Ultra black
Alexandra Bitouzet
Dédicace
Celui-ci est pour Lili, pour toujours dans ma vie
La Paula
Elle contemple le mur qu’elle vient de monter. Toute seule, une à une,
elle a posé ses parpaings. Elle a fait le béton, elle a coulé une dalle.
Elle s’est assise en face et l’a admiré. Elle a allumé une cigarette et a
tiré trois lattes, s’est ouvert une bière qu’elle a bue au goulot. Elle a
roté si fort que le chat s’est cassé. « Un vrai bonhomme » aurait dit
Jacky. Jacky, c’était son homme, mais il a fait comme le chat – c'est ce
que murmurent les voisins. Les voisins se marrent bien, ça leur fait de
quoi parler. Dans les villages, c’est comme ça, faut pas s’attendre à
autre chose. Mais Paula, elle s’en fout, elle continue sa vie. Elle va
bosser au supermarché, mettre en rayons les yaourts édulcorés et les
fromages frais. Elle déballe tellement de cartons chaque jour, avec son
cutter, à -4° pour respecter la chaîne du froid, que ses mains sont
gercées, même en été. Elle gagne son petit smic, tout juste sept mille
francs qu’elle ne convertit pas en euros, ça lui fend trop le cœur. Elle a
bien des petits-enfants, mais avec sept mille francs, ils ne viennent pas
souvent. Parce que chez elle, y'a pas le câble, y’a tout juste les cinq
chaînes. Elle n'avait pas pensé finir comme ça, la Paula, toute seule dans
sa vieille baraque qu’est même pas finie, avec des petits-enfants qui s’en
fichent pas mal, des enfants qu’attendent juste qu’elle crève et son chat
qu’a le sida. Foutue vie qu’elle a, la Paula.Il lui reste encore cinq bonnes années à travailler avant de pouvoir
partir en retraite. Elle n’y connaît pas grand-chose à tout ça. Et ça va
pas lui faire lourd à la Paula. Elle n’a pas économisé comme lui avait
conseillé le banquier, elle a préféré manger, elle a trouvé ça plus
raisonnable. « P’tit con ! » qu’elle disait en sortant de l’agence. De
temps en temps, elle rapportait des produits périmés qui devaient être
jetés dans la grosse benne devant le supermarché. Parfois même, elle se
faufilait dans les frigos et mangeait un peu, elle remplissait son estomac
de produits laitiers. Dans les entrepôts, son cœur battait fort, fallait
pas qu’on la chope en train de chaparder ou ce serait la porte. Jacky
gueulait quand elle rapportait ses yaourts passés, il voulait du frais, du
consommable, pas du périmé. Alors elle s'est mise à les manger dans le bus
qui la ramenait à la maison. Devant des regards qu’elle ne voyait plus,
elle mangeait ses yaourts périmés et s’essuyait la bouche avec sa manche.
Elle s’en fichait pas mal, au moins, elle avait le ventre plein et les os
solides.Elle n’est pas méchante, mais c’est vrai qu’elle est bête. Elle rit à
toutes les blagues parce qu’elle ne les comprend pas et qu’elle ne veut
pas vexer. Elle dort avec des boules Quiès parce que la pendule fait trop
de bruit et qu’elle n’a pas pensé à en changer. Elle a toujours fait comme
elle a pu, sans se poser trop de questions. Elle a élevé ses petits à la
dure, parce qu’elle ne connaissait que ça. La tendresse et les câlins,
c’était du rab pour le dimanche, après la messe. Avec Jacky, c’était
pareil ; il avait été doux le jour où il avait déchiré son hymen, puis il
avait rangé ses pastels et sorti ses craies grasses. À part à son vieux
chat malade, elle ne prodiguait guère de caresses. Le matou ronronnait des
heures sur son gros ventre mou, les moustaches au soleil. Sa langue
rugueuse lui convenait bien. Elle lui grattait le dos en cherchant les
puces, qu’elle écrasait entre ses ongles noirs et cassés. Elle aimait bien
le bruit que ça faisait, une puce qui crève. Puis, d’un coup, elle se
levait et balançait le chat qui ne comprenait rien. Elle avait décidé que
c’en était fini des papouilles et des poils sur le tablier. Elle avait la
soupe à préparer et Jacky allait rentrer du bistrot.Quand elle lui servait son velouté de topinambours, exécuté sans amour,
forcément, il critiquait. Que ça donnait des gaz, les topinambours et
qu’il n’aimait pas ça, et que ça avait un vieux goût d’artichaut. Mais
qu’il était chiant, ce bonhomme ! Et la Paula, elle serrait les dents, ses
dents noires comme ses ongles et cariées de la quinze à la quarante-cinq
le restant de la dentition étant tombé depuis longtemps. Alors il restait
des heures devant sa soupe à tirer la grimace avec sa gueule mal rasée et
son teint jaunâtre. Il sentait le pinard à quatre sous et la sueur à plein
nez. Il portait toujours la même chemise, à carreaux rouges et bleus, et
un jean crado, déchiré, raccommodé et rapiécé. Paula ne faisait pas
d’effort non plus sur son physique. Un tablier posé par-dessus une robe à
fleurs et des chaussettes qui lui lacéraient les mollets si fort que, même
à poil, elle les avait encore. Voilà plusieurs années qu’ils n’avaient
plus fait l’amour, même pour l’hygiène. Tout ça, c’était fini. Leur vie,
maintenant, c’était bouffer des topinambours en se lançant des
vacheries.Il avait bien, trois ou quatre fois, en rentrant du bistrot, essayé de
la culbuter un peu violemment. Elle n’avait pas aimé, sa barbe lui avait
brûlé la nuque et l’odeur de l’anis lui était parvenue jusqu’aux narines.
Elle n’avait pas osé se débattre et avait accompli son devoir conjugal. Il
fallait bien, de temps en temps, serrer les dents et ouvrir les cuisses.
Ils avaient baisé comme elle faisait ses veloutés de topinambours. Sans se
dire un mot et sans amour. Ça n’avait pas duré longtemps, pour lui surtout
parce que pour Paula, ça lui avait semblé une éternité. Il avait remonté
sa braguette et elle avait rajusté sa culotte, taille 48. En silence, il
était retourné au jardin et la Paula avait essuyé ses yeux et sa
vaisselle. Le chat les avait regardés, il était resté sur la table et
s’était retrouvé nez à nez avec sa maîtresse. Elle avait dû penser,
pendant ces quelques minutes, à sa vie de merde, à ses navets qui étaient
en train de cuire, elle avait même dû se dire que ses enfants ne
risquaient pas de les surprendre en train de renifler et que ça tombait
bien, finalement, qu’ils ne se parlent pas trop. Eux qui ne venaient
jamais.Souvent Paula pleurait en silence, à l’intérieur de ses yeux. Sans rien
dire, sans faire de bruit. Personne ne s’inquiétait pour elle, ni ses
enfants et encore moins le Jacky. Elle partait faire son marché, elle
n’achetait rien et ne parlait à personne, elle rapportait juste le litron
de rouge et quatre paquets de gitanes maïs. Le Jacky attendait sur la
terrasse pas finie, avec sa brouette retournée, pleine de béton séché
depuis des mois. Il écoutait de la musette en gueulant après les Parisiens
qui faisaient trop de bruit avec les starters de leurs voitures. Il ne
braillait pas fort, pour ne pas faire d’histoires, mais juste assez quand
même pour énerver la Paula. Et ça continuait de pleurer dans la tête de la
vieille qui lui ouvrait sa bouteille en lui versant un verre. Un verre à
ras bord, comme son cœur empli de larmes, des torrents qui ne veulent pas,
des cascades qui ne peuvent pas sortir. Parce que les vieilles ne se
plaignent pas ; les vieilles, elles encaissent.