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2050. Tout le monde se l'arrache. Elle donne de si bons conseils, renseigne comme un ami cette enceinte intelligente qu'elle fait partie intégrante de la vie des gens. Julie n'est pas accro à la technologie 3.0 mais avec l'engouement de UGUS sur le marché, cède finalement à la tentation. Elle aussi ne peut plus se passer de cette enceinte qui devient son assistante personnelle au point de lui demander conseil avant de prendre une décision importante dans sa vie sans même se demander qui a accès aux informations qu'elle sauvegarde sur son disque dur. Mais nos données personnelles sont-elles vraiment en sécurité à l'abri dans les serveurs informatiques ? Et s'il suffisait d'un simple clic sur internet pour tout faire basculer?
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Seitenzahl: 291
Veröffentlichungsjahr: 2019
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PROLOGUE
CHAPITRE 1
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
CHAPITRE 11
CHAPITRE 12
CHAPITRE 13
CHAPITRE 14
CHAPITRE 15
CHAPITRE 16
CHAPITRE 17
CHAPITRE 18
CHAPITRE 19
CHAPITRE 20
CHAPITRE 21
CHAPITRE 22
CHAPITRE 23
CHAPITRE 24
CHAPITRE 25
CHAPITRE 26
CHAPITRE 27
CHAPITRE 28
ÉPILOGUE
Vendredi 22 juin 2040
Enfin la fin des cours. Ambre n’avait pas arrêté de consulter sa montre, pressée que cette journée se termine. Elle devait être à l’heure à son rendez-vous médical afin que le médecin lui prescrive des remontants et lui donne les résultats de sa prise de sang. Avec les examens qui débuteraient la semaine prochaine, le stress, la fatigue et les révisions avaient eu raison d’elle. Docteur Brown avait trouvé cette fatigue douteuse et lui avait fait une prise de sang lui demandant de repasser en cette fin de journée pour les résultats. Elle se sentait lessivée par le manque de sommeil et par son cerveau qui tournait à plein régime ne faisant plus la différence entre le jour et la nuit. Voilà déjà plus d’un mois qu’elle se sentait à fleur de peau et cela empirait à l’approche des examens.
Ses parents avaient mis leurs économies pour lui payer ses deux années d’études aux États-Unis à Los Angeles pour un master en intelligence artificielle et informatique et rien que pour ça, elle ne voulait pas les décevoir. Il lui fallait absolument valider ses partiels afin de passer en seconde année. Les études, ici, n'étaient pas données, sans compter l’hébergement et les dépenses courantes de la vie de tous les jours, Ambre sentait qu'elle n'avait pas le droit à l’erreur et cette pression pesait de plus en plus sur ses épaules fragiles. Pour couronner le tout, la jeune fille avait le mal du pays et sa famille lui manquait beaucoup. Aujourd’hui avec le recul, elle se rendait compte que ce n’était pas évident d’étudier à l’étranger loin de ses repères et des siens. Et même s’ils se parlaient presque tous les jours en visio, ce n’était pas pareil. Heureusement qu’elle avait fait la connaissance d’un groupe de jeunes Français en début d’année avec qui elle avait tissé des liens ! C'était aujourd'hui ses meilleurs amis de l’école d’ingénierie. C’est d’ailleurs par le biais de ce groupe qu’elle avait connu Yann, son petit ami, plus âgé qu’elle d’un an et qui faisait les mêmes études qu’elle mais en deuxième année.
D’un pas pressé, elle se dirigea vers la sortie de l’école. Il ne lui restait que vingt minutes pour rejoindre le cabinet du médecin et vu la circulation à cette heure de pointe, il y avait fort à parier qu’elle ne serait jamais à l’heure à moins de dépasser la vitesse autorisée.
— Ambre ? entendit-elle dans son dos.
Cette voix lui était familière mais elle n’avait vraiment pas le temps de s’attarder.
— Et Ambre, attends ! insista Yann.
— Je suis en retard Yann.
— Attends deux secondes, implora-t-il.
— Quoi ?
Elle s’arrêta, deux secondes pas plus.
— Où tu vas comme ça ?
— Tu sais bien que j’ai rendez-vous avec le Docteur Brown et à cause de toi, je suis maintenant en retard.
La jeune étudiante reprit sa marche et sortit de la fac, Yann sur ses talons. Le temps s’était assombri et cela n’annonçait rien de bon. Un vent glacial souleva ses cheveux noirs et la fit frissonner. Sa tenue vestimentaire n’était pas adaptée et pourtant ce matin, il faisait une telle chaleur qu’elle avait eu l’impression qu’elle allait fondre au soleil. Rien n’aurait présagé un tel changement en seulement quelques heures alors que la canicule avait pris ses quartiers depuis quelques jours déjà.
— Relax Ambre ! Il ne va pas te faire tout une histoire pour cinq minutes de retard !
— Comme si tu ne le connaissais pas ! J’ai besoin de remontants pour les examens, je ne peux pas manquer ce rendez-vous.
— OK dans ce cas, appelle-moi quand tu auras fini pour me dire ce qu’il t’a dit.
— D’accord.
Ambre partit sans même l’embrasser. Ces derniers temps, elle était vraiment à cran. Elle avait besoin de se reposer. Yann avait beau lui dire de lever les pieds sur les révisions, elle n’en faisait qu’à sa tête. Comme d’habitude. Une fois dans sa voiture, Ambre démarra et sortit du parking alors que l’assistant vocal de sa voiture lui rappelait de boucler sa ceinture de sécurité. Elle avait cette mauvaise habitude de ne la mettre qu’une fois qu’elle se lançait sur la route et non avant de démarrer. Plus d’une fois, on lui avait fait la remarque mais c’était plus fort qu’elle. Et pourtant aujourd’hui, il suffisait de taper deux fois des mains pour que la ceinture se déclenche. Elle entra dans le cabinet médical juste quand la pluie se mit à tomber. Une chance pour elle.
— Bonjour, dit-elle à la secrétaire, tout sourire. J’ai rendez-vous à dix-huit heures avec le docteur Brown.
— Bonjour, quel est votre nom ? demanda poliment la secrétaire.
— Ambre Chevallier.
— Veuillez patienter quelques minutes, il n’en a plus pour longtemps.
À peine s’était-elle assise qu’elle entendit le médecin l’appeler. Elle regarda sa montre. Pile à l’heure. Ici, les médecins ne badinaient pas avec l’horaire. Parfait. Plus vite elle aurait terminé avec lui et plus vite elle rentrerait à la maison pour réviser. Il lui restait moins de soixante-douze heures avant le début des examens et chaque minute qui lui restait était importante. Elle avait besoin de réviser encore et encore pour être certaine de ne rien oublier. Elle aurait aimé idéalement passer en deuxième année avec mention mais déjà, passer en seconde année, serait top.
— Comment vous sentez-vous ? demanda le médecin en la regardant droit dans les yeux.
— Toujours aussi fatiguée et pourtant j’essaie de me reposer un peu et de ne pas trop penser aux examens.
— Oui, il ne faut pas se mettre la pression comme ça, conseilla-t-il.
— Je sais mais c’est ma première année ici et je ne dois pas décevoir mes parents, dit-elle, la gorge nouée.
Il ne me manquerait plus que ça. Être submergée par ses émotions devant lui ! Il n’y avait pas de place pour ses états d’âme. Là, il fallait juste qu’il lui donne les résultats de la prise de sang, qu’il lui dise que ce n’est pas bien méchant, qu’il lui donne son ordonnance, qu’elle fasse un saut rapide à la pharmacie et qu’enfin elle puisse se consacrer à ses cours pour une bonne partie de la nuit avant de sombrer de fatigue.
— Alors ? demanda-t-elle impatiente tandis qu’il gardait le silence.
Qu’attendait-il pour lui donner son ordonnance ? Rien qu’à voir les minutes défiler, cela augmentait son stress.
— J’ai vos résultats de prise de sang, dit-il en pianotant sur le clavier de son ordinateur.
— Et ? s’enquit-elle fébrile.
— Rassurez-vous, tout va bien.
Ambre soupira de soulagement. Même si elle savait qu’il n’y avait rien de grave, elle se sentait soulagée de l’entendre du médecin. Rien de plus rassurant que ces mots venant d’une personne du corps médical.
— Je vous adresse même mes félicitations ! dit-il, tout sourire.
Mes félicitations ? Mais pourquoi la félicitait-il ? Certes, elle aimerait entendre ces mots lors des résultats de ses examens à venir ou à la remise de son diplôme mais pas de la part d’un médecin surtout qu’il n’y a rien à féliciter. C’était à n'y rien comprendre. Du regard, elle l’encouragea à poursuivre et à répondre à sa question muette.
— Vous êtes enceinte, lui annonça-t-il directement.
Enceinte ! ? Hein ? Quoi ? Elle sentit son sang se glacer lorsque ce mot arriva à son cerveau. Ce n’est pas possible. Elle ne pouvait pas être enceinte ! Elle avait pris ses précautions. Ça devait être une erreur. Une terrible erreur. Si c’était une blague, elle ne trouvait pas ça marrant.
— Pardon docteur, dit-elle en secouant la tête. J’ai entendu : enceinte ?
— Oui, c’est ce que je viens de dire.
— Non, ça doit être une erreur ! Je ne suis pas enceinte.
— Il n’y a pas d’erreur. Ce sont bien les résultats de votre prise de sang. Vous êtes enceinte d’un mois et demi.
La jeune fille venait de comprendre. Tous ces changements de comportement n’étaient pas dus aux révisions et au stress de l’examen mais au fait qu'elle était enceinte ! Elle mit la main sur sa bouche, se rendant compte de l’importance de ce que cela voulait dire. Son père allait la tuer ! Elle fut prise de panique. Non, ce n’est pas possible. Cela devait être un cauchemar. Oui, c’est cela. Elle allait se réveiller et voir que tout cela n’était qu’une blague de mauvais goût. Mais non pas de cauchemar possible.
— Vous avez besoin de vous ménager sinon vous n’allez pas tenir le rythme. Vu le temps d’attente, je vous conseille de prendre rendez-vous avec votre gynécologue dès à présent pour le premier contrôle et prévoir l’échographie.
L'échographie ? Elle n’avait pas encore digéré la nouvelle que lui parlait déjà de contrôle et d’échographie ! Elle acquiesça telle une automate, pressée de mettre un terme à l'entretien. Elle avait besoin de sortir d’ici et d'être seule pour réfléchir : qu’allait-elle faire ? Une fois le rendez-vous terminé, elle régla la consultation et sortit rapidement alors qu’il tombait encore des cordes. Peu importait, tout ce qui importait c’était ce mot : enceinte. Elle est enceinte ! Comment allait-elle pouvoir annoncer cela à ses parents ? Ils lui avaient payé ses études, l’avaient fait venir à Los Angeles dans le but de se préparer un meilleur avenir et elle, tout ce qu’elle avait trouvé à faire pour les remercier, était de tomber enceinte ? Ambre se regarda dans le rétroviseur et se dégoûta. Elle ne reconnaissait pas ce visage que le miroir lui renvoyait. Non, il était hors de question qu’elle bousille son avenir à cause de cet imprévu. Elle tremblait de froid et de peur. Elle redoutait la réaction Yann et plus encore celle de ses parents.
Ambre fit démarrer la voiture et sortit du parking en trombe alors que la voix de l’assistant vocal résonnait dans l’habitacle lui rappelant de mettre sa ceinture de sécurité.
— Oh ! La ferme ! dit-elle énervée.
Arrivée au feu, elle profita que celui-ci soit rouge pour boucler sa ceinture en tapant deux fois dans ses mains et pour demander à l’assistant vocal d’appeler Yann. La visibilité était médiocre. À peine voyait-elle les feux arrière du véhicule devant elle.
— Allô ? répondit-il au bout de la seconde sonnerie.
— Où es-tu ? demanda-t-elle, sans préambule.
— Chez Max.
— Rendez-vous chez toi dans trente minutes, dit-elle.
— Pas maintenant, répondit-il en coinçant le téléphone entre son oreille et son épaule afin de prendre la manette des deux mains pour faire une figure délicate.
— Tu es en train de jouer ?
— Oui.
Ce n’était pas une question. Elle entendait les touches de la manette résonner dans le téléphone.
— Tu arrêtes ça et…
— Ça ne peut pas attendre demain ? coupa-t-il exaspéré.
Il se foutait de sa gueule ? Elle était en panique totale et lui ne pensait qu’à jouer !
— Non, ça ne peut pas attendre demain. Elle l’entendit soupirer.
— Rendez-vous dans trente minutes chez toi, répète-t-elle avant d’appuyer sur la touche raccrocher sur son téléphone posé sur le siège passager ne lui laissant pas le temps de répondre et mettant ainsi fin à la conversation tandis que le feu passait au vert.
Yann avait compris au son de sa voix qu’il ne fallait pas la contredire et cela n’avait rien de rassurant, bien au contraire.
— Ce n’est pas possible ! Merde ! Je ne peux pas être enceinte ! lâcha Ambre en tapant violemment sur le volant de sa voiture.
Elle appuya furieusement sur l’accélérateur. Il lui fallait faire un crochet à la pharmacie avant de se rendre chez Yann. Dans sa précipitation, elle se rappela avoir oublié son ordonnance le bureau du médecin. Vu le temps, elle n’allait quand même pas faire demi-tour… Pas grave, elle lui demanderait de le transmettre directement à la pharmacie via le logiciel médical. En tournant brusquement à la prochaine sortie car elle avait vu le panneau indicateur à la dernière minute, son portable tomba.
— Merde ! hurle-t-elle. Ce n’est pas vrai !
Ambre en voulait à la terre entière. Elle en voulait à Yann de l’avoir mis dans cet état. Elle lui en voulait plus encore de ne pas avoir ressenti sa détresse dans sa voix tant il était accaparé par son satané jeu vidéo ! Tout en conduisant, elle se pencha pour récupérer son portable tombé en bas du siège passager. Il aura suffi d’une seconde, Une seconde d’inattention. Avec la faible visibilité que lui offraient les essuie-glaces par ce temps, Ambre ne remarqua pas qu’elle venait de sortir de la route. Elle percuta l’arbre d’en face de plein fouet. Le choc ne lui laissa aucune chance. Elle rendit son dernier soupir là, sous la pluie battante d’un mois de juin alors qu’elle venait d’apprendre qu’elle était enceinte. Malgré la rapidité de l'arrivée des secours sur les lieux de l’accident, ils n’avaient pas pu la sauver. Ambre venait de mourir à quelques jours de ses examens, en laissant derrière elle des parents dévastés et un petit ami qui s’en voudrait pour toujours.
Samedi 4 juin 2050
Julie posa ses affaires sous l’arbre qui la protégeait du soleil brûlant de Paris. L’été n’avait pas encore commencé qu’on devinait déjà la canicule poindre à l’horizon. Avec le réchauffement climatique, ces dernières années avaient été de plus en plus chaudes au point que l’année précédente au mois d’août, Paris atteignait les 50 °C, température jamais encore atteinte jusque-là dans la capitale.
La nature devenait de plus en plus capricieuse. Il faisait un temps caniculaire en Europe en été et il neigeait dans le désert en hiver. C’était à ne plus rien y comprendre. Mais d’un autre côté, pensait Julie, les humains le méritaient. La nature ne faisait que leur rendre la monnaie de leur pièce. Les communications parlant d'écologie étaient nombreuses pour faire comprendre à l’espèce humaine qu’il fallait se bouger pour calmer cette nature déchaînée mais rien n’y faisait. Bien que l’on soit en 2050, on trouvait encore des prospectus, des publicités et autres courriers du même genre dans les boîtes à lettres. Le gaspillage de papier, de textile et la destruction de la forêt continuaient. Les mauvaises habitudes avaient la vie dure.
On déforestait pour construire toujours plus et la terre ne pouvait plus absorber comme elle le devait l’eau lorsque celle-ci tombait massivement. Le sol devenait infertile et les aliments bien trop chers à produire et à acheter contrairement à il y avait trente ans. La classe moyenne était en voie de disparition. En fait, Il y avait des gens très pauvres ou des gens très riches et de moins en moins de classe moyenne. Julie s’assit sur le banc, une légère brise vint lui caresser le visage et souleva timidement ses cheveux bruns. Là, à l’ombre sous ce gros arbre, elle se sentait bien à l’abri du soleil. Il n’y avait pas encore trop de monde avec ce soleil de plomb. Quelques personnes courageuses s’aventuraient dans les allées du parc bien qu'il fût à peine seize heures, quelques enfants jouaient malgré la chaleur et d’autres encore essayaient tant bien que mal de faire une sieste en espérant avoir plus de fraîcheur ici que dans leurs appartements étouffants. En effet, l’air conditionné était un luxe pour certains et les ventilateurs qui ne faisaient que brasser l’air chaud ne suffisaient pas.
Julie sortit sa liseuse de son sac prête à l’allumer. Mais au lieu de presser sur le bouton "on", elle laissa errer son regard. Ça lui faisait du bien de prendre de l’air et de déconnecter du boulot. Avec l’approche de l’été, tout le monde était à fleur de peau à cause des soldes qui arrivaient à grands pas. Les commerçants devaient absolument vendre le maximum pour espérer faire plus de chiffre d’affaires afin de pouvoir tenir lors des périodes creuses. Et, en tant responsable de marketing digital, elle était en première ligne pour mettre en avant les séjours, les offres week-ends et autres forfaits. Son objectif de ventes souhaité était beaucoup trop élevé à son goût par rapport à celle de l’année dernière à la même période surtout que les gens dépensaient différemment maintenant et réduisaient de plus en plus leur budget vacances.
La concurrence étant rude, plus aucun secteur n’était épargné et surtout pas dans le domaine du digital. Tous les canaux étaient désormais saturés et la plupart des sites d’e-commerce fermaient dans les cinq ans qui suivaient leur ouverture. Julie n'y pouvait rien, malheureusement.
Internet avait pris une telle importance qu’elle avait l’impression que les gens vivaient plus dans le virtuel que dans le réel. Il n’y avait qu’à les voir au restaurant. Au lieu de profiter de ce moment agréable pour échanger avec les leurs, les gens avaient la tête penchée sur leur mobile, navigant sur Twitter ou Instagram, partageant avec des amis virtuels les photos de leurs repas ou d’eux-mêmes faisant mine d’avoir une vie sociale alors qu’au fond, ils étaient seuls. Il suffisait de regarder autour d’elle pour le remarquer. Un couple de jeunes était assis sur le banc d’à côté, ils étaient chacun plongés dans leur téléphone au lieu de profiter du paysage et de se parler. C’était triste à voir.
À trente-quatre ans et bien qu’elle soit née en 2016 et ait grandi avec internet comme toutes les personnes de son âge, elle ne cautionnait pas cette attache excessive au virtuel. Son ex-petit ami David avait préféré passer ses soirées à jouer aux jeux vidéo en ligne avec des personnes qu’il ne connaissait que via ce canal plutôt que de passer la soirée avec elle dans un bon restaurant ou avec des amis. Voilà d’ailleurs pourquoi elle l’avait largué au bout de trois mois. C’était malheureux de voir qu’aujourd’hui l’importance des gens se résumait aux nombres d’amis qu’ils avaient sur les réseaux sociaux. Plus personne ne pouvait se passer de téléphone portable ou d’internet à domicile même ceux qui avaient été réticents au début. Il était impossible de chercher un emploi sans passer par ce biais. Aujourd’hui, les gens parlaient à des robots programmés lorsqu’ils appelaient le service client d’une société et il n’y avait presque plus d’accueil humain dans les agences. Tout avait changé. À force de courir derrière le temps, à force de vouloir gagner quelques secondes par-ci par-là, l’être humain avait donné sans le savoir une grande place à l’intelligence artificielle au point que maintenant elle était au centre des vies de chacun et aidait à prendre des décisions importantes, cela était tout à fait normal. Julie n’était pas contre les intelligences artificielles ou les robots pouvant aider le personnel à porter des charges lourdes ou à aider des personnes ayant la maladie d’Alzheimer. Mais elle était contre le fait que les robots remplaçaient les êtres humains et ainsi supprimaient de plus en plus d’emplois. Cela était devenu habituel de voir un robot journaliste présenter le journal télévisé alors que de vrais journalistes se retrouvaient à pointer au chômage. Ne parlons pas des caissiers ou des secrétaires, ils étaient désormais l'exception dans les entreprises.
Depuis son adolescence, Julie avait compris que la « mode » 3.0 n’était qu’à ses débuts et pour éviter justement de se voir remplacer par un de ces robots, elle s’était dirigée dès sa sortie du lycée dans le domaine digital. Certes, de nouveaux métiers étaient depuis lors apparus mais en comparaison, cela avait mis plus de personnes au chômage que l’inverse. Et cela n’allait pas aller en s’arrangeant bien au contraire. Perdue dans ses pensées, elle sursauta en sentant son portable vibrer dans sa poche. Elle sourit en voyant le nom apparaître à l’écran.
— Salut, ça va ?
— Oui et toi ? Que fais-tu ?
— Je suis au parc.
— Avec cette chaleur ! s’exclama Bruno.
Elle sourit en l’imaginant faire une tête horrifiée.
— Ça fait du bien de sortir. Et toi que fais-tu ?
— Je suis en mode zapping.
— Pourquoi ça ne me surprend pas de toi.
— Tu sais bien que c’est mon activité favorite du week-end !
— Viens me retrouver je suis au parc L…
— Non merci, j’ai la flemme de sortir avec ce soleil de plomb.
— Dommage, on aurait pu se promener et manger une glace pour se rafraîchir…
— Une autre fois. Et dis-moi, tu as des nouvelles de Sébastien ?
— Non pas depuis l’autre fois. Il ne répond plus à mes appels ou à mes SMS.
— Il est grave quand même ton frère.
— Oui, il réagit comme un enfant alors qu’il est le grand frère, dit-elle tristement.
Sébastien était son aîné de trois ans. Fiancé depuis un an avec Jessica, travaillant dans la conception automobile, il s’était installé à Lyon. Il y a un peu moins de trois mois de cela, elle s’était disputée avec lui du fait qu’il avait annulé le week-end de trois jours du 1er mai – en incluant le lundi - qu’ils avaient prévu en famille et cela, à la dernière minute, sans explication réelle. Pour lui d'ailleurs, il n’y avait pas de quoi en faire tout un plat.
— Ne t’inquiète pas, il te rappellera, voulut la rassurer Bruno.
— Le pire c’est que même s’il me rappelle je ne sais pas si j’aurais envie de lui parler. Il joue l'offensé alors qu’il est en tort. Ce qui me désole c’est qu’il ait fait ce coup aux parents.
— Et eux que disent-ils ?
— Que veux-tu qu’ils disent ? Certes, ils étaient énervés mais je suis sûre qu’ils lui ont pardonné.
— Et qu’as-tu prévu pour l’été ? Tu bouges ? demanda-t-il voulant changer de sujet, voyant que parler de son frère l’attristait toujours autant.
— Je ne peux pas. Tu sais bien que c’est notre meilleure période. Je partirai certainement en septembre et toi ?
— Non, pas cette année. Je viens d’acheter UGUS et vu son prix, je reporte les vacances à la fin d’année.
Julie fit les yeux ronds. Bruno venait lui aussi de céder à la tentation de cette enceinte à intelligence vocale pour les particuliers qui faisait fureur sur le marché depuis le début d’année. Ça y est, un de plus à avoir craqué sur cette nouvelle technologie, se dit-elle.
— Alors comment est-il ?
— Je ne sais pas encore. Je viens de le commander et j’attends de le recevoir. Je serai livré par drone lundi mais, d’après les avis internet, il est bien noté.
— Méfie-toi des avis, prévint-elle. Cela ne veut rien dire.
— Je sais bien mais avoue quand même qu’il a l’air bien. Je veux dire c’est comme avoir un assistant personnel qui te conseille sur les décisions importantes que tu dois prendre, il te connaît mieux que toi-même au point de penser comme toi.
— Dis plutôt que ça fait froid dans le dos ! T’imagine, s’il finit par te contrôler ou…
— Arrête Julie, tu regardes trop de science-fiction !
— Non, je suis réaliste !
— Tu es dans le numérique et c’est toi qui déconseilles ça ? Je ne comprends pas.
— Je me méfie tout simplement de ces appareils. Déjà qu’on n’a plus de vie privée, avec nos portables, la géolocalisation, ces géants numériques savent où nous sommes à la minute près, ce que nous aimons ou détestons, je n’ai pas envie de me sentir encore plus fliquée…
— Tu dramatises ! Avoue que ça doit être bien quand même d’avoir quelqu’un qui nous connaît au point de savoir nous conseiller mieux que personne…
— Oui, mais le problème c’est que ce n’est pas quelqu’un mais quelque chose. Une enceinte à intelligence vocale qui va stocker tous tes faits et gestes, tes envies, tes goûts, tes loisirs…
— Oui mais qu’est-ce que ça peut bien faire ? Si ce n’est que stocker je ne vois pas le mal et puis ça aide à combattre la solitude.
Julie sourit tristement. Et oui, c’était cela de nos jours. Les gens préféraient se confier à une machine plutôt qu’à un être humain, à un ami, à un parent ou même à des inconnus. Rien ne pourrait être comparable au contact et à l’écoute bienveillante d’un ami, d’un proche. Oui, on avait perdu l’essentiel de nos jours. Les couples ne se parlaient plus pour creuser l’abcès, ils se criaient dessus. Les parents n’avaient plus de temps de jouer avec leurs enfants, ils préféraient les occuper avec les jeux vidéo ou les tablettes, les adolescents n’avaient plus le temps d’écouter leurs professeurs, ils préféraient perdre leur temps à faire des paris stupides sur les réseaux sociaux tous plus dangereux les uns des autres.
— Tu devrais le tester d’abord pour voir avant de le critiquer, conseilla Bruno.
La voix de son meilleur ami la ramena sur terre. Elle ne lui en voulait pas d’avoir cédé à la tentation d’autant plus que cette enceinte à intelligence vocale était partout. On la voyait dans toutes les publicités à la télévision, dans les brochures des magasins spécialisés et même dans les stations de métro. C’était la grande mode du moment. La plupart de la population fan de la dernière technologie en possédait une pour se faciliter la vie. Elle se demanda d’ailleurs comment Bruno avait fait pour ne pas avoir cédé plus tôt à la tentation.
— Oui, promis, lui dit-elle.
— Sérieusement, tu viendras le tester à la maison si tu veux, tu verras.
— Oui, je verrai ça ou sinon j’irai en magasin, dit-elle sans en penser un mot.
Elle n’avait pas l’intention de céder à la mode. Elle se complaisait bien ainsi et ses amis lui suffisaient amplement pour lui donner des conseils en cas de besoin. Pas la peine de se confier à une machine qui ne connaissait rien de la vraie vie à par ce qu'on lui avait programmé.
— Tu me donneras ton avis une fois que tu l’auras reçue ? dit-elle.
— Oui, pas de souci. Bon, je te laisse. Passe un bon week-end !
Après avoir raccroché, Julie fixa encore quelques secondes son portable. C’est vrai qu’aujourd’hui, malgré elle, elle ne pouvait plus se passer de ce petit appareil. Comme quoi, il suffisait de pas grand-chose pour devenir dépendant de quelque chose…
Jeudi 1er novembre 2018
En ce jour férié, Patrick avait préféré ne rien faire pour savourer son jour de repos bien mérité et rester à la maison avec sa femme et sa fille. D’ailleurs, le temps ne l’invitait pas à sortir flâner dans les magasins. Il préférait donc passer sa journée à naviguer sur internet plutôt que de braver le froid de novembre. Il venait de visionner plusieurs vidéos sur YouTube sur le robot humanoïde d’une entreprise basée à Hong Kong tant ce robot ressemblant à un humain le fascinait. Il n’arrivait pas à y croire. Il avait l’impression que c’était hier que les téléphones portables et internet étaient entrés dans la vie des gens et, déjà, on voyait des prototypes de robot humanoïde.
Il resta là, devant son écran, comme hypnotisé à regarder ce personnage mi-humain, mi-robot, parlant comme lui, ayant presque les mimiques d’une personne. Ce robot humanoïde arrivait à faire plusieurs expressions sur le visage et même à dire des blagues. Il se dit que cela avait dû demander d'innombrables heures de codage informatique pour en arriver là. C’en était à la fois fascinant et flippant. Comment en sont-ils arrivés là ? se demandait-il. Plusieurs fois, au journal télévisé, il avait entendu parler des suppressions d’emploi du fait que les employés étaient remplacés par des machines. Déjà, il en voyait rien qu’en allant faire ses courses au supermarché. Certaines caissières étaient remplacées par des machines et, en plus de cela, il était demandé au client de faire le boulot de la caissière ! Il boycottait ces machines parce qu’il était contre ce principe. Certes, il pouvait comprendre que certaines machines étaient aidantes pour les salariés dans des tâches ingrates de leurs fonctions comme pour porter des charges lourdes ou dans des tâches pour aider les malades mais il était contre ces suppressions d’emploi. Patrick avait du mal à se faire à l’idée que l’être humain acceptait de se faire remplacer par ces robots, ces machines et ces intelligences artificielles. Car toute cette technologie empiétait sur la vie privée. Aujourd’hui, on pouvait entendre des employeurs renvoyer leurs salariés juste parce que ceux-ci s’étaient plaints d’eux sur leurs pages Facebook.
— Qu’est-ce que tu regardes ? demanda sa fille.
— Ah ! Tu es là ? Je ne t’ai pas entendu, dit-il tout sourire levant la tête de son ordinateur.
— Oui, maman t’appelle pour déjeuner, le repas est prêt.
— Ça tombe bien, j’ai faim !
— Alors ?
— Je regardais une vidéo sur YouTube de ce nouveau joujou humanoïde.
— Ah oui ! elle est très en vogue en ce moment, dit-elle en regardant l’écran de l’ordinateur. Apparemment, c’est la meilleure du marché.
— Ah bon ? Parce qu’il y en a d’autres ? s’étonna-t-il.
— Oui, confirma Lana. Ils sont tous des prototypes mais celle-ci est apparemment l’une des copies les plus réalistes d’un être humain.
— Ah ! ça… tu l’as dit ! dit-il en fixant la vidéo qui était sur pause et affichait l’image de l’humanoïde.
— Tu as vu la vidéo où elle disait qu’elle voulait détruire les êtres humains ?
Patrick fit les yeux ronds. Non, il n’avait pas vu cette vidéo. Et à y réfléchir, il ne pensait pas qu’il aimerait la voir !
— Sérieux, elle a dit ça ! ?
— Oui ! J’ai l’impression que tu découvres son existence. Pourtant, elle est très en vogue dans le domaine de la technologie.
— Tu sais, même si j’aime la technologie des temps modernes, je ne m’intéresse pas à tout, en plus je suis contre ça.
— Mais papa, c’est l’avenir, ça !
— N'importe quoi ! s’offusqua-t-il.
— Attends, t’imagine combien ça va nous aider plus tard toute cette technologie ! Ce genre d’humanoïde tiendra compagnie aux personnes âgées pour qu’elles se sentent moins seules, sera d’une vigilance extrême pour la garde des enfants, un bon assistant vocal pour aider les conducteurs sur la route… Bref, cela nous aidera beaucoup, tu verras.
Patrick n’en était pas aussi sûr… Les propos de sa fille le choquèrent. À peine treize ans et elle cautionnait déjà cette technologie. C’était dingue comment ces sociétés d’ingénierie et de robotique faisaient accepter aussi facilement cela chez les gens comme si c’était tout à fait normal. À voir sa fille s’extasier devant ce « robot », il comprit que la mentalité humaine avait changé. La génération d’aujourd’hui acceptait ça comme si cela avait toujours fait partie du monde alors que Patrick se doutait que cela détruirait les emplois et les relations humaines.
— Tu es sérieuse, tu cautionnes cela ? lui demanda-t-il alors qu’ils se dirigeaient vers la salle à manger.
— Tout à fait, valida-t-elle.
— Cautionner quoi ? s’enquit Laura, curieuse.
— Papa n’est pas d’accord concernant les nouvelles technologies mises en place comme l’intelligence artificielle, expliqua Lana en prenant place face à sa mère.
— Je suis d’accord avec ton père. Je suis contre moi aussi.
— Ce n’est pas vrai, comment vous êtes vieux jeu tous les deux ! dit-elle en levant les yeux au ciel.
— Lana ! Un peu de tenue !
— Mais c’est vrai quoi ! Cela nous permettra d’aller de l’avant en améliorant le futur, dit-elle pour défendre son opinion. Regardez aujourd’hui un ouvrier n’a plus besoin de porter de charges lourdes, la machine le fait pour lui ou plus la peine de perdre son temps à regarder le journal pour être au courant des dernières nouvelles qui se passent dans le monde, il suffit d’un clic sur internet pour ça. Tiens même pour ton boulot dans l’import-export tout ça, c’est grâce à ces avancées.
— Je suis d’accord avec toi Lana, dans certains domaines, cela aide beaucoup je ne dirais pas le contraire mais je pense qu’il devrait y avoir des limites pour préserver notre vie privée et ne pas se voir remplacer par des machines. Regarde cette vidéo de tout à l’heure, comment cela va être dans vingt ans ? Ce robot humanoïde sera comme toi et moi au point où l’on ne saura plus qui est un vrai être humain et qui ne l’est pas.
— Ton père n’a pas tort, Lana. Il faut penser à demain. À votre génération et tes propres enfants. Il ne manquerait plus qu’ils créent des voitures pour circuler dans les airs comme on circule dans les rues ! Si on laisse faire, ces « robots » prendront les décisions à notre place et l’on trouvera cela normal.
— Moi, je serais bien contente d’avoir un assistant qui me connaît au point de prendre des décisions à ma place ! Cela me permettrait de ne pas me prendre la tête sur certaines choses. Ce serait trop cool, non ? lança Lana en se servant du gratin dauphinois.
Ses parents la regardèrent, ébahis. Même si elle était née en 2005 avec internet déjà existant, ils se rendaient compte qu’aujourd’hui sa génération ne pourrait plus se passer de toutes ces technologies. Cela n’augurait rien de bon pour le futur malheureusement. Ils avaient tout fait pour la protéger justement des écrans. Mais combien d’adolescents de treize ans se retrouvaient sans portable avec la 4G, internet et un appareil photo ? Malheureusement, il fallait suivre la mode. Et la mode aujourd’hui c’était cela, sinon on était ringard et on n’avait pas d’amis. Oh ! qu’il était loin ce temps où les amis venaient toquer à la maison à l’improviste pour jouer ou composait le numéro sur téléphone de la maison pour se donner rendez-vous ? Le pire c’est que la plupart ne retenaient même plus les numéros de téléphone à appeler en cas d’urgence et n'écrivaient plus correctement le français en envoyant des sms.
— Je peux aller samedi chez Zoé ? demanda Lana entre deux bouchées.
— Tu n’as pas de devoirs ?
— Si, justement on doit terminer l’exposé pour la rentrée de lundi.
— OK, mais tu rentres à dix-neuf heures, dit Laura, fermement.
— Mais maman !
— C’est non négociable. Soit tu y vas, soit c’est elle qui vient ici pour travailler.
— Papa ? demanda-t-elle en espérant que celui-ci prendrait sa défense.
Laura était un peu trop stricte avec elle lorsqu’il s’agissait des sorties. C’était à se demander si elle se rendait compte qu’elle n’était plus une enfant !
— Ta mère a dit que c’est non négociable ! Désolée, ma puce.
— Mais vous êtes grave ! En plus, vous me tracez grâce à la géolocalisation, de quoi avez-vous peur ?
— Ce n’est pas que je n’ai pas confiance en toi, Lana mais c’est comme ça. Point, dit Laura en clôturant ainsi la conversation.
