci au porc, lamproie à la bordelaise, en passant par les petits pois aux petits oignons et au jambon, jusqu’aux salades de cresson, ou aux pissenlits poêlés au lard et au verjus9…
Une panoplie non arrêtée de spécialités gasconnes!
Le coin avait la particularité d’être renommé pour s’y régaler, et pas simplement pour s’y nourrir! On y couchait aussi, dans des chambres qui disposaient ou non d’une cheminée, mais les lits étaient moelleux, avec de gros édredons et des bassinoires10 pour l’hiver. Certaines avaient vue sur les murs voisins et d’autres, sur la rue. Un dortoir de six couches, deux chambres de quatre lits chacune et quatre de deux lits occupaient deux étages.
Le dernier était réservé à l’appartement des propriétaires, qui comprenait deux chambres luxe avec cheminées et deux petites pièces individuelles sous les toits.
La grande salle de l’auberge se trouvait de plain-pied, pour accueillir la clientèle par la double porte de la rue des Remparts.
Derrière, une grange permettait de loger deux chevaux avec auge et mangeoire et de déposer un peu de paille pour les animaux ou quelques pèlerins sans argent, cherchant le repos gracieux tout confort.
Juste à côté, se trouvait une remise à provisions, fermant à clef, aménagée pour toute la réserve - on se méfiait des larrons affamés - trois barriques de vin rouge, blanc et claret, en provenance directe des propriétés et deux tonnelets de bière, amenés par des Anglais, étaient posés à hauteur d’homme, pour pouvoir facilement les débonder. Les étagères regorgeaient de victuailles. Il y avait des barricots de lait amenés tous les matins par le laitier, des caissettes de beurre, du fromage des Pyrénées ou de Charente. Les épices étaient bien à l’abri dans des pots en terre fermés. À côté étaient rangés sel, poivre, persil, laurier, thym, clous de girofle, amandes, noix, châtaignes, sucre, farine. Les légumes, aulx, échalotes, oignons, poireaux, carottes, navets, et les fruits, en ce moment les pommes, étaient posés dans des paniers. Une dame-jeanne de verjus et une bonbonne de vinaigre vieillissaient doucement dans un recoin, tandis que les jambons, saucissons et autres ventrèches roulées séchaient au plafond. Tout cela dénotait l’appétence des habitants du lieu.
Un puits de pierre, surmonté par un petit toit de bois tuilé, où se suspendait une poulie avec un seau de bois, trônait au milieu de la cour, entre le bâtiment et la grange.
Le bien-manger et le bien-être étaient la devise de l’auberge. Tous, qu’ils soient habitués, clients de passage, fournisseurs, paysans, éleveurs, pêcheurs, vignerons, artisans, marchands, tous des amis, venaient y manger, boire et dormir, comme chez eux.
Lodonis, bon vivant et bon mangeur, adorait cuisiner : faire le pain, la soupe, les bouillons, omelettes, viandes, légumes, tourtes, rôts, gibiers, sauces, douceurs et fruicteries faisaient partie de sa panoplie. Bien vivre, manger, boire.
C’était la fin d’après-midi et son oncle et sa tante avaient dû sans doute s’absenter. Une voix féminine et forte, montée de derrière la cour, le surprit :
«Où allez-vous de ce pas, Messire visiteur?
Il aperçut derrière l’énorme barrique de vin rouge, une petite mignonne d’une quinzaine d’années.
— Ma foi, j’arrive pour voir mon oncle et pour, je l’espère, lui donner un coup de main.
— Ah, bon, vous êtes donc Lodonis qui revenez? Il m’a parlé de vous. Mais pour l’heure, il fait une petite sieste, vous le verrez toutare11.
— Bien sûr! Mais qui es-tu, ardente et gracieuse jeune fille?
— Je suis Romane, commise-cuisinière qu’il vient d’engager, pour apprendre.
Effectivement, son oncle Pau12 et sa tante Héléna lui avaient parlé d’une petite aide-cuisinière, la fille d’un bon client et ami. Ses yeux d’un noir d’ébène semblaient vouloir tirer des flèches. Belle Gasconne brune, elle paraissait volontaire et active, le contraire d’une écervelée à l’intelligence chevaline et à la beauté porcine, comme on voyait à tire-larigot. Comme il la sentait en attente de ses ordres, il lui demanda :
— Ah! C’est donc toi? Mon oncle m’a déjà parlé de toi. Je suis content de te voir à mon service. Tu vas alléger mon travail en m’aidant en cuisine.
— Comptez là-dessus et buvez de l’eau! J’ai été engagée par votre oncle, pour le servir, pas pour vous servir de boniche à vous! Au contraire! Il m’a dit vous attendre fortement. Il y a beaucoup de travail, de cuisine et de boulange.
— Boun diou13! Je vois que tu as du caractère, gamine!
— Je ne suis pas une gamine, j’ai déjà seize ans et je ne compte pas me laisser faire par votre habileté. Votre oncle m’a déjà prévenue que vous étiez porté sur la chose et de ne pas me laisser embarquer par vos baragouinages.
— Chiabrena! Qu’est-ce que ce brave homme est encore allé déblatérer? N’en croyez rien, jeune fille, je suis sérieux et jamais ne vous toucherai, surtout si vous ne voulez pas…
— Bon, trêve de chipoterie, en attendant, venez vous asseoir et vous reposer en compagnie d’un petit cruchon de claret bien frais.
— Pourquoi petit? Et puis d’ailleurs, pourquoi pas en votre compagnie, dit-il en riant?
Avant de répondre, elle tira un grand cruchon qu’elle posa d’un coup sec sur la table dehors, puis lui lança à travers :
— Parce que j’ai du travail, rigolo! Et autre chose à faire que de me prélasser de tes propos! Et que toi aussi, tu as la cuisine qui t’attend et la soupe à préparer pour ce soir!»
Sur ce, tournant le dos, elle partit d’un coup de fesses, tel un fier destrier… Tout juste si elle ne rua pas!
Dedieu, quelle fille!
En fait de boire de l’eau, elle avait servi un grand cruchon et le tutoiement était venu naturellement, ce qui le réjouit.
Peut-être, cette fille deviendrait douce comme une agnelle dès qu’elle aurait goûté au fruit défendu? Mais il la voyait trop jeune pour lui, préférant les plus expérimentées…
Le soir, son oncle lui expliqua l’aide qu’il attendait de lui et le mit d’entrée à l’âtre pour préparer le tourin à l’ail, prévu pour quelques voyageurs qui coucheraient sur place.
Il reprit son livre de recettes qu’il mettait régulièrement à jour et commentait :
Tourin à l’ail - pour 8 personnes
Mettre un peu de graisse d’oie à chauffer dans une grande marmite.
Éplucher puis écraser sommairement une trentaine de gousses d’ail (la valeur de trois têtes) et les faire blondir doucement dans la graisse chaude.
Y verser une grande quantité d’eau salée (au moins trois litrons pour 8 personnes s’il n’y a que ça à manger).
Quand l’eau bout, laisser cuire une dizaine de minutes.
Y jeter six blancs d’œuf, remuer et laisser encore cuire trois ou quatre minutes.
Dans un bol, fouetter un peu de vinaigre avec les six jaunes restants.
Hors du feu, verser cette mixture dans l’eau finissante bouillonnante.
Saler et poivrer l’ensemble.
Servir avec une belle tranche de pain dans chaque écuelle.
Attention! Certaines personnes ne supportant pas l’ail peuvent roter quelques renvois d’estomac et lâcher quelques pets odorants.
Ces gens pourront alors s’abstenir d’en manger le soir, préférant à la place boire, par exemple, un peu de lait chaud d’ânesse, plus digeste et bon pour les malades, trempé avec du pain dedans pour mieux tenir au ventre (conseil du mire14 bordelais Duprat).
Après manger, tout le monde se coucha vite, fatigué par le travail ou le voyage, les ronfleurs se faisant entendre dès la nuit tombée, grâce au vin engorgé.
Le tourin à l’ail permettrait à chaque dormeur de dégazer à toute aise sans gêner personne, sauf peut-être ceux qui étaient accompagnés.
Le lait d’ânesse chaud permettait de dormir paisiblement sur ses deux oreilles.
Lodonis devrait se lever tôt le lendemain pour tuer, vider et échauder les poulets, puis les préparer pour midi. Son oncle savait que le gosse aimait la cuisine et il n’était pas peu fier de l’avoir avec lui comme cuistot, à qui il destinait sa succession. Pau n’avait pas de famille, hormis sa femme et ce neveu qu’il adorait. Ils l’avaient élevé depuis qu’il était tout petit, son père et sa mère disparus n’ayant pas passé les trente ans.
À vingt-trois ans, Lodonis était fort et intelligent, pétri de qualités. Pau et Héléna le considéraient comme leur fils et pleuraient d’émotion en parlant de lui. Maintenant à l’auberge, ils voulaient le garder, puisqu’il était tout ce qu’ils espéraient.
Lodonis prit un bon bain de bassine au savon de Marseille et se rinça à l’eau claire, avant de se coucher. Se sentant mieux, il s’endormit comme un bébé.
VI – À la cuisine et au marché
Le chant d’un coq le réveilla.
Oh! Même en pleine ville ces foutus volatiles te conchient de bon matin!
Il était à peine un peu plus de 5 heures.
Habitué à se lever tôt, malgré ses incartades régulières et son activité journalière, il était vaillant et il obéissait au chant du gallinacé, prêt à la tâche.
Il se leva d’un bond et, après un débarbouillage rapide, enfila sa culotte et descendit.
Le réveil par le roi de la basse-cour lui donna l’idée d’un bon coq au vin pour dimanche. Pour vendredi, jour de poisson, il s’approvisionnerait chez un pêcheur de Bègles qu’il connaissait.
Il irait faire un tour au marché tout à l’heure, pour faire quelques courses et la journée devrait se passer tranquillement. Ce soir, il irait peut-être passer la nuit chez Blanca, une belle et jeune veuve de guerre, aux gros seins et larges aréoles, qui le faisaient bander comme un cerf. Douce et timide, Blanca devenait un volcan au lit et se déchaînait comme une furie sur Lodonis, avec qui elle espérait secrètement se remarier. Mais lui n’était pas suffisamment amoureux…
Son oncle pénétra dans la pièce, les bras chargés de bois, au moment même où sa tante descendait avec Romane.
Quelques braises fumaient encore dans la cheminée. Il faisait bon dans la pièce. Le temps n’était pas encore au froid, mais les nuits devenaient fraîches.
«Bonjour, tout le monde!
— Bonjour, Lodonis! répondirent en chœur la jeune fille et Helena.
— Bonjour, mon neveu. Comment va aujourd’hui?
Les poutous claquèrent sur les joues des uns et des unes, Romane comprise, comme si elle avait toujours fait partie de la famille.
— Bien, mon oncle et merci pour le bois! On déjeune un morceau?»
Chacun s’assit autour d’une table et entama, qui la motte de beurre, qui un tros15 de yamboun16, un chic17 de roumatye18 avec un quignon de pain et de l’eau fraîche pour bien commencer la journée. On n’oublia pas Lou cop de bin19 pour descendre le tout, les femmes préférant l’eau fraîche du puits.
«Il faut tuer et préparer les poulets pour midi. Je pars en suivant au marché prendre quelques victuailles. J’ai prévu du poisson pour demain et des tricandilles20 pour samedi. Qu’en penses-tu?
— Oui, bien sûr! Il y a là des clients friands de ces mets. Ce n’est plus pitance avec toi, mais toujours des festins!
— Merci, mon oncle. Mais dis-moi, que comptes-tu faire de la petite? En cuisine ou au service?
Romane écoutait des deux oreilles, sans mot dire.
— Les deux, mon neveu. J’ai accédé au bon vouloir de son père qui est un ami. Tu le connais. C’est Armand le maquignon, marchand de bestiaux, qui passe de temps en temps manger et dormir. Elle doit nous assister à tout.
Il faudra qu’elle accompagne Héléna à laver et balayer, puis nous aider à nettoyer, éplucher, échauder, trancher, apprêter, flamber, mijoter et encore qu’elle mette les nappes et dresse les tables, dit-il en la regardant.
— Eh bé! Tu lui as prévu de l’occupation! Elle ne va pas avoir le temps de se tourner les pouces…
Romane le regardait avec des yeux ronds.
— Elle est prévue pour nous donner un coup de main! Ce matin, je l’envoie au lavoir, frotter les couches avec Héléna. Elles rentreront tout à l’heure.
— D’accord! Je commence les poulets.
— Je te donne un coup de main.
— Viens Romane, on va au lavoir», dit Héléna.
Pour l’heure, tandis que les femmes partaient au lavoir les bras chargés de linge, les hommes devaient tuer les poulets, les échauder, les plumer, les flamber et les vider. Du boulot pour tout le monde!
Pendant que Paurelançait le feu pour mettre une marmite d’eau à bouillir, Lodonis partit chercher, dans les cages de derrière, le premier poulet. Puis il commença à le suspendre tête en bas à une petite échelle, attaché par une cordelette, pour le saigner. Il l’endormit d’abord, en lui couvrant la tête avec ses mains et en remuant légèrement en va-et-vient. Cette méthode ne fonctionnait pas toujours. Alors, il était obligé de l’assommer avec un coup de barrot21 et le volatile tombait dans les pommes pour ne plus se réveiller. Mais cette fois-ci, le poulet perdit connaissance à la manière douce, sans s’en apercevoir. Lodonis lui entailla la ganeuille22 par devant avec un petit couteau fin et laissa couler le sang du gallinacé dans un pot en terre, avec un peu de vinaigre pour qu’il ne coagule pas. Le poulet tué, il le rangea ensuite dans un bassin en terre.
Place ainsi aux trois autres poulets sur l’échelle pour la même opération!
«Les poulets sont tués. On va pouvoir les échauder à l’eau bouillante et ensuite, on les plumera puis on les videra. Il ne nous restera plus qu’à les passer à la flamme pour enlever les plumiouns23 avant de les piquer à la broche et de les mettre à la cheminée pendant une paire d’heures. Récupère la sanquette, dit Pau. On va la préparer avec une persillade pour ce soir.»
Les deux cuistots s’occupèrent ainsi pendant une heure.
«Va maintenant au marché, sinon tu seras en retard.
— Je m’en vais de ce pas regarder les étals et je reviens en suivant.
— Je prépare le feu et le reste. Prends si tu veux huit ou douze livres24 de tricandilles pour samedi. Il y aura du monde demain, et encore huit clients samedi et dimanche.»
En sortant de l’auberge, il se dit qu’il fallait se presser aux achats s’il voulait tout prendre, afin que tout le monde s’attablât à l’heure du coup de feu. Tout le monde arrivait vers midi pour manger. Son oncle aurait préparé la soupe, les poulets seraient presque cuits, Héléna aurait épluché et préparé les fanfreluches, la petite Romane aurait arrangé les tables et la salle. Ainsi, cela lui laissait une paire d’heures pour le marché.
Sur les quais, à cette heure-ci, cela puait comme tous les matins, surtout quand il n’avait pas plu. Toutes les odeurs se mélangeaient : la pisse, les excréments, la vinasse, le suif, la crasse, le cul, le sang, celles des soudards qui dégueulaient tripes et boyaux, des gueux qui s’entretuaient, des hères qui dormaient à même le sol, des marins qui forniquaient dans la rue comme des chiens; tous ceux qui vivaient la nuit, qui n’avaient pas les moyens de se payer une chambre et attendaient le petit matin pour trouver de quoi bouffer, ou gagner un peu d’argent, à faire n’importe quel petit boulot, ou en embarquant carrément vers une destination qu’ils ne connaissaient pas encore. Il fallait prendre garde de ne pas marcher dans les vomissures des avinés, le crottin de cheval ou des uns et des autres et de ne pas tomber dans l’eau trouble du port.
Heureusement, tout cela était nettoyé sommairement par la pluie, quand le ciel le voulait, ou par les hommes de ville quand ils étaient ordonnés, puis expulsé dans les égouts et écoulé par la Devèze25 dans la Garonne.
Quiconque eut un odorat un peu développé put déterminer avec exactitude les odeurs de tout, détritus divers, excréments, eau croupie, âcres et fortes, qui portaient à la gorge. Mais, une fois que toute cette fange était nettoyée, les relents de la nuit disparaissaient peu à peu et alors, les sensations d’un matin d’automne se retrouvaient, avec le froid, le tempéré ou le chaud, selon l’année. Les nez les plus délicats pouvaient déterminer d’autres effluves beaucoup plus fins qui, quand on arrivait au marché, imprégnaient la place, flattaient le flair des gourmands. Ainsi on reniflait bon les senteurs de fumées, de bonne bouffe, de vin, de soupe, de fumets, de sauces, de rôtis. On pouvait reconnaître, ici ou là, une omelette à l’oignon, un salmis de perdreau en train de mijoter ou un rôt de cuissot de chevreuil. Les jambons, les saucisses, les gigots frais pendaient dans les échoppes. Les légumiers présentaient leurs récoltes de salades, carottes, poireaux, navets. Une remorque de pommes était arrivée sur le marché et quelques femmes s’y pressaient devant.
Une alternance de pluie et de soleil avait marqué ces derniers jours, les cèpes, les girolles et autres pets-de-nonne revenus paradaient sur les étals. Il acheta quelques cèpes pour préparer des omelettes demain ou après-demain, toute honte bue de ne pas être allé en chercher lui-même, plus par fainéantise que par manque de temps. D’un autre côté, il faisait œuvre de bonté, en faisant gagner un peu d’argent au ramasseur. Il en prit quatre livres.
Il passa dire bonjour à la fermière de l’éventaire d’à côté, tenu par la jeune et belle Ariane, une flamboyante rouquine de ses amies, secrètement amoureuse de lui, qui vendait des pigeons, des poules et des œufs. Ses bisous appuyés à la commissure des lèvres dénotaient son penchant pour la galipette bordelaise, sorte de jeu de corps souples entrelacés et cuisses entremêlées…
Lodonis ne s’était pas encore laissé faire, pourtant, un jour ou l’autre, il jouirait probablement de ses avances. Peut-être demain? Non, pas demain, c’était vendredi. Le jour du poisson, pas le jour des polissons! Il lui fallait prendre la pêche du jour : des aloses grillées avec une sauce verte au verjus, accompagnées d’un bon petit blanc de l’entre-deux-mers26? Ou des lamproies à la bordelaise, un plat de roi! Les panses et les gosiers des clients seraient ravis. Ils lui payeraient, sûrement, un cruchon de vin pour le remercier.
Avant de partir, il prit à la volaillère deux douzaines d’œufs frais qu’il joignit aux cèpes dans son panier. Doucement, il glissa un petit bisou à l’oreille d’Ariane et lui murmura que cela lui donnait des frissons, avant de décamper en souriant.
Il se retourna et vit qu’elle était toute rouge…
Ensuite, il s’arrêta un instant chez son ami Quiqui le tripier, le meilleur fournisseur d’abats de toute la Gascogne!
Dans sa boutique, celui-ci proposait tout ce que le sot ne voulait pas manger : cervelles, rognons, ris, foie, pis, tripes, panses, têtes, museaux, gras-double, langues, oreilles, queues et autres pieds… présentés dans tous les états, crus, cuits ou échaudés.
Il vendait aussi porc, bœuf, veau, mouton, agneau, tous animaux exceptés le cheval, animal noble, ami utile pour se déplacer et servir, le chien et le chat, qui étaient bons pour certains humains, mais pas pour les Gascons! Un grand choix de viande animale disponible, sauf celle de l’ours ou du chameau… Et encore, sur commande, en demandant gentiment, on pouvait probablement en avoir!
Il se fit servir dix livres de tricandilles, à faire griller samedi. Avec un peu d’ail et persil, ou sans rien, entre deux tranches de pain, c’était un délice! Il hésita pour emporter des langues de bœuf à préparer avec une sauce aux câpres et aux piments, des tétines de vache à cuire à l’ail et au vinaigre, ou, pourquoi pas, des couilles de bélier? Pelées et coupées en tranches, en ragoût, ou rissolées au beurre avec des champignons, croustillantes à l’extérieur, fondantes à l’intérieur, cela ressemblait au ris, mais un peu plus tendre en bouche. De plus, ce plat jouissait d’une réputation d’enfer. On le disait très bon pour la bandeyre et pour la santé, presque un plat drogue27, surtout pour les plus vieux qui ne pouvaient plus honorer leurs épouses. Il s’abstint, se promettant d’en prendre la prochaine fois pour lui et Pau, les deux gastronomes de l’équipe.
Puis, il pressa le pas vers les étals des pêcheurs de l’estuaire. En saison, les poissons-rois pêchés à foison prédominaient et paradaient au marché aloses, saumons, esturgeons, anguilles, lamproies qui alléchaient nombre d’amateurs. Mais hors-saison, la pêche ne donnait pas grand-chose.
Quelques pêcheurs seulement étaient présents et il avisa tout de suite son ami Tutoun28, surnommé ainsi à cause de son penchant prononcé pour la chaùpina29.
«Holà, Tutoun, comment va?
Sur son étalage, deux gros saumons étaient présentés, autour d’un mini esturgeon d’au moins deux quintaux qui prenait toute la place. Quelques lamproies et anguilles étaient disposées dans des caisses à côté.
— Bien, mon ami! Vois le roi de l’estuaire ! Regarde moi ces lamproies marines si elles sont fraîches, je les ai pêchées au filet cette nuit! Ce sont les premières, il en remonte quelques-unes, même hors-saison. Elles pèsent bien une à deux livres chacune!
— En effet! L’esturgeon, trop gros pour moi et les saumons, quel prix?
— Les saumons sont d’ici, de qualité, tu le sais. Ils ont un prix certain.
— Oui, j’en suis sûr! Vu comme tu me parles, garde-les, ils sont trop chers pour moi!
— Mais, attends! Pour toi, je les fais à une livre chacun.
— Ouh là! Non, encore trop cher… Dis-moi plutôt le prix de ces belles lamproies aux dents blanches et à l’œil encore brillant.
— Dix deniers pièce.
— Ah! C’est mieux! Je dois en compter une pour quatre personnes environ, sachant qu’il y en a huit…
— Ça en donne deux!
— Oui, c’est ça ! Mets-moi ces trois vampires - en montrant les lamproies - il y en aura un peu plus pour chacun.
L’homme mit les monstres de l’estuaire dans un sac de toile, qu’il tendit à son jeune client et encaissa prestement, de la main gauche, la somme convenue Puis, le pescaï30 lui proposa de revenir demain pour examiner ses captures du jour. Il avait pressenti des esturgeons dans l’eau… Les femelles prêtes à pondre restaient souvent dans l’eau au même endroit, sous une souche ou une pierre.
Leurs œufs ressemblaient à de petits diamants noirs, à poser simplement sur quelques tranches de pain grillé, pour mettre en accompagnement. Tout le monde n’aimait pas, en effet, seuls les connaisseurs appréciaient…
— Je pourrai te couper quelques tros pour toi et tes clients, si ça te fait trop gros. Je te donnerai les œufs par-dessus le marché si tu veux. Cette nuit, je pense faire une pêche d’enfer et prendre d’autres fretins au carrelet31 très vite. Viens me voir et tu seras bien servi!
— Oui, merci, mon ami, mais je ne sais pas encore ce que je vais cuisiner dans trois ou quatre jours. On ne peut pas manger du poisson tous les jours.
— Ah, bon, et pourquoi? J’en mange bien, moi!
— Oui, oui. Mais ne t’inquiète pas, je reviendrai, il y en aura d’autres. Adiù amic pesquedou32!»
Le sac par-dessus son épaule, il continua son marché.
Sur le chemin du retour, il pensa qu’il avait besoin d’un bon couteau bien affûté, qui lui servirait à casser la croûte, et aussi à découper, trancher, désosser, pour son travail, ou saigner un poulet ou une canaille qui lui chercherait noise… Par ces temps incertains, il était plus prudent d’avoir un bon couteau dans ses poches pour se défendre.
Malgré son chargement hétéroclite à l’épaule et à la main, lamproies, cèpes, œufs et autres tricandilles, il décida de passer par la rue des Trois Conils, où de nombreuses boutiques avaient pignon sur rue, dont celle d’un coutelier, où il trouverait son bonheur.
Le quartier devenait de plus en plus rupin au fur et à mesure qu’il s’éloignait des quais.
Beaucoup de monde badourlait devant les échoppes, surtout des femmes qui cherchaient à remplir les panses de leurs familles, pour aujourd’hui ou pour demain, ou à marchander tout et n’importe quoi, objets utiles ou non. Un peu plus loin dans la rue, des effluves s’échappaient des herboristeries. Des corbeilles étaient étalées à même le trottoir, remplies de plantes conseillées tant pour panser les plaies que pour soigner les cors et les oignons aux pieds, ou pour prévenir les sorts. Une plante, soi-disant en provenance de Chine, proposait même de soutenir la bandaison. Parmi les boutiquiers, il s’en trouvait un qui promettait de traiter l’infertilité, grâce aux vertus d’une tisane qu’il concoctait lui-même. À côté, un apothicaire proposait des potions, onguents et autres drogues pour tout guérir. Peut-être qu’en payant bien le potard33, on pourrait acheter du poison pour, carrément, supprimer son rival ou sa femme acariâtre? Un autre comptoir proche exhalait ses senteurs d’épices venues tout droit de l’orient envoûtant. En face étaient présentés de jolis gants pour l’hiver qui arrivait…
Depuis les parfums d’amour jusqu’aux gants de cuir, en passant par les fragrances des belles bourgeoises, le choix était varié. Tout cela nécessitait une belle bourse et le quartier s’y prêtait. Les maisons hautes, bien entretenues, dénotaient une certaine aisance financière. Des négociants, propriétaires de parcelles de vignes, commerçants, résidaient dans le secteur. Les artisans, charpentiers, bahutiers étaient plus loin. On ne mélangeait pas les genres… En montant vers le centre, des marchands de pacotilles étalaient leurs marchandises au grand jour. Un petit groupe s’était agglutiné autour d’un vendeur ambulant à la gouaille, carillonnant, qui vendait des Saintes Vierges, des statuettes en bois, de Jésus et de Saint-Jacques, devant la cathédrale Saint-André. En répétant à qui voulait l’entendre que ces petites babioles venaient de Compostelle, il arrivait à arnaquer les plus crédules…
On aurait dit qu’il l’attendait devant sa porte. Sorti de son bouclard, humant l’air frais de ce matin d’octobre, Maurin Maurin34, un des couteliers les plus renommés de Bordeaux, l’accueillit chaleureusement.
«Holà, Lodonis, comment va, amic? As quitat lou toupin?35
— Je vais bien, ami. Je suis en retard, mais j’ai besoin d’un bon couteau de poche. Tu as ce qu’il faut?
— Ma foi, tu tombes bien! Je viens de ramener le meilleur Nontron de toute la Gascogne!
— Montre-moi, je vais voir s’il coupe aussi bien que tu le dis. À menteur facile, franc impossible.
— Ah, ah! Tu es méfiant, mais entre et tu vas aviser.
Des épées neuves et anciennes étaient accrochées aux murs, de toutes sortes, pour la guerre, pour le combat entre-deux, des courtes et des longues, à double ou simple fil36, biseauté ou pas, au manche d’acier forgé… Sur les murs de l’expositeur, des dagues et des grands coutelas, des couteaux de toutes formes, petits ou grands, étaient présentés sur des étals.
Le couteau était l’arme et l’ustensile préféré du Gascon. Tout le monde en avait un dans la poche. Pour couper comme pour trucider…
Maurin présenta son couteau dit de Nontron.
— Vois, dit-il en l’ouvrant, pliable, au tranchant affûté finement, pour tout couper. Une lame de cinq pouces37 en acier forgé, trempé pour plus de résistance, repliable dans son manche six pouces à sabot, tourné en buis sculpté verni pour une bonne prise en main, gravé siglé Nontron. N’est-ce pas du beau travail? Avec ce bijou, tu pourras découper un poulet, tuer le cochon, achever un sanglier si tu vas à la chasse ou saigner le vaurien qui en veut à ta bourse! Et il ne tient pas de place dans ta poche, dit-il en le refermant. Tiens, regarde! Un Nontron de qualité, fabriqué par ton coutelier préféré, ici présent! Essaye-le sur ce morceau de cuir et ce rétaillon38 de bois.
Lodonis l’ouvrit et découpa le cuir, l’effilocha dans tous les sens avec facilité. Le bout de bois, épluché sans forcer! Avec son manche suffisamment long, agréable en main, la lame épaisse au tranchant aiguisé comme un rasoir, ce couteau était une merveille.
— Combien?
— Cent deniers.
— Diantre! Tu ne te mouches pas avec les doigts! Il est en or serti de diamants?
— Tu rigoles, mon ami. Vu le temps que j’y ai passé dessus, je perds de l’argent!
— Ah, ah! Je reconnais qu’il y a du travail, mais sache aussi que tu es prospère autant que compère! D’un autre côté, il faut faire travailler les braves gens et tu m’es serviable. Tiens, voilà ton dû! Et j’emporte ton œuvre. Merci, expert coutelier, tu fais du bon travail!
— Tu es un ange bienfaiteur pour moi! Pour fêter ça, je t’offre un hypocras à la taverne d’à-côté. Tu viens?
— Pour sûr, au prix où tu m’as vendu ton couteau, tu pourras bien m’en payer un tonneau!»
Ils entrèrent du même pas chez Lou-Cap-Pelat39, le tavernier le plus connu de la rue, tous commerçants compris, lavandières, soudards, putains, curés et maréchaussée. Pratiquement tout Bordeaux… Et le plus gros! La tête ronde sans cou ou presque, fichée dans les épaules, avec double menton, sans poil sur le caillou, il exposait son ventre énorme de gros mangeur sous sa chemise ouverte, montrant un torse de taureau velu poivre et sel. Le tout apparent, on avait l’impression à tout instant que si le nombril lâchait, le bidon pèterait. Ceci dénonçait son trop d’inclination pour le vin et la bâfre, autant que son absence de bonne tenue vestimentaire.
Lodonis le connaissait un peu, comme confrère et comme client de l’auberge qui venait dévorer le plat du jour de temps en temps.
«Holà, aubergiste de mes deux, dit le coutelier en pénétrant dans l’antre des assoiffés, mets-nous une chopine de ton meilleur hypocras sur une table propre.
Pendant qu’ils s’attablaient, le tavernier apporta l’élixir.
— Goûtez-moi ça, Messires et vous m’en direz des nouvelles! Avec ce breuvage, vous obtiendrez une bonne digestion et ragaillardirez vos ustensiles intimes.
— Ma femme dit justement que c’est tout ce dont j’ai besoin, dit l’armurier en lampant une gorgée.
— Effectivement, ce mélange me semble fortifiant, Cap Pelat, quelle est ta recette?
— Normalement, c’est un secret, mais je te la donne. Entre mastroquets, on doit s’entraider :
Hypocras - Recette de Lou Cap Pelat de Bourdéoù
Il te faut des épices, du sucré et du vin, pour une pinte d’hypocras :
Tu dois broyer d’abord :
10 clous de girofle
1 cuillerée de maniguette
1 once de cannelle
2 onces de gingembre râpé
20 graines de coriandre
Tu mets le tout dans une toile de tissu fin que tu noues fortement.
Tu verses le contenu d’un litron de vin rouge dans un récipient sur le sac d’épices.
Tu rajoutes 3 onces de sucre, 3 cuillerées de miel et tu laisses macérer pendant 3 heures.
Tu n’as plus qu’à retirer le sac et filtrer au cas où il y aurait quelques dépôts et tu dégustes le nectar. Si tu en veux plus, tu multiplies les ingrédients autant que tu as de litrons.»
Le temps de boire un coup, cruchon vidé vite fait, en devisant sur les bienfaits de l’hypocras et du vin en général, ils étirèrent la discussion sur l’avenir sombre de Bordeaux, désormais sous l’égide des Français.
Ils se séparèrent ensuite, car Lodonis se savait attendu à l’auberge et l’autre par sa femme qui le surveillait de près quand il chopinait…
VII – Retour à l’auberge
En retard à l’auberge, il se mit au travail sans attendre.
Les poulets aux navets étaient déjà presque cuits. Sa tante et Romane avaient assumé leur fonction d’aide-cuisinier, épluché tous les légumes et préparé les condiments. Son oncle, lui, avait fait cuire les volailles à la broche et les légumes au chaudron, le tout aux braises de la grande cheminée. Il restait à affiner les derniers détails et à découper les volailles. La soupe aux fayots réchauffait dans le toupin posé à côté des brandons. Dans un grand plat, il mit les têtes et les cous, les cuisses et contre-cuisses, les blancs, les ailes, les croupions, les carcasses. Le pain à l’ail mijoté dans le cul des poulets, les gésiers poêlés dans un plat en bois, le jus récupéré sous les broches dans un bol étaient présentés sur les tables. Ça sentait la bonne chère, les clients arrivaient dans la cacophonie des travailleurs affamés, tous habitués du lieu. Il était midi. Il tira du vin de la barrique de derrière et remplit les cruchons. Les plus pressés attaquèrent les cruches. Le vin gouleyant de Bordeaux glissait dans les gosiers.
