Un amour à Tienanmen - Thierry Laurent - E-Book

Un amour à Tienanmen E-Book

Thierry Laurent

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Dans le huis clos d’une prison chinoise, trois personnages s’affrontent : un policier, un dissident, une jeune fille rescapée des sanglantes manifestations de la Place Tienanmen à Pékin. Trois mentalités que tout oppose se heurtent, se confrontent, se haïssent. Malgré les antagonismes, finiront-elles par se comprendre ? Une histoire d’amour peut-elle naître entre les murs d’une cellule d’isolement ? Ce sont aussi deux visions de la liberté qui se dressent face à un policier cynique et cruel. Celle du dissident Liu, purement politique, issue des Lumières et de Zola et celle de la jeune fille, hédoniste et consumériste, qui prend sa source dans les spots publicitaires et les tubes de Madonna. En toile de fond : la fascinante mutation d’une Chine où les gardes rouges ont laissé place aux hommes d’affaires.

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Seitenzahl: 120

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Tables des matières

Aperçu historique

PROLOGUE

ACTE 1

SCÈNE 1

Liu

Le policier

SCÈNE 2

Les mêmes

SCÈNE 3

Les mêmes

SCÈNE 4

Bureau du policier

SCÈNE 5

Liu

Le policier

ACTE II

SCÈNE 1

Liu

La jeune fille

SCÈNE 2

Liu

Le policier

SCÈNE 3

Liu

La jeune fille

SCÈNE 4

Liu

La jeune fille

Le policier

ACTE III

SCÈNE UNIQUE

Liu

La jeune fille

Le policier

Tableau final

Aperçu historique

La pièce prend sa source dans le livre du dissident chinois, Liu Qing, écrit clandestinement en 1982, alors que celui-ci purgeait une peine de trois ans de « rééducation par le travail » au camp du Lotus (province chinoise de Shaanxi). Liu Qing parvint à faire sortir le manuscrit du livre via Hong-Kong. Celui-ci fut traduit en anglais et en français et parut en France en 1982 (Éditions Robert Laffont) sous le titre J’accuse devant le tribunal de la société.

Liu Qing, de son vrai nom Liu Jian Wei, naquit en 1947. Étudiant à l’université de Nankin de 1973 à 1977, il en sortit diplômé, ce qui le mena à exercer des fonctions de cadre technicien dans une usine de la région.

Au cours des derniers mois de l’année 1978, afin d’encourager le climat de liberté suscité par le retour (juillet 1977) au pouvoir du « libéral » Deng Xiaoping, des groupes d’intellectuels éditèrent des revues de réflexion et placardèrent nombre de « dazibaos » sur le « Mur de la Démocratie » situé au carrefour de Xidan, à Pékin.

Ces groupes manifestaient ainsi leur hostilité à l’égard de la persistance de la révolution culturelle initiée par le président Mao, décédé en 1976. Le succès venant, ils ne tardèrent pas à proclamer leurs aspirations en faveur d’un régime ouvertement démocratique.

Ils bénéficièrent du soutien initial de Deng Xiaoping qui, dans sa lute pour l’éviction de son rival, le maoïste orthodoxe Hua Guofeng, avait besoin de s’appuyer sur la jeunesse réformatrice.

Rien d’un quelconque mouvement de masse donc, mais des petits groupes constitués de personnalités, dont le rôle fut de réfléchir sur les notions de démocratie, de liberté politique et de légalité, dans la Chine de la fin des années 1970, une Chine imprégnée de plusieurs millénaires de confucianisme et marquée au fer rouge par trente ans de communisme totalitaire.

Les événements de la place Tienanmen qui mobilisèrent dix ans plus tard, en mai et juin 1989, plusieurs centaines de milliers d’étudiants, n’auraient pu avoir lieu sans ce travail préalable de pédagogie politique mené par les aînés de manifestants, dont nombre d’entre eux furent décimés dans la nuit du 3 au 4 juin, sous les balles de l’Armée Populaire de Libération.

Au premier rang des personnalités du « Printemps de Pékin » (celui de 1978), en référence à celui de Prague – même s’il s’agissait d’un « Printemps en hiver » puisqu’il se déroula en octobre – figure la personnalité de Weï Jingsheng, ouvrier électricien au zoo de Pékin. Weï Jingsheng se rendit célèbre en placardant le soir du 5 décembre 1978 le fameux dazibao dont le slogan était « La cinquième modernisation de la Chine : la démocratie ».

Weï Jingsheng édita par la suite le journal Enquêtes, dans lequel il prônait le refus absolu de tout compromis avec le régime (« Ni marxisme, ni socialisme à visage humain, ni prudences verbales »), et proclamait la mise en place immédiate d’un régime démocratique de type occidental.

Les revues politiques éditées à cette période – une trentaine – prônaient cependant davantage un acheminement progressif vers le respect des libertés démocratiques – garanties par la nouvelle constitution chinoise – qu’une révolution démocratique radicale.

Au nombre de ces revues figurait La Tribune du Cinq Avril, dont le rédacteur en chef était Xu Wenli et son principal collaborateur Liu Qing. La première apparition du journal date du 16 décembre 1978 sous forme de six pages polycopiées placardées sur le Mur de la Démocratie. L’objectif de La Tribune du Cinq Avril se voulait modeste : l’application des libertés garanties par la constitution.

Le dirigeant omniprésent dans les premiers jours de cette effervescence était Deng Xiaoping. Cet ancien compagnon de Mao Zedong gagna la sympathie du peuple chinois, en payant de plusieurs exils son pragmatisme économique et son refus de toute dérive gauchiste. Deng quitta une première fois les devants de la scène politique pendant la révolution culturelle. Il fut réhabilité en 1973, mais à nouveau écarté du pouvoir en 1976 à la suite de la mort du premier ministre Zhou Enlaï. Juillet 1977 marqua alors son troisième « come-back ». Son pouvoir sera confirmé de façon éclatante lors du Troisième Plénum du Dixième Comité central de décembre 1978, que les historiens s’accordent à considérer comme un tournant capital dans le processus de démocratisation et de modernisation économique que connaît la Chine de ces trente dernières années.

Cependant, Deng Xiaoping ne tarda pas à prendre des distances envers la jeunesse libérale, afin de gagner à sa cause l’aile conservatrice du Parti et de consolider ainsi son pouvoir personnel. Le mouvement de balancier aura lieu le 16 mars 1979, quand, conforté dans son pouvoir lors du Troisième Plénum, grâce à la quasi-élimination de Hua Guo Feng, Deng prononça un discours fustigeant les adeptes de l’agitation démocratique. La répression commença aussitôt. Weï Jingsheng fut arrêté le 19 mars 1979. Le 16 octobre 1979, les tribunaux de Pékin condamnèrent Weï à une peine de seize années d’emprisonnement.

Liu Qing, quant à lui, parvint à se procurer l’enregistrement du procès de Weï Jingsheng et décida de le faire ronéotyper afin d’en vendre publiquement les brochures devant le Mur de la Démocratie à Xidan. Ce geste fut destiné à donner audience tant en Chine qu’à l’étranger aux déclarations en faveur de la liberté que Weï Jingsheng prononça lors de son procès.

La date prévue pour la vente des brochures en place publique fut le 11 novembre 1979. Cependant, la vente sera brutalement interrompue par l’irruption des policiers de la Sécurité (la Gong’Anju en chinois) qui, à coups de matraque, confisquèrent les documents.

Face à ces procédés, Liu Qing se rendit dans les locaux de la Sécurité afin de demander poliment des explications. C’est sur cet épisode que la pièce commence. Liu Qing ignorait qu’il venait de se jeter dans la gueule du loup : commença alors pour lui un long tunnel de treize ans d’interrogatoires, de passages à tabac, de camps de rééducation.

Liu Qing fut d’abord condamné à une peine de trois ans de rééducation pour activités contre-révolutionnaires, qu’il purgea dans le camp du Lotus, situé dans la province du Shaanxi. C’est à ce moment-là qu’il rédigea en cachette le manuscrit du livre J’accuse devant le tribunal de la société et parvint à le faire clandestinement passer en Occident. S’inspirant du comportement de Zola au moment de l’affaire Dreyfus qu’il ne cessa d’évoquer, l’objectif de Liu Qing était d’alerter l’opinion publique en Chine, mais surtout en Occident. De nouveau condamné à cause du livre dont les autorités chinoises eurent vent, Liu Qing fut finalement libéré en 1992, puis il émigra aux États-Unis où il présida à New York l’association « Human Rights in China ». Peut-être convient-il de préciser que j’ai rencontré personnellement Liu Qing en février 1995 à Paris, après m’être occupé pendant plusieurs années de son dossier de libération dans le cadre d’Amnesty International. Weï Jingsheng, quant à lui, fut finalement libéré fin 1997, et vit également aux États-Unis.

Pour ce qui est des manifestations de juin 1989, évoquées dans cette pièce à travers le personnage de la « jeune fille », je me suis référé, outre les articles de presse, à l’ouvrage d’Éric Meyer, journaliste à Pékin, présent aux événements : Pékin, Place Tienanmen.

Aujourd’hui, la Chine a changé de visage. En trente ans, elle est passée, grâce au pragmatisme initial de Deng Xiaoping, puis à celui de ses successeurs, d’un régime maoïste pur et dur à un système de croissance « capitaliste » avec un taux de croissance à deux chiffres, l’émergence d’une classe moyenne aisée, et dont les maux sont aujourd’hui une certaine corruption financière, l’affairisme et la pollution urbaine.

*

L’idée de la pièce m’est venue en m’occupant de la libération de Liu Qing, et à la lecture de son livre J’accuse devant le tribunal de la société : le thème général prend pour contexte l’histoire de la mutation de la Chine, incarnée par les trois personnages : le policier, Liu et la jeune fille, trois générations qui se succèdent et se confrontent. Il ne s’agit pas moins d’une complète fiction, même si elle prend comme toile de fond des événements et des personnages qui ont existé.

La pièce fait évoluer dans un huis clos carcéral trois figures opposées politiquement mais humainement solidaires : le personnage de Liu, un dissident tout imprégné du J’accuse de Zola, celui du « policier », un policier cynique, et celui enfin de la « jeune fille », créature délurée rescapée des manifestations de Tienanmen, nourrie des tubes « Madonna » et assujettie aux fantasmes de la société de consommation. Le personnage de la jeune fille, avec son penchant pour l’érotisme qui peut sembler hors contexte, m’a été inspiré par le texte provocateur affiché sur un dazibao placardé dès 1978, lors du premier printemps de Pékin, intitulé « sex open » et qui prônait, dans une Chine encore communiste et rigoriste, la libération sexuelle comme prélude à la libération politique.

La pièce se déroule en trois temps : en préambule, l’arrestation de Liu par le policier au moment du « Printemps de 1978 » ; 1989 : le dialogue amoureux dans une prison de la Gong’Anju, entre Liu et la jeune fille rescapée des manifestations de Tienanmen ; les années 2000, la libération de Liu dans le contexte d’une Chine désormais dévolue à l’économie libérale et au fétichisme du luxe.

J’ajoute enfin que j’ai simplement tenté de faire évoluer trois personnages parfois ambigus dans un cadre strictement théâtral, mon propos n’étant nullement d’émettre un quelconque jugement.

Thierry Laurent

À LIU QING

LES PERSONNAGES

LIU

LE POLICIER

LA JEUNE FILLE

PROLOGUE

Sur un écran vidéo, on aperçoit une fusée au décollage. Elle crache des nuages d’ergols avant de prendre son envol. La fusée s’élève lentement dans le ciel, puis accélère sa course et finalement disparaît de l’écran. On entend une voix off en langue chinoise aussitôt suivie de la traduction en langue française sur l’écran.

Ici, la base de lancement de satellites de Jiquan. Le taïkonaute Jian Weï vient de prendre son envol à bord du vaisseau Shenzou -21 pour rejoindre la station spatiale Tiangong 3 (palais céleste) et y accomplir un programme d’expériences scientifiques. Jian Weï demeura trois mois à bord du vaisseau avant de retrouver la terre ferme. En cette année 2019, la Chine est aujourd’hui la troisième puissance spatiale après les États-Unis et la Russie. Saluons notre héros national, le pilote Jian Weï, sélectionné parmi dix mille candidats pour mener à bien sa mission d’exploration.

On aperçoit ensuite le taïkonaute dans sa cabine spatiale. Il salue le public. La scène plonge dans le noir. Nouvel éclairage : on se retrouve quarante ans en arrière.

ACTE 1

SCÈNE 1

Liu

Le policier

1979 : bureau d’un commissariat de police à Pékin. Atmosphère vétuste. Tout est miteux dans le bureau, y compris les tenues vestimentaires. Un fonctionnaire d’une bonne quarantaine d’années, allure massive, tape un rapport sur une machine à écrire d’un modèle des années 1950. Liu, d’apparence jeune, fragile, à la fois timide et déterminé, allure intellectuelle, lunettes, entre dans le bureau avec hésitation.

Le policier continue à taper à la machine. Il lève les yeux, aperçoit Liu et désigne de l’index la porte de sortie.

Le policier

Je t’ai dit dégage, compris ?

Liu

Vous plaisantez ou quoi ? Ça fait plus d’une heure que je poirote dans le couloir !

(Le policier prend un air exaspéré. Il se remet à son travail, ignorant ostensiblement Liu. Liu s’approche assez près du bureau sur lequel travaille le policier)

Le policier

Dégage, merde !

Liu

(Silence)

Une question et puis je m’en vais. À quel titre les flics sont-ils intervenus pour me tabasser… et confisquer mes brochures? (Nouveau silence)

(Le policier interrompt son travail et, cette fois-ci, fixe Liu droit dans les yeux. Il le dévisage, comme s’il le reconnaissait. Puis, il tend un paquet de cigarettes ouvert, excédé par l’insistance de Liu)

Le policier

Cigarette ?

Liu

Pas maintenant. Je veux d’abord une réponse.

Le policier

Un conseil… fous le camp. On ne s’est jamais vus ici. On ne se connaît pas.

(Le policier se lève et tend la main à Liu de façon distante, polie, légèrement autoritaire, puis il lui montre du doigt la porte de sortie.

Liu fait demi-tour, entame quelques pas vers la sortie. Puis, sur le seuil de la porte, s’immobilise un temps. Il revient sur ses pas)

Liu

(Très poliment)

Ma mère m’a toujours dit qu’en cas de pépin je pouvais compter sur vous. Nous avons grandi dans le même village. Nous sommes comme frères.

Cet après-midi, des flics ont fait irruption avec des matraques devant le Mur de la Démocratie à Xidan… Ils ont même arrêté des gens…

Vous devez les relâcher et restituer mes brochures… (Il lui tend la main)

Le policier

(Conciliant)

Je suis en plein travail. Reviens me voir plus tard. Nous fêterons nos retrouvailles. C’est vrai, depuis le temps !

(Liu de nouveau esquisse quelques pas vers la sortie)

Maintenant, file !

(Liu revient avec hésitation sur ses pas)

Liu

Votre manière d’agir est illégale… Nous avons une Constitution maintenant… Elle protège tous les citoyens. Vous devez la respecter.

Le policier

La Constitution… tout le monde s’en moque ici, et moi aussi je m’en tape. Dehors !

Liu

(Il s’assoit sur la chaise avec une certaine désinvolture)

Alors, je porte plainte.

Le policier

(Levant les yeux au ciel)

Mais enfin, pour qui tu te prends ?

Liu

Pour un citoyen chinois. J’ai des droits. J’entends les faire respecter.

Le policier

(Il glisse une feuille de papier dans la machine à écrire)

Tu veux jouer au con, c’est ça ? Réfléchis bien ! Tu risques de terribles emmerdes à persister dans tes récriminations.

Liu

C’est tout réfléchi, je porte plainte.

Le policier

Alors, respectons les formes… Nom, prénom… J’attends la réponse… Forcément, une plainte officielle…

(Le policier tape à la machine les indications que lui livre Liu)

Liu

(Avec un rire de dépit)

Depuis le temps que vous me connaissez ! Je m’appelle Liu.

Le policier

Unité ?

Liu

Troisième unité, ministère de la Recherche spatiale.

Le policier